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REVUE
DES
DEUX MONDES
LXV ANNÉE. - QUATRIÈME PÉRIODE
TOME CENT TRENTIÈME
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VI
PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE L'UNIVERSITÉ, 15
1895
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HI7BRSÎT7JI
DE L'ORGANISATION
DU
SUFFRAGE UNIVERSEL
LA GRISE DE L'ÉTAT MODERNE
S'il est, — en cette ingrate matière de la politique où personne
ne s'accorde sur rien, — un point sur lequel l'accord soit possible
aujourd'hui et même assez près d'être fait, c'est que « tout va
mal, » ou, comme disenj les Espagnols, habitués depuis un siècle
à des fins de régime, que « cela s'en va. » Les symptômes en sont
très nombreux et frappans, si évidens qu'on se décide à les voir
jusque dans les milieux où l'on serait le plus intéressé à s'y mé-
prendre, où Ton aimerait le mieux ne les avoir jamais vus. Déjà
les vieux parlementaires, qui n'en sont plus aux illusions, com-
mencent à se frapper la poitrine et à s'accuser, en les regrettant,
des fautes qu'eux-mêmes et les autres ont commises. A ces la-
mentations, discrètes encore, mais perceptibles pour qui prête
l'oreille, le pays ne répond que par un grand silence. Le Par-
lement fait et défait, demande un gouvernement et empêche ou
renverse tout gouvernement, affirme et nie, se précipite et s'en-
fuit, acclame et anathématise : la France en est absente, ou ne
! bouge pas ; et Ton ne sait ce qui des deux est le plus inquiétant, de
ces convulsions du Parlement ou de cette atonie du pays.
Au fond, cette atonie et ces convulsions sont des marques du
même phénomène et disent la lassitude de vivre, l'impossibilité
de durer ainsi. Seulement, où l'accord cesse tout de suite, c'est
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6 REVUE DES DEUX MONDES.
sur les causes et sur les remèdes. De ce que « cela s'en va » on a
donné mille raisons, mais, à notre avis, pas une bonne.
Quand on s'en prend aux personnes, on se trompe. Ce n'est
pas la faute de tel ministre, puisque les cabinets se suivent, ne
se ressemblent pas, et que, néanmoins, plus ils changent, plus
« tout continue d'aller mal. » Ce n'est pas davantage la faute de
tel Président, — s'il est permis de « découvrir l'exécutif » lorsqu'il
s'est découvert lui-même, — puisque les Présidens passent, sen-
tent le danger et n'y peuvent rien. Ce n'est pas la faute de telle
institution prise à part, ni celle du Sénat, ni celle de la Chambre
des députés; du moins ce n'est pas directement leur faute,
puisque, Sénat et Chambre, ils sont ce qu'ils peuvent être. Ce
n'est pas notre faute, à nous citoyens, une faute personnelle à
chacun de nous, car, après que nous avons voté de notre mieux,
— c'est-à-dire contribué à choisir pour nous représenter le can-
didat le plus digne et le plus capable, — nous avons fait tout ce
que nous pouvions faire. Ce n'est pas la faute de tel ou tel article
de la Constitution, puisqu'on l'a déjà re visée et qu'on ne nous a
pas guéris. Enfin, ce n'est pas la faute de cette Constitution dans
son ensemble, d'une combinaison défectueuse des différens pou-
voirs publics en France, du mauvais arrangement constitutionnel
de février-juillet 1875, puisque ce trouble des fonctions de gou-
vernement ne s'arrête point aux frontières; qu'il paraît être épi-
démique; et que toute l'Europe en est travaillée, ou, si ce n'est
toute l'Europe, assurément tout l'occident de l'Europe.
Les causes qu'on indique à l'ordinaire, et dont nous venons
d'énumérer quelques-unes, sont donc ou trop locales pour ce mal
général ou trop superficielles pour ce mal profond. Ceux-là seu-
lement qui ne réfléchissent pas prennent pour des incidens d'un
jour des faits d'une extrême gravité. Si ces faits ne sont pas tant
(tes causes que des conséquences, la vraie cause, il faut la cher-
cher plus avant, plus haut et plus loin. Il faut avoir sans cesse
présent ce caractère européen et l'on peut dire quasi universel,
quant à la civilisation politique, de la crise actuelle, qui ne se
borne pas à être une crise de la République française, pas même
une crise du parlementarisme, qui est — ni plus ni moins — une
crise de l'État moderne. Sans doute, voici venir partout en Eu-
rope, à une échéance qui s'approche, la « faillite du parlemen-
tarisme » sous la forme où nous le connaissons; et, cette fois, il
n'y aura pas à épiloguer : ce sera bel et bien une « faillite », puis-
qu'il y avait bel et bien des engagemens pris. Mais il y a plus, et
c'est de ce point qu'il faut partir : nous sommes en face d'une crise
de l'État moderne; nous y sommes en proie. Nous sommes ma-
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DE L ORGANISATION DU SDFFKAGB UNIVERSEL. 7
lades par lui, ou, plus exactement, il est malade en nous, — et
nous en mourrons s'il reste ce que les hommes d'avant nous l'ont
fait.
I. — NATURE ET STRUCTURE DE L'ÉTAT MODERNE
Qu'est-ce donc que l'État moderne? Il se peut définir ainsi :
en théorie, c'est un État de droit; en fait, c'est un État construit
par en bas. Mais la définition elle-même a besoin d'être définie,
et. dans sa première partie surtout, appelle une explication, car
cette expression « un État de droit » est susceptible de bien des
acceptions différentes.
Un « État de droit » est, d'abord, un État où tout est réglé
par la loi, où rien n'est laissé au hasard, à l'arbitraire ou au bon
plaisir, — lequel n'est que le hasard passant à travers l'esprit d'un
maître. C'est un État où, rien ne se faisant que par la loi, la loi
s'occupe et décide de tout. On y restreint aux dernières limites,
on pousse dans les derniers retranchemens, on y coupe jusqu'aux
racines la tradition, la coutume, tout ce qui n'est pas la loi écrite.
Et la loi n'y est pas seulement, comme dans l'État plus ancien,
un agent d'ordre et de conservation, mais un facteur de force,
de mouvement et de transformation sociale. La loi, par suite, y
devient toute-puissante, ou, du moins, elle y doit être, en prin-
cipe, plus puissante que tout. Par suite aussi, la législation y est
très abondante, et, par suite encore, l'organe législatif, la législa-
ture, y prend insensiblement une importance tout à fait hors de
pair, une prépondérance absolue.
Mais, dans l'État moderne, le pouvoir législatif ne réside plus,
ainsi qu'il résidait jadis, en la personne d'un chef, plus ou moins
assisté de quelques conseillers : il réside ou il est censé résider
dans le peuple, qui, suivant les cas, ici, l'exerce directement et, là,
le délègue à des représentans élus. La loi n'est donc plus ce qu'elle
était dans l'État plus ancien, l'œuvre d'un seul ou de quelques-
uns, qui lui demeuraient comme extérieurs et supérieurs: elle est
ou elle est censée être l'œuvre de tous, élaborée par tous ou par
les représentans de tous. Dans l'État moderne, — qu'il soit
royaume, empire ou république, — personne n'est plus en dehors
ni au-dessus de la loi : le législateur lui-même, celui qui fait la
loi, y est dans la loi et sous la loi. Personne n'y a de droits qui
ne s'arrêtent au point où ils rencontrent les droits des autres; de
manière que tous ont ou sont censés avoir les mêmes droits et
des droits égaux.
En somme, dans l'État de type antérieur, la loi ne s'étendait
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
pas à tout; il y restait une marge à l'arbitraire. Le plus souvent,
dans TËtat ancien, la loi n'était que la coutume fixée et con-
sacrée; elle ne créait rien, ni ne laissait rien perdre: elle conser-
vait. Le pouvoir législatif n'était pas le premier ni le plus consi-
dérable de l'État : il n'existait d'ailleurs qu'en union étroite avec
l'exécutif, dont il était inséparable. Le roi tout seul faisait la loi,
et la loi ne liait point le roi. Elle ne liait pas tout le monde
également, exceptait l'un ou l'autre, ou ne les liait que dans la
mesure où le voulait le roi. Dans l'État ancien, le roi était l'au-
torité centrale, l'autorité suprême, l'unique autorité : il était
cet État lui-même. Et non seulement l'unique autorité, mais
presque le droit unique. Son droit ne rencontrait jamais d'autres
droits qui tinssent devant lui ; son pouvoir, étant le lieu d'unité
de tous les pouvoirs, n'était pas limité en droit; il n'était limité
qu'en fait; il valait tant que valaient ses moyens.
Au contraire, dans l'État moderne, même s'il est de forme ou
de dénomination monarchique, le pouvoir est limité en droit : la
loi est censée lier également tout le monde, et le roi comme le
dernier des citoyens, qui, en réalité, sont bien moins ses sujets
que les sujets de la loi. A plus forte raison, si c'est une démo-
cratie : il n'y a de droits que les droits des citoyens, et l'État n'est
ou ne devrait être que l'équilibre de ces droits. Voilà, au résumé,
ce qu'est un État de droit et voilà ce qu'est l'État moderne; voilà
ce qu'il est en théorie. Pratiquement, c'est un État « qui se con-
struit par en bas. »
Pour garder la figure classique, c'est une pyramide retournée.
L'État ancien descendait du roi jusqu'au peuple. L'État moderne
monte, au contraire, démocratique, du peuple à des rep'résentans
élus, et, monarchique, du peuple à un représentant héréditaire
du peuple. Dans l'État ancien, le peuple était à la base, sans
doute, mais comme une indistincte poussière d'humanité, et le
roi était au sommet, loin de ceux qui étaient le plus près de lui.
Dans l'État moderne, on peut dire que le peuple est à la base et
qu'il est au sommet. Les grains de la poussière humaine se sont
« individualisés »; chacun d'eux est devenu un homme et en
chacun d'eux s'est incarné un droit.
Le sommet n'est plus dans une gloire, la base n'est plus dans
la nuit ; un demi-jour et comme une lumière discrète éclaire, si
l'on ose emprunter l'antithèse poétique, éclaire obscurément toute
la surface. L'État ancien pendait des profondeurs du ciel. L'État
moderne pousse des profondeurs de la terre. L'État ancien, à
tout instant, évoquait Dieu : à tout propos, l'État moderne
invoque le peuple. L'État ancien reposait sur un seul et, au sur-
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9
L ORGANISATION DU 8UFFRAGE UNIVERSEL.
plus, était fait pour un seul : l'État moderne est censé reposer,
sur tous et censé être fait pour tous. C'est bien la pyramide re-
tournée. — Maintenant, peut-être ne suffisait-il pas, pour sub-
stituer l'État moderne à l'État ancien et l'État de droit à l'État de
fait, pour « construire l'État par en bas, » de retourner purement
et simplement la pyramide.
H. — LA THÉORIE DE LA SOUVERAINETÉ NATIONALE ET LE SUFFRAGE
UNIVERSEL INORGANIQUE.
Les révolutions ne font guère autre chose, et qui dit « révolu-
tion » ne dit, après tout, que « renversement. » Celle dont naquit
l'État moderne triompha d'avoir transporté du roi au peuple ce
qu'on appelait « la souveraineté. » De « la souveraineté » on ne
dépouilla le roi que pour en revêtir la nation. On ne voulait plus
qtfil y eût une souveraineté royale, mais à sa place et sur ses
raines on proclamait « la souveraineté nationale. » Ainsi l'État
moderne détruisait à la fois et reproduisait l'État ancien, sans
vitale prendre garde que, dans l'Etat ancien, aucune erreur ni
aacun doute n'était possible; on savait toujours où, et plus préci-
sément « en qui », était « la souveraineté. » Si la souveraineté
n'en était pas moins quelque chose d'obscur et d'indéfini, le sou-
verain était assurément quelqu'un de défini et de connu. Nulle
; hésitation, nulle incertitude sur « le siège » de la souveraineté.
Hle résidait dans la personne royale, de tel roi Charles ou de tel
:m Louis. — Mais pour l'État moderne? où réside à présent la
«souveraineté » et en qui?
Dans la nation tout entière, formant un corps, considérée
'comme une et indivisible? Cela, oui, c'est la théorie; mais quand
topasse à la pratique, la nation indivisible se divise, la nation
|*fc*se fractionne, et la souveraineté nationale se partage, la sou-
Itmineté une s'émiette. Passant à la pratique, il faut toujours
l'on en arrive là : au partage, au morcellement de la souveraineté
onale, quelle que soit la forme que revête l'État, et qu'il soit
ne, empire ou république.
Oui, certes, c'est 1$ théorie que la souveraineté nationale ré-
idans l'ensemble de la nation, mais en vertu, en « devenir » ;
fart le fait qu'au moment même où elle « devient », où elle se
" it par un acte, elle est morcelée en autant de parcelles que
compte de citoyens. Royaume, empire ou république, le
acte par lequel se traduise ordinairement la souveraineté
le est, en effet, l'élection. La seule expression de la sou-
est le suffrage. Si donc il y a dix millions d'électeurs,
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10 REVUE DES DEUX MONDES.
il y a dix millions d'atomes de souveraineté ; la souveraineté tn-
divisible ne « se réalise » qu'en se divisant.
Et c'est là encore qu'il faut en venir, à quelque spéculation
ou doctrine philosophique que l'on veuille rattacher la notion de
la souveraineté nationale. La fonde- t-on sur « le droit naturel »
et va-t-on chercher l'homme avant la société? ou bien sur « le
contrat social, » et va-t-on chercher l'homme avant l'État? ou
bien sur « la volonté générale, » et se contente-t-on de considérer
l'homme dans l'État? Cette métaphysique, politiquement, importe
peu. Dans la pratique de l'État moderne, il faut en venir à ce que
ce droit naturel s'exerce, s'il y en a un; à ce que ce contrat
social, s'il y en eut un, se prolonge ou se dénonce; à ce que
cette volonté générale se déclare, s'il y en a une. Or comme il n'y
a qu'une seule expression de la souveraineté nationale, il n'y a
aussi qu'un seul moyen d'exercer le droit naturel supposé, de ra-
tifier le contrat social supposé, de déclarer la volonté générale
supposée; et c'est le vote, le suffrage. — Suffrage de tous, évi-
demment, puisque la souveraineté est de tous ; que tous, par
hypothèse, ont des droits naturels; que tous sont, par hypothèse,
parties au contrat social; que, par hypothèse, toutes les volontés
particulières doivent concourir à la volonté générale. Suffrage
omnipotent de dix millions de souverains égaux; suffrage soli-
taire de dix millions de souverains dispersés.
C'est-à-dire qu'il faut en arriver, dans la pratique, à briser,
broyer et éparpiller cette souveraineté. C'est-à-dire qu'entre le
bloc et le corpuscule, entre la nation, théoriquement souveraine,
et chaque citoyen, souverain, dans la pratique, de la seule sou-
veraineté du bulletin de vote, rien ne s'interpose et ne peut s'in-
terposer; qu'il faut que la souveraineté nationale, lorsqu'elle cesse
d'être une abstraction, aboutisse, dans les faits, au suffrage uni-
versel et au suffrage inorganique : une entité, dix millions de
cellules séparées, point d'organes intermédiaires; et qu'il faut que
du suffrage inorganique, la nation, en un temps donné, sorte dés-
organisée, avec l'Idée pure à un bout, l'Individu à l'autre bout, et
dans l'entre-deux, le vide.
C'est-à-dire qu'on n'est pas libre de choisir, de subir une telle
condition ou de s'y soustraire, et qu'il faut, de nécessité, dès
qu'on bâtit l'État moderne, si on le bâtit exclusivement sur
le principe de la souveraineté nationale ou ses substructions, — le
droit naturel, le contrat social, la volonté générale, — et sur la
pratique du suffrage universel inorganique, s'attendre à ne jamais
tirer d'une matière ainsi pulvérisée qu'un Etat disjoint et comme
désarticulé.
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DE L ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. Il
Hî. — QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE CONDUIT A L'ANARCHIE
UNIVERSELLE
Mais plutôt, cet État moderne, qui doit être « construit par
en bas, » tient-il debout sur une base solide? Est-il « construit »
d'une façon quelconque, à un degré quelconque? Tant bien que
mal est-il « construit? » On est obligé de répondre que non, qu'il
ne tient pas debout, parce que le pied lui manque; qu'il n'est
construit ni bien ni mal, pas même mal, point du tout, mais qu'il
se fait sans cesse et sans cesse se défait.
Bâtir l'État moderne, en théorie, sur la souveraineté nationale
et, en pratique, sur les dix millions de petits carrés de papier du
suffrage universel inorganique, est aussi absurde, aussi fou, que
teaet absurde eût été le rêve des moines du Mont Saint-Michel,
rïb eussent voulu jeter dans le ciel les clochetons de leur
abbaye, en posant les premières assises non sur le ferme roc, mais
fur la plage mouvante de la baie, où le passant s'enlize. C'est
tenir la même gageure, que de prétendre bâtir l'État sur le suf-
irtge universel inorganique, qui est la souveraineté nationale
rièrite en un sable mouvant. C'est oublier que seul le vent qui
souffle fait quelque chose avec le sable, l'enlève par paquets,
l'emporte, le roule en de furieux tourbillons, le laisse retomber
*n hasard effréné de son caprice; et voilà une dune, mais revenez
demain : le vent contraire aura soufflé ; où l'un avait amoncelé,
entassé, l'autre a creusé : où était une dune est maintenant une
feeee. Et de la fosse à la dune et de la dune à la fosse, chaque
kwr, s'il n'y avait au monde que le sable et le vent, changerait la
«êe de la terre.
D n'en va pas autrement de l'État, si l'on n'y reconnaît que
«télément, l'individu, et que cette force, le suffrage universel
I àtoiganique. Alors, un grand courant, un grand vent de l'opinion
liwinra enlever les électeurs, les emporter, les rouler en ses tour-
rMons, les laisser retomber au même hasard aussi aveugle d'un
caprice aussi insensé, et, les entassant, les amoncelant,
1er avoir fait quelque chose ; mais ce ne sera jamais qu'une
B, dans laquelle, le lendemain, le vent contraire creusera, et
sera qu'une fosse. Ni le vent ni le suffrage n'auront rien
lit. Par les temps calmes, entre deux ouragans ou deux
&, les grains de sable et les grains de souveraineté demen-
I inertes, dormiront le lourd sommeil de la matière, les uns
_J près des autres, et les uns étrangers aux autres, maintenus
ÉtioraMeraent chacun en son désert, jusqu'à la prochaine tern-
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12 REVUE DE8 DEUX MONDES.
pête ou la prochaine élection, jusqu'à une nouvelle et toujours
redoutable mobilisation des atomes.
Car, dans l'État comme dans la nature, l'atome qui reste atome
est anarchique, et qu'est-ce qui peut bien être plus anarchique
qu'un grain de sable, dans la nature, si ce n'est, dans l'Etat, un
grain de <* souveraineté? » — Ah ! vous avez coupé tous les liens,
ou à peu près tous, qui rattachaient l'Individu à qui ou à quoi
que ce soit; vous l'avez isolé de tous les autres et de tout le
reste ; vous l'avez exalté, élevé à la dernière puissance ; vous avez
mis en lui tous les pouvoirs quand déjà il avait toutes les con-
voitises ; vous n'avez pas voulu autour de lui la moindre résis-
tance, ni le moindre contrepoids au-dessous de lui! Après avoir
« abstrait » la souveraineté, vous avez, en quelque manière,
« abstrait » l'Individu lui-môme ; puis vous l'avez lâché à travers
la société, dans son égoïsme impatient, débridant d'un seul coup
dix millions d'égoïsmes pareils et semant dix millions de germes
d'anarchie! Vous avez cru faire merveille parce que le nombre
était imposant et qu'il n'y en avait pas moins de dix millions, tous
égaux, tous rivaux et tous séparés !
Et, depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous poursuivons
ce paradoxe, de vouloir construire, sur ces dix millions de grains
de sable inconsistant, sans aucun appareil, sans aucun système
qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en
plus pesante de l'État moderne. Nous peinons à édifier, dans la
confusion des esprits et des langues, notre moderne tour de
Babel, ayant d'abord eu soin d'enfermer en ses fondations dix
millions de chances de désagrégation. Quelle chimère! Faire de
la durée avec de l'instabilité et de Tordre avec du désordre !
faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif!
Comme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges,
il suffisait d'accrocher des atomes et d'additionner des molécules !
ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus
complexe des organismes, c'était assez que de juxtaposer et d'ad-
ditionner des cellules !
Il se peut que, de ce paradoxe et de cette chimère, la théorie
se soit accommodée : tant qu'elle n'est que la théorie, on en prend
à l'aise avec elle ; mais de froides et positives réalités viennent
après, qui font justice. Le trouble qui agite l'État moderne, la
crise dont il souffre, nous en savons à cette heure la vraie cause :
c'est que les dures réalités sont venues ; c'est que la suite logique
s'est déroulée ; c'est que de la « souveraineté nationale » a pro-
cédé naturellement le suffrage universel inorganique, et que du
suffrage universel inorganique procède naturellement une uni-
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-•<*:
»V ' >V
DE t'ORÔANlSATTON DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 13
▼erselle anarchie. — Le mal de l'État moderne, il ne servirait à
rien de chercher des périphrases, c'est l'anarchie, dans la paix de
la rue : une anarchie sourde, lente, partout diffuse en lui et qui
lui est comme congénitale; pas toujours agissante, mais toujours
menaçante ; et elle a dix millions de germes, les dix millions d'in-
dividus entre qui, par le suffrage inorganique, est fractionnée la
« souveraineté. » Ayons le courage de conclure en toute fran-
chise : le grand mal et le grand danger, c'est la « souveraineté
nationale » moléculaire, c'est le suffrage universel inorganique,
qui ne peut être que le suffrage universel anarchique.
IV. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE, SES PROCÉDÉS
ET SES PRODUITS
Et comment le suffrage universel inorganique ne serait-il pas
h suffrage universel anarchique? Pour qu'il ne le fût point, il
faudrait que l'homme ne fût point l'homme, que tout électeur fût
un saint, — et un saint très intelligent. Il faudrait que chaque
homme pris à part et la majorité des hommes eussent le sens
inné de la justice et du devoir, le dévouement instinctif, l'esprit
•lia sacrifice volontaire, cette « vertu » que, parait-il, exigent les
\ démocraties et que les hommes, sous la démocratie comme sous
, d'autres formes de gouvernement, ou n'ont jamais eue ou n'ont
plus. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des
[ hommes eussent de l'intérêt commun une claire connaissance et
t' *n vif amour, qu'ils n'ont pas. Car combien d'entre eux sont
f capables de discerner et de préférer non pas l'intérêt général,
r *&i seulement un intérêt quelque peu général, mais même leur
f véritable intérêt particulier? Il faudrait, en un mot, que l'homme
ftt un animal beaucoup plus « politique » qu'il n'est, — quoi
S'en dise Aristote, — si toutefois Aristote a voulu dire, par <« po-
ique » autre chose qu'animal « sociable » ou « vivant en cité. »
•Car combien d'hommes sont capables, on ne dit pas de gou-
verner un État, mais de se gouverner eux-mêmes?
Voilà cependant un régime où le nombre, faisant tout, peut
tout. U procède mécaniquement de la plus rudimentaire des opé-
■I «tions arithmétiques. Dans ce régime, fondé sur le suffrage
pfeuiversel inorganique, il n'y a que le nombre au total ; les unités
I tiennent d'où elles peuvent, se rapprochent et se rangent comme
&|flw peuvent. Elles n'ont pas de case marquée d'avance où elles
doivent tomber. Le suffrage universel inorganique, en son addi-
P& grossière, brouille et confond les diverses colonnes. Le
fttmbre n'a que sa valeur de nombre, et la valeur de l'homme n'y
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14 REVUE DES DEUX MONDES.
figure pas même comme coefficient. L'homme n'y compte que
comme individu et ne compte pas comme élément social.
Dans ce régime, ceux qui ne prennent pas toute la place n'ont
pas leur place ; ceux qui ne sont pas tout n'y sont rien ; ceux qui
ne s'ajoutent pas à l'addition sont éliminés par soustraction. Le
champ est ouvert aux audacieux, aux « malins, » aux cyniques,
aux inconsciens ; eux seuls ne se découragent, ne s'absentent et
ne s'abstiennent jamais. Ambitieux de grande et de moyenne
marque intriguent et bataillent, achètent et vendent, marchandent
et maquignonnent, font impudemment leur métier de condottieri
de la politique. Ils circonviennent l'électeur dérouté, l'étour-
dissent du vin vulgaire de leurs flatteries et de leurs promesses,
l'enrôlent, l'arment d'un bulletin et le lancent à la conquête du
nombre. De temps en temps, la vie normale de la nation est
suspendue, sa vraie vie de sang et de chair : par le suffrage inor-
ganique, elle devient inorganique pour un jour et, pour un jour,
est supprimé ce qui en elle pose l'individu et le fixe quelque part,
ce qui le qualifie, ce par quoi il est socialement « situé » en un
certain endroit, dans une certaine condition, près de tels autres
individus. C'est une lutte de chacun contre tous et de tous contre
chacun; lutte acharnée, impitoyable; ténébreuse mêlée au bout
de laquelle le plus écrase le moins, avec la stupide et muette bru-
talité des chiffres.
On ne saurait imaginer d'État plus anarchique, puisqu'il n'y
a que le hasard, ni plus barbare, puisqu'il n'y a que le nombre.
Du moins, il le serait absolument, il serait pleinement anarchique
et barbare, un tel Etat, un Etat où les citoyens, ivres dans leur
souveraineté, se ruent à leur fantaisie, sans que le moindre appui
les retienne et les soutienne, où il n'y a plus ni cadres ni digues,
où le suffrage universel coule comme un fleuve débordé, — si le
hasard ne corrigeait pas le hasard, ou plutôt si l'astuce n'en-
chaînait pas le caprice et ne conduisait pas la sottise.
Parce que devant la loi, dans le suffrage, il n'y a plus de classes,
ce n'est pas en effet une raison pour que, dans le suffrage, en marge
delaloi, il n'y ait plus ni dirigeans,ni dirigés, ni dirigeables. En ce
fleuve sorti de son lit, un habile homme peut faire des prises d'eau
pour arroser son pré. Ou, revenant à notre première image, dans
cette danse d'atomes, il est impossible qu'il n'y en ait pas qu'attire et
que s'attache le métal aimanté. Ainsi s'explique la boutade fa-
meuse de l'Américain Hamilton, en réponse à la phrase de Mon-
tesquieu sur la « vertu » , que « la corruption est nécessaire dans les
démocraties. » La corruption est à la fois le corollaire et le cor-
rectif du suffrage universel inorganique qui, ne voulant plus de dis-
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^^p
AYIOlt DU SOFFBÀGK UNIVERSEL
is même, tombe aux mains des plus effron-
tés et qui ne cesse d'être anarchique qu'en cessant d'être universel.
Mus lequel vaut le mieux, de la maladie ou du remède? Le
système électoral est détestable qui ne mène qu'ici ou là. Le sys-
tème électoral est mal conçu et pèche par excès d'optimisme,
qui ne prévoit pas ces deux espèces : les aventuriers et les imbé-
ciles. H met les uns à la merci des autres, et les honnêtes gens,
les gens éclairés, à la merci et des uns et des autres. Le système
électoral est mal conçu qui s'en rapporte à la fortune, aux des-
tinées. Fata viarn invenient! comme si ce n'était pas la tâche de
l'homme d'État de diminuer la part de la fortune dans les affaires
de ce monde, et comme si, d'ailleurs, il ne se trouvait pas toujours
quelqu'un pour détourner et pour suborner la fortune ! Le système
électoral est mal conçu qui chasse les intérêts hors de leurs
groupemens naturels, et coalise les appétits en groupemens arti-
ficiels. Par lui, par ce système électoral, le suffrage universel
inorganique étant Tunique force motrice de l'État, et qui le tient
tenant l'Etat, quoi d'étonnant si on le capte et s'il se fonde des
syndicats, des sociétés pour l'exploitation de cette force? s'il ne
attaque pas, dans ce genre de travaux publics, soit de manœuvres
an rabais soit d'entrepreneurs à la surenchère?
Un beau matin, quelqu'un s'avise que le renouvellement de
h Chambre des députés se fera dans six mois. Le député de l'ar-
ftmdissement est « usé » ; il a cessé de plaire : ou bien il appar-
tient à l'opposition, et alors c'est un devoir de le combattre; ou
bien il a prouvé qu'il n'avait pas assez de crédit en ce haut lieu
d'où pleuvent bénéfices et faveurs, et alors, c'est un besoin de le
romplacer. Il suffit. Ce quelqu'un, qui n'est pas même quelqu'un,
fw est quelconque, qui est le premier venu doué de beaucoup de
ttaité et d'un peu d'entregent, va trouver un second quelqu'un,
MU moins quelconque, qui s'en va trouver un troisième. Dès
qu'ils sont trois, X, Y, Z, un « comité » est constitué : président,
*tce-président et secrétaire-trésorier. Le comité provoque une
réunion « générale » où chacun de ses membres a soin de n'amener
Jpa les moins douteux de ses amis. Il leur expose ce qu'il a fait,
es consulte sur ce qu'il doit faire. Ce qu'il a fait est ratifié par
«odamation; quant à ce qu'il doit faire, carte blanche. Avant
"" réunion « générale », il était modeste et ne s'intitulait que
provisoire; après, il est établi, assis, patenté ; il a pignon
sur rue, et se tient en permanence, comme le Comité
lut public. Il est reconnu par la préfecture : un candidat ne
peut-être pas sûrement grâce à lui ; il passera difficile-
sans lui.
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16 REVUE DB8 DEUX MONDES.
Un candidat? Mais le comité se réserve de désigner le can-
didat. X, Y, Z confèrent tous les soirs; c'est de chez l'un chez
l'autre un va-et-vient mystérieux : ils cherchent un homme. La
ville et la banlieue attendent... Enfin, ils prononcent. Nouvelle
réunion « générale. » Le nom du candidat choisi est mis aux
voix, à mains levées : des mains se lèvent. L'homme de X, Y, Z
reçoit la consécration solennelle de deux cents petits Z, Y, X. Il
est désormais candidat, leur candidat, le candidat. Qui Ta investi?
La réunion « générale » du... Qui Ta proposé à cette réunion?
Le comité. Qui en avait chargé le comité? Une première réunion.
Qui avait convoqué cette première réunion? Le comité. Qui avait
investi le comité? Personne. Mais personne non plus ne conteste
les titres ni de la réunion, ni du comité, ni du candidat. Il est le
champion déclaré, privilégié, envoyé en possession de monopole,
breveté avec garantie des « républicains progressistes » de l'arron-
dissement. — Et qui est-ce, les républicains progressistes de...?
— Vous le savez bien : « On » et « Chose » et puis X, Y, Z.
Mais qui est-ce, lui, le candidat? Un avocat, ancien bâtonnier
de Tordre (ils sont quelquefois jusqu'à cinq inscrits au tableau)
ou quelque officier de santé, promu docteur par la politesse fran-
çaise, comme Charles Bovary par M. Ho mais, ou, sans métaphore,
à cause des campagnes, un vétérinaire. Si la circonscription est
urbaine, le médecin prodigue ses secours au commerce local
« que ruine la concurrence parisienne » ; si elle est rurale, l'avocat
se sent pris d'une passion violente pour les comices agricoles.
Banquets par souscription et toasts. C'est l'heure de rédiger le
programme. Le comité s'enferme et, pied à pied, en discute les
termes.
La libre pensée locale a des exigences : elle veut, dix ans après
que la loi est votée et rigoureusement appliquée (n'est-ce pas
la plus appliquée de toutes nos justes lois?) que le candidat in-
scrive en ses revendications l'instruction gratuite, laïque et obli-
gatoire, ou, puisque, somme toute, c'est une affaire faite, que
l'on en jure le maintien. Elle éprouve son homme, l'homme de
X, Y, Z, à cette pierre de touche : jure-t-il de maintenir les lois
scolaires et militaires... ces lois qui,... ces lois que... ces lois in-
tangibles? Car cette libre pensée pense peu et pas du tout libre-
ment. Il y a des chances pour que X, Y, Z, s'ils sont « républi-
cains progressistes » en province, dans une ville de quinze à vingt
mille âmes, soient en môme temps francs-maçons et dignitaires
d'une loge. Ce n'est pas qu'il faille pour cela exagérer la profon-
deur ni la noirceur de leurs desseins; mais de piquer trois points
sous leur signature, de frapper trois coups sur leur coude, aux
reconnaissances, de porter à leur nœud de cravate une truelle
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-Sfo «CWlUfc* tolVB*8EL.
lime équerre d'argent, cela leur donne de la surface,
th^plonb etde l'aplomb, et cela leur permet, tout en distribuant
ées soupes aux pauvres, de distribuer des sièges à leurs com-
pagnons.
i Soumis par les inquisiteurs du cru à la question préalable, le
candidat accepte tout ce qu'on lui impose; le moyen de ne pas
accepter? Ce qui s'offre à lui et ce qu'il perdrait en se dégageant,
c'est le seul groupement qui subsiste; groupement artificiel
d'amours-propres et de cupidités, mais un groupement; la seule
organisation tolérée dans le suffrage universel inorganique : or-
ganisation illégale ou extra-légale, mais une organisation ; la seule
force demeurée debout, la seule échappée à la perte des forces, à
la mort des vies collectives, ou la seule ressuscitée ; force usurpée,
trompeuse, oppressive, mais une force. En face d'elle et contre
ette, rien : le verbe lui-même, ce levier des démocraties, sans
elle, n'a plus de mordant ni d'effet : rien que l'argent qui puisse
w passer d'elle, et encore serait-il plus prudent de transiger. Dans
le suffrage universel inorganique, rien donc que les comités et
Ftrgent. Il n'y a, pour le candidat, qu'un moyen de se soustraire
ttx comités, c'est de s'en fier à l'argent : il n'y a pour lui qu'un
moyen de ne point prêter hommage au comité, de ne point recevoir
«fief sa circonscription, — c'est de l'acheter. Le suffrage uni-
W«el inorganique s'organise et s'actionne par ces deux seules
faîtes : les comités et l'argent. Mais par les comités, il cesse
tfêbe universel et, par l'argent, il cesse d'être un suffrage.
Qu'il le doive à l'argent ou aux comités ou aux deux forces
combinées, l'avocat, le médecin, le vétérinaire est élu. Son nom
wt triomphant des urnes, que nous supposons inviolées. Il a une
Mjorité décisive : d'où lui vient-elle? De toutes les voix qu'il a
I rtttaies, combien lui ont été données pour lui-même, à raison
l fe ce qu'il est ou de ce qu'il n'est pas? De tous ses partisans,
combien en connaît-il et combien le connaissent ? De tous les
r itéré ts qui se confient à lui, combien sont identiques ou seule-
"tteat analogues aux siens?
Quand on « représente » quelqu'un ou quelque chose, on de-
ètre comme une image de ce quelqu'un ou de ce quelque
Mais ce député , s'il va officiellement représenter à la
\ l'arrondissement de..., qui réellement « représente-t-il »
l^&oi ? J)es affaires et des besoins de ceux qu'on le dit « re-
er » que sait-il, si on le pousse un peu? Ce qu on lui en
^ de. là-bas. Et qui lui en écrit? Son comité. Comme il faut
parle pour se faire entendre, on lui fabrique, vaille que
, un dossier : avocat, il se plaint, en phrases touchantes, de
ite du colza ; médecin , il déplore amèrement la « mai gr eur »
cm. — 1895. 2
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18 REVUE DES DEUX MONDES.
de la betterave, — sans en souffrir, sans en convaincre et peut-être
sans être convaincu, — avocat, parce que tout se plaide, et méde-
cin, parce que tout se traite. On ne sent point, sous ces discours,
l'intérêt vivant, directement atteint, directement en jeu : par ces
discours, ce n'est point le pays vivant qui se manifeste, c'est un
pays factice, plaqué sur l'autre qu'il étouffe; un faux pays politi-
quant, représenté alors que le vrai ne Test pas, et recrutant ses
dignes « représentans », qui ne « représentent » que lui, en trois
ou quatre métiers, dont c'est la spécialité de fournir des rhéteurs
à tous les partis : avocats, médecins d'hommes ou de bêtes, pro-
fesseurs, journalistes ou, plus vaguement mais plus noblement,
publicistes.
Si les députés que nous avons, pour la plupart politiciens de
carrière, nous représentaient réellement, c'est que nous serions
— ce qui ne s est jamais vu — toute une nation de journalistes,
de professeurs, de médecins et d'avocats. Et si nous ne sommes
pas cette nation, il y a dans la Chambre trop d'avocats, de méde-
cins, de professeurs, de journalistes ; il y en a sans proportion
aucune avec la place mesurée qu'ils occupent dans le pays, et ils
ne nous représentent pas ; ils ne représentent que des politiciens
comme eux. Le suffrage universel inorganique aboutit encore à
ce résultat : il sophistique la nation, fausse le régime représen-
tatif, inaugure le règne des politiciens.
Agent général à Paris des politiciens de son endroit, manda-
taire ou commissionnaire de X, YrZ, coupé de toute communica-
tion personnelle et intime avec les électeurs qui l'ont nommé ou
qui ont fait le simulacre de le nommer, le député ne représente,
au faire et au prendre, que lui-môme et son comité, son comité
plus que lui-même. Et en quoi le représente-t-il ? Il chasse pour
lui aux croix du Mérite agricole, aux palmes académiques, aux
médailles, aux vases de Sèvres, et, quand il fait peur ou quand il
a peur, à des subventions, à des allocations plus nutritives. Quel
jour donnent audience les ministres et reçoivent les directeurs,
c'est ce qu'il lui faut d'abord savoir. Il passe ses matinées en
fiacre, ses après-midi à la Chambre. Il y expédie sa correspon-
dance, y reçoit ses visites, déambule dans les couloirs et fait des
apparitions en séance. Un huissier crie : « On vote, messieurs! »
Comment vote-t-on ? Blanc ou bleu? Aux chefs du groupe d'en dis-
poser. Et qui a fait de ceux-là les chefs du groupe? Evidemment
les membres de ce groupe. Mais comment s'est formé le groupe?
Des députés venus de tous les coins de la France se sont asso-
ciés sur une idée, le plus souvent très confuse et sous une éti-
quette, le plus souvent très élastique. Ils se sont classés, catalogués,
comptés politiquement et économiquement. Les groupes ne sont
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DE L'ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 19
point des partis, mais comme des bureaux, des syndicats de parti.
Le groupe est un peu dans la Chambre ce qu'est le comité par
rapport au suffrage universel inorganique. C'est la seule collecti-
vité, la seule organisation, la seule force qui vive et agisse. Comme
le comité le groupe est artificiel, et comme le comité il ne repré-
sente rien qui ne soit factice et de pure convention, ni un intérêt
vivant, ni le pays vivant.
Néanmoins, il faut être d'un groupe. Le député ne peut pas
plus s'affranchir du groupe que le candidat, du comité. Voici l'al-
ternative : en être ou ne pas être ; en être, ne fût-ce que du groupe
des indépendans, des sauvages, de ceux qui ne sont pas d'un
groupe. Comme tout, dans l'Etat, tient au nombre, le groupe pèse
et peut en proportion du nombre, et chaque député pèse et peut
en proportion de ce qu'ils sont de membres à son groupe. S'ils
sont cinquante, il est multiplié cinquante fois par lui-même, j'en-
tends pour ce qui est sa besogne journalière : de décrocher des
vases de Sèvres, des palmes académiques, des croix du Mérite
agricole. Il ne représente rien, qu'un comité qui ne représente
rien; mais devant les ministres, dans la bascule parlementaire, il
représente son groupe, et ici, par un miracle de l'arithmétique,
zéro multiplié cinquante fois donne cinquante. Non seulement,
plus le groupe est nombreux, plus le député devient redoutable et
cher aux ministres, mais plus il est en passe et en posture de de-
venir ministre à son tour. Un homme de génie, hors du groupe,
ne le serait pas; un Richelieu, un Colbert ne le seraient pas, ne
représentant l'un que Richelieu, l'autre que Colbert; mais, sans
génie, dans le groupe et avec le groupe, on peut l'être, et ce
monsieur Fa bien été, par la valeur de cinquante non- valeurs.
Ainsi se forge et se rive toute une chaîne de dépendances : le
ministre dépend des chefs de groupes, qui dépendent des députés,
qui dépendent des comités, qui confisquent le suffrage dit uni-
versel, et ainsi, au bout de la chaîne, au dernier anneau, partout
et toujours le pouvoir traîne le boulet du nombre. De là l'humi-
liante médiocrité, l'affligeante stérilité de la politique actuelle, et
elle ne peut pas, sous ce régime, ne pas être médiocre et stérile.
Sous ce régime, le Moyen de parvenir ne remplit pas un gros
traité. On y « parvient » au choix ou à l'ancienneté. Pour l'an-
cienneté, il suffit, avant de vouloir être député, d'avoir été con-
seiller municipal, conseiller d'arrondissement et puis conseiller
général. Pour le choix, il faut ne porter ombrage à personne et
subir les conditions de X, Y, Z. Tout ce qui dépasse est écarté ou
abattu du coup, sauf de très rares exceptions et, comme l'on dit,
elles confirment la règle.
À ce choix fait presque au rebours et à cet avancement presque
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I etft se rabaisser. r]
)mme, dans cet État, le nombre est le maftrei
t croire qu'il Test, c'est au nombre qu'il faut!
aire, c'est à lui qu'il faut ressembler. Sorti |
son image et ressemblance, l'État actuel ne pi
/oir les lares et les défauts du nombre. Ainsi qu
mi verse 1 inorganique, qui tombe aux mains des c<
stuel tombe aux mains des groupes, lesquels ne
)teries parlementaires et peu à peu, dans le vrai
lys vivant, — comme autrefois, par le suffrage res
sait seul le pays légal des deux cent mille électeur
- par le suffrage universel inorganique émerge i
lys de comités et de groupes; seulement celui-ci
lys illégal des politiciens de toute taille et de tout
Au bref, en rassemblant les traits, ou le suffrc
organique est anarchique, ou il n'est plus univei
questré, accaparé par des meneurs, ou il est expc
)ns de l'argent. Étant corruptible, il est corruptei
lys à trois ou quatre catégories ou professions j
ne donne jamais qu'une représentation adultérée :
)n impulsive et incohérente; un gouvernemen
»n train t à de mesquines négociations de couloirs; i
in, chancelant, à toute heure sur le point d'être 1
t également incapable de fonder une démocratie
nder une démagogie. Après quelques expériences o
icun suffrage n'est moins universel que lui; nu
i, n'est un libre suffrage. Il a un côté tragique el
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ï'*?^i5?v-P*J^*r ■if^!fflP^,,,RSl*f,!5^LrrT* 'rv^^^-^r5>?'^#ri*ïï^:^*^S5Ç3
©B l'organisation dû suffrage universel. 21
t»éé *& niveau du sol. Il est entendu que la base de l'État mo~
Aerne doit être très large, mais il faut qu'elle ne soit qu'une base
t* non tout l'édifice, à elle seule. Il est entendu que, dans cet
État, tout le pays doit être représenté, mais il faut que tout le
vrai pays vivant y soit vraiment représenté ; que la loi y doit être
faite pour le peuple, mais il faut qu'elle soit faite pour tout le
peuple par des législateurs vraiment législateurs. Il est entendu
que l'État moderne doit reposer sur le suffrage universel, mais
â but que ce suffrage soit vraiment un suffrage vraiment uni-
versel et ne soit plus ni ce danger qu'il est, ni cette mystifica-
tion. Et puisqu'un pareil suffrage, ordonné et sérieux, n'est pas le
suffrage universel inorganique, que ce ne saurait être lui, ce sera,
^ faut que ce soit le suffrage universel organisé.
*fc— QUE LE SUFFRAGE UNIVERSEL RESTE LA RASE NÉCESSAIRE DE L'ÉTAT
MODERNE, MAIS QU'lL PEUT ÊTRE ORGANISÉ
C'est à ce mal que l'État moderne est en proie : le suffrage
tttversel inorganique, le suffrage universel anarchique, le suf-
* fctjge universel mis en coupe réglée; donnant, comme produits,
me représentation nulle, une législation pleine de heurts et d'à-
coaps, un gouvernement qui ne peut plus gouverner; étouffant le
\ vrai pays qui vit, au profit d'un pays illégal de politiciens, qui ne
: vît pas. C'est cela, la crise de l'État moderne; c'est en face d'elle
[;. fie nous sommes; et elle nous met en face de ce problème :
Etant donné que l'État moderne est et restera un État de droit,
filll restera construit par en bas, sur le suffrage universel, com-
limit le guérir de son mal ? comment faire que le suffrage uni-
lftfrel ne soit pas anarchique, soit sincère, donne une repré-
mtation qui « représente » dans tous les sens du mot, une
législation sage, suivie, composée, harmonique, un gouverne-
pQ&iqui gouverne? comment faire que le vrai pays vivant ne soit
}bte sacrifié au faux pays politiquant?
La solution de ce problème? Une seule. La fin de cette crise?
seule. Le remède à ce mal? Un seul : organiser le suffrage
ersel; substituer au suffrage universel inorganique le suf-
universel organisé. Non point supprimer le suffrage uni-
1, n'y point toucher, n'enlever à qui que ce soit son vote, ne
à qui que ce soit plus d un vote ; n'ôter à personne sa
, ne donner à personne plus de place, assurer à chacun et à
le monde une place. Non point détruire l'État moderne ni le
sur d'autres bases, l'achever. Issu d'une convulsion,
Révolution, en un jour ou en une nuit, sans cesse secoué,
depuis lors, il a gardé quelque chose d'improvisé, de
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22 REVUE DES DEUX MONDES.
campé là, de pas fini; de toutes parts il est entouré d'échafau-
dages et de pierres d'attente; ne pas démolir ce qui est fait, con-
struire dessus. Ne rejeter comme de mauvaise qualité quoi que ce
soit des matériaux, tout utiliser, mais tout appareiller et tout
joindre.
Même dans le suffrage universel inorganique, n'a-t-on pas vu
naître, se développer et grandir, comme un organisme spontané
ou comme une organisation spontanée, le comité électoral? Ce
comité, ne l'a-t-on pas vu devenir et demeurer à peu près la
seule force au milieu du nombre? Ne l'a-t-on pas vu s'en empa-
rer, l'enrégimenter, le commander? ce qui est détestable, mais
seulement parce que le comité, dans le suffrage universel inor-
ganique, pousse sans règle, sans contrôle, n'est pas investi, s'in-
vestit et n'est pas accrédité, s'arroge; seulement parce qu'il n'est
qu'une organisation illégale ou extra-légale, contre la loi ou en
marge de la loi. Ce qui est détestable, c'est ce que le comité
introduit d'illégal dans le suffrage universel ; ce n'est pas ce qu'il
y introduit d'organisé. Au contraire, l'exemple du comité, seule
force agissante dans le suffrage universel inorganique, démontre
à l'évidence la nécessité d'organiser le suffrage en une organi-
sation légale, pour l'arrachera une organisation illégale.
Le pouvons-nous? Si nous le voulons. Ni le principe ni les élé-
mens n'en sont difficiles à trouver. Rien ne vivant vraiment que
d'organique, afin d'avoir le suffrage universel organisé, faisons de
par la loi une place et fixons sa place dans le suffrage à tout ce
qui est vivant dans le pays.
VI. — LA THÉORIE DE LA VIE NATIONALE ET LE SUFFRAGE
UNIVERSEL ORGANISÉ
Organiser le suffrage universel, fixer dans le suffrage uni-
versel sa place à tout ce qui vit dans la nation, c'est sans doute
abjurer la doctrine, renoncer à la théorie de la souveraineté
nationale. Car, on le répète, le suffrage universel inorganique lui
est lié indissolublement : l'un correspond à l'autre et l'un découle
de l'autre. Mais, en l'abandonnant, il n'y a pas à la regretter,
eHe, ni les notions qui lui font cortège : le droit naturel, le con-
trat social, la volonté générale. — De droits naturels, il n'y en
a point, mais seulement des faits naturels; ou, si l'on veut qu'il y
en ait, il n'y a de droits naturels que ceux qui procèdent de
faits naturels. Aller, venir, penser, parler sont des faits naturels,
par conséquent peuvent être à la rigueur regardés comme des
droits naturels. Mais voter n'est nullement un fait naturel, par
conséquent ne peut être un droit naturel. Du contrat social on serait
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I i/ORGÀNtSATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 23
de citer plus d'un ou deux exemples, et ceux qu'on
tifene prouvent pas grand'chose ; quant à la volonté générale, —
aïl y a une volonté générale et si Ton peut dire ce que c'est, —
le suffrage universel inorganique est loin d'en être l'expression.
Enfin, la souveraineté nationale elle-même: que vaut, à bien
l'examiner, dans l'État moderne, que vaut cette notion de « souve-
raineté »? D'où elle vient, on le sait : c'est une idée mystique et
Idéologique. A quoi elle sert, on ne le voit pas ; en quoi elle nuit,
eela éclate aux yeux. Tant que la souveraineté nationale reste à
Fétat de théorie et que la souveraineté comme la nation forme
m bloc, demeure une et indivisible, soit encore : elle n'est
qu'inutile ; ce n'est qu'une doctrine de majesté, bonne pour la
Epe et l'ostentation : ce n'est qu'une phrase et qu'un mot ;
ons dire, quoique les phrases et les mots ne soient pas tou-
jours innocens. Mais dès qu'elle passe à la pratique, elle se mor-
culle et morcelle la nation, où elle ne reconnaît et ne souffre
qt» l'individu. Entre la nation, en sa masse, et l'individu, point
Intermédiaires : le tout est souverain, chacun est souverain : ce
|w n'est pas souverain n'est pas ; il n'est que le tout et que chacun.
- Or l'individu n'est pas seul à vivre dans la nation, et même,
à de certains égards, dans la nation, c'est l'individu qui vit le
noms : il y vit moins d'une vie individuelle que d'une multi-
tude de petites vies collectives. Politiquement, le suffrage uni-
versel inorganique Ta abstrait des réalités où il vit : il en a fait
, comme un être de raison. Mais un être de raison n'est qu'un être
d'imagination : fait pour ce qui vit, l'État qui veut vivre doit être
tut de tout ce qui vit dans la nation. L'individu vit dans la nation,
dil doit vivre dans l'État. Mais pourquoi politiquement vivrait-
il en dehors des réalités où il vit socialement? pourquoi ne
vivrait-il pas politiquement de ces vies collectives auxquelles la
tienne est tous les jours mêlée et dont on ne peut l'isoler sans
violer les lois mêmes de sa vie ?
Ces réalités sociales, ces vies collectives de l'individu, ne
pmmit-on pas refaire et restaurer par elles les cadres impru-
demment brisés? Puisque, aussi bien, c'est tout le problème de
tthire dee cadres à l'État, puisque c'est tout le problème d'orga-
niser le suffrage universel, ne pourrait-on pas leur emprunter
MBélémens d'une organisation? L'individu n'y perdrait rien : il y
lignerait de redevenir un être concret ; le citoyen y redeviendrait
personne vivante. Il n'y aurait de changé qu'une chose, mais
l'État moderne en serait changé, pour son plus grand bien :
Uter, au lieu d'être l'exercice de la souveraineté, serait une
ifection de la vie nationale; la théorie de la vie nationale rem-
ifceerait la théorie de la souveraineté nationale ; et, de même
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24 REVUE DE8 DEUX MONDES.
qu'à celle-ci était lié le suffrage universel inorganique, de celle-là
•découlerait, pour le plus grand bien de l'État et de l'individu
même, le suffrage universel organisé.
VII. — LÉGITIMITÉ THÉORIQUE ET NÉCESSITÉ POLITIQUE
D'UNE ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL
Cette substitution de la notion de vie à la notion de souverai-
neté et du suffrage universel organisé au suffrage universel inor-
ganique, qui est théoriquement légitime, est-il besoin d'ajouter
qu'elle est politiquement nécessaire? Nous n'avons que ce choix :
•organiser le suffrage universel selon la vie et sur la vie, pour
vivre, ou mourir du suffrage universel inorganique; — ce qui
revient à dire que nous n'avons pas le choix,
Il n'y a plus à se repaître ni à se bercer des songeries d'antan.
Juger le suffrage universel comme on le jugeait avant 1848, c'est
proprement une façon de penser préhistorique, dans notre monde,
à nous, dans le monde que le demi-siècle écoulé depuis lors nous
a fait et que le temps présent travaillée nous faire.
Depuis 1848, d'autres élémens sont entrés en ligne, et ont
même réussi à se faire leur place dans le Parlement, qui ne
visent plus à détruire l'État, mais à se faire de l'État un instru-
ment pour refondre la société. Us marchent à l'assaut du pou-
voir; ils se vantent déjà d'avoir pour eux le nombre ; et par eux,
à la faveur du suffrage universel inorganique, ce sont les luttes
de classes qui tendent à reparaître et à se renouveler. S'il ne
saurait rien y avoir de plus désastreux, il faut arrêter, modérer
ou contenir ces élémens : aux forces qui les portent et les pous-
sent, il faut opposer quelque force. Et puisque l'on se sert du
suffrage universel inorganique, en vue d une révolution sociale,
il faut, en vue de l'ordre et du progrès social, se réfugier dans
le suffrage universel organisé.
La force à opposer au nombre, elle n'est pas ailleurs : elle
est là. Il faut organiser le suffrage universel. Il faut, dans le suf-
frage universel, former comme une espèce de brise-lamès et pré-
senter à la vague montante comme des compartimens, comme
•des cloisons étanches.
Que seront-ils, ces brise-lames ? et ces cloisons, que seront-elles?
Toutes les vies vivant dans l'État, qui vivent dans la nation. Au
même problème toujours plus pressant, toujours plus urgent,
■quelle sera la solution? Toujours une seule; toujours la même:
organiser le suffrage universel. Qu'opposerons-nous à cet excès
d'individualisme, qui, chez l'électeur, débride l'anarchie et, chez
l'élu, annule la personnalité, tout en n'obéissant qu'à deux forces :
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I>fe L\)RGÀNI8ÀTI0N DU 8UFFRAGE UNIVERSEL. 25
lecomité usurpateur et l'argent démoralisateur, — pour passer sous
silence la troisième force à laquelle se plie le suffrage universel
inorganique : la candidature officielle, la pression administra-
tive? Puisque la « décentralisation » est, en ce moment, à la
mode, pourquoi ne pas commencer par « décentraliser » le suf-
frage que les comités accaparent, quand ce n'est pas l'argent qui
le frelate ou l'administration qui le manipule? Pourquoi ne pas
l'affranchir de cette servitude? Pourquoi ne pas le faire, puis-
qu'on le peut, plus digne et plus libre? Et on le peut. En effet r
que faut-il? Encore et toujours une seule chose : l'organiser.
De cette manière, garantir au pays une représentation plus
eiaete, qui le « représentera » réellement et le représentera tout
entier; une législation plus impartiale, qui ne sera pas faite à
l'avantage, même injuste, du nombre, exclusivement par les élus
du nombre, ses courtisans forcés; équilibrer les élémens, et
kl pondérer les uns par les autres; pour la stabilité et le déve-
loppement, pour la fécondité de la démocratie elle-même, im-
poser des limites à la démocratie, faire couler ses eaux divisées
en un réseau de canaux et d'écluses.
Pourquoi donc remettre à demain ? Pensons-y, bien plutôt,
tandis que nous sommes relativement de loisir ; pensons-y pour
igir plus que pour philosopher, dans un esprit pratique et poli-
tiqoe. Ce n'est pas d'aujourd'hui que ces questions sont agitées ou
Jtt'ert agitée cette question, grosse de tant de questions, de l'or-
ganisation du suffrage universel. Plusieurs systèmes ont été pro-
posés, qui valent la peine d'un examen. Ces différens systèmes,
ions les étudierons. Mais deux points sont à mettre tout de suite
fe» de discussion. Le premier (il importe d'éviter une équivoque
qoetrop d'intéressés se feront un plaisir de soulever), c'est que le
organisé restera le suffrage universel, que personne n'y
aura de privilèges, que personne n'y sera dépouillé de son droit,
~~ restera égal — qu'il sera même plus universel, plus égal que
Test le suffrage inorganique faussement dit universel. Le
point, c'est que le système à préférer sera celui qui or-
le suffrage universel lui-même, le corps électoral lui-
e, et qui, en les organisant, nous donnera vraiment, dans ce
ps-là, un « corps » électoral et un suffrage « universel ».
Charles Benoist.
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ESSAI SUR GŒTHE
LES MÉMOIRES DE GŒTHE
L'idée que nous nous faisons des grands écrivains et de leur»
œuvres n'est point immuable: elle se modifie, au contraire, avec
les générations. Mais ce changement s'accomplit avec lenteur : il
arrive, en effet, que lorsque l'admiration que les poètes préférés
ont inspirée commence à perdre sa spontanéité et sa sincérité
premières, on les lit moins ; en même temps, abandonnés par ceux:
qui cherchent dans la lecture du plaisir ou de l'émotion, ils devien-
nent la proie des érudits, qui les commentent et les épluchent à.
l'infini, sans pour cela les juger, ou même les comprendre; et
enfin, leurs ouvrages, en se vulgarisant, se déforment, car on les
met volontiers, s'ils y prêtent, en images ou en opéras, et c'est
sous ces formes simplifiées qu'ils se survivent. Cette espèce de
cristallisation, — tribut de reconnaissance payé par la postérité
à ceux qu'ont aimés les ancêtres, — produit ce singulier résultat,
que tels poètes ou tels penseurs sont d'autant plus célèbres que leur
action réelle est plus réduite, sans parler de tant de préjugés, de
partis pris, de conventions, qui les défigurent eux-mêmes: on n'a
plus alors sur eux qu'une opinion faite d'avance, que personne ne
songe à reviser ni même à justifier, qui se traduit par des for-
mules à la fois imprécises et fixes, lesquelles revêtent le caractère
sacré d'articles de foi. Tel est, dans certaines mesures, le cas de
Gœthe. Si nous évoquons sa figure, elle nous ap parait comme en
une auréole de légende, dans deux ou trois momens caractéristiques
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x*dii am gœthe. 27
U i» vfe : nous le voyons patinant à Francfort, ainsi que Ta
phi Kaulbach, ou rêvant son Faust dans la cave d'Auerbach, ou
tenant tête à Napoléon; après quoi, nous nous répétons qu'il fut
on « intellectuel », qu'il eut un « génie encyclopédique », et cela
bous suffit. Nous n'avons garde d'approfondir. Si nous pensons
1 ses œuvres, même à celles dont nous connaissons le mieux les
titras, nos jugemens se brouillent davantage encore. Mille pein-
tures, reproduites par toutes sortes de procédés, dansent de-
vant nos yeux : nous voyons Charlotte coupant à sa nichée des
tranches de pain bis ; Mignon regrettant sa patrie ; Faust et Mé-
phistophélès emportés dans un tourbillon parmi les sorcières de
la nuit de Walpurgis, que sais-je encore? La musique ajoute à
cette confusion : Schumann, Berlioz, Gounod, M. Boïto, ont broché
«r son Faust d'autres Fausts que nous connaissons mieux;
Wilhelm Meister nous chante les romances de M. Ambroise Tho-
mas; l'habit bleu barbeau de Werther se détache sur des accom-
psgneniens de M. Massenet. Quant aux œuvres qui n'ont point
«lit fortune d'être ainsi vulgarisées, Gœtz de Berlichingen, Eg-
*ont, Tasso, les Affinités électives, elles flottent dans des brumes
déplus en plus incertaines. Cependant, la critique allemande,
tiee une infatigable ardeur, travaille sur l'œuvre énorme, sur la
tûftgae existence si remplie et si riche. Chaque année voit s'aug-
toftter une bibliothèque déjà colossale. Les papiers de Gœthe
été livrés à l'avidité des chercheurs, on a tout publié,
î*8f&'% ses carnets de ménage. On ne s'est pas contenté de
autour de ses moindres pièces un appareil redoutable
ttaires, ni de discuter à coups de documens et d'hy-
les moindres détails de son histoire ; on a écrit de longues
►hies sur les phis obscurs des personnages qui se trou-
i en rapport avec lui ; ses camarades d'études sont devenus
célébrités, ses maîtresses des figures historiques. Lui-même
des proportions surhumaines : dans plusieurs universi-
tés professeurs consacrent leur vie à le raconter et à l'expli-
Weimar, où sont recueillis ses souvenirs, est devenu la
d'une religion dont il est le dieu : on y conserve sa
et ses collections, les cailloux qu'il ramassait dans ses
les, les objets d'art qu'il rapportait d'Italie, les présens
Ijrecevait de ses admirateurs. Il y a un Musée Gœthe pour
lion duquel le rigorisme allemand s'est adouci, car on
les portraits de toutes les femmes qu'il a aimées autour
de sa femme légitime. Il y a une société, puissante et
vouée exclusivement à son culte. Il y a des Gœthe- Jahr-
où Ton publie tout ce qu'on peut retrouver de lui, ou
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28 REVUE DES DEUX MONDES.
sur lui, ou sur ceux qui Font approché. Il y a des volumes et des
volumes, des brochures et des brochures, qui paraissent chaque
jour, qui s'accumulent, qui rendent impossible, par leur nombre,
rétablissement d'une biographie complète et définitive.
On n'attend pas, sans doute, que nous établissions point par
point le bilan de ces découvertes, ni que nous soulevions toute
cette littérature gœthéenne, dont nous comptons cependant quel-
quefois nous servir. Notre but est autre : il nous a semblé que
le moment était venu de relire les œuvres capitales de Gœthe ; de
les relire en s'aidant des documens principaux qui les éclairent;
de les relire avec un esprit de critique, c'est-à-dire en cherchant
à se dégager autant que possible des jugemens portés sur elles;
à comprendre leur signification par rapport à leur auteur et par
rapport à nous-mêmes ; à mesurer leur importance dans le mouve-
ment littéraire qui les a suivies. Ces œuvres sont, pour ainsi dire,
restées au répertoire, en ce sens du moins que les lettrés les lisent
quelquefois, que les demi-lettrés les invoquent souvent, que les
illettrés croient les connaître : nous voudrions les considérer à
peu près comme des œuvres contemporaines, parues, entrées
d'hier, dans notre vie intellectuelle; nous voudrions croire que
les jugemens sur elles ne sont point encore fixés, et fixer le nôtre,
et tâcher d'influencer celui de quelques-uns. Si l'expression n'était
pas outrecuidante, nous dirions que nous allons tenter de reviser
le procès du grand Gœthe, sans nous figurer, — est-il besoin de 1^
dire? — que notre jugement sera définitif, mais en cherchant sim —
plementà le mettre d'accord avec l'esprit actuel. Besogne beaucoup*
plus modeste qu'elle ne le paraît d'abord, espèce de « rapport » oim-
nous ne serons que greffier. Il est naturel que nous commencions
notre tâche par celui des livres de Gœthe où nous avons le plus
de chances de trouver son intelligence et son cœur, et où nous
trouverons, en tout cas, l'image qu'il désirait laisser de lui-même,
par ses Mémoires \
I
C'est en 1808, au moment où parut la première édition, en douze
volumes, de ses Œuvres complètes, que Gœthe sentit la nécessité
d'écrire ses Mémoires pour éclairer ses ouvrages. Un petit nombre
d'entre eux, en effet, comme Iphigénie, avaient, si l'on peut dire, une
existence indépendante. La plupart, au contraire, restaient comme
attachés à leur auteur, en relations étroites avec les circonstances
personnelles qui les avaient produits. Werther, Weslingen dans
Gœtz, Tasso, Wilhelm Meister, Clavijo, Fernand dans Stella,
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ESSAI SUR GŒTHE. 29
Edouard dans les Affinités électives, c'est toujours Gœthe : tou-
jours il tire de son propre fonds les senti mens qu'il prête à ses
personnages , en sorte qu'on aurait peine à trouver un poète plus
« subjectif » que cet homme qu'on aime à nous représenter comme
le génie cosmique par excellence. Les figures de femmes qui se
partagent, avec les protagonistes, l'intérêt du lecteur, il les a
toutes connues de très près ; toutes ont joué un rôle dans ce
qu'il appelle son « développement » ; parfois il leur conserve
jusqu'à leurs prénoms : il l'a fait, pour Charlotte et, plus tard,
pour Marguerite. Il les transforme en personnes littéraires alors
qu'elles palpitent encore du drame, de l'idylle ou de la comédie
qu'il leur a fait vivre : on sait que Werther parut bien peu de temps
après le séjour à Wetzlar, et les biographes nous racontent qu'en
écrivant les Affinités électives , le poète acheva de soulager son
cœur encore tout épris de Minna Herzlieb. Quant aux poésies
lyriques, beaucoup seraient entièrement inintelligibles si on les
dégageait de l'impression, de l'épisode ou du moment qui les ont
produites. Entre la vie et l'œuvre il y a, je ne dirai pas une par-
faite unité, mais une cohésion complète : celle-ci continue celle-là,
en la poétisant, en la corrigeant, en l'excusant quand il le faut;
elle n'est roman qu'à condition que l'autre le soit d'abord ; le
travail de la fantaisie est limité : il consiste simplement à parer la
mémoire, à embellir la transposition. Gœthe eut donc le sentiment
que le récit de sa vie était indispensable à l'intelligence de son
œuvre, et, au risque de faire double emploi avec ce qu'il en
avait déjà tiré, il résolut de la raconter lui-même. Il se mit au
travail en 1810, et donna, de deux en deux ans, les trois premiers
volumes des Mémoires, comprenant cinq livres chacun. Le qua-
trième (livres XVI à XX) ne fut achevé qu'en 1811: il fallait
attendre la mort de Lili pour pouvoir parler d'elle. Les trois pre-
miers quarts de l'ouvrage furent donc composés et publiés entre
1810 et 1814.
Ces deux dates ont leur éloquence : elles enferment l'histoire
du réveil patriotique provoqué en Allemagne par les victoires de
Napoléon et de la grande lutte qui devait se terminer sur les
champs de bataille de Leipzig et de Waterloo. Gœthe resta tout à
/ait étranger à ce mouvement : « Il s'enferma dans son musée, dit
son plus récent biographe, et, perdu dans sa contemplation de
l'éternelle beauté, il ferma les yeux pour ne pas voir les hor-
reurs du jour (1). » Les victoires de Napoléon, les malheurs de
son pays, ceux même de l'honnête petit souverain dont il était le
(1) Richard M. Mayer, Gœthe, 3 vol.; Berlin, 1893.
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30 REVUE DBS DEUX MONDES.
ministre, ne lui arrachèrent qu'une boutade : « Je veux me faire
chanteur de foire, se serait-il écrié un jour, en présence d'ailleurs
d'un seul de ses amis (1), et mettre notre malheur en chansons.
Je m'en irai dans tous les villages et dans toutes les écoles où le
nom de Gœthe est connu. Je chanterai la honte des Allemands,
et les enfans apprendront par cœur mes chants, jusqu'à ce qu'ils
deviennent des hommes et replacent mon maître sur son trône. »
S'il prononça jamais ces paroles, — ce dont il est permis de douter,
— ce fut tout son apport à la cause nationale. Du reste, au lieu
d'exécuter ce projet, il composait, en ces troubles années, ses
« poésies de société », qui ne sont point parmi celles qui l'ho-
norent le plus : « Ici nous sommes assemblés pour une action
louable, chers frères : Ergo bibamus! Les verres tintent, les cau-
series cessent : avec courage ergo bibamus! C'est toujours là une
vieille et bonne parole. Cela convient d'abord et convient sans
cesse, et un écho retentit de la joyeuse salle, un magnifique Ergo
bibamus! » Voilà qui ne ressemble ni à la Chanson de l'épée ni aux
Sonnets cuirassés. En réalité, Gœthe était tout rempli de sympathie
pour la culture française et d'admiration pour Napoléon. Il saluait
en lui « la plus haute apparition qui fût possible dans l'histoire. »
« Quand on entend décrire avec naïveté cet empereur et son_
entourage, écrivait-il à son ami Knebel, on voit bien qu'il n'y a~
jamais rien eu et qu'il n'y aura peut-être jamais rien de pa —
reil (2). » Les grands hommes sont faits pour s'entendre : Napô —
léon l'avait loué; il lui rendait son éloge, sans songer au pric^
que cette grandeur coûtait à son pays. Plus tard, il a éprouvé 1^
besoin de se défendre de cette indifférence, qui lui a été souvent
reprochée : « Comment aurais-jepu prendre les armes sans haine ^
a-t-il dit, et comment haïr sans jeunesse!... Écrire des chants d^
guerre et rester en chambre, voilà ce que j'aurais pu faire. Au bi-
vouac, où l'on entend hennir les chevaux des avant-postes en-
nemis, je me serais laissé entraîner. Mais ce n'était là ni ma
vie ni mon affaire : c'était celle de Théodore Kôrner... A lui, ses
chants de guerre lui vont très bien. A moi, qui ne suis pas une
nature guerrière et n'ai point le sens belliqueux, ils n'auraient été
qu'un masque mal adapté à mon visage... » A vrai dire, ce n'était
pas seulement le « sens belliqueux » qui lui manquait, c'était
toute espèce de patriotisme. Le mot même, à ce qu'il semble, lui
était étranger. Il n'éveillait en lui d'autre idée que celle d'une bonne
compagnie d'esprits sympathiques : « Toutes ces excellentes per-
(1) Johannes Falk, Gœthe ans nàherem per son lie hem Umgange dargestellt;
Leipzig, 1836.
(2) Guhrauer, Briefwechsel zwischen Gœthe und Knebel.
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ESSAI SUR GŒTHE. 31
sonnes avec lesquelles vous avez maintenant des relations
agréables, disait-il un jour à Eckermann, voilà ce qui pour moi
compose une patrie. » Je ne songe point à reprocher àGœthe l'ab-
sence de ce sentiment qui d'ailleurs, au temps de sa jeunesse,
était presque inconnu; si j'y insiste, c'est seulement pour mon-
trer qu'en ces années 1810-14, il restait en dehors de l'entraîne-
ment qui gagnait tout son pays, à l'écart de la préoccupation
commune, dans une sorte d'isolement.
D'autres circonstances, d'ailleurs, contribuaient encore à l'iso-
ler.
La mort de Schiller l'avait privé du seul ami qu'il aimât peut-
être réellement, du seul aussi qu'il pût regarder à peu près comme
un pair; et il voyait croître autour de sa vieillesse une génération
nouvelle, dont il se sentait très différent. Sans doute, les jeunes
gens de l'école romantique professaient pour lui l'admiration la
pins vive. Mais ils échappaient entièrement à l'influence de ses
œuvres les plus récentes et ne se rattachaient à lui que par celles
de la première manière, dont il se trouvait alors fort éloigné.
Bien qu'il s'en défendît, Gœthe était imbu de la philosophie fran-
çaise du xvine siècle : eux, revenaient au christianisme, au catho-
licisme surtout, les uns, comme Stolberg et Frédéric Schlegel
effectivement, et les autres par le désir et les aspirations. Oublieux
de Werther, Gœthe avait banni la mélancolie et réglé sa sensibi-
lité : eux, déifiaient la sensibilité et s'abandonnaient au « mal du
siècle » : Novalis mourait après une brève existence toute dévorée
par la maladie ; Hôlderlin devenait fou; Franz Sonnenberg se sui-
cidait; Ernest Schulz, le gracieux auteur de la Rose enchantée y
mourait de tristesse. Comment l'Olympien eût-il pu les com-
prendre? Leurs théories esthétiques, qu'établissaient Tieck et les
Schlegel, rompaient avec celles que Gœthe soutenait : ils célébraient
h poésie populaire et les peintres primitifs, opposant Albert
Durer à Raphaël, admirant les fresques devant lesquelles Gœthe
passait, en Italie, avec un si tranquille dédain; ils adoraient la
poésie populaire, la vraie, celle dont Clément Brentano et Achim
d'Ârnim recueillaient de si curieux spécimens ; ils exhumaient
Calderon et le proclamaient supérieur à Shakspeare, à cause
de la Dévotion à la croix ; ils se pâmaient dans les nuages de la
philosophie des Fichte, des Schelling, des Schleiermacher, leurs
vrais maîtres; ils étaient patriotes enfin avec passion : les Arndt,
les Rûckert, les Kôrner sortaient de leurs rangs. Tout cela étonnait
fort le poète sexagénaire, qui ne manquait pas pour ces jeunes
gens d'une certaine bienveillance, mais qui ne les comprenait
pas. En 1808, il avait reçu la visite de Zacharias Werner et fait
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32 REVUE DES DEUX MONDES.
jouer à Weimar sa tragédie de Wanda : « Cela m'étonne beaucoup,
vieux païen que je suis, écrivait-il alors à Jacobi, de voir la croix
plantée sur mon propre terrain et d'entendre prêcher le sang et
les blessures du Christ sans que cela me déplaise tout à fait. »
Mais « cela » ne devait pas tarder à lui déplaire; à mesure que le
romantisme se dessine, il le juge avec plus de sévérité : « Il y a
une demi-douzaine de jeunes talens qui me désespèrent, écrit-il
à Zelter, car, avec des dons naturels extraordinaires, ils arrivent
difficilement à faire quelque chose qui me satisfasse. Werner,
Œlenschlaeger , Arnim, Brentano et d autres travaillent et pro-
duisent beaucoup, mais tout demeure sans forme et sans carac-
tère. Personne ne veut comprendre que la plus haute et la seule
opération de la nature et de l'art est celle qui consiste à donner la
forme (die Gesta/tung),... et qu'il n'y a point d'art à laisser son
talent agir au hasard, selon ses commodités personnelles... » Dans
sa vieillesse, il se montrait plus sévère encore pour ce mouve-
ment, qui d'ailleurs, on le sait, n'avait pas tenu toutes ses pro-
messes. Il en attribuait l'origine à ses discussions littéraires avec
Schiller, et le jugeait sommairement en ces termes : « Je nomme
le genre classique le genre sain et le genre romantique le genre
malade. Ainsi, les Nibelungen sont classiques comme Homère,
parce que tous deux sont sains, solides. La plupart des moderne*
sont romantiques, non pas parce qu'ils sont récens, mais parco
qu'ils sont faibles, maladifs, malades; l'antique n'est pas classique
parce qu'il est antique, mais parce qu'il est vigoureux, fraisF
serein et sain. Si nous distinguons le classique et le romantique
d'après ces caractères, nous y verrons bientôt clair. » On recon-
naîtra que c'est en tout cas simplifier la question; et peut-être^
s'étonnera-t-on une fois de plus de la quantité de choses que n'a,
pas comprises cet homme qui jouit encore de la réputation d'avoir
tout compris.
Que Gœthe ait eu la sensation de cet isolement qui entourait
sa grandeur incontestée, on n'en saurait douter. Et il l'eut d une
façon très directe : lui qui, pendant de longues années, depuis
l'époque lointaine de ses débuts, ne connaissait que le succès, il
eut à subir coup sur coup deux échecs. Ce fut d'abord celui des
Affinités électives , que la critique accueillit assez mal. Sans doute,
ce roman eut ses enthousiastes; mais il déplut à Wieland, qui,
depuis la mort de Schiller, était après Gœthe là plus haute per-
sonnalité littéraire de l'Allemagne. Quelques-uns l'attaquèrent
avec une extrême violence, en lui opposant les œuvres d'autre-
fois : « 0 divin Sophocle ! — peut- on lire dans un journal estimé, —
6 saints Shakspeare, Richardson, Rousseau, et vous tous qui avez
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ESSAI SUR GŒTHE.
i*W^]P*Ç^^
33
a émouvoir le cœur humain par le spectacle des luttes de la
passion et du sentiment du sublime! l'auteur de Werther et
Œlffoigénie a-t~il ici voulu se moquer de lui-même ou de son
pabtic? » (i) Pendant que les lettrés s'insurgeaient ainsi contre la
royauté du vieux maître, les savans refusaient de prendre au sé-
rieux sa Théorie des couleurs, à laquelle il avait travaillé avec tant
d'ardeur, et qu'il persista jusqu'à la fin de sa vie à considérer,
malgré l'évidence, comme son plus beau titre de gloire. En vain
m amis essayèrent-ils de lui réserver un meilleur accueil auprès
fa la science française, l'Académie des sciences de Paris refusa de
l préparer un rapport sur son travail, qu'on ne jugea pas digne,
ttlou l'expression de Guvier, d'occuper une académie (2). Sur
fo terrain scientifique où il s'était aventuré avec plus de courage
fia de prudence, il ne réussit guère qu'à faire un seul disciple :
te fat le jeune Arthur Schopenhauer, qui entrait aussi dans la
«ittceavec des allures fantaisistes et que devait d'ailleurs persua-
der une intransigeante admiration pour l'illustre ami de sa mère.
Si Ton tient compte de ces diverses circonstances, on pourra
fwtt-être se faire une idée de l'état d'esprit de Goethe pendant ces
JjÊbées 1808-1814, où il médite, arrange, rédige ses souvenirs.
t 60 ans, et il est « fort bien conservé », comme le lui dit en
IJfapoléon dans leur mémorable entrevue. Il a derrière lui un
passé glorieux, une carrière unique peut-être dans l'histoire,
levers d'aucunes sortes, sans autres chagrins que ceux que
«ent tous les hommes, et que son heureuse nature a
is. Ses contemporains ont pour lui des admirations et des
inces que peu de poètes ont connues de leur vivant. On
voir de très loin, comme au siècle précédent Voltaire ou
u. Le grand ennemi de sa patrie, qu'il admire, lui a rendu
image flatteur. Sa vie est pleine d'agrémens : il a façonné
ses désirs la jolie résidence où il a pris racine, et dont il
las souverain que l'excellent prince auquel il sert de
u II peut donc se regarder, à juste titre, comme le pre-
pr homme de son pays ; plus loin, comme un de ces êtres
optionnels qui traversent l'histoire dans un rayonnement,
de l'uni verselle admiration, consacrés pour la gloire.
i même temps qu'il jouit de cette extraordinaire situation,
lui échappe la direction des esprits et des cœurs quïl
lis Werther. Son royaume est menacé. On le discute.
reviennent, qu'il a caressées autrefois, c'est vrai, mais
ions avec Eckermann.
la Revue du i*r novembre 18G3, l'étude de E. Caro sur les Travaux
de Gœthe.
3
cm. — 1895.
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34 REVUE DES DEUX MONDES.
dont il est détaché. Autour de l'arbre au tronc superbe, poussent
des arbustes d'autre famille, qui ne sortent pas de ses racines, ou
qui les contrarient, qui vont peut-être les empêcher de s'étendre,
leur voler la sève de leur sol. Heure mélancolique, qui sonne
toujours, à un moment de la vie, pour les rois de la Pensée : car,
quelque vaste et mobile que soit le génie d'un homme, il ne
suffit point à suivre les rapides mou vemens de l'àme collective, et
s'il parvient à les diriger un temps, ce temps passe. Gœthe a été
plus fort que les circonstances hostiles : paisiblement, à travers
le désastre de sa patrie, il a suivi la loi normale de son dévelop-
pement ; il a su rester serein au milieu des orages qui boulever-
saient le monde ; il a poursuivi son rêve de beauté pendant que
d'autres rêves, moins nobles sans doute, violens, meurtriers,
agitaient la foule. Mais les autres, autour de lui, se laissaient
entraîner, façonner par ces circonstances extérieures auxquelles
il résistait de toute la force de son âme calme. En sorte qu'il
s'est trouvé séparé d'eux, — les dominant de sa haute taille, de
son front tranquille, — mais isolé. Il constate son isolement,
il s en fait gloire, il y grandit encore à ses propres yeux. Il se
donne raison contre tous: de même que les résistances des corps
savans n'ébranlent point sa foi en sa théorie des couleurs, il
demeure fidèle à sa philosophie, qui semble un anachronisme. Il
devient un être sacré, dont l'explication importe au monde. Mais-
qui pourrait l'expliquer, sinon lui-même? Et il entreprendra la
tâche, la sachant grande, sans un doute sur sa propre compétence,
s'étudiant comme il venait d'étudier le spectre solaire, avec des
partis pris analogues et une égale certitude.
Notez que ce vaste travail ne l'absorbe pas plus que de raison -
Il trouve du temps à consacrer à d'autres écrits. Plusieurs de ses
compositions poétiques datent de cette époque. Un instant, H
songe à se faire historien, et projette une biographie du duc Ber-
nard de Saxe-Weimar. Il ne l'exécute pas : un des moins bien-
veilians parmi ses biographes, M. A. Baumgartner, semble croire
que ce projet avorté se rattache à la rédaction des Mémoires, et
que Gœthe, en parlant de lui, se vengea de n'avoir pas su parler
du plus fameux ancêtre de ses bienfaiteurs (1). En même temps,
il continue à vivre, — ce qui, pour lui, était la grosse affaire. Il
mène de front les lettres, le monde, les affaires. Il administre
le duché, il en surveille les établissemens artistiques et scienti-
fiques, il en dirige le théâtre. Il entretient une énorme corres-
pondance avec une foule d'hommes distingués. 11 est toujours
(1) A. Baumgartner, Gœthe, sein Leben und seine Werke; Fribourg, 1886.
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ESSAI SUR GŒTHE. 35
l'organisateur des fêtes et des divertissemens qu'interrompra un
instant la mort de la duchesse-mère Amélie, dont il prononcera
l'oraison funèbre comme un prédicateur de cour, mais qui ne
tarderont pas à reprendre de plus belle : car Gœthe avait voulu
faire, il avait fait de Weimar un lieu de plaisir. Il en a chanté
quelque part les joies, réglées par l'excellent régisseur qu'il savait
être :
Le jeudi, on se rend au Belvéder; le vendredi à Iéna, car, sur mon hon-
neur, c'est un lieu des plus charmans. Le samedi est le jour souhaité ; le
dimanche, on roule à la campagne : Zwaezen, Burgau, Schneidemiihlen nous
sont très bien connus.
Lundi le théâtre nous attend ; mardi doucement arrive, mais il amène,
pour secrète pénitence, une bonne petite débauche ; mercredi ne manque pas
de mouvement, car on donne une bonne pièce ; le jeudi la tentation nous
ramène au Belvéder.
Et il s'enchaîne sans cesse, le cercle du plaisir, pendant les cinquante-
deux semaines, si Ton sait bien le conduire. Le jeu et la danse, les assemblées
et le théâtre, nous rafraîchissent le sang. Laissons aux Viennois leur Prater :
Weimar, Iéna... c'est là qu'il fait bon (4) !
Sans doute, le temps des « folles années » était passé. Mais il
en restait quelque chose : ce parti pris de gaîté qu'admirait tant
Johanna Schopenhauer, cette volonté bien arrêtée de jouir de la
vie, quoi qu'elle apporte. Les catastrophes nationales et les deuils
%\ privés ne pouvaient rien contre cette belle humeur. Et c'est ainsi
il <pe continuait la vie agréable, sereine, pendant que la biographie
c\ se faisait.
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■01!!
II
H y a toujours eu entre la vie et les écrits de Gœthe un accord
(pe d'ailleurs il recherchait. « Faire de sa vie un tout harmo-
B*f nieux, » telle était une de ses maximes favorites, une de celles
dont il poursuivait le plus volontiers la réalisation. Il voulait
dire par là que l'action, la pensée, le sentiment et le caractère
doivent se développer ensemble, selon les mêmes principes, sans
contradictions ni conflits. Ses œuvres, en particulier, devaient se
fondre dans la vie qui en était la source : « Je ne puis pas par-
tager la vie... Je n'ai jamais écrit que ce que je sens et ce que je
pense. C'est ainsi que je me divise, amis, et suis pourtant tou-
jours le même (2). » Cet accord l'avait peu à peu conduit à une
philosophie qu'on a définie d'un mot, Yoiympisme. Il y était
poussé par sa véritable nature, qu'il cherchait à connaître et évi-
(1) Le Bon vivant de Weimar.
(2) Sprûche in Reimen.
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
tait de contrarier. Il y marche dès ses premières années, dès
l'époque où le peintre Oeser lui enseignait que la sérénité est le
caractère essentiel des œuvres d'art, où il se passionnait pour
Winckelmann et pour la sculpture grecque. L'influence de Shaks-
peare, celles de Herder et de la cathédrale de Strasbourg le dé-
tournèrent un instant de la voie entrevue : il eut sa crise roman-
tique. Puis vinrent les « folles années » de Weimar : années
consacrées aux plaisirs, à la cour, au théâtre, pendant lesquelles
l'activité poétique se détend et se ralentit, et qui ne nous apportent
guère qu'une médiocre et prétentieuse satire, le Triomphe de la
sensibilité. C'est un orage qui le renouvelle. Il en sort transformé,
sévère pour son passé, « comme un homme qui a échappé aux
eaux et que le soleil bienfaisant commence à sécher (1), » ayant
rompu avec la mélancolie, la violence et le moyen âge. La pre-
mière œuvre importante qui date de ce réveil, c'est Iphigénie :
elle en marque les tendances, qu'affirme et développe le fameux
voyage en Italie, entrepris bientôt après, et qui persisteront en-
suite jusqu'à la fin. Le fanatique d'Erwin de Steinbach, le mélan-
colique auteur de Werther, le poète mondain, un peu snob, ivre
de sa gloire et débordant de vie, qui bouleversait Weimar, sont
des êtres abandonnés et disparus. A leur place se dresse l'homme
de génie universel, tranquille et olympien.
Qu'est-ce donc que cet olympisme qui fait, depuis cent ans,
s'extasier les panégyristes? Un « état d'âme » qui n'est point
aussi exceptionnel ni aussi haut que quelques-uns le croient.
Nous le trouvons, à l'état vulgaire, chez la plupart des hommes z
il s'appelle alors égoïspie, tout simplement. C'est une certaine
indifférence à tout ce qui n'est pas son Moi tel qu'on le désire ?
un parti pris d'ignorer les troubles qu'apportent avec eux les quo-
tidiens hasards de l'existence, d'écarter de son esprit ce qui
l'inquiète, de son cœur ce qui l'agite, une volonté de suivre la
ligne qu'on s'est fixée sans se soucier de ce qu'il en coûte à per-
sonne. Regardez autour de vous : une foule de gens pratiquent
ces principes, sans seulement s'en douter, avec la sérénité que
donne l'insouciance, dans la paix de l'irréflexion. Vous ne les
admirez point pour cela, tant s'en faut; mais vous ne vous indi-
gnez pas non plus contre eux : vous les considérez comme de
moyens exemplaires d'une ordinaire humanité, qui exercent sans
noblesse, bien qu'avec correction, leur métier d'hommes. — Lors-
qu'il eut découvert la loi normale de sa propre nature, et lorsqu'il
eut pris la résolution de s'y conformer, Gœthe leur ressembla.
(i) Journal, 7 août 1779.
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bssai sêa GŒTHE. 37
6k! sans cesser de les dominer de la hauteur de son génie, je le
veux bien ; mais enfin, il leur ressembla. Son olympisme ne fut
que leur égoïsme devenu conscient et réfléchi, — raffiné, élevé
par l'intelligence à une puissance supérieure. Il l'ennoblit, si
j'ose dire, par l'admiration qu'il en professa, car il y a plusieurs
manières de porter ses vices ou ses vertus : on peut être, par
exemple, d'une bonté honteuse et timide, ou fière et très sûre
d'elle-même; il y a de sordides avares et d'autres qui, l'âme
aussi cupide, gardent cependant une mesure relative ; il y a des
luxurieux qui déplorent leurs péchés et d'autres qui s'en font
gloire, — et Ton est toujours près d'excuser ceux-ci. Gœthe se fit
donc une théorie de sonégoïsme, une théorie à la fois raison née
et poétique, savante et spécieuse : c'est ainsi qu'il la changea en
olympisme.
Cest cet olympisme qui donne le ton aux Mémoires.
Quand, simples gens que nous sommes, nous évoquons nos
«avenirs d'enfance et de jeunesse, nous y mettons une certaine
bonhomie; ils viennent à nous en se poétisant d'eux-mêmes, pour
»wi dire, sans que notre intelligence ou notre imagination se
en frais pour les embellir. Le moins « bonhomme » des
écrivains, Renan, n'a point échappé à cette espèce de sug-
. Elle est naturelle, elle tient à l'abandon, au laisser aller
nous entraîne le spectacle des choses lointaines dont nous
été les auteurs, à l'étonnement, souvent naïf, que nous
vons en présence des êtres successifs dont la mobilité a fait
âme. Ces « moi » des temps anciens nous émeuvent et nous
t; nous avons pour eux l'indulgence qu'on a pour les
nous parlons d'eux sans apprêt, comme il convient de
de personnes inoffensives dont il est également inutile de
les faiblesses et de censurer trop sévèrement les erreurs.
ches avec eux sont rompues, et pourtant elles nous re-
i encore. Ils sont à peine plus « nous » que les obscurs
dont les passions, les maladies, les vices ou les vertus
t en partie notre existence qu'ils ont préparée ; mais
des ancêtres que nous avons connus, — de chers ancêtres
sous inspirent, à travers les années, une bienveillance atten-
&Si nous ne les voyons pas tels qu'ils furent, du moins ne les
£ttions-nous pas pour les étirer ou les rétrécir au niveau de
nous sommes devenus dans notre maturité. Or il n'y a, dans
'M Poésie, aucune trace de cette candeur, de cette naïveté,
sincérité : si Gœthe rappelle son passé, il sait pourquoi
t. Nous avons vu le pourquoi : il voulait expliquer ses
• Voyons le comment.
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38 REVUE DBS DEUX MONDES.
On dirait qu'il s'est dédoublé, de manière à se séparer des
autres hommes et de soi-même. Il est monté sur son monument,
sur cette pyramide de poésie, d'esthétique, de littérature et de
philosophie qu'ont construite ses soixante années de laborieuse
activité, dont ses œuvres sont les pierres et sa vie le ciment, qui
est à la fois une et disparate, et qui en impose par son énormité.
Au sommet, il est très haut; et, tranquille, il regarde passer la
foule des êtres, parmi lesquels il en est un — lui-même — qui
est plus grand, qui les domine, et qu'il suit d'un œil complaisant.
Complaisant et créateur, car il ne se contentera pas de le décrire,
il le façonnera de manière à lui donner un sens, il en fera une
sorte de symbole. Son « moi », vu de là-haut, perdra ses carac-
tères individuels pour devenir un être à la fois irréel et général,
un « moi » qui, à tout âge, aurait réalisé les conceptions d'un
sexagénaire mûri par le travail, le plaisir, la gloire, l'expérience
et l'administration. Il a si bien le sentiment de cette métamor-
phose, que souvent il parle de cet être à la troisième personne,
l'appelant « l'enfant » ou « le jeune homme », tant il s'en est
différencié; puis il revient au « je », tant c'est encore lui-même!
Du reste, dès le début, il a pris soin de nous informer de ses
intentions : « En effet, dit-il au seuil de son ouvrage, comme je
m'efforçais d'exposer avec ordre les impulsions intérieures, les
influences extérieures, les degrés que j'avais franchis dans la théorie
et la pratique, je fus poussé, hors du cercle étroit de ma vie privée,
dans le vaste monde ; les figures de cent personnages marquans,
qui avaient exercé sur moi une action plus ou moins prochaine
ou éloignée, se présentèrent devant mes yeux ; enfin, les immenses
mouvemens de la vie générale, qui ont eu sur moi, comme sur
tous mes contemporains, la plus grande influence, appelaient mon
attention d'une manière particulière ; car la tâche principale de
la biographie est, semble-t-il, de décrire et de montrer l'homme
dans ses relations avec l'époque, jusqu'à quel point l'ensemble le
contrarie ou le favorise, quelle idée il se forme, en conséquence,
sur le monde et sur l'humanité, et, s'il est artiste, poète, écri-
vain, comment il les réfléchit. Mais cela exige une chose presque
impossible, savoir, que l'homme connaisse et lui et son siècle;
lui, jusqu'à quel point il est resté le même dans toutes les circon-
stances; le siècle, en tant qu'il nous entraîne avec lui bon gré mal
gré, nous détermine et nous façonne ; dételle sorte qu'on peut dire
que tout homme, s'il fût né seulement dix ans plus tôt ou plus
tard, aurait été tout autre qu'il n'est, pour ce qui regarde sa propre
culture et l'action qu?il exerce au dehors. » — Peut-être trouvera-
t-on qu'il n'y a pas dans ce programme la précision que nous
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«JW^V*-7-^"
ESSAI SUR GŒTHE. 39
avons tâché d'y mettre : qu'on réfléchisse cependant à la part
d'inconscience qu'il y a dans la formation, ainsi définie, de tout
individu, et à la part d'artifice qu'il faut pour en faire l'analyse,
et Ton reconnaîtra, je crois, qu'il corrobore notre interprétation.
Deux exemples achèveront de la justifier.
C'est à coup sûr dans Tordre sentimental que ce « dédouble-
ment » et cet« olympisme » que nous avons constatés sont le plus
frappans. Là, Gœthe est plus particulièrement à son aise. Il ne
manque point d'égards pour ses anciennes amies : nous avons vu
déjà qu'il sut attendre la mort de Lili pour publier les derniers
livres qui la concernaient ; quand il parle d'elles, il évite autant que
possible de les compromettre, dans le sens grossier du mot, et les
récits de ses bonnes fortunes sont nettoyés de toute vantardise
masculine. Ils n'en sont pas moins d'un ton détaché qui déplaît,
car il trahit à la fois la congénitale indifférence de l'amant et la
supériorité presque dédaigneuse du narrateur. Ainsi, l'on sait
qu'en quittant Wetzlar, c'est-à-dire Charlotte, Gœthe se rendit
àCoblentz, où il trouva un excellent accueil auprès dune femme
d'esprit, Mme de La Roche. Le cœur encore endolori de sa récente
mésaventure, il trouva en la fille aînée de son hôtesse une ai-
mable consolatrice. Si l'on songe au style des lettres qu'à ce
moment-là il adressait encore à Charlotte, si l'on se rappelle qu'il
[traversait alors la crise de sentimentalité qu'il a plus tard plaisan-
ta on a peine à se figurer que, dans ce commencement d'idylle/
|fln'y eût pas quelques sentimens extrêmes, du moins en app&-
9, violons ou pénibles : d'autant plus que Maximilienne était
ne ardente et douloureuse. Cependant, il résume l'épisode en
i termes :
Cest un sentiment très agréable que celui d'une passion nouvelle,
if s'éveille en nous avant que l'ancienne soit tout à fait assoupie. C'est
î qu'on aime à voir, quand le soleil se couche, la lune se lever au point
et qu'on jouit du double éclat de ces flambeaux célestes. Alors les
me manquèrent ni au logis ni au dehors : on parcourut la contrée ;
Ha rive droite, on monta à Ehrenbreitstein, sur la gauche, à la Chartreuse;
Me, le pont de la Moselle, le trajet du Rhin, tout procura les divertisse-
liés plus variés. Le château neuf n'était pas encore bâti : on nous con-
itik, place où il devait s'élever; on nous en fît voir le plan.
qu'à ce moment-là il sortait à peine de vivre le roman
lique qu'il méditait déjà d'écrire, et vous reconnaîtrez
hauteur où il s'est placé l'empêche de reconstituer ses sou-
avec l'exactitude qu'on est en droit de leur demander,
" nous avait promis une part au moins de vérité.
allez, je crois, le reconnaître mieux encore.
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans la seconde partie de sa vie, Gœthe s'est dégagé, on le
sait, de toute croyance religieuse. Mais dans la première, sous
l'influence d'une amie de sa mère qui s'appelait Mlle de Kletten-
berg, il avait traversé une période de mysticisme. Or, il semble
que, plus que d'autres, les sentimens religieux que nous avons
une fois éprouvés, aient dû nous profondément émouvoir. Nos
croyances ont été, de nous-mêmes, la partie la plus vivace et la
plus intime. Le « roman de l'infini » que nous nous sommes un
moment construit, alors même qu'il n'est plus pour nous qu'un
livre fermé et démodé, ne peut nous devenir indifférent : il gou-
verne notre vie morale, il lui donne sa couleur, il détermine son
intensité. Lisez, je vous prie, cette page :
Les entretiens de Lavatcr et de Mlle de Klettenberg me parurent très re-
marquables et d'une grande conséquence. Deux chrétiens convaincus se
trouvaient en présence l'un de l'autre, et l'on put voir clairement combien
la même croyance se modifie selon les sentimens des personnes. On répétait,
sans cesse, dans ces temps de tolérance, que chacun a sa propre religion ,
sa propre façon d'honorer Dieu. Sans partager complètement ce point dô
vue, je pus remarquer, dans le cas particulier, qu'il faut aux hommes est:
aux femmes un Sauveur différent. Mlle de Klettenberg considérait le siein
comme un amant auquel on se donne sans réserve, dans lequel on met tout^c
sa joie et son espérance et à qui l'on confie, sans réfléchir ni hésiter, le de^
tin de sa vie; Lavater, lui, traitait le sien comme un ami sur les traces d*J*-
quel on marche avec dévouement et sans envie, dont on reconnaît les mé-
rites et que l'on s'efforce par conséquent d'imiter et même d'égaler. QueLïe
différence entre les deux directions selon lesquelles s'expriment, en général,
les besoins spirituels des deux sexes! C'est là aussi ce qui peut expliquer
que les hommes au cœur tendre se tournent vers fa Mère de Dieu, lui vouer* t,
à l'exemple de Sannazar, leur vie et leur talent, comme au type de la femo*0
vertueuse et belle, et n'aient fait que jouer en passant avec l'Enfant divin-
Lés relations mutuelles de mes deux amis et leurs sentimens l'un pour
l'autre ne me furent pas seulement connus par les conversations auxquelles
j'assistai, mais aussi par les confidences que tous deux ils me firent. i°
n'étais jamais complètement d'accord ni avec l'un ni avec l'autre, car mon
Christ avait aussi moulé sa forme particulière selon celle de mon esprit. Et
comme ils ne voulaient nullement admettre le mien, je les tourmentais par
toute sorte de paradoxes et d'exagérations ; puis, quand je les voyais s'impa-
tienter, je m'éloignais avec une plaisanterie.
Ce ton détaché pourrait être de la frivolité, dont nous ne
serions point tentés de nous offusquer et dont il serait injuste
d'exagérer la portée. Mais c'est autre chose : c'est la révélation
môme de la méthode que Gœthe adapte à son ouvrage : il appelle
devant lui tous les élémens qui ont concouru, dans leurs rap-
ports successifs, à l'élever à la hauteur où il est parvenu; et,
peut-être pour se grandir encore, il les diminue et les rapetisse.
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III
Qu'il y ait une certaine grandeur dans le spectacle à vol
d'oiseau d'une existence ainsi évoquée, nous ne songeons point à
le nier; et nous reconnaîtrons volontiers que cette espèce de dé-
tachement avec lequel Gœthe se contemple lui-môme, que son
^dépendance à planer sur ses propres sommets, constituent la
pfes attirante originalité de son livre. Il y a peu d'hommes qui
dominent la vie et leur vie : la plupart en sont esclaves, se dé-
battent contre les filets où elle les a pris, pour se résigner à la
fin, ou se bercer de quelques illusions plus ou moins artificielles.
Leur histoire, c'est alors celle de leurs démêlés avec des ennemis
ou des rivaux, ou de leurs luttes contre les circonstances exté-
rieures, toujours plus fortes qu'eux: escarmouches sans résultat,
batailles sans gloire. S'ils les racontaient, nous en verrions à
îwae surgir leur personnalité effacée ou vaincue : ils ne sauraient
Afé* donner qu'un médiocre aperçu des hasards qui les gouver-
na des aventures dont ils furent les comparses; et ils se
broieraient dans les détails, au lieu d'en dégager l'image de leur
.développement. — Ici, rien de semblable : c'est un exemplaire
* ide l'humanité qui se forme et s'affine sous nos yeux; en le
lit, nous nous élevons au-dessus du commun point de vue,
ne voyons » d'une hauteur inaccoutumée. C'est là, du moins,
m première que produit la lecture des Mémoires, celle
séduit tant d'esprits distingués, amoureux d'indépendance
» supériorité.
en y regardant de plus près, des doutes nous viennent
f Cette supériorité même : peut-être, plus apparente qu'on ne
fc d'abord, se trouve-t-elle dans le ton du récit plus que dans
inspiration vraie, dans l'art du conteur plus que dans son
! Son vol est moins élevé qu'il ne le paraît : des liens qu'on
par connaître l'attachent à la terre. Il semble, en effet,
homme qui se juge de haut, en liberté d'esprit d'autant
complète qu'il est décidé à s'absoudre, doive être nécessai-
it véridique. Non pas, bien entendu, qu'il soit astreint, vis-
ides autres ou de soi-même, à livrer les moindres secrets de
stenceou à la raconter avec une plate et banale exactitude :
droits au choix et à l'arrangement que nul ne songe à
r, et que Gœthe a affirmés dans un titre destiné, peut-on
à éviter les malentendus, bien qu'il prête à la double
Ce titre, qui devait être d'abord Poésie et Vérité, a été
lé par les éditeurs, pour des raisons d'euphonie, en
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RP renoncer aux petits subterfuges que pourrait
es sentimens extérieurs, tels que la vanité, l'aj
littéraire; il nous doit, il se doit de ne parler <
l'esprit pur et libre, l'imagination désintérei
cœur sincère. Hélas! et nous voyons bientôt qi
soumis à toutes les faiblesses des hommes
n'ennoblit pas sa nature, et ne fait illusion qu
part de divin qui est en lui.
Les savantes annotations de M. G. von L
de rétablir pas à pas la vérité ', sous le voile dé
un art infini. Et Ton est étonné du sens cona
sitions. Quelques exemples nous le feront comp
Parmi ces transpositions, il en est une qui p
relie pour qu'on songe à la reprocher à Gœth
bien signaler : Gœthe parle de ses idées de jeune
cerve;au de sexagénaire, et nous renseigne sui
comme si, au moment où chacune s'accompli
déjà faites toutes. C'est ainsi qu'en racontant ses
Strasbourg il fait le procès de la culture franc;
d'ailleurs profondes et refléchies, qui dépasse
l'intelligence qu'il avait alors. Et il oublie qu'il et
de cette culture ; qu'il l'est demeuré d'un bout à
que, classique résolu pendant ses premières ai
est redevenu classique après la crise romantique
Erovoquée. Rien de plus «.français », en effet, (
lires du jeune Gœthe. Il les affirme avec une
ide dans les lettres Qu'il écrit de "
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ESSAI SUR GŒTHE. 43
Lis plutôt ce Boileau, son Lutrin. Le Boileau entier, c'est un homme qui
peut former notre goût, ce qu'on ne pourra jamais attendre d'un Tasse.
Et une autre fois :
Du Tasse : Jamais on n'a voulu lui ôter ses mérites ; c'est un génie supé-
rieur, mais qui, en voulant joindre aux héros d'Homère les sorciers et la dia-
blerie d'Amadis, a produit un poème très gothique, qu'on ne devrait lire sans
beaucoup d'attention, de discernement, pour ne pas acquérir un mauvais
goût en admirant jusqu'à ses fautes...
Il cite à l'appui un fragment de Y Art poétique, et conclut :
Pardonne, ma sœur, que je sois tant porté pour Boileau : c'est à lui que
je dois mon peu de savoir que j'ai de la poésie française, etcethomme pour-
rait te servir, de même, de guide fidèle pour toute la lecture poétique fran-
çaise.
Là-dessus, il loue Télémaque, qu'il proclame « incomparable,
mais trop grand pour être déchiré par des écoliers. » En même
temps, il utilisait son « peu de savoir de la poésie française » pour
écrire des vers dans ce goût-ci :
La mort, en sortant du Tartare,
Voulant que l'Univers sentît
La pesanteur de son courroux barbare,
Se mit
A dépeupler du fléau de la guerre
La terre,
Et vit
Avec plaisir sur les champs inondés
De sang, et dans ce sang baignés
Les malheureux, etc. (1)
Or, c'est à peine si Ton trouve quelques traces légères de tout
cela dans les nombreuses pages des Mémoires consacrées au séjour
à Leipzig. En revanche, on y remarque une longue et savante
dissertation sur F état des lettres allemandes à ce moment-là :
dissertation que le jeune étudiant francfortois eût été bien embar-
rassé, je crois, de concevoir alors; jugement mûri et raisonné,
qu'il ne formula certainement que beaucoup plus tard, quand les
œuvres dont il parle eurent pris, en reculant dans le passé, leur
véritable importance et leur véritable signilication.
Sans quitter cette époque, sur laquelle les renseignement
abondent, on ne peut s'empêcher d'observer encore avec quel art
le vieux Gœthe dissimule ou embellit les faiblesses de ses jeunes
années. Il nous trace de lui-môme une charmante image : il se
peint sous les traits d'un étudiant de province, à la fois naïf et
(i) Gœthe-Jahrbuch, t. II.
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1
I
leurs amis communs, nommé Aty
"« Si tu le voyais, tu entrerais en fureur ù
rire. Je ne puis concevoir qu'un homme change
Son habitude et sa conduite diffèrent du tout au
étaient. Il est un peu muscadin, et ses beaux;
goût si excentrique qu'ils le signalent à toute 1
cela lui est égal; on peut lui reprocher sa foli!
On peut être Amphion et dompter les foW
On n'amènera pas un Gœthe à la sagesse.
« Tout ce qu'il pense et dit n'a d'autre fin q
gracieuse demoiselle. En société, il est plutôt ridi
Il a (seulement parce que la demoiselle l'aime
porte-mains et des manières telles qu'on ne peu
rire, et une démarche insupportable. Si tu le voy
... Il marche à pas comptés,
Comme un recteur suivi des quatre faculté
« Son commerce me devient tous les jour
table, et d'ailleurs il cherche aussi à m'éviter. Je
petite mine pour qu'il aime à sortir dans la rue
dirait le roi de Hollande s'il le voyait en telle
reste un peu avec sa demoiselle. Que le ciel me
d'ici, car elles ne valent pas le diable. Gœthe n'e
qui ait eu l'esprit troublé par sa Dulcinée. Je vc
visses une fois seulement : elle est la plus insi]
monde. Une mine coquette avec un air hautain,
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J^JI^^^^^<^I^^
ESSAI SUR GŒTHE.
45
un insupportable mélange de pédantisme et de prétention, de
sotte gravité et d'affectation de folie. Ce ne fut qu'une crise, je le
veux bien ; mais une telle crise ne manque pas d'importance dans
le « développement » d'un homme : pourquoi donc en supprimer
ou en atténuer outre mesure le récit?
Bien plus significatifs encore, à ce point de vue, sont les récits
des aventures sentimentales qui fleurissent les Mémoires. Toutes
sont présentés sous les couleurs les plus poétiques, que pendant
longtemps on a cru vraies, et qui d'histoires assez banales ont fait
de pures idylles ou de frais romans. Marguerite, Annette, Fré-
dérique, Charlotte, Lili, autant de noms dont ia légende s'est
emparée ; qui ont pris rang parmi ceux <ju affectionnent les
amoureux ; que beaucoup d'âmes romanesques ont recueillis avec
attendrissement. Je l'ai déjà dit, les portraits de ces diverses per-
sonnes ont été recueillis avec piété dans la maison de Weimar,
changée en « Musée » gœthéen. On s'est plu à les identifier aux
créations poétiques qu'elles ont inspirées. Pour elles, le rigorisme
allemand a abdiqué ses sévérités habituelles. Cependant, ici, la
« poésie » ne s'est pas contentée d'embellir la « vérité » dans
des proportions légitimes, elle a fait toute la légende à force de
la pénétrer; elle nous a donné, de Gœthe et de ses amies, une idée
entièrement fausse à force d'être corrigée ; et quand on remonte
à des sources plus sûres que les Mémoires, c'est-à-dire aux corres-
pondances que les fanatiques de Gœthe ont si imprudemment
publiées, on reste stupéfait de la part de comédie et de vulgarité
qu'on découvre soudain. Ici, dans des lettres adressées à Behrisch,
■— un ami sardonique et malicieux, qui ressemble un peu à
Méphistophélès, et dut sourire des confidences, — nous pouvons
Suivre toute l'histoire d' Annette et démêler le fil embrouillé du
sentiment qu'elle inspira : sentiment médiocre, qui naît faiblement
ijfc la reconnaissance de l'étudiant pour la jeune fille qui soigne
Ion linge, et qui pourrait rester insignifiant et dédaigneux. Mais
jeune lllle est recherchée par un brave homme qui se mor-
Hiden attentions de mille sortes pour lui plaire, sans y réussir
'ailleurs! Elle est éblouie par le bel étudiant, petit-fils du syndic
^Francfort, qui s'habille avec une tapageuse élégance ! Et celui-
:, de son côté, jouit de faire pièce au prétendant : « C'est une
fose très agréable à voir, digne de l'observation d'un connais-
,un homme s'efforçant à plaire, inventieux(la lettre est écrite
français), soigneux, toujours sur ses pieds, sans en remporter
fruit, qui donnerait pour chaque baiser deux louis aux
très et qui n'en aura jamais, et de voir, après cela, moi immo-
dans un coin, sans lui faisant quelque galanterie, sans dire
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46 REVUS DES DEUX MONDES.
une seule fleurette, regardé de l'autre comme un stupide qui ne
sait pas vivre, et de voir à la fin apporté à ce stupide des dons
pour lesquels l'autre ferait un voyage àRome... » — Ailleurs, c'est
le récit de l'aventure de son ami Jérusalem, destiné à donner le
change sur la véritable origine de Werther : interprétation trom-
peuse, que démentent ces lamentables lettres adressées à Kestner
après la publication du livre, gauches excuses d'un homme qui
vient de commettre une double indélicatesse, contre lui-môme
et contre des amis. Ou bien encore, pendant que l'Allemagne en-
tière s'apitoie sur l'état de cœur de l'auteur du livre à la mode,
c'est une coquetterie en partie double, une correspondance simul-
tanée avec Lili Schonemann et Augusta de Stolberg-Stolberg, où
l'on se plaint de ses malheurs d'amour et réclame réconfort ou
compassion en des termes qui se ressemblent; en sorte que celui
de ses romans dont Goethe, plus tard, devait conserver le meil-
leur souvenir, apparaît comme entaché de comédie et souillé de
littérature. Car ici nous touchons du doigt un des sens, le plus
vrai, de ce titre plein de mystère : Vérité et Poésie, un de ceux
que l'auteur ne nous dévoile pas. Ce n'est pas seulement la « vie »,
comme il l'affirme à chaque reprise, qui, en lui, s'est changée
en « poésie »,en sorte que la rencontre d'Annette nous valut le
Caprice de Vamant, celle de Charlotte, Werther, etc. ; c'est sou-
vent, hélas! la « poésie » qui, à son tour, a exercé sur la « vie »
une fâcheuse action; fâcheuse, disons-nous, parce qu'ici le mot
poésie n'a plus le sens élevé, noble, réparateur, qu'on s'efforce
de lui donner: il signifie simplement fiction artificielle, parti pris
romanesque, convention littéraire. De bonne heure, Gœthe a
perdu la spontanéité d'impression qui, plus que le talent, importe
à l'homme; il est pénible de voir la peine qu'il prend pour cacher
à ses admirateurs cette espèce de dépression, l'effort où il se mor-
fond pour égarer le jugement des autres — et peut-être le sien
propre — sur sa véritable sensibilité.
Ce fut là, dirait-on, sa préoccupation dominante ; elle nous
paraît tout à fait légitime. Les hommes, en effet, quelle que soit
leur valeur intellectuelle, attachent toujours une importance
considérable à leur cœur, qu'ils veulent absolument avoir à la
bonne place. S'ils ont péché contre lui, ils tiennent à justifier ou
à excuser leurs fautes. Peut-être sentent-ils que là est leur point
faible : dans ces délicates choses, que ne règlent ni les codes,
ni peut-être même les mœurs, qui donc n'a jamais erré? Ils
savent aussi qu'ils seront jugés par là, car si Ton pardonne, en
raison de l'humaine faiblesse, des actes délictueux ou coupables,
on tient à être rassuré sur les sentimens qui les ont provoqués.
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ESSAI SUR GŒTUE. 47
Nous ne retirons point toute notre admiration aux héros qu'ont
entraînés les égaremens de la passion ; nous sommes moins indul-
gens pour ceux dont l'âme môme nous paraît de qualité dou-
teuse. Les auteurs de Mémoires qui ont précédé Goethe, plus
encore ceux qui Font suivi, ont tous fait comme lui : ils se sont
acharnés à montrer que leurs actions les plus blâmables, dans
Tordre du sentiment, ne venaient ni d'une perversion ni d'un
endurcissement de leur être intime, et ils ont plaidé leur cause,
parfois mauvaise, comme ils ont pu, même en la compliquant
d'indiscrétions et de ratiocinations qui l'ont souvent rendue pire.
Gœthe, lui, a recouru à un procédé plus simple et plus sûr : il a
tout embelli, « idéalisé », comme on aime à dire. Il a jeté
comme un voile d'or la « poésie », qu'il tirait de son imagination
et de son talent, sur la « vérité » qui n'était pas toujours belle. Cette
méthode lui a réussi à ses propres yeux, peut-être même auprès
de ses contemporains. Mais pour qu'elle fût d'un effet durable, il
aurait fallu que les correspondons du jeune homme ne collection-
nassent pas ses moindres billets avec un soin jaloux; que lui-
même n'eût pas l'habitude de conserver ses papiers; et qu'il ne se
fondât pas une Gœthe-Gesellschaft dont le zèle indiscret a ouvert
toutes grandes les portes de son intimité. Il aurait fallu également
<pe Gœthe fût dépourvu de cette inconsciente sincérité à laquelle
obéit d'instinct un écrivain parlant de soi, et qui le fait se trahir
par ses réticences autant que par ses confidences, par ses réserves
autant que par sa franchise, oui, par le choix même de ses mots,
par la qualité de son style, par l'arrangement de ses phrases. Or,
quelque maître qu'il fût de sa plume, Gœthe s'est laissé quelque-
foisentraîner ou gouverner par elle ; en sorte que, n'eussions-nous
ni les abondantes correspondances, ni les volumineux documens
qui nous renseignent, nous pourrions, même d'après les seuls
Mémoires, nous faire une idée à peu près exacte de ce que fut la
sensibilité de l'auteur de Werther, et en prendre assez mauvaise
opinion. Que de phrases, à chaque instant, lui échappent comme
autant d'aveux de sécheresse, d'égoïsme et de cruauté ! En cueil-
lerons-nous quelques-unes, au hasard, dans le gros volume?
Voici:
Il va quitter Frédérique, dont il sait le profond amour, que
son départ laissera malade, presque mourante, et qui, revenue à
la vie, vouera le plus touchant souvenir au culte de l'amant
infidèle. Il écrira : « Au milieu de la presse et des embarras oit
je me trouvais, je ne pus négliger d'aller voir Frédérique encore
une fois. Ce furent de pénibles jours, dont je n'ai pas conservé
l* souvenir. Lorsque, monté à cheval, je lui tendis la main, elle
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48 REVCE DES DEUX MONDES.
avait les larmes aux yeux et je souffrais beaucoup ». Il excellait
ainsi à chasser de sa mémoire les traits de son passé qui auraient
pu lui causer regret ou tristesse. Du reste, en racontant cet épisode
de sa vie que ses admirateurs ont appelé « l'idylle de Sesenheim »,
et qui, en réalité, ne fut une idylle que pour lui, il développe
paisiblement cette métaphore, dont on ne manquera pas de
goûter la tranquille indifférence : « Les inclinations de jeunesse,
nourries à l'aventure, peuvent se comparer à la bombe lancée de
nuit, qui monte en décrivant une ligne gracieuse et brillante, se
mêle aux étoiles, semble môme s'arrêter un moment au milieu
d'elles, et, descendant ensuite, trace de nouveau le même sillon,
mais en sens inverse, et porte enfin la ruine au lieu ou elle
achève sa course. » N'avions-nous pas raison de dire que le style
même est révélateur, et le choix d'une telle image n'a-t-il pas à
lui seul plus de sens que l'image elle-même? Du reste, en nous
renseignant sur la façon dont en lui la vie se métamorphosait en
littérature, il étale de nouveau, avec son calme habituel, cette con-
génitale insensibilité, qu'en d'autres endroits il voudrait tant
cacher : « Ce qu'on a pensé, dit-il, les images des choses qu'on a
vues, se retrouvent dans l'esprit et dans l 'imagination ; mais le
cœur est moins complaisant... » parce que le rôle qu'on lui laisse
est plus limité. Les hommes qui ont vécu par le cœur savent bien
qu'il a sa mémoire : Rousseau, par exemple, se rappelait mieux ses
sentimens que ses idées. Gœthea si bien oublié les siens que sou-
vent, quoiqu'il déploie en certaines parties de son récit une grande
habileté de conteur, il cherche en vain à leur donner une expression
un peu vivante, il s'oublie jusqu'à des images comme celle-ci : « Gc*t
enfant, que l'on appelle Amour, se cramponne même avec obsti-
nation au vêtement de l'Espérance, quand elle prend déjà sa course
pour s'éloigner à grands pas. »
Il serait facile de trouver, dans chacun des romans de j^xi-
nesse qui sont cependant ce qu'il y a de plus gracieux et de pi**s
séduisant dans les Mémoires, des fragmens d'une égale signifia»—
tion. A quoi bon insister davantage? L'opinion courante concède
beaucoup de privautés aux grands hommes :
Pour les héros et nous, Dieu fit des poids divers.
On leur pardonne volontiers les larmes répandues pour euxr
si leur génie en a profité. Or, celui de Gœthe s'est nourri de dou-
leurs étrangères, et vraiment, on peut admirer l'art avec lequel il
les a dépouillées de ce qu'elles ont eu d'amertume et, pour ainsi
dire, cristallisées dans sa sérénité. Nous ne songerions donc point
à le lui reprocher, s'il ne tenait absolument à jouer Y homme sensible.
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ESSAI 8DA GŒTHE. 49
$tet parce qu'il a cette prétention qu'on est enclin à la lui dénier.
- 0» lui reproche encore d'avoir systématiquement rabaissé
les hommes de mérite avec lesquels il se trouva en relations, de
manière à s'élever au-dessus d'eux. Il le fit certainement pour
Herder, dont il nous livre un portrait désobligeant, et même
on peu caricatural.
Au moment où les deux jeunes gens se rencontrèrent, Herder,
bien qu'à peine âgé de vingt-six ans, était déjà célèbre. Esprit om-
brageux et susceptible, il avait derrière lui une enfance doulou-
reuse, qui devait à jamais le teinter de mélancolie. Mécontent de
sa position, — il était chapelain et précepteur du jeune prince de
Holslein-Gottorp, — il s'en plaignait volontiers avec quelque amer-
tume. De plus, il souffrait d'une fistule à l'œil, qu'on lui opéra
sans succès. Ajoutez à cela qu'il venait de recevoir une lettre de
rupture de sa fiancée, Mllc Flachsland, que le ton violent de sa cor-
respondance avait inquiétée et dont il s'occupait à regagner la fa-
?cur, — vous comprendrez qu'il fût d'humeur assez maussade, et
qu'il trouvât Strasbourg « l'endroit le plus méprisable, le plus sau-
vage, le plus désagréable » qu'il eût jamais vu de sa vie. Son souci
dominant, c'était de s'isoler, de s'enfermer dans sa chambre de l'au-
berge du Saint-Esprit, avec son mal et son chagrin. Il n'y réussit
pis : sa gloire naissante attira auprès de lui quelques jeunes
gens qui forcèrent sa porte, s'installèrent à son chevet, et furent
pour lui, selon son humeur, tantôt un découragement, tantôt une
distraction. Gœthe était du nombre : il s'introduisit lui-même, fut
•ssexbien accueilli, revint, subit des incartades, des épigrammes,
; des plaisanteries et de mauvais calembours. Car Herder, qui ne
M deviaa pas son futur génie, ne vit en lui qu'un bon jeune homme,
«un bon garçon quoiqu'un peu léger et frivole », et le confondit
-tvecles « deux ou trois individus » qui l'empêchèrent d'être com-
plètement seul. Quant à Gœthe, il « profita », avec cette sagesse
*tpérieure à son âge que voilait son apparente frivolité : « Comme
< je savais estimer à haut prix tout ce qui contribuait à mon déve-
loppement, dit-il... je m'accoutumai bientôt à son humeur et
m'attachai seulement à distinguer, autant que cela m'était possible
m point de vue où j'étais alors, les critiques fondées des invec-
tives injustes.» Maiss'ilseprêtacomplaisainmentauxrebuffades de
nouvel ami, il ne les oublia pas. Le récit qu'il en donne
les Mémoires l'en venge sans noblesse, et se termine par un
qu'il faut relever :
Comme son séjour avait été aussi onéreux qu'agréable, j'empruntai pour
«se somme d'argent, qu'il s'engagea à rembourser à terme fixe. Le temps
et l'argent n'arrivait pas. Mon créancier ne me pressait point; pour-
rai! GXXX. — 1S95. 4
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50 REVUS DES DEUX MONDES.
tant je fus plusieurs semaines dans l'embarras. Enfin arrivèrent l'argent et
la lettre ; et cette fois encore Herder ne se démentit point.
Au lieu de remercimens et d'excuses, sa lettre ne contenait que des mo-
queries rimées dont un autre aurait pu se déconcerter ou se fâcher; mais
je n'en fus pas plus ému, car je concevais de son mérite une grande et im-
posante idée, devant laquelle s'effaçait tout ce qui aurait pu lui faire tort.
Au reste, on ne doit jamais parler, et surtout publiquement, de ses dé-
fauts et de ceux d'autrui; à moins qu'on ne songe à faire ainsi quelque bien.
C'est le moment de citer ici quelques réflexions qui s'imposent à mon esprit,
La reconnaissance et l'ingratitude appartiennent aux phénomènes qui se
manifestent à chaque moment dans l'ordre moral, et sur lesquels les
hommes ne peuvent jamais s'entendre. Je fais une différence entre le manque
de gratitude et l'ingratitude, c'est-à-dire la répugnance à la reconnaissance.
Le manque de gratitude est inné chez l'homme, car il découle d'un heureux
et frivole oubli des peines comme des plaisirs, qui seul rend la vie possible.
L'homme a besoin de tant de préparations et de coopérations pour jouir
d'une existence tolérable, que, s'il voulait toujours rendre au soleil et à la
terre, à Dieu et à la nature, aux ancêtres et aux parens, aux amis et aux
compagnons, la reconnaissance qui leur est due, il ne lui resterait plus ni
temps ni sentiment pour recevoir de nouveaux bienfaits et pour en jouir.
Et si l'homme naturel se laisse dominer par cette humeur légère, une froide
indifférence prend toujours plus le dessus, et Ton finit par considérer le
bienfaiteur comme un étranger, à qui on oserait bien, à l'occasion, faire
quelque tort, si l'on y trouvait son avantage. C'est là seulement ce qui mérite
le nom d'ingratitude.
Relisez ce petit morceau : le service rendu conté d'un ton
badin, le sermon laïque qui vient ensuite, la distinction subtile,
adroitement établie, et de mandez- vous lequel des deux héros de
l'aventure tira profit de l'autre : fut-ce le fils de famille qui prêta
son argent, ou le parvenu, mûr par l'esprit sinon par l'âge, qui se
prêta complaisamment, quoiqu'il fût malade et triste, au commerce
d'un étudiant plus jeune, et assez présomptueux? Lequel, alors,
mérite le mieux la leçon?
Si nous relevons ces taches, qui restent à la charge du carac-
tère de Gœthe, bien plus qu'elles ne ternissent son ouvrage, ce
n'est point certes pour le médiocre plaisir de constater les fai-
blesses morales d'un grand écrivain : c'est parce que, selon la théorie
même de notre auteur, théorie plus vraie pour lui que pour aucun
autre, il existe un rapport constant, un lien indissoluble entre
l'homme et son œuvre; nous ne pouvons donc comprendre celle-ci
que si nous savons à peu près à quoi nous en tenir sur celui-là.
Les opinions que nous aurons sur Werther, Wilhelm Meister ou
Faust dépendent en partie de celles que nous aurons sur Gœthe.
Une fois renseignés sur l'état d'âme que voile la belle attitude
« olympienne », si drapée, si décorative, dupoètedeWeimar, nous
aurons une lumière nouvelle pour éclairer son œuvre, dont nous
pourrons mieux pénétrer la signification véritable. Car, ne l'ou-
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ESSAI SUR GŒTHE. 51
Uions pas, Gœthe ne s'est jamais donné pour un pur artiste : il
prétend, au contraire, nous aider à gouverner notre vie, soit par
l'exemple des personnages fictifs qu'il a créés à son image, soit par
le sien propre. La plupart de ses écrits ont un caractère de ten-
dance : ils ne soutiennent pas, à proprement parler, des thèses,
mais ils exposent, ils développent une certaine conception de la
vie à laquelle ils s'efforcent de convertir. Ce que vaut cette con-
ception, c'est à la vie de Fauteur qu'il faut le demander. Or, les
Mémoires sont le tableau de cette vie qu'il veut nous imposer : il
fcnt donc bien en discuter le sens et l'exactitude . Les quelques
exemples que nous avons cités, que les limites de notre travail ne
nous permettraient pas de multiplier, montrent à quel point l'exac-
titude en est discutable ; ils montrent aussi que ce ne sont pas tou-
jours des motifs élevés qui poussent l'auteur hors du cercle de la
vérité dans celui de la fiction. Derrière son récit d'ailleurs si tran-
quille, Gcethe, avec sa belle figure sereine, nous apparaît agité
parla passion la plus commune aux grands hommes : la vanité.
Cert la vanité qui le guide, qui préside au choix des épisodes
qu'il enchaîne, qui lui inspire ses jugemens sur les hommes, qui
donne à son œuvre son caractère de roman, car les Mémoires sont
bien une histoire arrangée, — c'est-à-dire un roman.
IV
Ce caractère les différencie des autres œuvres d'ordre analogue
Wiquelles les critiques les ont abondamment comparés. Il faut
Bib, dans l'introduction de M. von Lœper, le morceau consacré à
tt rapprochement. Qu'on me permette d'en citer le fragment
«fleatiel : s'il ne nous ouvre pas sur le sujet de très vastes horizons,
•<ta moins nous montrera-t-il dans quels embarras se trouve un
értdit excellent, la tête farcie de toute la littérature de son sujet,
Jttind il tente d'élargir son domaine et aborde, par delà l'inter-
'ion grammaticale ou historique de son texte, une interpré-
plus générale et plus difficile :
iJ GcBfhe dut, comme tout écrivain qui fait époque, se former d'abord son
Vk par ses œuvres. Parmi les écrits de ce genre, il faut citer en premier
ifffistoire de sa vie, qui jouit dès le commencement d'une certaine popu-
' .La nature du sujet permit à sa personnalité de s'y déployer largement,
i telles œuvres sont à l'épreuve du temps quand bien même le sujet en
vieillir. Les Confessions de Rousseau, quoique présentant beaucoup
aces, ont le même avantage ; elles ont servi de précédent à celles
B, qui, sans elles, n'eût peut-être pas écrit les siennes, et nous au-
lété également privés de deux très intéressantes descriptions de la vie
»du siècle passé : celles de Jung Stilling et de Anton Reiser de Mo-
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52 REVUS DES DEUX MONDES.
ritz. Il faut comparer ces ouvrages pour connaître à quelle mesure on a
évalué celui de Goethe, en le désignant à l'admiration du monde et des
hommes. Ces biographies, surtout les Confessions de Rousseau parodiant
celles de saint Augustin à Dieu, sont des monumens indestructibles d'une
époque ; mais, comparées à Poésie et Vérité, elles ont un caractère plutôt pa-
thologique et ressemblent à d'intéressantes descriptions de maladies. Celle
de Gœthe seule a une portée objective et historique, tandis que celle de
Rousseau, entièrement conçue d'après les tendances de son temps, se ren-
ferme, mal à propos, dans les limites de la vie individuelle. Gœthe eut tou-
jours « soi-même, le monde, et ce qui est au-dessus de l'un et de l'autre,
comme but complexe d'observation devant les yeux ». Tout d'abord, on
plaça l'Histoire de sa vie au-dessous des Confessions de Rousseau et d'Al-
fieri. Mais Woltmann, en relevant cette appréciation, fut d'un tout autre
avis : « Ni l'un ni l'autre, dit-il, n'avait une conception du monde dans lequel
il vivait. Gœthe, au contraire, embrasse avec une clarté et une facilité mer-
veilleuses tout ce qui se passe autour de lui, dans la nature et le inonde
politique, dans la science et l'art. Il veut être vrai comme Rousseau et Alfîeri,
mais il peut être plus vrai qu'eux ! » Strauss relève aussi très bien la différence
entre Gœthe et Rousseau dans leurs rapports avec la vérité : « 11 y avait en
Gœthe le contraire absolu du cynisme coquet de l'auteur des Confessions :
se dépouiller d'en bas pour se draper d'en haut; il cacha ce qui ne se doit
pas voir pour retenir toute l'attention sur ce qui a une signification humaine. »
Je vous fais grâce de la suite du parallèle, surtout de la pitto-
resque partie qui cherche « dans le style et dans la langue » la
marque de la « différence entre les deux biographies », car je
présume que l'autorité triomphante de Woltmann vous a enseigné
tout ce que vous désiriez savoir. Mais il me semble que ce ne
sont pas plus les Confessions de Rousseau que celles de saint Au-
gustin qu'il faut utilement rapprocher de Vérité et Poésie, si
ce n'est peut-être pour en accentuer la profonde dissemblances.
Rousseau, surtout, a mis dans son livre toutes les angoisses de &a.
conscience tourmentée, poursuivie, hantée par un éperdu besoin
de justifier sa vie, en lequel on a vu bien injustement l'orgueil
de se glorifier. Une seule question existe pour lui : a-t-il bien o**
mal fait ce qu'il a fait? est-il vraiment ce qu'il voudrait être, «~mp
des meilleurs parmi les hommes? Aussi, son unique souci est — il
de se juger: « J ai dit le bien et le mal avec la même franchi«^-
Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et, s'il m'est arri ^r^
d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été q**e
pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. yy
Il s'institue à la fois son propre juge, son accusateur et son avocat »
et c'est l'effroi de son àme qui le pousse à s'absoudre. Gœthe, lui 9
ne soupçonne pas même de telles anxiétés: « Je suis ce que \t?
suis, semble-t-il dire, et cela signifie un être supérieur, une fleui^
suprême de l'humanité; comment suis-je parvenu à ce haut
épanouissement? Voilà ce qu'il importe d'éclaircir. » Au fond.
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ESSAI SUR GŒTHE. 53
l'enchaînement des actes, des sentimens et des pensées dont
l'ensemble constitue sa vie l'intéresse avant tout parce qu'il croit
y trouver la solution de ce problème. Si, de-ci de-là, il se justifie,
c'est par une habitude d'esprit qu'il conserve malgré lui, et sans
y mettre beaucoup d'importance. Il ne se juge pas, il s'explique.
Une fois pour toutes, il a pris la résolution « de laisser agir selon
ses tendances particulières sa nature intérieure, et de laisser la
nature extérieure agir sur lui selon ses qualités ». Cette méthode
l'a conduit à « une merveilleuse parenté avec chaque objet de la
nature », à « un accent intérieur, une parfaite harmonie avec
l'ensemble ». Le récit de sa vie, c'est le simple exposé des cir-
constances qui ont favorisé cet heureux développement. Il n'est
point un homme qui parle à des hommes, il est un demi-dieu qui
surveille son apothéose et s'érige en symbole de ce qu'on pourrait
appeler, si la langue française se prêtait au jeu des mots com-
posés, V humain-divin ou le divin-humain.
On ne peut guère non plus rapprocher Gœthe des auteurs de
« journal intime » qui furent si nombreux après lui : Stendhal,
Benjamin Constant, Amiel. Il y a, chez ceux-ci, un désir et un
effort de sincérité qu'il ignorait, et surtout un besoin qu'il ne
pouvait connaître : à des degrés divers, ces hommes, qui ont cédé
à la tentation d'une confession publique, avaient souffert d'une
persistante dissonance entre leur âme et leur vie, celle-ci n'ayant
point réalisé les ambitions de celle-là, ou, pis encore, ayant dé-
menti ses aspirations, manqué à son programme, l'ayant com-
promise, souillée ou rabaissée. Les uns, comme Stendhal, cupides
de gloire, étaient à peine parvenus à la notoriété; d'autres, comme
Benjamin Constant, épris d'un certain idéal de sentiment ou de
correction, avaient été détournés de leur ligne droite par les
circonstances ou parleurs passions ; d'autres encore, comme Amiel ,
que la souplesse et l'étendue de leur intelligence semblaient
marquer pour une destinée supérieure, s étaient traînés dans la
médiocrité. Arrivés à l'heure où, en se retournant, on voit sa vie,
ils pouvaient la juger manquée, inférieure à leurs projets, à
leurs volontés, ne leur ayant apporté qu'une banqueroute d'idéal,
infiniment éloignée d'être un « tout harmonieux ». S'ils se mettent
à parler d'eux, c'est pour rétablir par des mots l'harmonie que leurs
actes ont violée: dans leur intention, inconsciente ou réfléchie,
feur « journal » doit être le ciment qui retiendra entre elles les
pierres branlantes du monument incomplet, de manière à lui
donner au moins une apparence d'unité, l'allée qui circulera dans
k désordre du jardin. Telle n'est point, tant s'en faut, la raison
d'être de Vérité et Poésie! Goethe a vécu comme il voulait vivre,
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54 REVUE DES DEUX MONDES.
a fait ce qu'il voulait faire, a réalisé l'accord cherché entre son
moi et la nature : ce qu'il voit de lui-même le remplit de satis-
faction et d'admiration; et comme il est, à sa façon, un moraliste,
le « symbole » qu'il compte, en sa personne, représenter, se
transforme et devient un « exemple ».
Je ne sais vraiment qu'un seul livre qu'on peut rapprocher du
sien : les Mémoires cT Outre-Tombe. Là, du moins, il y a quelques
rapports de ressemblance.
Ces rapports, à vrai dire, ce n'est point dans les caractères
des auteurs qu'il faut le chercher. Bien que leurs noms, en effet,
aient signé deux œuvres de tendances similaires, Werther et René,
ils différaient l'un de l'autre autant que deux hommes le peuvent.
Celui-ci était tout intelligence, celui-là tout passion. Nul ne fut
plus « compréhensif » que Goethe, nul ne le fut moins que Cha-
teaubriand, qui possédait, en revanche, au plus haut degré, cette
résonance intérieure, cette sonorité d'âme que l'autre s'agitait
pour tirer de soi. On l'entend gronder à toutes les pages de son
œuvre, en des phrases qui prennent des sons d'orage, et nous
éclairent mieux son âme que de longues analyses : « Tout devint
passion chez moi, en attendant les passions mêmes... Ces flots,
ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, con-
venaient peut-être mieux âmes dispositions natives (que l'étude) ;
peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que
j'aurais ignorées... Tout prenait en moi un caractère extraor-
dinaire... »> Ce n'est pas lui, qui se serait passionné pour la
théorie des couleurs. Il ne ressemble en rien à un « génie ob-
jectif ». Il ne se préoccupe point de l'éducation ni du développe-
ment de son « moi », qui, sans chercher avec la nature une har-
monie pour lui difficile à réaliser, s'épanouit librement, selon ses
propres lois, comme une fleur unique, étrange et belle. Mais
enfin, et quelque différente que fût l'étoffe de leurs âmes, la des-
tinée avait établi entre ces deux hommes un point de ressem-
blance : ils avaient dominé leur époque et leur pays; leurs hautes
figures se dressaient au-dessus des têtes contemporaines, respec-
tées, admirées, adulées, bravant l'âge, attirant l'amour malgré
les années. Séparés par la qualité de leur génie autant que par leur
race, ils semblaient deux grands monarques régnant sur des pays
voisins, dont diffèrent le climat, les paysages, les lois, les mœurs,
les habitans : l'égalité de leur puissance les rapproche, crée entre
eux un lien, du moins pour les yeux qui les observent d'en bas.
Parvenus à ce faite, ils ont l'un et l'autre songé que leur mémoire
leur survivrait longtemps ; hantés par l'image que les hommes se
feraient d'eux, ils ont entrepris de la fixer à leur manière, d'en
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ESSAI SUR GŒTHE. 55
arrêter les traits. Là encore, dans la poursuite de ce but identique,
leurs procédés se séparent : Chateaubriand ne cache point qu'il
se propose de composer son attitude, et, dépourvu de vanité par
excès d'orgueil, il la compose admirable. Plus modeste en appa-
rence, Gœthe est peut-être moins sincère : sans en avoir l'air, il
corrige davantage à sa vie, il arrondit ses gestes avec plus de
soin. Le ^apport qui subsiste, c'est que les deux œuvres, de vaste
envergure, sont les portraits que deux grands hommes, parvenus
à d'égales hauteurs, qui furent à un égal degré des enfans gâtés
de la vie, ont voulu laisser d'eux-mêmes. A ce point de vue,
Vérité et poésie et les Mémoires d Outre-Tombe sont des documens
de même importance, de même intérêt, et Ton pourrait ajouter
de même signification.
Les Mémoires d'Outre-Tombe ont déçu l'attente des contempo-
rains, et commencent à peine à nous apparaître sous leur jour
véritable. Gœthe a eu plus de chance : publiée au plus beau mo-
ment de sa carrière, son autobiographie fut accueillie par un con-
cert d'éloges. Seules, les revues à tendances religieuses introdui-
sirent quelques réserves : encore se plaisaient-elles à saluer en
l'œuvre nouvelle de l'illustre écrivain « le meilleur produit de sa
muse (1). » Le livre et l'homme planaient au-dessus de la critique,
dans un rayonnement, et l'on ne savait qu'admirer davantage de
la grâce, de la fraîcheur, du sens et du charme des aventures
racontées, ou du talent du narrateur. Les autres ouvrages de
Goethe, tirés déjà de lui-même, pâlissaient devant celui-ci. On
comprenait mieux qu'il avait été Werther, Clavijo, Tasse, Wil-
helm Meister, Faust, mais il paraissait, comme être réel, supé-
rieur même à ses fictions. Pareillement, les figures dont il s'en-
tourait semblaient revêtir, dans leur réalité embellie, une poésie
nouvelle, plus complète, plus irrésistible que celle dont il les
avait parées sous leurs noms d'emprunt. Le titre du livre sur-
passait ses promesses : la vérité et la poésie, amalgamées avec
une habileté prestigieuse, formaient comme une réalité su-
prême, où se réunissaient la simplicité de la vie et la beauté de
Ja fiction. Et de ce mélange sortait un homme qui, quelque
grand que fût le poète, paraissait encore plus grand, un homme
dressé sur sa propre histoire comme une statue sur un haut
piédestal. Il dépassait les proportions humaines; ou plutôt, les
(1) Heidelberger Jahr bûcher, cité par G. von Lœper.
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56 REVUE DES DEUX MONDES.
siennes étaient si parfaites qu'elles le rapprochaient du divin,
sans qu'il perdît cependant sa qualité d'homme. Ayant réalisé
son programme : « faire de sa vie un tout harmonieux », il attei-
gnait l'antique conception du demi-dieu. On ne pouvait plus,
pour le juger, recourir aux communs critères : le vol de son
génie lavait emporté dans des régions où la pensée ne pouvait
plus le suivre que pour l'admirer.
Cette conception de Gœthe, imposée par les Mémoires, a lon-
guement subsisté, et subsiste encore, non pas seulement dans les
petits cercles fanatisés qui vouent un culte à ses encriers et com-
pulsent ses carnets de ménage, mais dans des cercles plus larges,
où Ton rencontre des esprits distingués ou supérieurs. On les re-
trouverait sans peine à l'origine de quelques-unes des doctrines les
plus répandues dans les milieux littéraires de l'heure actuelle :
ainsi, elle a deé attaches évidentes avec « l'intellectualisme »,
tel que le conçut M. Paul Bourget, pendant la première partie de
sa vie littéraire, comme avec la théorie de la « culture du moi »
que professe M. Maurice Barrés. On ne pourrait dire, sans excès,
qu'elle est la base d'une religion ou la quintessence d'un dogme.
Mais elle a servi à former un certain état d esprit, auquel tendent
certaines intelligences d'élite, et qu'on peut bien appeler le gœ-
théisme.
Qu'est-ce, au juste, que le g œ théisme? Une doctrine difficile à
définir, parce qu'elle repousse tout dogmatisme par trop brutal
et appelle beaucoup de nuances. Essayons d'en marquer quelques
traits.
Le gœthéen est avant tout intelligent, ou, si Ton permet
l'emploi de ce mot nouveau, dont le sens est plus précis, com-
préhemif : je veux dire par là que son intelligence embrasse les
objets où elle s'applique plutôt qu'elle ne les pénètre. S'intéresser
a toutes choses, telle est bien la leçon que le maître donne à ses
fervens : voyez ses premières études, partagées entre les lettres, le
droit, les sciences, le dessin; ses collections si disparates, ses
lettres qui trahissent tant de préoccupations diverses. On pourrait
ajouter, pour compléter : s'intéresser à toutes choses avec le
tauti pris d'en tirer quelque plaisir. Ce n'est point l'amour de
l'étude ni le souci des résultats qui inspirait et guidait l'infati-
gable chercheur : c'était la jouissance personnelle que lui valait
son effort. D'autres, parmi ses contemporains, ont contribué à
préparer le large mouvement scientifique qui a emporté ce siècle,
ont répandu le goût du travail pénible, patient et complet. Il est
bien, lui, le père de ce dilettantisme que M. Bourget définit si jus-
tement « une disposition de l'esprit, très intelligente à la fois et
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ESSAI SUR C.ŒTHE. 57
très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes di-
verses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes
sans nous donner à aucune (1). »
(V est un jeu qui intéresse en lui-même, quels que puissent
être ses résultats. « Le maître de Wcimar, note M. Barrés
avec une extrême justesse, sentait vivement l'impossibilité de
calculer les conséquences d'un acte et de connaître s'il entraînera
plus de bonheur ou de malheur : il acceptait la vie, et même, ce
qui est le trait essentiel, sympathisait partout où il distinguait
une force qui s'épanouira (2). » Mûrie à de telles leçons, l'intel-
ligence du gœthéen ne manquera pas d'acquérir de précieuses
qualités : elle ira s'élargissant sans cesse, comme un muscle que
développe l'exercice; elle sera souple et subtile, sinon aiguë ou
profonde ; surtout, elle sera tolérante : car il y a, dans son uni-
verselle sympathie, un principe d'indifférence : tout fanatisme
dérangerait sa ligne, toute rigueur contredirait à son essence.
Ajoutez encore qu'elle tendra avec force à l'unité : la nature, l'art
et la vie ne seront pour elle qu'une seule synthèse, dans laquelle
il faudra, pour remplir son rôle, qu'elle s'absorbe, comme un
rayon qui remonte à la source de la lumière. Mais « comprendre »
est une fonction limitée. On ne pourrait l'exercer à l'infini, qu'à
condition de renoncer à tout parti pris. Or, le gœthéen, pas plus que
son maître, n'est dégagé du parti pris : il repousse ce qui froisse
ou contrarie sa conception de l'harmonie, — et Ton voit appa-
raître ici comme un vaste champ interdit à sa vision, comme un
espace réservé où jamais son œil ne pénétrera. Dans le fait, s'il
veut obéir aux leçons reçues, s'il tient à garder intacte la philo-
sophie qu'on lui a léguée, il ne comprendra pas la douleur. Et je
me demande s'il ne suffit pas de cette lacune dans son système
pour le frapper d'impuissance, de stérilité, et de médiocrité.
Si l'on passe du domaine de l'intelligence dans celui de la
sensibilité, on voit l'image, belle, en somme, tout à l'heure, se
ternir à la fois et se rapetisser. S'il veut suivre l'exemple et les
préceptes du maître, le gœthéen s'enfermera dans un « égotisme »
dont î'étroitesse jure avec l'ampleur de sa conception du monde.
Son àme durcie ne parviendra jamais à sortir d'elle-même, à
s'identifier avec d'autres âmes, à les pénétrer à l'aide de senti-
mens affectueux qui seuls nous rapprochent des êtres différons.
liœthe n'a jamais pris son parti de cette congénitale sécheresse :
il s'est agité tant qu'il a pu, d'abord pour éprouver ces sentimens
(Marguerite, Annette,Frédérique, Charlotte, Schiller); puis pour
(I) Essais de psychologie contemporaine.
{2) Note sur le mot Gœthisme, dans l'Ennemi des Lois.
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58 REVUE DES DEUX MONDES.
se donner l'illusion de les avoir connues (Clavijo, Gœtz de Ber-
lichingen, Werther) ; ne pouvant l'acquérir pour son compte, cette
illusion, il a renoncé à la poursuivre (Iphigénie, le Tasse) ; mais
il a voulu la maintenir chez ses lecteurs {Vérité et Poésie). Le
gœthéen, s'il veut être conséquent, l'acceptera, et Térigera en
vertu. Il traitera les cœurs qu'il rencontre sur son passage comme
les idées qu'il arrête en chemin : il en fera des collections et des
analyses. Toute la matière que lui offre la vie doit être broyée
pour qu'il se l'assimile : il ira rejoindre l'homme fort, les struggle-
for-lifer que d'autres doctrines ont mis à la mode, et dont il ne
diffère, au fond, que par#Ia culture et l'élégance de son esprit. À
vrai dire, il diffère d'eux par ce point encore, qu'il ne sera jamais
entièrement un homme d'action : Gœthe lui-même, au zénith
de son ciel d'orgueil, sentait bien qu'il n'était pas un Napoléon.
Ses disciples se consoleront de leur impuissance à mener les
hommes par la certitude de leur propre supériorité. C'est en elle,
peut-être, qu'ils (iniront par trouver ce calme, cette sérénité, cet
« olympisme » qu'ils admirent si fort chez leur dieu et qui paraît
aux plus avancés la marque du génie comme le dernier mot de
la sagesse.
Or, ce sont bien les Mémoires qui constituent le vrai bré-
viaire du gœthéen : ils peuvent le dispenser de chercher, épars dans
les autres œuvres, les traits dont il a besoin pour étayer son indi-
vidualité et former sa physionomie. Malgré leurs réticences,
malgré la part qu'ils font à la fiction qu'ils revêtent, pour la
justifier, du nom de poésie; malgré les voiles que tisse autour de
la réalité, tantôt le souvenir, fécond en mirages, tantôt le parti
pris, habile en argumens, ils nous livrent tout l'homme, dans sa
grandeur, avec ses faiblesses. Et comme cet homme est le premier
d'une longue lignée, comme il a eu et aura encore des émules,
des épigones, des fanatiques, des imitateurs et des singes, l'œuvre
où il s'est ainsi livré plus qu'il ne comptait le faire pourrait bien
demeurer son œuvre la plus admirée, la plus vivante, la plus
influente.
Edouard Rod.
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LES FINANCES RUSSES
LE BUDGET ET LE ROUBLE
Il y a trois ans, nous écrivions : « La France est le plus gros
créancier de la Russie » ; nous pouvons le répéter aujour<Thui
avec d'autant plus de raison que cette créance a augmenté de
quarante pour cent depuis lors, et que ce n'est plus cinq, mais
six ou sept milliards de valeurs russes qui garnissent les porte-
fouilles de nos capitalistes. Aux fonds d'Etat et aux titres de
chemins de fer garantis ou achetés par le Trésor s'ajoutent un
certain nombre d'actions et d'obligations d'entreprises indus-
trielles: charbonnages, usines, hauts fourneaux, qui s'exploitent
me notre argent et qui grossissent le total de la commandite
fie nous avons fournie à nos amis du Nord. L'intérêt qui s'at-
tache à l'étude des finances d'un grand Empire se double donc
pour nous d'une préoccupation personnelle bien légitime, celle
4* connaître la situation d'un débiteur qui, tout puissant qu'il
*t»a'en reste pas moins soumis aux lois humaines de l'économie
'rii tique. L'heure est venue de jeter à nouveau les yeux sur les
-Binées et le budget du pays ; de voir quels progrès furent accom-
18 durant la période pacifique au maintien de laquelle per-
«me n'a plus contribué que le défunt empereur Alexandre III ;
; d'étudier l'usage fait par la Russie des ressources considérables que
ia fournies la série d'emprunts et de conversions réalisés sur
w marché de Paris ; de nous rendre enfin compte de sa situation
[ftooétaîre et fiduciaire. Ce dernier point est de la plus haute gra-
i*té : car, si depuis le début du siècle la Russie n'a pas cessé de
liemplir scrupuleusement ses obligations vis-à-vis de ses créanciers
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60 REVUE DES DEUX MONDES.
étrangers, il ne faut pas oublier qu'elle a vécu la plupart du
temps sous le régime du cours forcé ; que l'émission des billets y
est réglée par le ministère des finances, dont la Banque d'État
n'est en réalité qu'une section; que son change a subi, jusque
dans les dernières années, les fluctuations les plus violentes. Si,
depuis une époque toute récente, il paraît jouir d'une stabilité
inconnue jusque-là, c'est peut-être à l'intervention du gouverne-
ment qu'il convient de l'attribuer, plutôt qu'à un équilibre
naturel résultant d'une compensation parfaite entre les besoins
d'exportation et d'importation des marchandises et capitaux de
toute sorte.
L'exemple que vient de nous donner l'Amérique du Nord
doit nous rendre prudens dès qu'il s'agit de pays dont l'étalon
monétaire n'est pas nettement défini; à plus forte raison, là où
cet étalon n'est ni 1 or ni l'argent, mais le papier. La crise qui a
éclaté en 1893 aux États-Unis, et qui n'est pas encore terminée
à l'heure qu'il est, atteint un des pays les plus riches et les plus
productifs du monde, dont la dette est la plus faible et l'excédent
des exportations sur les importations le plus fort. C'est une preuve
frappante de l'importance capitale de la question de la monnaie
et des billets de banque : pour en apprécier la portée, il suffit de
songer aux conséquences qu'elle a eues de l'autre côté de l'At-
lantique. Hâtons-nous d'ajouter que le gouvernement russe
apporte autant de prudence à la solution de ce redoutable pro-
blème qu'une partie du Congrès de Washington y met d'insou-
ciante extravagance. Il est vrai que jusqu'ici la majorité yankee
s'est refusée au bouleversement de l'étalon ; mais l'acharnement
de luttes encore présentes à toutes les mémoires, certains votes
récens ne laissent pas que d'inquiéter les meilleurs amis de l'A-
mérique. La Russie, au contraire, ne se presse pas de prendre une
détermination, et semble avoir adopté la devise de la papauté :
Patiens quia œterna. Elle met peu à peu en valeur ses richesses
naturelles. Ce mouvement serait encore plus accéléré si la légis-
lation et l'instabilité du change n'apportaient de nombreuses en-
traves à l'immigration des capitaux étrangers : depuis 1892, neuf
sociétés françaises seulement, avec un capital global de seize mil-
lions de francs, ont été autorisées à fonctionner dans le pays.
Néanmoins la production de la houille a plus que doublé depuis
1881 ; celle du naphte a centuplé; l'Asie centrale fournit déjà aux
filatures moscovites le quart du coton qu'elles emploient. La
baisse des prix, qui a frappé si durement les producteurs depuis
un certain nombre d'années, n'a pas pour la Russie la môme
gravité que pour d'autres nations : c'est ce que le ministre a fort
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LES FINANCES RUSSES. 61
bien mis en lumière dans son rapport sur le budget de 1895 :
« La majeure partie des surfaces emblavées, dit-il, appartient
à des laboureurs, qui forment l'élément principal de la popula-
tion, et qui, sur le sol dont ils sont propriétaires, ne produisent
pas assez de grains pour en vendre. Les produits agricoles qui
sont exportés ou dirigés sur les marchés intérieurs» représentent
une fraction relativement minime des quantités récoltées. En
règle générale, ce n'est pas en vendant des grains que la popu-
lation agricole se procure des ressources pécuniaires, c'est en
exerçant diverses industries, en allant au loin chercher du tra-
vail, etc. ; année moyenne, les familles de laboureurs qui achètent
du grain sont plus nombreuses que celles qui en vendent. Lorsque
la récolte est bonne, il y a accroissement dans le pays des stocks
en nature qui servent à assurer la consommation individuelle, à
entretenir et à améliorer la production agricole elle-même...
Pendant les bonnes années, les familles de laboureurs se consti-
tuent une réserve de forces, augmentent leur consommation,
améliorent leur exploitation et leur installation... On voit fleurir
à la fois les usines et manufactures, dont les produits répondent
à un besoin universel, et les industries domestiques; les trans-
actions commerciales sont plus actives; les entreprises de trans-
port prospérait ; les revenus de l'État donnent des plus-values.
Pour la Russie, envisagée dans son ensemble, une bonne récolte ,
fût-elle accompagnée cTune certaine baisse des prix, est une véri-
table bénédiction. »
Voilà une excellente leçon d'économie politique donnée par
M.de Witte aux jérémies contemporains qui se lamentent sur le sort
de la misérable humanité, condamnée à un excès de production
et de consommation ! Les quinze cent mille bouches nouvelles que
l'Empire a tous les ans à nourrir en plus, sont prêtes à absorber
les meilleures récoltes. Quelques auteurs, comme le professeur
Dokoutchaieff, vont jusqu'à s'inquiéter, au contraire, de certains
symptômes d'appauvrissement des terres au sud et au centre de
la Russie : l'évaporation progressive de l'humidité du sol et
l'abaissement des cours d'eau changeraient en sable des espaces
autrefois fertiles. Il est vrai que la Sibérie est là pour compenser
les déficits futurs des moissons européennes.
I
Le premier budget russe qui ait été publié est celui de 1862;
le premier dont le contrôle de l'Empire ait fait paraître le compte
rendu est celui de 1856. Depuis lors, la population de l'Empire
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62 REVUE DES DEUX MONDES.
a presque doublé, et, si les chiffres des recettes et des dépenses
ont quadruplé, si les charges effectives ont triplé, il est permis
de croire que, grâce à une meilleure répartition, les impôts actuels
ne pèsent pas plus lourdement sur l'ensemble de la nation qu'il
y a un demi-siècle. Lorsqu'on compare le budget de 1862 avec
celui de 1895, il faut observer que le premier est un budget net,
en ce sens que la majeure partie des rentrées qui y figurent sont
des ressources effectives. Au contraire, en 1895, nous sommes en
présence d'un budget brut, où nombre de recettes correspondent
à des dépenses d'un montant égal ou supérieur : par exemple,
les annuités de rachat des serfs, dont la contre-partie figure à la
Dette publique, ou encore le produit du réseau de l'État et les
versemens effectués par les compagnies, qui s'appliquent aux
dépenses d'exploitation et au service des titres des lignes rache-
tées. Les rentrées des postes, télégraphes, usines, forêts, sont à
peu près absorbées par les dépenses de ces divers services.
Le budget russe s'établit de la façon suivante : chaque mi-
nistre prépare le budget de son département dans une forme
strictement réglée à l'avance, c'est-à-dire par paragraphes sub-
divisés en articles. Les budgets particuliers sont présentés au
conseil de l'Empire, d'août à octobre, date rapprochée de l'ou-
verture de l'exercice, qui a lieu le 1er janvier. Ce conseil est
composé de princes du sang, d'anciens ministres, des ministres
en exercice et d'un certain nombre de hauts fonctionnaires et
dignitaires: il est ordinairement présidé par un proche parent de
l'empereur et constitue un des organes importans de la vie poli-
tique russe, si tant est qu'il y en ait de tels en dehors de la vo-
lonté du tsar autocrate.
Les divers budgets sont soumis au département d'économie
du conseil de l'Empire, en même temps qu'au ministre des finances
et au contrôleur général. Ces deux derniers les examinent et com-
muniquent leurs critiques et observations au département d'éco-
nomie. Celui-ci les transmet aux divers ministres, et, après avoir
reçu leurs réponses, les examine par paragraphe et article. Si
l'entente avec le ministre ne se fait pas, la question est portée
devant la réunion plénière du conseil de l'Empire. Quand l'ac-
cord s?est établi sur le tout, le ministre des finances dresse le
budget d'ensemble, qui est discuté en assemblée générale du con-
seil de l'Empire vers le milieu de décembre. Le même jour, ceUri-
ci reçoit communication du rapport du contrôleur général sur
l'exercice précédent et le compte des sommes disponibles du
Trésor. Le ministre des finances soumet ensuite le budget à
l'empereur, par la sanction duquel il acquiert force de loi.
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LES FINANCES RUSSES. 63
La publication en a lieu avec une régularité presque mathéma-
tique le premier jour de Tannée. Grâce à la simplicité de ces
rouages, le budget ne souffre pas de ces retards dont les pays par-
lementaires, et le nôtre en particulier, donnent trop souvent le
spectacle irritant : rien là-bas qui ressemble à cette lutte, si élo-
quemment décrite par M. de Vogué, entre la Chambre et le monstre
aux interminables anneaux, le budget constrictor, dévorateur de
millions et broyeur de ministères. Si des discussions s'élèvent
parfois au sein du conseil entre le nouveau ministre et celui de la
veille , si de fidèles serviteurs de la monarchie , vieillis sous le
harnais et forts de leur longue expérience, protestent contre
les innovations qui leur semblent dangereuses d'un successeur
audacieux, les échos de ces débats n'arrivent pas aux oreilles
du public. La discussion même ne se prolonge guère : une vo-
lonté supérieure tranche les difficultés et impose l'accord. Tout
au plus, si les divergences d'opinion sont trop profondes, l'an-
cien ministre se retire-t-il discrètement du conseil avec la per-
mission du souverain. Celui-ci a pour coutume de ne pas ménager
sa confiance à son ministre en exercice, à qui il veut pouvoir s'en
rapporter pour ainsi dire en bloc du soin de la gestion de son dé-
partement. Mais un jour vient parfois où le premier commis,
par une raison mystérieuse ou tout au moins cachée aux yeux du
vulgaire, tombe brusquement et rentre dans le néant d'où son
maître l'avait tiré.
Telle est la genèse du budget russe. Quelle marche en suit
l'exécution, et comment les recettes et les dépenses sont-elles
vérifiées ? Tout le mouvement des fonds est concentré au minis-
tère des finances, par les caisses duquel doivent passer toutes les
entrées et toutes les sorties. A ses côtés est installé le contrôle
de l'Empire, sorte de ministère spécial, à la tête duquel est placé
un fonctionnaire qui a rang de ministre et ne relève que du
tsar. H remet tous les ans au souverain, en dehors du rapport
officiel qu'il présente au conseil de l'Empire, un rapport secret,
au cours duquel il s'exprime en toute liberté et franchise sur ce
<pi,dans la gestion des deniers publics, lui paraît présenter ma-
tière à critique. Cette organisation, due à Tatarinof (1855), est ré-
glementée par la loi fondamentale du 22 mai 1862, promulguée,
par une curieuse coïncidence, à dix jours d'intervalle de notre loi
capitale sur la comptabilité publique. Le contrôle reçoit tous les
mois du ministère des finances les documens, pièces de dépenses
et de recettes, qui sont transmises à ce dernier par les autres
ministères. Il n'exerce pas seulement son activité à Pétersbourg,
mais dans tout l'Empire. Des cours de contrôle, instituées en
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64 REVUE DES DEUX MONDES.
1866, sont installées dans chaque gouvernement : elles sont ac-
tuellement au nombre de soixante. Elles étendent leur juridiction
non seulement sur les comptables, mais sur les ordonnateurs :
tous les registres, toutes les pièces justificatives leur sont trans-
mis mensuellement et leur permettent de dresser le véritable
grand -livre des opérations. Elles ne vérifient donc pas les comptes,
mais les pièces; elles contrôlent les dépenses dès qu'elles sont
faites, et ne peuvent pas être induites en erreur par des comptes
faux, puisqu'elles les établissent elles-mêmes sur pièces originales.
A Pétersbourg se tient la comptabilité centrale et siège la direc-
tion principale du contrôle, qui résout les contestations surgis-
sant entre les cours et les administrations provinciales. Les diffé-
rends avec les ministres sont jugés par le Sénat, qui est en
Russie un corps exclusivement judiciaire, à la fois cour d'appel et
cour de cassation. Le contrôle se divise en trois branches : admi-
nistrations civiles, guerre et marine, chemins de fer. Seuls le
ministère de la cour et des apanages, la chancellerie des insti-
tutions de bienfaisance de l'impératrice, les sommes dont l'em-
ploi n'est connu de personne que de l'empereur, les comptes de
la Banque d'État, de la Banque foncière de la noblesse et de la
Banque foncière des paysans ne sont pas soumis au contrôle.
Ces dernières relèvent du conseil des établissemens de crédit de
l'Empire.
Le rapport annuel que le contrôleur présente au conseil de
l'Empire contient une analyse complète et une critique détaillée
du budget : il est divisé en un certain nombre de sections.
Examinons par exemple celui qui s'applique au règlement défi-
nitif du budget de 1892.
La première section traite de l'exécution du budget, indique
les règlemens définitifs des recettes et des dépenses, les causes
d'augmentation ou de diminution par rapport aux années précé-
dentes et aussi par rapport aux évaluations, donne des tableaux
comparatifs pour les dix derniers exercices.
La deuxième section traite de l'exécution, pendant l'année
civile dont il est rendu compte, des budgets antérieurs, indique
par exemple les dépenses effectuées au compte de l'exercice 1891
pendant le délai de tolérance en 1892, puis les paiemens effec-
tués au compte des exercices clos, et donne le total des dépenses
qui rentrent dans cette catégorie, en distinguant les crédits ré-
servés et les sommes restant à payer sur les listes nominatives des
créanciers de l'État.
La troisième section donne la balance générale des recettes
et des dépenses budgétaires effectuées pendant l'année civile
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^*<
LES FINANCES RUSSES. 65
1892, tant H compte de l'exercice 1892 qu'à celui des exercices
antérieurs. Elle est le résumé du livre de caisse de l'Empire et in-
dique que les entrées ont dépassé les sorties de 63 millions.
La quatrième section donne la situation et le mouvement des
fonds du Trésor. Elle met en parallèle les montans portés dans le
relevé du compte de caisse avec les recettes et dépenses bud-
gétaires; elle indique les modifications qui se sont produites
dira l'encaisse du Trésor par suite du mouvement réel des
La cinquième section énumère les disponibilités du Trésor et
met en regard les sommes à payer sur ces disponibilités, aux-
! fielles elles étaient inférieures d'une centaine de millions.
La sixième section dresse le tableau des dettes et créances du
Trésor, afin de préciser autant que possible son actif et son passif.
U dette publique s'élève à 5516 millions de roubles crédit (les
ftrables~or étant convertis en rouble-crédit à raison de 1 rouble-
60 pour un rouble or), soit environ quinze milliards
ics (1). En regard de ce chiffre, le contrôle énumère quatre
is de roubles de créances du Trésor, parmi lesquelles
range le solde des prêts accordés aux ex-serfs des particuliers,
apanages, et du domaine pour l'acquisition de leurs lots de
; la partie non amortie de la dette consolidée des chemins
fer sur les obligations émises par l'État ; le reliquat des indem-
de guerre dues par la Turquie et le khan de Khiva ; le solde
prêts accordés par les anciens établissemens de crédit et ceux
dis par le Trésor lui-même.
La septième section expose les conversions de 1892 et résume
opérations analogues effectuées dans les dernières années.
! JU section huitième nous renseigne sur l'exploitation des che-
de fer de l'État, tandis que la neuvième donne les comptes
Trésor avec celles des compagnies particulières qui sont ses
. Le concours financier du Trésor a affecté trois formes
il a accordé des garanties d'intérêt sur les actions et les
s que les compagnies ont émises sans son intermé-
;il a, sous sa responsabilité immédiate, créé pour le compte
ipagnies des obligations consolidées ; ou enfin il a délivré
en argent et en nature.
section dix s'applique aux revenus et fonds spéciaux gérés
Igrentes administrations, dont l'actif s'élève à 450 millions
consistant en espèces, titres ou créances. Les revenus
employés à distribuer des secours, à servir des pensions, à
kÂB f •* janrier 1895, ce total était de 5727 millions do roubles, soit environ
" s et demi de francs.
cm. — 1895. 5
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66 REVUE DES DEUX MONDES.
construire et entretenir des monumens publics, routes, églises,
écoles, laboratoires, hospices, établissemens divers.
La section onze comprend les fonds spéciaux, destinés pour la
plupart à subvenir à des besoins d'ordre local, et qu'alimentent
en premier lieu les redevances provinciales et territoriales que
TÉtat perçoit là où il n'existe pas d'institution de zemstvo (con-
seils locaux). A cette section figurent encore les fonds des Kal-
moucks, des populations mahométanes, les revenus des terres
affectées aux besoins des couvens à l'étranger et du culte en Terre
sainte, enfin les fonds des troupes cosaques.
Un dernier tableau donne les résultats des règlemens défini-
tifs des budgets depuis un certain nombre d'années; il fait res-
sortir de 1888 à 1892 un excédent de recettes constant, variant
entre 18 et 69 millions.
Le rapport du contrôleur passe ainsi en revue les principaux
élémens de la fortune publique : des comparaisons fréquentes
avec les années antérieures permettent de se rendre compte de
la marche suivie par les recettes et les dépenses. L'ensemble des
renseignemens réunis constitue une source précieuse d'infor-
mations.
Il
Voilà comment le budget, préparé par les différens ministres,
coordonné et établi, d'accord avec le conseil de l'Empire, par
le ministre des finances, sanctionné par le tsar, est exécuté par
le ministre des finances, puis vérifié et réglé définitivement par
le contrôle. Il est intéressant d'en connaître les chiffres, et plus
encore d'en analyser les élémens. Nous avons sous les yeux le
rapport adressé à la fin de l'année dernière à l'empereur Nicolas H
par le ministre Witte à l'appui de ses prévisions budgétaires
pour 1895. Toutes les sommes y sont évaluées en roubles-crédit,
c'est-à-dire en billets de banque, dont le cours actuel est d'en-
viron 2 fr. 70. Le rouble or est identique à 4 francs d'or de
monnaie française; les pièces d'or de cinq roubles, communément
désignées sous le nom de demi-impériales, sont acceptées p&r
nos caisses publiques pour vingt francs. Là où les dépenses et
les recettes se font en roubles métalliques, le rapport a soin de
l'indiquer et de faire le calcul de la transformation en roubles-
crédit.
Le budget se balance par un total de 1 214 millions de roubles"
crédit, soit, au change de 2 fr. 70, 3 278 millions de francs, ta^
aux recettes qu'aux dépenses ordinaires et extraordinaires. Ce chiffre
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LES FINANCES RUSSES. 67
n'est supérieur que de 200 millions environ à celui de notre
budget français, bien qu'il s'applique à une population triple de la
nôtre. Mais il convient de tenir compte de la différence de richesse
moyenne du sol et des habitans.
La division en budget ordinaire et extraordinaire n'est pas
prévue par le règlement organique du 22 mai 1862 « concernant
la préparation, l'examen, l'approbation et l'exécution du budget,
qui doit être une énumération de toutes les dépenses à effectuer
par l'État et des ressources destinées à y faire face. » Le conseil
de l'Empire a fixé les principes de la classification à cet égard.
Les règles établies par lui ont été approuvées par l'empereur le
4/16 juin 1894. Elles se résument comme suit :
a) Doivent être portés au budget ordinaire les recouvremens
qui présentent un caractère permanent et les débours qui, se re-
nouvelant d'année en année, découlent de la situation normale
du pays et sont affectés aux besoins courans de l'État.
b) Au budget extraordinaire figureront les recettes exception-
nelles ayant pour objet de pourvoir à des besoins extraordinaires,
et les capitaux versés au Trésor en vertu d'une loi spéciale à
chaque cas particulier.
c) Sont dépenses extraordinaires : 1° les dépenses une fois faites
dont la nécessité se manifeste subitement à la suite d'événemens
on de conjonctures qui troublent profondément l'équilibre du
pays, de calamités publiques telles que guerre ou disette; 2° les
dépenses effectuées pour le remboursement anticipé d'emprunts
d'Etat; 3° les constructions de nouvelles voies ferrées et l'acquisi-
tion du matériel d'exploitation y afférent; 4° les achats extraordi-
naires de matériel pour les lignes existantes ; 5° les prêts au compte
Capital à des compagnies de chemins de fer, lorsque le rembour-
sement de ces prêts doit avoir lieu sur le produit d'obligations à
émettre. Cette dernière dépense n'est à vrai dire qu'une opéra-
tion de trésorerie.
I D'une manière générale, le conseil de l'Empire a apporté une
grande sévérité dans rénumération des dépenses extraordinaires :
il a refusé d'admettre parmi elles les frais de construction de nou-
veaux ports, les transformations de l'armement, la préparation de
réserves spéciales d'approvisionnement, les travaux d'améliora-
| tion exécutés sur le réseau de l'État. Il a tenu compte, en agissant
ainsi, de deux considérations : tout d'abord la série de conversions
des rentes russes opérées depuis 1888 a eu pour effet d'allonger
beaucoup les délais d'amortissement des emprunts, remboursables
désormais en quatre-vingt-un ans. Il est même des emprunts in-
térieurs amortissables qui ont été remplacés par une rente perpé-
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68 REVUE DES DEUX MONDES.
tuelle. Ce dernier cas toutefois est exceptionnel en Russie, où
presque tous les emprunts sont dotés d'un fonds d'amortissement.
L'administration romprait avec une tradition tutélaire si elle
s'engageait plus avant dans cette voie de conversions de rentes
amortissables en perpétuelles, qui ont soulagé le présent en
surchargeant l'avenir. D'autre part il est dangereux de se laisser
aller à inscrire au budget extraordinaire des dépenses telles que
la transformation de l'armement, qui, si elles ne se répètent pas
tous les ans, sont fatalement destinées à se reproduire au bout
de périodes que la science moderne ne cesse d'abréger.
Quant aux recettes, le conseil de l'Empire a voulu au contraire
en maintenir le plus grand nombre possible au titre extraordi-
naire, afin d'éviter les mécomptes dans l'avenir. Doivent être
portés à ce budget : 1° tous les produits d'emprunts ou opéra-
tions de crédit généralement quelconques, y compris le montant
des dépôts versés à titre perpétuel à la Banque de l'État (1) ;
2° toutes les entrées de quelque importance provenant de ratta-
chemens aux fonds généraux du Trésor de fonds spéciaux ou de
l'aliénation d'élémens importans du domaine public; 3° tous les
remboursemens au compte Capital effectués par des compagnies
de chemins de fer.
Ces diverses règles sont empreintes d'une grande sagesse. Si
elles sont appliquées, les budgets russes pourront sous ce rapport
servir d'exemple à plus d'un ministre des finances occidental.
Les recettes ordinaires sont légèrement supérieures aux dé-
penses de même nature ; ce qui permet de ne faire appel aux res-
sources extraordinaires que pour une somme moins forte que
les besoins de cette seconde catégorie. Ceux-ci sont presque
exclusivement dus à des constructions de voies ferrées, avant tout
du Transsibérien, auquel plus de 50 millions de roubles sont
affectés, et des chemins de fer économiques, inscrits pour
10 millions : les autres lignes exigeant 32 millions, c'est un
total de 94 millions qu'absorbent ces travaux. Les 71 millions
qui manquent pour équilibrer les recettes sont fournis jusqu'à
concurrence de 2 millions par les dépôts perpétuels de la Banque
de Russie et de 69 millions par un prélèvement sur l'encaisse dis-
ponible du Trésor. Ce dernier point demande une explication.
Il est de tradition en Russie d'avoir, en dehors des ressources
courantes, ainsi que le fait remarquer l'éminent professeur
(1) Ces dépôts perpétuels sont des sommes placées à fonds perdus sur lesquels
l'État bonifie l'intérêt à raison de quatre moins l'impôt, soit 3,80 p. 100. Les récé"
pissés délivrés par la Banque constituent des titres de rente incessibles et inali^
nablcs, mais transmissibles après le décès de l'ayant-droit.
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LES FINANCES RUSSES. 69
H, de Kaufmann, une encaisse disponible, dont le but est double.
Elle répond tout d'abord à un besoin de sécurité : il est bon qu'un
gouvernement, aussi bien qu'un particulier ou une société, ait con-
stamment sous la main des sommes, accumulées durant les pé-
riodes de calme et de prospérité, qui lui permettent d'affronter une
crise politique ou économique sans être pris au dépourvu, et d'at-
tendre pendant quelques mois la rentrée des impôts ou la réalisation
d'antres ressources. C'est ainsi que le premier article de chaque bud-
get anglais est une somme liquide que le gouvernement possède
à son crédit à la Banque d'Angleterre et à celle d'Irlande (Balance
intkeExcheguer), et qui constitue ce qu'en termes de comptabilité
on appelle le « report à nouveau ». Au 31 mars 1894, date de la
clôture de Tavant-dernier budget, ce report était de 150 millions
de francs. Mais le solde en Angleterre est incorporé au budget
annuel, tandis qu'en Russie il en reste distinct. Ce fonds, dans
lequel le ministre des finances peut puiser à chaque minute, lui
permet d'exécuter les ordres imprévus qu'il recevra du tsar et
devient à cet égard une sorte de nécessité dans un gouvernement
autocratique. Il a été grossi dans les dernières années par les em-
prunts de conversion, dont une fraction, à plus d'une reprise, fut
employée à cet objet. D'autre part c'est lui qui a fourni en 1891
et 1892 les sommes considérables qui ont été distribuées aux
victimes de la disette à titre d'avance; le tsar Nicolas II, en mon-
tant sur le trône, a fait remise aux contribuables de 37 millions
fflrtla devaient encore de ce chef au Trésor.
La question de la séparation des budgets ainsi éclaircie, pre-
nons le budget ordinaire et examinons les principales sources de re-
tenus. Nous serons aussitôt frappés par une série de caractères
[%nt à fait spéciaux et qui donnent aux finances russes une phy-
«onomie bien originale et profondément différente des nôtres.
III
Les impôts directs ne produisent que lOft millions de roubles,
t douzième des rentrées totales, alors que chez nous ils s'élèvent
demi-milliard de francs et représentent une proportion
le double, plus du septième dans un total de 3 400 millions
francs. Les impôts indirects, droits et taxes, fournissent la
des recettes, plus de 600 millions de roubles. Le reste pro-
t des droits régaliens, du domaine mobilier et immobilier de
t, des annuités de rachat payées par les anciens serfs, et
des remboarsemens d'avances faites aux compagnies de
lins de fer et à d'autres. Les boissons, parmi les impôts indi-
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70 REVUE DES DEUX MONDES.
rects, et les chemins de fer, parmi les domaines de l'Etat, don-
nent les plus gros contingens, 278 et 180 millions. Rien n'est
plus instructif que de parcourir le détail des neuf chapitres qui
embrassent l'ensemble des recettes.
Le premier comprend les contributions directes, à savoir la
contribution foncière et l'impôt personnel, les patentes et taxes
additionnelles, la taxe sur le revenu des valeurs mobilières, que
la nomenclature française ne range pas au nombre des impôts
directs : l'impôt de cinq pour cent sur les capitaux placés dans
les rentes publiques a été établi en 1885; il ne frappe pas les
rentes extérieures.
Le titre deuxième réunit les contributions indirectes, boissons,
tabacs, sucres, huiles minérales, allumettes et douanes. L'alcool
est taxé en Russie à raison de 150 francs environ l'hectolitre,
c'est-à-dire sept ou huit fois la valeur du produit. Mais le ministre
ne veut plus se contenter de percevoir les droits sur la fabrica-
tion : il entend introduire le monopole de la vente au profit du
gouvernement, réforme conçue, dit-il, par le défunt empereur
Alexandre III, et dont l'effet devra être de « donner au fisc des
armes pour lutter contre la fraude , de sauvegarder les bonnes
mœurs, d'empêcher la ruine des populations et de protéger la
santé publique » : il s'agirait d'appliquer le monopole aux districts
de Perm, d'Oufa, d'Orenbourg, de Samara, puis à vingt-cinq pro-
vinces du sud, du sud-ouest, du nord-ouest et du royaume de
Pologne. Il sera curieux de suivre en Russie l'application d'un sys-
tème réclamé ailleurs par un certain nombre de publicistes et
adopté par la Confédération helvétique.
Les tabacs et les sucres donnent chacun une trentaine de mil —
lions. Le gouvernement russe, qui jouit d'une liberté incompa. —
rable au point de vue de son intervention dans les affaires, n^
s'est point fait faute d'agir à plus d'une reprise sur le marché de »
sucres, interdisant tantôt l'importation, tantôt l'exportation, ache-
tant parfois lui-même à l'étranger des stocks de marchandise^
pour faire baisser les prix à l'intérieur, accordant des primes au^
fabricans syndiqués de façon à réglementer les prix. Depuis 1 89 1 *
le sucre en sable paie seul l'accise, qui est d'une trentaine A&
francs par quintal et que le gouvernement rembourse à l'ex:^
portation.
Cette intervention a été encore plus vigoureuse et décisive su*"
le marché des pétroles : dans le district de Bakou, au bord de 1**
Caspienne, se trouve une nappe d'huile minérale qui compte parmi
les plus riches du monde et dont l'importance croît chaque jou**
en raison de la diminution de la production aux États-Unis. Le^
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LES FINANCES RUSSES. 71
divers propriétaires se faisaient concurrence au point que le cours
de la matière était tombé au-dessous du prix de revient. Le mi-
nistre les força à s'entendre et à établir leur exploitation sur
des bases rémunératrices.
Les douanes figurent au budget de 1895 pour 150 millions do
roubles-crédit. Des droits élevés frappent à l'entrée la plupart
des marchandises étrangères : il convient cependant de remarquer
qu'un certain nombre de traités de commerce les ont abaissés
dans des proportions parfois notables. Une première convention
est intervenue à cet effet avec la France. Elle fut suivie du traité
allemand, dont la portée est beaucoup plus considérable, puisque
les échanges de la Russie sont bien plus actifs avec sa voisine de
l'ouest qu'avec nous. Des traités de commerce ont également été
conclus avec l'Autriche et la Serbie, récemment encore avec le
Danemark. Les droits de douane présentent cette particularité,
qu'ils sont payables depuis 1877 en roubles-or ou en coupons
d'emprunts extérieurs or, que le Trésor accepte à l'égal du métal.
De ce chef la Russie encaisse une somme à peu près égale à celle
qu'elle doit pour intérêt et amortissement aux porteurs de ses
rentes à l'étranger. Cette recette en roubles-or est transformée,
dans le budget, en roubles-crédit à un change déterminé corres-
pondant à la prime de l'or sur le papier. Cette prime étant va-
riable, il en résulte un élément d'incertitude dans les recettes.
Mais l'effet est annulé par un montant sensiblement égal qui
figure aux dépenses pour le service de la dette payable en or. Par
ce moyen la Russie se trouve dans une certaine mesure garantie
contre les conséquences, pernicieuses pour un pays à étalon in-
certain, d'obligations contractées en métal jaune. Presque tous
les autres chapitres du budget s'appliquant à des sommes à payer
ou à encaisser en billets de banque à l'intérieur des frontières, le
montant des recettes métalliques a même dans les derniers exer-
cices dépassé celui des dépenses de même nature (1).
Le titre troisième : Droits , comprend ceux de timbre, d'enre-
gistrement, de greffe, de mutation ; les passeports et permis de
circulation à l'intérieur ; les taxes sur le transport des voyageurs et
des marchandises par chemins de fer à grande vitesse ; l'impôt sur
ks assurances contre l'incendie : le total s'en élève à 64 millions.
Le titre quatrième : Droits régaliens, comprend les droits sur
ks mines, le monnayage, les postes, télégraphes et téléphones,
pour un total de 42 millions.
Les titres cinquième et sixième s'appliquent au domaine mo-
(1) Rapport du contrôleur de l'Empire sur le règlement définitif du budget de
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72 REVtJB DES DBUX MONDES.
bilier et immobilier de l'État : fermages et concessions de droits
d'exploitation , 15 millions; forêts, 25; chemins de fer de l'État,
180 ; usines, 21 ; produit des valeurs mobilières appartenant à l'État
et bénéfices sur les opérations de la Banque de Russie, 7 mil-
lions; aliénations de propriétés immobilières, 800000 roubles.
L'État possède près de la moitié de la Russie d'Europe, soit
250 millions d'hectares avec 24 millions d'hommes, mais dans les
parties les plus incultes et les moins accessibles. Le produit des
chemins de fer est un chapitre dont l'importance s'est énormé-
ment accrue, au cours des dernières années, dans le budget de la
Russie. Elle poursuit avec énergie cette politique de rachat des
lignes privées qui a eu pour effet de mettre aux mains du gou-
vernement les trois quarts du réseau national, soit environ
24 500 verstes, ou 26 140 kilomètres (1 ). En principe nous ne som-
mes pas favorables à l'exploitation des chemins de fer par l'État :
nous avons essayé en particulier de démontrer aux lecteurs de la
Revue combien l'organisation actuelle des chemins de fer fran-
çais (2) est sage et conforme à une politique soucieuse de l'avenir.
Mais nous comprenons les motifs qui ont dicté au gouvernement
russe le rachat des lignes particulières : celles-ci sont en effet
encore loin d'avoir atteint le maximum de leur rendement; il est
probable que d'ici à peu d'années la Russie, comme la Prusse
le fait déjà , retirera un revenu croissant du capital qu'elle a
déboursé pour devenir propriétaire de son réseau. Elle s'est
donc assuré une ressource puissante. Mais, d'autre part, l'exploi-
tation par les fonctionnaires présente des inconvéniens sur les-
quels il est inutile d'insister et qui ont été reproduits dans toutes
les discussions relatives aux mérites respectifs des divers sys-
tèmes de chemins de fer.
Les forêts, sur une grande partie du territoire, sont la pro-
priété de l'État; elles donnent un revenu brut qui ne représente
qu'un prix faible pour les quantités de bois consommées. A plu-
sieurs reprises a été exprimée la crainte que la Russie ne gas-
pillât ses richesses forestières naturelles : la mise en exploitation
récente de gisemens houillers considérables permettra de con-
server plus aisément les bois, si nécessaires à la santé publique
et à l'agriculture. Le reproche de coupes dévastatrices, que le
gouvernement russe a lui-même adressé à ses nationaux, ne
s'applique plus aujourd'hui aux forêts domaniales, que l'admi-
nistration promet de conserver intactes.
(1) Dans ce chiffre du réseau d'État sont compris i 343 verstes du chemin de fer
transcaspien et 2103 verstes des chemins finlandais. (Le verste est de 1067 mètres),
(2) Voyez la Revue du 15 décembre 1894.
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f^SJ^ff9f!^t '■*' ^.??y*:*F' :^-: ■
LES FINANCES RUSSES. 73
Le titre septième est un trait distinctif du budget russe : on
aurait de la peine à trouver rien d'équivalent dans les finances
des autres nations. Il comprend, pour un total de 88 millions, les
annuités de rachat dues au Trésor par les ex-serfs des particuliers,
des apanages et de l'État. C'est en 1861 qu'Alexandre II édicta
l'affranchissement des serfs, attachés jusque-là à la glèbe, au point
que chaque unité humaine ainsi rivée au sol servait de gage aux
prêts hypothécaires que les propriétaires se faisaient consentir
parles banques. Gela s'appelait une âme : autant d'àmes, autant
de fois le prêteur avançait 40, S0 ou 60 roubles. Les paysans
désormais affranchis furent mis en possession de lots de terre
enlevés à leurs seigneurs, aux domaines de la couronne (apa-
nages), ou à ceux de l'État. Celui-ci a remboursé immédiatement
à la noblesse la valeur des domaines dont il la dépouillait, et a
exigé des anciens serfs le paiement d'un certain nombre d'an-
nuités dites de rachat. La rentrée de ces sommes ne se fait pas
toujours avec régularité; elle présente des difficultés particulières
au époques de crises agricoles, dues aux mauvaises récoltes
dont la dernière a été celle de 1891. C'est un des points faibles
du budget, où cette rentrée tiendra cependant une place considé-
rable jusqu'en 1910.
Le titre huitième comprend le recouvrement de débours
effectués par le Trésor, à savoir les annuités dues par les com-
pagnies de chemins de fer à qui le gouvernement avait consenti
desavances ou donné des garanties d'intérêt, le fonds de concours
proprement dit, et les rentrées d'indemnités de guerre, avant tout
le versement annuel à faire par la Turquie en exécution du traité
Je San Stefano. Le titre neuvième, « diverses rentrées accidentelles
ou sans importance, » s'élève à 7 millions de roubles; il complète
Il liste des ressources ordinaires. Les ressources extraordinaires
«ont en 1895 constituées exclusivement par un prélèvement sur
l'encaisse disponible du Trésor.
Si nous considérons d'une façon générale les élémens consti-
t lafifs de ce budget, nous sommes frappés par les caractères sui-
Ntts : les impôts directs, nous l'avons dit dès le début, repre-
naient une part très faible des rentrées : cela tient à plusieurs
Tout d'abord la richesse est moindre et surtout moins
[également répartie sur un grand nombre de têtes que dans les
t pays occidentaux de l'Europe : il y a donc de ce chef moins de
[matière imposable. Ensuite la politique des tsars a toujours été
Mnénager la noblesse, qui détient encore une grande partie du
Vet constitue une caste privilégiée; enfin les dépenses munici-
s, qui sont la véritable justification des taxes directes, sont
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74 mSYUB DE» DEUX MORDES.
très faibles en Russie, où des capitales comme Moscou et Péters-
bourg n'ont pour ainsi dire pas de dettes : or, là où les villes
réclament peu, le pouvoir central ne saurait être très exigeant.
Parmi les contributions indirectes, l'impôt sur les boissons tient
le premier rang : les économistes et les philanthropes sont en
général d'accord pour approuver ou du moins pour admettre la
taxation des spiritueux; en Russie, l'alcool fournit au peuple,
pauvre et mal nourri, un stimulant dangereux, mais rendu par-
fois nécessaire par l'âpreté du climat jointe à la misère ; cette
taxe pèse donc lourdement sur lui. Nous ne pensons pas que les
projets de monopole modifient beaucoup cette situation. Les droits
de douane ne sont pas seulement une ressource fiscale, ils pro-
cèdent d'idées protectionnistes bien établies chez les hommes
d'État russes et qui ne fléchissent que lorsqu'il s'agit d'obtenir
des débouchés pour leurs céréales. On peut supposer que le déve-
loppement économique du pays, en augmentant sa force d expan-
sion au dehors, lui permettra en même temps d'importer des
marchandises étrangères pour des sommes de plus en plus consi-
dérables, et prévoir de ce chef un accroissement régulier de ce
chapitre des recettes. Peut-être cet accroissement engagera-t-il le
gouvernement à entrer plus hardiment dans la voie des traités de
commerce et à abaisser l'échelle des tarifs douaniers pour activer
les transactions.
Les droits de timbre et de mutation ne fournissent pas un
contingent élevé et ne le fourniront vraisemblablement pas avant
que les transactions mobilières et immobilières aient pris un plus
grand essor dans le pays. Les droits sur les transports par che-
mins de fer ne représentent qu'un montant très faible, et ne
paraissent néanmoins pas destinés à en fournir un plus fort, puis-
que l'État tend de plus en plus à devenir le propriétaire de tous*
les réseaux, que sa politique est une diminution constante desv
tarifs, et qu'en conséquence il serait illogique de s'imposer lui-
même et de relever par voie indirecte des prix qu'il ne cesse»
d'abaisser.
Les revenus des postes, télégraphes et téléphones doivent être
diminués des dépenses inscrites pour les mêmes objets. Les
droits sur les mines et la monnaie complètent ce que la classi-
fication-russe range sous le titre de droits régaliens, tandis que
le domaine de l'État proprement dit fournit un quart de milliard
de roubles. Le plus gros article de ce chapitre est celui des che-
mins de fer de l'État, qui rapportent 180 millions et coûtent
112 millions d'exploitation, c'est-à-dire 62 pour 100 des recettes;
si nous y ajoutons 12 millions et demi de grands travaux, ce
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LES FINANCES RUSSES. 75
coefficient s'élève à 69 pour 100. L'intervention administrative
en matière de chemins de fer s'était tout d'abord manifestée, en
4885, par la promulgation du règlement général, qui imposait
aux compagnies particulières un ordre sévère dans diverses
branches de leur gestion; en 1887 fut reconnu au gouvernement
le droit de réglementer les tarifs, en vertu duquel le ministre des
finances procéda à une réforme radicale tant pour les marchan-
dises que pour les voyageurs. Mais ces diverses étapes n'étaient
qu'un acheminement à la mesure définitive du rachat, qui a dès
aujourd'hui mis entre les mains de l'État les lignes les plus im-
portantes, telles que Pétersbourg à Moscou, à Varsovie, à la Bal-
tique, Moscou-Koursk, Moscou-Nijni, Libau-Romny, Koursk-
Kharkoff-AzofF, Lozowo-Sébastopol, Oural, Kharkhoff-Nicolaieff,
Varsovie-Terespol, tout le réseau du sud-ouest, sans parler du
Transcaucasien, du Transpaspien et du Transsibérien, ce dernier
entrepris directement par l'État, ainsi qu'un certain nombre de
chemins de fer économiques.
La construction du Transsibérien, qui reliera Pétersbourg, la
« fenêtre de l'ouest », à l'Extrême-Orient et se développera sur
une longueur presque égale au quart du méridien terrestre, est
poussée avec une activité extraordinaire : les travaux avancent à
raison de sept kilomètres par jour; une seule usine a reçu la com-
mande de huit cents locomotives, la plus forte qui ait jamais été
faite en une fois à un établissement. Cette ligne sera pour l'Asie ce
que les chemins du Pacifique, les transcontinentaux du Canada,
ont été pour l'Amérique : elle mettra en valeur la Sibérie et per-
met de rêver pour le commerce et l'expansion russe un avenir
pour ainsi dire sans bornes au xxe siècle. Par cette voie ferrée,
l'empire moscovite sera en contact direct avec la Chine et le
^pon ; les cosaques qui s'embarquent maintenant à Odessa pour
aller coloniser Vladivostok n'auront plus besoin de franchir les
Dardanelles et le canal de Suez pour arriver à destination ; le thé
des caravanes sera porté en huit jours à Moscou, et les régimens
de la garde passeront en une semaine des bords de la Neva à
cçux de l'Amour. Il n'est pas besoin d'insister sur la grandeur de
l'œuvre et sur son importance pour la Russie : si cette puissance
a suivi d'un œil attentif les péripéties de la guerre sino-japonaisc,
elle a surveillé de plus près encore les négociations de paix entre
le Fils du Ciel et le Mikado. Elle voudrait compléter le chemin
de fer en s'assurant sur la côte asiatique un port ouvert toute
l'année, qui ne fût pas, comme Vladivostok, fermé par les glaces
pendant une partie de l'hiver.
En même temps qu'elle poursuit l'achèvement de cette œuvre
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76 REVUE DES DEUX M0NDE8.
grandiose, qui marquera une étape dans la conquête du globe par
la civilisation, la Russie inaugure une nouvelle politique de tarifs,
destinée à multiplier le trafic des voyageurs sur ses voies ferrées.
De l'aveu même du ministre, ce trafic se résumait ainsi jusqu'à
maintenant : absence d'intensité, longueur relativement minime
des parcours, emploi presque exclusif de la troisième classe,
faible productivité. Depuis le premier décembre 1894, le prix des
billets de troisième classe est fixé à 3 centimes 64 par kilomètre
jusqu'à 170 kilomètres; de 170 à 320 kilomètres, le prix n'aug-
mente plus que de 2 centimes 28 par kilomètre; de 320 à 350 kilo-
mètres, 65 centimes en plus ; à partir de 350 kilomètres, des zones
successives de 54 centimes chacune s ajoutent au parcours précé-
dent. Le résultat général est une réduction de prix qui va dans
certains cas jusqu'aux trois cinquièmes. Les billets de seconde
classe coûtent la moitié en sus et les billets de première deux
fois et demi autant que ceux de troisième. Cette dernière classe
verra sans doute s'accroître son trafic dans la même proportion
que la Hongrie, dont l'exemple a inspiré cette réforme.
La Russie semble avoir compris que le meilleur agent d'ex-
pansion sera pour elle le chemin de fer. Elle multiplie les lignes,
et en met l'usage à la portée du plus grand nombre ; c'est ce
qui explique l'ardeur avec laquelle sont poussés les travaux du
Transsibérien, l'inauguration des chemins de fer économiques
et la réforme des tarifs.
IV
Après les recettes, voyons les dépenses, au premier rang des-
quelles figure la dette publique, qui se divise en service des em-
prunts conclus en vue des besoins généraux du Trésor pour
221 millions, et en annuités payées par celui-ci, à charge de rem-
boursement par les compagnies de chemins de fer, pour 55 mil-
lions de roubles. Ces chiffres sont exprimés en roubles crédit et
comprennent la différence de change payée pour les emprunts
stipulés en roubles-or : le calcul est fait à raison de 1 rouble 60
crédit pour 1 rouble-or; hypothèse très sage, puisque le
cours actuel est environ de 1 rouble 50 : si la cote ne se modifie-
pas au cours de l'année, le Trésor bénéficiera d'environ 2 mil-
lions de roubles sur les prévisions. Le total des arrérages ci-des-
sus correspond à un capital d'environ 6 milliards de roubles,
dont les intérêts et l'amortissement coûtent à peu près quatre et
demi pour cent. L'augmentation du capital de la dette depuis dix
ans a été considérable : au lor janvier 1885 il ne s'élevait qu'à
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LES FINANCES BCSSE3. 77
iJ45 millions, tandis qu'au 1er janvier 1895 il atteint 5 727 mil-
lions, soit une différence de 1 382 millions de roubles ou 3730 mil-
lions de francs; mais aussi le réseau de l'État a passé de 2000
à 24300 vers tes. En supposant que l'augmentation de la dette
corresponde uniquement à des acquisitions de chemins de
fer, cela ferait ressortir un prix kilométrique moyen d'environ
155000 francs pour les 24000 kilomètres nouveaux. D'autre part
le service des intérêts et de l'amortissement n'a été majoré que
d'une quinzaine de millions (276 au lieu de 260 en 1885); mais
les délais d'amortissement de beaucoup d'emprunts ont été allon-
gés; dans certains cas même, l'amortissement a été supprimé.
Les grands corps de l'État, conseil de l'Empire et chancelle-
rie du Conseil, la chancellerie du comité des ministres, la chan-
cellerie particulière de l'empereur, le saint-synode et le culte
orthodoxe coûtent 16 millions; le ministère de la maison de
l'empereur, c'est-à-dire la dotation de la famille impériale, lés
cours des grands-ducs et des grandes-duchesses, diverses institu-
tions relevant de ce ministère absorbent 12 millions; les affaires
étrangères, 5 millions : la guerre et la marine, 326 millions : ce
chiffre, qui correspond (à raison de 2fr. 70 par rouble) à 880 mil-
lions de francs, est légèrement inférieur au nôtre, qui pour les deux
services atteint 910 millions.
Les dépenses du ministère des finances, dont le total est
144 millions, comprennent 36 millions de pensions, 5 millions
de subventions, 23 millions de frais d'exploitation des services
des boissons, des douanes et de la monnaie.
Le ministère de l'agriculture et des domaines absorbe 31 ; celui
de l'intérieur 87 ; celui de l'instruction publique 24 ; celui de la jus-
tice 26; le contrôle de l'Empire 5 millions. Le ministère des voies
et communications est inscrit pour 153 millions, dont 112 pour
l'exploitation des chemins de FÉtat. Enfin 12 millions sont réser-
vés pour « dépenses imprévues pouvant résulter de besoins
extraordinaires. »
L'ensemble du budget ordinaire s'élève ainsi à 1 121 millions,
foi, joints aux 94 du budget extraordinaire, forment le total géné-
ral de 1215 millions. L'examen détaillé des dépenses ne nous
fera pas porter un jugement différent de celui que nous expri-
t irions au commencement de notre étude et qu'un de nos députés
résumait d'une façon pittoresque quand il qualifiait ce budget
d'alerte, de solide, de bien portant. Nous sommes surtout frappés
delà modération de certains chapitres de dépenses qui restent à peu
fiés stationnaires et du fait que le budget extraordinaire ne com-
prend absolument rien que les dépenses de construction de voies
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78 REVUE DES DEUX MONDES.
ferrées. Toutefois nous devons placer ici une remarque générale
qui s'applique à l'ensemble de nos calculs et de nos conclusions sur
les finances russes : les documens nombreux et détaillés que nous
avons à notre disposition émanent tous du gouvernement et lais-
sent peut-être dans l'ombre, au dire de certains auteurs, des côtés
moins favorables de la situation, sur lesquels nous n'avons aucun
moyen de nous renseigner. C'est ainsi qu'on a prétendu que les
arriérés d'impôt étaient plus considérables que les chiffres officiels.
C'est ainsi encore qu'il existe une dette flottante du Trésor qui ne
figure pas dans les budgets. Le ministre vient de décréter la créa-
tion de treize séries de bons d'un nouveau type rapportant 3°/0;
chaque série est de 3 millions de roubles; les coupures sont de
50 et 100 roubles : ces bons doivent être amortis en quatre ans.
C'est ainsi enfin qu'il faut faire entrer en ligne de compte dans
la dette publique le découvert du Trésor vis-à-vis de la Banque
de Russie, dont nous allons expliquer l'origine et l'étendue.
Notre étude ne serait pas complète sans un examen de la si-
tuation monétaire. Cette question, vitale dans tout pays, est
encore plus grave, s'il se peut, là où l'instrument des échanges
n'est pas le métal, mais le papier. Or le rouble n'est plus un
poids d'argent, il n'est pas encore un poids d'or; il est un billet
de crédit, comme le désignent à juste titre les documens officiels.
Ce billet est émis par la Banque de Russie, qui n'est qu'un dépar-
tement du ministère des finances; il n'est pas remboursable en
espèces, et cependant, à toute heure, il est échangeable contre une
quantité, variable il est vrai, d'autres monnaies, telles que le
franc, la livre sterling, le reichsmark, qui sont des poids certains
d'un métal précieux. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans la discus-
sion du problème en général et d'expliquer qu'à la base de l'idée
monétaire, dans l'état actuel de la civilisation humaine, est tou-
jours une notion métallique. L'unité, qui était au commencement
du xvine siècle une quantité déterminée de cuivre, fut ensuite une
pièce d'argent et plus tard une pièce d'or, dont la proportion a
varié par rapport au rouble-argent. Parallèlement à ces transfor-
mations du numéraire, l'Etat, dès 1765, émettait du papier, qui fut
d'abord payable en métal, à la volonté du porteur, mais ne tarda
pas à recevoir cours forcé : les nationaux furent tenus de l'ac-
cepter en paiement de toutes créances. Les guerres de la lin du
xvinc et du commencement du xixe siècle mirent le Trésor dans
une pénurie constante; il ne cessa de multiplier le papier qui
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LES FINANCES RUSSES. 79
constituait pour lui un mode d'emprunt forcé des plus séduisans :
pas d'intérêts à payer, aucun amortissement à prévoir, succès cer-
tain de chaque émission, puisque personne ne pouvait refuser en
paiement ces assignats revêtus de la signature gouvernementale.
Mais les lois économiques, plus puissantes que les ministres des
finances, se chargèrent de rétablir l'équilibre : le papier ne cessa
de baisser par rapport au métal, et il fallait en 1813 donner plus
de quatre roubles de billets pour obtenir un rouble en argent. La
nécessité de réduire le volume d'une circulation aussi dépréciée
éclatait au grand jour. Le papier est toutefois moins facile à dé-
truire qu'à créer. En 1839, après vingt ans d'efforts, les 800 mil-
lions de billets qui avaient marqué l'apogée de Yinflation
n'étaient encore réduits que d'un quart : et leur valeur était des
deux septièmes du métal. Le célèbre Cancrine, l'ami de M. Thiers,
qui fut l'un des plus éminens ministres des finances de Russie,
prit alors une mesure héroïque, par laquelle il espérait rétablir
à tout jamais l'étalon : il retira les anciens billets, en donnant
deux roubles de la monnaie réformée contre sept roubles-papier.
Cette nouvelle monnaie était le rouble-crédit, le billet de la Banque
de Russie, tel qu'il circule encore, mais qui fut alors déclaré rem-
boursable en métal à présentation. Un stock d'argent et d'or était
déposé à la Banque, dans un compte qui reçut le nom significatif
de fonds d'échange, et qui devait être toujours maintenu à un
niveau suffisant pour permettre de rembourser tous les billets
qui se présenteraient.
L'opération de Cancrine était, de la part du gouvernement, un
aveu d'impuissance de relever l'instrument de circulation à sa
valeur originaire ; mais, comme cette dépréciation du rouble-papier
remontait à près d'un demi-siècle, que les effets en avaient été
amortis par les générations qui s'étaient succédé, que la nation
dans son ensemble était habituée à la valeur du billet telle qu'elle
résultait de sa cote par rapport au métal, la refonte du système
monétaire sur cette dernière base ne causa pas de secousse vio-
lente. Elle consacrait des pertes énormes subies dans le passé,
mais elle fixait l'avenir en donnant désormais un fondement stable
à la circulation. L'oukase du 1er juillet 1839 ordonna que l'unité
monétaire serait de nouveau le rouble-argent, et que tous les en-
gagemens libellés en papier seraient transférés en argent à raison
de deux roubles argent pour sept roubles-papier. Il fut défendu
de contracter aucun engagement et de conclure aucune transac-
tion dans une autre monnaie que les roubles-argent, dont les
170 millions de roubles-crédit créés d'abord étaient la représen-
tation. Le public fut autorisé à en demander d'autres contre dépôt
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80 REVDB DES DEUX MONDES.
à la Banque de numéraire. Le gouvernement acceptait l'argent
ou l'or dans la proportion d'un poids d'or pour 15,45 poids d'ar-
gent. La pièce d'un rouble-argent contenait 18 grammes d'argent
fin, soit autant que 4 francs français.. L'ensemble du métal dé-
posé par le gouvernement et les particuliers pour répondre du
prompt et constant remboursement des billets fut versé au fonds
d'échange.
Le rapport entre les deux métaux précieux n'avait cessé de
varier en Russie : au début du xvme siècle, il était de 1 d'or pour
13,87 d'argent; en 1718, de 1 pour 12,963; en 1755, de 1 pour
13,648; en 1757, de 1 pour 14,101 ; puis sous le règne de Paul 1er,
il s'élève brusquement à 1 pour 17,924, puis s'établit pendant la
première moitié du xixe siècle à 1 pour 15, jusqu'à ce que la ré-
forme de Cancrine le fixe à 1 pour 15,45, soit, à une fraction in-
signifiante près, le quinze et demi français décrété par notre loi
de germinal. Mais si le législateur russe avait fini par se rappro-
cher de cette proportion, que les bimétallistes considèrent comme
l'arche sainte de leur théorie, on voit par combien d'étapes dif-
férentes il avait passé.
Vers le milieu du siècle, la Russie se trouvait donc en posses-
sion d'un système monétaire à peu près semblable au nôtre : des
billets remboursables en or ou en argent, au choix de la Banque
de Russie, c'est-à-dire du gouvernement ; des monnaies des deux
types frappées régulièrement, grâce en partie aux mines d'or que
le pays possède et dont l'extraction n'a cessé d'augmenter : car
aujourd'hui encore la Russie avec ses 150 millions de francs
(42767 kilogrammes en 1894) figure au quatrième rang des pro-
ducteurs d'or dans le monde, après le Transvaal, les États-Unis et
l'Australie. Cette époque de 1840 à 1850 fut l'apogée des finances
russes ; elles prospérèrent au point qu'en 1847, lors de la mauvaise
récolte qui força la France à importer des quantités considé-
rables de blés de la Mer-Noire, — source presque unique à cette
époque de nos approvisionnemens de céréales au dehors, — le
ministère des finances de Saint-Pétersbourg employa plus de
cent millions de francs à des achats de fonds d'Etat étrangers,
parmi lesquels cinquante millions de rentes françaises cinq pour
cent au cours de 115 3/4. La Banque de France, qui négocia cette
vente, évita ainsi une exportation de numéraire qu'elle redoutait
fort à ce moment. Les rôles étaient l'inverse de ce qu'ils sont de-
venus depuis : c'était, pour une courte période, la Russie qui se
constituait notre créancière.
Mais les guerres de Hongrie et de Crimée ne tardèrent pas à
modifier cette situation brillante. L'émission des billets augmenta
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LES FINANCES RUSSES. 81
en même temps que diminuait le fonds d'échange, c'est-à-dire la
garantie métallique de la circulation. Bientôt la convertibilité
des billets en espèces fut abolie, le métal lit de nouveau prime.
Depuis cette époque, le cours du rouble-papier n'a plus atteint le
pair. La première altération du pacte tacite intervenu en 1839
entre l'État et les porteurs de billets s'était produite sous forme
d'émissions nouvelles, en garantie desquelles le gouvernement ne
déposait qu'un sixième de leur valeur en métal. En 1855, les né-
cessités de guerre firent émettre du papier sans aucune espèce
de couverture métallique, avec la simple promesse de le retirer
aussitôt la paix conclue. La circulation de 300 millions de rou-
bles s'éleva au double, c'est-à-dire 600 millions.
Tout le poids en incombait au Trésor, et s'aggravait encore
du fait qu'il n'était pas seulement la banque d'émission du pays,
mais aussi sa banque foncière, et, dans une certaine mesure, sa
banque mobilière. Les sociétés privées par actions, qui existaient
depuis si longtemps en Angleterre et qui se développaient déjà
alors dans le reste de l'Europe, étaient à peu près inconnues en
Russie, où quelques établissemens officiels, tels que la Banque
impériale du commerce, les banques de prêts sur immeubles à
Pétersbourg et à Moscou, la Caisse des établissemens du conseil
de tutelle, recevaient seuls l'argent du public et l'employaient à
l'escompte ou aux prêts hypothécaires. La matière escomptable,
c'est-à-dire le papier commercial, était peu abondante ; il n'existait
guère de fonds publics pouvant donner lieu à des avances ; la
principale activité des banques se concentrait dans les opérations
foncières à long terme: elles prêtaient sur immeubles, contre
remboursement par annuités égales ; le gage consistait dans des
maisons de pierre en ville ou dans des biens ruraux. L'estimation
de ces derniers se faisait, non pas d'après leur étendue, mais
d'après le nombre de serfs attachés à la glèbe ; la somme avancée
dépendait de la quantité d'âmes, selon l'étrange expression russe,
^accusait le dernier dénombrement.
D'autre part les déposans qui apportaient aux banques les
capitaux au moyen desquels elles se livraient à ces opérations
recevaient des intérêts, et même les intérêts des intérêts, tout
en conservant le droit d'opérer à tout instant des retraits à vue.
Ces banques gouvernementales étaient donc de véritables caisses
d'épargne, avec cette particularité que les versemens des déposans
n'étaient limités à aucune somme, et qu'au lieu d'un livret nomi-
natif et unique, ceux-ci avaient le droit de réclamer des billets
payables au porteur et à présentation, établis par sommes rondes
de mille, cinq mille et dix mille roubles. Les billets pouvaient
too cxxx. — 1895. 6
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82 REVUS DES DEUX MONDES.
d'ailleurs être nominatifs : le propriétaire avait alors la faculté
de les endosser; et lui aussi bien que les endosseurs successifs
étaient autorisés à y inscrire leurs dispositions testamentaires,
qui devenaient valables au regard de la banque débitrice.
Ces divers avantages assurés aux dépôts les firent affluer aux
banques, dont les ressources grossissaient sans relâche, mais qui
éprouvaient des difficultés de plus en plus grandes à faire valoir
les énormes capitaux ainsi accumulés dans leurs caisses ; elles
devaient cependant, sous peine de déficit, en retirer un intérêt
supérieur ou tout au moins égal à celui qu'elles s'étaient engagées
à servir à leurs créanciers. Le Trésor de son côté n'avait pas man-
qué de jeter les yeux sur une proie aussi tentante et s'était peu à
peu fait consentir des avances de plus en plus importantes à
échéance lointaine, en général pour vingt-huit ans. Le défaut
de concordance entre les dates d'exigibilité d'un passif rembour-
sable à vue et d'un actif immobilisé [dans des opérations à long
terme ne pouvait manquer d'amerfer une crise. Lorsque le mi-
nistre des finances Brock voulut, en 1857, abaisser le taux d'intérêt
servi aux déposans, des retraits se produisirent et mirent en
péril tout ce système fondé sur une conception fausse. Au 1er jan-
vier 1859 les dépôts des particuliers remboursables à vue dépas-
saient 700 millions de roubles, tandis que la totalité des disponi-
bilités des banques, numéraire, portefeuille d'escompte et de
titres n'atteignait pas 100 millions. Elles avaient immobilisé près
d'un milliard en prêts à long terme, consentis moitié au gouver-
nement, moitié aux particuliers. Les demandes de rembourse-
ment menaçaient d'amener une catastrophe.
De la crise sortit la réforme de la Banque de Russie, qui
reçut ses nouveaux statuts le 31 mai 1860 et fut chargée de
liquider pour compte du Trésor toutes les opérations de ces
divers établissemens. Organisée d'après le système de la banque
d'Angleterre, elle a deux départemens : celui de l'émission, dans
lequel se concentre tout ce qui a trait à la création des billets
et à leur garantie métallique, et celui des opérations commerciales,
qui reçoit les dépôts, fait l'escompte et les avances. Les prêts
hypothécaires lui demeurèrent interdits. Sous la direction de
réminent Lamansky, qui était venu étudier à Paris le mécanisme
de la Banque de France avant d'être mis à la tête de la Banque
de Russie, celle-ci prit un essor nouveau et exerça une heureuse
influence sur le développement économique du pays. Elle fit
connaître au public l'usage des comptes-courans, des comptes de
chèques; elle émit les premiers emprunts intérieurs avec et sans
lots, les obligations de chemins de fer, elle favorisa la fondation
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LB8 FINANCES RUSSES. 83
de banques particulières par actions. Elle essaya aussi de rétablir
les paiemens en espèces en retirant graduellement les billets. A
mesure que l'époque reculait, la Banque demandait moins de rou-
bles-papier contre un rouble-argent; les porteurs avaient ainsi
intérêt à ne pas se précipiter aux guichets pour obtenir aussitôt
du métal, puisque la quantité de celui-ci allait en augmentant.
Mais la guerre de Pologne en 1863 arrêta cette opération bien
commencée et qui n'a pas été reprise depuis lors. La guerre
d'Orient, en 1877, acheva de jeter le désarroi dans la circulation
russe; plus de 400 millions de roubles de billets furent créés, en
même temps que des emprunts extérieurs et intérieurs se suc-
cédaient. Un oukase de 1881 ordonna le retrait et la destruction
de ces 400 millions, mais n'a pas été exécuté entièrement, puis-
qu'une partie de cette somme a continué, pendant de longues
années, à figurer au passif du compte des opérations commer-
ciales de la Banque et vient d'être définitivement inscrite au
compte de l'émission, dont le chiffre dépasse aujourd'hui le mil-
liard.
La valeur du rouble-papier subit pendant cette période des
fluctuations violentes, et c'est à la veille même de la restauration
financière, en 1888, que la cote la plus basse fut enregistrée : le
rouble tomba alors un moment à 2 francs. Sous l'influence
d'excellentes récoltes et du relèvement si remarquable du crédit
public qui suivit les emprunts émis à Paris, le change remonta
en 1890 à 3 fr.30,pour retomber ensuite et se fixer aux environs
du prix actuel de 2 fr. 70. Le gouvernement s'efforce par tous
moyens en son pouvoir de maintenir dans les limites les plus res-
\ terrées possible les oscillations du rouble, dont c'est ici le lieu
de chercher à établir la valeur métallique future : le ministre
hi-mème déclare en effet que « pour mettre le système de cir-
culation sur un pied vraiment normal il n'existe qu'une voie,
laquelle il serait d'ailleurs prématuré de s'engager, la re-
dee paiemens en espèces (1). » Quel poids d'or ou d'argent
pte-t-il donc prendre comme unité monétaire?
Noos avons, pour résoudre ce problème, une série d'indica-
précieuses qui nous permettent de dégager certaines incon-
etde nous rapprocher presque à coup sûr des probabilités
est permis d'entrevoir. Rappelons tout d'abord ce fait bizarre
É premier abord, mais facile à expliquer dès qu'on y réfléchit,
" le rouble-papier a aujourd'hui, d'après le cours même auquel
ieoté sur les places étrangères, à Paris par exemple, une va-
Rapport sur le budget de 1895.
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84 REVUE DES DEUX MONDES.
leur très supérieure au rouble-argent. Celui-ci contient dix-huit
grammes d'argent un. Même après la reprise du métal blanc qui
a suivi la cessation des hostilités entre la Chine et le Japon, ces
dix-huit grammes ne valent guère plus de deux francs, c'est-à-
dire 70 centimes de moins que le rouble-papier. Si le gouverne-
ment russe voulait se prévaloir de son droit strict, il pourrait
dire au porteur denses billets : Lorsque j'ai suspendu la converti-
bilité de mon papier, chaque rouble s'en échangeait contre dix-
huit grammes d'argent fin; je vous rends aujourd'hui le même
poids de métal.
Chacun sent l'injustice qu'il y aurait à recourir à un sem-
blable procédé. Mais le raisonnement doit servir à démontrer
leur erreur à ceux qui pensent que la Russie devrait, si elle
reprenait les paiemens en numéraire, donner un rouble-or, soit
4 francs, en échange de chaque rouble-papier. Le système
antérieur au cours forcé était l'étalon d'argent, tout au plus le
double étalon : ce n'est pas au créancier qu'il appartient en ce cas
de dicter la loi au débiteur. La vérité est que ce dernier, qui ne
peut réparer entièrement le mal fait autrefois par la suppression
arbitraire du remboursement en espèces, ne doit pas provoquer
une seconde perturbation dans l'équilibre monétaire en altérant
tout d'un coup la valeur de l'étalon. Comme depuis plusieurs
années le rouble se maintient aux environs de 2 fr. 70, c'est ce
cours qui devra servir de base à la fixation de la valeur du nou-
veau rouble métallique.
Quant au métal que la Russie choisira, bien qu'elle ne se
soit pas prononcée directement à cet égard, nous n'avons qu'à
jeter les yeux sur la composition de l'encaisse du Trésor et de la
Ranque de Russie pour trouver nous-mêmes la réponse. Les
640 millions de roubles-or (2 560 millions de francs) qui la com-
posent représentent le plus gros stock d'or connu; le pays en
fournit tous les ans des quantités que l'ouverture du Transsi-
bérien ne fera qu'accroître en diminuant les frais d'exploitation
des mines asiatiques; d'une façon générale la production d'or du
globe, grâce à la découverte des gisemens du Transvaal, aux
progrès notables des modes de traitement des minerais, suit une
marche ascendante, et facilitera de plus en plus l'adoption de cet
étalon par les pays qui ne l'ont pas encore.
Le gouvernement a donné des signes non équivoques de ses
dispositions à l'égard du métal blanc en interdisant la frappe des
roubles-argent, leur importation, en expulsant tout récemment
du compte du fonds d'échange à la Ranque le million de mon-
naies d'argent qui y figurait jusqu'à l'année présente. Cette netteté
dans les vues de la Russie est d'autant plus frappante que, sur
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LES FINANCES RUSSES. 85
la plus grande étendue de ses frontières méridionales et orien-
taies, elle est en contact avec des populations qui ne connais-
saient jusqu'ici d'autre instrument des échanges que l'argent.
Le choix du métal, à moins d'évolution imprévue dans la mar-
che monétaire du monde, est donc assuré dès aujourd'hui. Il
ne reste de doute que sur la quantité d'or qui sera assignée comme
poids du rouble. Nous pensons qu'elle ne s'écartera pas sensible-
ment de celle qui est contenue dans 2 francs 75, soit 886 milligram-
mes à neuf dixièmes de fin, valeur assignée depuis longtemps
à la monnaie russe par la cote des changes internationaux (1).
En attendant ce rétablissement de la circulation métallique,
1 empire moscovite se servira des billets de crédit émis par la
Banque de Russie, qui circulent avec la même facilité dans toute
l'immensité du territoire, depuis Varsovie jusqu'à la mer de Chine,
et sont même acceptés dans les pays limitrophes, tels que la Perse
et les États du centre d'Asie. Quoique cette Banque n'ait pas
d'existence réellement indépendante, elle a reçu une organisation
distincte. Ses statuts, remaniés une première fois en 1860, viennent
d'être refondus en 1894; sa comptabilité a été, au commencement
de 1895, assise sur dee bases nouvelles. L'importance de son rôle
dans l'organisation monétaire est trop grande pour qu'il ne soit
pas nécessaire de bien expliquer la portée de ces mesures.
La Banque de Russie n'a d'autre capital propre qu'une do-
tation originaire de 25 millions de roubles, récemment portée à
50 millions, dont 36200000 pour la banque centrale et 13800000
pour ses cent six succursales. Son bilan se présente comme celui
de la Banque d'Angleterre, c'est-à-dire avec un département de
l'émission intitulé : « fonds d'échange et billets de crédit », et
un département des « opérations commerciales ». Les billets
émis figurent maintenant tous au passif du département de
l'émission pour 1121 millions, chiffre du 13 mars 1895, soit
un peu plus de trois milliards de francs au change du jour. Le
bilan distingue les billets émis à titre définitif et les 75 millions
émis en vertu de l'oukase du 28 juillet 1891 « après versement au
fonds d'échange d'un montant nominal égal en roubles or ». Si
de cette circulation nous déduisons les 115 millions de roubles
qui sont en réserve dans l'encaisse du département des opérations
commerciales, nous voyons que le chiffre réel aux mains du pu-
blic ne dépasse pas un milliard de roubles. Quelle est la contre-
(1) C'est sur cette base de la cote des changes que se poursuit la réforme moné-
taire de l'Autriche- Hongrie, dont la situation, sous beaucoup de rapports, était
analogue à celle de la Russie. Ce n'est ni le florin d'argent, ni le florin d'or qui a
servi à déterminer la nouvelle unité, mais bien le florin de papier, qui valait plus que
l'argent et moins que l'or, exactement comme le rouble-crédit.
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86 REVUE DES DEUX MONDES.
partie de ce papier? A l'actif du fonds d'échange, nous trouvons
une encaisse de 380 millions de roubles or décomptés à leur
valeur nominale, soit 1 400 millions de francs. Le solde de
769 millions, représente le découvert du Trésor du chef des
émissions de billets de crédit, en d'autres termes la somme que
le Trésor a empruntée par voie de création de papier à cours
forcé. La Banque d'Angleterre fait aussi figurer à son actif, pour
14 millions de livres sterling, une créance sur le Trésor, mais elle
aune encaisse quadruple, tandis que l'encaisse de la Banque de
Russie ne représente que la moitié du découvert.
L'examen de la seconde partie du bilan, « opérations commer-
ciales », n'amène aucune observation spéciale; le portefeuille et
les avances sont des comptes analogues à ceux qui se retrouvent
chez la plupart des banques d'émission ; les prêts sur marchan-
dises ont une importance plus grande en Russie qu'ailleurs. Au
passif la Banque a des dépôts à terme sur lesquels elle bonifie
des intérêts, contrairement aux Banques de France, d'Angle-
terre, d'Allemagne, etc., qui n'ont que des comptes-courans sans
intérêts. L'encaisse de ce département s'élève en ce moment à
60 millions de roubles environ. En outre le Trésor y a en dépôt
200 millions de roubles or. L'ensemble de ces diverses ressources
métalliques dépasse 600 millions. Les dépôts de la Banque et du
Trésor à l'étranger complètent le chiffre de 640 millions que
nous avons indiqué plus haut comme étant celui du stock d'or de
la Russie.
En même temps que le bilan a été ainsi simplifié et refondu,
les statuts de la Banque ont subi des modifications considérables.
Si la forme adoptée pour les écritures mérite d'être approuvée,
puisqu'elle fait ressortir plus clairement le chiffre vrai de la cir-
culation et immobilise au fonds d'échange une quantité d'or qui
augmente la garantie permanente de la circulation, la nouvelle
charte de l'établissement, promulguée le 24 juin 4894, contient
certaines dispositions qui révèlent une tendance dangereuse pour
un établissement d'émission. «L'article premier porte que « la
Banque a pour but de faciliter la circulation et de favoriser, au
moyen du crédit à court terme, le commerce, l'industrie nationale
et la production agricole; elle a en outre, pour objet la stabilité
du système monétaire. » Bien que cette aide donnée à l'agricul-
ture soit limitée au crédit à court terme, il nous semble que c'est
par des établissemcns spéciaux que cet appui doit être donné.
La Banque de la noblesse, la Banque foncière des paysans, sans
compter une dizaine de crédits hypothécaires particuliers, ont été
créés à cet effet.
Dans le désir d'encourager l'esprit d'entreprise, on autorise la
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LES FINANCES RUSSES. 87
Banque de Russie à escompter non seulement le papier qui
repose sur une base commerciale d'opérations antérieures (papier
fait), mais aussi le papier « créé en vue d'opérations commer-
ciales ou industrielles ultérieures, » Si des banques, ou mieux
encore des maisons particulières peuvent engager une partie de
leur capital dans des escomptes de ce genre, ce n'est pas le rôle
d'une banque d'émission, qui doit se préoccuper avant tout de sa
circulation fiduciaire. On nous répondra que, lorsque le billet
n'est pas remboursable à vue en espèces, la Banque n'a pas
besoin de se préoccuper de ce côté de la question et peut enga-
ger une partie de ses ressources dans des opérations à long
terme, puisqu'elle n'est pas exposée à une attaque du public
venant enfouie réclamer à ses guichets l'échange du papier contre
du métal. Mais si le programme de reprise des paiemens en
numéraire doit s'accomplir, il est plus nécessaire en Russie que
partout ailleurs de garder intactes les disponibilités de la Banque
et même de les fortifier, puisqu'elles ne suffisent pas encore à
permettre l'abolition du cours forcé ; une politique semblable à
celle que les nouveaux statuts prétendent inaugurer va directe-
ment à l'encontre de ce but.
On comprend que dans un pays de peu d'initiative le gouver-
nement s'efforce de stimuler les habitans et de les aider à mettre
en œuvre leur capital de travail et d'intelligence : mais ce n'est
pas à une banque d'émission de leur avancer le capital espèces
dont ils ont besoin à cet effet. Il y a là une confusion dangereuse.
Aussi critiquerons-nous encore les prêts dits industriels que la
Banque est autorisée à délivrer pour trois ans contre inscriptions
hypothécaires, contre constitution d'un gage mobilier de matériel
agricole ou industriel (machines ou instrumens de production) ;
les prêts sans garantie jusqu'à un maximum de 300 roubles ; les
prêts sur marchandises pouvant aller jusqu'à quinze mois; les
prêts aux assemblées provinciales et aux zemstvos; les prêts par
intermédiaires destinés à fournir à de petits agriculteurs, à des
fermiers, à des paysans, à des artisans et à des gens de métier,
des sommes contre nantissement de leurs produits, ainsi que des
avances destinées à former un fonds de roulement et à acquérir
du matériel. Toutes ces facilités données à la petite industrie et
aux agriculteurs répondent à des préoccupations légitimes, mais
ne devraient pas être fournies par la Banque d'émission. Tout au
plus celle-ci pourrait-elle escompter le papier à court terme d'éta-
blissemens intermédiaires et autonomes, qui auraient pour fonc-
tion de rendre ces différons services au pays et dont le capital
serait suffisant pour répondre de la parfaite et constante liquidité
de leurs propres engagemens.
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88 REVUE DBS DEUX MONDES.
Le ministre des finances lui-même, s'il ne perd pas de vue le
but qu'il s'est assigné, reconnaîtra promptement la nécessité de
maintenir la Banque de Russie dans le domaine des opérations
d'escompte et de virement. S'il ne retranche pas des nouveaux
statuts les dispositions dangereuses que nous y avons signalées,
il devra en restreindre dans la pratique l'application au point d'en
annihiler l'effet. Une politique différente ne manquerait pas
d'avoir un contre-coup fâcheux sur le change et par suite sur tout
le développement économique du pays.
VI
Sous réserve de la question monétaire, la Russie est peut-être
de tous les Etats européens celui dont les finances se sont le
plus améliorées durant la période pacifique où nous vivons depuis
la guerre turque. Ses progrès ne se sont pas seulement affirmés
par le relèvement de son crédit qui se résume d'un mot : sa rente
trois pour cent se vend aujourd'hui à un prix supérieur à celui du
cinq pour cent en 1888. On pourrait dire avec quelque raison que
ce déplacement considérable de niveau n'est pas uniquement dû à
des raisons spécifiques, et que l'abaissement général du taux de
•capitalisation, qui marque la fin du xix° siècle, y a contribué
pour une part. Mais les budgets se soldent par des excédens
au lieu des déficits chroniques de 1880 à 1887; l'encaisse du
Trésor s'est fortifiée ; les recettes des chemins de fer ont augmenté
{11800 roubles par verstc en 1893 au lieu de 9500 en 1881) ainsi
que les exportations, qui pour les céréales seules atteignent
■60 millions de quintaux. L'œuvre toutefois n'est pas terminée; il
faut se rappeler ce que furent les finances russes à diverses
périodes, et en particulier pendant et après la dernière guerre
d'Orient, pour se rendre compte des points faibles et mesurer le
chemin qui reste à parcourir. Nous n'insisterons pas sur le côté
politique de la question : les défauts du régime parlementaire
nous frappent trop en ce moment pour que nous appréciions à
leur juste valeur les garanties précieuses de contrôle qu'il donne
au pays. En admettant même la parfaite sincérité de tous les
chiffres qui nous sont fournis, il n'en est pas moins certain que
là où la volonté d'un seul fait loi, les changemens peuvent être
brusques. Quand elle s'exerce, comme c'est le cas depuis longtemps
en Russie, dans une voie de paix et de sagesse, elle permet aux
ministres des finances de consolider la situation budgétaire et de
travailler au développement économique de la nation. Une poli-
tique qui provoquerait soudain de nouvelles dépenses aurait là-
bas un contre-coup plus sensible que chez d'autres peuples euro-
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LES FINANCES RUSSES. 89
péens, pour diverses raisons qu'il importe de bien mettre eu
lumière.
La plus grande partie de la dette se trouve aux mains de
l'étranger ; qu'un jour les porteurs de rentes, pour un motif ou pour
un autre, veuillent réaliser leurs titres, et le crédit public recevra
une atteinte ; alors même que la situation financière ne serait pas
intrinsèquement modifiée, les marchés pourraient être ébranlés,
comme ils ont failli l'être lorsque l'Allemagne, docile à la voix
de M. de Bismarck, a bruyamment réalisé son portefeuille russe,
et comme ils l'eussent été à coup sûr sans l'intervention puissante
des capitaux français. De plus, cette dette extérieure est payable
en or, c'est-à-dire dans une monnaie qui n'est pas celle du pays,
dont l'étalon est le rouble-papier. Nous ne reviendrons pas sur
les inconvéniens de cette organisation que nous avons exposée
plus haut et qui, réduits aujourd'hui au minimum, éclateraient
à la première crise. Nous rappellerons seulement que la Russie
court de ce chef un double danger : elle a le papier-monnaie et
une Banque d'Etat. Lorsqu'on effet le billet de banque est créé par
un établissement particulier, si même il reçoit le cours forcé, cet
établissement représente une force indépendante qui peut dans
une certaine mesure résister à l'Etat : le billet de la banque
austro-hongroise sert aujourd'hui de pivot à la réforme consi-
dérable qui se poursuit à Vienne et à Budapest et qui doit avoir
pour résultat de iaire reprendre les paiemens en espèces, après
que tous les billets d'État, qui circulaient concurremment avec
ceux de la Banque, auront été retirés. Une banque d'émission
privée rend au gouvernement des services d'autant plus précieux
qu'elle aura mieux défendu son autonomie : la Banque de France
en a donné le plus illustre exemple lors de la guerre contre l'Al-
lemagne. La Russie au contraire n'a jamais, jusqu'à ce jour, vou-
lu même examiner l'idée de confier à un établissement particu-
lier le droit d'émettre de la monnaie de papier, qu'elle considère
comme un apanage de la souveraineté et qu'elle entend exercer
directement. Une des raisons qui contribuent à la maintenir dans
ces dispositions est que la totalité du capital à réunir ne se trou-
verait pas sans difficultés dans le pays, et qu'il faudrait faire appel
à l'étranger, dont elle n'admettrait à aucun prix l'ingérence en
cette matière.
Peut-être dans quelques années l'enrichissement de la nation
permettra-t-ii au ministre des finances de faire souscrire à l'inté-
rieur des frontières toutes les actions d'une Banque de Russie
nouvelle : il lui suffirait de s'inspirer des statuts de la Banque de
l'Empire allemand pour conserver au gouvernement une influence
prépondérante dans la direction et s'assurer la meilleure part des
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90 REVUE DES DEUX MONDES.
bénéfices, tout en ayant un capital souscrit et payé par le public.
A vrai dire, nous ne voyons aucun symptôme qui nous fasse
croire que la Russie songe à une solution de ce genre, mais elle
ne pourra pas ne pas l'examiner le jour où elle voudra suppri-
mer le cours forcé, mesure que le ministre indique comme le
terme de ses efforts. Les événemens qui se succèdent depuis
nombre d années aux États-Unis démontrent avec une clarté
saisissante les dangers d'un papier d'État, même quand il est
remboursable en espèces. C'est une page nouvelle qui s'ajoute à
l'expérience économique de l'humanité. Jusqu'ici elle connaissait
les inconvéniens du papier-monnaie et les bouleversemens qui
peuvent en résulter : les Américains viennent de nous apprendre
qu'une circulation d'État, môme sans cours forcé, peut mettre en
péril le stock métallique d'un pays, et qu'un Trésor, si riche et
puissant qu'on le puisse rêver, est parfois le plus mauvais ban-
quier du monde.
La situation ne se présenterait pas tout à fait de la même
manière en Russie, si on établissait l'étalon d'or comme on y
semble décidé : car les difficultés américaines proviennent en
partie des tendances bimétallistes d'une fraction de la confédé-
ration. Mais il n'en est pas moins certain que les mouvemens
d'espèces sont régis par les lois naturelles du commerce et des
échanges, et que celles-ci sont incomparablement mieux connues
et appliquées par des banques particulières que par le Trésor
public.
La politique actuelle du ministre russe s'est appliquée avec per-
se vérance, et jusqu'ici avec succès, à réduire les écarts de la hausse
et de la baisse du change : mais ce qui lui a réussi dans une période
de paix politique et de calme économique lui serait impossible à
des époques de trouble. Les déplacemens de capitaux et les varia-
tions de crédit qui se produiraient alors exposeraient de nouveau
le signe monétaire à de brusques modifications de valeur, dont le
contre-coup serait ressenti par les finances, le commerce et l'agri-
culture indigènes. Le véritable moyen de venir en aide à cette
dernière, — et nous comprenons combien le ministre des finances,
qui est aussi ministre du commerce et de l'industrie, s'en pré-
occupe, — est de rétablir tout d'abord sur des bases définitives,
et inébranlables l'étalon monétaire du pays. Ce dont les affaires
humaines ont besoin avant tout, c'est la stabilité. Lorsque le
cultivateur d' Azof et de Saratof saura que son rouble est une va-
leur certaine, comparable au franc ou à la livre sterling, et que
les variations naturelles des prix ne seront plus aggravées par
les fluctuations imprévues du change, il aura fait entrer dans ses
calculs un élément de sécurité dont l'absence jusqu'à ce jour la
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LES FINANCES RUSSES.
91
cruellement fait souffrir : car il ne faut pas oublier que, si une
baisse soudaine du rouble, c'est-à-dire une hausse des monnaies
étrangères reçues en échange de blé russe, a pu à un moment
donné faire entrer une plus grande quantité de billets de crédit
dans la caisse de l'exportateur, il a subi un dommage chaque
fais que le rouble remontait. Alors même que le rouble redes-
cendait à un niveau inférieur, dès qu'il y restait quelque temps,
les prix exprimés en monnaie étrangère baissaient, de façon à
compenser l'effet produit en sens inverse par la détérioration de
la monnaie indigène.
Les inconvéniens de l'incertitude de l'étalon sont donc uni-
versels et atteignent ceux-là mêmes qu'une théorie moderne,
aussi spécieuse dans ses raisonnemens que décevante dans ses
résultats, essaie de nous représenter comme intéressés à l'éta-
blissement et au maintien d'une monnaie dépréciée. Ils frappent
en premier lieu le budget de tout pays qui, comme la Russie, a de
grands engagemens au dehors et qui a besoin de métal pour les
acquitter chaque année. Elle a paré dans une certaine mesure à
ta difficulté en exigeant le paiement des droits de douane en or,
mais elle n'a fait, en agissant ainsi, que reporter sur une partie de
ses nationaux, les importateurs, le fardeau qui pesait sur le Trésor
public. Le mal est déplacé, il n'est pas supprimé; et si l'effet de
la valeur variable du rouble n'apparaît pas dans le budget, il en-
bave le développement du commerce international. Il s'oppose,
avec le tarif élevé des douanes, à une augmentation des impor-
tations. La Russie a un excédent d'exportations annuel considé-
: lahle, mais cet excédent ne sert qu'à lui permettre de payer au
dehors le solde de ce qu'elle doit.
Ce n'est pas seulement sous cette forme directe que les inté-
K^Rs du pays sont atteints. Ils souffrent d'une façon plus sérieuse
|$aeore par l'obstacle que le caractère incertain de la monnaie
à l'immigration des capitaux. La législation russe n'y est
pas favorable, l'installation de compagnies étrangères est
ée de formalités et de difficultés; mais dans beaucoup de
i on n'hésiterait pas à les affronter si Ton était certain que les
. apportées ne subiront pas de dépréciation par le fait de
transformation en monnaie indigène, que par exemple les
; changés en roubles afin de pouvoir s'employer en Russie,
leront à leur forme première sans déchet le jour où leur
rîëtaire voudrait les faire revenir en France. Celui qui au-
envoyé 330 000 francs à Moscou en 1890, aurait obtenu
1000 roubles. Qu'il veuille aujourd'hui récupérer cette somme,
k 100 000 roubles lui rendront 270000 francs. Quels que soient
bénéfices réalisés dans l'intervalle, une perte de 60 000 francs
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ïorîzôns s'ouvrent à l'esprit d'entrepi
immense et relativement si peu peuplé, il]
siècles à venir, pournle nouvelles colon ia
trop le sentiment de la grandeur de leurs r^
force indestructible de leur esprit nationc
invasion pacifique, qui ne fera que hâte
leur civilisation : ils doivent donc recher
d'attirer à eux les fermens précieux d'actif
du dehors.
Ce n'est pas dans un esprit de critique à
tenu à mettre en lumière le point vulnérabl
Elles méritent tant d'éloges sous d'autres
sommes impatiens de les voir dégagées de
blesse et d'incertitude, dont la disparition
le crédit moscovite au premier rang. Mais
rentes directions nous trouvons que les pr
nous ne pouvons nous empêcher de contci
ment d'inquiétude la voie de protection p
semble qu'on veuille engager la Banque de R
devraient tendre au contraire à mobiliser so
découvert du Trésor, à fortifier l'encaisse, à
feuille commercial, de façon à hâter le joui
l'oukase annonçant que le papier-monnaie a
crédit n'est plus qu'un billet de banque écl
pièce d'or. Ce sera le couronnement de l'a
financière entreprise en 4888 nnii*«««'ï ri
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WTT3T-,
TRIOMPHE DE LA MORT
TROISIÈME PARTIE (1)
L'ERMITAGE
I
Hippolyte disait dans sa lettre du 10 mai : « Je dispose enfin
d'une heure libre pour décrire longuement. Voici dix jours
que mon beau-frère traîne sa douleur d'hôtel en hôtel autour
du lac; et nous le suivons toutes deux comme des âmes en
r. Tu n'imaginerais jamais la mélancolie de ce pèlerinage.
, je suis à bout de forces et j'attends la première occasion
opportune pour prendre congé. As-tu déjà découvert l'ermitage? »
aie disait encore : « Tes lettres augmentent indiciblement mes
[tortures. Ton mal, je le connais bien, et je devine que les mots
[% manquent pour exprimer ta souffrance. Je donnerais la moitié
* i mon sang pour réussir à te convaincre une bonne fois que je
tienne, absolument tienne, pour toujours, jusqu'à la mort.
|% pense à toi, à toi seul, sans interruption, à tous les instans
ma vie. Loin de toi, je ne puis goûter une minute de calme
frltde bien-être. Tout me dégoûte et m'irrite... Oh! quand me
i «ra-t-il donné d'être près de toi pendant les journées entières,
te* vivre de ta vie ! Tu verras, je ne serai plus la même femme.
Je serai bonne, tendre, douce. J'aurai soin d'être toujours égale,
toujours discrète. Je te dirai toutes mes pensées, et tu me diras
(*) Voyez la Revue du 1er et du 15 juin.
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94 REVUE DES DEUX MONDES.
toutes les tiennes. Je serai ta maîtresse, ton amie, ta sœur; et, si tu
m'en crois digne, je serai aussi ta conseillère. J'ai, moi, une in-
tuition lucide des choses, et j'ai fait cent fois l'expérience de cette
lucidité qui jamais ne m'a induite en erreur. Mon unique souci
sera de te plaire toujours, de n'être jamais une charge dans ta vie.
En moi tu ne dois trouver que douceur et repos... J'ai beaucoup
de défauts, mon ami ; mais tu m'aideras à les vaincre. Tu me
rendras parfaite, pour toi. J'attends que tu me viennes en aide.
Plus tard, lorsque je serai sûre de moi-môme, je te dirai : Je suis
digne maintenant, j'ai maintenant conscience d'être celle que tu
veux. Et toi aussi tu auras l'orgueil de penser que je te dois tout,
je que suis en tout ta créature; et alors il te semblera que je suis
plus intimement tienne; et tu m'aimeras toujours davantage, tou-
jours davantage. Ce sera une vie d'amour comme on n'en a vu
jamais... »
En post-scriptum : « Je t'envoie une fleur de rhododendron
cueillie au parc de l'Isola Madré. Hier, dans la poche de ce vête-
ment gris que tu connais, j'ai retrouvé la note du Grand Hôtel
d'Europe à la Poste, la note d'Albano que je t'avais demandée
en souvenir. Elle est datée du 9 avril. On y a marqué plusieurs
paniers de bois. Te rappelles-tu nos grands feux d'amour?... Cou-
rage! courage! Le renouveau du bonheur approche. Dans une
semaine, dans dix jours au plus, je serai où il te plaira. Avec toi,
n'importe où ! »
II
Et George qui, au fond, ne croyait guère au succès, mais
qu'une ardeur folle avait embrasé soudain, tenta l'épreuve su-
prême.
Il partit de Guardiagrele pour le littoral, en quête de l'ermi-
tage. La campagne, la mer, le mouvement, l'activité physique,
la variété des incidens au cours de cette exploration, la singu-
larité de son propre état, toutes ces choses nouvelles le secouè-
rent, le remirent sur pied, lui donnèrent une confiance illusoire.
Il lui sembla qu'il venait d'échapper par miracle à l'assaut
d'une maladie mortelle où il aurait vu la mort en face. Pendant
les premiers jours, la vie eut pour lui cette saveur douce et pro-
fonde qu'elle n'a que pour les convalescens. Le rêve romanesque
d'Hippolyte flottait sur son cœur.
« Si elle réussissait à me guérir ! Pour guérir, il me faudrait
un amour sain et fort. » Il évitait de regarder jusqu'au fond de
lui-même, se dérobait au sarcasme intérieur que provoquaient
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TRIOMPHE DB LA MORT. 95
ees deux épithètes. « Sur terre, il n'y a qu'une seule ivresse
durable: la sécurité dans la possession d'une autre créature, la
sécurité absolue et inébranlable. Cette ivresse, je la cherche. Je
voudrais pouvoir dire : « Mon aimée, présente ou absente, vit
tout entière en moi ; elle se soumet avec bonheur à tous mes
désirs; elle a ma volonté pour loi unique; si je cessais de l'aimer,
die en mourrait ; en expirant, elle ne regrettera que mon amour. »
Au lieu de se résigner à goûter l'amour sous les formes de la
souffrance, il s'obstinait à le poursuivre sous les formes de la
jouissance. Il donnait à son esprit une attitude irréparable. Il
heurtait et défigurait une fois de plus son humanité.
11 découvrit l'ermitage à San-Vito, dans le pays des genêts,
sur le bord de l'Adriatique. Et c'était l'ermitage idéal : une
maison construite à mi-côte, sur un plateau, dans un bosquet
d'orangers et d'oliviers, en face d'une petite baie close par
deux promontoires.
Très primitive, l'architecture de cette maison. Un escalier exté-
rieur montait h une loggia sur laquelle s'ouvraient les quatre
portes des quatre chambres. Chaque chambre avait sa porte et,
vis-à-vis, dans la muraille opposée, une fenêtre regardant sur
l'olivaie. A la loggia supérieure correspondait une loggia infé-
rieure; mais les chambres du rez-de-chaussée, sauf une, n'étaient
pas habitables.
D'un côté, la maison était contiguë à une masure où les
paysans propriétaires avaient leur habitation. Deux chênes
énormes, que le souffle persévérant du mistral avait penchés vers
la colline, ombrageaient la cour et protégeaient des tables de
pierre commodes pour y dîner dans la belle saison. Cette cour
était entourée d'un parapet de pierre, et, dépassant le parapet,
des acacias chargés de grappes odorantes détachaient sur le loin-
tain de la mer l'élégance délicate de leur feuillage.
Cette maison ne servait qu'à loger des étrangers qui la louaient
pour la saison des bains, selon l'industrie pratiquée par tous les
villageois de la côte dans les parages de San-Vito. Elle était dis-
tante du bourg d'environ deux milles, sur la limite d'un terri-
• taire appelé les Portelles, dans une solitude recueillie et clé-
toenie. Chacun des deux promontoires était percé d'un tunnel,
fcl apercevait de la maison les deux ouvertures. La voie ferrée
Courait de l'une à l'autre en ligne directe, le long du rivage, sur
ta parcours de cinq ou six cents mètres. A la pointe extrême
du promontoire de droite, sur un banc de récifs, un trabocco
Rallongeait, étrange machine de pêche construite tout entière
t?éc des pou très et des planches, pareille à une araignée colossale.
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96 REVUB DES DEUX MONDES.
Le locataire hors de saison fut accueilli comme une bonne
fortune inespérée et extraordinaire.
Le chef de famille, un vieux, dit:
— La maison est à toi.
Il refusa de faire un prix et dit :
— Tu donneras ce que tu voudras et quand il te plaira, si tu
es content.
En prononçant ces paroles cordiales, il examinait l'étranger
d'un œil si scrutateur que celui-ci en éprouva une gêne et fut tout
surpris de ce regard trop perçant. Le vieux était borgne, chauve
sur le crâne, avec deux touffes légères de cheveux blancs aux
tempes, la barbe rase; et il portait en avant tout son corps sou-
tenu par deux jambes arquées. Il avait les membres déformés par
les rudes besognes : par le labeur de la charrue, qui fait saillir
l'épaule droite et qui tord le buste; par le labeur du fauchage,
qui force à écarter les genoux; par le labeur de l'épamprage, qui
plie la personne en deux; par tous les labeurs lents et patiens de
l'agriculture.
— Tu donneras ce que tu voudras.
Il avait déjà flairé dans ce jeune homme affable, à l'air un
peu distrait et presque égaré, le seigneur généreux, sans expé-
rience, et insouciant de l'argent. Il savait que la générosité de
son hôte lui profiterait beaucoup plus que sa propre exigence.
George demanda :
— Le lieu est tranquille, sans allées et venues, sans tapage?
Le vieillard montra la mer et sourit :
— Regarde; tu n'entendras qu'elle.
Il ajouta :
— Quelquefois aussi le bruit du métier. Mais maintenant
Candie ne peut plus guère tisser.
Et il sourit en indiquant sur le seuil sa bru qui rougit.
Elle était enceinte, déjà très grosse à la taille, blonde, de
carnation claire, la figure semée de lentilles. Elle avait les yeux
gris, larges, veinés dans l'iris comme des agates. Elle portait
aux oreilles deux lourds cercles d'or, et, sur la poitrine, la pre-
sentosa, grande étoile en filigrane avec deux cœurs au centre.
Sur le seuil, à côté d'elle, se tenait une fillette de dix ans, blonde
aussi, avec une expression de douceur.
— Cette gamine-là, dit le vieux, on la boirait dans un verre.
Eh bien ! il n'y a que nous et Albadora.
Il se tourna vers l'olivaie et se mit à crier :
— Albadora ! Albadô !
Puis, s'adressant à sa petite-fille :
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TRIOMPHE DB LA MORT. 97
— Hélène, dit-il, va donc appeler.
Hélène disparut.
— Vingt-deux enfans ! s'écria le vieux. Albadora m'a donné
vingt-deux enfans : six garçons et seize filles. J'ai perdu trois gar-
çons et sept filles. Les neuf autres filles sont mariées. Un de mes
garçons s'est embarqué pour l'Amérique; un autre s'est établi à
Tocco et travaille aux mines de pétrole; le cadet, celui qui a
épousé Candie, est employé au chemin de fer; il ne revient que
tons les quinze jours. Nous sommes restés seuls. Ah ! seigneur !
oo a bien raison de dire qu'un père soutient cent enfans. et que
emt enfans ne soutiennent pas un père.
La Cybèle septuagénaire apparut, portant dans son tablier un
ta» de gros escargots terrestres, un tas baveux et mollasse où se
hérissaient de longues tentacules. C'était une femme de haute
shtare, mais courbée, décharnée, cassée par la fatigue et par les
grossesses, épuisée par les accouchemens, avec une petite tête
ridée comme une pomme flétrie sur un cou plein de ravines et de
tendons. Dans son tablier, les escargots s'agglutinaient, s'entor-
tillaient, s'engluaient l'un l'autre, verdâtres, jaunâtres, blan-
chàtres, écumeux, se colorant de pâles reflets irisés. Il lui en ram-
[fut an sur le dos de la main.
Le vieux lui annonça :
— Ce seigneur veut louer la maison à partir d'aujourd'hui.
— Dieu le bénisse ! s'écria-t-elle.
h Et, d'un air un peu niais, quoique bénévole, elle s'approcha
de George en le guignant de ses yeux reculés au fond des orbites,
presque éteints.
Elle ajouta :
* — C'est Jésus qui revient sur terre. Dieu te bénisse! Puisses-
h vivre aussi longtemps qu'il y aura du pain et du vin ! Puisses-
ln grandir comme le soleil!
Et elle rentra d'un pas allègre, par cette porte d'où étaient
ortis pour le baptême ses vingt-deux enfans.
Le vieux dit à George :
— Je m'appelle Colas de Cinzio; mais, comme on avait donné
JB0& père le surnom de Sciampagne, tout le monde m'appelle
lias de Sciampagne. Viens voir le jardin.
George suivit le paysan.
— La campagne promet cette année.
Le vieux, marchant devant, louait les plantations, et, par une
pMtade d'agriculteur vieilli au milieu des choses de la terre, il
jeait des pronostics. Son jardin était luxuriant et semblait en-
dans sa clôture tous les dons de l'abondance. Les orangers
cxxx. — 1895. 7
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98 REVUE DES DEUX MONDES.
versaient des flots de parfums tels que l'atmosphère prenait par
momens une saveur douce et puissante comme celle d'un vin
généreux. Les autres arbres fruitiers n'avaient plus de fleurs, mais
leurs innombrables fruits pendaient aux rameaux nourriciers,
bercés par l'haleine du ciel.
George pensa : « Voici peut-être ce que serait la vie supé-
rieure : une liberté sans limites ; une solitude noble et féconde
qui m'envelopperait de ses plus chaudes émanations; cheminer
parmi les créatures végétales comme on ferait parmi une multi-
tude d'intelligences; en surprendre la pensée occulte et deviner
le sentiment muet qui règne sous les écorces; rendre successive-
ment mon être conforme à chacun de ces êtres et substituer
successivement à mon âme débile et oblique chacune de ces âme&
simples et fortes ; contempler la nature avec une telle continuité
d'attention que je parviendrais à reproduire en ma seule personne
la palpitation harmonieuse de tous les êtres créés; enfin, par une
laborieuse métamorphose idéale , m'identifier à l'arbre robuste
dont les racines absorbent les invisibles fermens souterrains et
dont la cime imite par son agitation la voix de la mer. Ne serait-ce
pas vraiment une vie supérieure? » Au spectacle de l'exubérance
printanière qui transfigurait les lieux d'alentour, il se laissait
surmonter par une sorte d'ivresse panique. Mais la fatale habi-
tude de la contradiction coupa court à ce transport, le ramena à
ses vieilles idées, opposa la réalité à son rêve. « Nous n'avons
aucun contact avec la nature. Nous avons seulement la perception
parfaite des formes extérieures. Il est impossible à l'homme d'en-
trer en communion avec les choses. L'homme a bien le pouvoir
de verser dans les choses toute sa propre substance , mais il ne
reçoit jamais rien en retour. La mer ne lui tiendra jamais un lan-
gage intelligible, la terre ne lui révélera jamais son secret -
L'homme peut bien avoir la sensation que tout son propre sang
circule dans les fibres de l'arbre, mais jamais l'arbre ne lui don-
nera une goutte de sa sève vitale. »
Le vieux paysan borgne disait, en montrant du doigt tel ou
tel prodige de, luxuriance :
— Une étable pleine de fumier fait plus de miracles qu'une
église pleine de saints.
Il disait, en montrant du doigt, au bout du jardin, un champ
de fèves fleuries :
— La fève, c'est l'espionne de l'année.
Le champ avait une ondulation presque imperceptible. Le*
petites feuilles, d'un vert gris, agitaient leurs pointes menues
sous la floraison blanche ou bleuâtre. Chaque fleur ressemblait à
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Ps^
y^jj •
(!^VW^y\:: \r T" / :
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TRIOMPHE DE LA MORT.
v
99
Vte bouche mi-close et portait deux taches, noires comme des
jeux. Chez celles qui n'étaient pas encore bien épanouies, les pé-
tales supérieurs recouvraient un peu les taches, comme des pau-
pières pâles sur des pupilles qui guigneraient de côté. Le fris-
sonnement de toutes ces fleurs œillées et lippues avait une
étrange expression animale, attractive, et indescriptible.
George pensa : « Gomme Hippolyte sera heureuse ici ! Elle
a on goût délicat et passionné pour toutes les beautés humbles
de la terre. Je me rappelle ses petits cris d'admiration et de
plaisir en découvrant une plante de forme ignorée, une fleur
nouvelle, une feuille, une baie, un insecte bizarre, une ombre, un
wflet. » Il se la représenta, élancée et agile, dans de gracieuses
attitudes, parmi la verdure. Et une angoisse subite le bouleversa,
l'angoisse de la reprendre, de la reconquérir toute, de se faire
aimer d'elle immensément, de lui donner à chaque seconde une
joie nouvelle. « Ses yeux seront toujours pleins de moi. Tous ses
lins resteront fermés aux sensations qui ne lui viendraient pas
de moi. Mes paroles lui sembleront plus délicieuses que tout autre
*n. »Tout à coup, le pouvoir de l'amour lui parut illimité. Sa
tie interne prit une accélération vertigineuse.
En montant l'escalier de l'ermitage, il crut que son cœur
«romprait sous le heurt de l'anxiété croissante. Arrivé à la
feggia, il embrassa le paysage d'un regard enivré. Dans son agi-
prof onde, il crut sentir qu'en cette minute le soleil
it vraiment au fond de son cœur.
La mer, émue d'un frisson égal et continu, reflétant le bonheur
dans le ciel, semblait réfracter ce bonheur en myriades de
inextinguibles. A travers le cristal de l'air, tous les loin-
se dessinaient nettement : la Pointe du Vaste, le mont Gar-
îf les îlesTremiti, à droite ; le Cap du More, la Nicchiola, le cap
le, à gauche. La blanche Ortone ressemblait à une ville
le de la côte de Palestine, toute en lignes parallèles, flam-
i et découpée dans l'azur sans les minarets. Cette chaîne de
ontoires et de golfes en demi-lune suggérait l'image d'une
i d'offrandes, parce que chaque anse présentait un trésor
1. Les genêts étendaient leur manteau d'or sur toute la côte.
ehaque buisson montait un nuage dense d'effluves, comme
encensoir. L'air respiré était aussi délicieux qu'une gorgée
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100 REVUE DES DEUX MONDES.
III
Pendant les premiers jours, George donna tous ses soins à la
petite maison qui devait accueillir la Vie Nouvelle dans sa paix
profonde; et pour l'aider dans les préparatifs, il avait Colas de
Sciampagne, qui semblait expert à tous les métiers. Sur une
bande de crépi frais, il écrivit avec une pointe de roseau cette
vieille devise, suggérée par l'illusion: Parva domus, magna quies.
Et il vit un présage favorable jusque dans trois brins de giroflée
semés par le vent entre les interstices sur le devant d'une fenêtre.
Mais, lorsque tout fut prêt et que cette ardeur trompeuse fut tom-
bée, il retrouva au fond de lui-même l'inquiétude, le mécontente-
ment et cette angoisse implacable dont il ignorait la vraie cause;
il sentit confusément que, cette fois encore, son destin l'avait poussé
dans une traverse oblique et périlleuse. Il lui sembla que, d'une
autre maison et d'autres lèvres, venait maintenant jusqu'à lui
une voix de rappel et de reproche. En son âme se ravivait le
déchirement des adieux sans larmes, et pourtant si cruels, où
il avait menti par pudeur en lisant dans les yeux las de sa mère
déçue la question trop triste : « Pour qui m'abandonnes-tu? »
N'était-ce point de cette question muette, du souvenir de cette
rougeur et de ce mensonge, que lui venaient l'inquiétude, le mè-
contentement et l'angoisse, au moment où il entrait dans la Vie
Nouvelle? Et comment faire pour étouffer cette voix? par quelles
ivresses ? I "i
Il n'osait pas répondre. Malgré son trouble profond, il voulait
croire encore à la promesse de celle qui allait venir; il espérait
pouvoir encore attribuer à son amour une haute signification ira
morale. N'avait-il pas une ardente volonté de vivre, de donnerai^
toutes les forces de sa nature un développement rythmique, dej
se sentir complet et harmonieux? L'amour opérerait enfin ce pr<
dige; il retrouverait enfin dans l'amour la plénitude de soi
humanité, déformée et amoindrie par tant de misères. "^*
Avec ces espérances et ces tendances vagues, il tâchait d( -A
tromper son remords; mais ce qui le dominait devant l'image di ^*
cette femme, c'était toujours le désir. En dépit de toutes ses
pirations platoniques, il ne réussissait à voir dans l'amour
l'œuvre de chair; il n'imaginait les jours à venir que comme
succession de voluptés déjà connues. Dans cette solitude béni
en compagnie de cette femme passionnée, quelle vie pourrait
vivre, sinon une vie de paresse et de volupté?
Et toutes les tristesses passées lui revinrent à l'esprit, a
toutes les images douloureuses : la figure défaite de sa mère - *«•*
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TRIOMPHE DB LA MORT. 101
ses yerax gonflés, rougis, brûlés par les larmes ; le sourire doux
et déchirant de Christine; la grosse tête de l'enfant maladif,
toujours penchée sur une poitrine qui n'avait que le souffle ; le 1j
masque cadavérique de la pauvre idiote gourmande... Et les yeux -
las de sa mère demandaient : « Pour gui m'abandonnes-tu ? » a
IV
C'était l'après-midi. George explorait le sentier tortueux qui,
par une succession de montées et de descentes, conduisait vers la
Pointe du Vaste, au bord de la mer. Il regardait devant lui et
autour de lui avec une curiosité toujours en éveil, presque avec
tm effort d'attention, comme s'il eût voulu surprendre quelque
obscure pensée traduite par ces simples apparences, ou se rendre
maître de quelque insaisissable secret.
Dans un pli de la colline qui longeait la mer, l'eau d'un ruis-
seau, dérivée par une sorte de petit aqueduc fait de troncs creux
et soutenu par des arbres morts, traversait le vallon de Tune à
l'autre rive. Il y avait aussi des rigoles amenées dans des tuiles
concaves au terrain fertile où prospéraient les cultures ; et, par-ci
par-là, sur les rigoles miroitantes et murmurantes, de belles
leurs violettes s'inclinaient avec une grâce légère. Toutes ces
tambles choses paraissaient avoir une vie profonde.
? Et le surplus de l'eau courait et dévalait sur la pente vers la
liage sablonneuse, en passant sous un petit pont. A l'ombre de
arche, quelques femmes lavaient du linge, et leurs gestes se
Oyaient reflétés dans l'eau comme dans un miroir mobile. Sur la
lève, le linge étendu au soleil éblouissait de blancheur. Un
mime marchait le long de la voie ferrée, pieds nus, portant à
main ses souliers pendans. Une femme sortait de la maison
t garde-barrière, et, d'un geste rapide, jçtait quelques débris
11 tenus dans un panier. Deux fillettes, chargées de linge, cou-
lent à qui mieux mieux, avec des rires. Une vieille femme sus-
ndait à une perche des écheveaux teints en bleu.
Au delà, sur le talus de terre qui bordait le sentier, de petits
piillages faisaient des taches blanches/ de frêles racines pal-
lient au vent. On distinguait encore les traces de la pioche
& avait entamé le sol fauve. Du haut d'un éboulis pendait une
(iffe de racines mortes, aussi légères que des dépouilles de
ppent.
I Plus loin se dressait une grande ferme, avec une fleur d'argile
i sommet de sa toiture. Un escalier extérieur montait à une
lerie couverte. En haut de cet escalier, deux femmes filaient,
> sous le soleil, leurs quenouilles avaient des resplendisse-
i
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102 REVUE DES DEUX MONDES.
mens d'or. On entendait le cliquetis d'un métier à tisser. Par la
fenêtre, on apercevait une tisseuse et son geste rythmique pour
lancer les navettes. Sur l'aire voisine, un bœuf gris était couché,
de taille énorme, qui secouait les oreilles et la queue, paisible-
ment et sans relâche, pour chasser les mouches. Autour de lui,
des poules grattaient.
Un peu plus loin, un second ruisseau traversait le sentier :
rieur, plissé de vaguelettes, gai, frétillant, limpide.
Un peu plus loin encore, près d'une autre maison, il y avait
un jardin silencieux, plein de lauriers touffus, clos de toutes
parts. Les tiges, minces et droites, se dressaient immobiles, avec
leur couronne de feuillage luisant. Et un de ces lauriers, le plus
robuste, était tout enveloppé par une grande bryone amoureuse
qui triomphait du feuillage austère par la délicatesse de ses
fleurs déneige et par la fraîcheur de son parfum nuptial. Dessous,
la terre paraissait nouvellement remuée. Dans un angle, une
croix noire répandait sur l'enceinte muette cette sorte de tristesse
résignée qui règne dans les cimetières. Au bout de la sente on
apercevait un escalier, mi-partie au soleil et mi-partie à l'ombre,
par où l'on montait à une porte entr'ouverte que protégeaient
deux rameaux d'olivier bénit suspendus à l'architrave rustique.
En bas, sur la dernière marche, un vieillard assis dormait, la
tête nue, le menton sur la poitrine, les mains posées sur les
genoux; et le soleil allait atteindre son front vénérable. D'en
haut, par la porte entr'ouverte, comme pour favoriser ce sommeil
sénile, descendaient le bruit égal d'un berceau balancé et la ca-
dence égale d'une chanson fredonnée.
Toutes ces humbles choses paraissaient avoir une vie profonde.
Hippolyte annonça que, selon sa promesse, elle arriverait à
San-Vito le mardi 20 mai, par le train direct, vers une heure de
l'après-midi.
C'était dans deux jours. George lui écrivit : « Viens, viens! Je
t'attends, et jamais attente n'a été plus furieuse. Chaque minute
qui passe est irrémissiblement perdue pour le bonheur. Viens.
Tout est prêt. Ou plutôt, non, rien n'est prêt, excepté mon désir.
Il faut, mon amie, que tu fasses provision d'une patience et d'une
indulgence inépuisables; car, dans cette solitude sauvage et im-
praticable, toutes les commodités de la vie te manqueront. Oh!
combien impraticable! Figure-toi, mon amie, que de la gare de
San-Vito à l'ermitage il y a bien trois quarts d'heure de chemin ;
et, pour franchir cette distance, le seul moyen est de parcourir
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TRIOMPHE DE LA MORT. 103
à pied le sentier taillé dans le granit, à pic sur la mer. Tu auras
soin de venir avec des chaussures solides et de gigantesques
ombrelles. Quant aux robes, il est inutile d'en apporter beau-
coup : quelques vêtemens gais et résistans pour nos promenades
matinales, cela suffira. N'oublie pas le costume de bain... Cette
lettre est la dernière que je t'écris. Tu l'auras peu d'heures
avant ton départ. Je te l'écris de la bibliothèque, une chambre où
il y a des monceaux de livres que nous ne lirons guère. L'après-
midi est blanche, et la mer y répand sa monotonie sans fin.
L'heure est discrète, langoureuse, propice aux sensualités déli-
cates. Oh! si tu étais avec moi!... Ce soir, je passerai ma se-
conde nuit à l'ermitage, et je la passerai seul. Si tu voyais le lit!
C'est un lit rustique, un monumental autel d'hyménée, large
comme une aire, profond comme le sommeil du juste : Thalamus
thalamorum! Les matelas contiennent la laine de tout un trou-
. peau, la paillasse contient les feuilles de tout un champ de maïs.
Ces choses chastes peuvent-elles avoir le pressentiment de notre
amour?... Adieu, adieu. Comme les heures sont lentes ! Qui pré-
tend donc que le temps a des ailes? Je ne sais ce que je donnerais
pour m'endormir dans cette langueur énervante et pour ne me
réveiller qu'à l'aube de mardi. Mais non, je ne dormirai pas. Moi
aussi, j'ai tué le sommeil... »
VI
Depuis plusieurs jours, les visions voluptueuses l'obsédaient
sans trêve. Les désirs se réveillaient dans sa chair avec une vio-
lence inouïe. C'était assez d'un souffle tiède, d'un parfum, d'un
frôlement, d'un rien pour modifier tout son être, pour lui donner
une langueur, pour lui allumer le visage d'une flamme, pour ac-
célérer les pulsations de ses artères, pour le jeter en un trouble
voisin du délire.
Il portait au plus profond de sa substance les germes hérités
de son père. Lui, être de pensée et de sentiment, il avait dans la
chair la fatale hérédité de cet être brut. Mais, en lui, l'instinct
devenait passion et la sensualité prenait presque des formes mor-
bides. Il en était affligé comme d'une maladie honteuse ; il avait
horreur de ces fièvres qui l'assaillaient à l'improviste, qui le con-
sumaient misérablement, qui le laissaient avili, aride, impuissant
à penser. Il souffrait de certains emportemens comme d'une dé-
gradation. Certains passages subits de brutalité, pareils à des
ouragans sur une culture, lui dévastaient l'esprit, fermaient
toutes les sources intérieures, ouvraient des sillons douloureux
qu'il ne parvenait pas de longtemps à combler.
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101 REVUE DES DEUX MONDES.
À l'aube du grand jour, en se réveillant après quelques heures
d'un demi-sommeil inquiet, il pensa avec un frisson de tous ses
nerfs : « Elle arrive aujourd'hui! Aujourd'hui, dans la lumière
d'aujourd'hui, mes yeux la verront! Je la tiendrai entre mes
bras. Il me semble presque que ce sera la première possession ; il
me semble aussi que j'en pourrais mourir. » La vision qu'il évo-
quait lui donna un heurt si rude qu'il eut le corps traversé du
haut en bas par un sursaut semblable à celui que cause une dé-
charge électrique. En lui survenait le terrible phénomène phy-
sique contre la tyrannie duquel il était sans défense. Sa conscience
tombait toute sous l'empire absolu du désir. Une fois encore la
luxure héréditaire éclatait avec une invincible furie chez cet
amant délicat qui se plaisait à appeler sœur son aimée et qui
avait soif de communions spirituelles. Il évoqua en esprit la
beauté de sa maîtresse ; et chaque contour, vu à travers la flamme,
prenait pour lui une splendeur radieuse, chimérique, presque sur-
humaine. Il évoqua la grâce de sa maîtresse; et chaque attitude
prenait une fascination voluptueuse d'une inconcevable intensité.
En elle, tout était lumière, parfum, et rythme.
Cette admirable créature, il la possédait, lui, lui seul... Mais,
spontanément, comme la fumée monte d'un feu impur, une pen-
sée de jalousie se dégagea de son désir. Pour dissiper le trouble
qu'il sentait croître, il sauta du lit.
A la fenêtre, dans l'aube, les rameaux d'olivier avaient une
imperceptible ondulation, pâles, entre gris et blanc. Sur la mono-
tonie sourde de la mer, les moineaux jetaient leur gazouillement
encore discret. Dans une é table, un agneau poussait un bêlement
timide.
Il sortit sur la loggia, réconforté par la vertu tonique du
bain, et but à longues gorgées l'air matinal chargé d'effluves
savoureux. Ses poumons se dilatèrent; ses pensées prirent leur
essor, agiles, marquées toutes à l'image de la femme attendue;
un ressentiment de jeunesse lui fit palpiter le cœur.
Devant lui, c'était la nativité du soleil, pure, simple, sans
apparat de nuages, sans mystère. Sur la mer argentée montait
une face vermeille, au contour net, presque tranchant, comme
celui d'un disque de métal qui sort de la forge.
Colas de Sciampagne, qui était occupé à nettoyer la cour, lui
cria:
— Aujourd'hui c'est grande fête. La dame arrive. Le blé épie
sans attendre l'Ascension.
George sourit au mot courtois du vieillard et demanda :
— Vous avez pensé aux femmes, pour cueillir les fleurs de
genêt? Il faut joncher tout le chemin.
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jf-Mf^T*
TRIOMPHE DE LA MORT. 105;
Le vieux fit un geste d'impatience , comme pour dire qu'il
n'avait pas besoin d'avertissement.
— J'en ai fait venir cinq !
Et en les nommant, il indiquait les lieux où habitaient ces
jeunes filles :
— La fille de la Singesse, la fille de l'Ogre, Favette, Splen-
deur, la fille du Garbin.
Ces noms entendus causèrent à George une allégresse sou-
daine. Il lui sembla que tous les esprits printaniers entraient dans
son cœur, qu'un flot de fraîche poésie l'inondait. Ces vierges ne
sortaient-elles pas d'un conte de fée pour joncher la route sous
les pas de la Belle Romaine?
Il s'abandonna aux jouissances anxieuses de l'attente. Il des-
cendit ; il s'enquit :
— Où font-elles leur récolte de genêts?
— Là-haut, répondit Colas de Sciampagne en indiquant le
tertre; là-haut, à la Chesnaie. Leur chant te servira de guide.
En effet, par intervalles, un chant féminin venait du coteau.
George s'engagea sur la pente à la recherche des chanteuses. Le
fetit chemin tortueux serpentait dans un taillis de jeunes chênes.
A un certain endroit, il se divisait en quantité de sentes dont on
n'apercevait pas la fin ; et les étroites coulisses creusées entre les
fourrés, traversées par d'innombrables racines à fleur de terre,
tonnaient une sorte de labyrinthe montagneux où les moineaux
r)uill aient, où les merles sifflaient. George, sur la double trace
chant et du parfum, ne s'égarait pas. Il trouva le champ des
C'était un plateau où les genêts avaient une floraison si drue
Içi'elle offrait aux yeux l'uniformité d'un vaste manteau jaune,
Ittmleur de soufre, resplendissant. Les cinq jouvencelles cueillaient
i branches fleuries pour emplir leurs paniers et chantaient. Elles
citaient à pleine voix, sur un accord parfait de tierce et de
aie. Lorsqu'elles arrivaient au refrain, elles redressaient leur
de dessus le buisson pour permettre à la note de jaillir
libre de leur poitrine dégagée; et elles tenaient la note
emps, longtemps, en se regardant dans les yeux, en tendant
at elles leurs mains pleines de fleurs.
A l'aspect de l'étranger elles s'interrompirent, se penchèrent
les buissons. Des rires mal réprimés coururent sur le tapis
George interrogea :
— Qui de vous se nomme Favette?
Une jeune fille, brune comme une olive, se releva pour
ondre, étonnée, presque peureuse.
— C'est moi, seigneur.
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
— N'es-tu point la meilleure chanteuse de San-Vito?
— Non, seigneur. Ce n'est pas vrai.
— C'est vrai, c'est vrai ! s'écrièrent toutes ses compagnes.
Fais-la chanter, seigneur.
— Non, seigneur. Je ne sais pas chanter.
Elle s'en défendait, riant, le feu au visage ; et, tandis que ses
compagnes insistaient, elle tordait son tablier. Elle était de petite
taille, mais elle avait les formes bien prises, la poitrine large et
florissante, développée par les chansons. Elle avait les cheveux
frisés, les sourcils épais, le nez aquilin, un port de tête un peu
sauvage.
Après quelques refus, elle consentit. Ses compagnes, s enla-
çant par les bras, l'emprisonnèrent dans leur cercle. Elles émer-
geaient des touffes fleuries à partir de la taille, dans le bourdon-
nement des abeilles diligentes.
Favette commença, d'abord sans assurance; puis, de note en
note, sa voix se raffermit. C'était une voix limpide, fluide, cris-
talline comme une source. Elle chantait un distique, et ses com-
pagnes reprenaient le refrain en chœur. Elles prolongeaient les
notes finales à l'unisson, les bouches rapprochées pour ne faire
qu'un flot vocal; et ce flot ondulait dans la lumière, avec la len-
teur des cadences liturgiques.
Favette chantait :
Toutes les fontaines se sont séchées.
Mon pauvre amour meurt de soif.
Tromme lari, lira...
Vive l'Amour!
Amour, j'ai soif, oh! j'ai soif.
Où est l'eau que tu m'apportes?
Tromme lari, lira...
Vive l'Amour !
Je t'apporte une jatte d'argile
Suspendue à une chaîne d'or.
Tromme lari, lira...
Vive l'Amour!
Et les compagnes répétaient :
Vive l'Amour!
Cette salutation de mai à l'amour, jaillissant de ces poitrines
qui peut-être ne le connaissaient pas encore, qui peut-être n'en de-
vaient connaître jamais la véritable tristesse, résonna aux oreilles
de George comme un augure. Les filles, les fleurs, le bois, la mer,
toutes ces choses libres et inconscientes qui respiraient autour de
lui la volupté de la vie, tout cela lui caressait la surface de l'âme,
étouffait, endormait en lui le sentiment habituel qu'il avait de son
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TRIOMPHE DE LA MORT. 107
être propre, lui donnait la sensation grandissante, harmonieuse
et rythmique d'une faculté nouvelle qui se serait développée peu
à peu dans l'intimité de sa substance et qui se révélerait à lui
d'une manière très vague, comme dans une sorte de vision con-
fuse d'un secret divin. Ce fut un enchantement fugitif, un état
de conscience si exceptionnel et si incompréhensible qu'il ne put
pas même en retenir le fantôme.
Les chanteuses lui montrèrent les corbeilles combles : un
monceau de fleurs humides de rosée. Favette demanda :
— Cela suffit?
— Non, non, cela ne suffit point. Cueillez toujours. Il faut
joncher la route depuis le trabocco jusqu'à la maison. Il faut
recouvrir l'escalier, la loggia...
— Et pour l'Ascension? Tu ne veux donc pas laisser une seule
fleur à Jésus?
Vil
Elle était arrivée. Elle avait passé sur les fleurs, comme la
Madone qui va faire le miracle ; elle avait passé sur un tapis de
fleurs. Enfin elle était arrivée ! enfin elle avait franchi le seuil !
Et maintenant, lasse, heureuse, elle offrait aux lèvres de son
amant un visage tout baigné de larmes, sans parler, avec un
geste d'ineffable abandon. Lasse, heureuse, elle pleurait et sou-
riait sous les baisers sans nombre de son adoré. Qu'importaient
les souvenirs du temps oii il n'était pas? Qu'importaient les mi-
sères, les chagrins, les inquiétudes, les luttes navrantes contre
'es inexorables brutalités de la vie? Qu'importaient tous les dé-
couragemens et toutes les désespérances, en comparaison de cette
douceur suprême? Elle vivait, elle respirait entre les bras de son
aniant; elle se sentait infiniment aimée. Tout le reste se dissi-
pait, rentrait dans le néant, semblait n'avoir existé jamais.
— 0 Hippolyte, Hippolyte! ô mon àme! combien, combien
je te désirais! Et te voici ! Et maintenant, tu seras de longs jours,
de longs jours sans me quitter, n'est-ce pas? Avant de me quitter,
tu me feras mourir ! . . .
Et il la baisait sur la bouche, sur les joues, sur le cou, sur
'es yeux, insatiable, pris d'un frissonnement profond chaque fois
qu'il rencontrait une larme. Ces pleurs, ce sourire, cette expres-
sion de félicité sur ce visage abattu par la fatigue, la pensée que
cette femme n'avait pas hésité une seconde à consentir, la pensée
qu'elle était venue vers lui de très loin et qu'après un voyage exté-
nuant elle pleurait sous ses baisers sans pouvoir dire un mot
parce qu'elle avait le cœur trop plein, toutes ces choses passion-
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108 REVUE DES DEUX MONDES.
nées et sua* js affinaient ses sensations, enlevaient à son désir
l'impureté, lui donnaient une émotion d'amour presque chaste,
lui exaltaient l'âme.
Il dit, en ôtant la longue épingle qui attachait le chapeau
et le voile :
— Comme tu dois être fatiguée, ma pauvre Hippolyte! Tu es
pâle, pâle!
Elle avait le voile relevé sur le front ; elle avait encore son
manteau de voyage et ses gants. Ilôta le voile et le chapeau, d'un
geste qui lui était familier. La belle tête brune apparut, libre,
avec cette coiffure simple qui faisait des cheveux une sorte de
casque adhérent, sans altérer la ligne svelte et élégante de l'occi-
put, sans rien cacher de la nuque.
Elle portait une gorgerette de dentelle blanche et un petit
ruban de velours noir qui tranchait avec une violence exquise
sur la pâleur de la peau. L'ouverture du manteau laissait voir la
robe de drap aux fines rayures blanches et noires, fondues en un
ton gris : la robe d'Albano, mémorable. Elle répandait un faible
parfum de violettes, le parfum connu.
Hippolyte se détacha et dit :
— Maintenant, je te laisse : où est... ma chambre? Oh!
George, comme nous serons bien ici !
Elle promenait les regards autour d'elle, souriante. Elle fit
quelques pas vers le seuil, se pencha pour ramasser une poignée
de genêts, en aspira le parfum avec une volupté visible. Elle se
sentait encore tout émue et comme enivrée de cet hommage sou-
verain, de cette fraîche gloire que George avait répandue sur
sa route. Ne rêvait-elle pas? Était-ce elle-même , était-ce vrai-
ment Hippolyte Sanzio qui, dans ce lieu inconnu, dans ce pay-
sage magique, se trouvait entourée et glorifiée par toute cette
poésie?
Soudain, avec de nouvelles larmes dans les yeux, elle jeta les
bras au cou de son amant et dit :
— Comme je te suis reconnaissante !
Cette poésie lui enivrait le cœur. Elle se sentait soulever au-
dessus de son humble existence, par l'idéale apothéose dont l'en-
veloppait son amant ; elle se sentait vivre d'une autre vie, d'une
vie supérieure, qui par momens lui donnait à l'âme cette sorte de
suffocation que le vent du large provoque dans une poitrine habi-
tuée à respirer un air appauvri.
— Comme je suis fièrede t'appartenir ! Tu es mon orgueil. Une
seule minute passée près de toi suffit pour que je me sente une
autre femme, absolument autre. Tu me communiques tout à coup
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TRIOMPHE DE LA MORT. 109
un autre sang et un autre esprit. Je ne suis plus Hippolyte, FHip-
polyte d'hier : donne-moi un nom nouveau.
Il Tappela :
— Ame !
Et ils s'étreignirent, ils s'embrassèrent avec violence, comme
s'ils eussent voulu arracher et déraciner les baisers qui s'épa-
nouissaient sur leurs lèvres. Puis Hippolyte se détacha et répéta :
— Maintenant, je te laisse. Où est ma chambre? Voyons...
George lui passa un bras autour de la taille et la conduisit
dans la chambre à coucher. Elle eut un cri d'admiration lorsqu'elle
aperçut le Thalamus thalamorum drapé dans une large courte-
pointe de damas jaune.
— Mais nous allons nous y perdre...
Et elle riait en faisant le tour du monument.
— Le plus difficile, ce sera d'y monter.
— Tu poseras d'abord le pied sur mon genou, selon l'antique
usage du pays.
— Que de saints! s'exclama-t-elle en regardant sur la paroi,
au chevet du lit, la longue file des images sacrées.
Tous deux avaient peine à trouver les mots ; ils avaient tous
deux la voix un peu altérée ; ils tremblaient tous deux, remués
d'un irrésistible désir, presque défaillans à la pensée de la volupté
prochaine.
On entendit quelqu'un frapper à la porte de l'escalier. George
sortit dans la loggia. C'était Hélène, la fille de Candie ; elle venait
avertir que le déjeuner était prêt.
— Que veux-tu faire ? dit George en se tournant vers Hippo-
lyte, irrésolu, presque convulsé.
— Vraiment, George, je n'ai pas le moindre appétit. Je man-
gerai ce soir, si tu permets...
George dit, d'une voix angoissée :
— Viens dans ta chambre. Tout y est préparé pour ton bain.
Viens!
Et il la conduisit dans une pièce qu'il avait tapissée entière-
ment avec de larges nattes rustiques.
— Tu vois, tes malles et tes cartons sont déjà ici. Au revoir,
Fais vite. Pense que je t'attends. Chaque minute de retard sera
une torture de plus. Penses-y...
11 la laissa seule. Au bout de quelques instans, il perçut le
clapotement de l'eau qui ruisselait de l'énorme éponge et qui
retombait dans la baignoire. Il connaissait bien la fraîcheur
glacée de cette eau de source, et il imaginait les tressaillemens
du corps d'Hippolyte, de ce corps long et flexible, sous l'ondée
rafraîchissante. Alors il ne lui resta plus dans l'esprit que des
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110 REVUE DES DEUX MONDES.
pensées de flamme. Autour de lui, tout disparut... Et, lorsque
le clapotement prit fin, il fut saisi d'un tremblement si fort, qu'il
se mita claquer des dents, comme dans le frisson d'une fièvre
mortelle.
VIII
Plus fatiguée maintenant, presque expirante, Hippolyte se
laissait gagner peu à peu par le sommeil. Peu à peu, sur sa
bouche, le sourire devint inconscient, s'effaça. Ses lèvres se rap-
prochèrent une seconde; puis avec une infinie lenteur, elles se
rouvrirent et, au fond, luit une blancheur de jasmin. De nou-
veau, ses lèvres se rapprochèrent une seconde; et de nouveau,
lentement, lentement, elles s'épanouirent : au fond luit encore la
blancheur humectée.
George la regardait. Il la voyait si belle, si belle ! belle de la
môme beauté qu'il lui avait vue la première fois, dans l'oratoire
mystérieux, devant l'orchestre du philosophe Alexandre Memmi,
parmi le parfum évaporé de l'encens et des violettes. Elle était
pâle, pâle, comme ce jour-là.
Elle était pâle, mais de cette pâleur singulière que George
n'avait jamais retrouvée chez aucune autre femme : d'une pâleur
presque mortelle, d'une pâleur profonde et mate qui, lorsqu'elle
s'emplissait d'ombre, tirait un peu vers la lividité. Une ombre
longue était dessinée au haut des joues par les cils; une ombre
masculine, à peine visible, voilait la lèvre supérieure. La bouche,
grande, avait une ligne sinueuse, très molle et pourtant triste r
qui, dans le silence absolu, prenait une expression intense.
George pensait : « Comme sa beauté se spiritualise dans la
maladie et dans la langueur! Lassée comme elle l'est, elle me
plaît davantage. Je reconnais la femme inconnue qui passa devant
moi en cette soirée de février : la femme gui n'avait plus une
goutte de sang. Je crois que, morte, elle atteindra la suprême
expression de sa beauté... Morte!... Et si elle venait à mourir?
Elle deviendrait alors un objet pour la pensée, une idéalité pure.
Je l'aimerais par delà la vie, sans inquiétude jalouse, avec une
douleur pacifiée et toujours égale. »
Il se souvint qu'en quelques autres circonstances il avait déjà
imaginé la beauté d'Hippolyte dans la paix de la mort. — Oh ! le
jour des roses! De grandes gerbes de roses blanches languissaient
dans les vases : en juin, au début de leurs amours. Elle s'était
assoupie sur le divan, immobile, presque sans haleine. Et il
l'avait longuement contemplée; puis il avait eu la fantaisie sou-
daine de la couvrir de roses, doucement, doucement, pour ne pas
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TRIOMPHE DE LA MORT. 111
réveiller; il lui avait arrangé des roses dans les cheveux. Mais,
ainsi fleurie et enguirlandée, elle lui avait paru être un corps sans
âme, un cadavre. Cette apparence l'avait rempli d'effroi; il l'avait
secouée pour la réveiller; mais elle était restée inerte, paralysée
par une de ces syncopes auxquelles elle était sujette, en ce temps-
là. Oh ! quelle terreur, quelle angoisse, jusqu'à ce qu'elle eût re-
couvré ses sens ! et aussi quel enthousiasme pour la beauté sou-
veraine de ce visage qu'ennoblissait extraordinairement ce reflet
de mort ! — Cet épisode lui revint à la mémoire ; mais , tandis
qu'il s'attardait à d'étranges pensées, il fut pris d'un mouvement
subit de remords et de pitié. Il se pencha pour baiser le front de
la dormeuse, qui ne s'aperçut point de ce baiser. Alors il eut
grand' peine à se retenir de l'embrasser plus fort, pour qu'elle per-
çût la caresse et y répondit. Et alors il sentit toute la vanité d'une
•caresse qui ne serait point pour l'objet aimé une rapide commu-
nication de joie ; il sentit toute la vanité d'un amour qui ne serait
point une correspondance continuelle et immédiate de sensations
aiguës. Alors il comprit l'impossibilité de s'enivrer sans qu'une
ivresse également intense répondit à son ivresse.
«•••a •■■.•••••••«•••••
Sa pensée tortueuse le ramena à la contemplation tranquille
de la beauté et de la possession, puis à l'examen de son état nou-
veau. — A partir de ce jour de mai, une vie nouvelle commen-
tait donc pour lui.
Pendant une minute, il tendit l'oreille et l'esprit, pour ne rien
perdre de la grande paix d'alentour. On n'entendait que la lente
monotonie de la mer calme dans un silence propice. Aux vitres de
la fenêtre, les branches d'olivier ondulaient imperceptiblement
argentées par le soleil, balançant des ombres légères sur la blan-
cheur des rideaux. Par intervalles arrivaient quelques voix hu-
maines, rares et inintelligibles.
Après cette perception de la paix environnante, il se remit à
contempler l'adorée. Une harmonie manifeste existait entre la
respiration de la femme et la respiration de la mer; et la con-
cordance des deux rythmes donnait un charme de plus à la
dormeuse.
Elle reposait sur le flanc droit, dans une gracieuse attitude.
Ses formes étaient souples et longues, un peu trop longues peut-
être, mais d'une serpentine élégance.
• •■•••••••••••••••••-•
Mais la singularité la plus précieuse de ce corps, était, aux
yeux de George, le coloris. La peau avait un coloris indescrip-
tible, très rare, très différent du coloris ordinaire des femmes
brunes. La comparaison d'un albâtre que dorerait une flamme
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112 REVUE DES DEUX MONDES.
intérieure n'arrivait pas à rendre cette finesse divine. On aurait
dit qu'une diffusion d'or et d'ambre impalpables enrichissait les
tissus en les diaprant d'une variété de pâleurs aussi harmonieuse
qu'une musique
George repensa au mot d'Othello : « Je préférerais être .un
crapaud et me nourrir des miasmes d'un antre ténébreux, plu-
tôt que de laisser à l'usage d'autrui un seul point de la créature
que j'aime! »
Dans son sommeil, Hippolyte fit un mouvement, avec un air
de vague souffrance qui disparut aussitôt. Elle renversa la tête en
arrière sur l'oreiller, ce qui montra sa gorge tendue où se dessi-
nait le léger réseau des artères. Elle avait la mâchoire inférieure
un peu forte, le menton un peu long de profil, les narines larges.
Dans le raccourci, les défauts de cette tête s'accentuèrent; mais
ils ne déplurent pas à George, parce qu'il lui aurait été impos-
sible d'imaginer qu'on les corrigeât sans ôter à la physionomie
un élément de vivante expression. L'expression, — cette chose im-
matérielle qui sïrradie dans la matière, cette force changeante
et non mesurable qui envahit le masque corporel et le transfi-
gure, cette âme externe significative qui superpose à la réalité
précise des lignes une beauté symbolique d'un ordre beaucoup
plus élevé et plus complexe — l'expression était le grand charme
d'Hippolyte Sanzio, parce qu'elle offrait au penseur passionné un
motif continuel d'émotions et de rêves.
Hippolyte s'était mariée au printemps qui avait précédé celui
de leur amour. Quelques semaines après les noces, elle avait com-
mencé à souffrir d'une maladie lente et cruelle, qui l'avait clouée
au lit et tenue pendant de longs jours entre la vie et la mort.
Mais, par bonheur, cette maladie lui avait épargné tout nouveau
contact avec l'homme odieux qui s'était emparé d'elle comme
d'une proie inerte. Au sortir de sa longue convalescence, elle
était entrée dans la passion comme dans un rêve; subitement,
aveuglément, éperdument, elle s'était abandonnée au jeune
homme inconnu dont la voix étrange et douce lui avait adressé
des paroles jamais entendues. Et elle n'avait pas menti en lui di-
sant : « Tu me prends vierge : je ne connais aucune volupté. »
Tous les épisodes de ce début d'amour revinrent à la mé-
moire de George, un à un, très nets. Il reconstitua en pensée les
sentimens extraordinaires et les sensations extraordinaires de
ce temps-là. C'était le 2 avril qu'Hippolyte l'avait connu à l'ora-
toire, et c'était le 10 avril qu'elle avait consenti avenir chez lui.
Oh ! le jour inoubliable !
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TRIOMPHE DE LA MORT. 113
Depuis lors, quel changement profond chez cette femme!
Quelque chose de nouveau, d'indéfinissable, mais de réel, lui était
venu dans la voix, dans le geste, dans le regard, dans le moindre
accent, dans le moindre mouvement, dans les moindres signes
sensibles. George avait assisté au plus enivrant spectacle que
puisse rêver un amant intellectuel. Il avait vu la femme aimée se
métamorphoser à son image, lui emprunter ses pensées, ses juge-
mens, ses goûts, ses dédains, ses prédilections, ses mélancolies,
tout ce qui donne à un esprit une empreinte spéciale, un carac-
tère. En parlant, Hippolyte employait les tournures qu'il préférait,
prononçait certaines paroles avec l'inflexion qui lui était parti-
culière. En écrivant, elle imitait jusqu'à son écriture. Jamais
l'influence d'un être sur un autre n'avait été si rapide et si forte.
Hippolyte avait mérité la devise que George lui avait donnée :
gravis dum suavis. Mais la créature grave et suave, celle à qui il
avait su inculquer avec tant d'art le mépris de la vie vulgaire,
parmi quels contacts humilians avait-elle passé les heures loin-
taines?
George repensa aux angoisses de jadis, lorsqu'il la voyait s'éloi-
gner, rentrer sous le toit conjugal, dans la maison d'un homme
dont il ignorait tout, dans un monde dont il ignorait tout, dans
les platitudes et les mesquineries de la vie bourgeoise où elle était
née et où elle avait grandi comme une plante rare dans un potager.
Ne lui avait-elle jamais rien caché, en ce temps-là? ne lui avait-
elle jamais fait de mensonge? avait-elle toujours pu se sous-
traire au désir de son mari sous le prétexte que «a guérison n'était
pas complète encore? Toujours?
George se rappela l'horrible douleur éprouvée un jour qu'elle
était venue en retard, haletante, les joues plus colorées et plus
chaudes que d'habitude, avec, dans les cheveux, une odeur persis-
tante de tabac, cette mauvaise odeur dont s'imprègne celui qui
reste longtemps dans une chambre où il y a beaucoup de fumeurs.
Elle lui avait dit : « Pardonne-moi si j'ai tardé, mais j'avais à,
déjeuner quelques amis de mon mari qui m'ont retenue jusqu'à
présent. » Et ces paroles lui avaient suggéré la vision d'une table
grossière autour de laquelle des rustres étalaient leur brutalité.
George se rappelait mille petits faits semblables, et une infinité
d' autres souffrances cruelles, et aussi des souffrances récentes qui
se rapportaient à la nouvelle situation d'Hippolyte, à son séjour
chez sa mère, dans une maison non moins inconnue et non moins
suspecte. « Enfin la voici maintenant avec moi! Chaque jour, à
Routes les minutes, sans interruption, je la verrai, je jouirai d'elle,
je saurai l'occuper continuellement de moi, de mes pensées, de
mes rêves, de mes tristesses. Je lui consacrerai tous mes instans,
tome cxxx. — 1895. 8
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114 REVUE DBS DEUX MONDES.
sans intermittence; j'imaginerai mille façons neuves de lui plaire,
de la troubler, de l'attrister, de l'exalter ; je la pénétrerai si bien
de moi qu'elle finira par me croire un élément essentiel de sa
propre vie. »
Il se pencha vers elle, doucement; il lui posa doucement un
baiser sur l'épaule, à l'attache du bras. En regardant de très près
dormir cette créature délicate et compliquée que le sommeil en-
veloppait d'un mystère, cette étrange créature qui, par tous les
pores, semblait irradier vers lui quelque occulte fascination d'une
incroyable intensité, il remarqua encore une fois au fond de lui-
même un vague mouvement instinctif de terreur.
De nouveau Hippolyte changea d'attitude, sans s'éveiller,
mais avec une plainte faible. Elle s'étendit sur le dos. Une sueur
légère lui mettait de la moiteur aux tempes ; de sa bouche mi-
close la respiration sortait plus rapide, un peu irrégulière; ses
sourcils avaient par momens une contraction. Elle rêvait. — Que
rêvait-elle?
George, envahi par une inquiétude, qui s'accrut bientôt jus-
qu'au trouble affolé, se mit à épier sur ce visage les moindres
indices, dans l'espoir d'y surprendre quelque signe révélateur. —
Révélateur de quoi ? — Il était incapable de réfléchir, incapable
de réprimer l'émeute furieuse de terreurs, de doutes et de soup-
çons.
Dans son sommeil, Hippolyte eut un sursaut : tout son corps
se tordit comme sous la violence d'un incube; elle se renversa
sur le .côté vers George'; elle gémit et cria : « Non ! non ! » Puis
elle eut deux ou trois halenées aussi fortes que des sanglots, et
elle sursauta encore.
En proie à une anxiété folle, George la regardait fixement,
l'oreille tendue, avec la peur d'autres paroles, un nom peut-être,
un nom d'homme! Il attendait, dans une incertitude horrible,
comme s'il avait eu sur la tête la menace d'un coup de foudre qui
aurait pu l'anéantir en une seconde.
Hippolyte s'éveilla; elle le vit confusément, sans se rendre
compte, ensommeillée; elle se serra contre lui d'un mouvement
presque inconscient.
— A quoi rêvais-tu? lui demanda-t-il d'une voix altérée, où
semblaient se répercuter les battemens de son cœur.
— Je ne sais pas, répondit-elle, alanguie, noyée encore de
sommeil, en appuyant sa joue sur la poitrine de son amant. Je
ne me rappelle plus...
Elle se rendormait.
Mais, sous la tendre pression de cette joue, George resta im-
mobile, avec une sourde rancune au fond de l'âme. Il se sentait
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TRIOMPHE DE LA MORT. 115
étranger à elle, isolé d'elle, inutilement curieux. Tous ses souve-
nirs amers lui revinrent en tumulte. Il revécut en un seul instant
9es misères de deux années. Il ne pouvait rien opposer aux doutes
immenses qui lui écrasaient l'âme et qui lui faisaient paraître la
tête de son aimée aussi lourde qu'une roche.
Tout à coup, Hippolyte eut encore un sursaut, se lamenta, se
tordit, et cria de nouveau. Et elle ouvrit les yeux effarée, gémis-
sante.
— Oh, mon Dieu !
— Qu'as-tu? A quoi rêvais-tu?
— Je ne sais pas...
Elle avait sur le visage des contractions convulsives. Elle
reprit :
— Tu pesais donc sur moi? Il me semblait que tu me heur-
tais, que tu me faisais mal.
Visiblement, elle souffrait.
— Oh, mon Dieu! Encore mes douleurs...
Depuis sa maladie, elle avait parfois de très courts accès,
des spasmes aussitôt dissipés, mais dont le passage lui arrachait
un gémissement ou un cri.
Elle se retourna vers George, lui fixa dans les prunelles un
regard pénétrant, y surprit les vestiges de la tempête. Et, sur un
ton de caresse grondeuse, elle répéta :
— Tu me faisais tant de mal !
IX
Comme l'air était d'une tiédeur presque estivale, George
proposa :
— Veux- tu que nous dînions dehors?
Hippolyte approuva. Ils descendirent.
Dans l'escalier ils se prirent par la main. Et ils posaient le
; jied de marche en marche avec lenteur, s'arrêtaient pour regar-
Mbr les fleurs foulées, se tournaient en même temps l'un vers
Iftotre comme s'ils se fussent vus pour la première fois. Ils se
pouvaient l'un à l'autre les yeux plus larges, plus profonds, comme
|phis lointains et cerclés d'une ombre presque surnaturelle. Ils
[«souriaient sans rien dire, dominés tous deux par le charme de
f âtte indéfinissable sensation qui semblait disperser dans le vague
lit l'espace la substance de leur être devenu fluide comme une
fUpeur. Ils s'acheminèrent vers le parapet et s'arrêtèrent pour
1er, pour écouter la mer.
2e qu'ils voyaient était insolite, extraordinairement grand,
t illuminé pourtant d'une lumière intime et comme d'une ir-
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116 REVUE DES DEUX MONDES.
radiation de leurs cœurs. Ce qu'ils entendaient «Hait insolite, ex-
traordinairement haut, mais recueilli pourtant comme un secret
révélé à eux seuls.
Une seconde, aussitôt enfuie! Ils furent rappelés à eux-mêmes
non par un souffle du vent, ni par le bruit d'une vague, ni par un
mugissement, ni par un aboi, ni par une voix humaine, mais par
l'anxiété même qui montait de leur joie trop forte. Une seconde
aussitôt enfuie, irrévocable! Et tous deux recommencèrent à sen-
tir que la vie coulait, que le temps fuyait, que les choses redeve-
naient étrangères, que leur âme redevenait anxieuse et leur amour
imparfait. Cette seconde d'oubli suprême, cette seconde unique,
était passée pour toujours.
Hippolyte,émue par la solennité de la solitude, oppressée d'un
vague effroi en présence de ces vastes eaux, sous ce ciel désert
qui du zénith à l'horizon pâlissait par dégradations lentes, mur-
mura :
— Comme c'est loin !
Il semblait maintenant à tous deux que le point de l'espace où
ils respiraient fût infiniment éloigné des lieux connus, très à
l'écart, isolé, ignoré, inaccessible, presque hors du monde. Alors
qu'ils voyaient réalisé le vœu de leurs cœurs, ils éprouvaient tous
deux la même épouvante intime, comme s'ils eussent pressenti
leur impuissance à soutenir la plénitude de la vie nouvelle. Quel-
ques instans encore, silencieux, debout côte à côte mais désen-
lacés, ils continuèrent à contempler l'Adriatique morne et gla-
ciale, où les vagues grossies faisaient courir leurs mouvantes
crêtes blanches. De temps à autre, une brise fraîche envahissait
la chevelure des acacias dont elle emportait le parfum.
— A quoi penses-tu? demanda George en se secouant, comme
pour s'insurger contre l'importune tristesse qui allait le vaincre.
Il était là, seul avec sa, maîtresse, vivant et libre; et néan-
moins il n'avait pas le cœur satisfait. Il portait donc en lui-même
une inconsolable désespérance?
Comme il sentait de nouveau une séparation entre la créature
silencieuse et lui-même, il la reprit par la main, la regarda dans
les prunelles.
— A quoi penses-tu?
— Je pense à Rimini, répondit Hippolyte en souriant.
Toujours le passé ! Se souvenir des jours d'autrefois en un pareil
moment! Etait-ce la même mer qu'ils avaient devant les yeux, à
travers le même voile d'illusion? Son premier mouvement fut
d'hostilité contre l'évocatrice inconsciente. Puis, comme dans un
éclair, avec un trouble soudain, il vit tous les sommets de son
amour s'illuminer et scintiller dans le passé, prodigieusement.
F.3^"*_;t
TRIOMPHE DE Là MORT. 117
Des choses très lointaines lui revinrent à la mémoire, avec des flots
de musique qui les exaltaient et les transfiguraient. Il revécut en
une seconde les heures les plus lyriques de sa passion, et il les
revécut dans les lieux propices, parmi ces décors somptueux de
la nature et de l'art qui avaient rendu sa joie plus noble et plus
profonde. Pourquoi maintenant, en comparaison de ce passé, la
minute récente se décolorait-elle ? Maintenant, à ses yeux éblouis
par le flamboiement rapide des souvenirs tout se décolorait. Et il
s'aperçut que la diminution progressive de la lumière lui causait
une sorte de malaise corporel indéfinissable, comme si ce phéno-
mène extérieur eût été en correspondance immédiate avec quelque
élément de sa propre vie.
Il chercha une phrase à dire pour ramener Hippolyte à lui,
pour se la rattacher par un lien sensible quelconque, pour se
redonner de la réalité présente le juste sentiment qu'il venait de
perdre. Mais cette recherche lui était pénible ; les idées lui échap-
paient, se dissipaient, le laissaient vide.
Comme il avait entendu un bruit d'assiettes, il demanda :
— As-tu faim?
Cette question, suggérée par le petit fait matériel et pronon-
cée à l'improviste avec une vivacité puérile, fit sourire Hippolyte.
— Oui, un peu, répondit-elle en souriant.
Et ils se retournèrent pour regarder la table préparée sous le
chêne. Dans quelques minutes le dîner serait servi.
— Il faut que tu te contentes de ce qu'il y a, dit George. Une
cuisine très rustique...
— Oh! je me contenterais bien d'herbe...
Et, gatment, elle s'approcha de la table, examina avec curio-
sité la nappe, les couverts, les cristaux, les assiettes, trouva tout
joli, se réjouit comme une enfant à l'aspect des grandes fleurs
qui décoraient la porcelaine blanche et fine.
— Tout me plaît ici, dit-elle.
Elle se pencha sur un grand pain rond, tiède encore sous sa
belle croûte rousse et bombée. Elle en aspira le parfum avec
— Oh ! la bonne odeur !
Et, avec une gourmandise enfantine, elle cassa de ses doigts
le bord croustillant.
— Le bon pain !
Ses dents pures et fortes luisaient dans le pain mordu : le
i de sa bouche sinueuse exprimait vivement le plaisir savouré.
i cet acte, toute sa personne répandait une grâce ingénue et
che, dont George fut séduit et émerveillé comme d'une nou-
Eité inattendue.
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118 KEVUE DES DEUX MONDES. ^"^
— Tiens ! goûte comme c'est bon !
j Et elle lui tendit le morceau de pain sur lequel était im-
? primée la trace humide de la morsure; et elle le lui poussa entre
' les lèvres, riant, lui donnant la contagion sensuelle de son hila-
I rite.
— Tiens !
Il trouva la saveur délicieuse: il s'abandonna à cet enchante-
ment fugitif, il se laissa envelopper par cette séduction qui lui
semblait nouvelle. Un désir fou l'assaillit soudain d'étreindre la
provocatrice, de l'enlever dans ses bras, de l'emporter à la course
comme une proie. Son cœur se gonfla d'une aspiration confuse
vers la force physique, vers la santé puissante, vers une vie de
joie presque sauvage, vers l'amour simple et rude, vers la grande
liberté primordiale. Il éprouva comme un besoin subit de lacérer
la vieille dépouille qui l'oppressait, d'en sortir entièrement renou-
velé, indemne de tous les maux dont il avait souffert, de toutes
les difformités qui avaient gêné son essor. Il eut l'hallucinante
vision d'une existence future qui serait la sienne et dans laquelle,
affranchi de toute habitude funeste, de toute tyrannie étrangère,
de toute erreur mauvaise, il regarderait les choses comme s'il les
eût vues pour la première fois et aurait devant lui toute la face du
Monde à découvert comme une face humaine. Était-il donc impos-
sible que le miracle vînt de cette jeune femme qui, sur la
table de pierre, sous le chêne protecteur, avait rompu le pain
nouveau et l'avait partagé avec lui? Ne pouvait-elle pas commencer
réellement, à partir de ce jour, la Vie Nouvelle? i
Gabriel d'Annunzio.
i
(La quatrième partie au prochain numéro.) \
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jçwi&n ■
VILLÉGIATURE, BAINS DE MER
ET STATIONS THERMALES
Parmi les changemens qui se sont produits dans nos habi-
tudes, depuis le commencement du siècle, l'un des plus inté-
ressans au point de vue social comme à celui de l'hygiène, c'est
le goût de la villégiature, c'est le besoin de s'éloigner des villes
qui s'empare de leurs habitans lorsque arrive la belle saison.
L'émigration estivale est devenue un besoin même pour les
travailleurs, j'allais dire surtout pour ceux-là. Des gens de loisir
li ne savent où traîner leur ennui, il a gagné les hommes de
beur et, la mode aidant, il s'infiltre dans les couches inférieures
la société. Les fonctionnaires les plus modestes des grandes
ministrations, les petits employés, et jusqu'aux concierges de
établissemens hiérarchisés, sollicitent et obtiennent le congé
ssique d'un mois pour aller se refaire et se reposer à la cam-
jne.
On ne connaissait guère autrefois de vacances que dans l'ensei-
gnent et dans la magistrature : aujourd'hui toutes les professions
t relâche pendant les chaleurs de l'été. S'il en est une qui ne
iporte pas le chômage, c'est assurément celle des médecins et
irtant aujourd'hui, dans les grands centres de population, il
i est guère qui ne se permette pas des vacances. Pendant les
s mois de grande chaleur, l'exode est général. C'est en vain
)n chercherait alors à Paris les illustrations de la médecine
le la chirurgie : le service des hôpitaux est fait par des intéri-
res ; il en est de même de la clientèle civile : elle est exercée
les déshérités de la profession. Ils trouvent à ce moment
îploi qui leur fait défaut pendant le cours de Tannée et viennent
ans faire des remplacemens.
Ce ne sont pas seulement les habitans des grandes villes qui
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ifc»
inUpigence suppose, en faisant connaître au pi
niens et les dangers des grandes agglomératioi
ceux qui séjournent trop longtemps dans ce n
ne peuvent que s'en féliciter.
I
L'émigration périodique d'une partie de 1
villes a d'abord les conséquences les plus heui
vue de la santé de leurs habitans et de la salubri
de la décentralisation pratique, c'est une dérivatic
courant si fâcheux qui entraîne les paysans vei
suite duquel la population urbaine s'accroît sans
de la population rurale. Il y a cinquante ans,
paysans pour un citadin : aujourd'hui on en con
Assurément, l'émigration momentanée d'une p
des grands centres n'est qu'un remède bien ins
de choses ; mais il a cependant ses résultats : il (
entre les divers élémens de la population du paj
à se connaître et à s'apprécier ; enfin il répand df
de l'argent et des notions utiles. Ce sont toutefc
qui en retirent le plus grand bénéfice. Après ce
ils rentrent chez eux satisfaits, bien porfans, et ]
avec un nouveau courage, le fardeau de leurs (
tuelles.
Les villes de leur côté bénéficient de cett
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r ^ » . ,- •- ^ , - - . ■ , . -.-^:»
VILLÉGIATURE, BAINS DS MER. 121
0* cette diminution n'est pas la conséquence d'une atténuation
fortuite des maladies infectieuses, car nous avons eu, en 1894,
deux petites épidémies, Tune de fièvre typhoïde , l'autre de variole ;
et les ravages de la phtisie ont augmenté. La diminution a porté
sur les maladies banales, sur les accidens, et ce qui prouve
.que la cause ou l'une des causes en est bien dans l'émigration
estivale, c'est qu'elle s'est produite pendant les quatre mois de vil-
légiature. Malgré l'augmentation annuelle du chiffre de la popu-
lation, la mortalité diminue à Paris dans une proportion régulière
pendant la belle saison, et pendant celle-là seulement.
Le. mouvement d'émigration estivale ne fera que s'accentuer :
d'abord parce qu'il répond à un besoin réel et ensuite parce qu'il
rencontrera des facilités de plus en plus grandes. C'est l'œuvre
des chemins de fer. Il y a cinquante ans, il fallait quatre jours
pour venir de Brest à Paris, et la diligence y apportait chaque jour
seize voyageurs. Il en était ainsi sur les autres routes nationales, et t
les voitures publiques ne pouvaient pas amener à Paris ni par
conséquent en remmener plus de 150 à 200 personnes dans les
vingt-quatre heures. Aujourd'hui les chemins de fer en enlèvent,
pendant les jours de fête, et en ramènent à Paris près de 300000.
Au lieu de passer des journées entières enfermés dans des boites
étroites et pressés les uns contre les autres, les voyageurs sont à
l'aise dans des voitures confortables, et arrivent en quelques heures
à leur destination.
Le réseau des voies ferrées va développant sans cesse sa cir-
culation collatérale; il crée de petites lignes à voie étroite, sur
lesquelles s'embranchent des correspondances d'omnibus et des
courriers qui se rendent dans les plus petites localités. Les sta-
tions à la mode, les plages de bains de mer vont sans cesse aug-
mentant leurs prix et ne laissent pas que d'épouvanter les gens
tranquilles, ceux qui ne quittent point Paris pour se retrouver
au bord de l'Océan ou de la Manche ; mais à côté de ces rendez-
vous de l'élégance et de la richesse, il s'en forme d'autres pour
les fortunes et les goûts modestes, et, de cette façon, tout notre
littoral finira par se peupler à l'époque des chaleurs par les émi-
grans des villes.
C'est ainsi que la Bretagne, jadis si peu connue et si peu hospita-
lière, s'est transformée depuis trente ans, et l'été ses grèves sont tout
étonnées de voir circuler sur leurs sables des femmes élégantes,
des hommes du monde, et des essaims de bicyclettes, qui les tra-
versent comme des vols de goélands.
Les compagnies de chemins de fer s'y prêtent et saisissent
| tons les prétextes possibles pour abaisser momentanément leurs
ppvtb. Trains de plaisir, de bains de mer, de pardons, de pèleri-
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122 REVUE DES DEUX MONDES.
nages, excursions, congrès scientifiques à prix réduit, s'offrent
aux émigrans pour faciliter leur exode, et la villégiature se met peu
à peu à la portée de toutes les bourses. Déjà la municipalité de
Paris, avec une libéralité des plus intelligentes, en a fait profiter
les enfans de ses écoles, en organisant pour eux des voyages sco-
laires qui se sont transformés plus tard en colonies de vacances.
Il y a douze ans qu'elle eut la bonne pensée d'envoyer quel-
ques-uns de ses enfans les plus débiles respirer un peu d'air pur
hors de l'enceinte de Paris, à l'époque où les écoles sont fermées.
Ce bon exemple nous est venu de Suisse. Les récits humo-
ristiques de Tôpffer nous avaient depuis longtemps fait con-
naître les voyages d agrément entrepris, aux frais des familles et
par les soins des chefs d'institution, pour les enfans des classes
riches ; mais l'application de cette excellente mesure aux écoliers
pauvres est due, d'après Uffelmann, au pasteur Bion, de Zurich.
En 1876, à l'aide de fonds qu'il avait recueillis à cet effet, il
envoya, dans les montagnes du voisinage, 64 enfans des deux
sexes accompagnés de leurs maîtres et de leurs institutrices. Le
résultat fut si remarquable que, l'année suivante, 94 écoliers
furent appelés à jouir de la même faveur. L'exemple de Zurich
fut suivi par les grandes villes d'Allemagne : Hambourg, Franc-
fort, Stuttgard, Cologne, Leipzig, Dresde, Berlin organisèrent des
voyages scolaires; le succès dépassa les espérances que ces
voyages avaient fait concevoir. Le docteur Varrentrap, conseiller
sanitaire à Francfort, nous les a fait connaître, en 1882, au congrès
de Genève, et sa communication a vraisemblablement contribué
à faire naître chez nous le désir de faire de môme. C'est en effet
l'année suivante que M. Cottinet organisa les premiers voyages
scolaires à Paris pour les enfans du IXe arrondissement. On l'imita
de tous côtés, à la grande joie des familles et surtout des enfans
privilégiés qu'on faisait ainsi voyager.
Mais au bout de quelque temps, on s'aperçut que les voyages
fatiguaient les enfans; que cette locomotion incessante rendait
très difficiles les soins exigés par les plus petits ; et que ces péré-
grinations amenaient un surmenage physique et intellectuel,
par la succession trop rapide des trajets et la répétition trop fré-
quente des émotions et des surprises. C'est alors qu'on y sub-
stitua les colonies de vacances , qui n'ont aucun de ces inconvé-
niens. C'est la villégiature avec le calme, l'exercice au grand air
et la vie des champs.
Chacun des arrondissemens de Paris dirige aujourd'hui ses
élèves sur un point différent, tantôt chez de grands propriétaires
qui leur prêtent une maison de campagne, tantôt dans des établis-
semens de bains de mer qui leur sont loués dans de bonnes con-
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VUXÉÔIÀTCRE, BAINS DE MER. 123
ditkms, parfois dans des pensionnats privés qui sont vides pen-
dant les vacances. An départ, on pèse les petits voyageurs, on
mesure leur taille, leur périmètre thoracique, et au retour on
constate toujours une augmentation notablement supérieure à
celle que présentent les enfans demeurés dans leurs familles.
Les fonds nécessaires à ces déplacemens hygiéniques étaient,
dans le principe, fournis par les Caisses des écoles dans les
arfondissemens assez riches pour en faire les frais; mais, lorsque
les bons effets de cette mesure furent bien démontrés, le Conseil
municipal prit le parti de la généraliser, en allouant aux diffé-
rais arrondissemens des subventions proportionnelles à leurs
ressources et au chiffre de leur population scolaire. L'allocation
augmente tous les ans. En 1894, elle s'est élevée à 151 581 francs.
La dépense totale, en y comprenant la contribution des arron-
dissemens riches, a atteint le chiffre de 236459 francs et le nombre
des petits colons celui de 3 500. Ce sacrifice ne semble pas
exagéré lorsqu'on songe au service rendu. La dépense moyenne
est de 67 fr. 56 par enfant pour une absence de trois semaines,
ce qui fait 3 fr. 22 par jour et par tête.
Indépendamment de cette subvention, le Conseil municipal a
consacré, l'an dernier, une somme de 10000 francs à l'organisa-
tion d'excursions scolaires pour les élèves des écoles communales
fréquentant les classes de vacances et qui par conséquent n'ont
pas pu s'absenter.
Les colonies de vacances ont maintenant fait leurs preuves,
et l'expérience est assez concluante pour qu'on puisse donner à
k mesure tout le développement qu'elle comporte. Le nombre
des enfans qui ont joui jusqu'ici de cette faveur hygiénique est
bien faible à côté du chiffre de la population scolaire. Elle s'élève,
rien que pour les écoles primaires, à 156134 enfans, dont
85256 garçons et 70 878 filles. Sur ce nombre, nous venons de dire
ça'on en avait envoyé 3500 en villégiature, l'an dernier. Ce n'est
rère plus de 2 pour 100. Il y en a, hélas! bien plus que cela dont
santé réclamerait, chaque année, un peu d'air pur et de repos à
h campagne.
Ce ne sont pas seulement les écoliers pour lesquels ce besoin
s'impose. L'anémie, qui était autrefois le fâcheux privilège
des classes élevées, se répand aujourd'hui dans toutes les couches
de ta société. Les ateliers ne sont pas un milieu salubre ; ils
•cbèvent d'épuiser des constitutions que la vie des écoles a entar
Nés. On y rencontre une foule de jeunes filles pâles, chlorotiques,
ûenreuses, amaigries, qui sont à chaque instant obligées de sus-
pendre leur travail. Elles vont frapper â la porte des hôpitaux, qui
B6 peuvent pas les recevoir parce qu'ils sont encombrés et n'ont
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124 REVUE DES DEUX MONDES.
pas de places pour ces demi-malades. Les asiles de convalescens
ne peuvent pas les accueillir davantage, parce qu'ils sont réser-
vés aux personnes qui sortent des hôpitaux. Ces pauvres filles
restent à la maison et achèvent de s'étioler dans l'air confiné et
malsain de leur logement, au milieu des privations qu'endure
la famille et qu'accroît encore la disparition de leur petit salaire.
L'administration de l'Assistance publique, à la charge de la-
quelle ces malades-là finissent toujours par tomber, leur ren-
drait un grand service et s'épargnerait des frais dans l'avenir, en
organisant des colonies analogues à celles dont nous venons de
parler. Elles ne constitueraient assurément pas une dépense com-
parable à celle qu'entraîne leur séjour dans les hôpitaux, lorsqu'il
n'est plus temps de rien faire pour elles, lorsque la névropathie
ou la tuberculose ont achevé leur besogne. Cette œuvre philan-
thropique s'accomplira un jour, j'en suis bien convaincu; mais son
heure n'est pas encore venue. On ne comprend pas encore assez
toute la puissance hygiénique du séjour à la campagne pour la
population pauvre des grandes villes.
Il serait à désirer également qu'on fît pour les élèves des
lycées quelque chose d'analogue à ce qui a si bien réussi pour
ceux des écoles primaires. Ce serait la façon la plus avantageuse
d'utiliser ces interminables vacances, qui semblent si longues
aux parens dans les villes et qui finissent par ennuyer les élèves
eux-mêmes. On pourrait, dans les lycées, imiter ce qu'a fait
Tôpffer et organiser comme lui des voyages de vacances aux frais
des familles. Ils n'auraient pas pour ces grands garçons les mêmes
inconvéniens que pour les enfans des écoles primaires. Les
lycéens sont plus âgés, plus robustes, et leur esprit plus cultivé est
moins accessible aux impressions extérieures. Les voyages con-
viennent aux jeunes gens, pour qui le mouvement est un besoin,
l'activité un plaisir, et qui sont à cet âge heureux où une fatigue
repose de l'autre. Leur instruction y trouverait son bénéfice aussi
bien que leur santé.
Pour rendre ces excursions fructueuses, il faudrait se donner
la peine de les organiser. La Compagnie des chemins de fer de
l'Ouest a institué des voyages scolaires, à prix réduit, sur ses lignes
de Normandie et de Bretagne; mais ce n'est pas là le genre de
locomotion qui convient à des élèves en vacances : il faut qu'ils
marchent, qu'ils parcourent le pays en touristes, dans les voitures
publiques qu'ils rencontrent et le plus souvent à pied. Quelques
lycées du midi de la France ont donné cet exemple. Le proviseur
et les professeurs de Bayonne et de Grenoble conduisent souvent
leurs élèves dans les montagnes. Dans le ressort de l'académie
de Toulouse, on fait mieux encore. Il y a quelques années, des
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VltL&HÀTUREj BÀ1KS DE MER. 126
de Montauban, sous la conduite d'un maître répéti-
tèttr, ontmllié successivement leurs camarades de Toulouse et de
Tarbes; ils ont fait tous ensemble, par Bagnères, l'ascension du
pic du Midi; puis la caravane est redescendue par Barèges, a
visité le cirque de Gavarnie et s'est dissociée après un voyage de
quatre jours. Si l'Université voulait prendre la peine d'organiser
ces voyages scolaires, en leur donnant de plus larges proportions,
elle pourrait assurément compter sur le concours pécuniaire et
sur la reconnaissance des familles.
II
Le mouvement qui entraîne les populations urbaines vers les
campagnes, pendant les chaleurs de Tété, se développe, mais les
déplacemens se font un peu à l'aventure. Les désœuvrés, pour
lesquels ce n'est qu'une affaire de mode et qui ne cherchent qu'à
continuer au dehors la vie mondaine qui n'est plus possible à
Paris, ceux-là se rendent dans les châteaux en renom, sur les
plages ou dans les stations thermales fréquentées par leur monde
et n'ont pas besoin de conseils. Mais les travailleurs, les chefs de
famille qui tiennent à tirer le meilleur parti possible, pour leur
bien-être et pour celui des leurs, des courtes vacances qu'ils peu-
vent s'accorder, ne savent pas, la plupart du temps, de quel côté
se diriger. Les uns se rendent dans une localité où ils espèrent
rencontrer des connaissances; d'autres se laissent séduire par les
promesses de la réclame et des affiches illustrées ; les plus avisés
consultent leur médecin qui se trouve parfois bien embarrassé
pour leur répondre. On s'abandonne souvent au hasard et, quand
on se trompe, au lieu de revenir chez soi gai, reposé et bien por-
tant, on y rentre souffrant, ennuyé et promettant bien de ne plus
retourner dans l'endroit maussade d'où l'on vient.
C'est que tous les déplacemens ne sont pas favorables et,
comme on s'absente le plus souvent pour améliorer ou pour raffer-
mir sa santé, il est indispensable de se conformer à quelques
règles d'hygiène que nous allons exposer.
Lorsqu'on ne peut disposer que d'un mois ou deux, on a le
choix entre un voyage et le séjour à la campagne ou dans les mon-
tagnes, aux bains de mer ou aux eaux minérales.
Lorsqu'on opte pour le premier parti, on choisit généralement
tût -des itinéraires à prix réduits dont on trouve le tracé dans les
indicateurs de chemins de fer. Ces pérégrinations économiques
•Ont agréables; elles instruisent et laissent des souvenirs; mais
sont fatigantes à l'excès. Elles ne conviennent qu'aux per-
douées d'une bonne santé, dont les occupations habituelles
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126 REVUE DBS DEUX MONDES.
sont sédentaires et ne demandent que de l'assiduité. Tel est le
cas des hommes de bureau. Ils n'aspirent qu'au mouvement; ils
ont besoin de compenser, par une activité momentanée, la mono-
tonie de leurs fonctions et l'immobilité à laquelle elles les con-
damnent. Mais le voyage hâtif dont la durée est fixée , dans le
cours duquel on n'a pour but que de traverser le plus de pays
et le plus de villes qu'on pourra, ce voyage-là n'est pas de la vil-
légiature. Il ne convient ni aux enf&ns qu'il surmène, ni aux vieil-
lards, ni aux hommes de labeur sérieux auxquels la fatigue est
nuisible. Ceux-là doivent aller planter leur tente dans un endroit
qui convienne d'abord à leur tempérament et y passer le temps
pendant lequel ils peuvent faire trêve à leurs occupations.
Le séjour à la campagne, — à petite distance de la ville qu'on
habite et sous le même climat — est le type de la villégiature hy-
giénique. C'est la forme sous laquelle elle a été pratiquée de tout
temps. Les grands seigneurs, et les gens riches ont toujours eu
coutume de passer la belle saison dans leurs terres. Us y trou-
vent, avec les agrémens du chez-soi et leur confortable habituel,
les occupations qui leur sont chères et leurs relations de voisi-
nage. Les familles qui ne jouissent que d'une petite aisance sont
forcées de louer, pour un mois ou deux, une maison de campagne
dans laquelle elles s'installent de leur mieux. Ce campement
laisse beaucoup à désirer comme agrément et comme confort;
mais l'hygiène s'en contente, pourvu qu'on n'y soit pasv trop à
l'étroit et qu'on ait la jouissance d'un petit jardin, ou d'un petit
bois, ou d'un simple bouquet d'arbres sous lequel onpuisse s'abriter
pour passer les belles heures de la journée, pourvu que l'air y soit
pur, qu'il n'y ait pas d'usine dans le voisinage immédiat de la
maison et qu'il ne passe, sous les fenêtres, ni grande route ni
chemin de fer.
Le séjour à la campagne convient à tout le monde et c'est le
seul mode de villégiature qui soit dans ce cas. Les personnes très
nerveuses, très impressionnables ne peuvent pas en supporter
d'autre. Je connais nombre de femmes pour lesquelles le vent âpre
et violent des plages maritimes, l'air très vif des montagnes, le
bruit et le mouvement des stations thermales sont absolument
intolérables. Les organismes épuisés par les inquiétudes et les
chagrins, par la succession des impressions trop vives, ne trou-
vent le calme, le repos, le sommeil, ne renaissent à la vie que
dans le silence et la solitude des bois. La tranquillité ne suffit
même pas à ces personnes : il faut qu'elles puisent, dans un iso-
lement complet, la certitude que rien ne pourra la troubler,
qu'aucune émotion ne viendra les réveiller de la torpeur morale
et physique dans laquelle elles sentent le besoin de s'endormir, ne
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VILLÉGIATURE, BAINS DE MER. 127
pourra les arracher à la vie végétative qui leur est devenue né-
cessaire. Pour ces raisons, le séjour à la campagne, dans l'in-
térieur des terres, est le seul qui convienne dans l'insomnie re-
belle ainsi que dans certaines formes de l'hystérie.
Ajoutons comme indications que toutes les résidences cham-
pêtres ne conviennent pas à ces natures de sensitive, arrivées à
la limite qui sépare le malaise habituel de la maladie déclarée.
Les départemens du Midi sont trop chauds, ceux de l'Est trop
secs, ceux du Centre trop orageux. La Normandie et la Bretagne,
le Finistère et le Morbihan surtout, sont préférables pour ces
organisations maladives, à la condition d'éviter le bord de la mer.
Dans ces départemens, la température n'est jamais élevée; les
orages sont rares : l'atmosphère est tiède et humide ; le ciel
habituellement couvert n'a pas l'éclat de celui du Midi ; il y pleut
souvent et les nuits sont fraîches ; mais c'est le climat sédatif par
excellence, celui qui endort le mieux la douleur. Il suffit pour le
constater de traverser, en chemin de fer, ces petits vallons ver-
doyans qu'estompe une brume légère. Tout semble y sommeiller,
les animaux comme les hommes.
Le séjour des montagnes répond à d'autres indications. Le
climat des altitudes est caractérisé par l'extrême pureté de l'air
et par son peu de densité. Les poussières qui souillent l'atmo-
sphère et sont une des principales causes de l'insalubrité des villes
diminuent de quantité à mesure qu'on s'élève. Il en est de même
des organismes qu'elles renferment. Ainsi, tandis qu'on trouve
55000 microbes dans un mètre cube d'air pris rue de Rivoli,
qu'on en compte encore 7 600 dans la même quantité d'air au parc
de Montsouris, il n'y en a plus que 600 dans les maisons qui bor-
dent le lac de Thoune, que 25 à la surface de ses eaux, que 8 à
200 mètres au-dessus; enfin on n'en trouve plus du tout entre
2 000 et 4 000 mètres. L'air pris au sommet du Mont-Blanc en est
absolument privé. Il est inutile de rappeler que ces microbes
sont les germes de toutes les maladies infectieuses et qu'ils sont
particulièrement redoutables pour les jeunes sujets.
La faible densité de l'air est une condition de même impor-
tance. Chacun sait qu'au bord de la mer le poids de l'atmosphère
fait équilibre à une colonne de mercure de 760 millimètres de
hauteur. Cette pression diminue environ d'un centimètre par
105 mètres d'élévation; elle n'est donc plus que de 712 environ à
500 mètres, de 665 à 1 000 mètres, de 570 à 2000. Une dépression
aussi considérable ne peut pas être indifférente à la santé. La
diminution de pression atmosphérique a pour effet d'activer la
circulation de la peau au détriment de la tension pulmonaire.
C'est un fait qui a été signalé par Poiseuille, par Volkmann
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128 REVUE DES DEUX MONDES.
et sur lequel le docteur Lauth a surtout insisté dans son étude
sur la station climatérique de Leysin parue en 1893. D'un autre
côté, en respirant un air raréfié, on introduit dans sa poitrine
moins d'oxygène sous un même volume : il faut donc multiplier
les inspirations et leur donner plus d'ampleur pour arriver au
même résultat; la respiration devenant plus large et plus pro-
fonde met en jeu les régions paresseuses des poumons, celles qui
ne fonctionnent pas en temps ordinaire, et ce sont les sommets,
c'est-à-dire les parties que leur peu d'activité fonctionnelle expose
plus particulièrement à l'invasion des bacilles et de la phtisie.
La gymnastique respiratoire que nécessite la diminution de la
pression atmosphérique et la pureté de l'air rendent donc le séjour
des altitudes éminemment favorable aux jeunes sujets prédispo-
sés à la tuberculose. Si l'on joint à ces heureuses conditions le
calme habituel de l'atmosphère, si l'on tient compte de la durée
plus grande de l'insolation sur les hauteurs, on ne sera pas sur-
pris que le séjour des altitudes ait été conseillé aux sujets débiles
et surtout à ceux qui ont la poitrine délicate.
Il est toutefois un danger contre lequel ils doivent se prému-
nir : c'est l'abaissement de la température. Elle décroît, comme
on le sait, à mesure qu'on s'élève ; mais sa marche est plus irré-
gulière sur les hauteurs que dans les plaines. Les variations
diurnes sont très prononcées dans les climats alpestres, et cela
s'explique par le voisinage des glaciers et des neiges, dont l'in-
fluence se fait sentir d'autant plus fortement que la chaleur a été
plus élevée pendant le jour. A Saint-Moritz, dans les Grisons, par
une altitude de 1726 mètres, il faut être toujours vêtu comme en
hiver, et le matin on voit souvent les prairies et les toits couverts
de neige, même en été. Aussi doit-on bien se garder de rester
dehors après le coucher du soleil.
L'humidité de l'^r et l'électricité varient avec l'exposition,
mais aussi avec l'altitude. Il existe, d'après Lombard, de Genève,
une zone intermédiaire où elles sont à leur maximum. Dans les
Alpes, cette zone se rencontre entre 600 et 1 200 mètres. Là, la
pluie et les orages sont plus fréquens que clans la plaine et que
sur les hauts sommets.
La vogue des stations alpestres ne remonte pas à plus de
trente ans. Le docteur Bonington, praticien du Warwickshire,
avait bien, au commencement du siècle, recommandé l'air sec et
froid dans la consomption pulmonaire; mais ce conseil, en oppo-
sition absolue avec les idées du temps, n'avait eu aucun reten-
tissement, lorsque, en 1864, le docteur Hcrmann Weber, rompanl
avec les traditions, émit l'avis formel d'envoyer les phtisiques
dans les altitudes froides et de les y laisser passer l'hiver. L<
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VILLÉGIATURE, BAINS DE MER. 129
docteur Àmireux, en France, donna le même conseil, et bientôt la
Suisse devint à la mode. Les stations de Saint-Moritz, de Davos,
de Dorfli, de Wiesen, se fondèrent au centre du plateau des Gri-
sons, des hôtels somptueux s'y ouvrirent pour les touristes. La
Haute Engadine elle-même attira les voyageurs, et aujourd'hui
sept belles routes y conduisent. Les personnes qui vont chercher
la santé ou des distractions dans les hautes régions établissent
leur quartier général à la Maloja, à Pontresina ou à Samaden.
Elles rayonnent de là vers les cimes environnantes : elles gravis-
sent les pentes des glaciers du Roseg et de la Morteratsch; elles
montait à l'hospice de la Bernina. De ces hauts sommets la vue
est splendide. Elle s'étend sur trente kilomètres de glaciers, de
forêts, de lacs et de prairies. Ces promenades dans l'air vif des
grandes altitudes, ces ascensions fatigantes, cet exercice soutenu,
conviennent à merveille aux santés vigoureuses; mais les can-
didats à la phtisie qu'on expédie dans les montagnes ne sauraient
«accommoder d'un pareil entraînement. Ceux-là ne vont pas dans
la Haute Engadine; ils s arrêtent à Davos, à Saint-Moritz-les-
Bains,à Dorfli, où l'altitude est moins élevée et le climat plus
èmx; ils se promènent en bateau sur le lac de Saint-Moritz, et,
Cd il fait mauvais, quand la tempête mugit, ils se réunissent
les grands salons bien chauffés des hôtels et regardent l'orage
le déchaîner au dehors.
Malgré les précautions et les soins dont les malades sont en-
Hantés dans ces établissemens, il en est mort un assez grand
pour faire perdre leur vogue aux stations de l'Engadine.
gens à santé délicate n'ont pas abandonné la Suisse pour
; mais ils ne remontent plus aussi haut. Ils s'arrêtent à Mon-
:, qui doit la douceur de son climat à sa situation au fond du
de Genève et aux montagnes à pic qui l'abritent contre les
du nord et de Test. D'autres vont faire une cure de petit-
dans PAppenzell, à Heiden, à Gonten ou à Weisbad. Enfin
phtisiques sont dirigés de préférence aujourd'hui vers les
qu'on a créés pour eux depuis quelques années, et dans
ls ils sont soumis à une véritable cure par l'air froid. Il
déjà six de ces établissemens : Falkenstein, dans le Taunus ;
, en Styrie; Reiboldsgriïn, en Saxe; Honnef, sur les bords
Un ; le Canigou, dans les Pyrénées-Orientales, et enfin Leysin,
les Alpes vaudoises, à 1450 mètres d'altitude. C'est le seul
oit dans les montagnes.
fo laissant de côté les malades aux déplacemens desquels le
de villégiature ne saurait s'appliquer, le séjour des altitudes
aux touristes agiles et bien portans qui ne craignent ni
ni la fatigue. A la condition de s'entourer de quelques
eux. — 189». 9
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*}%> 0%s9 UUCU U1C9 OVUO AXV/O 1
sente toutefois qu'un mode de villégiatui
on pourrait à la rigueur se passer. Il n'en
les pays chauds, où elle constitue Tunique
la chaleur énervante du climat. Dans les i
— même quand elles sont salubres, et a fa
sont pas, — l'action continue d'une tempért
profuses, la perte d'appétit, l'insomnie qm
litent promptement l'économie et amènen
d'anémie particulier qui ne se lie à auci
mais qui s'aggrave avec le temps, et met 1
nécessité de revenir dans leur pays, ou d'ail
ques mois dans les montagnes dont le clit
siblement de celui qui les a vus naître.
Les Anglais ont donné l'exemple de ces
possessions de l'Inde. Il est peu de pays où
accablante. A Calcutta, elle devient insupp
fin d'avril. J'y ai séjourné au mois de mai,
pas d'avoir autant sovffert de la tempéra
point du globe. Malgré le confortable de let
les précautions dont ils s'entourent pour y e
il arrive un moment oit les fonctionnaires
glais sentent le besoin d'émigrer. Ils allaiei
au cap de Bonne-Espérance ; ils préfèrent i
les pentes de l'Himalaya. En 1821, le g
provinces récemment annexées à la présid
l'idée de fixer à Simla sa résid^n™ A'M6 f
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VILLÉGIATURE, BAINS DE MIR. 131
mctAsylum)^ 2600 mètres ; Nynee-Tal, par 2266 ; Almora
lôf . La présidence de Bombay a pour sanatorium Malcom-
laiis les Ghates occidentales, à nue altitude de 1 500 me-
ttais celle de Madras, les Européens se réfugient sur le pla-
es Nilgherrys, à 2200 mètres d'altitude. C'est là que nos
triotes de Pondicbéry vont en villégiature. Cette station
use leur offre un printemps perpétuel. La température
ne de Tannée y est de 13°,6, elle se maintient à 10°, 6 en
retne dépasse pas 15°,8 dans le mois le plus chaud. Les
is les plus vantées du midi de l'Europe ne peuvent pas
inx valétudinaires un climat plus doux, un ciel plus pur et
tes plus agréables. Il y a encore, de par le monde, bon
e de ces régions privilégiées que personne ne connaît et
esquelles il serait si doux de vivre. C'est la réserve des
lions de l'avenir.
os ferons remarquer que, tandis qu'en Suisse les stations
ntées par les touristes et les valétudinaires sont situées à une
e qui varie de 600 à 1 300 mètres, celles de l'Inde sont
e toutes au-dessus de 2000. C'est que, sous les tropiques,
s'élever à un millier de mètres plus haut que dans nos
es pour rencontrer le même climat. La limite inférieure
ges perpétuelles, qui descend dans les Alpes à 2 708 mètres,
te jusqu'à 3956 sur le versant méridional de l'Himalaya,
Anglais ont échelonné leurs résidences. On ne peut pas
r partout des massifs montagneux de cette élévation: ainsi,
itilles, où la température est, il est vrai, moins élevée que
Inde, on se contente de beaucoup moins. Les stations dans
(h» les troupes vont chercher un abri contre la fièvre jaune,
Européens vont également passer les mois les plus chauds
néet ont de iOO à 550 mètres d'altitude tout au plus. Le
ecob, à la Guadeloupe, a 545 mètres, mais celui de Balota,
artinique, n'en a que 440, et Saint-François, à la Réunion,
que 400.
température estivale du midi de la France se rapproche
tement de celle des Antilles. A Toulon, la moyenne du
e juillet est de 22°,9 ; celle du mois d'août de 22%6, et sou-
> thermomètre se maintient à 30 degrés pendant plusieurs
aussi la mortalité des enfans du premier âge est-elle con-
ile à cette époque de l'année. Il en est de même dans toutes
es du Midi : le sevrage et la dentition sont des écueils ter-
pendant la saison des chaleurs, et le seul moyen de sauver
bis atteints des affections gastro-intestinales qui en résul-
nsiste à les faire émigrer vers le Nord, ou à les envoyer dans
ntagnes. Les altitudes ne font pas défaut dans nos départe-
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leurs soldats malades dans les sanatoria d
Depuis cette époque, le docteur Pamard a
tion de son idée, et en 1892 il est parvenu à
conseils généraux de Vaucluse et du G;
interdépartementale a fixé les bases du proj
arrêté sur des prairies situées dans la parti*
vallée dépendant de la commune d'Arrigas, à
Les plans du sénatorium ont été approuva
le 6 juillet 1894, et les fonds ont été votés
deux conseils généraux. L'établissement ne
au-dessous de quatre ans débiles ou menac<
prendra 400 lits, 80 pour les enfans seuls
seront accompagnés par leurs mères.
Cette création a son importance, parce
premier pas fait dans une excellente directioi
sanatoria pour les petits scrofuleux et 1
marins dont j'ai raconté l'histoire dans cet
désirer qu'il se forme quelque chose de sem
du premier âge dans le midi de la France, <
dation due à la persévérance du docteur Pa
tateurs. Déjà M. A. Boumet, dans unebroch
de fonder l'Œuvre des sanatoria de montagn
des hôpitaux marins, et nous faisons des vœi
III
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.;* ■
VILLÉGIATURE, BÀIKS DE MER.
133
éloigne par son extrême densité, par son état d'agitation presque
constante, et par les particules salines dont elle est imprégnée.
Au bord de la mer la pression est au maximum, tandis qu'elle est
de plus en plus faible, comme nous l'avons vu, à mesure qu'on
s'élève dans les montagnes. Alors que la colonne barométrique
oscille autour de 760 millimètres au bord de la mer, elle varie
4e 710 à 550 dans les stations de la Suisse et de la Haute Engadine.
Unç différence de plus de 200 millimètres n'est pas indifférente
pour la santé. Tandis que les gens robustes respirent à pleins
poumons Pair sain et vivifiant des plages maritimes, les poitrines
inspectes ne le supportent pas avec la même facilité. Il leur est
! particulièrement nuisible sur les bords de la Manche et de la mer
| îuNord, à cause de son état d'agitation continuelle, des variations
? brusques et fréquentes de température auxquelles il est sujet dans
\ ces parages.
i Ce séjour ne convient pas davantage aux femmes très impres-
[ sbonables. Inaction du vent, le mouvement de la mer, l'agita-
! tionde la plage où séjournent les baigneurs, tout cela détermine
rdbez elles une excitation qui leur enlève le sommeil, leur donne
[souvent un mouvement de fièvre pendant la nuit et quelquefois
fies palpitations. En revanche, il réussit à merveille chez tes
| fiiians pâles et lymphatiques des villes. Indépendamment de
[action tonique de Pair marin, ils trouvent au bord de la mer
plèi distractions sans nombre. Ils jouent avec le sable, ils cher-
[ Aent des coquillages dans le creux des rochers ; les jeunes gens
( Tontàla pêche, font des promenades en canot; les personnes
[ fhtt âgées jouissent du mouvement qui se fait autour d'elles, et
I tout ce monde a sous les yeux le spectacle imposant de la haute
M», dont l'aspect mobile et changeant impressionne les natures
|§* plus vulgaires.
fc* L'air vif de la mer, comme celui des montagnes, excite et
Ifefaretient l'appétit : il le fait renaître chez ceux qui depuis long-
penps Pavaient perdu, et les gastralgiques eux-mêmes voient
iwmimier leurs malaises. La cure d'air marin convient égale-
peat aux hommes qui, sans être malades, sont fatigués par des
piroux trop assidus, à ceux qui sont en proie aux soucis ou au
Magrin. La voix de la mer, son mouvement lent et monotone,
papect de ses grands horizons, loin de les exciter comme les
pannes neurasthéniques, procure à ces natures viriles mais tour-
pantées, un calme profond et un soulagement réel. Tous les
iMtrins connaissent cette influence sédative.
I Enfin il est une catégorie très intéressante de jeunes sujets
fgar lesquels le séjour des plages et les bains de mer sont Une
rentable panacée : ce sont les enfans scrofuleux, en faveur des-
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ces stations ne répondent pas aux mêmes
quente dans des saisons opposées, et 1101
celles du Midi, quand il sera question d
nale.
Les personnes qui fréquentent les pla
TOcéan y sont surtout attirées par Tattn
c'est un second élément de la villégiature
reste à apprécier l'influence. L'hydroth^
des agens les plus efficaces de Thygièm
tonique du froid, celle des substances mir
tient en dissolution et qui en font une eau
Elle se range dans le groupe des chloro
faut tenir compte aussi de sa densité pi
Peau douce, et des mouvemens dont elle
ces raisons, les bains de mer sont plus
rivière, mais ils sont aussi plus excitans.
aux sujets très faibles et très impressionn
taire qui doit suivre le bain ne s'opère que
L'immersion brusque du corps tout entie
dont la densité est 700 fois plus grande
à ces personnes un resserrement de la poi
focation, une véritable angoisse. Elles g
violettes. Le choc des vagues leur fait T<
manente qui les étonne et les fatigue. Elle
extrême à réagir, et frissonnent parfois p
après la sortie du bain.
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VILLÉGIATURE, BAIN8 DE MER. 139
Les vieillards d'une bonne eonstitution peuvent se baigner à
la mer comme les autres, quand ils en ont conservé l'habitude;
toutefois, à partir de soixante-dix ans, j'estime qu'ils font bien de
s'en abstenir dans la crainte des congestions. Il ne faut donner
des bains de mer aux jeunes enfans qu'avec une grande prudenee;
on doit les retirer de l'eau au bout de quelques minutes, les ha-
biller rapidement et les faire courir sur la plage pour favoriser
la réaction. Il est bon d'attendre qu'ils aient trois ou quatre ans
pour commencer, et même de différer plus longtemps encore,
lorsqu'ils sont très nerveux ou trop faibles pour réagir et surtout
lorsque la mer leur inspire une terreur invincible. Le docteur
Jules Simon, qui fait autorité pour tout ce qui touche à l'hygiène
infantile, interdit les bains de mer aux enfans nés de parens épi-
leptiques ou de mères hystériques, ainsi qu'à ceux qui sont sujets
animaux de tète et disposés à la méningite.
Tout cela revient à dire que les bains de mer ne conviennent
pis aux malades ni à ceux qui sont en passe de le devenir ; mais,
ea dehors de cette classe de valétudinaires, l'hydrothérapie ma-
rine est le plus admirable moyen d'entretenir les constitutions
vigoureuses et de fortifier celles qui ne le sont pas. Elle habitue
fta froid, aux vicissitudes atmosphériques ; elle combat la facilité
à s'enrhumer que détermine l'excès des précautions. Elle est
héroïque chez les enfans élevés en serre chaude, par des mères
trop craintives, qui les couvrent à l'excès, les entretiennent dans
an état de moiteur permanente, et les exposent aux refroidisse-
mens lorsqu'ils se reposent ou qu'ils traversent un courant
d'air.
L'endurcissement bien compris est le pivot de l'éducation
physique des jeunes gens, et les bains de mer sont un des meil-
ws moyens d'y arriver. Us ont pour eux un autre avantage qu*tl
^est pas possible de passer sous silence : c'est qu'ils leur donnent
le moyen d'apprendre à nager. La natation est tout à la fois le
jfas hygiénique et le plus utile des exercices. C'est le plus hygié-
nique, parce qu'il met en jeu des muscles qui d'ordinaire ne fonc-
tionnent pas, et qu'il développe la poitrine par les larges înspi-
iitbns qu'il exige; c'est le plus propre à fortifier l'organisme,
que les efforts qu'il entraîne, se produisant dans l'eau
, ne causent aucune déperdition de forces. Enfin c'est le
utile, parce qu'il permet de sauver sa vie et celle des autres.
un pays dont trois mers baignent l'immense littoral et que
donnent de grands fleuves, la natation devrait être le premier
Ite sports, et c'est chez nous le moins répandu. On est surpris du
wtit nombre d'hommes sachant nager qu'on rencontre, même
la marine. On dit, il est vrai, que dans les naufrages ce sont
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136 REVUE DES DEUX MONDES.
toujours les bons nageurs qui se noient, parce qu'ils ont trop de
confiance dans leurs forces et qu'ils n'ont pas la patience d'attendre
sur l'épave qu'on vienne à leur secours. Le fait est possible, mais
pour un nageur qui se noie par impatience, il y en a dix qui suc-
combent en se dévouant pour sauver les autres, en portant à terre
le bout de l'amarre qui doit être le salut de tous, ou bien en
s'obstinant à rester près de ceux qui ne savent pas nager, pour
les soutenir en attendant qu'on vienne à leur aide. Si ce sont tou-
jours les mêmes qui se noient, tant pis pour les autres! ce ne
sont pas les braves qui meurent en faisant leur devoir qu'il faut
plaindre, ce sont les malheureux qui sont dans l'impuissance de
le remplir.
Les bains de mer, comme l'atmosphère maritime, n'ont pas
les mêmes propriétés sur toutes les plages. Pour nous en tenir à
la France, les stations de la Manche, qui sont les plus fréquentées,
sont aussi les plus froides. A Dieppe, le docteur Gaudet a recueilli,
pendant dix ans, des observations thermométriques pendant les
mois de juillet, d'août et de septembre, époque à laquelle s'y
rendent les baigneurs. Il a trouvé en moyenne 17°, 6 pour l'atmo-
sphère et 18°, 2 pour la mer. La température de celle-ci monte
lentement, descend de même, et n'est pas influencée sensiblement
par celle de l'air. En dix ans d'observation, l'écart n'a été pour
l'eau que de 5 degrés (15 à 20 degrés), tandis que pour l'air il a
été de 18 (10 à 28 degrés).
La température moyenne de la Méditerranée est de 4°, 35 plus
élevée que celle de l'Océan. En 1834, à Trieste, elle est montée
à 30 degrés, comme entre les tropiques. Lorsqu'on s'y plonge,
dans ces parages, on éprouve une agréable sensation de fraîcheur;
mais on peut y séjourner longtemps sans éprouver le second
frisson qui indique le moment d'en sortir. Ces bains ne sont pas
aussi toniques que ceux qu'on prend sur les plages de la Manche,
mais on peut en user plus longtemps. Ainsi, au sanatorium de
Giens, près d'Hyères, qui a été créé par le conseil général des
hospices de Lyon, pour le traitement des petits scrofuleux de
cette ville, on leur donne des bains à la lame pendant six mois
consécutifs, depuis la fin d'avril jusqu'au commencement de no-
vembre, et, quand le temps est beau, on les laisse jouer et bar-
boter dans l'eau tout à leur aise. Il n'y a presque jamais d'inter-
ruption, tandis qu'à Berck-sur-Mer la saison ne dure que quatre
mois, et les suspensions causées par le mauvais temps son
si fréquentes que les petits malades prennent rarement pluî
de 80 bains, et ces bains sont très courts : leur durée varie d*
deux à cinq minutes, suivant leur âge et le temps qui
fait.
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Villégiature, bains de mer. 137
iv -•!
Indépendamment du mouvement d'émigration qui se produit ';
dans les villes, à l'époque des grandes chaleurs, il en est un autre,
moins général et moins régulier, mais qui s'accentue chaque an-
née davantage : c'est la villégiature hivernale. Elle répond à un <
besoin analogue, bien que moins impérieux. Il est aussi naturel de
fuir le froid de l'hiver que d'éviter les chaleurs de la canicule, et
déjà la coutume se répand, dans les familles riches qu'aucune
obligation ne retient nulle part, de suivre l'exemple que leur
donnent les hirondelles, d'aller passer l'hiver dans les régions
favorisées par le soleil, et de revenir dans le Nord lorsque ces
régions ne sont plus habitables. C'est surtout en Angleterre que
ce genre de vie prend faveur. Il y a des causes spéciales. Le
climat de la Grande-Bretagne est triste, brumeux et froid ; la
capitale est lugubre ; les grandes fortunes y sont nombreuses, et,
par le fait même de la situation géographique du pays, les migra-
tions n'ont rien qui épouvante ces insulaires pour lesquels la mer
«st une seconde patrie et qui regardent le monde entier comme
leurdomaine. Voilà pourquoi nous trouvons des Anglais sur tous
les points du globe. Ce sont les voyageurs par excellence, et la vie
d'hôtel ne les effraie pas. En France, et pour des raisons oppo-
sées, nous sommes plus attachés au sol ; nous ne trouvons nulle
part de pays qui vaille le nôtre. Et puis, la vie errante n'est pas
notre fait; elle est incompatible avec les joies de la famille et les
relations sociales durables ; elle est la négation de toute fonction,
«tne permet l'accomplissement d'aucun devoir social. Cependant
on commence à rencontrer, dans les stations thermales comme
sur le littoral de la Méditerranée, quelques familles françaises qui
ont rompu leurs attaches et s'en vont ainsi de ville en ville, au
gré des saisons, de leurs caprices ou de leurs amitiés de ren-
contre.
Ce sont encore des exceptions ; mais ce qui devient de plus en
fins commun, c'est de voir des hommes très utiles, [exerçant des
'onctions importantes, qui, par le fait même de l'activité trop
pande de leurs occupations, n'ont plus assez de leurs vacances
annuelles et ressentent le besoin d'aller passer une ou deux se-
maines chaque année loin du foyer de leur action. Nombre de
médecins à Paris sont aujourd'hui dans ce cas : ils profitent pour
Véloigner des vacances de Pâques, pendant lesquelles on com-
mence à déserter Paris; parfois môme, ils s'en vont au milieu de
jTliver à Cannes ou à Nice. Quelques-uns ont des maisons de
campagne à Saint- Raphaël ou à Beaulieu, et c'est une attraction
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13S REVUE DES DEUX MONDES.
de plus qui les hante dans leur existence surmenée. Le barreau
et la magistrature commencent à faire de môme.
Il faut joindre à ces touristes d'occasion les malades et les
valétudinaires. La facilité des voyages a décuplé le nombre de
ceux auxquels on conseille le changement d'air et qui peuvent
faire les sacrifices nécessaires pour s'en procurer le bénéfice.
Jadis on ne déplaçait que les poitrinaires des classes riches. On
les envoyait à Montpellier, à Pau, à Hyères : les Anglais allaient
à Pise ou à Madère. Il n'en partait qu'un petit nombre et il n'en
revenait pas du tout. Aujourd'hui les phtisiques n'ont plus le
monopole de la migration : toutes les maladies à forme chro-
nique, surtout celles qui ont leur siège dans le système nerveux
ou qui ont le chagrin pour cause, se trouvent bien du change-
ment de résidence, pourvu que le déplacement s opère avec intel-
ligence et dans une direction convenable.
Les voyageurs d'hiver ont étendu leurs pérégrinations à tout
le bassin de la Méditerranée; les plus valides, les plus entrepre-
nans vont jusque dans le Levant ; ils visitent Constant inople,
parcourent la côte de Syrie; d'autres se rendent en Algérie, en
Tunisie; quelques-uns vont jusqu'en Egypte; mais ceux qui ne
demandent à la villégiature que du repos sous un ciel clément
ne quittent pas la France. Ils se rendent directement sur quelque
point de notre littoral méditerranéen et y passent le temps qu'ils
ont pu dérober à leurs travaux. Ils ont raison de ne pas aller
plus loin, car je ne connais pas, sur aucun point du globe, de
climat plus ravissant, de pays plus enchanteur, que la côte qui
s'étend de Saint-Tropez à Bordighera. Elle doit son charme à la
protection que le massif des Alpes et des Apennins lui procure
contre les vents glacés du nord. Cette muraille gigantesque
forme un demi-cercle autour de la partie de la côte dont nous
nous occupons en ce moment; puis elle se rapproche de la mer,
qu'elle longe jusqu'au delà du golfe de Gênes.
Le littoral couché sur le flanc méridional de ces montagnes
est exposé au soleil ainsi qu'au vent du sud. Devant lui s'étend la
mer avec son incomparable éclat; l'intensité de la lumière y est
égale à la pureté de l'air. Avant d'arriver à Marseille, on entre
déjà dans un milieu tellement lumineux qu'aucune autre région
de l'Europe ne peut lui être comparée. L'atmosphère est d'une
limpidité qui égale celle du Sahara et, pendant la nuit, les étoiles
brillent d'un éclat incomparable dans un ciel d'une profondeur
inouïe. C'est cet éclat, cette lumière, que regrettent le plus les
habitans du Midi lorsqu'ils sont transportés sous le ciel bas et
triste des contrées du nord de l'Europe.
Le littoral méditerranéen n'a contre lui que le mistral, ce
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VILLÉGIATURE, BAINS DE MER. 139
vent de nord-ouest qui descend des glaciers de la Suisse, s'en-
gouffre dans la vallée du Rhône, s'élance avec furie sur les cèles
de la Provence et sur la mer qui les baigne^ Ce vent, le plus
violent de ceux qui soufflent sur la France, est tellement froid et
tellement sec qu'on ressent son influence même dans l'intérieur
des appartenons bien clos, qu'il y fait tousser les personnes dont
les bronches sont susceptibles, et provoque parfois des crache-
mensde sang chez les tuberculeux. Le mistral n'a pas la même
intensité sur tous les points de la côte. Il est redoutable dans la
vallée du Rhône. Il y déracine parfois les arbres et y renverse
les cheminées. C'est un véritable fléau pour Avignon, Arles, Aix,
Marseille et même Toulon ; mais à partir d'Hyères, il a déjà perdu
de sa force. De Fréjus à V in ti mille, il ne se fait sentir qu'à l'ou-
verture des vallées dans lesquelles coulent les torrens descendus
des montagnes de l'Estérel et des Maures. A Nice, le mistral
souffle encore avec force le long du Paillon, mais il est moins
froid. De Nice à Menton, le vent du nord-ouest est entravé par le
Mont-Boron, par la pointe de Saint-Hospice, qui abrite Ville-
Iranche, et par le cap Martin. A Monaco et à Menton, il n'est
véritablement plus à craindre.
Quand le mistral souffle, l'air est d'une transparence, d'une
limpidité admirable, et c'est ce qui le rend dangereux. Séduits
pir cette brillante apparence, les malades se hasardent à sortir;
ils vont se chauffer au soleil, et lorsqu'ils traversent un coin de
me qu'enfile le mistral et qui est dans l'ombre, ils sont transis
jusqu'aux os. Les valétudinaires doivent donc éviter avec soin les
rôles où ce vent redoutable règne d'habitude et que nous avons
citées plus haut. Cannes, le Cannet pour les personnes qui re-
doutent le voisinage de la mer, Villefranche, Beaulieu, Eze, la
Turbie, Menton, sont les points où les malades se rendent de pré-
férence. Nice et Monaco sont le rendez-vous des gens de loisir
çû veulent jouir tout à la fois des plaisirs du monde et des
tfarmes d'un beau climat. Je ne parle pas de ceux, que le jeu
à Monte-Carlo : ceux-là sont parfaitement indifférons à
ce qui est étranger à leur passion. Les gens laborieux qui
[Veulent se refaire dans un endroit agréable et tranquille se ren~
volontiers à Saint-Raphaël.
En vantant le climat du littoral méditerranéen, j'ai tâché de
tenir en garde contre les exagérations de l'enthousiasme : il
certain qu'il a ses mauvais côtés. On n'y trouve pas l'unifor-
de température qui règne à Madère, ni la sérénité uniforme
hauts plateaux de l'Indoustan. Beaucoup de valétudinaires
ivent de cruelles déceptions en y arrivant. Les Méridionaux,
lesquels les superlatifs sont monnaie courante, leur ont pro-
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140 REVUE DES DEUX MONDES.
mis <( un éternel printemps, sous un ciel toujours bleu »; ils
hypnotisés, en arrivant, par l'éclat de la lumière et la beaub
la mer et, pour peu qu'ils s'attardent à contempler le couchei
soleil, ils sont saisis par le froid du soir, dont l'impression
plus vive dans le Midi que dans le Nord. Pour peu que le s<
se cache, le temps devient terne et perd son aspect riant; ei
s'il vient à pleuvoir, c'est une désolation, parce que rien i
disposé en vue du mauvais temps. Les maisons ne sont pas <
fortables, les portes et les fenêtres ferment mal, les cham
sont carrelées, et les cheminées n'existent que pour la forme,
comprend le découragement qu'inspire aux malades une pari
désillusion. Heureusement que le mauvais temps n'est jamai
longue durée et qu'il suffit d'un rayon de soleil et d'une mat)
sereine pour les réconcilier avec le pays.
Il est pourtant des précautions dont il faut s'entourer qu
on n'a pas une santé à toute épreuve. Nous venons de parlei
refroidissement qui se produit au coucher du soleil ; il augmi
pendant la nuit et se fait sentir d'autant plus vivement qu
temps est plus clair. Le refroidissement nocturne n'est p«
craindre en été ; au printemps et en automne, on peut n'en
tenir compte; mais, dès que la neige couvre les montagne!
faut s'en défier et prendre des vêtemens de laine, comme le i
les marins dans les pays chauds. Sous aucun prétexte on ne <
se couvrir de fourrures. Les boas et les cache-nez causent j
de coryzas et d'angines dans le Midi que partout ailleurs, à ca
des variations de température. On transpire aussitôt qu'on mar
au soleil, et la sueur se glace quand on s'arrête à l'ombre.
Le choix de l'habitation est une question de premier on
La chambre à coucher doit être exposée en plein midi, et rien
peut permettre d'en accepter une au nord. C'est une règle au si
de laquelle les hygiénistes sont tous d'accord. Dans une cham
mal exposée, les malades ne se rétablissent pas et les gens b
portans tombent souvent malades. Il faut éviter les maison:
plusieurs étages, à logemens multiples, tâcher de trouver
appartement dont les pièces soient parquetées, et dont les cl
minées ne fument pas par tous les temps.
Il est enfin une précaution dont il ne faut pas s'exagérer l'i
portance, mais dont on doit cependant tenir compte. Lorsqn
descend dans un hôtel, comme c'est l'habitude pour les coui
villégiatures, et qu'on réside dans une station fréquentée par
phtisiques, il est bon de s'informer si la chambre qu'on v<
offre n'a pas été occupée récemment par un poitrinaire, et surt
s'il n'est pas mort dans le lit qui va devenir le vôtre. Il n'est
prudent de passer outre lorsque le propriétaire de l'hôtel v
VILLÉGIATURE, BAINS DE MER. 141
affirme qu'il a fait désinfecter la pièce. Cette opération est très
délicate et ne présente aucune garantie dans les villes dont nous
parlons, parce qu'on la pratique sans connaissances suffisantes
et sans conviction.
Il faut surtout se défier des chambres qui sont couvertes d'un
tapis et qui ont des rideaux d'étoffe. Ces tissus sont en effet le ré-
ceptacle des poussières ainsi que des microbes que l'expectoration
des malades y a mêlés. Les cas de phtisie à marche rapide con-
tractés dans ces conditions par de jeunes sujets absolument sains
jusque-là ne sont pas une rareté. Cette crainte éloigne aujour-
d'hui beaucoup de touristes des localités fréquentées par les
malades.
On ne peut en effet accorder [qu'un degré de confiance très
limité aux assertions des propriétaires des hôtels, et comme on n'a
pas de moyens de contrôle, il est plus prudent de s'en aller ail-
leurs, surtout quand on voyage en famille, avec des jeunes gens
ou des jeunes filles. La vue de ces pauvres malades n'a d'ail-
leurs rien de réjouissant; leur fréquentation est un peu répu-
gnante et n'est, pas absolument sans danger, même en dehors de
l'habitation des chambres qu'ils ont occupées.
En général, on quitte le Midi de trop bonne heure. Cela n'a
pas d'inconvénient pour les touristes qui jouissent d'une bonne
santé : ceux-là viennent en janvier sur le littoral pour assister
aux fêtes de toutes sortes qui ont lieu à cette époque et s'en vont
quand elles sont terminées. La mode veut qu'on remonte dans le
Nord au mois de mars, et les valétudinaires ont le tort de la
suivre. Le printemps, dans le centre de la France, est souvent
un mythe, tandis qu'il est splendide dans le Midi. Les mois
d'avril et de mai sont les plus agréables de l'année. On ne devrait
aller vers le Nord, dit le docteur Onimus, que lorsque la lune rousse
est passée, parce qu'elle s'accompagne presque toujours d'un retour
du froid et des gelées. Les convalescens font bien, avant de revenir
* Paris, d'aller faire une étape de retour dans les départemens
du Sud-Ouest où la température est alors régulière, ou bien
encore en Touraine. Cette partie de la France a souvent de très
beaux printemps, et les médecins y envoyaient leurs convales-
cens avant la création des chemins de fer (1).
La douceur du climat du Midi ne s'arrête pas à la frontière
de France. La côte d'Italie, qui fait suite à la nôtre, a bien aussi
son charme, et San-Remo jouit, à l'étranger, d'une réputation
qui égale celle de Menton. Les collines qui l'abritent ne sont
pas très hautes, mais elles sont bien situées. Les arbres qui les
(1) E. Onimus, V Hiver dans les Alpes maritimes et dans la principauté de
Monaco; Paris, 1891.
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142 REVUE DES DEUX MONDES.
couvrent sont très avantageux pour les promenades, mais ils n«
sont pas aussi favorables pour la chaleur que les rochers qui ré-
fléchissent les rayons du soleil. Aussi la fraîcheur du soir se
fait-elle sentir de meilleure heure à San-Remo qu'à Menton. En
revanche, le printemps y est plus intense et c'est une résidence
charmante lorsque les arbres ont repris leurs feuilles et leurs
fleurs. San-Remo est la station hivernale des étrangers qui ont
des raisons pour éviter le sol de France. Quant à Bordighera et
à Vintimille, on n'en peut pas conseiller le séjour en hiver, parce
qu'il y fait trop de vent et que les montagnes y projettent trop
d'ombre. Les valétudinaires ne peuvent pas davantage se fixer à
Gênes, malgré la beauté de la ville et le confortable qu'on y trouve.
C'est le climat le plus perfide de toute l'Italie : on ne peut guère y
séjourner qu'à la fin du printemps et au commencement de Tété,
lorsque les vents du nord ont purifié l'atmosphère et qu'ils y
apportent les parfums de la Ligurie.
Le climat de l'Italie, envisagé dans son ensemble, ne mérite
qu'à moitié sa vieille réputation. On y est attiré par le charme des
souvenirs, par la séduction des monumens et des musées; mais
les voyages trop rapides qu'on peut y faire pendant une période
de vacances, alors qu'on désire tout voir, sont très fatigans et ne
sont même pas absolument sans danger. La plupart des grandes
villes de la péninsule sont insalubres ; le surmenage prédispose
aux maladies infectieuses; et j'ai vu plus d'un voyage de noces
interrompu par une fièvre typhoïde contractée à Rome, à Naples
ou à Milan. Le séjour de ces villes' ne convient pas davantage aux
valétudinaires. Rome est inhabitable pendant l'été. L'air y est
vicié par les émanations qui se dégagent de ses ruines et par les
miasmes qui viennent de la campagne voisine. A partir delà fin
de mai toutes les grandes familles émigrent. Je m'y suis trouvé
deux fois à l'époque des chaleurs, et la ville était quasi déserte.
L'hiver, le froid y est vif et piquant. Le séjour n'en est possible,
pour les santés chancelantes, qu'aux mois de mars, d'avril et
d'octobre.
Florence est plus habitable. On n'a pas à y redouter les in-
fluences palustres et, bien que le climat soit variable, l'air humide
et souvent chargé d'électricité, on peut y séjourner sans incon-
vénient au printemps et en automne.
Les gens dont la poitrine est délicate feront bien de se défier
de Naples. Il faut y aller, parce que c'est un des points les plus
admirables du globe. Le panorama qu'on embrasse du regard, ea
parcourant le nouveau boulevard qui fait le tour de la ville à mi-
côte, est un enchantement. On ne se lasse pas de le contempler. Le
matin, lorsque la brume de la nuit se soulève lentement, comme
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VlLUtoATURE, BAINS K MER. 143
t rideau de théâtre sur une féerie, on voit apparaître successive*
la mer calme, immobile, la plage, les petites villes qui
la bordent et que dore le soleil levant ; puis, la chaîne des collines
qn s'étagent par plans successifs; enfin, dans le lointain, on
voit sortir de la brume Caprée, Ischia, Sor rente, et au fond du
golfe le Vésuve avec son panache de fumée. Malgré la banalité des
descriptions qu'on en a lues, malgré l'exagération du proverbe
italien que tout le monde répète, on reste stupéfait en présence
de ce spectacle. Il faut toutefois qu'il fasse beau temps; et il pleut
soumit à Naples. C'est une ville à voir et à revoir encore; mais
ce n'est pas un séjour pour les valétudinaires. Le climat est in-
constant, orageux, et la ville basse est malsaine. Milan ne vaut
pts mieux. Les vents froids y soufflent de tous les points de l'ho-
riioa. Ceux du sud y tombent des cimes de l'Apennin, ceux du
bk4 et du nord-ouest y descendent du sommet des Alpes ; la
température y est froide et variable. La moyenne de l'hiver est
au-dessous de -+- 2°, et on a vu le thermomètre y descendre
à -15*.
Les seules villes d'Italie dans lesquelles on puisse passer
riù ver avec une entière sécurité sont Venise, Pise et Gaëte.
Lorsqu'on a quitté l'Italie, la ville qui vous laisse le souvenir
le plus durable c'est Venise. On désire y retourner, on aimerait
à y vivre, au milieu des splendeurs de son passé et dans ce calme
profond qu'aucun bruit ne trouble, où l'activité même est si-
kaciease. La température y est douce, égale, l'air humide et le
àd azuré. Une résidence semblable convient à tous ceux qui as-
pirait au repos.
Le climat de Pise se rapproche un peu de celui de Venise. La
tille étrusque, abritée contre les vents du nord par une chaîne de
I toHmes et ouverte aux brises du sud , jouit d'une température douce
j *t égaie en hiver, principalement sur la rive droite de l'Ârno. L'air
fart doux, saturé de vapeurs, les pluies fréquentes et le ciel
! feront couvert. On y envoyait autrefois les phtisiques, et c'était
[toc raison. Le climat convient en effet aux santés délicates; la
[lifte est calme, silencieuse, un peu triste; elle offre cependant
H* ressources, et on peut s'y installer confortablement.
Gaëte est également une résidence agréable et salubre. L'air y
Ntphis vif et plus tonique qu'à Pise, à cause du voisinage plus
|feaédiat de la mer. C'est à Gaëte que se rendent Tété la plu-
des grandes familles romaines, lorsque les chaleurs et la
les chassent de la Ville éternelle.
Les localités que je viens de passer en revue peuvent convenir
abriter des convalescens et des malades pendant la mau-
l; mais la région de l'Italie qui se prête le mieux à la
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144 REVUE DES DEUX MONDES.
villégiature véritable, c'est celle des lacs de la Lombardie. Il est
vrai qu'elle ne répond pas aux mêmes indications et qu'on ne la
fréquente que pendant Tété. Située au pied des Alpes, qui l'abritent
des vents du nord, la région des lacs jouit d'un climat tempéré
que caractérise une chaleur douce et humide ; on y trouve des
hôtels assez confortables et les sites sont ravissans. Pendant la
belle saison, le lac Majeur et le lac de Côme sont le rendez-vous
des habitans du Milanais qui peuvent quitter leurs villes. Ceux
de Varese et de Lugano sont plus petits et moins fréquentés; celui
de Garde n'est pas assez abrité pour qu'on en recherche les abords.
Il y a sans doute en Italie beaucoup d'autres points vers les-
quels le courant de l'émigration pourrait se porter avec avan-
tage; et nous citerions sur le littoral de l'Adriatique ou sur
les deux versans de l'Apennin, nombre de localités qui pourraient
devenir des centres de villégiature ; mais elles ne sont pas connues ;
elles sont dénuées de ressources ; et les voyageurs ne pourraient
pas y trouver les élémens de bien-être qui sont indispensables à
des valétudinaires.
Les mêmes raisons leur interdisent le séjour de l'Espagne.
L'absence de tout confortable y est absolue ; et c'est chose fâcheuse,
car le littoral de ses provinces méditerranéennes pourrait offrir
des ressources. La Huerta de Valence est un séjour délicieux. C'est
une forêt d'orangers et de citronniers, au milieu desquels se
dresse la vieille ville espagnole, avec ses maisons arabes, ses monu-
mens religieux et ses remparts en ruines, à travers lesquels ont
passé, à 700 ans de distance , le Cid Campéador et le maréchal Suchet.
Un voyage en Espagne est de nos jours le complément obliga-
toire d'une éducation bien dirigée; mais ce n'est pas là qu'il con-
vient d'aller chercher le repos et encore moins la santé. On la
trouverait peut-être aux Baléares. Je crois avoir été le premier à
signaler la douceur exceptionnelle du climat de Majorque, où j'ai
séjourné pendant un temps assez long pour avoir pu l'apprécier.
La ville de Palma est située au fond d'une baie ouverte au sud ; les
montagnes du centre l'abritent contre les vents du nord, l'atmo-
sphère y est limpide, la végétation luxuriante; mais les communi-
cations sont difficiles et les ressources du pays presque nulles. Il
est évident que ces îles de la Méditerranée, pour lesquelles la na-
ture a tout fait, deviendront un jour des centres de villégiature
très recherchés. Elles sont tout près de la côte : il suffirait d'un
service régulier de bateaux à vapeur, de quelques hôtels bien
tenus, pour y attirer les voyageurs, et le climat se chargerait de
les retenir.
Les Français qui ne redoutent pas un long voyage et qui n'ont
pas peur de la mer se rendent volontiers en Algérie pendant l'hi-
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VILLÉGIATURE, BAINS DE MER. 145
ver; ils ne regrettent pas la peine qu'ils se sont donnée. C'est un
séjour délicieux. La mer et le ciel y sont de ce bleu intense parti-
culier à la Méditerranée. On y compte en moyenne 200 jours par
an sans un nuage, sans une goutte d'eau. Le printemps y est
ravissant, la végétation d'une richesse et d'une variété splendides.
Les constitutions délicates s'y fortifient. Les sujets prédisposés à la
tuberculose eux-mêmes s'en trouvent bien. J'ai eu l'occasion de
voir nombre de jeunes officiers dont la poitrine m'inspirait des
inquiétudes, revenir bien portans, après un séjour de quelques
années dans le nord de l'Afrique. Les Anglais, qui sont de grands
navigateurs, promènent leurs malades sur tous les points de la Mé-
diterranée. Ils les mènent en Egypte, en Grèce, aux îles Ioniennes,
à Madère, qui n'est pas plus loin de chez eux.
Pour compléter mon programme, il me reste à dire un mot
des stations thermales envisagées au point de vue de la villégia-
ture. Ce n'est pas une digression, car, parmi les personnes qui
fréquentent les eaux minérales, les malades sont en minorité. Les
Romains en avaient donné l'exemple. Lorsqu'ils émigraient vers
les thermes du nord de l'Italie ou du midi des Gaules, ils y étaient
attirés par des mobiles qui n'avaient rien à voir avec le soin de
leur santé. Ils allaient y chercher le plaisir, et c'est encore ce qui
se passe aujourd'hui.
Parmi les gens bien portans qui fréquentent les eaux minérales,
les uns y viennent pour retrouver leur milieu et continuer leur
genre de vie ; d'autres y accompagnent des malades ou des amis ;
et tout ce monde forme une société très gaie et très mouvante. Au
confortable des hôtels se joignent les distractions que la localité
permet de prendre. Elles sont très variées dans les stations à la
mode, les seules qui soient recherchées par les personnes en santé.
Pendant le jour, ce sont les promenades dans les environs, les ex-
cursions dans les montagnes, à cheval ou à dos de mulet, et tout
est disposé dans les hôtels pour organiser ces parties de plaisir avec
un grand confortable. Les malades, pendant ce temps-là, se réu-
nissent dans le parc où l'on entend de la musique ; on y lit, on s'y
promène, on y cause de son mal avec le premier venu ; la goutle y
fraternise avec la dyspepsie, et l'après-midi se passe. Le soir on se
retrouve au Casino où se donnent des concerts, où se jouent de
petites pièces de théâtre. Ces soirées finissent de très bonne heure
et les malades eux-mêmes peuvent y assister. Les joueurs des
deux sexes se pressent autour des tables de baccara, de roulette,
ou font tourner les petits chevaux. Dans certains hôtels on donne
Tom cxxx. — 1895. 10
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146 REVUE DES DEUX MONDES.
des bals qui se prolongent fort avant dans la nuit. Les personnes
tranquilles ont soin de fuir ces demeures trop bruyantes et vont
se loger dans des maisons plus calmes ; mais le spectacle de ce
mouvement gracieux et élégant, la participation indirecte à cette
existence joyeuse, sont une distraction pour les malades et les
aident à oublier leur souffrance.
Les hommes fatigués par les travaux de cabinet ont autant
besoin de distractions que de repos; ils s'ennuieraient à mourir
dans la campagne la plus fleurie, parce que l'inaction absolue est
intolérable pour les hommes habitués à la vie de labeur intellec-
tuel. Ceux-là se trouvent très bien du séjour des eaux, lorsqu'ils
n'en prennent que la partie hygiénique, c'est-à-dire les prome-
nades et les excursions en agréable compagnie, les repas sobres
et réguliers, les distractions paisibles du soir suivies d'une longue
nuit de sommeil qu'on peut se procurer aisément en évitant les
hôtels à grand tapage.
Dans ces conditions, pour retirer d'une saison passée dans
une station thermale tout le bénéfice désirable, il y a trois con-
ditions à remplir : la première c'est de n'y emporter aucune pré-
occupation, aucun souci sérieux ; la seconde, de ne s'y livrer à
aucun travail intellectuel. La conversation, la lecture des jour-
naux, des revues et des romans doivent suffire pour occuper la
pensée. Il faut savoir se contenter de la littérature de casino. La
troisième condition enfin, c'est de ne pas suivre de traitement
thermal quand on n'est pas malade. Il ne faut pas oublier que les
eaux minérales sont des médicamens et qu'on ne se drogue pas
impunément quand on se porte bien. Il n'est pas indifférent d'in-
gurgiter chaque jour un litre d'eau contenant de 7 à 8 grammes
de matériaux salins, comme celles de Vichy ou de Vais, de se
plonger dans des bains sulfureux, ou de se faire donner des dou-
ches. On ne traite ni le mal passé, ni le mal à venir. Les personnes
qui, se trouvant aux eaux thermales pour accompagner quelqu'un
des leurs, veulent en profiter pour faire une cure afin de prévenir
quelque maladie dont elles se croient menacées, celles-là font un
mauvais calcul et s'exposent à compromettre leur santé au lieu de
l'affermir.
Jules Rochard.
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LES AVENTURES
DUNE AME EN PEINE
MRS ANNIE BESANT
^nic Besant : An Autobiography ; Londres, Fisher Unwm, éditeur, et The Sève*
Principles ofMan% Reincarnation, Death and After. — A. P. Sinnett : Esoteric
Buddhism.— W. Judge : The océan of theosophy. — H.-P. Blavat9ki : The Voice
of tke silence et The Secret Doctrine, Thcosophical Publishing^ Society, Lonctaa.
Proceedings of the Society for Psychical Researches. — Isis very much unveiled
by Emund Garret, Westminster Gazette office.
Il y a, déjà quelques années, j'ai raconté ici même la cam-
pagne énergique et curieuse que Mme Annie Besant avait menée,
en Angleterre, en faveur des doctrines malthusiennes. A ce mo-
ment même, elle venait d'abjurer l'athéisme dont elle avait fait
une profession de foi sonore, se déclarait théosophe, et retirait de
la circulation la Loi de la population, cet étrange petit livre dont
la destinée avait été si tapageuse. Aujourd'hui, dans une auto-
biographie volumineuse, elle nous fait l'histoire de ses varia-
tions; elle entreprend de nous démontrer qu'elle a a évolué », non
changé; et comme elle est fort éloquente, d'une conviction indé-
niable et d'une imagination vigoureuse, son plaidoyer ne manque
pas d'intérêt. Ajoutez que six mois après le moment où elle
publiait dans ses mémoires, un peu prématurés, qu'elle était
passée « de l'orage à la paix », il devenait clair comme le jour
qu'elle avait été tout simplement la victime d'une immense
mystification.
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143 REVUE DES DEUX MONDES.
I
Annie Wood, qui devint plus tard Mme Besant, naquit mys-
tique, pour ainsi dire, ou du moins elle le fut dès que ses yeux
purent voir et sa bouche parler; et la partie la plus neuve, la
seule peut-être vraiment originale de son livre, est celle où elle
nous rappelle, avec un accent de vérité sincère, combien l'ima-
gination, à une époque de l'existence dont nous gardons à peine
la mémoire, est puissante et créatrice. On a rarement décrit,
d'une façon plus frappante et plus délicieuse, la singulière
facilité, l'immense joie de l'enfant à se créer des dieux. Tout
l'inanimé a des voix si claires, pour lui! C'est vraiment à croire
qu'en avançant en âge l'homme perd un sens dont, si l'âme est
éternelle comme le croient les théosophes, elle avait la possession
avant de naître, et qui, dans sa vie nouvelle, lutte encore pour ne
pas mourir. Pour Annie, quand elle était toute petite, les fleurs
même qu'elle cueillait étaient des personnes, l'air apparemment
vide était plein d'êtres vivans, et qui parlaient. Et n'était-c^
pas une chose affreuse qu'on vînt lui dire quand elle errait dan»
ces beaux espaces musicaux et peuplés : « Il ne faut pas conter d»
si vilaines histoires, miss Annie, vous nous donnez le frisson, e*.
votre mère vous grondera? » Mais ces tyrans heureusement re —
construisent presque sans le vouloir ce qu'ils viennent de détruira -
Certains livres sont remplis d'événemens merveilleux; l'enfant ^y
retrouva ses amis aperçus, les êtres surnaturels dont la primi-
tive humanité avait vu l'action animer la nature, les géans, 1^*5
dieux, les monstres. Cependant qu'elle imaginait ainsi l'invisible^,
ceux qui l'instruisaient lui en apportèrent la révélation chré-
tienne, mais la Bible et les contes de fées disaient les mêmes his-
toires de miracles. D'ailleurs, ce dieu d'Israël, qui tour à to*xr
punit, récompense, brûle, foudroie, bénit, protège, répand &a
colère en longs éclats de fureur, en nappes de feu, en exteruxi-
nations ; paternel aussi pourtant, prenant un peuple sous sa pro-
tection, le guidant à travers le monde dans des voyages qui durent
des siècles, parmi des Égyptiens cruels et sorciers, des espaces
calcinés, des Amalécites pillards, adorateurs de dieux terribles 4
qui l'on sacrifie des hommes ; pardonnant vingt fois à ce peuple
ses erreurs et ses crimes, dictant ses commandemens, d'une \oi%
forte, sur THoreb, au milieu des flammes, visible, — car Moïse Ie
vit, et Samuel, et Hélie,"et tous les prophètes l'ont entretenu, ^-~~
ce Dieu n'avait pas besoin qu'on lui élevât des idoles, le livre sac****
lui a donné une bouche, des mains, des passions : on le voit, e^
nul autre dieu jamais n'eut une figure plus humaine.
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LES AVENTURES D'ONB ÂME EN PEINE. 149
Lui en haut, le diable est en bas ; et il a aussi sa bible, que
Milton a écrite. Pour Annie Wood, Milton valait Moïse, elle
croyait à l'un aussi fermement qu'à l'autre, et, juchée en sauvage
sur la haute branche d'un vieil arbre, en un jardin près d'Oxford, v
die chantait tour à tour, durant des heures, des versets et des '■.'•*,
vers. Un jour, Milton lui apprit que Satan n'avait pas de cornes,
que ses pieds n'étaient pas fourchus, et que, de tous les archanges
tombés, il était resté le plus pâle, le plus triste et le plus beau.
« Alors, ô divin Jésus, mon prince idéal, tu le sauveras bien, à la
fin, n'est-ce pas? » De vagues et brumeuses formes l'entouraient,
la sollicitaient, elle craignait de les voir et les appelait, les sentait
Vraiment entrer dans la pièce... Beaucoup d'enfans ont sans doute
Técu de cette étrange vie ; peu en ont gardé la mémoire aussi
Vive et aussi vibrante.
Nous nous sommes habitués à confondre l'idée de religion
et l'idée de morale. Les âmes primitives et l'imagination active
et visionnaire de cette petite fille n'allaient point aussi vite. Elles
y voyaient d'abord une explication du monde, la description et
l'histoire des volontés mystérieuses qui font apparaître et changer
les choses. Annie s'imaginait fort bien la lutte de Dieu et du
démon, chacun ayant son armée, enrôlant les hommes. Quand
on appartient à Dieu, on a un bouclier blanc, avec une croix rouge
dessus, et le Prince lumineux, le divin Héros, vous donne un ta-
lisman qui vous avertit de l'approche des dragons. Quand un
ubre porte des pommes défendues, il y a un serpent dessous, mais
k moyen de savoir qu'il est défendu de manger la pomme quand
3 n'y a pas de serpent! Aussi la morale courante rétonnai t-elle
beaucoup.
Miss Marryat, la sœur du romancier populaire, qui s'était
chargée bénévolement de l'éducation d'Annie, s'efforça de lui
donner ce « sens du péché » qui lui manquait. Vieille fille intel-
ligente, charitable, d'un évangélisme austère, elle enseigna à sa
! papille de froides et terribles doctrines : l'homme puni pour l'éter-
nité, naissant damné, racheté seulement par la volonté du Christ,
l Biais à la condition d'avoir le repentir vrai, de sentir toute i'hu-
iftfliation, non seulement d'avoir péché soi-même, mais d'appar-
fair à cette race humaine qui ne peut être sauve que par un
miracle. Mais comme tout cela était difficile à comprendre, abs-
trait et sans formes I Le sens du péché ne germa point.
Le Nouveau Testament ne parlait pas de cette affreuse chose.
D n'était plein que de l'histoire de Christ, le Dieu vivant, l'ado-
fible idéal humain. Ce n'était plus le gentil Jésus de l'enfance,
ftsteur de brebis blanches, mais l'Homme-Dieu, mélancolique
ptrce qu'il porte les tristesses du monde, héroïque, car il est au
■&ytf':^
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) REVUE DES DEUX MONDES. *— — ,m
x de son sang l'universel sauveur. Comme il est mort pour
is, on brûle de mourir pour lui, comme il est Dieu, il couvre
terre de miracles, comme il est homme, il parle à tous les
urs purs. Sainte Agnès Ta vu, le fiancé céleste, et des anges qu'il
foya, à sainte Cécile la musicienne murmurèrent les chants
;s par lui. Il est si impossible de ne pas l'aimer, si triste de ne
ivoir tout de suite mourir pour lui! Ce fut un jour de dé-
îs que celui de la confirmation, dont les douces cérémonies,
is l'Église anglicane, sont très semblables à celles que connais-
t les catholiques de France : on renouvelle les vœux du bap-
le, on renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, on est
orne un petit oiseau blanc, tout frissonnant d'attente, et le
er soufflet de l'évêque vous semble le vent des ailes de la
ombe céleste.
C'est à Paris qu'eut lieu cette confirmation. On était en 1862,
nie avait alors quinze ans. Elle vit passer dans les Champs-
'sées l'empereur Napoléon III, alors à l'apogée de sa fortune;
> connut la grande ville au moment où elle s'affolait de fêtes,
cependant elle ne vit rien de plus beau que les églises catho-
iies. Toute leur gloire sensuelle pénétra dans son âme. Il y a
(aint-Germain-l'Auxerrois un vitrail dont elle parle avec des
ts plus chauds et plus colorés que ce verre pourtant brûlant;
le Louvre, en face, était une autre église peuplée de saintes
le madones. Elle les reconnut : c'étaient les portraits de ses
ions.
Dans cet air voluptueux, le froid évangélisme qu'elle n'avait
îais d'ailleurs, elle l'avoue, complètement assimilé, fondit
rime une nnige. Peu inquiète de développement moral, de
upules de conscience, pleine d'un mysticisme complexe, esthè-
te, sensuel, érudit — dont la peinture fait de sa biographie un
re utile à consulter pour celui qui voudra étudier l'état de
ne moderne en face du problème religieux — elle aperçut tout à
tp la beauté propre du catholicisme, ce qui le rend supérieur à
déisme quelconque ou à un froid appareil de morale tiré
n livre révélé. Elle vit qu'il était une œuvre d'art, et un sys-
îe. Il ne s'agissait pas cependant du catholicisme romain, avec
Forte et harmonieuse hiérarchie terrestre, mais de celui qu'ont
rouvé les docteurs de la haute Eglise anglicane, et qui, restant
s purement spirituel, paraît plus archaïque et plus poétique
it-ètre. Bâtie sur les fondations des apôtres et des martyrs,
e des matériaux qu'accumulèrent et polirent les Pères, Clé-
rit, Jérôme, Chrysostome, Hermas, Ignace, Augustin, « vieille
ce qu'elle est éternelle, immuable parce qu'elle est vraie, »
ère et solide elle monte, des jours de Jésus à nos jours. Ainsi
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 151
là théologie, que ceux qui l'ignorent croient triste et stérile, se
présente sous la forme d'une grande image sensible, d'une cathé-
drale antique et sonore; et les longues avenues des colonnes, les
rais changeans qui tombent des fenêtres, les incantations des
fidèles, tout converge vers le Christ, tout n'a été fait qu'en in-
strument pour le voir et parvenir à lui. Au delà de sa pure mo-
rale, au delà des prières, de tout un entraînement spirituel et
logique, savant et mesuré, on pénètre dans le mystère, on dis-
tingue le sens de sa trinité, le Père générateur des formes, la
Raison qui les mène, et l'Esprit d'où ils émanent, et qui les con-
tient, consubstantiel à eux: en définissant Dieu, sa nature, ses
attributs, l'Église a jeté une étrange lumière sur le fond obscur
de nous-mêmes, et la récompense de ces sévères études, c'est la
pore extase. De cette théologie qui semble aride, le mysticisme,
le don qui rend visible l'invisible, qui personnalise le divin, sort
à flots canalisés, réguliers et profonds... Annie communia cha-
fto semaine, observa les jeûnes, et se flagella. Elle avait dix-sept
ansl Ses prières se multiplièrent, et pour les offrir à son Seigneur,
cherchant les plus tendres parmi les plus tendres, elle chanta :
«... Mon Amour crucifié, élève en moi de fraîches ardeurs
d'amour et de consolation, que ce soit désormais le plus grand
dw tourmens que je puisse endurer de t'avoir offensé, que ce
•oient mes plus grandes délices de te plaire... Fais que je me sou-
tienne de ta mort, ô Monseigneur Jésus ! fais que je te désire et
pantelle après toi, fais que je m'abîme enta gracieuse présence.
0 très doux Jésus-Christ, moi la pécheresse indigne et pourtant
rachetée par ton sang précieux, tienne je suis, et tienne je serai,
«tdans la vie et dans la mort. Jésus, bien-aimé, plus beau que
kl fils des hommes, attire-moi jusqu'à toi par les cordes de ton
taumr, baise-moi des baisers de ta bouche, ton amour estmeil-
Wque le vin... Voici que le Roi m'a portée dans ses chambres.
fataé-je, ô Seigneur, goûter combien tu es doux, et que ta force
feulante et chère — je t'en supplie — me dévore l'âme! »
II
« Ma mère ne me permettait pas de lire des romans d'amour,
dit aujourd'hui Mme Besant du haut de ses quarante-sept
>, et faute d'un homme, j'ai aimé le bon Dieu! » Moralité : un
i de littérature légère n'est pas pour nuire à l'éducation des
personnes. Ceci est peut-être un peu trop simple. Elle
4fevnût ajouter qu'elle avait une belle imagination, une activité
intelligence insatiable et entraînée par l'éducation de miss
ifarryat, — elle parlait le français, l'allemand, l'italien, et le
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152 REVUE DES DEUX MONDES.
latin — et avec tout cela, je soupçonne qu'elle était femme,
très femme. Elle pensa un instant à se convertir au catholicisme
et h. se faire sœur de charité; mais si elle était catholique, au sens
de Pusey, elle avait hérité de ses ascendans anglais une instinctive
antipathie pour le papisme. Aussi, ne pouvant satisfaire son rêve,
et se donner à Dieu même, elle voulut au moins, comme pis
aller, épouser un de ses ministres. Elle voyait le prêtre entouré
d'une auréole, vivant d'une vie extra -humaine dans son sacer-
doce sublime, loin des banalités, en plein ciel bleu. Et voilà
pourquoi elle prit pour mari le révérend Frank Besant, de l'Eglise
anglicane. Elle a bien soin de nous dire qu'elle épousa l'office et
non l'homme, qu'elle voulut approcher son âme des choses
sacrées, et non sa chair : arrangez cela, si vous pouvez, avec ses
jolies phrases sur ses sensations à l'aurore de sa féminité. Et
pourtant, il y a un fait bien singulier. Quand, plus tard, cette
femme indomptable eut rompu avec tout ce qu'elle ne croyait
pas vrai; quand elle fut entrée dans un parti qui contenait certaine-
ment des personnes respectables, mais aussi, comme tous les
partis jeunes, un certain nombre d'autres qui se souciaient assez
peu de ce qu'on appelle parfois les préjugés sociaux; lorsqu'elle
fut devenue le premier lieutenant et l'inséparable de M. Bradlaugh,
•son mari fit des efforts désespérés pour la convaincre d'adultère.
En Angleterre, c'est une conviction qui rapporte. Ce fut alors,
entre lui, M. Bradlaugh et Mme Besant une lutte singulière et
tragi-comique. Housemaids délurées, garçons d'hôtel astucieux,
cochers de fiacre à l'œil aigu, détectives psychologues, il mit
tout en œuvre, et perdit son temps. Jamais M. Bradlaugh ne vit
son amie qu'en présence de témoins; il laissait même, quand il
allait chez elle, la porte de la rue ouverte. L'opinion publique,
qui s'était intéressée à ces péripéties, finit en général par accorder
à Mme Besant un brevet de vertu. La vérité, qui transparaît dans
ses mémoires, et qui peut-être éclaire le reste de sa vie, est que>
née pour aimer, et pour être aimée, elle fut initiée à l'amour d'une
façon qui la remplit d'une horreur dont jamais depuis elle ne s'est
défaite. Cette horreur lui a inspiré des aveux peu déguisés sur se?
relations avec son mari, et, plus tard, toute une doctrine de sur-
humaine pureté. On est porté à croire, d'après le portrait qu'elle
a tracé de lui, que le révérend Frank Besant n'était pas un homme
aimable : brandissant des certificats médicaux, elle l'accuse de
brutalité. Peut-être au fond n'était-ce qu'un pauvre homme mala-
droit ; en tous cas, dès le lendemain de leur mariage, un abîme les
sépara. L'homme qu'elle avait pris pour époux lui inspirait une
insurmontable répugnance ; elle n'eut pour ses devoirs de maî-
tresse de maison qu'une condescendance dédaigneuse. Et puis,
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 153
elle avait une peur atroce de ses domestiques, elle était pour-
rai™ de l'idée insupportable que sa cuisinière se moquait d'elle
tontes les fois qu'elle lui donnait un ordre. Toute petite, quand
son lacet de soulier se dénouait dans la rue, elle sentait sur ce
malheureux lacet les yeux railleurs de tout l'univers. On ne gué-
rit jamais complètement de cette maladie-là.
Deuxenfans lui vinrent pourtant, un fils et une fille, et elle
les aima, mais le sentiment maternel n'emplissait pas son âme.
H lui fallait ces grands élans de cœur, qui ravissent et qui brûlent,
et que peuvent seuls donner une passion humaine ou l'amour de
Dieu; il lui fallait aussi l'apostolat, l'activité sans frein, la lutte
dans la foule, à la condition de mener cette foule, et voilà qu'elle
était tout simplement la femme d'un mince curé de campagne.
Sans qu'elle s'en rendît compte, ayant épousé Dieu dans son époux,
et trouvant l'époux médiocre, elle en vint confusément à songer
que ce Dieu pouvait n'être qu'un petit personnage. Cela ne se fit
point d'un coup : elle lutta contre elle-même, soigna les malades,
écrivit des contes pour les enfans, joua à prêcher toute seule dans
l'église vide où son mari parlait le dimanche, et sans doute
trouva qu'elle s'en tirait beaucoup mieux que lui. Le révérend,
j'en ai peur, lui rendait mépris pour mépris ; il la croyait folle,
trouvait qu'elle n'avait point le respect que doit une honnête mé-
nagère anglaise à son seigneur et maître, et raccommodait fort
Bttl les chausses. Le ménage devint un « enfer ». Mm6 Besant eut
des idées de suicide, contempla d'un œil tragique des fioles de
chloroforme. Son fils avait été à l'agonie, elle venait de lutter,
forant des semaines, contre la mort, et l'avait vaincue, mais elle
restait énervée. Sa mère avait été volée par un homme d'affaires;
fiés pauvres qu'elle soignait étaient sales, immoraux, en même
fcmps que malheureux. Et c'est Dieu, qui est tout-puissant et
tttfiniment bon, qui aurait fait ou laissé faire la misère, la maladie,
fM vol, le vice, la saleté, et les pasteurs terre à terre qui atta-
'* «t plus d'importance à une bonne soupe qu'au salut d'une
4me!
Ne riez point. Elle était vraiment croyante, et souffrit horri-
Wement. Ce Jésus homme et Dieu, toute bonté, tout amour, tou-
jours présent, écoutant toutes les prières, voilà qu'elle perdait
«bûfiance en lui, et elle l'adorait. « Ce fut une agonie, dit->elle, et
* plus effroyable souffrance de ma vie. Ces bonnes âmes au cer-
^aïo creux, qui n'ont jamais pensé, qui prennent leur croyance
femme on prend une mode, parlent de l'athéisme comme du pro-
bH fatal d'une vie souillée et d'impurs désirs. Oh ! s'ils savaient
»wse d'entrer dans la pénombre de l'éclipsé de foi, l'horreur
eette grande obscurité où l'âme orpheline crie dans le vide
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154 REVUE DES DEUX MONDES.
infini : « Est-ce toi, Satan, qui as fait le monde? Est-il vrai, l'écho
que j'entends : « Mes enfans, vous n'avez plus de père ! » Tout est-il
chance aveugle, force sans conscience, ou sommes-nouô le jouet
d'une toute-puissance qui s'amuse de nos douleurs et dont
l'affreux éclat de rire sonne seul en réponse à notre désespoir? On
ne sort pas du dilemme : Si Dieu peut empêcher le mal, et qu'il
ne le fasse pas, il n'est pas bon ; ou s'il désire l'empêcher et qu'il
ne le puisse, il n'est pas tout-puissant. » Tout s'écroulait et deve-
nait absurde. 11 y avait des damnés prédestinés, un Judas destiné
de toute éternité à trahir et à brûler pour que le Christ pût être
livré, crucifié, et racheter ainsi les hommes, un Dieu qui accep-
tait le sacrifice de ce fils qui n'avait rien fait de mal, en paiement
du mal fait par d'autres. Injustice suprême, et l'esprit nous crie
que rien de ce qui est injuste ne peut être vrai !
Peut-être, si elle eût connu plus tôt Stanley, le doyen de
l'abbaye de Westminster, eût-elle été sauvée, mais elle ne le ren-
contra que trop tard, lorsqu'elle avait déjà rompu publiquement
avec le christianisme. Sa mère était mourante et ne voulait point
communier sans elle, aimant mieux, disait-elle naïvement, se
damner avec sa fille que d'aller au ciel toute seule. Mais commu-
nier lorsqu'on n'a pas la foi , n'était-ce pas à la fois une lâcheté et
un sacrilège ? « Je ne crois pas à la divinité du Christ, » disait
Annie aux pasteurs qui visitaient sa mère. Et ceux-ci lui refusaient
l'hostie. L'idée lui vint d'aller trouver Stanley. Chef religieux de
l'antique abbaye, ce prêtre fin, délicat, homme de cour et homme
de lettres, jouissait d'une situation qui lui donnait une indépen-
dance spéciale, et ne croyant plus aux dogmes anglicans que
comme àdes symboles, il les respectait pourtant, et les enseignait.
« Pourquoi Jésus ne serait-il pas le fils de Dieu dans un certain
sens, lui dit-il, et de quoi vous inquiétez- vous ? Croyez- vous
donc percer avec des mots humains le mystère de la divinité?
Aimez Dieu, et sacrifiez- vous aux hommes, peu importe le reste.
Quant à la communion, j'irai vous voir et vous la donner de ma
main. Et sachez qu'elle n'a pas été instituée pour éprouver et
troubler les cœurs simples, mais pour les unir. » Or, comme elle
s'étonnait de cette largeur qui faisait craquer le vieil évangélisme,
qu'elle ne comprenait pas qu'il demeurât dans le sein de l'Église
établie, il lui montra sa vieille et merveilleuse abbaye, lui parla
de l'harmonie des rites, de la sublimité des chants; et dans toutes
ses paroles on entendait discrètement que les choses sont vraies
dans la mesure où elles sont belles.
Cette philosophie un peu mélancolique et très raffinée qui sou-
met la raison à s'incliner devant la beauté, la femme qui jadis
avait eu de la théologie catholique une impression quasi musi-
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 155
cale eût été capable de la comprendre, mais il n'était plus temps
pour elle, et déjà le grand Pusey l'avait maudite. Ne jugeant plus
possible de s'enfermer dans le cadre anglican, elle avait voulu
passer toutes ses croyances au crible, elle avait lu les docteurs de
la large Eglise, Stopford Brook, Robertson, Grey, et avec déses-
poir voyait que le protestantisme libéral n'était que la pitoyable
évasion des difficultés, que toutes les poutres de l'édifice se com-
mandaient, que Tune pourrie, le reste tombait en pièces. Ce fut, de
sa part, une singulière idée que d'aller consulter là-dessus Pusey,
l'homme qui a le mieux senti cette nécessité de concevoir la doc-
trine chrétienne comme un bloc indivisible. Lui, d'ailleurs,
n'avait jamais hésité, jamais songé à hésiter. Au premier mot
qu'elle lui dit de son doute sur Jésus: « Vous parlez de votre
juge, répondit-il, vous blasphémez ! » 11 ne voulut voir en elle
qu'une pécheresse à confesser, et ne comprit pas, parce que ce
n'était pas dans sa nature, l'affreuse maladie du doute métaphy-
sique. « Priez », lui dit-il. — «Je neveux pas prier, j'ai prié, rien
n'est venu. Je veux savoir. J'ai tout à gagner à vous suivre, tout à
perdre à chercher la vérité toute seule, je le sais... Eh bien ! j'irai
dans ma route! » — « Tout à perdre, oui, car vous êtes damnée.
0 orgueil, orgueil ! Croyez- vous donc savoir vous-même ce qu'on
doit croire ou ne pas croire? On ne fait pas des conditions à
Dieu! »
Et comme dans ce mot elle avait aperçu l'abîme infranchis-
sable qui les séparait, elle se leva et lui dit sa résolution prise à
cette heure de tout quitter, sa maison, sa famille, ses espoirs ter-
restres, son Dieu, publiquement, et d'aller dans le noir, dans le
froid, jusqu'à ce qu'elle trouvât, s'ilen était, une lumière vraie, etun
Dieu qui ne se contredit point. Alors, pour la première fois depuis
qu'ils se parlaient il sortit de son calme paisible, il eut horreur
du scandale, parce que l'Église en a horreur, et cria solennelle-
ment : « Je vous défends, je vous défends, entendez- vous, âme
damnée, d'entraîner dans votre damnation vos frères pour qui le
Christ a saigné : Allez-vous-en, malheureuse ! » Mais elle ne pou-
vait plus faire plier son âme. Elle abjura sa foi, son état dans le
monde, sa fortune terrestre, quitta sa religion conventionnelle,
son époux conventionnel, et si pauvre qu'elle dut 9e placer comme
cuisinière, elle s'en alla, comme elle l'avait dit, suivre sa route,
dans le noir.
III
Chez la vieille tante irlandaise qui éleva la mère de Mme Besant,
— une tante demoiselle très pauvre et très noble, comme doivent
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156 REVUE DES DEUX MONDES.
l'être les vieilles demoiselles irlandaises qui se respectent, — il y
avait un bel arbre généalogique dont le tronc plongeait jusqu'aux
« Sept Rois de France ». De ces rois de France vous ne trouverez
le nom dans aucune histoire. « G'étaientdes pirates, sans doute, dit
négligemment Mma Besant, qui, chassés de Normandie, avaient
échoué sur le sol d'Irlande où ils continuèrent leur vie de pillage
et de meurtre. Mais la roue du temps a des tours étranges! Ces
barbares et malfaisans vagabonds étaient devenus une sorte de
thermomètre moral dans la maison d'une « gentille femme » irlan-
daise de la première moitié de ce siècle, et quand ma mère avait
été méchante, la tante demoiselle disait par-dessus ses lunettes :
« Emilie, votre conduite est indigne des Sept Rois de France. »
Et alors Emilie, avec ses beau£ yeux celtes, ses doux yeux gris
bleus, et ses masses bouclées de sombres cheveux noirs, pleurait
de honte et de repentir sur son indignité, avec la vague idée que
ces royaux ancêtres, très authentiques pour elle, allaient la mé-
priser, et qu'elle avait démérité, elle frêle et pur bouton de rose,
de ces malhonnêtes majestés. » Et c'est pourquoi Mme Wood,
quand elle fut devenue une femme, une femme délicate, ardem-
ment religieuse, sensible comme la corde tendue au bois chanteur
d'un violon, garda dans l'existence un idéal de fierté très haute.
« Une femme noble peut mourir de faim, disait-elle, mais non
s'endetter ; ou de douleur, mais avec un sourire. » Et quant à l'opi-
nion du monde, il ne faut point la mépriser, mais l'ignorer, ne
pas profiter de ce qu'on est condamnée par les hommes pour se
permettre une action vile, si inconnue qu'elle puisse être, mais
qui vous dégraderait à vos propres yeux ; car il n'y a qu'un tri-
bunal et qu'un maître, la conscience, et c'est lui seul qui juge et
qui commande.
Était-il donc si apocryphe vraiment, cet arbre généalogique
qui faisait descendre Mma Besant des vieux rois de la mer, aven-
tureux, volontaires, incapables d'un maître, et ne reconnaissez-
vous pas dans ces paroles l'accent d'indépendance farouche, l'ins-
tinct du « devoir envers soi » qui fait fuir du seuil conjugal,
dans une pièce d'Ibsen, la petite Norah aux yeux dessillés? « Une
fois libre, écrit Mme Besant, je fus heureuse. » Et je ne crois pas que
ce soit une phrase. Elle connut pourtant la vraie misère. Après
avoir fait la cuisine chez un vicaire, elle travailla, pour quelques
guinées par mois, à ces obscures besognes que de pauvres et pa-
tiens manœuvres littéraires accomplissent dans les bibliothèques
publiques. Elle connut la faim ; il lui arriva plus d'une fois de dire,
en laissant chez elle quelques sous pour donner à ses enfans, qu'elle
avait emportés dans sa fuite, la pitance du jour : « Je dînerai au
British Muséum, » et elle ne dînait point. Qui dira l'orgueil, les
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 157
visions glorieuses qu'engendre l'ivresse du jeûne, quand le jeûne
est librement voulu? La passion de la lutte, le besoin sans bornes
de se donner à quelque chose de grand et de difficile, d'affirmer son
mépris à ce monde de convention, gonflaient ce cœur traversé de
courans irrésistibles et furieux. C'est à ce moment qu'elle ren-
contra M. Bradlaugh. M. Augustin Filon a conté ici même avec
son talent accoutumé, les luttes politiques soutenues par cet
homme au tempérament vigoureux et têtu, l'un des caractères les
mieux dessinés qu'ait connus l'Angleterre contemporaine. Il avait
pris, dès lors, la direction du National Reformer, et commencé
cette agitation antireligieuse, connue sous le nom de mouvement
séculariste, qui rendit réellement en Angleterre quelques services
à la liberté de pensée. Mme Besaat se prit pour ce géant obstiné
d'une passion qui, si elle resta intellectuelle, n'en fut alors que
plus exclusive et plus exaltée. Elle avait été écouter les con-
férences antireligieuses qu'il faisait au Hall of Science, et lui
écrivit pour s'éclaircir de certains doutes. A la conférence sui-
vante, après avoir parlé il descendit de sa chaire, traversa les
rangs des fidèles qui tous souhaitaient l'orgueil d'emporter un
mot particulier du maître. Au premier rang, il aperçut cette
jeune femme, qu'il n'avait pas vue encore, associa sans doute
certaines phrases d'une lettre reçue avec ces yeux avides, ce
front haut d'inspirée : « Vous êtes Mme Besant, » dit-il. « Oui, »
répondit-elle d'un souffle. Et de ce jour, elle lui appartint.
Il était grand, large d'épaules, sanguin, puissant; et convaincu
d'ailleurs qu'on arrive à tout en voulant toujours la même chose,
lui qui avait été soldat et clerc de solicitor, deux métiers presque
également dédaignés en Angleterre, et qui maintenant menait un
parti et agitait un peuple, il ne doutait point de lui et faisait par-
tager cette conviction à ceux qui l'approchaient. Ainsi qu'il arrive
fréquemment, cette inébranlable assurance prenait sa source dans
une force physique extraordinaire dont il faisait volontiers parade.
Aussi passait-il généralement pour un vulgaire émeutier de popu-
lace. Mais ces sortes d'hommes rudes et volontaires jouissent
d'un singulier privilège auprès des femmes. Elles leur sont re-
connaissantes de leur bonté, de la douceur dont ils font preuve à
leur égard, et qui leur semble une attention spéciale et flatteuse;
elles les décorent d'une auréole héroïque et chevaleresque. « Il
était d'une courtoisie charmante avec les femmes, écrit ingénu-
ment Mme Besant, d'une courtoisie étrangère plutôt qu'anglaise,
car les Anglais, sauf dans l'aristocratie, sont des gens singuliè-
rement grossiers. » Voici un aveu qu'on ne lui demandait point!
Une intimité passionnée, dévouée d'une part, protectrice de
l'autre, s'établit d'autant plus vite, entre lui et elle, que la so-
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158 REVUE DES DEUX MONDES.
ciété, suivant une expression peu respectueuse de Mma Besant,
« détournait d'eux son respectable nez. » Chaque matin, M. Brad-
laugh, en s'entourant de toutes les prudentes précautions que j'ai
dites, venait s'installer chez Mme Besant. Ils travaillaient jusqu'au
soir, le plus souvent sans se dire un mot, heureux d'être ensemble,
associés dans des travaux communs. Extérieurement , c'était le plus
bourgeois des couples; le dimanche, comme les populaires amou-
reux de la caricature anglaise, 'Arry et 'Arriet, ils couraient les
environs de Londres, s'asseyaient sous les vieux arbres, de Rich-
mond ou de Kew, et surtout, délices suprêmes, ils péchaient à la
ligne ! Tel était le repos naïf et pacifique dont ces infatigables
travailleurs avaient besoin. Surexcitée par une complète ivresse
intellectuelle, par la joie d'avoif trouvé la route qu'elle cherchait,
l'activité de Mme Besant dépasse à ce moment toute description.
Elle fait d'innombrables conférences en faveur de l'athéisme,
prend part aux tentatives répétées de M. Bradlaugh pour se faire
envoyer au Parlement par les électeurs de Northampton, — à ses
luttes pour soulever l'opinion publique, 'quand, une fois élu, on lui
refuse, parce qu'il est alhée, le droit de prêter valablement serment
sur l'Évangile, — se jette avec passion dans l'étude des sciences,
se fait refuser trois fois pour insuffisance d'habileté pratique dans
les manipulations de chimie à l'examen de Bachelor of sciences
de l'Université de Londres, et finit par enlever, à la quatrième
fois, ce diplôme d'un degré beaucoup plus élevé que celui qui
porte en France un nom identique. Elle étudie l'anatomie sous le
docteur Aveling, gendre de Karl Marx, traduit des livres français
dans l'intérêt de la propagande, rédige et dirige, de concert avec
M. Bradlaugh, le National Reformer, soutient devant toutes les
juridictions d'interminables procès pour obtenir la séparation ju-
diciaire d'avec son mari, et conserver la garde de sa fille et de
son fils, et finit par obtenir en partie gain de cause; enfin elle
livre, en faveur du malthusianisme, la grande et longue bataille
dont j'ai jadis conté l'histoire. Et certes, il fallait du courage pour
l'entreprendre! M*0 Besant y risquait ce qui lui restait de sa répu-
tation d'honnête femme, M. Bradlaugh son siège au Parlement:
leurs mœurs furent calomniées, leurs noms souillés des plus sales
injures. Mais là, comme toujours, Mme Besant obéissait à l'impul-
sion d'une foi aveugle et convaincue. Elle confessait et mettait en
dogmes une religion née depuis un siècle, sortie du matérialisme
scientifique moderne, et que, en donnant à ce mot un sens qui va
se définir de lui-même, on peut appeler la religion de l'humanité.
« Devant l'impossibilité de se rendre compte du problème
du mal, l'idée d'un Dieu personnel, infiniment bon, infiniment
puissant, s'est en quelque sorte écroulée. Le pur déisme voltaî-
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 159
rien est une sottise, les religions, avec leur fond de mystères in-
scrutables, se sont lentement desséchées ; et il semble qu'il ne reste
plus rien qu'une tristesse sans remède. Mais voici cependant qu'au
monde désolé un immense espoir apparaît, un espoir sûr, clair,
patient, sorti de deux principes lentement dégagés par la science
moderne, celui de l'unité de la substance et celui de l'évolution.
Au delà de l'esprit et de la matière, vieux mots qui n'expriment
que des phénomènes, cette substance réside, calme, sereine, im-
personnelle, inconnaissable, et l'esprit et la matière, que nous
sentons et voyons, indivisibles et égaux sortent d'elle éternelle-
ment, s'engendrant sans cesse l'un l'autre, d'un mouvement infini,
d'un flux harmonieux. Dans l'étendue de l'espace sans bornes,
dans le temps illimité, les phénomènes naissent, meurent et re-
naissent en se transformant, et la loi rythmique qui les mène se
nomme l'évolution.
« Dernier anneau de cette évolution, agrégat lui-même de phé-
nomènes passagers, l'homme disparaît lorsqu'ils se dissolvent.
Qu'importe que son âme ne soit point immortelle : il conçoit
l'immortalité des causes, et complice conscient de la nature in-
consciente, dont il émane et où il rentre, il cherche à deviner où
elle va, hésite, tâtonne, se trompe parfois, et finit par triompher.
Unissant et compensant dans l'intérêt général la somme des in-
térêts particuliers, domptant les élémens, luttant patiemment
contre la maladie et la misère, il est roi, il passera Dieu.
« Mais combien il faudra qu'il lutte encore contre lui-même !
Son amour du prochain, sa passion de dévouement, son idéal de
pureté provenant du fait expérimental que toute la force nerveuse
consacrée aux vils instincts est perdue pour le cerveau, toutes
ses plus belles conquêtes sont aussi les plus récentes, et par con-
séquent les moins assurées. Chaque jour encore il fait des chutes
profondes. Il n'a pas tué encore en lui la brute originelle, il abuse
de sa force contre son frère, il le regarde égoïstement mourir de
faim, il se rue à la guerre, il se rue à l'amour sensuel, il applique
avec art toute cette intelligence qu'élaborèrent les siècles à satis-
faire des désirs d'animal encore inférieur, à détruire les chances
d'augmenter cette intelligence. »
Vous avez reconnu les théories que je résume. Elles étaient
dans Auguste Comte, dans Spencer, dans Darwin. Peut-être y
a-t-il là cependant, quelque chose de plus, la nécessité du renon-
cement personnel, considéré comme indispensable pour mener
l'humanité à sa perfection. Ce fut là un des côtés mtéressans du
mouvement sécnlariste tel que Mma Besant prétend l'avoir conçu.
Je dis « prétend », car il est bien possible qu'elle mêle incon-
sciemment ses idées actuelles à l'exposé de celles qu'elle n'a plus.
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460 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais il est certain qu'elle donna au nouvel évangile l'attrait raffiné
d'un enthousiasme mystique, qu'elle éleva les dogmes positivistes
soutenus par elle en insistant sur la nécessité d'épurer encore
l'idéal que nous ont légué dix-huit siècles de christianisme.
Elle renia toujours avec énergie les doctrines de l'amour libre
que quelques-uns de ses amis auraient voulu lui faire défendre.
Pour elle, l'humanité semblait au contraire marcher vers une
forme toujours plus pure de la monogamie; elle prêchait dans
le mariage une association d'esprits se complétant et travaillant
au même objet. Et si le mariage est ainsi un frein mis par l'in-
telligence et par la raison à la passion brutale, il en est ainsi, à
plus forte raison, du malthusianisme. Le devoir de restreindre les
naissances est imposé par les principes les plus élémentaires du
positivisme. C'est l'un des plus puissans remèdes du paupérisme,
et, surtout, du moment que la santé morale de la race dépend,
et ne dépend, que de sa santé physique, que la seule misère en-
gendre le vice et le crime, une malheureuse femme tombée sous
la domination d'un homme ivre et débauché n'a pas d'autre moyen
de se soustraire au résultat d'appétits funestes , dont le contre-
coup va frapper les plus lointaines générations.
Dans toutes ces luttes, livrée à l'impression du moment, qui
chez elle emportait tout, elle eut des heures de pleine joie, et de
grands triomphes. Longtemps son union d'esprit et d'opinion
avec M. Bradlaugh fut complète. On courait les grèves, on remuait
le district de Northampton, on répandait pas mal de vérités, on
disait aussi quelques bonnes sottises, on faisait l'éloge éclectique
des bienfaiteurs de l'humanité, Jésus, Bouddha, Malthus, qui de-
vaient être fort étonnés de se trouver présentés les uns aux autres;
et parfois quand un interrupteur s'obstinait par trop à injurier la
jeune femme, M. Bradlaugh retroussait ses manches etle « sortait »
à coups de poing de la salle du meeting. Jours de bohème, d'aven-
tures et de gaieté! Puis peu à peu un dissentiment grandit entre
les deux associés. « Je fus l'amie des mauvais jours, » écrit amè-
rement Mme Besant. L'homme auquel elle s'était consacrée avait
pris au Parlement la place que méritait son talent, et les rêveries
de sa compagne le laissaient de plus en plus froid et étonné.
Une fois lancée dans l'extraordinaire, rien à celle-ci ne sem-
blait plus assez extraordinaire. D'autres réformateurs l'entou-
raient, la sollicitaient, l'appelaient à de nouveaux combats : le
docteur Aveling, ce curieux érudit du socialisme, qui promène
dans les réunions populaires une étrange et caricaturale tête de
vieux jockey réformé; le révérend Headlam, pasteur de l'Eglise
anglicane, qui, rêvant de réformer le christianisme par le théâtre,
fréquente plus assidûment Drury-Lane et Covent-Garden que les
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r l ' LB8 AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 161
églises; Herbert Burrows, à la fois collectiviste et théosophe;
Stead, l'un des journalistes les plus entreprenans d'Angleterre, et
qui, par un étrange assemblage , joint à l'esprit le plus pratique une
âme mystique et inquiète : tout ce peuple agité lui dessina plus
fortement son rêve. Croyait-elle donc avoir assez fait en préparant
la destruction d'une Chambre des lords déjà pourrie et l'élargis-
| sèment du cens électoral? N'allait-on pas enfin créer le véritable
humanisme , cette fraternité universelle qui doit supprimer la mi-
sère et le mal ? M. Bradlaugh ne comprit plus, craignit d'être com-
promis, força Mme Besant de renoncer à la direction du National
Reformer, et l'abandonna. Ainsi croulait, devant l'égoïsme résolu
d'un homme politique, une affection de dix ans ! Elle le regarda
de ses yeux tristes et dessillés , et dès qu'elle ne vit plus en lui
qu'un étroit et énergique logicien, elle aperçut du même coup la
platitude, les erreurs, toute l'insuffisance de sa foi.
Oui , le positivisme avait raison en dressant un autel à l'homme ,
dieu futur, mais en édictant les dogmes de cette religion ne s'est-il
pas trompé, n'a-t-il pas, en posant les prémisses, oublié la consé-
quence, qui seule importe. De la brute, l'homme va vers lange,
c'est bien; mais c'est de l'ange qu'il faut pousser la croissance.
Contente d'avoir démontré que nous venons de la bête, la science
s'arrête là, et croit avoir tout fait en nous préparant un bonheur
de bête heureuse. Et reste encore à savoir si le fameux « incon-
naissable » est vraiment inconnaissable; si aux « pourquoi? »
l'homme ne peut répondre que par d'éternels « comment » ; si
jamais, jamais, il n'arrivera à la cause. Déjà cette science s'étonne
(Wr&nt l'infinie complexité de la conscience humaine; elle trouve
$1 an même cerveau de multiples personnalités ; elle constate
<flie dans ce cerveau, réduit au coma, presque mort par consé-
foent, l'activité mentale grandit d'une façon démesurée et mys-
térieuse. Alors elle s'effare, ou risque des explications dont un
t&fàni rirait. Ah ! si elle s'était trompée, pourtant, si c'était Feu-
lant seul qui eût raison, en peuplant l'univers de formes bru-
meuses et vivantes, s'il y avait une dryade derrière l'écorcc des
tbènes, un être derrière cette tache colorée et mouvante qu'on
lie l'homme, et si, par des moyens nouveaux, en s'affran-
c&ssant des sens, on pouvait voir, de la fumée des apparences et
Au flottement des phénomènes, surgir, — fût-ce en mourant —
moi du monde, le Réel nu, infini et solitaire!
IV
Ce ne doit pas être un phénomène bien rare qu'un positiviste
& ae convertit à la métaphysique, et adore ce qu'il a brûlé. Mais
tome cxzx. — 1895. Il
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162 REVUE DES DEUX MONDES.
l'agent de la conversion de Mme Besant ne pouvait pas être un vul-
gaire savant à lunettes : ce fut Mme Blavatski, thaumaturge,
théosophe, charmeuse d'âmes, accusée par les uns de charla-
tanisme dans l'exercice de ses miracles, vénérée par d'autres
comme un être surnaturel; à tout prendre, une âme forte jusqu'à
la tyrannie et douée du don mystérieux qui fascine les hommes.
La Société des Recherches psychiques de Londres a publié, en
décembre 1885, les résultats d'une enquête fort longue d'où il
semble résulter fort clairement qu'on la doit mettre au rang des
imposteurs célèbres, et que la « théosophie » est une des pires
plaisanteries du siècle. Presque aucun de ses amis ne l'aban-
donna. Elle magnétisait. Je connais de Mme Blavatski un portrait
qu'on ne regarde pas sans inquiétude, et dont on a peine à dé-
tourner la vue. Elle apparaît avec un anneau magique à la main,
vieille, sans sexe, sans forme, la tête roulée dans une mantille de
laine, la bouche large et mince sous un nez puissant et lourd,
mais avec des yeux extraordinaires, indéfinissables, qu'on vou-
drait fuir, et qui vous lient. Telles ces mégères de Frans Hais,
dont la figure est hideuse, et qui vous arrêtent au passage, para-
lysent la volonté, vous enchantent, au sens profond du mot, parce
que sous leurs paupières brûlées éclate une étincelle d'un feu
non humain.
L'ancienne apôtre du matérialisme, bachelière de l'Université
de Londres, fut bientôt entre les mains de Mme Blavatski comme
un petit enfant. Aux enseignemens du vieux panthéisme oriental
l'initiatrice faisait succéder les émerveillemens psychiques, frap-
pait sur la tête de son élève, de loin et sans la toucher, de petites
tapes dont le contre-coup descendait, dit celle-ci, jusqu'au fond
de son corps. Ne croyez point que ces chiquenaudes spirituelles
n'eussent aucune valeur philosophique ! Sganarelle pensait con-
vaincre Marphurius de la réalité des apparences en lui donnant des
coups de bâton ; mais qu'eût dit Sganarelle si on lui avait prouvé
en retour qu'on peut donner des coups de bâton sans bâton? Ces
petites tapes firent leur trou dans le cerveau de Mm* Besant, et bien
des choses étonnantes y pénétrèrent avec elles. En deux ans son
admirable intelligence, son imagination d'enfant passionnée de
miracle furent pleinement conquises. Mme Blavatski put mourir,
en 1891, rassurée sur le sort de la petite et curieuse église qu'elle
avait fondée; son élève, avec autant d'ardeur, plus d'éloquence,
une réputation d'honnêteté et de conviction moins discutée, en
a repris la direction. Toutes les luttes, tous les déchiremens qui
avaient précédé la rupture de Mme Besant avec le christianisme,
elle eut à les subir une seconde fois. Une autre se serait abîmée
sous le ridicule, aurait succombé sous le poids de sa double abju-
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LES AVENTURES d'uNE AME EN PEINE. 163
ration : elle se retrouva debout, écoutée, siuon crue, objet de
curiosité bien plus que d'aversion, à la tète d'un groupe et prê-
chant toujours!
Désormais elle a passé, — c'est elle qui nous le dit, — de Forage
à la paix. Ardemment, comme elle avait été chrétienne, comme
elle avait été athée, elle est théosophe, ou, si vous voulez, boud-
dhiste ésotérique. Ce n'est point ici le lieu d'examiner jusqu'à
quel point ceux qui se disent bouddhistes ésotériques sont rensei-
gnés sur le vrai boudhisme. Le titre même dont ils veulent se
parer est bien près d'être un contresens, et l'adjectif y jure avec
son substantif. S'il est vrai que presque toutes les religions de
l'Inde ont toujours eu, en effet, des parties restées secrètes, le
boudhisme, dans sa pureté primitive, faisait pourtant exception,
et rien ne semble moins ésotérique que la façon dont cette reli-
gion ou plutôt cette discipline morale et monacale fut enseignée
et répandue. Elle était un guide vers la paix de l'âme, une doc-
trine dont le caractère essentiel paraît avoir été de pouvoir se
prêcher à tous. L'objection a frappé l'un des écrivains de la petite
église théosophique, M. Sinnett, et il prend beaucoup de peine
pour expliquer que son bouddhisme, — écrivez avec deux d, s'il
vous plaît, — doctrine des saints, des grandes âmes, des mahat-
rnas, n'a presque rien de commun avec celui de Çakya-Mouni,
lequel selon lui ne doit prendre qu'un seul d. Je me suis conformé
aux exigences orthographiques de cet auteur pour éviter une con-
fusion que pour d'autres motifs que les siens je trouverais regret-
table : est-il permis maintenant d'ajouter que, si quelques positi-
vistes européens en mal de mysticisme ont adopté une étiquette
qu'ils savaient fausse, c'est surtout parce que l'athéisme fonda-
mental de la doctrine du Boudha s'accordait avec leurs propres
désirs? Établir une religion qui paraît, au moins superficielle-
ment, une véritable religion, avec une cosmogonie, une définition
de la nature de l'homme et de sa fin, des révélations mystérieuses,
une morale, et qui pourtant se passât d'un Dieu personnel, telle
est l'œuvre difficile que Mmo Blavatski et ses amis ont voulu ac-
complir. Il est donc assez naturel qu'ils se soient sentis en sym-
pathie avec le boudhisme, né, lui aussi, d'un très ancien naufrage
métaphysique. Et puis l'étiquette était connue, ce qui est bien
quelque chose. Mais ce n'est nullement à la littérature boudhiste,
dont le style, dit Barth, « est le plus affreux et le plus insuppor-
table de tous les styles, » c'est, avec un bel éclectisme, aux an-
ciens upanishads, à des traités philosophiques plus modernes,
à une encyclopédie thibétaine, à toutes les religions de l'Inde en
somme, çivaïsme, vishnouïsme, krishnaïsme, etc., que Mme Bla-
vatski a fait des emprunts. Elle ne s'en est pas tenue à l'Inde :
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164 REVUE DES DEUX MONDES.
les philosophes alexandrins, la kabbale juive, le spiritisme, ont
été mis par elle à contribution, et de tout cela il est résulté de
gros volumes d une langue souvent assez belle, d'une imagerie
orientale suffisante, et d'une composition nulle.
Il s'agissait de supprimer Dieu comme personne individuelle e
créatrice. Alors, au lieu de le placer à l'origine des choses, o:
l'a mis à la fin, et c'est l'homme qui est chargé d'en fournies
la matière première. A travers de longues séries de lutte^s- -
qui se continuent durant des milliers d'existences, les meilleure —
d'entre nous se spiritualisent, s'épurent, et chacun devient m m
dieu. Étrange dieu! Plus il sent en lui le feu du centre divinzMn
dont il émane, plus il devient semblable aux autres âmes arrivées ^s
au même point que lui, et plus il agit, en toute liberté, comm^ e
s'il n'était qu'une cellule d'un grand corps frémissant. Une ceL^B-
lule, en effet, mais divine, rayonnante, intelligente! Avec se — ss
sœurs elle forme « l'esprit planétaire, » le cerveau de la terre. L -— e
monde a pris conscience de lui-même ; une volonté savante roui — e
dans ses mers, anime ses fleuves, illumine les courans qui xoï^mt
d'un pôle à l'autre, et, sans bouger de sa place marquée dai^vs
l'absolu sans bornes, de même que l'homme d'aujourd'hui sa^St
qu'il est un homme, ce monde intelligent sait qu'il est un mondes.
Ceci est emprunté aux livres de magie gréco-hébraïques. (^ ~n
l'a mis à la mode du jour, en se servant peut-être de quelqu^3s
pages de M. Renan dont les lecteurs de cette Revue se souvienneMnf
encore. Mais si l'homme peut ainsi arriver à la divinité, il fa«f
que la somme de ses efforts ne se perde point à la mort'; il faut de
plus qu'il puisse accumuler ces sommes. Pour les théosophes, il
y aura donc dans l'homme un principe immortel, et ce
principe devra se désincarner et se réincarner durant des
millions de siècles avant d'arriver à sa perfection. Ici nous
retournons dans l'Inde pour lui prendre sa doctrine de la mé-
tempsycose, bien plus vieille que le boudhisme. Après avoir
posé en commençant l'inanité de la distinction entre la matière
et l'esprit, les théosophes oublient ce point de départ, rétablis-
sent leur dualité, en divisant l'homme en une sorte de gamme
de sept élémens dont quatre matériels et trois spirituels. Ainsi,
après tout cet étalage d'alchimie métaphysique, on rétablit tout
simplement la vieille distinction de l'âme et du corps, et l'on nous
dit que l'une demeure, tandis que l'autre se corrompt. Nous ne
sommes pas plus avancés qu'auparavant! Il est vrai que, pour nous
consoler, on nous offre la fameuse théorie du Karma , qui doit |
résoudre le problème de la responsabilité humaine : sur le plan
terrestre, le moi impérissable a agi, peiné, pensé, commis le bien
et le mal, s'est avili ou élevé; un mondejs'est amassé autour de
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j.
LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 165
lui, formé de ses actes, de ses efforts moraux, de ses passions, de
Tidée qu'il s'est formée des choses, des vérités qu'il a conquises,
des rythmes de couleurs et de sons qu'il aimait, et ce monde est
immortel ; quand l'homme meurt, il en reste enveloppé. Dans
une espèce d'extase, dont la durée se prolonge durant des mil-
liers d'années, cet univers revient, l'entoure, et il en jouit, car
rien de ce qu'il a commis de mal, aucune des douleurs qu'il a
éprouvées, ne transparaissent sur ce voile changeant et sublime.
On ne souffre pas, dans cet état de Dévachan, on est plus ou moins
heureux, suivant la richesse des sensations accumulées, voilà
tout. C'est plus tard, dans sa réincarnation, que l'homme devra
payer les fautes commises dans ses existences antérieures. Il lui
faudra vaincre ses mauvais instincts, s'améliorer sans cesse, pour
arriver enfin, après de nouvelles morts, à l'expansion de sa
conscience, jusqu'à la cause éternelle d'où jaillit un jour le songe
vrai qu'il a été : c'est l'état de Nirvana. Mais si on ne veut pas
s'y absorber, on peut entrer dans la phalange des esprits plané-
taires, ou bien on se réincarne encore une fois pour rendre par
ses vertus surhumaines, sa puissance surnaturelle, service à l'hu-
manité : on devient un Mahatma, et, en général, on habite le
Thibet. Vous m'embarrasseriez beaucoup, par exemple, en me
demandant pourquoi cette contrée jouit d'un si beau privilège :
il est impossible de s'empêcher de penser que les Pères Hue et
Gabet, les seuls Européens qui aient jamais visité Lassa, la
Terre des Esprits, capitale de ce Thibet auquel on bâtit aujour-
d'hui une si remarquable réputation, ne trouvèrent dans ses
habitans que de très bonnes personnes, n'ayant que le petit dé-
faut d'empoisonner de temps à autre leur Boudha vivant, lequel
se laissait faire avec une douce naïveté et peu de prescience.
Toujours est-il que lorsqu'un de ces mahatmas commande, il
n'y a plus qu'à obéir. Mais comme on ne les a jamais vus, et
qu'ils ne parlent, par des procédés mal connus, qu'aux initiés
supérieurs, c'est à ces initiés, lisez à Mme Blavatski, et depuis
sa mort à Mme Besant, au colonel Olcott, etc., que vous devez
abandonner le soin de guider votre âme sur cette terre. Voilà le
résultat final de tant de discours sur la liberté et la fraternité
universelles, coupés de déclamations contre la tyrannie des reli-
gions chrétiennes.
Si la doctrine de Mmo Blavatski n'avait pour défaut que d'être
une mosaïque peu neuve et mal faite, on pourrait encore lui
pardonner par égard pour la façon brillante dont elle adapte par-
fois certains fragmens de la littérature mystique orientale : les
livres de cette thaumaturge, mélange bizarre et mal classé de
doctrines gnos tiques, mystiques, swedenborgiennes, de fragmens
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166 REVUE DES DEUX MONDES.
d'une encyclopédie thibétaine, de livres magiques de source occi-
dentale, sont déjà un fort étrange fatras; mais si vous saviez
ce que les Américains, et même certains Anglais en ont tiré!
L'évolution étant de nos jours un dogme, la théosophie s'est crue
obligée de nous fournir sur celle-ci des aperçus nouveaux que Dar-
win ne soupçonna jamais. Le pauvre grand homme n'avait pu
résoudre convenablement le problème du passage d'espèce à es-
pèce et de genre à genre. Ce fameux animal qui doit servir de
transition du singe à l'homme n'a pas encore été découvert. Les
théosophes ne sont pas embarrassés pour si peu : par un raison-
nement très ingénieux, et qu'il serait un peu long d'expliquer, ils
vous démontrent que chaque espèce prend un certain développe-
ment sur une planète, et que de là les monades qui constituent
chaque individu d'une espèce passent sur une planète voisine et
y prennent un nouveau développement. Après quoi, elles passent
sur une troisième pour s'y développer encore, et ainsi font le tour
de sept globes avant de revenir à leur point de départ. Et voilà
pourquoi votre fille est muette, pourquoi les infortunés darwi-
nistes n'ont pas trouvé leur homme-singe! Qu'ils ne le cherchent
pas sur la terre, il est dans la planète à côté; de là, il est allé sur
une autre; et enfin, ayant fini sa ronde, il est revenu ici-bas, où
il est apparu comme un miracle, étonnant par sa présence les
orangs-outangs les plus distingués. Mme Besant passe le plus légè-
rement possible sur ces hypothèses épineuses, mais il faut lire sqs
confrères de la Société théosophique de New- York, MM. Sinnet
et Judge! Ils ne se contenteront pas de vous indiquer, à quelques
centaines d'années près, le temps qui s'écoulera entre chacune de
vos incarnations, la date où la noble sous-race américaine rempla-
cera la vieille sous-race européenne honteusement usée, il vous ap-
prendront ce que c'est que les « coquilles » , des êtres bien perni-
cieux! Ce sont des formes invisibles, mais matérielles, provenant
des personnes mortes de mort violente, lessuicidés, les condamnés
à mort. Elles ne meurent vraiment qu'après avoir terminé sur la
terre le laps d'existence auquel elles avaient droit, et gardent gé-
néralement une attitude très rancunière, à cause de leurs mal-
heurs. Elles rôdent sur la terre en se livrant à une foule de mé-
faits sournois, et se font incubes ou succubes, suivant leur sexe et
le dévergondage de leurs caprices. En somme ces condamnés à
mort mènent une vie de bâton de chaise. Ils hantent aussi les
séances de spirites; ce sont eux qui, sous le nom de Victor Hugo,
Platon, et Marie Alacoque, y profèrent tant de choses imbéciles.
Il leur arrive même parfois, la séance terminée, de s'offrir le plai-
sir d'étrangler le médium. Les réincarnations s'opèrent aussi
d'une façon bien bizarre. Charlemagne transmigra dans Napo-
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LES AVENTURES D'UNE AME EN PEINE. 167
léon Ier, et Clovis dans l'empereur Frédéric d'Allemagne, qui mou-
rut d'un mal de gorge. Je vais vous dire une chose encore plus
extraordinaire : sur les planètes où ils habitaient avant de pas-
ser sur la terre, les hommes étaient gigantesques, mais gazeux,
flottans, et dépourvus d'âme. A une époque plus ancienne, ils
n'avaient pas de sexe, et affectaient la forme d'une boule. Dans
cet état, ils se roulaient au hasard sur un globe mal consistant.
C'est une conception gaie. Pourtant, à la place de Mmo Besant, je
trouverais que c'est encore un peu plus difficile à croire que les
mystères du christianisme.
La partie sérieuse de la théosophie venait de vingt sources
diverses ; celle qui ne l'est point, semble bien à lui : on avouera
qu'elle n'est pas pour inspirer une confiance illimitée dans cette
nouvelle religion. On peut du reste considérer le tout comme une
tentative de vulgarisation d'une métaphysique qu'il n'était pas
besoin d'aller chercher aux Grandes Indes. Pour la rendre moins
rébarbative, on y a joint des explications sur l'origine et la fin
des mondes dont une bonne part procure une douce gaieté , puis
on nous a affirmé qu'il existait une science expérimentale de la
métaphysique comme il existe une science expérimentale de la
physique, et qu'en exerçant son âme par des procédés spéciaux,
on arrivait à la saisir, de même qu'en exerçant ses sens à l'aide de
la raison, et en les prolongeant par des instrumens, on arrive à sai-
sir les causes des phénomènes. Tout cela n'était pas neuf , et n'avait
encore ému violemment personne. Alors, pour nous ôter certaines
méfiances, on nous a dit le plus grand mal des médiums, spirites,
et autres nécromans, et quand on nous a crus rassurés, on nous a
présenté, pour nous prouver l'existence de l'âme, de la volonté
spirituelle, et de la substance, exactement les mêmes phénomènes
que produisent les médiums, spirites et autres nécromans, mais
émanant de personnes dont la moralité surhumaine est garantie
par la hauteur de l'Himalaya, l'élévation de leur but, et leurs in-
carnations successives dans des individualités de plus en plus
pures. On prend bien soin de nous dire que nous arriverons aussi
à cet état de sainteté et de clairvoyance, mais non pas probable-
ment dans cette vie, à moins de dons spéciaux. En attendant,
que sera pour nous la théosophie? Exactement une vérité « révé-
lée » comme les vérités révélées de la Bible, de l'Évangile ou du
Coran. Toute la différence est que le révélateur, au lieu d'être mort
et de s'appeler Moïse, Jésus ou Mahomet, répondra tout vif au nom
de Rathapâla, yoghi, arhâty mahatma, etc., — traduisez adepte de
la Grande Loge, et thaumaturge distingué ; — et une de nos grandes
raisons pour le croire sera qu'il a renoncé, paraît-il, à son Nirvana
pour le bénéfice de l'humanité, et qu'il fait des miracles.
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it 1
168 RBVUK DBS DBUX M0NDB8.
Les gens graves vont se froisser d'entendre raconter sans rire
tant de contes de nourrice, d'autres se demanderont pourquoi
Mme Besant a renié son ancien Dieu pour revenir, on somme, à
« croire », au lieu de « savoir » ; d'autres diront qu'elle est folle.
Pourquoi abuser de si gros mots? C'est tout simplement une
femme qui s'est toujours fait à elle-même son univers extérieur.
Comme théosophe, elle nous parle de l'état de béatitude où nous
serons après la mort, entourés des rêves que nous aurons su édi-
fier, et qui seront pour nous comme des réalités; elle peut en par-
ler savamment, elle a été toute sa vie dans cet état délicieux, elle
s'est toujours créé un monde en harmonie avec elle-même. Elle
a retrouvé les imaginations de son enfance, vit dans son rêve,
entourée des esprits qui peuplent la nature, président à l'ordre
du monde, combattent pour le bien de l'humanité, lui racontent
des histoires merveilleuses sur les destinées de la terre et des
étoiles, et lui donnent des talismans avec lesquels elle prend part
à leurs luttes : elle mêle le figuré au réel et prend toutes choses
en métaphore. Ce n'est pas de la folie, sans doute, mais c'est une
condition d'esprit très exceptionnelle, intéressante, et il faut lui
savoir gré d'avoir écrit des mémoires qui rendent compte d'un
phénomène aussi curieux.
Au moment où j'écrivais ces lignes, elle passait justement par
Paris en revenant des Indes, où elle avait accompli un long
voyage, en compagnie du colonel Olcottet de la comtesse Wacht-
meister, « qui est une clairvoyante ». Elle y avait prêché la bonne
nouvelle, s'était fait conter la divine aventure par des fakirs éton-
nans qui reconnaissaient du premier coup, à l'inspection des
lignes de sa main, qu'elle aurait de grands succès d'éloquence, ce
qui prouve plus leur politesse que leur science divinatoire; elle
avait visité les écoles qu'a fondées la Société théosophique pour
empêcher les Hindous d'aller perdre, dans les missions protes-
tantes ou catholiques, leur foi si précieuse et si supérieure au
christianisme. Une fois sur le sol de France, elle n'a pas renon-
cé, on le pense bien, à la prédication, et au cœur de Paris
même, entre la Madeleine et la Chambre des députés, elle a donné
une conférence. Étrange public que celui qui se pressait là î D'a-
bord des Anglais tranquilles, solides, avec des figures fermées, de
bonnes figures honnêtes et courtoises. Peut-être la plupart d'en-
tre eux étaient-ils venus par patriotisme, pour qu'on ne pût dire
qu'une compatriote avait parlé devant des banquettes ; mais s'ils
avaient eu cette crainte, la partie française de l'auditoire était
encore assez nombreuse pour les rassurer, et elle était diverse et
pittoresque à souhait : journalistes, qui écoutaient mal, sans doute
parce que c'est leur devoir d'écouter; curieux d'habitude, roman-
LES AVENTURES D'UKE AME EN PEINE. 469
ciersoccultistes, il y avait de tout dans cette foule, et surtout des
femmes, de celles dont c'est la gloire et la fonction d'aller partout,
des désœuvrées, des agitées et des fanatiques. Je crois pourtant
que la majorité des assistans regrettait amèrement, à la sortie,
que Mae Besant ne leur eût pas montré quelque bon tour de son
métier de thaumaturge ; car, au lieu d'évoquer un mort ou de
faire pousser en un clin d'oeil une touffe de fleurs sur un arbre
vert, comme on sait que font les yoghis, elle s'était tenue à quel-
ques considérations sur la fraternité universelle et la nécessité de
hier en nous la sensualité : grave déception !
Quelques mois plus tard, la déception dut être plus forte
encore : Mme Besant avouait elle-même qu'elle avait été la victime
d'une mystification à laquelle un enfant n'eût pas été pris ! Déjà,
aux beaux temps de sa foi en Mme Blavatski, on avait essayé delà
mettre sur ses gardes. La Société des Recherches psychiques
avait publié une enquête dont les résultats avaient été surpre-
nans:M. Richard Hodgson y démontrait, entre autres choses,
que dans l'Inde, près de Madras, lorsqu'un naïf et riche fidèle
voulait obtenir une missive du fameux Mahatma, qui guidait
MM Blavatski, c'était un ménage français, les Coulomb, arrivé
dans l'Inde à la suite d'on ne sait guère quelles aventures louches,
qui était chargé d'envoyer, au moyen d'un tabernacle à double
fond, la lettre du Mahatma, fabriquée par Mme Blavatski elle-
même ! Mais Mm* Besant avait refusé de croire à ces calomnies,
«près avoir lu l'enquête, sur Tordre même, raconte-t-elle, de son
litiatrice russe. Cette intelligence superficielle et facile, qui eut
tujours besoin de se soumettre à une volonté supérieure, était
ors sous le charme de la très intéressante sorcière. Du reste,
■esque aussitôt après la mort de celle-ci, elle fit devant tous les
téosophes rassemblés une dramatique révélation : « On a dit,
feria-t-elle, que c'était Mm* Blavatski qui fabriquait elle-même
* messages miraculeux : eh bien ! depuis sa mort, j'ai reçu les
Smes avertissemens, par des moyens identiques ! Croyez-vous
ie les morts puissent encore faire de la prestidigitation ? » Ces
rasages merveilleux étaient écrits sur du papier de riz, et scellés
in sceau spécial portant l'initiale d'un des invisibles sages du
libet.
Hélas ! la discorde se mit au camp des théosophes, et, dans
fureur de se voir privé, par ces avertissemens d'en haut, d'un
» postes éminens de l'église théosophique, un très honnête
mme naïf et abusé, le colonel Olcott, découvrit, malgré son
tnglement, que l'empreinte du sceau se rapportait à un ca-
1 qu'il avait fait exécuter lui-même dans l'Inde pour l'offrir
!*• Blavatski! Ce sceau avait été détourné par un de ses
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170 REVUE DES DEUX MONDES.
confrères, l'Américain William Judge, le même qui nous a
révélé les mœurs étranges de ces individus sphériques, gazeux,
et sans sexe, qui se roulaient auparavant sur notre globe ! Cet
ingénieux thaumaturge avait voulu se servir du cachet pour
déposséder l'infortuné colonel.
Il faut ici rendre justice à Mme Besant. Elle se conduisit avec
la franchise la plus courageuse, avoua qu'elle avait été trompée ;
que jamais, si funestes que pussent être pour elle et pour sa foi,
les résultats de cet aveu, elle ne consentirait à dissimuler quoi
que ce fût d'une vérité évidente. Et elle reste théosophe, dit-elle;
car s'il y a eu dans toutes les religions des charlatans qui ont tenté
de profiter de la crédulité des vrais fidèles, faut-il en conclure
que la religion doit être condamnée ? — Une telle attitude est géné-
reuse, mais qui peut dire si au fond la conviction de cet esprit
ardent, ondoyant et faible n'est pas ébranlée par un coup aussi
rude? Elle a dit, elle a écrit encore tout récemment, dans sa revue
Lucifer, qu'elle restait attachée à sa croyance : mais elle nous a
habitués à des retours si brusques! Mme Besant a été chrétienne,
athée, théosophe: que pourra-t-elle être maintenant? Il ne lui
manque que d'avoir été catholique. Mourra-t-elle dans un couvent
de filles de la charité ou de carmélites?
Si toute cette folle aventure démontre quelque chose, c'est
qu'il n'est pas commode din venter une religion. Après la confé-
rence que fit Mme Besant à Paris, et dont j'ai parlé tout à l'heure,
j'écoutai quelque temps quelques-uns des auditeurs qui discu-
taient en vaguant dans les rues humides. Il y avait là un orienta-
liste, et, en souriant, il dénonçait l'incohérence des dogmes théo-
sophistes, leur mêlée bizarre, les emprunts faits à l'Egypte, à la
kabbale, aux phiiosophies grecques, en même temps qu'à l'Inde-
— « Qu'importe! répondait un écrivain qui marchait à ses côtés,
et que tout ce qui est mystérieux enthousiasme : nous nous
inquiétons bien de votre vérité historique et scientifique ! Il nous
suffit que l'émotion sentimentale produite sur nous par cet éclec-
tisme mystique soit réelle et neuve, qu'elle puisse engendrer de
beaux livres et de beaux rythmes, qu'elle soit, en un mot, ma-
tière à littérature. Et puis, qui sait? il y a peut-être là quelque
chose de plus. Une foi nouvelle? Certes, je ne l'affirme pas, mais
ce qu'il y a de sûr c'est que la curiosité qui entraîne les âmes vers
ces nouveautés étranges est la plus claire preuve que le positif
visme scientifique, le naturalisme littéraire, la négation reli~
gieuse, ont fait leur temps. Nescio qxrid nascitur... » Un très
jeune homme l'interrompit : — « Ce qui va être, c'est une reli'
gion! Pour le moment, vous apercevez assez distinctement c&
que toutes ont de commun et de nécessaire, et vous établissez théo^
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LES AVENTURES D*UiNE AME EN PEINE. 171
riquement une religion générale, comme on a fait des grammaires
générales. Ce n'est pas assez, cela frise même la banalité : vous
êtes omni théiste, monsieur! Apprenez qu'en ce moment s'éla-
bore une forme nouvelle de l'éternel besoin d'adoration ; car ce
qu'il faut à l'humanité, avant tout et toujours, c'est une prière. »
Alors quelqu'un demanda : — « Que dites- vous donc du chris-
tianisme? » Cette question impertinente souleva une discussion
fort confuse. Les personnes présentes admirent généralement
que le christianisme avait du bon, bien qu'il eût aussi des défauts,
et principalement celui de n'avoir pas été inventé par elles.
Je ne sais si cette conversation fut cause que le lendemain
j'entrai dans une église. Elle se nomme Saint-Germain-des-Prés,
et un prêtre y chantait la grand'messe. Il offrait le calice ; il disait :
Veni Sanctificator omnipotens, œterne Deuslet la pensée me vint et
m'obséda que, six siècles auparavant, dans cette même église, un
prêtre vêtu d'un costume identique, portant l'amict, l'aube, le sur-
plis et l'étole, avait prononcé les mêmes paroles, avec le même
geste, dans la même langue ; que rien, dans ce sacrifice offert,
n'avait changé, quand tout changeait; que, pour avoir l'attitude,
les idées sur le fond et la fin de nous-mêmes, pour retrouver un
état d'esprit que connurent mes ancêtres oubliés, il y a six cents
ans à cette même place, pour communier avec eux, je n'avais qu'à
écouter et à répondre naïvement les versets liturgiques comme
eux-mêmes l'avaient fait. Oui, dans une antique religion, quelle
qu'elle soit, il y a autre chose que ses dogmes acceptés ou non
compris, que sa morale usée ou sublime : il y a un sentiment
puissant de solidarité avec les morts, ceux qui ne sont plus et
<Toù nous descendons. Ces vieilles prières, ces vieux rites, ces
vieux gestes, c'est le symbole de tout ce que nous avons de com-
mun avec eux; et voilà pourquoi beaucoup, sans même s'en dou-
ter, tiennent instinctivement à ces choses, pourquoi l'idée qu'il
peut se créer une religion leur paraît extraordinaire. Pour qu'une
race change l'expression de l'instinct religieux qui est en elle, il
faut qu'une bien profonde révolution morale l'ait secouée, qu'une
raison violente, irrésistible, l'oblige à renoncer à son héritage.
Qui dira si c'est le cas à cette heure du monde? Nous nous inté-
ressons à ces manifestations mystiques parce qu'elles sont ui* peu
folles d'abord, et aussi parce qu'elles tentent un compromis
entre la science moderne, pour qui les lois de la nature, étant
immuables, ne laissent pas de place à l'action d'un Dieu per-
sonnel^ l'obstination de l'humanité à vouloir, malgré cela, prier
etêtre guidée. Seulement, le compromis n'est pas sérieux. On in-
stitue une morale positiviste, où il est plus ou moins question
de fraternité universelle, et on la prétend dictée par des espèces
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172 REVUE DES DEUX MONDES.
de bons dieux vivans, mais assez difficiles à voir, car ils habi-
tent très haut et assez loin : c'est auThibet. Franchement, on a
le droit de se méfier et même de s'amuser. En laissant de côté, si
Ton veut, la renaissance actuelle du catholicisme, peut-être, après
tout, y aurait-il quelque chose de plus curieux avoir de près que
ces rêveries sans avenir : ce serait la façon dont le protestan-
tisme anglo-saxon, surtout en Amérique, prétend résoudre le
problème dont on vient de parler. Les dogmes semblent ne plus
l'intéresser : on dirait vraiment qu'il est disposé à en faire bon
marché; il se tait sur eux, et malgré cela il donne de plus en
plus force de loi à sa morale. Il n'en est pas de preuve plus inté-
ressante que le résumé des opérations du Congrès de Chicago,
que donnait naguère ici même M. Bonet-Maury. Éviter de
discuter les différences des credo; partir de l'existence du pé-
ché, du mal moral dans le monde, cause physique des misères
sociales, pour en induire la nécessité des œuvres de charité; ad-
mettre, en la discutant aussi peu que possible, la divinité du
Christ, qui sert de point de départ à la prière : la prière, qui fait
monter jusqu'à nos lèvres le fond d'intuitif amour qui est en
nous, révèle au cœur la communauté de nature qui unit les
hommes; de sorte que, après avoir été intime, muette, person-
nelle, elle éclate au dehors, devient un chant de gloire, d'en-
thousiasme ou d'invocation, crée, pour ainsi dire, le sentiment
esthétique : telle est la tendance actuelle du protestantisme aux
États-Unis, et de plus en plus l'homme d'Angleterre ou d'Amé-
rique semble « un animal religieux. » Il ne se loge pourtant pas
dans la coquille que lui offre la théosophie, il modifie l'ancienne :
c'est là qu'est le phénomène important de l'évolution religieuse
anglo-saxonne. Le reste n'est guère que matière à curiosité et à
pittoresque.
Pierre Mille.
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LES SALONS DE 1895
LA SCULPTURES
Lorsqu'on s'est promené un certain temps parmi les six
cents figures de marbre et de plâtre, plus ou moins dégingandées,
qui se groupent en files pressées entre les plate-bandes du palais
des Champs-Elysées, et que Ton tombe, épuisé, sur quelque ban-
quette hospitalière, on distingue, si je ne m'abuse, dans la multi-
plicité des sensations qui accompagnent d'ordinaire un pareil exer-
cice, deux impressions dominantes : la première est que, depuis
les grands jours du moyen âge et du xvne siècle, depuis les con-
structions passionnées d'églises gothiques et de palais classiques,
jamais peut-être l'école française n'a été en mesure de fournir
plus d'ouvriers habiles et de praticiens exercés dans l'art de tailler
des images à ceux qui les sauraient employer; la seconde,
que cette multitude de sculpteurs, laborieux et bien éduqués,
abandonnés à eux-mêmes par l'indifférence publique, dépensent le
plus souvent, à tort et à travers, leur activité stérile en travaux
insignifians, d'une virtuosité démodée, faute d'une direction intel-
lectuelle et soutenue qui leur assigne une part utile dans le mou-
vement général des arts et leur fournisse des motifs d'inspiration
plus sérieux et plus nouveaux.
Le morceau isolé de sculpture, celui qu'on peut déposer par-
tout, suivant le hasard des circonstances, dans une galerie ou
dans un jardin, sur une terrasse ou dans un musée, celui qui
n'emprunte point ou qui n'apporte point à l'architecture envi-
(!) Voyez la Revue du 1" juin.
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174 REVUE DE8 DEUX MONDES.
ronnante une part de sa signification et de son expression, ne
devrait être qu'une exception rare dans la production courante. Il
en fut ainsi à toutes les belles époques de l'art, aussi bien en
Grèce qu'en Egypte, aussi bien en France qu'en Italie. Les épaves
du passé, marbres, pierres ou bronzes, que les musées, dans leurs
froids corridors, recueillent et classent, après la destruction
des monumens, comme les feuilles de l'herbier conservent les
fleurs jaunies, une fois leurs saisons passées, sans tiges et sans
feuilles, loin de la terre qui les nourrissait et du ciel qui les co-
lorait, nous disent, néanmoins, presque toutes encore, par quels
liens puissans ou tendres elles tenaient à la vie : décors de tem-
ples ou d'églises, parures de villas ou de palais, images funèbres
ou voluptueuses, souvenirs de gloire ou d'amour, tous ces groupes,
ces figures, ces bustes se sont d'abord associés à mille autres
choses pour parler plus naïvement et plus éloquemment à leurs
contemporains. Il a fallu quelque catastrophe violente ou les
atteintes lentes et fatales du temps pour les livrer ainsi, sans
supports et sans accompagnemens, à la curiosité des oisifs et à
l'analyse des pédans. Aujourd'hui, les choses vont à l'inverse.
C'est dans la pièce isolée, dans le morceau de bravoure, celui
qu'on destine d'abord au Salon, puis ensuite à un musée, dans
le morceau sans destination et sans but, que la plupart des sculp-
teurs se trouvent réduits, soit par excès d'amour-propre, soit
par défaut de commandes, à montrer ce qu'ils savent et ce qu'ils
peuvent. De là cette énorme quantité de figures sans signification,
qu'on affuble,presque au hasard, de noms mythologiques, bibliques,
allégoriques, humanitaires, toujours les mêmes, qui ne sont que
prétexte à se faire la main ou à prouver sa maîtrise, qui obtiennent
fatalement et légitimement les récompenses régulières par. leur
correction matérielle, mais qui ne présentent pas plus d'intérêt
pour le passant dont elles sollicitent les yeux qu'elles n'ont
allumé d'ardeur dans l'âme des artistes dont elles ont tout au plus
fatigué la main.
Ce n'est pas que, parmi ces exercices plastiques, il n'en soit
qui ne témoignent, chez leurs auteurs, d'une intelligence délicate
ou puissante de la beauté corporelle, parfois même d'une cer-
taine sensibilité poétique ou morale. L'Illusion, par M. Charpen-
tier, ouvre agréablement la série. Pourquoi Y Illusion? Une jeune
femme nue, tenant d'une main une branche de fruits, de l'autre une
poignée de roses froissées, qui penche la tête et qui ferme les
yeux, est-ce une allégorie bien claire ? Mais les formes sont souples,
l'allure bien rythmée, les yeux sont satisfaits. Néanmoins, la
vaillance du sculpteur s'accuse plus franchement dans sa vivante
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LES SALONS DE 1895. 175
et chaude figure en bronze de Madier de Montjau. L'Eve accrou-
pie de M. Dagonet, dans sa pose ramassée, la tête sur ses genoux,
rappelle une des dernières compositions de cet excellent Delà-
planche; les jambes, entourées par les bras, sont plus serrées
encore; l'ensemble forme une espèce de masse cubique dans
le goût de certaines pleureuses égyptiennes, qui serait assez dis-
gracieuse si l'habileté du sculpteur n'en avait remarquablement
combiné les lignes et assoupli les contours. Il n'y faut pas trop
chercher l'expression d'une douleur profonde, mais le morceau est
d'un bon style. N'est-ce pas encore une icve quelconque s'é veil-
lant à la vie, que le public croit voir dans la jeune géante, assise
sur le sol, les yeux encore clos, soulevée à demi, s'étirant les
bras, qui représente, suivant M. Boucher, la Naissance de la
Terre? Le titre semble avoir été mis après coup, comme les noms
d'héroïnes bibliques ou d'illustres dames de la renaissance dont
les peintres du premier étage baptisent in extremis leurs études
d'après le modèle parisien, au moment d'en faire la déclaration
légale aux employés du catalogue. Rien ne justifie, ni dans le
caractère, ni dans l'attitude, ni dans les accessoires, les ambi-
tions cosmogoniques de cette robuste fille, dont la tête étroite,
d'un profil court et mesquin, ne doit pas contenir beaucoup de
cervelle. M. Boucher, qui est un de nos plus vigoureux tailleurs
de marbre, pense beaucoup à Michel- Ange; il s'attaque, volon-
tiers, comme lui, aux figures colossales. Désirerait-il, comme
lui, joindre, à la gloire de l'artiste, la gloire du penseur? On
le croirait, car il nous présente, depuis quelque temps, toutes
ses études comme de hautes synthèses sur lesquelles nous som-
mes invités à méditer : s'il représente une femme qui s'endort,
c'est le Repos; s'il agrandit, avec un talent considérable, mais
sans originalité inventive, le superbe Adam de Jacopo délia
Quercia, travaillant la glèbe, le pied sur sa bêche, cela devient
la Terre. Pour cette dernière figure, passe encore, l'œuvre était
imposante et pouvait, jusqu'à un certain point, supporter ce
titre ambitieux; mais, avec ce système, nous n'aurions bientôt
plus, au Salon, que des créations philosophiques, scientifiques,
symboliques, à trop peu de frais, en vérité, et sans que la pensée
moderne s'en trouve suffisamment fortifiée ou éclairée. Il n'est
pas de paysanne allaitant son nourrisson qui ne puisse devenir la
Maternité ou même l'Humanité, pas de troupier combattant qui
ne puisse symboliser la Patrie ou la Gloire. Les grands mots ne
suffisent point à faire les grandes œuvres. Avec des intentions
plus modestes, la figure de M. Boucher, puissamment modelée en
quelques parties, trouverait la critique disposée à plus d'indul-
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176 REVUE DBS DEUX MONDES.
gcnce pour la disproportion et l'insignifiance de la tète, et pour
une hésitation générale dans la construction et dans le mouve-
ment de la ligure, qui arrêterait, à elle seule, l'imagination dans
son essor vers un idéal surhumain. En de pareils colosses, pour
qu'ils nous puissent ravir, il faut que la vie surabonde et fasse,
d'un bout à l'autre, palpiter toute la masse. D'autres Ères, moins
ambitieuses, celle de M. Perrey qui a laissé, comme une char-
meuse, s'enrouler le serpent autour de son bras, celle de M. de
Gontaut-Biron, plus méditative, sous le titre un peu moderne
de Premier? suggestion, laissent encore un souvenir agréable.
Sapho, une autre pécheresse, moins naïve et se prêtant moins
aux interprétations morales, continue à attirer, vers le rocher de
Leucade, une troupe d'adorateurs attardés. M. Guilbert. naviguant
sur la mer bleue, arrive, juste à point, .près de la côte, pour
voir, de face, la désespérée faisant le grand saut et descendant
vers l'abîme. C'est d'un œil inquiet et surpris qu'on voit tomber,
tous voiles rejetés, les jambes écartées, ce beau corps de marbre
qui va se briser ou s'aplatir, dans une seconde, sur la grève.
Cette fixation d'un mouvement rapide et fatal, qu'interrompt
seulement, pour la circonstance, et contrairement à la vérité, un
artifice de métier, est une de celles qui répugnent le plus à l'art
sculptural. On ne saurait approuver M. Guilbert de s'en être servi.
l«e gros public, sans doute, s'extasie d'abord devant ces difficultés
d'équilibre qu'il considère comme des tours de force, mais, avec
son in\ incible bon sens, il s'en détourne aussi vite qu'il y est
venu, éprouvant, lui-même, peu de plaisir et même quelque em-
barras à analyser le> perfections plastiques ou l'expression dou-
loureuse d'une personne qui tombe si vite et qui devrait déjà
être en bas. Dans le cas prè>ent. c'est dommage, car la personne
est belle, d'une beauté mûre, assurément, mais encore attrayante,
avec un air de tête passionné et fatigué: c'est le meilleur mor-
ceau *le marbre qu'ait sculpte M. Guilbert: on en aurait mieux
apprécié lev mérites, s'il avait ete présenté plus simplement.
MM. Armand-Auguste en faisant comparaître Sapho devant
/H<î.i M** Cranney»France«chi, en nous la montrant encore
debout >ur le rwher, M. Seysses» en recueillant son corps
tombe sur la ptagv s* sont conduits «ci sculpteurs plus avisés.
Celle de M** i>am\ey-Fwuuvschi est une aimable femme, de
petite beauté, mai> d'un de>espoir sincère; m s'avançant vers
le précipice* sa résolution pris*\ elle rejette sa lyre inutile et
s arrache du front la eom\*nne mépris**: le mouvement est
heureux, bien qu'il cache tivp le visage* M. S*ysses. qui a de la
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LES SALONS DE «895. 177
vigueur et du style, a donné à la grande victime une beauté plus
ferme, presque virile. Couchée à plat sur les rochers, les deux
mains étendues sur sa lyre qu'elle n'a pas abandonnée, les jambes
repliées, elle ne montre guère que le dos; c'est une bonne étude,
menée avec soin, très intéressante pour les spécialistes, mais qui,
comme toutes les études de ce genre, reste insuffisamment expres-
sive et ne parle guère à l'imagination.
Ne faut-il pas voir encore une conséquence de ces habitudes
scolaires auxquelles leur isolement condamne trop longtemps les
sculpteurs dans cette multitude, chaque année croissante, de
figures couchées et plates qui s'étale sur les bas piédestaux du
Salon? Ce ne sont, de tous côtés, que morts ou mourans, éva-
nouis, endormis, la plupart sans mouvement, quelques-uns se li-
vrant à des contorsions violentes, soit par suite d'un cauchemar,
soit pour cause d'empoisonnement. Pourquoi cet amour des
attitudes horizontales? Rien déplus simple. C'est que le modèle,
étendu de la sorte, sur un bon tapis, donne aisément une pose
plus longue et plus régulière que le modèle debout, dans une
attitude expressive et pénible à tenir. Cela devient presque une
étude de nature morte, et le sculpteur est impardonnable qui ne
l'exécute pas en perfection. Mais quelles fonctions sociales donner
à tous, ces gisons, qui ne présentent ni l'intérêt iconographique,
ni l'intérêt historique par lesquels les vieilles images funèbres,
allongées, les mains jointes, dans leurs superbes costumes ou
dans leur grave nudité, sur la pierre des tombeaux, nous re-
tiennent et nous instruisent? Dans un jardin ou dans une galerie,
quelle pauvre décoration que ces corps aplatis, sans expressions
et sans reliefs ! Ce ne sont donc que des thèmes d'atelier, et c'est
ainsi qu'il les faut juger. Mais que de temps et d'efforts perdus
par d'excellens praticiens et qui auraient pu être mieux employés !
Parmi ces études, la victime de Cléopâtre, Y Esclave empoi-
tonné, de M. Loiseau-Rousseau, mérite une attention spéciale. Le
spectacle n'est pas récréatif: le pauvre diable, tombé sur le dos,
; en proie aux convulsions d'une horrible agonie, se tord violem-
ment, la tête renversée en arrière, s'arc-boutant des épaules et des
cuisses, les jambes tendues, se déchirant d'une main la poitrine
et de l'autre arrachant des lambeaux de la peau de bête sur
laquelle il se débat. Le sculpteur, toutefois, a mené sa tâche avec
une résolution si ferme et si soutenue, il a si fortement, d'un
bout à l'autre, exprimé la tension musculaire et l'angoisse du
désespoir, dans tous les membres de ce corps robuste, sans affecta-
tion mélodramatique ou sentimentale, qu'il faut reconnaître dans
cette habileté mieux qu'une virtuosité banale. On doit désirer
tome cxix. — 1895. 12
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voir ce jeune artiste appliquer, le plus tôt possible, sa vigueur
bourguignonne à quelque ouvrage plus significatif.
Le Christ au tombeau, qu'un artiste de Tours, M. Varenne, très
au courant de l'art national du xve siècle, a modelé, dans le goût
simple et fort des vieux imagiers, reste, malgré cette imitation
avouée, une œuvre personnelle, d'un caractère grave et d'une
expression ressentie qui la distinguent suffisamment des figures
environnantes. On regarde aussi, avec plaisir, les corps charmans
d'une jeune Épave, que M. Akermann (de Stockholm) a trouvée sur
la plage et d'une Madeleine jetée sur le sol par M. Barnhorn
(des États-Unis); dans ces deux morceaux, l'exécution est atten-
tive et délicate, mais, d'ailleurs, toute française. La remarque
peut s'appliquer aux ouvrages de presque tous les étrangers, qu'on
rencontre dans la section de sculpture ; l'influence directe et unique
des maîtres français s'y marque plus profondément que dans
les œuvres de peinture. Le fait s'explique à la fois et par l'absence
d'écoles indigènes, dans la plupart des nations, et par la persistance
d'une tradition séculaire qui a presque toujours assuré aux
sculpteurs français, depuis le xme siècle, sauf durant la période
italianisante de la Renaissance, notamment au xvne et au
xvinc siècle, une suprématie incontestée en Europe, surtout dans
l'Europe septentrionale. Suprématie durable, fondée à la fois sur
des qualités de tempérament spécial et sur un régime de forte
éducation technique, et que toutes les expositions universelles
n'ont cessé de mettre en lumière !
Quelques-unes des qualités traditionnelles de la sculpture
française, soit cette franche vigueur de conception, et cette har-
diesse simple d'expression qu'elle a héritées du moyen âge, soit
cette intelligence de la beauté ou tout au moins de l'élégance plas-
tique que le xvic siècle lui a léguée, soit le goût du grand rythme
et de l'équilibre décoratif qu'elle doit à l'enthousiasme laborieux
des périodes classiques, se retrouvent, toujours, à des degrés di-
vers, dans les œuvres exposées chaque année. Suivant son propre
tempérament, chaque sculpteur, à l'occasion, demande un peu
plus conseil aux maîtres académiques, ou aux maîtres primitifs;
la plupart, avec raison, se nourrissent à la fois de toutes ces tra-
ditions successives et combinées dont l'amalgame irréductible
donne, en réalité, dans l'art comme dans la pensée, à notre âme
française, mixte et multiple, internationale et universelle, sa puis-
sance vivace d'expansion et de communication. C'est sans parti
pris depédantisme ni d'archéologie qu'ils cherchent simplement,
en s'inspirant de la nature et de la vie, à exprimer, par les moyens
techniques les plus complets, ce qu'ils ont envie de dire ou ce qu'on
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les engage à dire. Nous ne voyons pas ce qu'ils auraient à gagner à
devenir des théoriciens plus exclusifs ou des érudits plus systé-
matiques, à s'enfermer, de parti pris, comme l'y pousseraient
volontiers tour à tour des amis convaincus, d'opinions diverses,
mais également formalistes, dans la gêne étroite d'un réalisme
opiniâtre, ou dans la vague ivresse d'un idéalisme conventionnel.
La noblesse des images de Chartres et de Reims, la sincérité des
effigies de Saint-Denis, l'élégance des déesses d'Ane t et de
Fontainebleau, la vigueur pompeuse des héros de Versailles ou
des athlètes de Marseille, la grâce aimable des nymphes de Tria-
non, tout cela, c'est également notre patrimoine, et nous ne sau-
rions vouloir y renoncer, même en partie, sans nous amoindrir
et nous affaiblir. On aura beau dire et beau faire, l'âme d'un
artiste français sera toujours une âme éclectique, mobile et sou-
pie comme l'âme même de la nation. N'est-ce pas, en vérité, à
cette facilité d'évolution, toujours accompagnée d'un goût attentif
et d'une science loyale, que nos sculpteurs français, depuis la
Renaissance, doivent d'avoir échappé à la contagion des décadences
environnantes ? Laissons-les donc libres de prendre avis et con-
seil où ils voudront, efforçons-nous, seulement, de les occuper;
c'est là la grande affaire.
Combien l'idée d'une destination précise, d'un effet déter-
miné, combien l'obligation de satisfaire à un bon programme ou
d'étudier seulement une figure intéressante donnent de force et
de ressort à un sculpteur ! Les œuvres de MM. Falguière, Mercié,
Paul Dubois, Frémiet, Marqueste, Verlet et bien d'autres, à un
degré moindre, en sont des preuves frappantes. Parmi les nom-
breuses statues historiques qui se dressent sur les gazons des
Champs-Elysées, le Henri de LaRochejaquelein par M. Falguière,
est celle dont on se souviendra le plus longtemps. Ce n'est qu'un
plâtre, à peine complet, resté à l'état d'ébauche en quelques
parties, mais si vivant, si expressif, d'une allure à la fois si décidée
et si simple, si martiale et si douce, qu'on en reste tout ému et
charmé. Ah ! certes, oui, il les devait entraîner aisément, les bons
paysans de Vendée, croyans et naïfs, ce beau et svelte jeune
homme à tête d'ange, dont le profil extatique et énergique rap-
pelle, sous son haut feutre â larges bords, celui des jeunes saints
nimbés devant lesquels on s'agenouille dans l'ombre des cha-
pelles. Nulle convention, nul sacrifice pourtant de vérité, ni
d'exactitude. Debout, chaussé de bottes molles, vêtu d'une longue
redingote, coiffé de travers, une main sur la garde de son sabre,
'autre gantée et tenant l'autre gant, le gentilhomme insurgé se
présente, au repos, dans la tenue la plus correcte. Au repos? Di-
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sons-nous bien? D'attitude, cela est vrai, mais non de cœur ni
d'intention; car, sans un geste, sans une violence de lignes,
Tétonnant sculpteur a animé, d'un bouta l'autre, et le corps et
les vête mens, de cette passion intérieure, de cette conviction
belliqueuse et religieuse, qui rayonnent, si vivement, sur le vi-
sage. Si M. Falguière n'avait pas appliqué sa pensée à la réalisa-
tion d'une si haute et noble figure, nous aurions probablement
une Ariane ou une Junon de plus. Faut-il nous en plaindre? Assu-
rément non. Le modèle de La Rochejaquelein qui, dans sa forme
définitive, nous réservera sans doute encore quelques surprises,
ajoute déjà à la gloire du sculpteur un rayon plus pur et plus
vif, nous ne voulons pas dire inattendu ; nous retrouvons là, en
effet, avec plus d'ampleur et de liberté, ce charme d'une inspi-
ration tendre et forte qu'on salua, dès 1868, dans le Tarcinus
martyr, et que vingt-sept ans d'une fécondité ininterrompue
n'ont pas épuisée chez l'artiste toujours grandissant.
S'apitoyer mélancoliquement sur la fâcheuse éducation de
nos sculpteurs que leurs maîtres condamnent ou qui se con-
damnent eux-mêmes à étudier l'Antiquité et la Renaissance, les
plaindre d'être à la fois capables de comprendre les* plus belles
élégances de la plastique et les plus nobles simplicités de l'expres-
sion, ne voir dans cette ouverture et cette étendue d'intelligence
qu'une cause d'impuissance ou d'affaiblissement, n'est-ce pas, en
vérité, le résultat d'une bien singulière erreur, et qui semble
inexplicable lorsqu'on regarde les Jeanne d'Arc de MM. Paul
Dubois et Mercié? Pour avoir complété à Florence et à Romo
cette saine éducation des yeux qu'ils avaient commencée et qu'ilsj
devaient continuer dans leur pays, pour avoir débuté, avec uns
éclat qu'on ne saurait oublier, l'un par cet incomparable Nafrj
cisse, si délicieusement animé du souffle grec, qui est devenu, pour!
toutes les écoles du monde, un modèle classique, l'autre, parce!
jeune David, d'une si triomphante allure que toute l'école s'a
trouva comme rajeunie, en sont-ils devenus tous deux mois
capables d'exprimer en bon art français les douleurs ou
espérances des âmes françaises? Entre leurs mains savantes oH
consciencieuses, Jehanne la Pucelle, l'héroïne nationale^ a-t-ellq
repris une figure moins simple et moins conforme aux traditions
historiques qu'elle n'eût fait chez des sculpteurs moins exp
mentes?
La statue équestre, en bronze, de M. Paul Dubois,
elle bien celle-là dont le modèle en plâtre fut exposé en 188
On a peine à le croire. En effet, tout en conservant à peu
l'attitude et le costume de la figure, le sculpteur a tellement
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rigé, modifié, perfectionné l'ensemble et les détails qu'on se
trouve en présence d'une œuvre nouvelle. La description que
nous en donnions alors dans la Revue reste exacte pour le pre-
mier aspect, mais si l'on compare, par exemple, les photogra-
phies des deux ouvrages, on s'aperçoit qu'il n'y a presque pas de
point sur lequel l'attention scrupuleuse de l'artiste n'ait apporté
quelque légère ou grave amélioration. C'est le cheval surtout qui
s'est métamorphosé ! En 1889, nous l'admirions pour tant déjà : « Cet
animal est superbe, disions-nous. Il pousse en avant comme s'il
avait conscience de son rôle, marchant au trot, la jambe haut
levée, en cheval de fine race. Le mouvement est admirablement
oarqué, sans effort, sans violence, par toute la poussée du corps,
inclinaison de la crinière, la fuite de la queue. » Mais, si nous
evoyons aujourd'hui ce cheval de 1889 à côté de son succes-
I seur, nous le trouvons , par comparaison , presque lourd et
resque banal, tant l'artiste, en approfondissant sa pensée, a
serré déplus près, pour la bête comme pour le reste, l'idéal qu'il
s'étaitformé et dont il avait pu déjà nous faire pressentir la grandeur.
\ Quant à la cavalière, elle aussi était moins bien en selle, moins
j forme sur ses étriers, moins confiante en son destrier, par consé-
îquent moins entièrement livrée à l'extase religieuse et patrio-
tique qui la soulève et qui la mène. Par l'élargissement de la
selle, dont les bâtes de troussequin et d'avant, plus arrondies
et plus souples, emboîtent mieux le corps, par l'adjonction des
j courroies de poitrail et de croupière assurant la stabilité de cette
i*Uè, le sculpteur a mieux associé qu'il ne l'avait fait d'abord la
jehevaucheuse à sa monture, et leur a donné, dans l'allure, dans
jfe mouvement, dans l'expression, une cohésion plus saisissante et
rftjs entraînante. Ce fin et nerveux coursier, allant à son but
fun train si décidé et si sûr semble vraiment le compagnon et
plutôt que l'esclave, de la fille inspirée qu'il porte et
nt l'inconcevable prestige Ta dompté et entraîné, comme il
optait et entraînait tous les êtres vivans autour d'elle. On
tquel était l'amour de Jehanne pour les chevaux, et combien
i s'occupait de son écurie; à Compiègne, elle en avait quinze,
plaisait surtout à monter les difficiles et les rétifs. « Elle
niche les coursiers noirs, dit le greffier de la Rochelle, de
i et de si malicieux qu'il n'estoit nul homme qui bonnement les
t chevaucher. » Et devant les murs de Jargeau, le 8 juin 1429,
[chevalier, Gui de Laval, écrit à sa mère : « Ce semble chose
divine, et de la voir et de l'ouïr... Et la vis monter à
il, armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa
sur un grand coursier noir qui, à l'huis de son logis, so
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démenoit très fort et ne souffroit qu'elle montast. Et lors elle
dit : « Menez-le à la croix », qui était devant l'église, auprès, au
chemin. Et alors elle monta, sans qu'il se mût, comme s'il fust lié.
Et lors se tourna vers l'huis de l'église qui esloit bien pro-
chain, et dit en assez bonne voix de femme : « Vous, les prêtres
et gens d'église, faites procession et prières à Dieu. » fie n'est
pas Gui de Laval seul qui nous apprend la répugnance qu'avait
Jehanne à s'armer d'un casque, soit que cette coiffure pesante la
gênât dans ses mouvemens, soit plutôt qu'elle tînt à se monlrer,
dans la mêlée, la face découverte, pour être reconnue, et pour
entraîner, par l'animation de ses regards irrésistibles, les hési-
tans ou les lâches. M. Frémiet, en la laissant tête nue, dans la
belle statue de la place des Pyramides, n'a donc pas été infidèle
à l'histoire; c'était pourtant le droit de M. Paul Dubois de la coiffer
d'un casque léger et simple comme le reste de son armure, d'un
casque blanc. Il l'a fait habilement, de façon à dresser en lumière
tout le visage, ce visage intelligent et naïf, d'un type volontaire-
ment rustique et irrégulier, plus rustique et plus irrégulier même
qu'il ne semble avoir été, d'après les témoignages contemporains.
Bien que le casque soit étroit, il suffit à cacher tous les cheveux,
coupés « ronds et courts », ce qui accentue l'air extatique du
visage, mat et pur, celui d'une petite nonne enserré dans sa coiffe
luisante. M. Paul Dubois n'a point non plus menti à l'histoire en
équipant la monture d'un harnais élégant et, suivant l'usage du
temps, « bien ouvré » . Dès qu'elle fut accueillie à Chinon, Jehanner
rapidement acclimatée, avait pris sans peine les allures, les
goûts d'une grande dame pour les riches étoffes et les fines or-
fèvreries. Le jour où on lui apporta l'épée de Sainte-Catherine, de
Fierbois, son premier soin fut de l'envoyer à Tours, la ville des
artistes, « pour y faire faire, dit le chroniqueur, un fourreau
d'ornement d'église. » Quelques jours après, à Orléans, elle se
commandait une huque de vert perdu (pardessus de [couleur vert
sombre) et une robe de fine Brucelle vermeille (de fin brocart
flamand vermeil) au prix de deux et quatre écus d'or l'aune. Cette
fille extraordinaire, à tous les genres d'héroïsme et d'intelligence
joignait même, on le voit, un sentiment d'élégance et d'art. De
quelque façon que les artistes la représentent, ils auront toujours
peine à nous donner une idée complète de sa noble et incom-
parable personnalité dans laquelle le mysticisme et l'esprit pra-
tique, l'exaltation et le sang-froid, la hardiesse et la douceur, la
piété et la bonne humeur se mêlent d'une façon si surprenante.
M. Paul Dubois a représenté, dans ce chef-d'œuvre supérieur et
achevé, la guerrière inspirée, la croyante qui rend hommage au
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LES SALONS DE 1895. 183
ciel de sa victoire. L'idée n'est pas nouvelle, car c'était celle de
Foyatier, sur la place du Martroy, à Orléans, mais entre l'amazone
pesante, hésitante, vaguement définie de Foyatier, et la mission-
naire fervente, résolue, expressive, vivement et profondément
précisée, de M. Paul Dubois, il y a toute la différence d'une noble
tentative aune réalisation complète et définitive. D'autres artistes
pourront encore, cependant, après lui trouver dans la figure de
Jehanne des aspects différens qu'ils s'efforceront de rendre; la
matière n'est point épuisée.
Voici M. Mercié, par exemple, qui reprend, pour le monu-
ment de Domremy, un sujet souvent traité, la mission de Jeanne,
ses visions, son départ. M. Mercié est un sculpteur héroïque;
c'est dans les puissantes allégories d'une synthèse haute et géné-
rale qu'il se développe à l'aise : le Gloria Victis% le Génie des
Arts, le Quand Même! etc. Partout ailleurs, dans la figure isolée,
dans l'épisode, il hésite et se rapetisse. Nous en avons la preuve
ici même, dans une statue de Guillaume Tell posant le pied sur
le rocher ; condamné à suivre un programme sans doute trop
étroit, forcé de reproduire une figure banalisée, sans rien modi-
fier au costume ni aux accessoires, M. Mercié a senti tiédir sa
verve; il n'a abouti qu'à tailler une image correcte, d'un aspect
fier et énergique, mais sans caractère saisissant; on peut croire
qu'il en eût été tout autrement s?il avait eu à représentera Libé-
ration de la Suisse. Devant Jeanne d'Arc, il ne pouvait se laisser
emprisonner dans l'anecdote, ni traiter à nouveau cet épisode des
voix entendues, des visions apparues qui a fourni successivement
à Rude, à Benou ville, à Chapu, à Bastien-Lepage, à André Allar,
à bien d'autres , un motif heureux d'inspiration. La scène du
départ de Jeanne, dans son imagination tournée au grandiose, a
pris l'aspect d'une synthèse historique. Ce n'est plus saint Mi-
chel, ni sainte Catherine, ni sainte Marguerite qui arrachent la
bergère à sa quenouille et à ses brebis et la poussent, malgré
die, vers les batailles; c'est la France même, ce royaume de
France « où il y a grand'pitié », sous la figure d'une noble et
Wsle reine, au long manteau fleurdelisé, d'une taille noble et
surhumaine, le visage flétri sous ses tresses en désordre et sa fière
couronne, avec son écu faussé et transpercé. La haute apparition,
désolée et dominatrice, se dresse derrière la fille prête enfin à
marcher, exaltée et résolue, et lui pose la main sur l'épaule, en
l'encourageant de la voix. Jeanne, la tête dressée, les yeux au ciel,
la main gauche sur le cœur, brandissant de l'autre la grande épée
qu'elle vient de recevoir, s'élance en avant. La figure semble-
rait théâtrale, si par l'ardente expression de la tête, la simpli-
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cité du costume, la franchise générale de l'allure, et surtout le
grand développement de la compagne idéale et souveraine qui
la protège et qui la transforme, l'artiste n'avait rendu sa noblesse
primitive à une attitude naturelle dont le seul tort est d'avoir
fourni un thème trop facile aux cantatrices et aux tragédiennes.
M. Mercié n'a point dédaigné, non plus, les bonnes sources. Son
respect de l'histoire , son sentiment juste et ému de la vérité, se
révèlent dans l'ajustement, la coiffure, la physionomie de la
France autant que dans l'habillement rustique et le type éner-
gique de Jeanne. Comme Rude, Ghapu, Bastien-Lepage, M. Mercié
a cru qu'il convenait de donner à la bonne Lorraine un type de
nos provinces de l'Est, lorrain ou alsacien, un type actuel et vivant,
mais, de plus, en sculpteur épris de beauté, il a cru pouvoir le
choisir beau et régulier, ce que rien ne lui interdisait. Le visage
de Jeanne, très réel et très ferme, diffère donc beaucoup, chez
lui, du visage idéal et attendri qui semble avoir été, chez M. Paul
Dubois, la réminiscence d'une effigie du xve siècle autant que
l'interprétation d'une figure rencontrée. L'ensemble est très im-
posant, d'un rythme épique et martial, presque aussi pittoresque
que plastique ; il faut d'ailleurs se souvenir que ce n'est là qu'une
première pensée pour une œuvre monumentale et décorative, et
qu'il serait injuste d'incriminer l'artiste pour quelques négli-
gences, lourdeurs ou imperfections qu'il saura bien faire dispa-
raître dans l'exécution définitive. La supériorité des Jeanne d'Arc
de MM. Paul Dubois et Mercié fait tort, naturellement, à toutes
les autres effigies de la Pucelle. Néanmoins, la Jeanne, à pied,
au combat, Devant Jargeau, par M. Lanson, est une figure éner-
gique, qui arrête justement l'attention; et l'on remarque aussi
une expression élevée d'enthousiasme dans la Jeanne polychrome
de M. Allouard, Après la Victoire.
Des œuvres sans parti pris d'école, à la fois réelles et ima-
ginées, puissamment conçues et soigneusement exécutées, résul-
tat d'une observation précise et d'une pensée bien définie, telles
que celles de MM. Falguière, Paul Dubois, Mercié, indiquent,
mieux que toutes les paroles, la voie féconde dans laquelle doit
résolument entrer la sculpture contemporaine. Qu'il s'agisse d'ef-
figies commémoratives ou de compositions monumentales, c'est
dans la réalité même, réalité du présent ou réalité du passé, qu'il
faut chercher la source de l'inspiration et les élémens de l'idéal.
En dehors de la vérité, de la vérité librement choisie, simplifiée,
agrandie , il n'y a qu'un art éphémère et factice , qu'il procède
d'une tradition scolaire ou qu'il s'en tienne au caprice individuel.
M. Mercié a prouvé é loque m ment par son groupe de Quand
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LES SALONS DE 1805. 185
même! et par celui de Jeanne et Arc que l'art héroïque n'avait ja-
mais besoin de mentir, soit qu'il eût à célébrer les malheurs d'hier,
soit qu'il eût & glorifier les réveils d'autrefois. Une paysanne
d'Alsace et un troupier d'infanterie, une reine rencontrée sous
une vieille miniature et une fille de Lorraine, sont devenus, dans
ses mains, des personnages plus hauts et plus épiques que tous
les grands capitaines du xvne siècle déguisés en empereurs ro-
mains et toutes les allégories mythologiques, bonnes à tout faire.
C'est à la vérité vivante ou historique, mais c'est toujours à la
vérité qu'il a demandé, dans ses grandes œuvres, et qu'il a dû le
rajeunissement de sa pensée et l'exaltation de sa vision. Ce qu'il
a fait, ce qu'ont fait MM. Frémiet, Paul Dubois, Falguière, tous
doivent désormais chercher à le faire, et lorsqu'il s'agira surtout
de souvenirs nationaux, nous demanderons à nos sculpteurs de
jeter là définitivement les vieilles défroques de l'école et du di-
lettantisme, et d'être résolument français, comme cçs maîtres
illustres le sont aujourd'hui !
Le groupe monumental, d'une importance exceptionnelle, qui
a valu la médaille d'honneur à M. Bartholdi, devrait clore, à
notre sens, la. série de ces compositions solennelles et indécises,
dans lesquelles on a cru longtemps retrouver plus facilement la
noblesse et la grandeur par un mélange compliqué d'accessoires
explicatifs et d'allégories surannées, dont le moindre défaut était
de parler, en général, un langage très confus, de ne point expri-
mer ce qu'elles devaient dire, de s'appliquer indifféremment à
toutes les races et à toutes les époques. Le sujet était beau : la
Suisse secourant les douleurs de Strasbourg pendant le siège de
1870, mais à la condition d'être présenté clairement et franche-
ment. M. Bartholdi l'a bien compris pour la ville de Strasbourg,
à laquelle il a donné le costume alsacien, comme avait fait
M. Mercié, et qui s'avance, triste mais résolue et ferme, vers la
Suisse, sa bonne sœur, qui lui prend le bras et lui couvre la tête
de son bouclier. On reconnaît donc l'Alsace ; mais qui reconnaî-
trait la Suisse, malgré son air ému, dans cette déesse antique
portant le diadème des matrones? Une robuste fille de Bàle, de
la ville où doit être érigé le monument, nous eût bien suffi, et
aurait pu montrer, aussi bien que l'Alsacienne, la dignité néces-
saire. Notre embarras d'esprit se complique encore par la pré-
sence d'un ange à demi nu, aux ailes éployées, arrivant de Ver-
sailles, qui accompagne l'Alsace, et par celle d'un enfant nu,
d'une pauvre famille, d'un jeune blessé, cachés derrière le groupe
principal, qui semblent honteux, dans leurs aspirations acadé-
miques, de garder encore quelques lambeaux de vêtemens mo-
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186 REVUE DES DEUX MONDES.
dernes, souvenir bien vague de leur pays et de leur temps. rYe
sentez- vous pas tout ce que M. Bartholdi aurait trouvé d'inven-
tion, de clarté, de grandeur, dans une acceptation franche et
hardie de la simple réalité? Tout ce qu'il a dépensé de savoir et
de vigueur dans l'exécution de cette œuvre énorme n'en peut
sauver le défaut capital, qui est l'absence de signification évi-
dente et précise.
On éprouve , si je ne me trompe , des impressions du même genre,
c'est-à-dire peu satisfaisantes, devant un certain nombre d'autres
monumens cpmmémoratifs conçus dans la même donnée, où
l'association factice des figures réelles et des figures allégoriques
semble plutôt opérée par l'application d'une formule scolaire que
par la vision personnelle d'une imagination exaltée et convaincue.
Dans le monument qu'on doit élever à Sedan A la mémoire des
soldats morts pour la patrie, M. Croisy, qui connaît à merveille
son troupier, a posé sur le devant un fantassin, décoiffé et
blessé, qui glisse et va tomber, s'appuyant d'une main sur son
fusil, de l'autre sur un canon ébréché. La figure est excellente,
assez belle et grande, parce qu'elle est vraie, vivante, comprise,
ressentie. En est-il de même de la Gloire ailée, au visage court
et camus, de physionomie vulgaire, qui plane derrière le pauvre
diable pour lui poser sur le front une couronne qu'il ne voit ni
ne sent venir? C'est un souvenir du Gloria Victis, mais, dans le
Gloria Victis , les deux figures, celle de la déesse et celle du sol-
dat, étaient également idéales, et M. Mercié n'avait pensé qu'à
exprimer une pensée éternelle, non à fixer la mémoire d'événe-
mens particuliers. Ce n'est pas certainement sous cette appa-
rence archéologique que nos petits soldats, vainqueurs ou vain-
cus, voient apparaître la gloire encourageante ou consolatrice,
si tant est qu'ils y pensent. Dans le Rêve qu'il leur donne,
M. Détaille a vu plus juste en faisant défiler, au-dessus d'eux, les
vieux chefs des armées, leurs prédécesseurs en courage et en
dévouement. Ce qui est vrai pour des représentations contem-
poraines est vrai pour des représentations rétrospectives. Si
M. Theunissen, nous montrant la Ville de Saint-Quentin proté-
geant la France contre l'invasion espagnole en 4557, avait donné
à ses deux figures un caractère local et historique mieux déter-
miné par un respect plus attentif des types et des costumes,
croit-il qu'il aurait nui à l'effet de son monument? Il eût d'autant
mieux réussi que nous le savons, par ses œuvres antérieures,
un interprète assez puissant et sensible de la réalité. Et n'est-ce
pas aux artistes provinciaux à donner l'exemple de cette décen-
tralisation si nécessaire, dont tout le monde parle et que l'on
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LES SALONS DE 1895. 187
ente si mollement ? La centralisation de la banalité et de l'uni-
formité dans les arts, dans la sculpture et dans l'architecture
notamment, malgré les différences de climat, de race et d'histoire,
n'est-elle pas une des plus incompréhensibles, une de celles aussi
qu'il serait le plus facile et le plus utile, sans dommage pour per-
sonne, de briser ou d'atténuer? Vous faites des Suissesses, soyez
Suisse; vous parlez à des Picards, soyez Picard.
Un petit projet de monument commémoratif de nos malheurs,
Souviens-toi, par M. Bareau, est composé d'une façon à la fois
plus hardie et plus expressive. Sur le devant se tient un cuiras-
sier assis qui se retourne en entendant, derrière, sortir du tombeau
un soldat d'autrefois, mal enseveli, qui lui fait signe. L'allégorie
est aisément saisissable, ce qui est le premier devoir d'une
allégorie qui s'adresse au peuple. Reste à savoir ce que deviendra,
en s'agrandissant, cette esquisse qui perdrait sa valeur si elle
tournait à l'emphase et au mélodrame ; or, c'est de ce côté qu'est
le péril pour M. Bareau, si Ton en juge par l'affectation de vi-
gueur qui gâte son groupe colossal de deux hommes nus com-
battant Pour le Drapeau. Depuis que la Mort de Léandre, une
étude d'atelier très distinguée, lui a fait donner, en 1893, une
bourse de voyage, les ambitions de M. Bareau ont singulièrement
grandi en même temps que ses forces; c'est, en somme, parmi
les jeunes sculpteurs, un de ceux qui semblent annoncer le plus
de tempérament. Dans un grand bas-relief de bronze, M. Auguste
Paris a représenté le Retour à Paris des soldats républicains
après la victoire. C'est la contre-partie exacte du Départ de Rude.
Au-dessus du groupe plane, au lieu de la Marseillaise, une Ré-
publique en bonnet phrygien, tenant sous son bras un faisceau
de drapeaux ennemis et montrant une couronne de lauriers. Il
n'y a rien là, non plus, qui déroute les yeux : c'est facile à saisir.
Un homme qui n'a jamais hésité à aborder de front son sujet,
quel qu'il fût, un artiste qui, l'un des premiers, a apporté, dans
la rénovation de la sculpture, cet amour intense de la vérité,
cette curiosité respectueuse des enseignemens de la science et
de l'histoire, qui pénètrent peu à peu l'école française, et d'ici
quelques années modifieront sa direction, c'est, on le sait,
M. Frémiet. Soit qu'il se prenne à une figure historique, soit
yu'il mette en scène des comédies ou des drames de la vie primi-
ive et sauvage, avec des animaux pour principaux acteurs, il
■pporte, en tout ce qu'il fait, la même conscience d'observation,
i même liberté et la même franchise d'exécution. Son œuvre, le
>ur où elle se présenterait dans son ensemble, montrerait en lui
une des intelligences les plus ouvertes et les plus étendues de
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188 REVUE DBS DEUX MONDES.
notre temps en même temps qu'une des imaginations les plus
sensibles et les plus précises. Son Combat d'un orang-outang
avec un sauvage de Bornéo, commandé pour le Muséum, n'est pas
fait, plus que n'était son fameux Gorille ravisseur, pour amuser
les petites dames. La lutte entre les deux êtres primitifs a été
sanglante et courte. Notre vénérable aïeul à quatre pattes ou à
quatre mains, beaucoup mieux armé, en tout cas, que le plus
sauvage de ses cousins dégénérés, n'en a fait ni une ni deux. De
ses deux longues mains de devant, comme d'un carcan de chair,
il serre la gorge de l'homme terrassé, qu'il tient, à ses pieds,
tordant ses membres nus dans une impuissante convulsion, et
renifle avec volupté sa victoire, le museau tendu entre ses vieilles
bajoues, pansues et poilues, épanouies autour de ses babines
comme de larges soufflets ; près de lui, un de ses jeunes fils, assis
et satisfait, contemple, d'un œil attendri, le triomphe paternel
et apprend son métier pour l'avenir. La sûreté de main avec la-
quelle ce groupe original est agencé et mis en relief dans le cadre
surbaissé d'un tympan architectural n'a rien qui puisse sur-
prendre de la part d'un si habile ouvrier; mais c'est toujours
plaisir de voir une œuvre importante conduite avec cette vail-
lance tranquille et joyeuse qui respire dans toutes les créations ou
fantaisies de M. Frémiet.
L'iconographie monumentale s'enrichit aussi, cette année, de
quelques bons morceaux. Le Don Salvador Donoso, en simple
soutane, par M. Marqueste, le Mgr Sebaux, en vêtemens épisco-
paux, par M. Verlet, tous deux agenouillés, sont d'excellentes
effigies funéraires. Le style de M. Marqueste est plus ferme et plus
sobre, plus simple et plus reposé; celui de M. Verlet, plus réaliste
et plus incisif, plus curieux de l'accessoire et du rendu ; l'un a plus
de gravité, l'autre plus de vivacité. Les deux sculpteurs sont des
hommes de grand talent et animés tous deux par l'amour de la
grande vérité, amour indispensable en de pareilles tâches. Parmi
les figures qui doivent se dresser sur des places publiques, nous
avons déjà signalé le Madier de Montjau par M. Charpentier.
Debout, en pardessus fripé et flottant, la main droite vivement
tendue, s'appuyant de la gauche au dossier d'une chaise qu'il
agite nerveusement, le tribun éloquent respire, dans toute sa
personne, une conviction chaleureuse et communicative. Avec
toute cette ardeur, la figure conserve de la dignité et de la tenue.
Le Beaumarchais de M. Clausade, jouant avec sa canne, bien ca-
ractérisé, unit aussi, avec bonheur, la physionomie ironique du
pamphlétaire à la tenue correcte du financier. La Marceline Des-
bordes- Valmore, pour la ville de Douai, par M. Houssin, ressus-
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LES SALONS DE 4895. 189
cite, avec un sentiment délicat des attitudes romantiques, une
des muses les plus sincères parmi celles qui ont chanté leurs dou-
leurs personnelles. Nous voudrions reconnaître aussi bien dans le
Théodore de Banville, par M. Coulon, l'aisance aimable et bienveil-
lante, la vivacité joyeuse et douce qui charmèrent, jusqu'à la fin,
les amis du poète; mais, en accumulant sur sa personne, tou-
jours pétulante et légère, le poids étouffant d'abondantes drape-
ries, et en lui jetant sous les pieds, pêle-mêle, de gros in-folio
i entrouverts et froissés, le sculpteur lui a donné je ne sais quel
air de pédant théâtral et désordonné auquel ne devait certes
point s'attendre un ami si accueillant de la jeunesse, un chanteur
d'esprit si libre et si gai, un bibliophile si soigneux! Banville
n'est pas le premier, sans doute, ni le dernier non plus, avec le-
quel on en prendra à son aise. Nous sommes accoutumés, depuis
longtemps, sur les places publiques, dans les édifices les plus
vénérables où devrait régner la seule vérité, dans le palais de
i l'Institut et ailleurs, à voir la fantaisie des artistes altérer, avec
insouciance ou sans scrupules, jusqu'à les rendre méconnais-
sables, les traits des personnages qu'ils sont chargés d'immorta-
liser. C'est une pratique déplorable, aussi fâcheuse pour l'art que
pour l'histoire. Il n'y a pas de talent qui tienne, un portrait n'est
un beau portrait que lorsqu'il ressemble, et s'il ne ressemble pas,
c'est que l'artiste n'est qu'un savant ou habile ouvrier, mais in-
complet et inférieur. De notre temps, ces erreurs sont d'autant
moins excusables que jamais les moyens d'information n'ont été
plus sûrs et plus nombreux, que jamais non plus on n'a exécuté
avec plus de précision le portrait sculpté, comme le prouvent ici
même tant d'excellens bustes, ceux, par exemple, de MM. Bou-
cher (M. le procureur général Bertrand), Falguière (Afme 7/:-G...),
Cartes (M. Bomet), Lanson (M. Challemel-Lacour ,- président du
Sénat), Enderlin, Fosse, Julien, Bernstamm, etc.; c'est là surtout
qu'il faut, avant toute chose, apporter le souci de la vérité.
Le goût de la vérité, lorsqu'il est franc et profond, et secondé
par une main exercée, suffit à faire un chef-d'œuvre d'une simple
figure d'étude. Deux modèles très justement remarqués ont été
celui d'un Potier par M. Hugues et celui d'un Tireur de sable par
M. Clausade. Le Potier est un homme âgé, à peu près nu, assis
devant son tour sur lequel il modèle un vase, un potier de n'im-
porte quel temps. Le visage est ridé, mais le corps vigoureux ; et
la jambe gauche tendue en avant, le pied droit en arrière sur le
plateau de la roue, il fait couler, d'un geste attentif et léger, la
feuille de pâte arrondie entre ses doigts avec une gravité d'ouvrier
consciencieux qui arrête et qui émeut. Le travail auquel se livre
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190 REVUE DES DEUX MONDES.
le Tireur de sable de M. Clausade est moins délicat et exige
moins d'intelligence ; mais il y faut un effort musculaire, pénible
et soutenu, que l'artiste a fort bien rendu, ce qui suffit à faire de
cette étude, malgré le peu d'intérêt de l'action, un morceau de
sculpture remarquable. Ces deux figures du Potier et du Tireur de
sable n'eussent point perdu à réduire leurs dimensions ; on en fera
certainement des réductions intéressantes. Une autre figure, très
vive et très serrée, dans le même genre, est le Boxeur de M. Ciffa-
riello, le meilleur morceau italien du Salon. On ne trouve pas la
même sûreté d'exécution dans quelques autres ouvrages estimables
dont les sujets sont aussi empruntés à la vie laborieuse et popu-
laire, la Maternité par M. Lafont, la Laveuse par M. Choppin,
les Vieux Amis de M. Froment-Meurice, Y Abandonnée de M. Bo-
verie. L'un des plus remarqués, le Déclin, un vieux ménage de
paysans assis sur un banc, se serrant l'un contre l'autre, dans
une attitude qui rappelle, en style réaliste, la composition
d'Œdipe et Antigone, par M. Hugues, dans le jardin du Luxem-
bourg, n'est point, ce nous semble, modelé avec une suffisante
vigueur de main ni une suffisante force d'expression pour justifier
de si grandes dimensions.
A côté de ces ouvrages qui nous paraissent le mieux carac-
tériser les différentes tendances de Técole, il faudrait encore, pour
donner une idée approximative de cette activité sculpturale, trop
souvent mal dirigée, signaler aux Champs-Elysées seulement,
une cinquantaine d'oeuvres intéressantes, soit pour leurs qualités
plastiques, soit pour leurs recherches expressives. Nous devons
nous borner à rappeler, parmi les premières, le groupe en marbre
de M. Gauquié, Bacchante et Satyre, dont le modèle, en 1890, nous
avait déjà semblé de la sculpture « forte et joyeuse, bien équi-
librée et bien rythmée, vivante et décorative, dans le goût du
xviie siècle », et qui, dans l'exécution, a même pris plus de style
et de fermeté; celui de M. Thabard, le Poète et la Muse, d'un
style discret et ressenti, qui a gagné aussi en se transformant;
la Phébé, potelée et vive, de M. Ferrary, assise sur ses nuages
d'étain; l'élégante, fine, un peu grêle peut-être, Diane, de M. Lom-
bard ; le Narcisse couché de M. Melin, l'adolescent symbolisant
le Lierre par M. Moncel; le Réveil de Flore par M. Chevré; la
Vamireh en chasse de M. Bouval; Y Irène de M. Tonetti; Une
Femme de M. Vital-Cornu; Y Esclave de M. Aizelin, etc. De toutes
les nudités, la plus hardiment réaliste est celle de M. Barrau,
une Suzanne en marbre coloré, ou, pour mieux dire, une simple
baigneuse, debout, en train de s'essuyer, qui ne rappelle, à coup
sûr, la jeune et chaste héroïne de la Bible, ni par l'ampleur
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LES SALONS DE 1895. 191
abondante de ses formes, ni par son allure fet sa physionomie
gui sont celles d'une dame expérimentée. L'artiste, reprenant et
exagérant l'innovation récemment introduite par M. Gérome, a
légèrement teinté les chairs, ce qui contribue sans doute à leur
donner plus hardiment l'aspect de réalités souples et palpables,
mais ce qui accentue plus désagréablement aussi ce qu'elles
peuvent avoir d'un peu lourd et d'un peu mûr. C'est un ouvrage
mené avec un grand talent, en connaissance de toutes choses, mais
qui détonne, par je ne sais quel air de sensualité provocante,
avec la dignité ordinaire ou l'ingéniosité délicate des sculpteurs
français.
On éprouve plus de sympathies pour tous les efforts, qu'ils
aboutissent ou non, réalisés dans Tordre expressif. Tantôt ce
sont des conceptions humanitaires ou philosophiques, d'une si-
gnification confuse, et d'une exécution morcelée, mais vigoureuse,
telles que la Fatalité par M. Houdain,le Destin par M. Icard,
d'autres fois des allégories, patriotiques ou scientifiques, soigneu-
sement exécutées, quelquefois un peu incertaines dans le style,
mais d'un caractère simple et élevé, telles que les Fruits de la Guerre
en marbre, par M. Boisseau, la Science par M. Perrin, la. Musique
sacrée par M. Lambert, Y Inspiration par M. Desvergnes, ou d'une
exécution agitée et décorative, telles que Y Ouragan par M. Hippo-
lyte Lefebvre, plus souvent de simples figures d'expression telles
que la Stella Maris, par M. Coutan, d'un goût très noble, et d'un
bel arrangement décoratif, le Pro fide de M. Anglade, dont l'atti-
tude est des plus heureuses, mais dont l'artiste a gâté le visage
en estompant les traits, suivant une mode efféminée, à la façon
des peintres vaporisans, Y Orphelin de M. Legrand,etc. C'est péché
de voir les praticiens trop habiles demander à cette ferme et
belle matière du marbre des petits effets d'aquarelle et de minia-
ture. Ainsi ne saurions-nous partager l'admiration générale pour
le bas-relief, si finement ouvragé, si moelleusement caressé, que
nous envoie cette année M. Puech, l'auteur justement applaudi
de la Sirène et de la Seiney la Vision de saint Antoine de Pa-
doue. L'afféterie de l'exécution est égale à l'afféterie de la concep-
tion. Il serait pénible de voir s'égarer à la poursuite facile de
succès sentimentaux et mondains un artiste d'une pareille valeur
et dont les débuts nous avaient promis un grand sculpteur.
Le Salon du Champ-de-Mars, comme d'habitude, ne montre
qu'un petit nombre de sculptures, mais il contient un ouvrage
d'une importance exceptionnelle, le Projet d'un monument aux
morts, par M. Bartholomé, et, en nous présentant, dans une salle
déparée, l'ensemble des œuvres posthumes de M. Jean Carriès,
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192 REVUE DES DEUX MONDES.
il a inauguré, pour les Salons, un genre d'attraction et d'inté Tel
qu'on pourrait utilement renouveler. Quelques fragmens, d~i/n
style simple et personnel, d'un sentiment très ému, mais isolas
et sans lien, exposés par M. Bartolomé, les années précédentes,
n'avaient pu que faire pressentir la valeur de ce jeune artiste.
L'ensemble de son monument montre, en lui, non seulement un
praticien habile et un sculpteur délicat, mais un ordonnateur
sérieux et consciencieux, capable de conduire une œuvre de
longue haleine avec un esprit de suite qui devient de plus en
plus rare dans notre temps. Sa composition, qui comprend une
vingtaine de figures nues, se dispose sur la façade, plane et lisse,
dune construction très simple, sans ornemens et sans moulures,
avec une heureuse clarté. Sur cette façade, divisée presque à moitié
de sa hauteur par la saillie du soubassement, s'ouvre, dans sa par-
tie supérieure, au milieu, une porte haute et étroite qui mène
au séjour des morts; dans la partie inférieure, au-dessous,
s'ouvre une longue niche montrant l'intérieur du tombeau.
La scène la plus importante se déroule dans le haut, où Ton
voit, entrant dans le sépulcre, vus de dos, se détachant en clair
sur l'ombre mystérieuse, un jeune homme et une jeune femme,
côtoyant chacun la paroi opposée ; la femme pose sa main
encourageante sur l'épaule de son compagnon, et ce geste, tra-
versant la nuit, en même temps que l'allure tendrement résignée
de son corps, donnent à cette entrée du couple dans l'éternité une
solennité douce du plus touchant effet. C'est dans ces deux figures,
dont on ne voit pas les visages, que les qualités expressives de
M. Bartholomé se montrent, peut-être, avec le plus d'originalité;
mais on les retrouve dans les deux groupes de vi vans, appelés aussi
par la Mort, qui se pressent des deux côtés de la porte, et soutenus,
ici, par une sûreté de science et une habileté d'ordonnance
qui rattachent M. Bartholomé aux meilleures traditions classiques.
C'est, en effet, à la fois, avec une recherche simple et profonde
du sentiment moral, avec un respect attentif des attitudes et des
gestes correspondans, avec un remarquable sentiment de la beauté
et du caractère plastiques que l'artiste a groupé, de chaque côté,
agenouillés, prosternés, assis, debout, suivant la nature de leur
désespoir, de leur résignation ou de leur espérance, tous les êtres
humains un moment arrêtés au seuil de l'Éternité. Femmes en
pleurs ou en prières, couples d'époux résolus ou désespérés, vieil-
lard inquiet ou insouciant enfant, ces figures, disposées, de pro-
fil, avec une variété savante du rythme linéaire et du jeu des
ombres, en des attitudes appropriées, sont presque toutes aussi
remarquables par la souplesse ferme de l'exécution que par la
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LES SALONS DE 1893. 193
justesse et quelquefois par la nouveauté de l'attitude. Dans la
niche du dessous, l'intérieur de la tombe, on voit, de face, des-
cendre une grande figure, aux bras déployés comme des ailes, qui
s'agenouille au-dessus d'un couple d'époux, vieillis et décharnés,
gisant, côte à côte, les mains unies, au fond du sépulcre ; le cadavre
d'un petit enfant, jeté en travers de ces deux cadavres, les unit
dans la mort comme dans la vie ; c'est la conclusion du drame,
l'idée de l'espérance et de l'immortalité entrant dans la tombe.
On a pu discuter, comme on peut toujours le faire en pareil cas,
quelques-unes des intentions symboliques de l'auteur, mais
nul ne peut se refuser à reconnaître que la présentation générale
de la scène est d'une simplicité et d'une clarté qui ne permettent
point d'erreur et qui sont de nature à frapper les plus ignorans
comme les plus raffinés.
L'exposition posthume des œuvres de Jean Carriès ne montre
pas, dans ce jeune artiste mort à 39 ans, une intelligence aussi
sainement équilibrée, ni une sensibilité aussi grave et aussi
haute que celle de M. Bartholomé. Si l'on en juge par la diversité
et par l'inégalité de ses tentatives, dans tous les ordres de créa-
tion sculpturale, depuis la décoration architectonique jusqu'à la
poterie commune, on doit croire que c'était un esprit chercheur
et ingénieux, mais saisissant, jusqu'à présent, les choses plus par
le dehors que par le dedans, et n'étant point encore entré en
pleine possession de lui-môme, tout troublé et tout agité, avec
une première instruction insuffisante, par toutes sortes d'im-
pressions vives et successives dont il s'exagérait parfois la nou-
veauté et la valeur. Un livre intéressant et étendu (1), écrit
d'enthousiasme par un témoin de cette courte vie qui fut diffi-
cile, laborieuse, estimable, nous montre par quelle suite d'efforts
le petit orphelin lyonnais, élevé et protégé par des sœurs de cha-
rité, conquit de vive lutte, avec une juste réputation, de fidèles
et hautes amitiés, et se mit en tète, comme un autre Bernard
Palissy, de renouveler l'art de la céramique française en l'appli-
quant à la décoration architecturale. C'est devant ses fourneaux,
dans un village du Berry, que la mort l'attaqua, en lui laissant
seulement le temps de venir dire adieu à ses amis de Paris. À
quels résultats auraient abouti ces tentatives d'un esprit ingénieux
et souple qui était en môme temps patient et opiniâtre? C'est ce
que personne ne saurait dire. Le grand modèle d'une Porte en
grès émaillé, l'œuvre capitale de l'exposition, dont les montans
sont couverts de têtes et figures grotesques, nous donne l'idée
(1) Arsène Alexandre.— Jean Carriès, imagier et potier; Pari», librairies-imprime-
ries réunies, in-4*, 1895.
tome cxzx. — 1895. 13
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194 REVUE DES DEUX MONDES.
d'un pêle-mêle d'impressions confuses tour à tour éprouvées
devant les gargouilles gothiques, les bamboches flamands, les
magots chinois, les mascarons rococos, d'où l'imagination, plus
troublée qu'éclairée, du jeune homme n'a point su dégager encore
une façon propre d'exprimer l'aspect hideux ou grossier de la
face humaine. La signification symbolique de cette cohue grima-
çante n'est pas d'ailleurs très claire, et Ton s'explique moins encore
son rôle dans une ordonnance architecturale qui manque, elle-
même, d'équilibre et de décision. La même intervention de fan-
taisies ou de réminiscences bizarres, d'un goût incertain et un peu
puéril, vient parfois aussi gâter, sous la main de l'habile ouvrier,
les belles études de physionomies humaines qu'il sut exécuter, de
bonne heure, avec une remarquable vivacité d'analyse et de rendu,
et qui resteront l'affirmation la plus heureuse et la plus complète
de son talent. L'exubérance et l'étrangeté des accessoires dont son
dilettantisme de voyageur naïf écrase ou affuble ses bustes de
Charles Ier, d'Évéque, etc., n'ajoutent rien à la puissance d'ex-
pression dont son intelligence d'artiste anime ces visions rétro-
spectives ou plutôt ils la compromettent légèrement par une appa-
rence d'affectation. En réalité, c'est en dégageant tous ses bustes
de ces adjonctions souvent enfantines qu'on en saisitla valeur réelle,
la vérité délicate ou profonde, et qu'on y sent une âme sympathique,
une âme convaincue et impressionnable, plus apte encore à expri-
mer des âmes simples, celles des enfans, des jeunes filles, des
religieuses, des poètes, des artistes, que les âmes compliquées
d'hommes d'État ou de personnages historiques. Carriès, ou-
vrier expérimenté et ambitieux, poussant à l'extrême l'amour et
la recherche de toutes les séductions extérieures de la matière,
patines du bronze, colorations de la terre, reflets des émaux,
n'échappe guère, même alors, à ces tentations accoutumées ; il est
rare qu'il n'encombre pas ses meilleures têtes de quelque coiffure
surabondante, de quelque collerette déchiquetée, sous lesquelles
il faut chercher la physionomie, comme le fruit sous les feuilles,
mais ce fruit est parfois vraiment savoureux. Toute la série des
études d'après des types populaires, les Deshérités, les Épaves, ou
d'après des figures d'artistes, soit vues, soit rêvées, Jules Breton,
Franz Hais, Velasquez, est fort sérieuse et bien personnelle. Le
Buste de Vacquerie, notamment, en bronze à cire perdue, est
une œuvre serrée, précise, ressentie, que tous les musées s'ho-
noreraient de recueillir. Parmi les figures de Bébés et de Jeunes
filles, il y a quelques chefs-d'œuvre de naïveté et de tendresse
qui apparentent vraiment Carriès avec les grands artistes du
xv' siècle florentin, comme quelques autres le rattachent à la
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LES SALONS DE 1895. 195
haute et noble lignée des imagiers français. Son dernier ouvrage,
inachevé, la Religieuse souriante, le montre décidément engagé
dans cette dernière voie. Il sentait, comme les chers ancêtres,
que la simplicité était l'alliée la plus utile et la collaboratrice la
plus précieux de l'artiste. On peut considérer la disparition
prématurée de Carriès comme une perte réelle pour Fart
français.
Nous avons vu quelle part les préoccupations architecturales
tiennent dans l'œuvre de Carriès et de M. Bartholomé, comme
-dans celles de tous les sculpteurs qui se font de leur art une
juste et large idée. Il est à souhaiter que ces préoccupations
prennent une place de plus en plus grande chez les artistes de toute
-catégorie et de tout ordre, et surtout qu'elles pénètrent, plus
qu'elles n'ont fait jusqu'à présent, dans le public qui regarde, qui
commande, qui paie. Depuis quelques années, les salles d'archi-
tecture, dans les deux Salons, sont déjà moins abandonnées qu'elles
ne l'étaient jadis, parce qu'on y a introduit, avec raison, un cer-
tain nombre d'objets qui parlent plus vivement aux yeux et les
préparent peu à peu à l'intelligence des relevés et des plans, soit
des modèles en reliefs, soit des aquarelles pittoresques, soit des
fragmens de décorations complémentaires, vitraux, bois sculptés,
céramique ornementale, etc. Il y a déjà beaucoup de ces objets,
il n'y en a pas encore assez, et tant que tout le monde ne sera
pas convaincu que la sculpture et la peinture ne peuvent espérer
une transformation normale, conforme aux tendances sociales du
siècle, que par une collaboration assidue et raisonnée avec l'ar-
chitecture, nous serons condamnés à voir le talent de nos artistes
s'émietter en morceaux d'expositions que les musées, déjà trop
pleins, d'un bout à l'autre du pays, ne pourront même plus re-
cueillir. C'est ici qu'une grosse question se pose, question qu'il
nous est seulement possible de soulever, à propos de la section
d'architecture aux Salons, car, pour y répondre sérieusement, il
faudrait pouvoir examiner les principales constructions, élevées,
depuis une trentaine d'années, sur tous les points du territoire :
« Non, tous les sculpteurs et tous les peintres ne comprennent
pas également leur plus haute mission qui est celle de contribuer
à la signification, c'est-à-dire à l'utilité, à l'attrait, à la beauté des
édifices, publics ou privés, grands ou petits, parmi lesquels ou
<lans lesquels nous vivons; mais tous les architectes, de leur
côté, réservent-ils, dans leurs conceptions, aux sculpteurs et aux
peintres, la part qui pourrait leur revenir, ou, lorsqu'ils la lui
font, comprennent-ils que le rôle da ces associés devrait être celui
«de collaborateurs intellectuels et expressifs et non simplement
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196 REVUE DES DEUX MONDES.
celui d'ornemanistes bouchant, au hasard, les vides de la con-
struction? »
Quelques heures passées dans la section suffisent à montrer
que l'architecture contemporaine est en pleine crise. D'une part,
un réveil impérieux du bon sens, dans notre pays même, plus
esclave que ses voisins des préjugés scolaires, commence à exiger
une plus rigoureuse adaptation des bàtimens à leur destination et
le sacrifice des apparences mensongères à une réalité plus logique
et plus pratique ; d'autre part, l'apparition de toutes sortes de ma-
tières nouvelles, ou du moins mises en œuvre, par l'industrie
moderne, d'une façon nouvelle, le fer, les cimens, la terre cuite,
le verre, apporte des ressources inattendues qui modifient gra-
vement les anciens systèmes et entraînent graduellement la for-
mation de systèmes nouveaux. Il est bien probable que, dans cette
agitation d'idées, toutes les théories exclusives et savantes, clas-
siques et archéologiques, celles qui placent uniquement leur idéal,
comme on Ta fait depuis trois siècles, dans l'imitation et l'adapta-
tion des formes antiques ou celles qui, depuis un demi-siècle, le
cherchent seulement dans l'admiration et dans l'étude du moyen
âge, seront également convaincues d'impuissance et d'insuffi-
sance, il est à croire aussi qu'en disparaissant, elles feront place
à une recherche désordonnée, mais active et libre, d'un art plus
souple et plus divers, dont les formules devront se plier à la mul-
tiplicité et à la complexité croissante des besoins et des goûts dé-
veloppés par un internationalisme intense qui mêle, il est vrai, les
races diverses, mais qui développe aussi, jusqu'à l'exaspération,
leur amour-propre et leur individualisme. Quels seront les rôles
à prendre, dans cette évolution, pour la sculpture et la peinture,
sous leurs différentes formes, personnelles ou industrielles? C'est
à quoi les sculpteurs et les peintres peuvent déjà réfléchir et ce
qu'il serait intéressant d'étudier à l'occasion.
George Lafenestre.
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POÉSIE
PAUVRES AMESf
J'ai grand'pitié des faibles âmes.
Éternel jouet du destin,
Qui brillent à peine un matin,
Pauvres, pauvres petites flammes l
Ah! ce matin, qu'il est charmant!
Et quel souvenir on en garde!
Comme il vous suit et vous regarde,
Bleu toujours ineff ablement !
Dans un flot de lumière blonde
S'éveille le village heureux.
Hourrah! Place à l'aventureux
Qui s'en va conquérir le monde 1
Et l'eau vive et le bois chenu
Disent en vain à l'infidèle :
— « Reste-nous! » — Comme l'hirondelle,
Il se lance dans l'inconnu.
Du haut des monts que l'aube irise.
Que l'univers lui parait grand !
Que l'air des bois est enivrant!
Comme la mer fuit sous la brise !
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198
REVUE DBS DEUX MONDES.
Hélas! voici qu'aux premiers pas,
Lassé de sa course sublime,
Il chancelle. — Et, là-bas, la cime
Resplendit, qu'il n'atteindra pas !
Pourtant il est plein d'espérance ;
Il se confie en sa bonté.
Des rêves d'immortalité
Lui tombent du soleil de France.
Quelques mots du rite chrétien
Flottent encore en sa mémoire :
S'il doute, hésite, et ne peut croire,
Il voudrait faire un peu de bien.
Ame d'amour et de faiblesse,
Cœur simple, presque adolescent,
En sa peine il est innocent
Jusqu'à sourire à qui le blesse.
Les femmes ont les yeux si doux 1
Si candide est l'adieu des roses !
Il se dit de si tendres choses,
Vers le soir, dans le bois des houx 1
Comme un éclair déchire l'ombre,
Souvent triste et parfois chantant,
L'Amour illumine un instant
Sa nuit, qui redevient plus sombre.
Le voilà prêt à repartir,
Et tout se teint d'un bleu céleste.
Une heure après il ne lui reste
Qu'un peu de cendre, un repentir.
En vain s'entr'ouvre l'églantine.
— Halte, halte ! Qui donc vient là? -
Eh! l'éternelle Dalila
Guidant la horde philistine.
Et c'est bien fini désormais,
Car tout l'irrite et tout le froisse.
Il attend, plongé dans l'angoisse,
Un secours qui ne vient jamais.
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POÉSIE. 199
Tandis que le soir va descendre.
Le soir trouble qui fait rêver,
H se cherche sans se trouver,
S'interroge sans se comprendre.
Comme ces grands oiseaux de mer
Qu'on entend crier dans l'orage,
Sans force, désir ni courage
Il flotte, flotte au gré de l'air.
Du profond de sa solitude,
Il se contente de pleurer.
Il voudrait encore espérer,
Il en a perdu l'habitude.
0 chères âmes du bon Dieu,
Éternellement douloureuses,
Combien vous seriez plus heureuses,
Alouettes du grand ciel bleu!
DOUCEUR
De la musique avant toute cAoset
(Paul Ykrlaikk.J
De la douceur avant toute chose,
De la douceur et de la bonté !
Que toujours flotte, au vent enchanté,
Dans l'azur tendre, une douce rose!
Sous les rosiers marche doucement.
Effeuille, en passant, la fleur nouvelle.
Sans y penser, laisse en ta cervelle
S'épanouir le rêve charmant.
Sois bon pour tous comme pour toi-mêmo.
Pur? Je ne dis pas. Cest trop lointain.
Ouvre ton cœur au ciel du matin,
Et rappelle-toi qu'il faut qu'on aime.
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300 REVUE DES DEUX MONDES.
Ecoute la brise au parler si doux.
Regarde l'Aurore. Elle est si blonde!
Sois, en ce cruel et triste monde,
La violette au milieu des houx.
Ne juge pas; n'accuse personne.
N'as-tu rien, toi, qu'on puisse blâmer?
Frère, souviens-toi qu'il faut aimer.
Écoute, au loin, Y Angélus qui sonne.
Si quelque pauvre âme, en son chemin,
Tremble et défaille au mal qui l'oppresse,
Oh! n'ajoute pas à sa détresse :
Cordialement tends-lui la main.
Sois l'oiseau léger qui vole, vole,
L'oiseau matinal, couleur du jour,
Qui berce encor de vieux chants d'amoui
Notre sombre terre, à moitié folle.
Sois le verger plein de boutons d'or,
La source limpide où l'on vient boire,
Le bois profond aux feuilles de moire
Où passe, à la brune, un chant de cor.
Sois l'étang limpide où se reflète
Un paysage infiniment clair.
Sois tout le bleu qui vague dans l'air.
Parmi les houx sois la violette.
Ah ! je sais bien : le soleil qui luit
À fait cligner plus d'une paupière ;
Il est, hélas! plus d'un cœur de pierre;
Il est encor des âmes de nuit.
Aveugles, sourds et fous que nous sommes!
Tous, au hasard, s'en vont trébuchant ;
L'un est stupide et l'autre méchant.
Eh bien! que veux-tu? ce sont des hommes.
Gabhiel Vicaire.
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LE MOYEN AGE
POÈTES ET PHILOLOGUES
Gaston Paris, la Littérature française du moyen âge, 2« édition, 1 vol., 1890. — La
Poésie du moyen dge, leçons et lectures , 1 vol., 1885. — Id.9 2* série, 1 vol., 1895 ;
Hachette et Ci#.
Trois petits volumes, après trente ans de recherches, depuis celte
Histoire poétique de Charlemagne (1865) qui mit du premier coup
le jeune étudiant de l'École des Chartes au rang des maîtres :
trois soupiraux ouverts au passant sur l'incessante activité du
laboratoire où les alchimistes de la philologie romane font leurs
manipulations secrètes. Le premier de ces volumes est un manuel
destiné à introduire les commençans dans l'étude de la littérature
du moyen âge; ce bréviaire, où la matière de tant d'in-folio est
condensée jusqu'à l'extrême limite de compressibilité, renferme
autant de faits et d'idées que de mots. Les deux recueils qui sui-
virent, lectures académiques ou leçons d'ouverture des cours pro-
fessés au Collège de France, devraient porter le titre significatif
qu'un émule de M. Gaston Paris, l'illustre Max Millier, donnait à
ses fragmens de mythologie comparée : Copeaux d'un atelier al-
lemand. Mais cette fois l'atelier est français.
Je voudrais louer ces livres, et mon embarras est grand. Les
philologues sont devenus les moins abordables des savans. Re-
tranchés dans leurs ouvrages, ils en défendent sévèrement les
approches ; à la première reconnaissance, le profane risque d'être
fusillé. S'il touche à quelques points particuliers, les initiés le
taxeront d'ignorance et le feront rougir de ses bévues ; s'il tente
de porter sur ce terrain interdit les idées générales, ils lui crie-
ront avec humeur: « C'est trop tôt, toujours trop tôt! Nous
n'avons pas encore rassemblé assez de millions de faits! » Le savant
qu'on louerait maladroitement serait le premier à prendre en pitié
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202 REVUE DES DEUX MONDES.
une louange incompétente. Il ne la goûte que de la bouche de ses
pairs. C'est leur témoignage unanime qu'il faudrait rapporter
pour mettre M. Gaston Paris à sa vraie place. Le Français qui a
peu voyagé sait mal avec quelle déférence l'Europe laborieuse,
d'Upsal à Bologne, d'Edimbourg à Odessa, prononce un nom
deux fois identifié, pendant près d'un siècle, avec la résurrection
et les progrès d'une science. Depuis les premières recherches de
Paulin Paris, en 1824, jusqu'aux travaux actuels de son fils, ces
deux grands abbés de nos bénédictins laïques ont fait de notre
moyen âge un patrimoine de famille, en partie reconquis sur
l'Allemagne. Belle et rare singularité, une dynastie qui a fondé,
gardé, agrandi un royaume dans la France du xix6 siècle. Une
dynastie! Nous ne serions plus de notre pays, si nous ne la tra-
cassions pas de notre opposition, de nos exigences, si nous ne lui
demandions pas des concessions pour la mieux ruiner. Puisque
nous ne pouvons rien pour louer les savans, cherchons-leur une
querelle. Je sais un apologue que je voudrais commenter avec
eux.
Il y avait une fois un moutier dont les grilles donnaient sur
la rue la plus fréquentée d'une grande ville. Les bourgeois
qui passaient entrevoyaient de rare en rare, derrière ces grilles,
trois ou quatre nonnains d'une beauté prodigieuse ; elles faisaient
signe aux passans d'un air de mystère, et leur voix suave ne
disait que ces mots : « Nous sommes ici des centaines, toutes
aussi merveilleusement belles, et d'un naturel infiniment plai-
sant: le jour où vous pourriez voir nos sœurs et converser avec
elles, vous seriez tous férus d'amour et ne voudriez plus connaître
les dames de votre compagnie habituelle. Mais cela n'arrivera
jamais, parce qu'une règle austère nous ordonne de travailler
derrière ces murs à notre perfectionnement. » — Les bourgeois,
gens simples, étaient ébranlés dans leur piété. Ils se disaient :
« C'est grand dommage que tant de belles créatures soient sous-
traites à notre admiration. Pourtant, si elles vaquaient silencieu-
sement à leurs devoirs, on se résignerait à les ignorer; mais ce
langage humblement provocant est fait pour nous induire en
tentation: il faut que la porte d'un couvent soit ouverte ou fer-
mée. » — Une chronique rapporte que les événemens de guerre
amenèrent d'Italie des Espagnols de l'empereur d'Allemagne, qui
forcèrent le moutier. Les nonnains avaient exagéré : beaucoup
d'entre elles étaient insignifiantes ; néanmoins quelques-unes pas-
saient en beauté tout ce qu'on avait attendu, si bien que le peuple
les enleva aux soudards et fit grand festoiement pour la libéra-
tion de telles merveille*.
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LE MOYEN AGE. 203
Ceci n'est pas un fabliau du moyen âge. Je ne courrais pas
beaucoup de risques à prétendre que l'histoire en vient : je serais
« confuté », comme ils disent dans la partie, par quelque mé-
moire érudit où très peu de gens iraient voir. Peut-être se trou-
verait-il quelque médiéviste souabe ou Scandinave pour avancer
qu'un fabliau semblable existe, avec des variantes. Peut-être
même existe-t-il à mon insu, puisque, d'après la théorie, notre
imagination ne saurait forger un seul conte qui n'ait été jadis inventé
dans l'Inde, et réinventé ensuite par les jongleurs des temps féo-
daux. — Sauf rencontre imprévue avec un trouvère et un brah-
mane, ceci n'est qu'une comparaison destinée à faire comprendre
le respectueux mécontentement du bon peuple contre ses bien-
faiteurs et ses tyrans, les savans philologues ; et en particulier le
sentiment d'admiration inassouvie qui grandit chez le lecteur
avec chaque volume que M. Gaston Paris se laisse arracher.
Le maitre des études romanes nous donne sa deuxième série
de morceaux détachés sur la Poésie du moyen âge9 et il s'ex-
cuse une fois de plus, dans la préface, de cette dérogation à la
règle monastique du savant : « C'est dans de pareilles occurrences,
quand il a un programme un peu étendu à exposer, ou quand il
s'adresse à un public plus large et plus mélangé que son auditoire
accoutumé, qu'un philologue se laisse aller à se détourner un
moment de son occupation favorite, la recherche des faits nou-
veaux ou des combinaisons nouvelles, qu'un professeur se départ
de son devoir le plus constant, l'enseignement des méthodes et
leur application par l'exemple, et qu'il se délasse de ses travaux
habituels en présentant quelques résultats ou quelques antici-
pations de nature à intéresser des esprits curieux et ouverts,
mais non spécialisés. » — Ces « anticipations » qui implorent
ainsi leur pardon, ce sont des dissertations ingénieuses, tout illu-
minées de savoir et d'intuition, sur des textes littéraires que nous
ne connaissons pas, que nous ne pouvons pas connaître, et où
le critique nous signale en passant mille détails exquis. Notez
qu'il ne s'agit point ici d'épigraphie syriaque ou araméenne,mais
du fond même de notre littérature nationale ; et vous comprendrez
qu'à voir suinter la source avare qui nous révèle un grand lac
caché, il se mêle à notre gratitude un peu d'irritation contre
les gardiens jaloux de ce lac. Je voudrais éclaircir le malentendu
qui va grossissant entre le public « non spécialisé » et les philo-
logues dont nous vénérons, dont nous maudissons parfois la trop
vertueuse abnégation; je voudrais montrer qu'il faudrait peu de
chose pour dissiper le malentendu, et combien ce peu de chose
est nécessaire dans la phase actuelle de notre développement lit—
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204 REVUE DES DEUX MONDES.
téraire. Pour mieux poser la question, il importe de rappeler en
quelques mots les diverses fortunes de la poésie du moyen âge à
notre époque, les divers aspects sous lesquels nous l'avons envi-
sagée, depuis que notre siècle en a découvert l'existence.
Et comme nous avons affaire à des gens difficultueux, très
soucieux d'exactitude et qui nous guetteront à la moindre équi-
voque, je précise ce que j'entends ici plus particulièrement par
poésie du moyen âge. Ce n'est point l'énorme ensemble des pro-
ductions françaises jusqu'à la renaissance; c'est proprement la
poésie épique et lyrique de la première période, celle dont on
s'accorde à fixer l'âge classique au xn6 siècle : chansons de
geste en « laisses monorimes », psalmodiées sur la vielle et la
cifoine par les trouvères ambulans. Gela devait ressembler fort
à une longue complainte de Fualdès, débitée par les chanteurs
populaires, et, aux beaux endroits, à un récitatif du ténor wa-
gnérien; ces deux extrêmes se touchent, la chanson de geste fut
le prototype de l'un et de l'autre. Le sujet de ces poèmes était
l'épopée nationale des cycles de Provence, de France et de
Bretagne, balbutiée dès nos plus lointaines origines, cristallisée
avant l'an 1000 autour de ces figures légendaires, Charlemagne,
Arthur, Guillaume d'Orange, rédigée dans la forme où nous
la possédons entre 1000 et 1200, défaillante et changeant de
caractère après le règne de Philippe-Auguste. J'écarte donc de
ces considérations les fabliaux, les romans satiriques, toute la
luxuriante végétation qui se développa sur notre sol entre le
xne et le xve siècle. Cette large veine de l'esprit « gaulois » n'est
pas en péril ; alors même que nous négligerions quelques-uns de
ses anciens titres, ils ne seraient pas perdus, mais simplement
transformés: on les retrouve, toujours vivaces, ils ont fourni le
fonds permanent de la littérature postérieure, de Rabelais à
M. Gandillot. Personne ne nous les dispute. Il n'en est pas de
même pour les hautes inspirations de nos vieux « trouveurs » ;
d'autres races les réclament et les annexent indûment, dès que
nous cessons de revendiquer ce bien de famille.
En thèse générale, et sauf injustice pour quelques antiquaires
du xvme siècle, pour quelques hommes comme Daunou, qui
eurent le pressentiment de nos trésors cachés, on peut avancer
que la découverte de cette poésie fut l'effort et l'honneur de notre
siècle commençant. Quand Raynouard et Fauriel s'avisèrent les
premiers de
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers,
leur science tâtonnante ne sépara point l'apostolat littéraire de
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LE MOYEN AGE. 205
la recherche émdite. Ils trouvaient un public préparé par le
Génie du Christianisme; ils sortaient eux-mêmes de ce livre.
Disons-le pour rabaisser la superbe des savans ; quelques pages
de cet ignorant, de cet amateur qui s'appelait Chateaubriand, ont
fait plus pour l'intelligence de la poésie du moyen âge que
toutes les compilations antérieures des Bénédictins, que tous les
mémoires postérieurs des Académies. Le poète seul engendre
la vie, dont il ignore peut-être les lois; les spécialistes, qui se
vantent de connaître ces lois, ne peuvent que développer l'être
vivant qu'il a conçu. — Raynouard publiait un Choix de poésies
des troubadours , concurremment avec ses travaux de grammaire
et de lexicographie. Fauriel élargit le sillon : si beaucoup d'entre
nous rôdent aujourd'hui avec sympathie et curiosité autour du
sanctuaire des études romanes, ils doivent leur penchant à cet
honnête homme. Ses livres enseignaient libéralement tout ce qu'il
savait lui-même de ce monde nouveau ; tombés dans nos mains
à notre sortie du collège, ils nous firent aimer ce qu'il aimait.
Nos initiateurs manquaient de critique, je le veux bien ; ils ti-
raient arbitrairement le moyen âge du côté de la Provence et de
la langue d'oc : on verse peut-être aujourd'hui dans l'excès con-
traire; ils eurent toutes les insuffisances, soit; mais l'apôtre qui
répand une religion vaut sans doute le théologien qui l'appro-
fondit.
On sait comment l'influence de ces précurseurs créa le style
troubadour, dont je ne défendrai ni l'esthétique ni l'exactitude,
et le courant gothique dans le romantisme; courant superficiel,
souvent puéril, mais qui a réintroduit mille ans de notre histoire
dans notre art et dans notre littérature. Il se creuse un lit plus
profond et plus sûr après 1830, avec les travaux d'Augustin
Thierry, de Villemain, de Michelet, [de tant d'autres. Paulin
Paris combat à leur suite pour la cause à laquelle il va dévouer
sa vie; il adjure la nouvelle école de se retremper aux sources
de la poésie nationale; il imprime, en 1831, la première chanson
de geste — cette appellation devenue classique est de lui —
publiée en France et mise en langage moderne : l'épopée de
Berte aux grans pies. Garin le Loherain suivait, en 1833. Le
Fierabras, paru en 1829, avait été édité en allemand par un pro-
fesseur de Berlin, Immanuel Bekker. Pour mesurer l'intensité
du mouvement à cette époque et sa force de pénétration dans le
inonde lettré, il suffit de se reporter aux premières années de
cette Revue, qui demeure, quoi qu'on dise, le plus fidèle miroir
des fluctuations de l'esprit français : Fauriel, Michelet, Quinet,
Ampère, pour ne citer que les plus illustres, y reviennent sans
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206 REVUE DES DEUX MONDES.
cesse sur la poésie du haut moyen âge; à peine retrouvée, elle-
entre dans la substance littéraire de chacun, nul ne s'avise encore
de la confisquer comme une science réservée. Nommer Victor
Hugo, n'est-ce pas rappeler ce qu'il doit à la poésie des aïeux et
ce qu'elle lui doit ? On peut redire de lui ce que je disais plus
haut de Chateaubriand : sans la Légende des Siècles, combien de
Français ignoreraient les noms et les gestes caractéristiques des
héros de la Table Ronde?
La Légende des Siècles n'était pourtant que le rayonnement
attardé d'un soleil déjà couché. La fortune populaire de la poésie
du moyen âge n'a guère survécu au romantisme : on la vit décliner
après lui, entre 1850 et 1860, au moment même où le branle si
vigoureusement donné semblait promettre aux chansons de geste
un regain de vitalité. Génin faisait paraître en 1850 une adapta-
tion de la Chanson de Roland. Éditée une première fois par
Francisque Michel, en 1836, la plus significative de nos épopées
nationales est entrée dans le domaine classique avec la publica-
tion de Génin, qui n'était pas un savant, et à la suite des contro-
verses bruyantes suscitées par l'audace du spirituel amateur.
Littré, bien qu'il fût un des maîtres de la philologie nouvelle, con-
tinuait avec son sens si juste la tradition libérale de la génération
précédente. En 1856, un décret impérial réalisait la grande pensée
de M. Fortoul : ce ministre voulait qu'on publiât toute la poésie
du moyen âge. D'après le plan trop ambitieux que lui présenta
M. Guessard, la Collection des anciens poètes de la France devait
comprendre 60 volumes, de 60000 vers chacun. Cette montagne
poétique accoucha d'une souris : la Chanson d'Aspremont, une
plaquette de 24 pages! M. Rouland, le successeur de Fortoul, reprit
le projet en le restreignant aux chansons de geste du cycle carlo-
vingien : il ne s'agissait plus que de 40 volumes elzéviriens, à
10000 vers l'un dans l'autre. La Collection des anciens poètes de
la France se poursuivit quelques années dans le cadre prévu ; elle
atteignit le tome X et disparut, avec tant d'autres choses, dans la
tourmente de 1870. Qui en soupçonne l'existence, sauf une petite
équipe de travailleurs? La Société privée des Anciens textes fran-
çais reprit l'œuvre impériale en 1875, avec de si maigres res-
sources! M. Bédicr en parlait ici l'an dernier, dans un article
sur lequel je reviendrai plus loin. Connaît-on davantage cette
méritoire entreprise?
C'est qu'une révolution profonde a changé, vers le milieu de
notre siècle, l'orientation littéraire en même temps que les mé-
thodes scientifiques. Par réaction contre le romantisme, écrivains
et poètes revinrent un instant à l'antiquité. Cette repen tance ne
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LE MOYEN AGE. 207
dura guère, excepté chez quelques parnassiens fortement hellé-
nisés; tous les efforts se concentrèrent bientôt sur Têtu de réaliste
de la vie contemporaine. Le moyen âge, bric-à-brac démodé,
sombra avec le reste du bagage romantique. Rien n'était plus
loin du nouvel état d'esprit que la poésie des trouvères : j'entends
toujours par là celle de la grande aube lyrique du xie et du
xne siècle. Cette même révolution consommait le divorce entre
la littérature et les sciences. Parmi ces dernières, la philologie
fut la plus docile aux suggestions venues d'Allemagne : tandis
qu'elle s'enflait des plus grandes espérances, qu'elle prétendait
régenter seule l'histoire et prendre à sa charge la conduite de
l'esprit humain, la philologie repoussait comme une déchéance
ce vieux libéralisme scientifique dont s'honorèrent en France le
xvme siècle et la première moitié du xix\ Constituée en puissance
indépendante, hautaine, parcimonieuse, elle se retira dans ses
temples, et l'étude des textes devint pour elle une herméneu-.
tique ; passionnée de vérité, en garde contre toute tentation de
beauté ou d'utilité immédiate, elle en arriva insensiblement à
sacrifier la matière de son examen aux jouissances qu'elle trou-
vait dans les procédés de cet examen.
M. Gaston Paris le confessait — ou le proclamait — en d'autres
termes, dans la leçon touchante qu'il fit pour rendre hommage à
son glorieux père et pour marquer l'évolution de sa propre mé-
thode. « Le point de vue purement littéraire fut toujours prédo-
minant dans l'intérêt que mon père portait aux productions du
moyen âge. Toute sa vie, il chercha à en répandre le goût, à leur
conquérir des sympathies chez les gens du monde, chez les litté-
rateurs purs, chez les femmes elles-mêmes. C'est dans cet esprit
qu'il choisit souvent les textes dont il a donné l'édition, qu'il
écrivit plusieurs de ses préfaces et notices ... Nous comprenons
aujourd'hui un peu différemment l'étude du moyen âge. Nous nous
attachons moins à l'apprécier et à le faire apprécier qu'à le con-
naître et le comprendre. Ce que nous y cherchons avant tout c'est
Thistoire... Nous regardons les œuvres poétiques elles-mêmes,
comme étant avant tout des documens historiques... Quant à la
sympathie du public pour ces œuvres, à leur diffusion comme
source de jouissances littéraires, à leur introduction dans l'éduca-
tion nationale, noirs les souhaitons assurément, au moins dans de
certaines limites : mais nous ne les attendons que d'un progrès
lent, qui ne peut s'accomplir et s'accélérer que si d'abord une cri-
tique sévère et rigoureusement historique a préparé le terrain,
creusé les sillons et trié les semences... (1) »
(1) La Poésie du moyen âge, première série, p. 219-220.
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208 REVUE DES DEUX MONDES.
Je lis entre les lignes de ce bon billet, et je me souviens d'un
autre savant que j'aimais et admirais, lui aussi, avec des malé-
dictions contre ses scrupules. J'ai conté jadis à cette place l'im-
patience de curiosité où nous mettait le grand et bon Mariette.
Il parlait éloquemment, en conversation, des beautés poétiques
et des mythes sublimes contenus dans ses papyrus. Enthousiasmés
par ce qu'il en révélait, les auditeurs le pressaient : « Publiez ces
merveilles » , lui disait-on. « Non, faisait-il, elles ne sont pas au point.
Nous sommes cinq ou six à les étudier, cela suffit. » Et il pous-
sait parfois la logique de son sentiment jusqu'à réenterrer dans le
sable des monumens qu'il avait découverts, pour les dérober à la
badauderie dangereuse des profanes. Y aurait-il chez tout savant
un Turc qui s'ignore, possesseur fier et jaloux d'un harem d'autant
plus précieux que personne n'y peut pénétrer?
Sérieusement, et sans l'ombre de raillerie, la science con-
temporaine a créé un type de savant admirable. Gomme elle est
devenue une religion, elle a fait des moines, liés par des vœux
rigoureux ; ils ont le détachement du parfait cénobite, ils vivent
de sa vie à la fois laborieuse et contemplative; consacrés à la re-
cherche de la vérité pure, tout ce qui n'est pas elle ne compte pas
pour eux. Nous sentons la grandeur et la beauté morale de cette
discipline, mais notre besoin de communication a aussi ses droits.
II y avait probablement de très bons prêtres à Eleusis; cepen-
dant la foule des non-initiés devait leur reprocher quelquefois
îeur obstination à garder pour eux seuls les mystères divins. Les
cultes d'initiés ne tiennent pas longtemps contre la soif de con-
naissance innée dans tous les hommes.
Quoi qu'il en soit, un étrange phénomène s'est produit à la
suite de l'entrée en religion des philologues et de leur divorce avec
la littérature séculière. Les études romanes occupent une élite
active, nombreuse, incomparablement plus nombreuse que celle
d'il y a cinquante ans. Elle se recrute chaque année dans l'École
des Chartes, le bon séminaire où l'on garde l'âme de « douce
France ». — A quoi sert-il? demandent parfois les philistins; et
ce seul mot est le meilleur titre de noblesse de la chère École,
l'Ecole nationale par excellence. Les publications, — je dis mal :
les impressions de documens et de travaux relatifs au moyen âge
nourrissent à elles seules une légion de typographes : mémoires
de l'Académie des inscriptions, bulletins des écoles et des sociétés
savantes, revues spéciales, thèses, leçons, correspondances fran-
çaises ou internationales ; on en remplirait tous les ans une vaste
bibliothèque. Bref, le courant de 1830 apparaît comme un mince
filet d'eau quand on le compare à la nappe vaste et profonde qui
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LE MOYEN AGE. 209
en est sortie. — Seulement, cette nappe est rentrée sous terre.
Elle tient moins de place que n'en tint le mince filet dans la vie
intellectuelle de la nation.
De loin en loin, on en voit surgir quelques jaillissemens pour
la soif du pauvre monde. Un Natalis de Wailly nous faisait vo-
lontiers l'aumône. M. Léon Gautier la fait encore, et largement;
il suffirait de quelques beaux livres à la portée de tous, comme
les Épopées françaises (1), pour réfuter en partie mes allégations;
ou encore de cette scrupuleuse et définitive édition de la Chanson
de Roland (2), sortie au lendemain de la guerre, en 1872, d'une pen-
sée touchante du patriote. Je crois bien que M. Bédier nous mé-
nage les mêmes satisfactions, si j'en juge par son spirituel ouvrage
sur les Fabliaux (3) ; je lui sais du moins un gré infini de nous
avoir rapporté, dans son introduction, un mot de Claude Bernard
qui flatte nos pires rancunes contre la scolastique moderne. « Un
jeune physiologiste présentait un jour au savant une longue mo-
nographie d'un animal quelconque, soit le crotale ou le gymnote.
Claude Bernard lut le livre : — J'estime, dit-il à l'auteur, votre
conscience; je loue votre labeur. Mais à quoi serviraient, je vous
prie, ces trois cents pages si le gymnote n'existait pas ?» — Il y
avait aussi Renan, qui faisait parfois danser en public sa philo-
logie : il la montrait plus qu'il ne la donnait, c'était encore une
nuance; mais Renan était Renan. Il y a d'autres exceptions, je
ne l'ignore pas et je devrais les citer: quand on les énumérerait
toutes, jusques à m'en accabler, on ne changerait pas la vue
d'ensemble qui règle la comparaison de deux époques, pour tout
homme informé du mouvement intellectuel dans notre siècle :
entre 1830 et 1840, avec un petit nombre d'ouvriers, la poésie du
moyen âge envahit toute la littérature; depuis un quart de siècle,
avec des travailleurs éminenset plus nombreux, elle sort à peine
de ses tabernacles, elle ne pénètre plus la pensée générale mani-
festée par les écrits. La cause en est, je l'ai reconnu, dans l'orien-
tation de la littérature autant que dans le désintéressement des
philologues : si cette orientation persistait, nos réclamations se-
raient vaines ; on ne jette pas des perles aux troupeaux qui de-
mandent une autre pâture.
C'est précisément parce que l'imagination française évolue
une fois de plus, et parce que nous sommes à un tournant litté-
raire, qu'il faut faire appel au secours des médiévistes patentés.
Inutile hier encore, ce secours est aujourd'hui nécessaire. Lassés
(1) Léon Gautier, les Épopées françaises, 3 vol.; Victor Palmé, 1865.
(2) Le même, la Chanson de Roland, 2 vol.; Marne et C««, à Tours, 1872.
(3) Joseph Bédier, les Fabliaux, 1 vol.; Paris, Emile Bouillon, 1893.
TOMB eux. — 1895. 14
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210 REVUE DES DEUX MONDES.
du réalisme de la vie quotidienne, déserteurs du Parnasse quand
ils se tournent vers la poésie, noâ jeunes écrivains cherchent une
voie ; et la plupart d'entre eux paraissent sollicités vers une ré-
gion idéale qui voisine de très près avec celle où se complurent
nos plus anciens poètes. Ils y prennent pour guides des étrangers,
comme l'exilé qui reviendrait dans un domaine patrimonial sous
la conduite de l'usurpateur de ses biens. Puisque les philologues
se sont institués gardiens de la poésie du moyen âge, c'est à eux
qu'il faut demander l'aliment approprié à des besoins réveillés de
nouveau ; c'est eux qui peuvent apaiser, avec le plus d'autorité,
l'étrange querelle soulevée entre les tenans de la littérature natio-
nale et ceux du cosmopolitisme.
Le cosmopolitisme! on repart en guerre contre ce fâcheux :
je crois même qu'on l'appelle aujourd'hui le snobisme. C'est
pourtant l'action bien innocente d'ouvrir la fenêtre, de laisser
entrer l'air et de regarder le vaste monde. Aérer et meubler la
maison paternelle, c'est la déprécier, paraît-il. Cette accusation,
qui semble partir d'une chambre d'agonisant, pour ne pas dire
d'une boutique en faillite, eût fort étonné notre robuste xviie siè-
cle, ce grand emprunteur. Elle est particulièrement réjouissante
pour qui vient d'arrêter son attention sur le moyen âge. L'Europe
a vécu pendant plusieurs siècles d'une littérature indivise; notre
pays y faisait l'office d'une pompe aspirante et foulante. S'il fal-
lait des preuves d'un fait aussi patent, on les trouverait à chaque
page des livres de M. Gaston Paris. Voyez entre autres toute la
préface du deuxième volume sur la Poésie du moyen âge : « Quand
nous remontons aux temps les plus reculés de notre vie litté-
raire, nous y trouvons, au lieu d'un développement isolé, une
extraordinaire abondance de germes étrangers de toute prove-
nance, adaptés, assimilés, transformés, et c'est grâce à cette
large pénétration de tous les élémens ambians dans sa circula-
tion intime que cette vie déploie une sève assez puissante et assez
généreuse pour féconder l'Europe autour d'elle. Quand la France
ne puise plus à des sources étrangères pour enrichir et renou-
veler sa poésie, elle produit la pauvre poésie du xrv6 siècle, la
poésie vieillotte et étriquée du xv6 siècle; elle n'exerce plus
aucune action sur les nations voisines... »
La matière de tous nos fabliaux est commune aux nations
d'Europe et à celles d'Orient. On se les renvoie comme des volans
sur la raquette. Rappelons-nous, entre cent exemples, ce Roman
de Troie, écrit vers 1160 par un poète tourangeau, d'après deux
romans byzantins abrégés en latin: l'un était le journal du siège,
tenu par le Phrygien Darès ; l'autre, les mémoires d'un assiégeant,
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LE MOYEN AGE. 211
le Cretois Dictys; des sources sûres, comme Ton voit. Le roman
gréco-français court le monde, est aussitôt traduit en allemand,
puis mis en latin à Messine; il fournira plus tard un poème à
' Boccace et une tragédie à Shakspeare, Troïlus et Cressida. Et de
tout ainsi. Le plus extraordinaire de ces objets d'échange est
l'histoire de Barlaam et Joasaph, contée jadis par Max Mûller,
reprise récemment par M. Gaston Paris, et d'où il appert que ce
Joasaph n'est autre que le Bouddha, devenu un saint du calen-
drier chrétien, après avoir roulé dans la légende de tous les
peuples.
Mais, dira-t-on, nous sommes loin de l'indétermination du
moyen âge : des siècles de concentration politique et littéraire
nous ont fait un établissement domestique, franc de toute hypo-
thèque étrangère, et où il faut nous tenir. Pas si loin, peut-être;
et ce qui était vrai naguère ne Test plus au môme degré aujour-
d'hui, ne le sera plus demain. On a relevé ici à maintes reprises,
en traitant d'autres sujets, les symptômes concordans d'un curieux
retour de l'histoire sur elle-même. Un grand nombre des traits
caractéristiques qui formèrent la physionomie de l'Europe féo-
dale réapparaissent dans notre Europe, bouleversée par tant de se-
cousses. A coup sûr, leur réunion ne ressuscitera pas le moyen
âge, tel que les bonnes gens s'en épouvantent ; mais il en résultera
de nouvelles formes dévie sociale et intellectuelle, beaucoup plus
rapprochées peut-être du xne ou du xme siècle que du xvne ou
du xvnie siècle. La fusion internationale de certains intérêts com-
muns à tous est un de ces traits; la fusion littéraire en découle
fatalement. Des causes historiques du même ordre doivent pro-
duire des effets semblables. L'Europe féodale avait été façonnée
et agglomérée par une doctrine à la fois révolutionnaire et uni-
taire, le christianisme. Toutes proportions gardées, et sans in-
stituer une comparaison qui n'est pas dans ma pensée, la Bévolu-
tion française a fait dans notre temps la même œuvre; œuvre
complétée par cet autre Charlemagne qui fut Napoléon. Les
découvertes des sciences sont venues à la rescousse, abaissant
toutes les barrières. Vous pourrez encore vous défendre quelque
temps, pas longtemps, contre une invasion de grains ou de
vins : vous n'arrêterez pas la circulation des doctrines, des idées,
des livres ; vous n'empêcherez pas la renaissance d'une littérature
universelle sur les vieilles assises des littératures nationales,
comme au xue siècle, comme au xvia; littérature sensiblement
la même de Pétersbourg à Lisbonne, influencée partout au même
instant par les mêmes courans. Elle aura pour régulateur et pour
guide le peuple le plus curieux, le mieux informé, ce que nous
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212 REVUE DES DEUX MONDES.
étions au moyen âge. Les plus chaudes indignations ne retarde-
ront pas d'une heure le phénomène nécessaire. Mais comme on
ne saurait avoir trop d'égards pour d'honnêtes sentimens, mon-
trons aux indignés que leur susceptibilité patriotique s'alarme à
tort.
De quoi donc s'indignent-ils? Un prodigieux génie dramatique
et musical, Wagner, ravit aujourd'hui l'imagination de notre
jeunesse. Il lui donne la qualité de rêve où elle trouve à cette
heure le plus de volupté. L'influence de Wagner, on en a déjà fait
la remarque, s'exerce sur la peinture et sur la littérature autant
que sur la musique; elle a modifié toute l'âme contemporaine,
partant toutes les expressions des divers arts. A un moindre degré,
ce Scandinave d'Ibsen fait concurrence à l'industrie des spectacles
parisiens ; on le joue peu, mais des gens malintentionnés négli-
gent d'aller au Vaudeville pour songer au coin de leur feu devant
ces grands symboles chargés de réflexion, pour surprendre en
eux-mêmes l'écho de ces cris de révolte qui réveillent les instincts
primitifs au plus profond de notre être. — La chose intolérable
est que ce soient là des importations étrangères. Et si c'étaient
des réimportations d'une matière première de chez nous?
Ouvrez un de ces livres sur la poésie de notre moyen âge : il
ne vous parlera que des héros et des sentimens wagnériens,
chantés jadis dans des milliers de vers par les trouvères bretons
ou français. Dans la littérature universelle de cette époque, et
sous la réserve des échanges incessans que j'ai mentionnés, la
France fut l'atelier central où s'élaborèrent les matériaux dont
un Wagner a tiré si grand parti. Ecoutez le savant, qui n'est pas
suspect de flatter nos faiblesses patriotiques, car il diminue plutôt,
à mon sens, le domaine de nos légitimes revendications : « La
magnifique littérature poétique de l'Allemagne, à la fin du xne et
au commencement du xme siècle, n'est que le reflet de la nôtre.
Les Minnesinger ont transporté dans leur langue les formes et
l'esprit de la poésie lyrique française, fille elle-même de la pro-
vençale... Wolfram d'Eschenbach, Conrad de Wurzbourg et bien
d'autres sont les imitateurs plus ou moins fidèles des Albéric,
des Turold, des Chrétien deTroyes, des Benoît de Sainte-More. »
— Les philologues raffinent à perte de vue sur les apports ori-
ginels qui ont formé l'épopée française, « produit de la fusion de
l'esprit germanique, dans une forme romane, avec la nouvelle
civilisation chrétienne et surtout française. » Ils dosent à leur
gré les élémens germaniques, celtiques, saxons, Scandinaves...
Peu nous importe. Le bon sens dit que des rédactions toutes
postérieures au x6 siècle, composées entre le Rhin et l'Océan,
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LE MOYEN AGE. 213
iont françaises plutôt qu'allemandes. L'épopée normande, trans-
portée en Angleterre, naît chez un peuple déjà francisé. La
« matière de Bretagne », la plus riche, est aussi la plus discutée,
avec ses insondables fonds celtiques. Pourtant il est clair que
des poèmes composés dans l'Armorique, sur ce sol qui allait
s'agréger au nôtre pour toujours, doivent être adjugés à la famille
française plutôt qu'aux maîtres de la Thuringe et de la Saxe. Or,
c'est dans la matière de Bretagne qu'apparaissent d'abord les
plus belles légendes du drame wagnérien : Perceval (Parsifaal),
laQuéte du Graal, Tristan et Iseut. Plus près de nous, le Chevalier
ou Cygne est une légende de la maison de Bouillon. Richesse in-
divise, tout au moins.
Les auditeurs de Wolfram d'Eschenbach et de Walter de la
Vogelweide ont su l'accaparer et le garder mieux que nous. Ce
(ut pour leurs fils une grande force, et non pas seulement au point
de vue littéraire* M. Gaston Paris a raison de dire : « Si, par im-
possible, la nation française perdait ses titres, elle les retrou-
verait dans la littérature du moyen âge. D'où vient donc que
cette littérature est maintenant si étrangère à la nation, et que si
peu de personnes s'avisent de la solidarité indissoluble qui nous
rattache ^moralement à nos pères des temps féodaux?... Il y a
longtemps que les Allemands envisagent autrement les choses :
ils ont appuyé en partie la régénération de leur nationalité sur
leur ancienne poésie. » — Quand un Bismarck ou un empereur
Guillaume évoquent naturellement, à la tribune et dans les ban-
quets, la geste poétique des anciens Germains, nous sentons tous
la vigueur de cet élan pris dans le passé, et quelle sève monte
au cœur de ces vivans de la poussière des morts où ils affermis-
sent leurs pieds. Nous, déracinés volontaires, nous avons des so-
lennités pour maudire un passé plus grand et plus vieux que le
leur; la pousse de l'autre saison, fléchissante au premier vent,
renie le tronc séculaire d'où elle est sortie.
Mais revenons sur notre terrain littéraire. Si Wagner nous
rapporte les personnages et l'âme même de notre première
poésie, cet envahissement qu'on redoute n'est qu'une restitution.
Et puisque j'ai fait allusion à Ibsen, qui ne serait frappé des
intimes analogies de sentiment entre les vieux harpeurs celtiques
et le moderne continuateur des sagas Scandinaves? Comparez
Brand ou la Dame de la Mer, par exemple, aux quelques frag-
mens de Tristan qu'on nous a donnés et aux gloses des commen-
ateurs de ce poème. Des deux parts c'est le même individualisme
arouche, la même négation des pactes sociaux, la même accep-
ation tranquille de la toute-puissance fatale de l'amour. Dans le
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214 REVUE DES DEUX MONDES.
drame ibsénien comme dans les drames mythologiques de
Wagner, — la Walkure entre autres, — il semble qu'un Celte
primitif exprime les instincts païens qui transparaissent sous les
rédactions christianisées de nos poèmes. Si ces accens, retrouvés
par des étrangers, éveillent chez nous de profonds retentissemens
dans les cœurs, c'est peut-être retour d'atavisme plus que curio-
sité du nouveau, et nos jeunes gens peuvent sourire à bon droit
de cet ignorant chauvinisme qui ne reconnaît pas la vibration
d'une vieille fibre endormie. Quand le héros du Moniage Guil-
laume va conquérir, dans Orange, la belle Orable, une émotion
l'arrête au moment de franchir la frontière de France: « Vers
la douce France il retourne son visage ; un vent de France le
frappe en face. Guillaume ouvre son sein pour le laisser entrera
plein. Sa plainte s'élève contre la brise : Eh! brise douce qui
de France venez, là sont mes compagnons et mesparens !... De ses
beaux yeux il commence à pleurer; les larmes coulent goutte à
goutte sur ses joues et mouillent sa tunique. » — Le jongleur
du Nord qui faisait parler ainsi le comte Guillaume, confondu
par lui avec d'autres preux carlovingiens, ne savait pas qu'en
passant dans la Provence ce héros rentrait sur la terre même où
sa légende était née.
Pour calmer les inquiétudes des vieux et pour satisfaire le pen-
chant actuel des jeunes, rouvrons à ceux-ci les sources obstruées
de notre ancienne poésie. C'est aux philologues, détenteurs de
celte poésie qu'ils vantent quand on s'en détourne et qu'ils ra-
baissent lorsqu'on la leur demande, c'est aux savansde nous frayer
la route et de nous y guider. Les savans vont se gendarmer
contre nos sommations : qu'ils s'en prennent à leurs dangereuses
coquetteries ! Ils nous font honte de notre ignorance sur « cette
grande littérature du xn° siècle dont nous devrions être si fiers
et que nous connaissons si peu. » Ils laissent tomber négligem-
ment, dans leurs gloses, des citations charmantes, ils signalent
des « beautés » sur lesquelles ils attirent notre attention. Vient-
on leur demander à juger sur pièces, sur pièces complètes?
Autre chanson. — Ces interminables poèmes sont surfaits, ternes
et plats; la matière première en est admirable, mais une critique
experte peut seule la discerner ; nous ne possédons que des rédac-
tions de troisième main, faites par des sots qui ne comprenaienl
plus cette matière. La critique hésite entre des versions dis-
semblables pour chaque poème, des variantes et des parties adven-
tices. Comment choisir entre le manuscrit d'Oxford et celui de
Paris? Il est trop tôt. — En écoutant les défaites des philologues
on se prend à penser que si les manuscrits de V Iliade avaient éU
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LE MOYEN AGE. 215
par malheur plus nombreux, avec plus de variantes, et si leséru-
ditsde la Renaissance avaient eu les scrupules des nôtres, Homère
ne serait pas encore entre nos mains. Il y a pourtant des jours où
il est doux d'avoir un Homère, quand il pleut, qu'on est triste, et
las des proses du journal. Nous avons lu ici les raisons four-
nies par M. Bédier : elles ne m'ont pas convaincu. Lui aussi,
il nous conseille cette vertu: « savoir attendre. » Mais il com-
mence par réclamer la publication de tous les textes où dort « une
des voix les plus énergiques qui aient jamais retenti sur le sol de
la patrie. » Il se plaint qu'on ait négligé le cycle breton. Ce jeune
profès est d'esprit trop ouvert et trop vigoureux pour que nous
désespérions de le détourner de sa règle. Nous le débaucherons.
Quant à M. Gaston Paris, s'il s'indigne de nos exigences sacri-
lèges, qu'il accuse sa récente étude sur Tristan et Iseut; elle a
fait déborder la coupe. Eh quoi! « Tristan, nous dit-il, est, entre
tous les grands poèmes de l'humanité, — et je n'hésite pas à le
placer à côté d'eux, — le poème de l'amour. » Rien que cela? Il
en donne des fragmens saisissans de pathétique ou de tendresse
délicate ; il souligne des inventions comparables à ce quïl y a de
plus accompli dans la poésie antique et moderne. Lorsque nous
sommes bien conquis, il nous laisse sur cette petite note déses-
pérante : « Les anciennes éditions... sont défectueuses, incom-
plètes, et aujourd'hui introuvables. » On n'a jamais pratiqué le
fugit ad salices avec plus de perversité. Songez à ce qui va
arriver. Un jour, un jour prochain, je l'espère, l'Opéra affichera
la première représentation du drame lyrique de Wagner. Un
industriel vendra de petits livrets explicatifs, mal traduits de
l'allemand. Les moins érudits se souviendront que cette légende
est éclose chez nous ; ils auront la curiosité de la connaître, ils
s'enquerront chez tous les libraires : rien; la petite note : « Édi-
tions défectueuses, incomplètes et aujourd'hui introuvables. »
Je conclus. Nous demandons des textes, nous aussi, des pu-
blications à la portée de tous. Qu'on ne nous dise pas : Vous
trouverez un fragment curieux dans telle série de tel bulletin, qui
est chez quelqu'un, à tel folio, qui vous renverra au mémoire du
professeur X..., lequel se réfère à la version du professeur Y..., de
Berlin... Il n'y a de livres efficaces que ceux qu'on trouve chez
le libraire. — Nous demandons plus, car les textes du xne siècle
sont accessibles à bien peu de nos concitoyens: nous demandons
pour eux des traductions en langage moderne, et, si tout n'en vaut
pas !a peine, des arrangemens, — disons l'affreux mot, — comme
ceux où les érudits de 1830 ne dédaignaient pas de mettre la main.
Oh ! nous ne réclamons pas les Quatre millions de vers épiques
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216 REVUS DES DEUX MONDES.
décrétés par M. F or tout! Une bonne mise au point de Tristan e
Iseut, pour commencer; la leçon que vous choisirez, Bérouloc
Eilhart, Thomas ou Golfrid, une fusion abrégée de ces diverse*
sources si vous préférez, une restitution du noyau primitif si
vous osez la tenter : ceci est votre affaire. Puis trois ou quatre
poèmes des différens cycles, les plus typiques, les plus représen-
tatifs; ici encore, les maîtres romani sans peuvent seuls faire des
choix judicieux. Cette tâche est-elle inconciliable avec leurs tra-
vaux professionnels? Craignent-ils qu'elle les fasse déroger ? Qu'ils
y préparent du moins quelques-uns de leurs élèves, dont nous
serons les obligés. Sinon, il est facile de prévoir ce qui arrivera:
un vulgarisateur quelconque tentera l'aventure, s en acquittera
mal, y recueillera néanmoins honneur et profit, et fera oublier
le laborieux dévouement, les immenses services obscurs de ceux
qui lui auront préparé ce butin. Ce sera une grande injustice,
sous laquelle il y aura un peu de justice.
J'entends bien que les savans répondent : « Notre sort n'e$
plus enviable. Un jour on nous traite de banqueroutiers; le L
demain, de thésauriseurs, d'affreux capitalistes qu'il faut fi
dégorger. » Non, mais de riches heureux, qui nous doivent
charité, à nous autres pauvres, qui la doivent à ce pays qu1
honorent devant l'Europe savante. Je vais être maudit, compri
— et approuvé tout au fond, — par le philologue amoureux d'éli
quence et de poésie qui m'a fourni l'occasion de cette plaidoir»
ce conseiller sagace, dont les avis littéraires font loi tout autai
que ses arrêts scientifiques, est vraiment le plus admirable moil
qu'on ait vu depuis saint Antoine ; il observe rigidement les grani
vœux de sa règle, avec des tentations incessantes devant tout
les formes de la beauté spirituelle. Peut-être cédera-t-il à
tentation plus forte encore : en communiquant davantage li
richesses, en réintroduisant dans nos organismes appauvris
peu de la moelle des os de nos pères, ses pareils et lui servira
bien « la douce France. » Ils serviront cette langue française q
naquit au pied de la tour de Babel, dans la confusion des idio:
comme le raconte un compatriote et un justiciable de M. Gast<
Paris, le ménestrel champenois Evrat: « Chaque pays, noble
méprisable, a son langage. Tous sont étranges et barbares, <
cepté le langage français. C'est celui que Dieu entend de pré
rence, car il l'a fait beau et léger, et, mieux que tous les aul
langages, il se prête à l'ampleur et à la brièveté. »
Eugèsb-Melchior de Vogué.
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LE DOCTEUR BRUNO WILLE
ET SA
PHILOSOPHIE DE LA DELIVRANCE
M. Bruno Wille est un socialiste allemand qui a appris par son
expérience que les chefs orthodoxes de la démocratie sociale sont
fort durs pour les dissidences et les dissidens, aussi intolérans que
certains hommes d'Église, aussi prompts à retrancher de la commu-
nion des fidèles quiconque leur paraît suspect d'hérésie. En 1890, il
avait soutenu dans une conférence publique des propositions témé-
raires et malsonnantes, et de ce jour il fut en mauvaise odeur. Il avait
osé affirmer que peu d'hommes ont le caractère assez indépendant pour
professer hautement leurs opinions personnelles et ne recevoir de
mots d'ordre que d'eux-mêmes, que nous sommes une engeance mou-
tonnière, que c'est l'effet d'un atavisme préhistorique, que nous avons
peine à oublier que nous fûmes jadis des bêtes vivant en troupe. Ce
propos fut vertement relevé par M. Bebel dans une assemblée popu-
laire : « Messieurs, s'écria-t-il, d'un bout de l'Allemagne à l'autre notre
parti a les yeux fixés sur vous. Jugez selon vos convictions, car vous
êtes des hommes de convictions, et quoi qu'on dise, vous n'êtes pas
un bétail. »
Plus tard, un certain nombre de socialistes ayant été excommuniés
dans le congrès d'Erfurt comme hétérodoxes et comme calomniateurs,
M. Bruno Wille protesta contre leur exclusion; il déclara qu'après
comme avant, il les tenait pour des frères. On lui fit expier son audace.
Deux de ses livres, que la librairie populaire créée par le Vorwarts
s'était chargée de mettre en vente, furent mis à l'index. Il demanda
des explications ; on lui répondit qu'il s'était lui-même exclu du parti,
« que la démocratie sociale n'est pas un assemblage d'élémens hété-
rogènes, mais un corps fondé sur l'unité de doctrine et de sentimens,
que tous ceux qui lui appartiennent doivent en matière de discipline
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218 REVUE DES DEUX MONDES.
et de conduite soumettre leur volonté particulière à la volonté géné-
rale, que quiconque se soustrait à cette obligation déchoit de tous ses ;
droits. » Il nous assure que dès lors il a été porté « sur la liste noire »,
qu'on a organisé contre lui la conspiration du silence, que toutes les
fois qu'il prononce un discours, le Vorwârts en indique le sujet et lait
soigneusement le nom du conférencier. « Telle est leur intolérance!
dit-il avec quelque amertume; toujours prêts à frapper l'hérétique
d'anathème, ils lui disent comme le poète : « Qu'il ne soit jamais parlé
de toi, ni dans la chanson ni dans le livre! Chien obscur, dans un
obscur tombeau, tu pourriras avec ma malédiction. »
Cependant, si pour être digne de figurer dans l'état-major de la dé-
mocratie sociale, il faut nourrir une haine implacable contre la société
actuelle, la tenir pour un régime d'oppression et de criante injustice
et souhaiter ardemment sa destruction, M. Wille est un aussi bon so-
cialiste que MM. Bebel et Liebknecht. Personne n'est plus guerroyant
que lui, personne n'attend avec plus d'impatience le jour de la grande
expropriation, qui mettra fin à tous les privilèges et à tous les abus, le
jour où la terre et les instrumens de production appartenant à tous les
hommes comme l'air qu'ils respirent, il n'y aura plus ni capitalistes ni
salariés, ni exploiteurs ni exploités, ni riches ni misérables ; personne
ne se fait une image plus douce, plus riante de la grande révolution
sociale qui égalisera toutes les conditions, tous les lots et tous les bon-
heurs. « La haine et l'amour, nous dit-il, s'unissent en moi aussi inti-
mement que la châtaigne et la coque épineuse qui l'enferme, mes
amours sont des haines, mes haines sont des amours. »
Mais M. Bebel a raison, l'amour, la haine, le zèle ne suffisent pas; il
faut y joindre le discernement et l'esprit de discipline. M. Wille est un
de ces indisciplinés, rebelles à toute consigne, à qui leurs opinions per-
sonnelles sont aussi chères que leur vie. Il a ses vues propres sur la
conduite à tenir pour hâter l'avènement du messie, pour préparer la
rédemption du genre humain. Les moyens violens lui répugnent ; il les
juge sinon criminels, du moins inefficaces. Il blâme hautement unma-
nifeste communiste où il est dit: « Qui ne connaît la puissance du feu?
Quelques incendies, et la société s'écroulera bientôt. On nous a sou-
vent confisqué nos armes ; mais le feu, ce redoutable instrument de
combat, personne ne peut nous l'ôter. Le mendiant lui-même a des al-
lumettes, et il y a des lieux où l'on est toujours sûr de trouver du papier.»
M. Wille ne croit pas à la puissance rédemptrice des allumettes, et dans
quelque endroit qu'ils se procurent leur papier, il se sent peu de goût
pour les brûleurs de maisons.
En revanche il est des moyens anodins qui lui paraissent illusoires.
Les chefs de la démocratie sociale, fiers de leur importance parle-
mentaire toujours croissante, se flattent qu'avec le temps ils auront la
majorité dans les Chambres, et qu'un matin ils voteront la révolution
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LE DOCTEUR BRUNO WILLE. 219
comme on vote une loi sur les caisses d'épargne ouïes droits de douane.
M. Wille estime que cette révolution décrétée en séance de parle-
ment demeurera sans effets si au préalable les esprits n'ont été affran-
chis de leurs préjugés et de leurs misères, guéris des graves maladies
qu'ils ont contractées durant des siècles de servitude. 11 dit aux vio-
lens: «A quoi bon casser des têtes? Occupons-nous de raccommoder
les cerveaux détraqués et de rendre un peu de vigueuraux cerveaux in-
firmes. » Il dit aux socialistes parlementaires : « Que sert de décréter
la révolution, tant que les hommes seront indignes du bonheur que
vous leur promettez et incapables d'en jouir? » Il dit à tout le monde:
« Vous vous méprenez sur les vrais besoins des classes opprimées.
Procurez-leur de bons livres, appliquez- vous à les instruire, employez
la poésie, la musique, la peinture à ennoblir leurs pensées; créez des
sociétés pédagogiques, des associations de libres penseurs, des clubs
de discussion, des théâtres libres, des bibliothèques populaires. Avant
d'en venir au fait, transformons les esprits, révolutionnons les intel-
ligences. » 11 a prêché d'exemple. Il a fondé à Berlin deux théâtres
libres et populaires, et il a souvent distribué le pain de la parole;
orateur et écrivain, il a fait avec succès des conférences publiques et
composé des livres instructifs, dont le plus important est intitulé :
Philosophie de la délivrance (1).
Ce n'est pas seulement dans les questions de méthode révolution-
naire que M. Bruno Wille est en dissentiment avec les chefs de son parti.
Aussi désireux qu'ils peuvent l'être d'abolir la propriété personnelle et
les privilèges des classes possédantes, la société de ses rêves ne laisse
pas de difiérer beaucoup de celle qu'ils nous promettent. Il reproche à
la démocratie sociale son caractère autoritaire. Loin de songer à sup-
primer l'État, elle entend le conserver précieusement pour le mettre
au service de la révolution, et si on la laissait faire, elle imposerait à la
société le joug d'une tyrannie plus pesante encore, plus tracassière
que celle qu'elle veut détruire. Est-ce la peine de changer ce qui est,
pour nous assujettir aux fantaisies, aux ingérences indiscrètes d'une
administration omnipotente et omnisciente, plus curieuse de nos affai-
res que ne le sont les rois et les empereurs? De quelque nom qu'ils
s'appellent, tous les gouvernemens se ressemblent; on verrait bientôt
reparaître tous les abus, les injustices, les corruptions du temps pré-
sent, et comme leurs devanciers, les nouveaux gouvernans, sous cou-
leur de travailler au bien public, travailleraient avant tout à leur bien
particulier. Quelque estime qu'il puisse avoir pour MM. Bebel et Lieb-
knecht, le docteur Wille ne croit pas à leur absolu désintéressement,
il ne saurait admettre qu'il y ait à Berlin ni ailleurs ni nulle part « des
altruistes angéliques. »
(1) Philosophie dtr Befreiung durch dos reine Mittel, von Dr Bruno Wille; Ber
inf 1894.
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REVUE DES DEUX MONDES.
On a raison de le traiter d'hérétique. Il pense, il affirme que la dic-
tature du prolétariat serait encore plus funeste à la civilisation que le
despotisme de la bourgeoisie, que toujours aveugles dans leurs choix
et leurs préférences, les prolétaires ne confieraient pas le soin de leurs
destinées aux plus capables ou aux plus honnêtes, mais aux grands
parleurs, aux intrigans subtils, aux sycophantes, aux flagorneurs, aux
charlatans. Il raconte à ce propos que lorsqu'on nomma la commis-
sion du théâtre libre qu'il avait fondé, des centaines d'électeurs don-
nèrent leurs voix à des candidats qu'ils ne connaissaient que de vue,
mais dont le visage leur agréait. « Ils s'imaginaient sans doute, ajoute-
t-il, qu'on peut juger sur la forme de leur nez que les gens ont l'esprit
critique et des connaissances littéraires, et il ne serait pas impossible
que dans la république démocratique et sociale, les masses souve-
raines choisissent un ramoneur pour diriger l'exploitation d'une
mine ou un perruquier pour régisseur d'un théâtre. » Ce qui li
parait certain, c'est qu'elles auront toujours une aversion naturel
pour les grands esprits comme pour les grandes vertus et un fai
pour les saltimbanques, pour les bateleurs politiques qui ont appi
de bonne heure à danser sur la corde et à parader sur des
teaux.
Qui s'étonnera qu'un homme capable de commettre de telles
vérences envers la démocratie ait été inscrit sur une liste noire?
déteste la royauté, l'Église et les capitalistes ; mais la doctrine de
souveraineté du nombre, cette nouvelle idolâtrie qui a remplacé
autres, ne lui est pas moins odieuse. Le nombre est à ses yeux un fi
aussi brutal qu'un coup de poing ou d'épée. Qu'importe que le sou1
rainsoit un prince ou une foule, qu'on s'agenouille devant une coup
ou un bonnet de jacobin, l'esclavage est le même. La démocratie
jamais servi qu'à établir la domination des imbéciles sur les intellij
et le règne de la plate médiocrité. « Les seuls principes, dit-il ai
Ibsen, pour lesquels les majorités se passionnent, et qu'elles ni
recommandent comme une saine et bonne nourriture, sont de vii
vérités, toujours horriblement maigres, semblables aux harengs
de l'an dernier, à des jambons rances et moisis, et voilà l'origine
scorbut moral qui ravage toutes les sociétés. »
M. Bruno Wille a toutes les aspirations d'un vrai socialiste, il vl(
a pas l'humeur, le tempérament. Il était né poète et contemplatif,
jadis il sentit le besoin d'exprimer en vers la joie qu'il éprouvait à
le regard de l'homme, à vivre dans l'intime commerce des arl
des fleurs, des vents et des nuages : « Transportez-moi sur ces
teurs escarpées où ne monta jamais la parole humaine; mon
blessée redoute le son de cette voix, et mes yeux roulent dans
tête lorsqu'ils contemplent des hommes. Le rocher et la nuée sont
muettes consolations, et quand la tempête gronde autour de moi, j'<
LE DOCTEUR BRUNO WILLE. 221
tends des chants sublimes (i). » Il se vantait alors d'être un ermite, un
anachorète, et sa solitude lui était chère. Mais une grande pitié Ta tou-
ché, les servitudes de la pauvre humanité l'ont ému de compassion et
de colère, et il a résolu de travailler à sa délivrance, de prononcer les
paroles qui guérissent les malades et font marcher les paralytiques.
Toutefois il ne se croit point tenu de plaindre toutes les misères, de s'api-
toyer sur toutes les souffrances; il ne pense pas que l'universelle pitié
soit la vertu suprême, qui rachète les âmes. Il ne s'intéresse qu'aux
esclaves qui détestent leurs fers et leurs geôliers, il ne s'attendrit que
sur les blessés qui appellent le chirurgien et le supplient de les opérer.
Il accuse les socialistes orthodoxes de n'avoir pas d'assez hautes
visées, de placer trop bas leurs affections et leurs désirs, de rêver
d'une société où tout le monde aura le dos au feu, le ventre à table.
Il leur reproche de vouloir employer la révolution à l'engraissement
de l'espèce humaine, et à lui assurer les joies du pourceau luisant
d'embonpoint, dont l'étable est bien tenue et l'auge toujours pleine.
Il se plaint qu'ils subordonnent tout à la question de l'estomac, qui
pour lui est secondaire. Cet idéaliste fait passer les biens spirituels
avant les autres, et s'il souhaite d'extirper la misère de ce monde, c'est
dans l'espérance que tous les hommes, ayant leur pain cuit et pouvant
employer leur vie à autre chose qu'à se procurer les moyens de vivre,
se rassasieront de cette pure félicité qui ne réside que dans le cœur et
dans le cerveau. A la vérité il ne méprise rien, ni l'honneur, ni l'argent,
ni l'amour, ni les divertissemeps. Mais l'honneur, pense-t-il, ne nous
rend heureux que lorsqu'il est la récompense d'un noble effort, l'ar-
gent n'a d'autre utilité que de nous aider à être libres; l'amour n'est
un bien que quand il développe en nous la passion du beau et les no-
bles penchans; aussi n'a-t-il tout son prix qu'à l'âge où le cerveau ayant
acquis toute sa puissance, acquiert aussi la faculté d'idéaliser tous nos
plaisirs. Enfin M. Wille estime que nous devons donner à nos amuse-
mens le superflu de nos forces que nous ne dépensons pas dans le tra-
vail. Si le cœur vous en dit, dressez et montez des chevaux fougueux,
ramez, canotez, faites des tours de force ou d'adresse; quant à lui, le
sport qu'il préfère à tous les autres est celui de l'évangéliste, du mis-
sionnaire, qui agit sur les âmes par sa parole et les convertit à l'idée
qu'il se fait du bonheur.
Qu'est-ce que le vrai bonheur? il consiste à se sentir parfaitement
libre. Qu'est-ce qu'un homme libre? c'est celui qui ne se laisse gou-
verner que par sa seule raison et la charge de conduire sa vie. La terre
sera un paradis le jour où tous les hommes seront parfaitement rai-
sonnables et parfaitement libres, frète Vernunftmenschen, où, ne vou-
lant que ce que veut leur raison, ils feront tout ce qu'il leur plaira,
(1) Eiruiedler und Genosse, soziale Gedichte von Bruno Willo; i>orlin, 1894.
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1*222 REVUE DES DEUX MONDES.
r sans recevoir d'ordres de personne, guéris à jamais de tous les respecta
superstitieux, de la peur des fantômes et de l'adoration des idoles
« Avant peu le soleil se lèvera, s'écrie cet Isaïe, et les peuples morts seŒ
lèveront aussi pour se baigner dans les flots d'une lumière dorée. LesM
corps seront beaux et robustes, les clartés de l'esprit rayonneront sur—
les visages. Honneur à toi, soleil, qui réveilles ceux qui dorment! Lsl~
terre brille parée et fleurie comme une fiancée; au milieu des luxuriant
bocages se dressent des maisons de marbre. Honneur à toi, soleil, qiuL
transfigures le monde ! »
Dans la société telle qu'elle existe, dans la terre de servitude qu»
nous habitons, la raison est une ombre et la liberté une dérision. Nous
n'avons pour la plupart d'autres règles de conduite que des traditions
écrites ou orales dont le sens nous échappe, des coutumes reçues, des
usages absurdes que nous tenons pour des lois inviolables et sacrées,
et soumettant aveuglément notre volonté à la volonté des morts et aux
fantaisies des vivans, nous ne voulons que ce qu'on nous contraint à
vouloir. Pour surcroit de malheur, le troupeau a des bergers, et par
l'effet d'un préjugé héréditaire le mouton respecte leur houlette et se
plie à leurs caprices, persuadé que les obéissances sont le seul moyen
d'assurer son bonheur dans ce monde comme dans l'autre.
Notre plus grand ennemi, c'est l'État, qui du commencement à la
fin de nos jours s'arroge le droit de s'ingérer, d'intervenir dans nos
affaires et à toute heure appesantit son bras sur nous. A peine sommes-
nous sortis du ventre de notre mère, nous devons annoncer notre nais-
sance à ce maître fâcheux qui veut tout voir et tout savoir, et il nous
inscrit sur ses registres. Nous grandissons; il exige que nous allions
nous instruire dans ses écoles, et plus tard nous ferons connaissance
avec ses casernes. Sommes-nous en âge de gagner notre pain, nous
devons nous mettre en règle avec ses percepteurs ; une femme noul
plaît-elle, elle ne sera vraiment à nous que s'il daigne y consentir 4
sanctionner notre union; prenons-nous quelque liberté qui lui déplaP
il nous inflige des peines pécuniaires, afflictives ou infamantes; nqf
vient-il quelque bonne idée que nous désirons communiquer à ni
frères, il sera là, écoutant tout ce que nous disons et toujours pr^
placer son mot dans la conversation : « Traversez une rue, dit M. Wjf
vous êtes sûrs de rencontrer un agent de police, un soldat, un hf
sier ou un écriteau comminatoire. Nous nous sentons comprimés;
través dans toutes nos actions par des lois, des avertissemens^
règlemens, des interdictions. Partout l'État nous apparaît sous la fi
de gendarmes, de juges, de palais de justice ou de prisons. Coif
est vrai le mot du conscrit qui disait : « Ici tout est défendu, l
ception d'un certain nombre de choses qui sont rigoureusement
mandées 1 »
Ce qu'il y a de pire, c'est que la plupart des hommes conaf
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LE DOCTEUR BRUNO WILLE. 223
l'État comme nn bien, d'autres comme un mal nécessaire, et qu'on a
bientôt fait de compter ceux qui le tiennent pour un mal inutile, ceux
qui se représentent sans effort et sans effroi un avenir social où il
n'existera plus. Les socialistes eux-mêmes se proposent d'augmenter
encore ses pouvoirs et ses compétences ; qu'il se charge de les nourrir,
ils se donneront à lui pieds et poings liés, et on verra se renouveler
l'histoire de Joseph, qui par d'habiles accaparemens réduisit les
Égyptiens à la famine, jusqu'au jour où ils lui dirent : « Achète-nous
contre du pain; prends nos champs, prends nos personnes, nous ap-
partiendrons à mon seigneur, nous et nos biens. Que nous ayons tous
notre part des rosées du ciel et de la graisse de la terre, et il nous en
coûtera peu de servir Pharaon. »
L'homme qui aspire à sa pleine et entière émancipation doit se
dépouiller résolument de tous ses vains préjugés. On n'est vraiment
libre que lorsqu'on s'est convaincu que l'État n'est point indispensable
pour maintenir l'ordre dans les sociétés, et on ne cesse de croire à la
nécessité de l'État que lorsqu'on ne croit plus à l'existence d'un Dieu
personnel, nécessaire à l'administration du monde, qui, comme les gou-
vernans d'ici-bas, enrichit de ses dons ceux de ses sujets qui le cour-
tisent et anéantit les rebelles par un froncement de ses sourcils. Rien
n'est plus propre à amoindrir l'homme, à l'avilir, à diminuer l'estime
qu'il se doit à lui-môme et l'idée qu'il se fait de ses destinées, que
l'adoration d'un être suprême, sans la volonté duquel aucun cheveu ne
tombe de notre tête, et qui dispose de nous comme de marionnettes
dont il tient les fils. Autant que les théologiens, les philosophes abusent
de notre candeur et attentent à notre dignité, quand ils cherchent à
nous démontrer l'existence d'un premier principe des choses et d'un
ordre moral du monde. Quiconque croit à l'absolu fait acte de dépen-
dance, humilie en lui-même la fierté humaine. Le vrai socialiste croit
comme un article de foi que le monde et les sociétés peuvent se passer
de gouvernement, et la seule philosophie qui affranchisse les esprits
est celle qui proclame l'autonomie des plus chétifs habitans de ce
grand univers.
— « Otez les dieux étrangers qui sont au milieu de vous, disait le
patriarche Jacob aux gens de sa maison; purifiez-vous et changez de
vêtemens. » — « Renversez toutes les idoles devant lesquelles vous
avez trop longtemps fléchi le genou, nous dit M. Wille, et du même coup
vous aurez supprimé les armées, la police, les tribunaux, les fusils, les
sabres, les fouets, les chaînes, les cachots, les privilèges, l'exploitation
des pauvres par les riches, les tyrannies des capitalistes, les jalousies
entre nations, les frontières, les chauvins, le patriotisme homicide qui
lave dans le sang ses injures imaginaires. » Mais pour que les hommes
reviennent de leurs idolâtries et se rendent dignes de leurs nouvelles
destinées, il faut faire leur éducation et leur inspirer dès leur petite
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224 REVUE DES DEUX MONDES.
jeunesse le désir d'être parfaitement raisonnables et parfaitement
libres. A cet effet réformez les écoles où ils contractent leurs premières
habitudes d'esprit, où leurs caractères prennent des plis indélébiles.
Abolissez la verge, les récompenses, les peines, les pensums, la disci-
pline autoritaire, les règlemens et tout ce qui ressemble à une con-
trainte. Ne donnez à vos écoliers que des occupations qui les intéres-
sent, ne leur apprenez que ce qu'ils aiment à apprendre ; traitez-les en
adultes, et ne craignez pas de leur enseigner comment se font les
enfans; ne punissez jamais; remplacez |les chàtimens par des avertis-
semens paternels ; corrigez les fainéans et les menteurs en leur repré-
sentant les fâcheuses conséquences de la duplicité et de la paresse, ou
mieux encore, laissez-leur le temps d'en faire eux-mêmes l'expérience :
l'enfant qui s'est brûlé le doigt à la flamme d'une bougie ne se brûlera
pas deux fois. M. Wille nous assure qu'il a dirigé jadis une école,
qu'il se faisait un devoir de ne punir aucun de ses élèves, et qu'il n'a
jamais eu de désordres à réprimer. Comment s'y prenait-il? C'est son
secret. Les anarchistes font des miracles.
Il parait avoir conservé un déplaisant souvenir des violences qu'on
lui fit dans ses jeunes années, des contraintes qu'on lui imposa. Il était
de nature, nous dit-il, un enfant tranquille ; mais il avait ses lubies,
ses vivacités, ses emportemens, et quand il mettait son bonnet de
travers, il n'observait pas toujours les bienséances. On le trouvait im-
pertinent, et de temps à autre on le punissait en le privant de sa liberté
ou de son dîner ou on lui donnait sur les doigts. Il savait que ces
peines étaient destinées à l'améliorer, et cependant il les tenait pour
imméritées ; elles développaient en lui l'esprit de résistance, d'insou-
mission.
Il raconte qu'à l'âge de neuf ans, ayant fait je ne sais quelle sottise,
on l'enferma seul à seul avec une bible, que son premier mouvement
fut de démolir sa prison, qu'il se ravisa, qu'en fin de compte il ouvrit
le saint livre et lut le discours sur lamontagne : « Heureux les affligés!
heureux les débonnaires! heureux les miséricordieux! heureux les
pacifiques! » Il crut se reconnaître; il était de la race des pacifiques;
c'étaient les punisseurs qui troublaient sa paix. S'ils voulaient le cor-
riger de ses impertinences, pourquoi le mettre en retenue? Que ne lui
donnaient-ils des raisons convaincantes et persuasives! Il les eût peut-
être écoutés. « Ce fut alors, ajoute-t-il, que pour la première fois
m'apparut l'image d'une société où tout le monde était libre et raison-
nable, et que je sentis l'abîme qui la séparait de ce triste monde où
nous vivons en servitude. »
Il me semble injuste et inconséquent. Il maudit la contrainte, il
voudrait la proscrire de ce monde, et ses expériences particulières
témoignent qu'elle a du bon. Il était né pour être un philosophe socia-
liste, et, de son propre aveu, les circonstances et les punisseurs l'ont
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LE DOCTEUR BRUNO WILLE. 225
bien servi. Il est heureux pour lui qu'ayant fait une sottise à l'âge de
neuf ans, on l'ait enfermé avec une Bible ; sans cet incident et les
réflexions qu'il fit dans sa prison, peut-être eût-il manqué sa vie.
M. Wille, qui aime les miracles, devrait reconnaître que, comme les
anarchistes, la contrainte en opère souvent, que non seulement elle
forge à froid ou à chaud les volontés et les caractères, qu'elle nous
révèle à nous-mêmes, nous aide à découvrir nos vrais goûts, nos
talens, nos dons, notre vocation, notre vrai moi, nous fait aimer *ce
que nous haïssions, haïr ce que nous croyions aimer. On assure que
dans son enfance Beethoven avait une telle horreur pour son clavecin
qu'il fallait l'y traîner de force. Bénie soit à jamais la sainte violence
qui lui fut faite et qui nous a tant profité ! « Je n'ai jamais aimé les
verges d'osier ou de bouleau, me disait un artiste ; mais les dures néces-
sités qui pesèrent sur ma jeunesse ont fait de moi ce que je suis, et j'ai
souvent baisé les verges de la destinée. »
M. Wille compte sur les écoles sans discipline pour affaiblir dans
les foules le pernicieux respect de l'autorité ; la diffusion des connais-
sances scientifiques fera le reste ; s'il faut l'en croire, elles sont plus
propres que les études littéraires à affranchir les esprits. Autre illusion.
Ce qui fortifie, ce qui trempe les intelligences, ce n'est pas la science,
mais sa méthode. Il n'importe guère à notre émancipation que les
planètes décrivent des cercles ou des ellipses autour du soleil; ce
qu'il faut admirer dans l'homme qui établit le premier que l'orbite
de la terre est une ellipse dont le soleil occupe un foyer, c'est l'effort
de génie par lequel il prouva ce qu'il avançait, et c'est par là que sa
découverte mérite d'être célébrée comme une des grandes actions de
l'esprit humain. Les méthodes rigoureuses ne seront jamais à l'usage
du vulgaire ; il sera toujours incapable de comprendre les démonstra-
tions mathématiques des physiciens ou de refaire leurs expériences ;
il croit ce qu'ils lui disent parce qu'il les regarde comme des hommes
sérieux, qui ne parlent pas au hasard, et qu'il les juge trop honnêtes
pour vouloir l'abuser. 11 est sincèrement convaincu que telle éclipse
aura lieu au jour et à l'heure fixés par les astronomes; ils sont au fait
de cette affaire et leur autorité lui impose. La science n'est la science
que dans l'esprit des savans ; elle ne sera jamais dans l'esprit des foules
qu'un acte de foi, un acquiescement, une soumission, une obéissance
aveugle et passive. Si j'étais comme M. Bruno Wille un philosophe
anarchiste, je m'appliquerais à dissuader le peuple d'étudier l'astrono-
mie, la physique, la chimie; je ne voudrais pas qu'il s'accoutumât à
croire quelque chose sur la parole d'un savant, je craindrais de fortifier
en lui le respect de l'autorité par la foi qu'il ajouterait à des affirma-
tions qu'il ne peut contrôler.
M. Wille est un habile homme; il se retournera, il prendra d'au-
tres biais; il saura découvrir des moyens plus efficaces d'en finir avec
tome cxxx. — 1895. 15
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326 REVUE DES DEUX MONDES.
les vieilles idoles sans leur substituer de nouveaux et jeunes fétiches :
les chirurgiens qui nous opèrent d'un abcès, il en fait lui-môme la
remarque, ne se croient pas tenus de nous en fournir l'équivalent.
Grâce à lui, un jour ou l'autre, tous les hommes seront dignes de vi-
vre dans une société sans gouvernement, sans pouvoir coercitif, sans
parlement, sans législateurs, sans magistrats, sans code pénal ; où les
lois seront remplacées par des conventions librement discutées, les ju-
ges' par des arbitres bénévoles, la police par des agences particu-
lières, les pénalités par des châtimens moraux, tels que la mise à l'in-
dex, à l'interdit.
Ici nous entrons dans le pays des mystères. M. Wille a été vraiment
trop avare de ses explications, et ses lecteurs se plaindront peut-être
qu'il ne se soit guère mis en peine de répondre à leurs questions et de
lever leurs doutes. Il affirme que sans qu'il soit besoin de recourir à
aucune sanction pénale ou rémunératoire, les contrats libres seront
plus fidèlement observés que les lois ; la bonne foi, nous dit-il, est
l'âme du crédit, et la vie sociale est impossible à tout homme qui a
perdu la faculté de se faire croire. Eh ! bon Dieu, on se serait dégoûté
depuis longtemps du métier de fripon s'il était vrai que les trompeurs
démasqués dussent renoncer à faire des dupes, ou que la honte fût un
fardeau si lourd à porter ! Je ne vois pourtant pas que les fripons soient
de ces saints qu'on ne fête plus. M. Wille affirme que les agences par-
ticulières s'entendront mieux que la police à faire rendre gorge aux
voleurs et à faire rentrer les volés dans leur bien. Je veux le croire;
mais il ne nous dit pas comment s'y prendra un plaignant, pour avoir
raison du criminel qui aura attenté à sa vie ou tué son (ils ou sa fille.
Les agences se chargeront-elles d'assassiner l'assassin, ou la partie lé-
sée en sera-t- elle réduite à se faire justice à elle-même? Il affirme que
la mise à l'interdit remplacera avec avantage toutes les pénalités. Est-
il absolument certain que cette peine morale sera toujours efficace et
ne sera jamais inique, que les grandes associations propriétaires du
sol n'en useront jamais pour mater un homme qui les incommode ou
qui refuse de se mettre à leur discrétion? 11 est si aisé de donner un
air de justice à des procédés iniques 1 M. Wille ne le sait que trop ; la
rédaction du Vorwârts a prohibé deux de ses livres; et il paraît avoir
ressenti très vivement cette injure.
Je n'insiste pas ; il me répondrait que tant valent les institutions,
tant vaut l'homme ; qu'elles sont responsables de ses vices; qtw toutes
les servitudes ayant été abolies, lesméchans, les menteurs, les voleurs,
les meurtriers seront infiniment rares; que le peu qu'il en restera se
laissera prendre par la douceur. « Hélas! les sociétés changent, disait
Cavour, mais ce coquin d'homme sera toujours le même. » Cavour
était aveuglé par ses préventions ; dans la société nouvelle il n'y aura
plus de coquins, plus d'instincts pervers, plus de passions furieuses.
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LE DOCTEUR BRUNO W1LLE. 227
11 est difficile de raisonner avec les anarchistes : quand ils prétendent
qu'en supprimant l'État et la propriété ils transformeront le cœur hu-
main, ils fondent leur théorie sur une expérience qui n'a point été faite
et qui peut-être ne le sera jamais.
M. Wille est tellement convaincu de l'action bienfaisante de l'anar-
chie sur les cœurs, qu'il ne lui suffit pas de nous délivrer de la verge
et du code pénal, il veut nous affranchir aussi de la loi morale. C'est
encore une tyrannie, et ce n'est pas la moins odieuse. L'impératif caté-
gorique est un maître insolent et rude ; personne n'a le droit de nous
parler en maître, et Kant était un oppresseur. Vous entreprenez sur la
dignité de l'homme quand vous lui dites : « Il y a des choses que tu
dois faire et d'autres dont tu dois t'abstenir. » Ce langage est insup-
portable à quiconque se respecte. Mais n'allez pas croire que M. Wille
prêche l'immoralité. Tout au contraire, il entend nous persuader
qu'on sera d'autant plus vertueux qu'on sera moins contraint de l'être.
Toutes les plantes de jardin que nous cultivons à grand'peine, et qui
malgré nos soins s'étiolent souvent et dépérissent, fleuriront à l'état
sauvage sur la terre de promission ; on y cueillera des roses panachées
dans les bois.
La loi morale sera remplacée par l'égoïsme intelligent, qui sait que
l'intérêt bien entendu s'accorde avec le bien commun, et cet égoïsme
avisé et sagace se combinera avec l'altruisme spontané, qui fait tout
de cœur et d'affection. M. Wille nous certifie que dans les unions libres
les conjoints auront l'un pour l'autre des égards et de fidèles tendres-
ses inconnues dans le mariage légal ; il assure aussi que les pères se
dévoueront davantage au bonheur de leurs enfans. Toutefois il en
est moins sûr que du reste, car il ajoute par précaution a que dans ce
temps de prospérité universelle, il sera plus aisé qu'aujourd'hui de
créer des asiles pour les enfans abandonnés. » Au surplus, quand les
habitans de ce paradis auraient le cœur moins sensible et moins
aimant qu'il ne se platt à le croire, peu importe. L'homme, nous dit-il,
trouve toujours du plaisir à exercer ses forces; il en dépensera moins
pour sa subsistance lorsque sa vie sera devenue plus facile, et il
éprouvera le besoin de dépenser l'excédent pour le bien des autres. Ce
sera pour lui un exercice hygiénique, et la vertu deviendra le plus
généreux, le plus noble des sports. Je crains cependant que les égoïstes
intelligens et les altruistes libres ne découvrent bientôt qu'il est plus
hygiénique de monter à bicyclette que de soigner des diphtéries ou
des varioles; je crains que les charités dangereuses ne soient de tous
les sports le plus noble peut-être, mais le moins goûté ; que les ama-
teurs de ce genre de divertissement ne soient plus rares encore que
les malandrins et les escrocs.
J'ai une autre inquiétude. Ne pourrait-il pas se faire qu'en nous
rendant parfaitement libres, M. Wille oblige des ingrats, que nous
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228 REVUE DES DEUX MONDES.
lui reprochions de nous gratifier d'une liberté très incomplète, que
nous lui disions : « Tu m'affranchis de tous les jougs humains, affran-
chis-moi du joug de la nature, ou tu n'auras rien fait. » Je sais que
dans la société idéale, les machines sans cesse perfectionnées éten-
dront notre domination sur les forces naturelles ; que s'il en faut Croire
un autre socialiste allemand, M. Hertzka, les hommes auront des ailes
comme les oiseaux ; qu'ils devanceront les hirondelles au vol, et que
chaque jour, un géodrome aimanté, arrivant du cap Nord et passant à
Paris à deux heures précises, nous permettra, s'il nous plaît, d'aller
dîner le soir en Sicile (1). Mais si admirables que soient ces progrès,
il faudra toujours compter avec les accidens et avec le plus cruel de
tous. Est-on parfaitement libre quand le lendemain n'est jamais assuré,
quand on sait « que tout ce qui se mesure finit et que tout ce qui est
né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant où il est sitôt replon-
gé? » Non seulement M. Wille nous laisse dans la dépendance de la
nature ; il ne nous soustrait à l'empire de la loi morale que pour nous
soumettre au despotisme de la raison. Qui n'a éprouvé, cent fois dans
un jour, le désir de déraisonner librement? Qui ne s'est senti gêné,
contrarié, violenté par sa raison? A qui n'est venue l'envie de chasser
cette étrangère, qui nous fait la loi? Rien n'est plus raisonnable que
l'arithmétique, et quelle tyrannie que la sienne ! Elle nous contraint de
croire que deux fois deux font quatre; quelle servitude que d'être
obligé de reconnaître que deux sous ajoutés à deux sous n'en feront
jamais cinq!
Plusieurs jours durant j'ai habité en imagination le paradis de
M. Wille, et j'ai fait de sincères, mais vains efforts pour m'y sentir
libre et heureux. J'y ai rencontré des égoïsmes intelligens, qui ayant eu
des difficultés sérieuses avec les égoïsmes bornés, demandaient à
grands cris qu'on relevât les prétoires et qu'on rétablît les juges dans
leur emploi. J'ai causé avec des altruistes qui, ayant cultivé avec ar-
deur le noble sport de la charité, avaient été payés d'une noire ingra-
titude et disaient : « Délivrez-nous de notre vertu qui ne nous procure
aucune joie. » D'autres disaient : « Délivrez-nous de notre bonheur 1
Délivrez-nous de notre liberté! » Et ces hommes parfaitement libres et
parfaitement raisonnables se prenaient à regretter les vieilles idoles,
qui souvent dures aux petits, insoucieuses de leurs peines, souffrent
du moins qu'ils possèdent un champ et une maison et qu'ils les lèguent
à leur famille. C'est un avantage plus doux peut-être que celui de ne
pas recevoir les verges dans son enfance.
Q. Valbbrt.
(1) Entrûckt in die Zukunft, sozialpolitischer Roman, [toix Theodor Hertzka'
Berlin, 1895. *
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
30 juin.
Depuis quinze jours, les événemens se sont précipités au dehors
avec une telle rapidité qu'il est presque impossible d'en rendre compte
d'une manière complète. A l'intérieur, au contraire, la situation est
restée stagnante : la Chambre continue de discuter la réforme des
boissons. On se demande comment il lui sera possible de voter les
quatre contributions directes avant le 14 juillet, date qu'elle assigne,
ou du moins qu'elle voudrait être sûre de pouvoir assigner à la
fin de ses travaux, à cause des élections aux conseils généraux qui
auront lieu le 28. D'autres questions encore, dont la discussion immé-
diate s'impose pour des motifs divers, viennent à la traverse : tantôt
une discussion de crédits supplémentaires où toute la question colo-
niale se trouve engagée, tantôt une interpellation de M. Jaurès. En
réalité, la machine parlementaire s'en va à la dérive, très insuffisam-
ment gouvernée, et il en résulte une situation qui commence à inquié-
ter sérieusement les esprits observateurs. Nous en reparlerons pendant
les vacances; le temps nous manque aujourd'hui; c'est plutôt de
l'autre côté des frontières que doivent se porter nos regards.
L'Europe a vécu pendant huit jours attentive aux moindres détails
des fêtes de Kiel. Elles ont été fort brillantes : l'empereur Guil-
laume a dû être content de l'impression générale quelles ont produite.
On a raconté qu'il avait éprouvé un peu de contrariété de quelques inci-
dens sans grande importance, mais nous n'en croyons rien. Les fêtes
de ce genre doivent être jugées dans leur ensemble, et l'ensemble cette
fois, a été satisfaisant. Quant à l'empereur lui-même, il a tenu, d'abord
à Hambourg et ensuite à Kiel, le langage le plus propre à rassurer ses
auditeurs. Au milieu d'un formidable appareil de guerre, il n'a parLI
que de la paix, de sa ferme volonté de la maintenir, de sa confiance
dans sa durée. Le canal qui unit la mer du Nord à la Baltique, et qui,
lui aussi, peut à bien des égards être considéré comme un redoutable
instrument de guerre, a été présenté au monde comme particulière-
ment propre à améliorer le sort matériel des nations. Il rendra leurs
communications plus faciles et plus promptes. « La mer, a dit
le jeune souverain, en rééditant un mot qu'on a pu croire neuf
tant il s'appliquait bien à la circonstance, rapproche les nations
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230 REVUE DES DEUX MONDES.
au lieu de les éloigner. » Les discours impériaux ont rencontré-
une approbation universelle. Chez nous, les patriotes de profession
avaient exprimé la crainte que nous ne fussions exposés à Kiel à
des empressemens qui auraient pu nous causer un peu d'embarras.
Il n'en a rien été. Tout s'est passé avec une correction parfaite,
et l'empereur d'Allemagne a tenu, comme nous nous y attendions-
bien, à manifester une courtoisie parfaite, c'est-à-dire discrète, à
tous ceux qui avaient répondu courtoisement à son invitation. Au
reste, les prédictions pessimistes, les inquiétudes, les alarmes mêmfr
dont quelques-uns de nos journaux s'étaient faits les organes ont
laissé l'opinion à peu près indifférente. Nous avons déjà parlé d»
la discussion qui s'est produite à la Chambre des députés, au mo-
ment même où nos vaisseaux partaient pour Kiel. Elle a été utile,
et il a fallu remercier, en un de compte, ceux qui l'avaient provo-
quée. Toute la fantasmagorie dont les orateurs d'extrême gauche
avaient essayé d'émouvoir les imaginations s'est évanouie au grand
jour de la tribune. L'énergie d'accent avec laquelle M. Ribot a déclaré
que, pour son compte, il estimait nos navires bien placés à côté de ceux
de nos alliés, a produit sur la Chambre, etbientôt après sur le pays, une
impression profonde. Ce mot d'alliance, cette affirmation d'une entente
préalable avec les Russes frappaient les oreilles pour la première fois.
Une lumière subite a éclairé beaucoup d'esprits ; d'autres se sont mon-
trés hésitans ou sceptiques. Des journaux étrangers ont entretenu
pendant quelques jours ces derniers sentimens : ils ont affecté de se
tourner du côté de la Russie en annonçant un démenti, et ils n'au-
raient pas manqué d'en attribuer le caractère à la moindre réserve, à
la plus légère réticence qui seraient venues de Saint-Pétersbourg.
L'attention, déjà éveillée dans toute l'Europe est devenue plus intense:
il semblait qu'on s'attendit à de l'imprévu, et en effet il y en a eu.
On a appris, le même jour, deux incidens dont le rapport avec les
circonstances générales n'a paru à personne être l'effet du simple
hasard. Si le gouvernement russe n'avait pas été d'accord avec le gou-
vernement de la République, non seulement sur les choses, mais encore
3ur la manière de les manifester, rien ne lui aurait été plus aisé que
de s'abstenir de toute démarche propre à être interprétée comme une
adhésion. On sait ce qui s'est passé. M. de Mohrenheim s'est rendu à
TÉlysée pour remettre à M. Félix Faure le collier de l'ordre de
Saint-André, et en même temps les escadres russe et française se
rencontraient sur un point déterminé d'avance dans les eaux danoises,
et naviguaient de conserve jusqu'à la rade de Kiel. Il était impossible
de notifier l'alliance par une démonstration plus claire à toutes les puis-
sances maritimes dont les vaisseaux étaient réunis à l'orifice oriental
du nouveau canal. A partir de ce moment, les doutes ont cessé ; le con-
cert établi entre les deux puissances n'a plus été discuté. On en ignore
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REVUE. — CHRONIQUE. 231
la nature exacte et les conditions, mais son existence mômo est hors
«le cause. C'est à nos yeux un fait important, et quand môme notre
^présence à Kiel n'aurait pas eu d'autre résultat, il faudrait encore se
féliciter de celui-là. Tout le monde, en France, est partisan de l'al-
liance russe : jamais, depuis bien longtemps, le sentiment national n'a
été plus unanime. Cette unanimité n'est pourtant pas de date très
ancienne. Il ne faut pas remonter bien loin pour trouver parmi nos
hommes politiques d'autres tendances, sinon d'autres préférences, et
certes les lumières de ceux auxquels nous faisons allusion ne peuvent
pas être mises en doute plus que leur ardent patriotisme. Les traditions
encore récentes de notre diplomatie ne sont pas tout à fait conformes
à ses pratiques actuelles ; mais, bien loin de le lui reprocher, il con-
vient, au contraire, de l'en féliciter. Bien des choses ont changé
dans le monde depuis peu d'années : un gouvernement intelligent de-
vait s'en apercevoir et modifier son attitude en conséquence. On n'a
rien fait d'un côté pour nous retenir ou nous ramener, tandis qu'on
a beaucoup fait de l'autre pour opérer avec nous un rapprochement
qui était de plus en plus conforme à la nature des choses. L'instinct
national a été plus rapide encore que l'évolution du gouvernement.
Avant même que l'alliance ait été faite et cimentée comme elle parait
l'être aujourd'hui, il y a eu de la part du peuple lui-même un acte de
foi vraiment spontané. Nul peut-être ne saurait dire au juste quelle
pensée un peu confuse, quel espoir indéterminé, quelle suggestion
obscure comme la plupart de celles qui viennent du destin, ont poussé
en 1891 nos navires vers Cronstadt; mais personne n'a oublié l'explo-
sion d'enthousiasme qui a éclaté lorsqu'on a su comment ils avaient
été reçus. Dès ce moment l'alliance était virtuellement faite ; il ne res-
tait plus aux gouvernemens qu'à la conclure. L'avaient-ils fait? Hier
encore on n'en savait rien. Bien que la confiance populaire n'ait jamais
été ébranlée, certains doutes, habilement propagés du dehors, com-
mençaient à s'infiltrer dans les esprits. Les journaux étrangers affec-
taient, sous des formes plus ou moins enveloppées, de nous considérer
et de nous présenter à nous-mêmes comme naïvement dupes d'une
illusion. Les souvenirs du passé revenaient aux mémoires : que de
fois n'avions-nous pas été déjà les victimes d'illusions de ce genre I
que de fois notre généreux abandon n'avait-il pas été mal récompensé !
Par une volte-face assez imprévue, ceux-là mêmes qui avaient le plus
bruyamment, le plus théâtralement poussé à l'alliance, étaient les pre-
miers à lui demander des comptes. Peut-être agissaient-ils ainsi par
simple esprit d'opposition : ils étaient pour l'alliance aussi longtemps
qu'ils croyaient pouvoir accuser le gouvernement de l'accueillir avec
tiédeur, et ils changeaient, sinon de sentiment, au moins de lan-
gage, lorsqu'il devenait clair que le gouvernement y conformait sa
politique générale. A leur tour, ils voulaient savoir si véritablement
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232 RIvl'E DES DEUX MONDES.
cette alliance existait. Ils reprochaient au ministère de lui faire trop de
acrifices préalables, et sans doute gratuits. Par un retour à de vieilles
habitudes, ils s'apitoyaient avec tendresse sur le sort de peuples très
intéressans, comme le Japon, et perdaient de vue les intérêts français
dans la contemplation trop exclusive et le souci des intérêts japo-
nais. Il était temps, pour arrêter cette campagne encore à ses débuts,
de fixer les esprits, soit au dehors, soit au dedans, sur des faits posi-
tifs. On Ta compris à Paris, on s'en est également rendu compte à
Srûnt-Pétersbourg. Et voilà pourquoi nos navires et ceux de la Russie
sont arrivés ensemble dans les eaux de Kiel.
Le but que se proposaient les deux gouvernemens a été atteint du
même coup. L'Europe ne se méprend plus aujourd'hui sur le caractère
de notre entente avec le grand empire de l'Est : elle sait qu'il y a entre
celui-ci et nous un peu plus et autre chose que ce qu'on appelle de
bons rapports. En France, le patriotisme le plus ombrageux s'est ras-
suré sur les dangers que pouvait faire courir à notre dignité l'envoi à
Kiel de quelques-uns de nos navires. On se plaît même à croire, et
non sans motif, que l'arrivée en commun de l'escadre russe et de la
nôtre a dû produire quelque effet. Nous sommes restés à Kiel aussi
longtemps que se sont prolongées les manœuvres nautiques et les céré-
monies qui s'y rattachaient. Quant aux fêtes proprement dites, qui
sont venues ensuite, un deuil national ne nous permettait pas d'y as-
sister : nos navires sont partis à la veille de l'anniversaire de la mort
violente du président Carnot. Ce deuil, qui nous a été si sensible, n'est
pas le seul qui pèse sur la patrie. Tout a été préparé et conduit de
manière que toutes les convenances nationales et internationales
fussent également ménagées. Nous avons rempli nos devoir envers
l'Europe et envers nous-mêmes, et cet incident de Kiel a tourné de
telle manière que les esprits les plus chagrins ne peuvent pas contester
à notre gouvernement le mérite, au moins, de la difficulté vaincue.
En Angleterre, le ministère Rosebery est tombé ; il a été remplacé
par un ministère Salisbury. Ce grave événement était prévu depuis
déjà quelques mois : toute la question était de savoir à quel moment
et de quelle manière il se produirait. A ce double point de vue, il y a
eu surprise, mais surprise légère, car le moment n'avait déjà plus
qu'une importance secondaire et l'occasion n'en avait jamais eu. On
a dit que lord Salisbury avait hésité à prendre le pouvoir : le budget
n'était pas encore voté et le gouvernement démissionnaire, qui conserve
dans la Chambre des communes une majorité de quelques voix, re-
fusait de prendre un engagement à ce sujet. Le refus de lord Rosebery
ou de sir William Harcourt, tout aussi bien que l'hésitation de lord Sa-
lisbury, ne pouvaient être qu'une tactique provisoire : on n'a pas tardé
à se mettre d'accord. Les conservateurs n'étaient pas pressés de revenir
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REVUE. CHRONIQUE. 233
aux affaires : ils sentaient bien, et, au surplus, la plupart des élections
^partielles qui avaient lieu sur les points les plus divers du terri-
toire leur prouvaient que le temps travaillait pour eux. Ils auraient
préféré que le budget fût voté avant la chute du cabinet libéral.
'En durant plus longtemps, celui-ci se serait usé davantage. Aussi
croyait-on généralement qu'on le laisserait vivre encore quelques
semaines, peut-être quelques mois. Il est tombé sur une surprise
qu'il lui aurait été très facile de réparer le lendemain, pour peu qu'il
l'eût voulu. Les conservateurs eux-mêmes se seraient prêtés à la résur-
rection apparente d'un cadavre aussi authentique : qu'avaient-ils à y
perdre? C'est le 22 juin que, au moment où on s'y attendait le moins,
le ministre de la guerre, M. Campbell-Bannerman, a été mis en mino-
rité de 7 voix. Un membre de l'opposition conservatrice, M. Brodrick,
ancien sous-secrétaire d'État au même département, lui reprochait de
n'avoir pas, dans les arsenaux, certains approvisionnemens en quan-
tité suffisante, et il demandait à la Chambre, pour manifester son mé-
contentement, de voter une diminution sur le traitement du ministre.
Ainsi fut fait. Mais il n'y avait dans la salle des séances que 257 votans,
et les conservateurs ne s'attendaient pas plus à leur succès que les libé-
raux à leur échec. Personne n'avait songé à mettre en minorité M . Camp-
bell-Bannerman, qui est personnellement sympathique à tous les partis.
Les journaux les plus opposés semblent s'entendre pour faire aujour-
d'hui son éloge. On rappelle que lorsque le speaker a dernièrement
donné sa démission, il aurait dépendu de lui de le remplacer ; mais le
ministère a cru avoir besoin de sa popularité et a tenu à le conserver
dans ses rangs. Comment donc se fait-il que ce soit lui, précisément,
qui ait été frappé par un coup de foudre parti d'un ciel serein ? On
ne se l'expliquerait pas si le ministère Rosebery n'était pas arrivé,
depuis quelque temps déjà, à un de ces états de décomposition mala-
dive où il est dangereux de se montrer en public et où les moindres
accidens sont mortels. Quand on en est là, il ne faut pas demander
pourquoi c'est tel membre qui est atteint le premier plutôt que tel
autre, puisque la mort est partout.
En réalité, le ministère libéral était perdu à partir du jour où
M. Gladstone, vaincu par les premières infirmités de la vieillesse, a
pris sa retraite. M. Gladstone n'était pas facile à remplacer à la tête de
son parti, d'abord à cause de sa valeur propre et de l'immense ascen-
dant dont il jouissait, ensuite à cause des questions qu'il avait soule-
vées et que lui seul était capable de résoudre : encore ne sommes-nous
pas sûrs qu'il y eût réussi. Comme si ce n'était pas assez de la
question irlandaise, de ce home rule dont il avait fait sa chose propre,
et au sujet duquel il s'était brouillé avec plus d'un de ses amis, il avait
entrepris une campagne quasi-révolutionnaire contre la Chambre des
lords, dans laquelle il voyait, pour la réalisation de ses projets, un
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234 REVUE DES DEUX MONDES.
obstacle à briser. Nous ne parlons pas des autres réformes entreprises
sous son ministère, notamment des réformes financières si audacieuse-
ment conduites par sir William Harcourt : elles étaient sans doute de
nature à troubler bien des habitudes et bien des intérêts, mais les forces
du parti libéral pouvaient y suffire. Ce parti, par les secousses succes-
sives que M. Gladstone lui avait imprimées, par l'ébranlement qui en
était résulté, par les disjonctions qui s'y étaient produites, par les
élémens nouveaux qui s'y étaient introduits, par les alliances qu'il
avait dû conclure et par les malheurs arrivés à quelques-uns de ses
amis ou de ses alliés, avait singulièrement perdu de sa vitalité. Il y
suppléait par celle de M. Gladstone, qui tenait du prodige. Mais le
grand vieillard une fois disparu, il était facile de prévoir que son héri-
tage écraserait ses successeurs. D'autant plus qu'il n'était pas permis
de l'accepter sous bénéfice d'inventaire, de s'en approprier telle partie
et d'en rejeter telle autre, car M. Gladstone restait très attentif à tout
dans sa retraite. Sa mauvaise humeur était si redoutable à ses amis
qu'il a suffi d'en répandre le bruit quelques jojirs avant la chute de
lord Rosebery pour porter à celui-ci le coup qui l'a achevé. Le bruit
n'était pas fondé: qu'importe? l'effet a montré le peu de solidité du
ministère. M. Gladstone, qui était à Kiel ou à Hambourg, a envoyé un
démenti par télégramme ; il est même revenu à Londres; mais, à son
arrivée,il a trouvé lord Rosebery par terre, et il n'a pu que dîner avec
lui: témoignage posthume d'une sympathie désormais mutile.
Il faut bien dire aussi, avec tous les ménagemens qui sont dus à
un homme renversé, que lord Rosebery a été loin de réaliser les
espérances qu'on avait mises en lui. A. la vérité, elles étaient très
grandes. Jamais homme politique n'a eu des débuts plus brillans : tout
lui réussissait et il semblait qu'une fée bienveillante se fût penchée
sur son berceau. Le charme a opéré jusqu'au moment précis où lord
Rosebery est devenu premier ministre : son efficacité s'est dissipée
du môme coup. Lord Rosebery n'était pas au pouvoir depuis trois se-
maines que le désenchantement était partout. Les libéraux ressentaient
déjà les anxiétés les plus vives. Ils avaient l'impression que, sous
l'abondance et même sous l'âpreté un peu hautaine de ses paroles,
leur chef hésitait, tâtonnait, et manquait déjà dp la première condition
pour inspirer confiance, à savoir la confiance en soi. Ils n'ont pas tardé
à se demander si le choix qu'ils avaient fait était le meilleur possible.
Lord Rosebery n'avait aucune influence sur la Chambre des lords à la-
quelle il avait jeté une sorte de provocation, en jurant de réduire ses
résistances et de lui retirer l'exercice de ses attributions essentielles.
Le pays, auquel il avait annoncé l'intention de faire appel, se montrait
froid, indifférent, réfractaire. Quant au leader de la Chambre des com-
mîmes, sir William Harcourt, on assure qu'il avait eu des prétentions
personnelles à la direction du parti, et qu'il ne s'est jamais consolé de
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REVUE. — CHRONIQUE. 235
sa situation secondaire. A la vérité, c'était une tradition constante dans
le parti libéral que le premier ministre appartînt à la seconde Chambre,
et le fait d'être retenu par sa grandeur à la Chambre des lords a très
certainement diminué entre les mains de lord Rosebery l'efficacité
du pouvoir. L'inconvénient n'est pas le même pour le parti conserva-
teur : il n'a pas besoin d'une action aussi puissante sur les Commîmes
pour faire accepter un programme moins chargé de promesses plus
ou moins effrayantes, et puis, dans les circonstances actuelles, lord
Salisbury est assuré d'avoir un aller ego tout dévoué dans la personne
de son neveu M. Balfour, qui représentera le gouvernement dans la
Chambre issue du suffrage populaire, et qui a déjà fait ses preuves
de capacité et de talent.
Nous ne voudrions pas comparer M. Balfour à ce qu'était lord
Rosebery avant d'être premier ministre, car les deux hommes diffèrent
sensiblement, mais il y a quelque analogie entre leurs situations.
M. Balfour, enfant chéri des conservateurs, excite parmi eux les
mêmes espérances que lord Rosebery le faisait naguère parmi les
libéraux. Sa popularité est déjà immense, et toute l'Angleterre le
regarde comme un homme du plus bel avenir. Puisse-t-il à son tour,
après avoir connu les sourires de la fortune, ne pas en éprouver les
rigueurs I Au reste, l'âge de lord Salisbury permet de croire qu'il gar-
dera longtemps encore la direction de son parti, et qu'avant d'avoir à
soutenir le poids des plus grandes responsabilités, M. Balfour prendra
des années et acquerra encore plus d'expérience. Pour le moment, il
est premier lord de la trésorerie : c'est un beau lot, puisque c'est celui
que s'attribue généralement le premier ministre. Lord Salisbury, mal-
gré son respect des traditions, est le premier qui ait manqué à celle-là:
déjà lors de son dernier ministère, il avait pris pour lui le ministère des
affaires étrangères, sans doute parce qu'il les traite supérieurement. Les
dissentimens que notre gouvernement a eues plus d'une fois avec lui
nous empêchent d'autant moins de reconnaître sa haute valeur, que
nous n'avons pas eu à nous louer davantage de ses successeurs : lord
Salisbury gagne plutôt à la comparaison. La politique extérieure de
l'Angleterre conserve toujours la continuité qui convient aux affaires
d'un grand pays, et les changemens de ministres n'amènent pas une
différence bien appréciable dans les directions qu'ils suivent. La seule
différence est que cette politique constante est tantôt mieux conduite
et tantôt plus médiocrement : avec lord Salisbury, elle l'est plutôt
mieux. Lord Rosebery, quand il est devenu chef du Foreign Office au
moment delà constitution du cabinet Gladstone, a fait dire partout qu'il
n'avait d'autre prétention que de continuer fidèlement la politique du
marquis de Salisbury, auquel il succédait, et cette assurance a été
acceptée par les conservateurs, qui, de leur côté, se sont empressés de
témoigner une confiance particulière dans le nouveau ministre des
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236 rjsvtx des deux mondes.
affaires étrangères ; mais on n'a pas tardé à s'apercevoir que le chai
gement de l'homme avait une répercussion sur la marche des chose
D'ailleurs au bout de quelques mois, lord Rosebery, devenu premi<
ministre, a abandonné le ministère des affaires étrangères à lord Kin
berley. Ce ministère n'a pas pu échapper à la maladie de languei
qui atteignait le gouvernement tout entier. Comment entamer une m
gociation importante lorsqu'on sait d'avance qu'on n'aura pas le tem|
de la mener à terme? On attend, on se réserve, on recule devant 1<
responsabilités trop lourdes. A ce point de vue, les puissances étraj
gères elles-mêmes ont intérêt à ce qu'il y ait en Angleterre un gouve
nement qui se sente sûr de son lendemain, assez fort pour être cou
ciliant au dehors et pour faire accepter par l'opinion au dedans le
transactions qu'il aura jugées raisonnables ou nécessaires.
Sera-ce là le caractère du gouvernement de lord Salisbury? n réunit
beaucoup des conditions qui lui permettraient d'y prétendre et d'y rester
fidèle. Rarement un parti est arrivé au pouvoir avec plus de chances
d'y demeurer longtemps. L'effondrement du cabinet libéral lui fait la
partie belle. Il n'y a qu'une ombre au tableau : elle vient de la situa-
tion et des prétentions des unionistes. Si le parti libéral est un parti
hétérogène, il en est de même du parti conservateur. La question
d'Irlande a opéré comme un dissolvant sur l'un et sur l'autre:
elle a commencé par les désagréger tous les deux pour leur imposer
ensuite une composition nouvelle et mêlée. Deux des anciens lieute-
nans de M. Gladstone, et non des moindres, M. Ooschen et M. Cham-
berlain, ont pris rang aujourd'hui parmi ceux de lord Rosebery. Le
premier n'inquiète que très peu de personnes, mais il n'en est pas de
même du second. Parti des rangs les plus avancés du radicalisme,
M. Chamberlain est resté radical d'opinions et de procédés, et il s'efforce
de trouver entre son ancien parti et le nouveau ce que nous appellerions
un programme de concentration, qui modifierait profondément celui
des conservateurs. M. Chamberlain est un homme actif, entreprenant,
-violent même, au moins dans ses idées et dans la forme qu'il leur donne,
et il est sans doute appelé, aussi bien par ses défauts que par ses qua-
lités, à jouer un rôle important, sinon dangereux. N'ayant aucun pré-
jugé, il confond volontiers les traditions avec les préjugés. Enfin il s'est
beaucoup occupé, au moins dans ses discours, de politique étrangère,
et nous avons le regret de dire que la sympathie qu'il témoignait à
la France autrefois, il y a déjà assez longtemps, a toujours été en
diminuant. Dans ses dernières et virulentes harangues, on n'en
trouve plus la moindre trace appréciable. Ce radical, anciennement
imbu des doctrines de Manchester, est devenu un des champion!
les plus intraitables de l'expansion coloniale per fas et nef as. H etf
allé faire, il y a quelques années, un voyage en Egypte : en quittai!
Londres, il était partisan de l'évacuation, il y est revenu partisane
REVUE. — CHRONIQUE. 237
l'eceopation indéfinie, — toujours tranchant d'ailleurs, péremptoire,
excessif, dans les opinions les plus contradictoires. Ancien commer-
çant, il a été autrefois ministre du commerce avec M. Gladstone : lord
Salisbary l'a nommé ministre des colonies. Il est probable qu'en An-
gleterre, comme cela arrive quelquefois dans d'autres pays, les rap-
ports du ministère des colonies avec celui des affaires étrangères ne
seront pas toujours très faciles : heureusement lord Salisbury a une
autorité et une expérience devant lesquelles toutes les autres deyront
s'incliner.
Le nouveau cabinet n'a pas encore fait ses débuts au moment où
bous écrivons. Après avoir obtenu le vote du budget avec le consen-
tement des libéraux, il procédera sans retard à des élections géné-
rales : la Chambre actuelle est morte avec le ministère qu'elle a tué.
Le succès des conservateurs devant le corps électoral n'est pas douteux ;
usera môme éclatant. Lord Salisbury aura une majorité considérable,
mais il serait prématuré de vouloir dire comment elle sera composée.
Quelle y sera la part des unionistes ? Suivant son importance, le cabinet
reeevra sans doute certains remaniemens. Quoi qu'il en soit, nous en-
trons dans une nouvelle phase de l'histoire de l'Angleterre : elle appar-
tiendra aux conservateurs. Le parti libéral, surmené par M. Gladstone,
et finalement privé du chef qui, après avoir épuisé toutes ses forces,
pouvait seul le soutenir des siennes propres, est relégué dans l'op-
position, sans doute pour longtemps. Il n'a pas mérité beaucoup de
regrets.
On en dirait autant de M. Crispi s'il donnait sa démission, ou s'il
venait, pour un motif quelconque, à être renversé ; mais la première
hypothèse est tout à fait inadmissible, et la seconde ne paraît pas devoir
|;*e réaliser pour le moment. Les débuts de la nouvelle Chambre ita-
lienne ont été assez confus. M. Villa, élu président comme ministériel
•t grâce à l'appui du ministère, a été accusé presque de trahison pour
? «voir mis les quatre chefs de l'opposition, c'est-à-dire MM. di Rudini,
I Brin, Zanardelli et Cavallotti, dans la commission chargée de procéder
-lia vérification des pouvoirs. En Italie, cette commission est nommée
r le président. M. Villa a cru montrer de l'impartialité, et il en a
^ift preuve en effet dans cette circonstance, mais il a provoqué contre
t l'indignation de la majorité, et plus encore celle de M. Crispi. De-
s, il s'est appliqué à faire disparaître ces impressions premières. Le
qu'il avait fait de M. Cavallotti a surtout provoqué des tempêtes.
, Cavallotti s'est déclaré l'ennemi personnel de M. Crispi; un duel à
s'est ouvert entre les deux hommes. M. Cavallotti s'est {juré de
à bout du premier ministre, et peut-être y réussirait-il si
Crispi se laissait aborder, soit sur un terrain, soit sur un autre.
i fl s'en garde bien. A toutes les attaques, à toutes les accusations
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238 REVUE DBS DEUX MOUD».
dirigées contre lui, il répond en montant au Capitale. C'est une ascen
aion qu'il est obligé d'opérer très souvent, mais il ne s'en lasse pas
et il échappe ainsi à toutes les poursuites. M. Cavallotti Ta interpellé
la Chambre ; il a refusé de répondre, et a demandé à l'assemblée d
presser la discussion et le vote du budget. H s en est suivi des scène
tumultueuses. On a commencé par se montrer le poing, on a fini pa
en venir aux coups. M. Villa s'est couvert jusqu'à trois fois dans un*
même séance. M. Crispi a jugé que tout ce tapage, avec les intei
mèdes de pugilat dont il était agrémenté, faisait diversion à sa propr<
affaire : il est resté impassible comme un roc, attendant que les flot!
s'apaisassent, soit par fatigue puisqu'il s'agit de flots humains, soi!
par le sentiment de leur impuissance.
M. Cavallotti avait pourtant préparé son attaque avec beaucoup
d'art. Il avait annoncé, avant de le déposer, un formidable réquisitoire
contre M. Crispi. Les journaux en avaient parlé longtemps à l'avance,
et la curiosité était excitée au plus haut point lorsque le tribun delà
gauche s'est enfin décidé à le publier. 11 nous est difficile, à la distance
où nous sommes, de mesurer exactement l'effet produit. Violent, il Ta
été ; mais bien profond, on n'oserait en jurer. D'abord le morceau est
très long. M. Cavallotti a passé en revue toute la vie de M. Crispi : elle
a été romanesque, agitée, pleine de contradictions, traversée par les
opinions les plus diverses. Tout le monde savait cela plus ou moins : et
puis? On s'attendait à autre chose, à des révélations tout à fait inédites,
à des accusations ignorées jusqu'ici et portant leurs preuves avec elles.
Il y a bien eu l'histoire d'une décoration de Cornélius Herz, que
M. Crispi a arrachée au roi en lui cachant une partie de la vérité, c'est-
à-dire des rapports officiels reçus sur le personnage. Il s'y est mêlé de
fâcheuses intrigues de palais, où d'honnêtes gens qui faisaient de la
résistance ont été sacrifiés. Que M. Crispi ait touché de l'argent dans
cette circonstance, M. Cavallotti l'affirme et il produit un papier qui n'y
contredit pas. M. Crispi n'y contredit pas lui-même : il se contente de
dire qu'il a sauvé la patrie, et qu'il la sauvera encore toutes les fois
qu'elle en aura besoin. On joue ainsi aux propos interrompus, l'un po-
sant les questions; l'autre répondant à côté. Et, en somme, malgré le
trouble qui se dégage de l'incident, tout le monde a le sentiment qu'il
n'y a rien de bien nouveau dans le dossier de M. Cavallotti. Ce qu'on ne,
savait pas, on croit presque l'avoir su : on y trouve un air de ressem-
blance avec beaucoup d'autres choses dont on avait déjà entendu par-
ler et qu'on s'était habitué à regarder comme admissibles. L'étonne-
ment n'est pas bien grand. L'habileté de M. Cavallotti a consisté à
réunir en un seul faisceau mille accusations ^ i s'étaient déjà produites
dans l'ordre dispersé, les unes ici, les autres là. 11 leur a donné de plus
le retentissement d'une chose attendue, espérée par les uns, redoutée
par les autres. Mais quoi! le pays ignorait-il vraiment tout cela lors*-
ne vu je». — - umiUMVUflt ' aou
qnl a renvoyé à Montecitorio une majorité crispinienne ? Croit-on
que H. Crispi, qui a fait des élections pour n'avoir pas à s'expliquer,
s'expliquera aujourd'hui que les élections sont faites et ont tourné à
son avantage ? On ne lui arrachera pas un mot de justification. Couvert
parle président à la Chambre, il laisse tranquillement passer l'orage,
bien décidé à ne pas s'y exposer. M. Cavallotti avait-il prévu ce mu-
tisme obstiné? On annonce qu'il poursuivra M. Crispi devant les tribu-
naux; mais les tribunaux ont décidé que M. Crispi lui-même ne pou-
vait pas poursuivre M. Giolitti sans l'autorisation de la Chambre. La
jurisprudence établie contre lui se retourne maintenant en sa faveur :
3 est défendu, à son tour, par l'immunité parlementaire. Ne le serait-il
pas, qu'il refuserait quand même de comparaître et de répondre, et
rien n'est plus fort que cette force d'inertie, lorsque d'ailleurs la ma-
jorité s'y prête et sans doute l'encourage.
H#est probable que M. Cavallotti n'aboutira pas dans la voie où il
s'est engagé ; mais cela ne veut pas dire que tout le bruit qu'il soulève
restera sans effet. 11 reste toujours quelque chose d'un très gros scan-
dale, surtout lorsqu'il y a des hommes parfaitement résolus aie renou-
veler sans cesse, à l'entretenir, à l'évoquer à tout propos. Les séances
delà Chambre deviendront de plus en plus difficiles et le même
spectre continuera de les agiter. 11 est vrai que, aussitôt le budget
▼oté,M. Crispi s'empressera d'envoyer les députés en vacances, et qu'il
prolongera ces vacances le plus longtemps possible. L'exemple qu'il
donne est de ceux qu'on n'oserait proposer à personne, et qui ne peu-
vent réussir qu'avec son caractère ou son tempérament. Or, ce tempé-
rament est rare. M. Crispi est certainement aujourd'hui le personnage
h plus curieux de l'Europe. On se prend quelquefois à l'admirer : on
a» dit qu'un homme qui aurait son courage, son audace, sa ténacité,
et<pi n'aurait que quelques-uns de ses défauts, — avons-nous à indi-
1 ceux qu'on voudrait éliminer de préférence? — rendrait des ser-
^ 'vices à son pays. Et pourtant, nous croyons en toute sincérité que
H. Crispi n'en rend pas à l'Italie. 11 a besoiû de l'étourdir, de l'en-
l tatoer dans des aventures, de la pousser à une fausse grandeur, de la
|4ire vivre dans une diversion continuelle, pour détourner son atten-
|%n de certaines choses sur lesquelles M. Cavallotti s'est juré de la
|nmener sans cesse. Tout cela coûte cher. C'est la rançon de l'hon-
de M . Crispi : on se demande si l'Italie consentira à la payer
aps.
i Autriche-Hongrie comme en Angleterre, une crise ministérielle
t survenue depuis quinze jours. Le prince Windischgraetz a donné
démission, et l'empereur l'a acceptée. Le prince Windischgraetz,
lord Rosebery, a senti peu à peu l'impossibilité de vivre et il
\ mort des suites d'un assez médiocre accident. La vraie cause de sa
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240 REVUE DES DEUX MONDES.
chute est qu'il s'appuyait sur une coalition hétéroclite et qu'elle
s'est dissoute. Malheureusement, il est impossible en Autriche de faire
autre chose qu'une majorité de coalition, et lorsqu'un des partis qui y
figurent montre des exigences trop grandes, la trêve est dénoncée et
la majorité se disloque aussitôt. Le comte Taaffe a eu, pendant douze
années de suite, la suprême habileté de faire vivre une majorité dont il
changeait de temps en temps les élémens : il est fort à craindre qu'un
pareil phénomène de longévité ministérielle ne se renouvelle plus. Le
prince Windischgraetz, peu rompu aux affaires politiques, ne devait
pas en fournir un second exemple. Obligé de satisfaire les conser-
vateurs, les centralistes allemands et les Polonais de Galicie, il devait
perdre rapidement l'équilibre au milieu de prétentions contraires. La
querelle a éclaté à propos d'un gymnase ou lycée utraquiste, c'est-à-
dire bilingue, Slovène et allemand, à Cilli, ville de Styrie. Les Alle-
mands y avaient gardé jusqu'ici le monopole de leur langue, et ils
n'ont pas pu supporter l'idée d'en être dépossédés. Les polémiques de
journaux ont pris bientôt le caractère le plus aigu. Les Polonais et les
conservateurs ont défendu la dualité de langue; les Allemands ont
protesté qu'ils ne la toléreraient pas. Les amours-propres se sont exaltés
de part et d'autre, et la situation du prince Windischgraetz est devenue
impossible.
La crise était d'autant plus inopportune que les délégations étaient
réunies. Il semble qu'on ne l'ait pas prévue, car rien n'était prêt pour la
dénouer. En réalité, sous des objets de mince importance comme celui
que nous venons d'indiquer, s'en cachent d'autres d'une portée plus
haute. La grande question qui est posée en Autriche est celle de l'ex-
tension du suffrage électoral. Le comte Taaffe est tombé parce qu'il a
voulu trop faire dans ce sens, et le prince Windischgraetz parce qu'il
n'a pas voulu faire assez, ou peut-être parce qu'il ne savait que faire
du tout, et il semble bien que le même embarras subsiste dans les
sphères officielles. L'empereur a voulu prendre le temps de réflé-
chir : il a fait un simple cabinet d'affaires, où les chefs de service
ont pris provisoirement la place de leurs ministres. A la tête de cette
combinaison, figure le comte Kielmansegg, Hanovrien protestant et,
dit-on, homme de mérite. Tous les partis, sauf les jeunes Tchèques,
ont voté le budget provisoire. L'empereur François-Joseph a donc de-
vant lui quelque temps de répit, mais il fera bien d'en profiter pour
chercher un ministère définitif. Bien ne dure plus longtemps que le
provisoire, disent déjà les optimistes : il ne faut pourtant pas trop s'y
fier.
, . Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetièrb.
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TRIOMPHE DE LA MORT
QUATRIÈME PARTIE (1)
LA VIE NOUVELLE
Sur l'Adriatique régnait la chaleur humide et pesante du vent
f«rt. Le ciel était voilé, nébuleux, blanc comme du lait. La mer
lit perdu tout mouvement, toute matérialité, et se confon-
avec les vapeurs diffuses des lointains : très pâle, sans
piration. Une voile blanche, une seule voile blanche — cette
\ si rare dans l'Adriatique — se dressait là-bas près des îles
tDiomède, immobile, indéfiniment prolongée par le miroir li-
lide, centre visible de ce monde inerte qui semblait s'évanouir.
Hippolyte, assise sur le parapet de la loggia, dans une attitude
g, fixait sur la voile des yeux magnétisés par cette blancheur.
peu penchée, dans un relâchement de toute sa personne,
avait un air de stupeur et presque d'hébétude qui révélait
Selipse momentanée de la vie interne. Et cette absence de force
ive accentuait ce qu'il y avait de commun et d'irrégulier
ses traits, alourdissait le bas de son visage. La bouche même,
bouche élastique et sinueuse dont le contact avait tant de
communiqué à George une sorte de terreur instinctive et in-
ïnissable, la bouche paraissait maintenant dépouillée de son
&(1) Voyex la Revue du i« juin, du 15 juin et du 1er juillet.
czxx. — 1895.
16
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242 REVUE DES DEUX MONDES.
charme ensorceleur et réduite à l'aspect physique d'un vulgaire
organe auquel le souvenir même des caresses s'associait comme
celui d'un acte machinal et dépourvu de toute beauté.
George considérait d'un œil attentif et lucide la réalité crue de
eette femme inconsciente à la vie de laquelle il avait, jusqu'alors
mêlé si furieusement sa propre vie. Et il pensait : « En un in-
stant, tout a pris fin. La flamme est éteinte. Je ne l'aime plus!...
Comment cela s'est-il fait? » Il y avait en lui, non pas seulement
l'aversion qui suit les plaisirs prolongés, mais un détachement
plus profond, qui lui paraissait définitif et irrémédiable. « Com-
ment peut-on aimer encore après avoir vu ce que je vois? »En
lui survenait le phénomène ordinaire : avec les premières per-
ceptions réelles, isolées et exagérées, il se composait par asso-
ciation un fantôme intérieur qui donnait à ses nerfs une impul-
sion beaucoup plus forte que l'objet présent. Désormais, ce qu'il
voyait dans la personne d'Hippolyte avec une inconcevable inten-
sité, c'était exclusivement l'être inférieur, privé de toute valeur
spirituelle, simple instrument de plaisir et de luxure, instrument
de ruine et de mort. — Et il avait horreur de son père ! Mais,
au fond, ne faisait-il pas, lui aussi, la même chose? — Et le
souvenir de la concubine lui traversa l'esprit; il retrouva dans sa
mémoire certains détails de l'horrible altercation survenue entre
lui et cet homme odieux dans la maison de campagne, devant
la fenêtre ouverte par où il avait entendu les cris des petits bâ-
tards, devant cette grande table chargée de papiers sur laquelle
il avait aperçu le disque de cristal avec la vignette obscène...
— Ah! mon Dieu, que le temps est lourd ! — murmura Hippo-
lyte en détachant les yeux de la voile blanche qui restait tou-
jours immobile dans l'infini. — Ne te sens-tu point accablé?
Elle se leva, fit quelques pas traînans vers un large siège
4'osier chargé de coussins, s'y abandonna comme morte de fa-
tigue, avec un grand soupir, renversant la tête, fermant à demi
ses yeux dont les cils courbés tremblotaient. Soudainement, elle
était redevenue très belle. Sa beauté s'était rallumée à l'impro-
viste comme un flambeau.
— Quand le mistral va-t-il venir? Regarde cette voile. Elle
est toujours à la même place ! C'est la première voile blanche
depuis mon arrivée. Il me semble que je la rêve.
Comme George se taisait, elle reprit :
— En as-tu vu d'autres, toi?
— Non; pour moi aussi, c'est la première.
— D'où peut-elle venir?
— Du Gargan, sans doute.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 2i3
— Et où va-t-elle?
— Peut-être à Ortone.
— Que porte-t-elle?
— Peut-être des oranges.
Elle se mit à rire ; et son rire même, l'enveloppant comme
d'une onde vive de fraîcheur, la transfigura de nouveau.
— Regarde , regarde ! — s'écria-t-elle en se soulevant sur un
coude et en indiquant l'horizon maritime où on aurait cru qu'uri
rideau venait de tomber. — Cinq autres voiles, là-bas, en file...Lefe
vois-tu?
— Oui, oui, je les vois.
— Il y en a cinq?
— Oui, cinq.
— Encore, encore! Là-bas ! Regarde ! Une autre file... Comme
il y en a !
Les voiles apparaissaient à la limite extrême de la mer, rouges
comme de petites flammes, immobiles.
— Le vent change. Je sens que le vent change. Regarde là,
comme l'eau se ride.
Une brise soudaine assaillit la chevelure des acacias, qui s'agi-
tèrent en laissant tomber quelques fleurs pareilles à des papillons
morts. Puis, avant que ces légères dépouilles eussent touché le
sol, tout rentra dans le calme. Il y eut un intervalle de silence
où Ton entendit la rumeur sourde de l'eau poussée contre la
grève ; et cette rumeur alla s affaiblissant avec la fuite du flot le
long du rivage, puis cessa.
— Tu as entendu?
Elle s'était levée, se penchait sur le parapet, tendait l'oreille,
dans l'attitude du musicien qui accorde un instrument.
— Le voici qui revient ! s'écria-t-elle encore, en indiquant du
geste la crispation mobile de l'onde sur laquelle s'avançait le
grain; et elle attendit, animée par l'impatience, prête à boire une
pleine gorgée de vent.
Après quelques secondes, les acacias assaillis s'agitèrent en
faisant pleuvoir d'autres fleurs. Et le souffle frais apporta jusque
lans la loggia la senteur saline mêlée au parfum des grappes fa-
îées. Un son argentin, d'une harmonie singulière, remplit de ses
ibrations de timbales la concavité de la petite baie entre les
[eux promontoires.
— Tu entends? dit Hippolyte, d'une voix basse mais exultante,
omme si cette musique lui eût été jusqu'à l'âme et qu'elle parti-
ipât de tout son être aux vicissitudes des choses.
George suivait ses moindres actes, ses moindres gestes, ses
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244 REVUE DES DEUX MONDES.
moindres mouvemens, ses moindres paroles, avec une telle inten-
sité d'attention que tout le reste était pour lui comme s'il n'eût
pas existé. L'image d'auparavant ne coïncidait plus avec l'appa-
rence présente, bien qu'elle lui dominât encore l'esprit au point
d'y maintenir la sensation profonde du détachement moral et
d'empêcher qu'il ne replaçât cette femme dans son premier cadre,
qu'il ne la remît dans son premier être, qu'il ne la réintégrât.
Mais, de chacun de ces actes, de chacun de ces gestes, de chacun
de ces mouvemens, de chacune de ces paroles émanait une puis-
sance inéluctable. Toutes ces manifestations physiques semblaient
composer une sorte de trame qui l'enveloppait et le retenait pri-
sonnier. Entre cette femme et lui, il semblait que se fût formée
comme une adhérence corporelle, une sorte de dépendance orga-
nique, une correspondance en vertu de laquelle le moindre geste
provoquait chez lui une modification sensuelle involontaire, si
bien que, désormais, il n'était plus capable de vivre et de sentir
avec indépendance. Comment cette évidente affinité pouvait-elle
donc se concilier avec la haine occulte qu'il venait de découvrir
au fond de son cœur en ce moment même?
Hippolyte, par une curiosité irréfléchie, par un besoin in-
stinctif de multiplier ses sensations et de se répandre dans le mi-
lieu ambiant, restait attentive au spectacle. Et justement la faci-
lité qu'elle avait d'entrer en communion avec toutes les formes de
la vie naturelle et de trouver un monde d'analogies entre les
expressions humaines et les aspects des choses les plus diverses;
cette sympathie rapide et diffuse qui l'attachait, non pas seule-
ment aux objets avec lesquels elle avait un contact quotidien,
mais encore aux objets étrangers; cette sorte de faculté imitatrice
qui lui permettait souvent d'exprimer par un seul signe le carac-
tère distinctif d'un être animé ou inanimé, de s'entretenir avec les
animaux domestiques et d'en interpréter le langage, — toutes ces
facultés mimiques concouraient justement à rendre plus visible
en elle pour les yeux de George la prédominance de la vie infé-
rieure.
— Qu'est-ce? dit-elle, étonnée, en percevant un grondement
soudain, d'origine mystérieuse. Tu entends?
C'était comme un coup sourd, que d'autres coups suivirent
avec une rapidité croissante, des coups si étranges qu'on ne pou-
vait pas discerner s'ils venaient de très près ou de très loin, à
travers l'espace de plus en plus limpide.
— Tu entends?
— Il tonne peut-être là-bas.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 245
— Mais alors?
Ils regardaient autour d'eux, perplexes. D'instant en instant,
la mer changeait de couleur à mesure que le ciel se débarrassait
des brumes; çà et là elle se nuançait de ce vert indéfinissable
du lin qui n'est pas mûr lorsque la lumière oblique du soleil
passe à travers ses tiges diaphanes en un crépuscule d'avril.
— Oh! c'est la voile qui claque, la voile blanche, là-bas!
s'écria Hippolyte, heureuse d'avoir été la première à découvrir le
mystère. Regarde : elle va prendre le vent. La voici qui marche!
II
Elle avait, avec quelques intervalles d'indolence somnolente,
un désir fou de sortir, de s'aventurer en plein soleil, de battre les
plages et les campagnes voisines, d'explorer les sentiers inconnus.
Elle stimulait son compagnon ; elle l'entraînait parfois de force ;
parfois aussi elle se mettait seule en route, et il venait la rejoindre
à l'improviste.
Us montaient sur la colline par un petit chemin bordé de
haies lourdes de fleurs violettes, au milieu desquelles s'épanouis-
saient les calices larges et délicats de certaines fleurs neigeuses à
cinq pétales, embaumées. Au delà des haies, c'était un ondoie-
ment d'épis inclinés sur leur tige, d'un vert jaunâtre, plus ou
moins près de se convertir en or; et, par endroits, les blés étaient
si hauts et si drus qu'ils escaladaient les haies, suggérant l'image
d'une belle coupe qui déborde.
Rien n'échappait à l'œil vigilant d'Hippolyte. A toute minute
elle se baissait pour détruire d'un souffle certaines sphères de
duvet, fragiles au bout de très longs pédoncules grêles. A toute
minute elle s'arrêtait pour observer de petites araignées qui
grimpaient d'une fleur basse vers une haute branche par un fil
invisible.
Sur la colline, dans un cirque étroit et ensoleillé, il y avait
un petit champ de lin déjà sec. Les tiges jaunâtres portaient au
sommet un globule d'or, et, de-ci, de-là, l'or semblait obscurci
par une rouille ferrugineuse. Les plus hautes tiges avaient un
balancement presque imperceptible. Et, à cause de cette légèreté
extrême, l'ensemble donnait l'idée d'un ouvrage d'orfèvrerie.
— Vois, c'est du filigrane! dit Hippolyte.
Les genêts commençaient à défleurir. A certains pieds pen-
dait une espèce de bave blanche en flocons ; sur d'autres ram-
paient de grandes chenilles noires et orangées, moelleuses à la
vue comme du velours. Hippolyte en prit une dont la toison déli-
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246 REVUE DBS DHUX MONDES.
cate était point i liée de vermillon, et elle la garda tranquillement
sur la paume de sa main.
— C'est plus beau qu'une fleur, dit-elle.
George remarqua, et ce n'était pas la première fois, qu'elle
manquait presque totalement de répugnance instinctive à l'égard
des insectes, et qu'en général elle n'éprouvait point cette vive et
invincible répulsion qu'il éprouvait lui-même pour une foule de
choses réputées immondes.
— Jette-la vite, je ten prie!
Elle se mit à rire et tendit la main, comme pour lui mettre la
chenille sur le cou. Il poussa un cri et bondit en arrière, ce qui
la fit rire plus fort.
— Oh ! quel homme brave !
S animant au jeu, elle s'élança à sa poursuite entre les troncs
des petits chênes, par les sentes raides qui formaient une sorte
de labyrinthe alpestre. Ses éclats de rire faisaient lever d'entre
les pierres grises des bandes de moineaux sauvages.
— Arrête ! arrête ! Tu fais peur aux brebis.
En effet, un petit troupeau de -brebis effrayées se débandait,
entraînant à sa suite sur la pente rocheuse un paquet de gue-
nilles bleuâtres.
— Arrête! je n'ai plus rien. Vois!
Et elle montrait au fuyard ses mains vides.
— Allons aider la Muette.
Et elle courut vers la femme en guenilles, qui faisait d'inu-
tiles efforts pour retenir ses brebis attachées à de longues cordes
d'osier tordu. Elle empoigna le faisceau des cordes et cala ses
pieds contre une pierre pour avoir plus de résistance. Elle hale-
tait, elle avait le visage empourpré ; et, dans cette attitude vio-
lente, elle était très belle. Sa beauté s'allumait tout à coup comme
un flambeau.
— Viens! viens donc, toi aussi! criait-elle à George en lui
communiquant sa joie franche et enfantine.
Les brebis s'arrêtèrent dans les touffes de genêts. Elles étaient,
six, trois noires et trois blanches, et portaient un lien d'osier
autour de leur cou laineux. La femme qui les faisait paître, dé-
charnée, mal recouverte par ses haillons bleuâtres, gesticulait en
poussant de sa bouche édentée un grognement incompréhen-
sible. Ses petits yeux verdâtres, sans cils, pleins de chassie, de
larmes et de sang, avaient un regard maléfique.
Lorsque Hippolyte lui tendit l'aumône, elle baisa les pièces
de monnaie. Puis, lâchant les liens, elle s'ôta de la tête un hail-
lon qui n'avait plus ni forme ni couleur, se pencha par terre; et,
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TRIOMPHE DE LA MORT. 247
lentement, avec une attention extrême, elle serra les pièces de
monnaie sous des nœuds multipliés.
— Je suis lasse, dit Hippolyte. Asseyons-nous ici un instant.
Ils s'assirent. George s'aperçut alors que l'endroit était voisin
du champ de genêts où, dans la matinée de mai, les cinq vierges
avaient fait la récolte de fleurs pour joncher le chemin de la Belle
Romaine. Déjà cette matinée lui semblait très loin, perdue dans
un brouillard de rêve. Il dit :
— Vois-tu là-bas ces buissons qui n'ont presque plus de
fleurs? Eh bien ! c'est là que nous avons rempli les corbeilles pour
fleurir ton chemin, lorsque tu es arrivée... Oh ! quel jour! Te rap-
pelles-tu ?
Elle sourit, et, dans un élan de subite tendresse, elle lui prit
une main et, la gardant pressée dans les siennes, elle appuya sa
joue sur l'épaule de l'aimé, se plongea dans la douceur de ce
souvenir, de cette solitude, de cette paix, de cette poésie.
De temps à autre un souffle traversait les cimes des chênes,
et en bas, plus loin, dans le gris des oliviers, passait de temps
à autre une onde claire d'argent. La Muette s'éloignait à petits
pas derrière les brebis paissantes, et elle semblait laisser sur ses
traces quelque chose de fantastique, comme un reflet des légendes
où les fées maléfiques se transforment en crapauds au détour
des sentiers.
— Maintenant n'es-tu pas heureux? murmura Hippolyte.
George pensait : « Déjà quinze jours, et rien en moi n'est
changé. Toujours la même anxiété, la même inquiétude, le même
mécontentement ! Nous sommes à peine au début, et je prévois
déjà la fin. Gomment faire pour jouir de l'heure qui passe? » Cer-
taines phrases d'une lettre d'Hippolyte lui revinrent à la mé-
moire : — « Oh, quand pourrai-je rester près de toi toutes les
heures de la journée? Quand pourrai-je vivre de ta vie? Tu me
verras une autre femme... Je te dirai toutes mes pensées, et tu
me diras toutes les tiennes. Je serai ta maîtresse, ton amie, ta
sœur; et, si tu m'en crois digne, je serai aussi ta conseillère.. «
De moi, tu ne devras recevoir que douceur et repos... Ce sera
une vie d'amour telle qu'on n'en a jamais vu... »
Il pensait : « Depuis quinze jours, toute notre vie se compose
de petits incidens matériels pareils à ceux d'aujourd'hui. C'est
vrai : j'ai déjà vu en elle une autre femme! Elle commence à
changer, même d'aspect. Il est incroyable combien elle absorbe
rapidement la santé. On dirait que chaque aspiration lui profite,
que chaque fruit se convertit pour elle en sang, que la bonté de
l'air la pénètre par tous les pores. Elle était faite pour cette exis-
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248 REVUE DES DEUX MONDES.
tence d'oisiveté, de liberté, de jouissance physique, d'insoucia
Jusqu'à présent, il n'est pas sorti de sa bouche une seule pa
grave qui ait révélé une préoccupation de l'âme. Ses inten
tences de silence et d'immobilité ne proviennent que de fatij
musculaires, comme celle de maintenant. »
— A quoi penses-tu? demanda-t-elle.
— A rien. Je suis heureux.
Après une pause, elle reprit:
— Allons-nous-en, veux- tu?
Ils se levèrent. Elle lui mit sur la bouche un baiser son
Elle était gaie, ne tenait pas en place. A chaque instant elli
détachait de lui pour descendre à la course une pente libn
rochers; et, quand elle voulait arrêter son élan, elle s'accroc
au tronc d'un jeune chêne qui gémissait et pliait sous le cho<
Elle cueillit une fleur violette et la -suça.
— C'est du miel !
Elle en cueillit une autre et la porta aux lèvres de son ami
— Goûte !
Et, aux mouvemens de sa bouche, il semblait qu'elle-mé
jouît de cette saveur pour la seconde fois.
— Avec toutes ces fleurs, avec toutes ces abeilles, il y a c
tainement une ruche par ici, ajouta-t-elle. Un de ces mati
pendant que tu dormiras encore, il faut que je vienne la ch
cher... je t'apporterai une gaufre.
Elle babilla longuement sur cette aventure qui souriait à
fantaisie; et, dans ses paroles, passaient avec une vivacité
sensation réelle la fraîcheur du matin, le mystère du bois, l'i
patience de la recherche, la joie de la découverte, la coult
blonde et la fragrance sauvage du miel.
Ils firent halte à mi-côte sur la lisière de la région bois
séduits par la mélancolie qui montait de la mer.
La mer avait une coloration délicate, entre le bleu et lève
qui tendait progressivement à se rapprocher du vert; mais
ciel, d'un azur de plomb au zénith et sillonné çà et là de nuag
était rosé dans sa courbe vers Ortone. Cet éclat se reflétait
lueurs pâlies à l'extrême ligne de l'eau et faisait penser à des ro
effeuillées qui flotteraient. Sur le fond marin s'étageaient en
grés harmonieux, d'abord les deux vastes chênes à la som
chevelure, et puis les oliviers clairs, et puis les figuiers au fei
lage vivace et aux branches violettes. La lune, orangée, énon
presque pleine, surgissait sur l'anneau de l'horizon, pareille à
globe de cristal qui laisserait transparaître un pays chimérii
figuré en bas-relief sur un disque d'or massifs ^^^j^
0 * DigitizedbyVjOOQlv:
TRIOMPHE DE LA MORT. 249
On entendait des gazouillemens d'oiseaux, rapprochés et loin-
tains. On entendit le mugissement d'un bœuf; puis, un bêlement;
puis, la plainte d'un enfant. Il y eut une pause où toutes les voix
se turent, et on n'entendit plus que cette seule plainte.
C'était une plainte, non pas violente et entrecoupée, mais
grêle, continue, presque douce. Et elle fascinait l'âme, la déta-
chait de tout le reste, l'arrachait à la séduction du crépuscule
pour l'opprimer d'une angoisse vraie répondant à la souffrance
de la créature inconnue, du petit être invisible.
— Tu entends? dit Hippolyte dont la voix, altérée par la com-
passion, se fit involontairement plus basse. Je sais, moi, quel est
Jenfant qui pleure.
— Tu le sais? demanda George, à qui la voix et l'aspect de
sa maîtresse avaient donné un étrange sursaut.
— Oui.
Elle avait encore l'oreille tendue vers ce gémissement lamen-
table qui maintenant semblait remplir toute la campagne. Elle
reprit :
— C'est l'enfant que sucent les Goules.
Elle avait prononcé ces mots sans l'ombre d'un sourire, comme
si elle-même eût été possédée par cette superstition.
— Il habite là-bas, dans cette masure. Candie me l'a dit.
Après une courte hésitation pendant laquelle tous deux écou-
tèrent la plainte et eurent la vision fantastique de l'enfant qui
allait mourir, Hippolyte proposa:
— Veux-tu que nous allions le voir? Ce n'est pas loin.
George restait perplexe : il craignait le spectacle affligeant, il
craignait le contact des douleurs brutales.
— Veux-tu? répéta Hippolyte, dont la curiosité devenait irré-
sistible. C'est là-bas, dans cette masure, sous ce pin. Je connais
la route.
— Allons !
Elle allait droit devant elle, en hâtant le pas, à travers un
champ en pente. Ils se taisaient tous deux; ils n'étaient tous
deux attentifs qu'à cette plainte enfantine sur laquelle ils se gui-
daient. Et, à chaque pas, leur angoisse devenait plus poignante,
à mesure que la plainte se faisait de plus en plus distincte et
rendait mieux le caractère de la pauvre chair exsangue d'où l'ar-
rachait la douleur.
Ils traversèrent un taillis d'orangers odorans, dont leurs pieds
foulèrent les fleurs éparses sur le sol. Au seuil d'une chaumière
voisine de celle qu'ils cherchaient, une femme de corpulence
énorme se tenait assise, et, sur ce corps monstrueux, elle avait
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250
REVUS DES DEUX MONDES.
une tête petite et ronde, des yeux doux, des dents pures, un sou-
rire placide.
— Où vas-tu, madame? demanda cette femme sans se lever.
— Nous allons voir l'enfant que sucent les Goules.
— A quoi bon? Arrête-toi ici plutôt, et repose-toi. Des en-
fans, je n'en manque pas non plus. Regarde !
Trois ou quatre enfans nus, qui eux aussi avaient le ventre si
gros qu'on les aurait crus hydropiques, se traînaient par terre en
grognant, en farfouillant, en portant à leur bouche tout ce qui
leur tombait sous la main. Et la femme tenait dans les bras un
cinquième enfant, tout couvert de croûtes brunâtres, au milieu
desquelles s'ouvraient deux grands yeux purs et azurés, pareils
à deux fleurs miraculeuses.
— Tu vois bien que je n'en manque pas non plus et que j'en
ai un de malade. Arrête-toi un peu.
Elle souriait, sollicitant des yeux la générosité de l'étran-
gère. Et, avec une expression où Ton devinait le désir de dissuader
la curieuse en lui faisant pressentir une vague menace de péril :
— A quoi bon t'en aller là-bas? répétait-elle. Regarde comme
il est malade.
Et de nouveau elle montra l'enfant affligé, mais sans feindre
la douleur, comme si elle eût simplement offert à la passante un
objet de compassion plus voisin en échange d'un autre plus
éloigné, comme si elle eût voulu dire: « Puisque tu as besoin
d'être compatissante, sois compatissante pour celui qui est devant
toi. »
George examinait avec une peine profonde ce pauvre visage
maculé où les grands yeux purs et frais semblaient boire toute
la lumière éparse dans cette soirée de juin.
— Qu'est-ce qu'il a ?
— Eh! seigneur, sait-on jamais? repartit la femme obèse,
toujours avec la même placidité. Il a ce que Dieu veut.
Hippolyte lui fit l'aumône, et ils reprirent leur marche vers
l'autre masure, emportant avec eux. l'odeur nauséeuse qui éma-
nait de cette porte pleine d'ombre.
Ils ne parlaient pas. Ils avaient un serrement au cœur, un
dégoût à la bouche, une mollesse aux jambes. Ils entendaient la
plainte grêle mêlée à d'autres voix, à d'autres bruits; et ils
étaient stupéfaits d'avoir pu à distance percevoir cette seule
plainte et si distinctement. Mais ce qui attirait leurs yeux, c'était
le pin haut et droit dont le tronc robuste se dessinait en noir
sur la clarté diffuse du crépuscule, soutenant une cime mélo-
dieuse, toute pleine de moineaux.
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TRIOMPHE JME LA MORT* J6D&
À leur approche, un chuchotement courut .parmi les femmes
rassemblées autour de la victime.
— Voici les seigneurs, les étrangers de Candie !
— Venez, venez !
Et les femmes ouvrirent le cercle pour permettre aux arrivans
d'aborder. L'une d'elles, une vieille à la peau rugueuse, au teint
de terre aride, aux yeux sans regard, blanchâtres et comme
vitrifiés au fond des orbites caves, dit en s'adressant à Hippolyte
et en lui touchant le bras.
— Regarde, regarde, madame ! Les Goules la sucent, cette
pauvre créature ! Regarde l'état où elles l'ont réduite ! Dieu pro-
tège tes enfans !
Sa voix était si sèche qu'elle paraissait artificielle et ressem-
blait aux sons articulés par un automate.
— Signe-toi, madame ! ajouta-t-elle encore.
Et l'avertissement parut lugubre dans cette bouche sans lèvres
où la voix perdait son caractère humain et devenait une chose
morte. Hippolyte fit le signe de la croix et regarda son compagnon.
Sur Taire, devant la porte de la masure, les femmes faisaient
cercle comme autour d'un spectacle, donnant de temps à autre
quelque signe machinal de condoléance. Et le cercle se renou-
velait sans cesse: les unes, déjà fatiguées de voir, s'en allaient;
d'autres arrivaient des maisons voisines. Et presque toutes, à
l'aspect de cette mort lente, répétaient le même geste, redisaient
le même mot.
L'enfant reposait dans un petit berceau de sapin brut, sem-
blable à un petit cercueil sans couvercle. La pauvre créature,
nue, chétive, décharnée, verdâtre, poussait une lamentation con-
tinue en agitant des bras et des jambes débiles qui n'avaient plus
que la peau et les os, comme pour demander aide. Et la mère,
assise au pied du berceau, toute repliée sur elle-même, la tète si
basse qu'elle lui touchait presque les genoux, avait l'air de ne
rien entendre. Il semblait qu'un poids terrible lui écrasât la nuque
et l'empêchât de se redresser. Par instans, d'un geste machinal,
elle posait sur le bord du berceau une main rude, calleuse, brûlée
par le soleil; et elle faisait le geste de bercer, sans changer d'at-
titude et sans rompre le silence. Alors les images saintes, les
talismans et les reliques dont le sapin était presque entièrement
recouvert ondulaient et. tintaient, pendant une pause momen-
tanée de la plainte.
— Liberata ! Liberata ! cria une des femmes en la secouant.
Regarde, Liberata! La dame est venue; la dame est dans ta
"maison. Regarde!
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252 REVUE DE8 DEUX MONDE 8.
La mère releva le front avec lenteur, regarda autour d'elle d ut
air égaré; puis, elle fixa sur la visiteuse des yeux secs et mornes
au fond desquels il y avait moins de douleur lasse que de terreu]
inerte et sombre : la terreur du maléfice nocturne contre leque
ne prévalait aucun exorcisme, la terreur de ces êtres insatiable!
qui avaient maintenant la maison en leur pouvoir et qui nel'aban
donneraient peut-être qu'avec le dernier cadavre.
— Parle, parle ! insista une des femmes en la secouant de nou
veau par un bras. Parle ! Dis à la dame de t'envoyer vers h
Madone des Miracles.
Les autres entouraient Hippolyte avec des supplications.
— Oui, madame, fais-lui cette charité! Envoie-la vers h
Madone ! Envoie-la vers la Madone !
L enfant pleurait plus fort. Sur la cime du grand pin, les moi-
neaux faisaient un bruit agaçant. Un chien aboyait dans le voisi-
nage, entre les troncs difformes des oliviers. La lune commençait
à dessiner les ombres.
— Oui, balbutia Hippolyte, incapable de soutenir plus long-
temps le regard fixe de la mère muette. Oui, oui, nous ren-
verrons... demain...
— Non, pas demain ; samedi, madame.
— Samedi, c'est la vigile.
— Fais-lui acheter un cierge.
— Un beau cierge !
— Un cierge de dix livres !
— Entends-tu, Liberata? Entends-tu?
— La dame t'enverra vers la Madone.
— La Madone te fait la grâce.
— Parle, parle !
— Elle est devenue muette, madame.
— Depuis trois jours elle ne parle plus.
Au milieu de ces criailleries confuses des femmes, l'enfant
pleurait plus fort.
— Entends-tu comme il pleure?
— Toujours, madame, il pleure plus fort à la tombée de le
nuit.
— Peut-être que déjà il en vient une...
— Peut-être que l'enfant a vu...
— Fais le signe de la croix, madame.
— La nuit va tomber.
— Entends-tu comme il pleure !
— On dirait que la cloche sonne.
— Non; d'ici, on n'entend rien.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 253
— Silence !
— D'ici, on n'entend rien.
— Moi, j'entends.
— J'entends aussi.
— Ave, Maria !
Toutes se turent, firent le signe de la croix, s'inclinèrent. Il
semblait que quelques ondes sonores arrivassent du bourg loin-
tain, perceptibles à peine, mais la plainte de l'enfant troublait
X ''oreille aux écoutes. Encore une fois on n'entendit plus que cette
plainte. La mère était tombée sur les genoux au pied du berceau,
prosternée jusqu'à terre. Hippolyte, inclinée, priait avec ferveur.
— Regarde, là, sur le seuil de la porte, chuchota une des
femmes à sa voisine.
George, vigilant et inquiet, tourna la tête. La porte était
I>leine d'ombre.
— Regarde, là, sur le seuil de la porte. Tu ne vois rien?
— Oui, je vois... répondit l'autre, incertaine, un peu effarée.
— Qu'est-ce? que voit-on? demanda une troisième.
— Que voit-on? demanda une quatrième.
— Que voit-on?
Soudainement, la même curiosité et le même effroi les enva-
hirent toutes. Elles regardèrent vers la porte. L'enfant pleurait.
t-a mère se leva et se mit à fixer aussi des yeux dilatés sur cette
porte que les ténèbres intérieures rendaient mystérieuse. Le
chien aboyait au milieu des oliviers.
— Qu'est-ce? dit George à haute voix, mais non sans faire
quelque effort pour se défendre contre le trouble grandissant
de son imagination. Que voyez- vous là?
Aucune des femmes n'osa répondre. Toutes voyaient une
forme vague luire dans l'ombre.
Alors il s'avança vers la porte. Lorsqu'il franchit le seuil, une
chaleur de four et une puanteur répugnante lui coupèrent la res-
piration. Il se retourna, sortit.
— C'est une faux, dit-il.
En effet, c'était une faux pendue contre la muraille.
— Ah ! une faux...
Et les voix recommencèrent :
— Liberata ! Liberata !
— Mais es-tu folle?
— Elle est folle.
— Voici la nuit. Nous nous en allons.
— Il ne pleure plus.
— Pauvre créature ! Dort-il ?
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254 REVUE DES DEUX MONDES.
— 11 ne pleure plus.
— Maintenant, rentre le berceau ; la soirée est humide. Nou^
t'aiderons, Liberata.
— Pauvre créature ! Dort- il ?
— On dirait un petit mort. Il ne bouge plus.
— Rentre donc le berceau. Nous entends- tu, Liberata?
— Elle est folle.
— Où est la lampe ? Joseph va revenir. Tu n'as pas de lampe
Joseph va revenir...
— Elle est folle. Elle ne parle plus.
— Nous nous en allons. Sainte nuit !
— Pauvre chair tourmentée ! Dort-il?
— Il dort, il dort... Il ne souffre plus.
— 0 Seigneur Jésus, sauve-le !
— Protège-nous, Seigneur!
— ■ Adieu, adieu! Sainte nuit!
— Sainte nuit !
— Sainte nuit!
III
Le chien continuait d'aboyer dans l'olivaie, tandis qu**
George et Hippolyte revenaient par le senlier vers la maison cïe
Candie. Lorsque l'animal reconnut les hôtes, il se tut et vint à
leur rencontre en gambadant.
— Tiens, c'est Giardino ! s'écria Hippolyte ; et elle se baissa
pour caresser la pauvre bête, qu'elle avait déjà prise en amitié. S
nous appelait. L'heure avance...
La lune montait dans le silence du ciel, lente, précédée par
une onde lumineuse qui baignait graduellement l'azur. Toutes les
voix de la campagne s'apaisaient sous cette clarté pacifique. Et la
cessation imprévue du bruit semblait extraordinaire et presque
surnaturelle à George, qu'une épouvante inexplicable tenait en
éveil.
— Arrête un peu, dit-il en retenant Hippolyte.
Et il tendit l'oreille.
— Qu'écoutes-tu ?
— Il me semblait...
Et ils regardèrent tous deux en arrière, du côté de l'aire, que les
oliviers masquaient à la vue. Mais on n'entendait que le rythme
égal et berceur de la mer dans la courbe du petit golfe. Sur leurs
têtes un grillon raya l'air de son vol, avec un grincement pareil
à celui du diamant sur une lame de verre.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 2S5
— Ne crois- tu point que l'enfant est mort? — demanda George
sans dissimuler son émotion. — Il ne pleurait plus.
— C'est vrai! dît Hippolyte.Et tu crois qu'il est mort?
George ne répondit pas. Ils se remirent en marche sous l'oli-
vaie argentée.
— As-tu bien regardé la mère? demanda-t-il encore après un
silence, obsédé intérieurement par la sombre image.
— Mon Dieu ! mon Dieu !
— Et cette vieille qui t'a touché le coude... Quelle voix! quels
yeux!
Ses paroles laissaient paraître l'étrange épouvante qui le
dominait, comme s'il eût reçu du spectacle réel une effroyable
révélation, comme si la vie se fût manifestée à l'improviste sous
un aspect mystérieux et farouche, en le meurtrissant et en le
marquant d'un signe indélébile.
— Tu sais? quand je suis entré dans la maison, il y avait
derrière la porte, par terre, un cadavre de bête... qui devait
^tre à moitié pourri... L'odeur empêchait de respirer...
— Que dis-tu là?
— C'était un chien ou un chat. Je n'ai pas distingué... On
voyait mal à l'intérieur.
— Tu es sûr?
— Oui, oui. Sans aucun doute, il y avait une bête morte...
ÏVodeur...
Sous la sensation renaissante, un frisson de dégoût l'en-
vahit.
— Mais pourquoi? dit Hippolyte,qui se sentait gagner par la
Contagion de l'effroi et du dégoût.
— Est-ce qu'on peut savoir?
Le chien poussa un aboiement pour avertir. Ils arrivaient.
Candie les attendait, et la table était déjà servie sous le chêne.
— Gomme tu rentres tard, madame ! s'écria l'hôtesse préve-
nante, avec un sourire. D'où viens-tu? Que me donneras-tu, si je
devine?... Eh bien! tu as été voir l'enfant de Liberata Manuella...
Jésus nous garde du Malin !
Ensuite, pendant que les amans étaient à table, elle s'approcha
en curieuse, pour parler, pour questionner.
— Tu l'as vu, madame? Il ne se remet pas, il ne guérit pas.
Pourtant, le père et la mère ont tout fait pour le sauver.
Que n'avaient-ils pas fait! Candie raconta tous les moyens tentés,
tous les exorcismes. Le prêtre était venu, et, après avoir recou-
vert la tête de l'enfant avec un pan de son étole, il avait pro-
noncé les versets de l'Évangile. La mère avait suspendu au lin-
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256 REVUE DES DEUX MONDES.
teau de la porte la croix de cire bénite le jour de l'Ascension ;
elle avait aspergé d'eau sainte les gonds des impostes et récité à
haute voix le Credo, trois fois de suite; elle avait mis une poignée
de sel dans un linge, qu'ensuite elle avait noué et suspendu au cou
de son fils mourant. Le père avait passé les sept nuits: sept nuits
consécutives, il avait veillé dans les ténèbres, devant une lan-
terne allumée et recouverte d une marmite, attentif au moindre
bruit, prêt à assaillir et à frapper la Goule. Un seul coup d'épingle
aurait suffi pour la rendre visible aux yeux humains. Mais les
sept veillées s'étaient écoulées sans succès! L'enfant maigrissait
et se consumait d'heure en heure, irrémédiablement. Enfin, sur
le conseil d'une sorcière, le père, désespéré, avait tué un chien et
en avait mis le cadavre derrière l'huis. De cette façon, la Goule
ne pourrait plus entrer avant d'avoir compté tous les poils de la
bête morte...
— En tends- tu? dit George à Hippolyte.
Ils ne mangeaient plus ni l'un ni l'autre, troublés, le cœur
serré de pitié, pris de terreur à l'apparition subite de ces images
d'une vie obscure et atroce qui environnait les loisirs de leur
inutile amour.
— Jésus nous garde du Malin! répéta Candie en touchant
dévotement avec la paume de sa main ouverte le sein qui portait
le fruit vivant. Dieu préserve tes enfans, madame!
Puis elle ajouta :
— Tu ne manges pas, ce soir. Tu n'as pas d'appétit. Cette
âme innocente t'afflige le cœur. Et ton époux non plus ne mange
pas. Regarde !
Hippolyte dit :
— En meurt-il beaucoup... comme cela?
— Oh! reprit Candie, le pays est mauvais. L'engeance mau-
dite y pullule. On n'est jamais en sûreté. Jésus nous garde du
Malin !
Elle répéta la conjuration, puis ajouta en montrant un plat
sur la table :
— Vois-tu ces poissons? Ils viennent du Trabocco; ils ont été
apportés par Turchin...
Et elle baissa la voix.
— Veux- tu savoir? Depuis bientôt un an, Turchin avec toute
sa famille est sous un maléfice dont il n'a pas pu se délivrer
encore.
— Qui est Turchin? demanda George, suspendu aux lèvres de
la femme, fasciné par le mystère de ces choses. C'est l'homme
du Trabocco ?
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TRIOMPHE DE LA MORT. 257
Et il se rappela ce visage terreux, presque sans menton, à
peine plus gros que le poing, avec la saillie d'un nez long et
pointu comme le museau d'un brochet entre deux petits yeux
étincelans.
— Oui, seigneur. Regarde là-bas. Si tu as bonne vue, tu peux
l'apercevoir. Cette nuit, il pêche au clair de lune.
Et Candie indiqua sur les récifs noirâtres la grande machine
à pêcher, cet assemblage de troncs sans écorce, de planches et
de câbles dont les blancheurs étranges ressemblaient au squelette
colossal de quelque amphibie antédiluvien. Dans l'air calme,
on entendait grincer le cabestan. Comme la marée était basse et
que les roches découvraient, le parfum des algues montait sur
la plage en vainqueur, plus fort et plus frais que tous les effluves
dé la colline féconde.
Hippolyte aspirait l'odeur enivrante, déjà conquise tout
entière par cette sensation intense qui lui faisait palpiter les na-
rines et fermer à demi les paupières. Elle murmura :
— Oh! quelles délices ! Tu ne sens pas, George?
Il donnait toute son attention aux paroles de Candie, et se
représentait ce drame muet suspendu sur la mer. Aux fan-
tômes évoqués par cette femme naïve dans la nuit sereine, son
âme, encline au mystère et naturellement superstitieuse, prêtait
une vie et une horreur tragique sans limites. Il venait d'avoir
pour la première fois la vision vaste et confuse de cette race
ignorée de lui, de toute cette chair misérable, pleine d'instincts
animaux et de douleurs bestiales, courbée et suant sur la glèbe, ou
terrée au fond des masures sous la menace perpétuelle d'obscures
puissances. Parmi la douce richesse de la terre qu'il avait élue
pour théâtre de son amour, il découvrait une violente agitation
humaine ; et c'était comme s'il eût découvert un grouillement
d'insectes dans les masses d'une magnifique chevelure imprégnée
d'arômes. Il éprouvait le même frisson déjà ressenti d'autres fois
au contact et à l'aspect de la vie brutalement révélée : — naguère,
à l'aspect de ses proches, de son père, de son frère, de la pauvre
bigote goulue. Tout à coup, il cessait de se sentir seul avec sa
maîtresse, parmi les bénignes créatures végétales sous l'écorce
desquelles il avait un jour cru surprendre une pensée. Il se sen-
tait au contraire environné et comme pressé par une foule
inconnue qui, portant en soi la même vitalité qu'ont les troncs
d'arbre, aveugle, tenace et irréductible, tenait à lui par le lien
commun de l'espèce et pouvait lui communiquer immédiatement
sa souffrance par un regard, par un geste, par un soupir, par un
sanglot, par un gémissement, par un cri.
tomb cxxx. — 1895. 17
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258 REVUE DES DEUX MONDES.
— Oh ! le pays est mauvais ! répétait Candie en branlant la
tète. Mais le Messie des Chapelles va venir purifier la terre (1)...
— Le Messie ?
— Père ! — cria Candie du côté de la maison, — quand le
Messie doit-il venir?
Le vieux parut sur le seuil :
— Un de ces jours, répondit-il.
Et, se tournant vers les plages en demi-lune qui se perdaient
vers Ortone, il signifia d'un geste vague le mystère de ce libé-
rateur nouveau en qui le peuple des campagnes avait mis son
espérance et sa foi.
— Un de ces jours. Bientôt.
Et le vieux, qui désirait parler, s'approcha de la table, regarda
son hôte avec un sourire incertain, demanda : •
— Tu ne sais pas qui c'est?
— C'est peut-être Simplice, dit George, en la mémoire de qui
se réveillait le souvenir lointain et indistinct de ce Simplice de
Sulmone qui tombait en extase les regards fixés sur le soleil.
— Non, seigneur. Sembri est mort. Le nouveau Messie, c'est
Oreste des Chapelles.
Et le vieux borgne, dans un langage chaud et coloré de vives
images, raconta la nouvelle légende telle qu'elle s'était façonnée
dans la créance des populations champêtres.
Oreste, étant frère capucin, avait connu Simplice à Sulmone
et avait appris de lui à lire les choses futures sur la face du soleil
naissant. Puis il s'était mis à courir le monde : il était venu à
Rome et avait parlé avec le Pape; dans un autre pays, il avait parlé
avec le Roi. De retour aux Chapelles, sa patrie, il avait passé sept
ans dans le cimetière en compagnie de squelettes, portant un cilice,
se flagellant jour et nuit avec la discipline. Il avait prêché à
TÉglise-mère et il avait arraché des larmes et des cris aux pé-
cheurs. Ensuite il était reparti en pèlerinage pour tous les sanc-
tuaires; il était resté trente jours sur la montagne d'Ancône; il
était resté douze jours sur le mont Saint-Bernard; il avait gravi
les plus hautes cimes, tête nue sous la neige. Revenu encore aux
Chapelles, il avait recommencé à prêcher dans son église. Mais,
peu après, persécuté et chassé par ses ennemis, il s'était réfugié
dans l'île de Corse; et là il s'était fait apôtre, avec le dessein de
parcourir l'Italie entière et d'écrire avec son sang sur la porte de
(1) Tout l'épisode du Messie des Chapelles est historique. Oreste de Amicis, né
en 1824 aux Chapelles, joua précisément le rôle que lui assigne ici le romancier* il
mourut en 1889. M. Antonio de Nino a recueilli et publié de curieux documens sur
ce personnage.
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iJuuMriLB jab r.A «uni. 4u9
chaque viUe le nom de la Vierge. Gomme apôtre, il était rentré
«ians sa patrie, annonçant qu'il avait vu une étoile au milieu
d'un fourré d'arbres et qu'il en avait Teçu le Verbe. Et enfin, par
inspiration du Père Éternel, il avait pris le grand nom de Nou-
veau Messie.
Maintenant il pérégrinait dans les campagnes, vêtu d'une tu-
nique rouge et d'un manteau bleu, avec les cheveux longs sur les
épaules et la barbe à la nazaréenne. Les apôtres le suivaient :
des hommes qui avaient abandonné la pioche et la charrue pour
se vouer au triomphe de la foi nouvelle. Chez Pantaléon Donadio
revivait l'esprit de saint Mathieu; chez Antoine Secamiglio
revivait l'esprit de saint Pierre; chez Joseph Scurti, celui de
Maximin; chez Maria-Clara, celui de sainte Elisabeth. Et Vincent
de Giambattista représentait saint Michel archange, était le mes-
sager du Messie.
Tous ces hommes avaient labouré la terre, fauché le blé, taillé
la vigne, pressuré l'olive; ils avaient conduit le bétail aux foires
et disputé sur le prix; ils avaient conduit la femme à l'autel, et
procréé des enfans, et vu ces enfans grandir, fleurir, mourir;
en somme, ils avaient vécu la vie commune des gens de la
campagne parmi leurs égaux. Et maintenant ils passaient, sec-
tateurs du Messie, considérés comme des personnages divins par
les mêmes gens avec qui, la semaine précédente, ils étaient entrés
en litige pour la mesure du froment. Ils passaient transfigurés,
participant de la divinité d'Oreste, investis de sa grâce. Soit aux
champs, soit à la maison, ils avaient ouï une voix, ils avaient senti
les esprits purs entrer dans leur chair pécheresse, à Timproviste.
L'esprit de saint Jean était en Joseph Coppa; celui de saint
Zacharie en Pascal Basilico. Les femmes aussi recevaient le signe.
Une femme de Senegallia, mariée à un certain Augustinone,
tailleur des Chapelles, avait voulu, pour démontrer au Messie
l'ardeur de sa foi, renouveler le sacrifice d'Abraham en mettant
le feu à une paillasse où étaient couchés ses enfans. D'autres
femmes avaient donné d'autres preuves.
Et maintenant l'élu pérégrinait dans les campagnes avec son
escorte d'apôtres et de Maries. Des lieux les plus lointains de la
côte et de la montagne les multitudes accouraient sur son pas-
sage. A l'aube, lorsqu'il paraissait sur la porte de la maison où il
avait logé, il voyait toujours une grande foule qui l'attendait à
genoux. Droit sur le seuil, il répandait le Verbe, recevait les con-
fessions, administrait la communion avec les morceaux d'un pain.
Pour sa nourriture, il préférait des œufs apprêtés avec des fleurs
de sureau ou avec des pointes d'asperges sauvages ; il mangeait
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260 REVUE DES DEUX MONDES.
aussi une mixture de miel, de noix et d'amandes qu'il appelait
manne, pour rappeler la manne du désert.
Ses miracles ne se comptaient plus. Par la simple vertu du pouce,
de l'index et du médius élevés en l'air, il délivrait les possédés,
guérissait les infirmes, ressuscitait les morts. Si quelqu'un allait
le consulter, il ne lui laissait pas seulement ouvrir la bouche et lui
disait aussitôt les noms de tous ses parens, lui exposait les af-
faires de sa famille, lui révélait les secrets les plus obscurs. Il don-
nait encore des nouvelles sur les âmes des défunts; il indiquait
les endroits où il y avait des trésors cachés; avec certains scapu-
laires en forme de triangle, il chassait des cœurs les mélancolies.
— Jésus est revenu sur terre, conclut Colas de Sciampagne
avec une voix chaude de foi intime. Il passera aussi de notre côté.
j\r as-tu pas vu comme les blés sont hauts? N'as-tu pas vu comme
les oliviers fleurissent? N'as-tu pas vu comme la vigne est chargée
de raisin?
Respectueux des croyances du vieillard, George demanda
gravement :
— Où est-il à cette heure?
— A la Piomba, répondit le vieux.
Et il indiqua les plages reculées par delà Ortone, d'un geste
qui éveilla dans l'esprit de son hôte la vision de ce coin de la
province de ïeramo baigné par la mer : une vision presque mys-
tique de terres fertiles arrosées par de petites rivières sinueuses
où, sous le tremblotement sans fin des peupliers, un filet d'eau
courait sur un lit de grève polie.
Après un intervalle de silence. Colas reprit :
— A la Piomba, il lui a suffi d'un mot pour arrêter le train
sur la voie ferrée! Mon fils Ta vu. N'est-ce pas, Candie, que Vito
nous l'a raconté?
Candie acquiesça; elle rapporta les détails du prodige advenu.
Le Messie, couvert de sa tunique rouge, était allé à la rencontre
du train, cheminant entre les deux rails avec tranquillité!
En parlant, le vieillard et elle dirigeaient à tout moment leurs
regards et leurs gestes vers la région lointaine, comme si la per-
sonne sacrée de l'arrivant eût été déjà visible pour eux.
— Ecoute! interrompit Hippolyte en tirant par le bras George
qui s'absorbait dans un spectacle intérieur de plus en plus vaste
et distinct. Tu n'entends pas?
Elle se leva, traversa la cour, alla près du parapet sous les
acacias. Il la suivit. Ils écoutèrent.
— C'est une procession qui va en pèlerinage à la madone de
Casalbordino, dit Candie.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 261
Dans la paix du clair de lune, un chant religieux dilatait son
rythme lent et monotone, avec une alternance de voix masculines
et de voix féminines à intervalles égaux. L'un des demi-chœurs
chantait une strophe sur un ton grave ; l'autre demi-chœur chan-
tait un refrain sur un ton plus haut, en prolongeant indéfiniment
la cadence. Et c'était comme l'approche d'un flot qui s'élèverait
et s'abaisserait sans interruption.
Elle s'approchait d'un pas rapide qui faisait contraste avec la
lenteur du rythme. Déjà les premiers pèlerins apparaissaient au
détour du sentier, près du pont du Trabocco.
— Les voici ! — s'exclama Hippolyte, émue par la nouveauté
de ce qu'elle voyait et de ce qu'elle entendait. — Les voici!
Comme ils sont nombreux!
Ils avançaient en masse compacte. Et l'opposition de mesure
entre leur marche et leur chant était si étrange qu'elle leur don-
nait une apparence presque fantastique. Il semblait qu'une force
surnaturelle les poussât, inconsciens, vers le but, tandis que les
mots sortis de leurs bouches restaient suspendus dans l'air lu-
mineux et continuaient d'onduler après leur passage.
Vive Marie!
Vive Marie!
Ils passèrent avec un piétinement lourd, avec une acre odeur
de troupeau, si serrés les uns contre les autres que rien n'émer-
geait de cette masse, excepté les hauts bâtons en forme de croix.
Les hommes marchaient devant; les femmes suivaient, plus nom-
breuses, avec des scintillemens d'orfèvreries sous leurs bandelettes
blanches.
Vive Marie 1
Vive son créateur !
De près, à chaque reprise, leur chant avait la véhémence d'un
cri ; puis il diminuait de vigueur, révélant une lassitude vaincue
par un effort soutenu et unanime, dont l'initiative dans les deux
demi-chœurs venait presque toujours d'une voix unique plus
puissante. Et cette voix ne dominait pas seulement les autres
lorsqu'elle entonnait, mais souvent, au milieu de l'onde musicale,
elle se maintenait haute et reconnaissable pendant toute la durée
de la strophe ou du refrain, dénotant une foi plus impérieuse,
une âme singulière et dominatrice parmi cette foule indistincte.
George la remarqua et, très attentif, la suivit dans la dégrada-
tion de l'éloignement tant que son oreille put la reconnaître.
Et cela fit grandir en lui un sentiment extraordinaire de la puis-
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262 REVUE DES DEUX MONDES.
sance mystique qui tenait aux racines de la grande race indigène-
d'où lui-même était sorti.
La procession disparut dans la courbe de la côte, puis repa-
rut au sommet du promontoire, dans la clarté, puis disparut
de nouveau. Et le chant, à travers le lointain nocturne, se voila,
s'adoucit, se fit si léger que la modulation lente et uniforme de
la mer calme F éteignait presque...
IV
Maintenant, ce n'était plus Hippolyte qui proposait les lon-
gues excursions, les longues explorations. Condamné « à attendre
toujours la vie », il croyait aller au-devant d'elle, la trouver et la
cueillir dans les réalités sensibles. Il cherchait maintenant avec
une curiosité factice des choses à peine capables de remuer effec-
tivement la superficie de l'âme, mais non pas de la pénétrer et de
1; agiter dans sa substance. Il s'efforçait de découvrir entre son âme
et certains objets des rapports qui n'existaient pas ; il s'efforçait
de secouer l'indifférence qui était au fond de lui-même, cette
indifférence inerte qui l'avait si longtemps rendu étranger à toute
agitation extérieure. Recueillant tout ce qu'il possédait de facultés
perspicaces, il s'efforçait de retrouver quelque vivante ressem-
blance entre son être propre et la nature environnante, afin de se
réconcilier filiale ment avec cette nature et de lui vouer une fidélité
éternelle.
Mais elle ne se réveilla point en lui, cette émotion extraordinaire
qui l'avait plusieurs fois exalté et émerveillé aux tout premiers
jours de sa demeure dans l'Ermitage, avant l'arrivée de l'aimée.
Il ne put faire revivre ni l'ivresse panique de la première journée,
lorsqu'il avait cru sentir véritablement le soleil dans son cœur; ni
le charme mélancolique de la première promenade solitaire; ni
la joie imprévue et divine qu'en ce matin de mai lui avaient com-
muniquée le chant de Favette et le parfum des genêts rafraîchis
par la rosée. Sur la terre et sur la mer, les hommes jetaient une
ombre tragique. La pauvreté, la maladie, la démence, la terreur
et la mort s'embusquaient ou s'étalaient en tous lieux sur son
passage. Un vent de fanatisme enflammé courait d'un bout à
l'autre du pays. De jour et de nuit, de près et de loin, les hymnes
religieux résonnaient, monotones et interminables. Le Messie
était attendu, et les pavots dans les blés évoquaient l'image de sa
tunique rouge.
Autour de lui, la foi consacrait toutes les formes végétales.
La légende chrétienne s'enroulait aux troncs d'arbres, fleurissait
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TRIOMPHE DE LA MORT. 263
parmi les rameaux. — Dans la robe de la Madone fugitive et pour-
suivie par les Pharisiens, l'Enfant-Jésus se changeait en froment
qui déborde. Caché dans la huche, il faisait lever la pâte du pain
et la rendait inépuisable. Sur les lupins secs et épineux qui avaient
blessé les doux pieds de la Vierge, une malédiction pesait; mais
le lin était béni , parce que ses houles avaient ébloui les Phari-
siens. Béni aussi l'olivier, pour avoir donné asile à la Sainte Fa-
mille dans son tronc ouvert en forme de cabane et pour l'avoir
éclairée de son huile pure ! béni le genévrier, pour avoir tenu l'En-
fant enfermé dans ses touffes! et béni le houx, pour le même ser-
vice courtois! et béni le laurier, parce qu'il pousse sur le sol ar-
rosé par l'eau où a été lavé le Fils de Dieu.
Comment échapper à la fascination du mystère qui, se répan-
dant sur toutes les choses créées, les transfigurait en signes et en
emblèmes d'une autre vie?
Sentant ces suggestions provoquer en lui le soulèvement
confus de toutes ses tendances mystiques, George pensait : « Oh !
si je possédais la vraie foi, cette foi qui permettait à sainte Thé-
rèse de voir Dieu réellement dans l'hostie ! » Et ce n'était pas un
désir vague et momentané ; c'était une profonde et fervente aspi-
ration de toute son âme ; et c'était aussi une extraordinaire angoisse
qui bouleversait tous les élémens de sa substance ; car il croyait
se trouver devant le secret de son malheur et de sa faiblesse.
Comme Démétrius Aurispa, George était un ascétique sans Dieu.
Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage plein
d'une mélancolie virile auquel donnait une expression étrange la
boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu
du front.
Démétrius était son père véritable. Par une surprenante coïn-
cidence de noms, cette paternité spirituelle semblait consacrée
par la légende inscrite autour du merveilleux ostensoir donné
par les ancêtres et conservé à Guardiagrele dans le trésor de la ca-
thédrale.
•£ Ego Démétrius Aurispa et umcus Georgius filius meus dona-
mus lstud tabernaculum eccles1ae s. m. de guardia, quod fao
TUM EST PER MANUS ARBAT1S JOANMS CaSTORII DE GUARDIA, ARCHIPRES-
BYTERI, AD USUM EUCHAR1STIAE.
•$ Nicolaus Andrew de Guardia me fecit. A. D. MCCCCXIII.
Tous deux en effet, êtres d'intelligence et de sentiment, por-
taient l'hérédité mystique de la maison Aurispa ; tous deux avaient
l'âme religieuse, inclinée au mystère, apte à vivre dans une
forêt de symboles ou dans un ciel de pures abstractions ; tous deux
aimaient les cérémonies de l'église latine, la musique sacrée, le
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264 REVUE DES DEUX MONDES.
parfum de l'encens, toutes les sensualités du culte, les plus vio-
lentes et les plus délicates. Mais ils avaient perdu la foi. Ils
s'agenouillaient devant un autel déserté par Dieu. Leur misère
provenait donc d'un besoin métaphysique que le doute impla-
cable empêchait de s'étendre, de se satisfaire, de se reposer dans
le giron divin. Comme ils n'étaient pas conformés de telle sorte
qu'ils pussent accepter et soutenir la lutte pour l'existence vul-
gaire, ils avaient compris la nécessité de la réclusion. Mais com-
ment Thomme exilé de la vie pourrait-il se tenir dans une cel-
lule où manque le signe de l'Eternel? La solitude est l'épreuve
suprême de l'humilité ou de la souveraineté d'une âme; car on
ne la supporte qu'à condition d'avoir complètement renoncé à
Dieu ou à condition d'avoir l'âme assez puissante pour servir
d'inébranlable assise à un monde.
Tout à coup, l'un des deux, sentant peut-être que la violence
de sa peine commençait à excéder la résistance de ses organes,
avait voulu se transformer par la mort en un être plus haut;
et il s'était élancé dans le mystère, d'où il contemplait le survi-
vant avec des yeux immarcessibles. Ego Demetrius Aurispa et
unicus Georgius filius meus...
Or le survivant comprenait, dans les momens de lucidité,
qu'il ne pourrait d'aucune manière réaliser le type de la vie
exubérante, l'idéal « dionysiaque » entrevu dans un éclair sous
le grand chêne, lorsqu'il avait savouré le pain nouveau rompu
par la femme jeune et joyeuse. Il comprenait que ses facultés in-
tellectuelles et morales, trop disproportionnées, ne réussiraient
jamais à trouver leur équilibre et leur règle. Il comprenait enfin
que, au lieu de s'efforcer à se reconquérir pour soi, il devait
renoncera lui-même; et que deux voies seulement pouvaient re-
conduire: ou suivre l'exemple de Démétrius, ou se donner au ciel.
La seconde voie le séduisait. En la considérant, il faisait abs-
traction des circonstances défavorables et des obstacles immé-
diats, par un effet de son irrésistible besoin de construire com-
plètement toutes ses illusions et de les habiter pendant quelques
heures. — Sur cette terre natale ne se sentait-il pas enveloppé par
l'ardeur de la foi plus encore que par l'embrasement du soleil?
N'avait-il pas dans les veines le plus pur sang chrétien? L'idéal
ascétique ne circulait-il pas dans les rameaux de sa race, depuis
le noble donateur Démétrius, jusqu'à la pitoyable créature qui
s'appelait Joconde? Était-il donc impossible que cet idéal se régé-
nérât en lui, s'élevât jusqu'aux suprêmes hauteurs, atteignît la
cime de l'extase humaine en Dieu? Chez lui, tout était prêt pour
magnifier l'événement. 11 possédait toutes les qualités de l'ascète :
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TRIOMPHE DE LA MORT. 265
l'esprit contemplatif, le goût des symboles et des allégories, la
faculté d abstraire, une sensibilité extrême aux suggestions vi-
suelles et auditives, une tendance organique aux images domi-
nantes et aux hallucinations. Il ne lui manquait qu'une chose,
une grande chose, mais qui peut-être n'était pas morte en lui, et
qui sommeillait seulement : la foi, l'antique foi du donateur, Tan-
tique foi de sa race, cette foi qui descendait de sa montagne et
chantait les laudes sur le rivage de sa mer.
Comment la réveiller? comment la ressusciter? Nul artifice ne
serait efficace. Il fallait qu'il attendît l'étincelle soudaine, le choc
imprévu. Il fallait peut-être que, comme les sectateurs d'Oreste,
il vit l'éclair et entendît la parole au milieu d'un champ, au détour
d'un sentier.
Et, de nouveau, il évoqua la figure d'Oreste vêtu de la tunique
rouge, s'avançant le long de la petite rivière sinueuse où, sous
le tremblotement sans fin des peupliers, un filet d'eau courait sur
un lit de grève polie. Il imagina une rencontre, un colloque avec
le Messie. — C'était à midi, sur la côte, à proximité d'un champ
de froment. Oreste parlait comme un homme simple et humble,
en souriant avec une candeur virginale ; et ses dents étaient aussi
pures que le jasmin. Dans le grand silence de la mer, le murmure
continu des rochers au pied du promontoire imitait les accords
lointains d'un orgue. Mais, derrière sa douce personne, dans l'or
de la moisson mûre, les pavots, violens symboles du désir, flam-
« Le désir! pensa George, rappelé ainsi à sa maîtresse et à
la tristesse corporelle de son amour. Qui tuera le désir? » Les
admonitions de Y Ecclésiastique lui revinrent à la mémoire. Non
des mulieri potestatem animœ ttiœ... A muliere initium factura
Mpeccati, et per illam omnes morimur... A carnibus tuis ab-
tcinde illam... Il vit, dans l'aube sacrée des âges, en un jardin
délicieux, le premier homme solitaire et triste qui attirait la pre-
mière compagne, et il vit cette compagne devenir le fléau du
monde, répandre partout la douleur et la mort. Mais la volupté
envisagée comme un péché lui parut plus fière, plus troublante; il
lui sembla qu'aucune autre ivresse n'égalait en intensité l'ivresse
frénétique des embrassemens auxquels se livraient les martyrs
de l'Église primitive dans les prisons, en attendant le supplice.
Il évoqua des images de femmes qui, folles de terreur et d'amour,
offraient aux baisers leur visage inondé de pleurs silencieux.
En aspirante la foi et à la rédemption, que faisait-il lui-même
mon aspirer à des frissons et à des spasmes nouveaux, à des vo-
luptés inconnues? Enfreindre le devoir et obtenir le pardon;
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REVUE DES DEUX MONDES.
commettre la faute et s'en confesser dans les larmes ; avouer les
moindres misères en les exagérant et s'accuser de vices médiocres
en les grandissant jusqu'à l'énormité ; remettre incessamment son
âme malade et sa chair malade entre les mains du médecin mi-
séricordieux : — ces choses n'avaient-elles pas une fascination
toute sensuelle?
Dès le début, sa passion s'était imprégnée d'un pieux parfum
d'encens et de violettes. Il se rappela l'épiphanie de l'Amour, dans
l'oratoire abandonné de la rue Belsiana : — la petite chapelle mys-
térieuse était plongée dans une pénombre bleuâtre; un chœur de
jeunes filles enguirlandait la tribune recourbée comme un bal-
con ; en bas, un orchestre d'instrumens à cordes se tenait de-
bout devant les pupitres de sapin blanc; tout autour, sur les
stalles de chêne, étaient assis les auditeurs, peu nombreux, presque
tous blancs ou chauves; le maître de chapelle battait la mesure;
un pieux parfum d'encens évaporé et de violettes se mêlait à la
musique de Sébastien Bach...
Il se rappela aussi le rêve d'Orvieto, retrouva la vision de
la cité guelfe déserte : — fenêtres closes ; ruelles grises où pous-
sait Therbe; un capucin qui traversait une place; un évèque qui,
devant un hôpital, descendait d'un carrosse tout noir, avec un
domestique décrépit à la portière ; une tour dans un ciel blanc,
pluvieux ; une horloge qui sonnait lentement les heures ; et, tout
à coup, au fond d'une rue, un miracle : le Dùme. — N'avait-il pas
rêvé de se réfugier au sommet de cette roche de tuf couronnée de
monastères? A plusieurs reprises n'avait-il pas aspiré sincèrement
vers ce silence, vers cette paix? Et ce songe lui revenait main-
tenant à l'âme, suggéré par une langueur féminine, en un avril
tiède et cendré. « Avoir une maîtresse, ou, pour mieux dire, une
sœur-amante qui serait pleine de dévotion; s'en aller là-bas, et y
rester. . . Passer des heures et des heures dans la cathédrale, devant,
autour; aller cueillir des roses dans les jardins des couvens; aller
chez les religieuses acheter des confitures... Aimer beaucoup et
dormir beaucoup, dans un lit moelleux, tout voilé de blanc, vir-
ginal, entre deux prie-Dieu... »
Il fut repris par la nostalgie languide de l'ombre, du silence,
de la retraite close et isolée où pourraient s'épanouir les fleurs les
plus frêles, les pensées les plus subtiles, les sensualités les plus
troublantes. Tout cet éblouissement de soleil sur ces lignes trop
nettes et trop fortes lui parut presque offensant. Et, de même que
l'image de la source murmurante fascine le cerveau de celui qui
a soif, de même il était hanté par l'image de l'ombre fraîche et
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recueillie sous une net romane.
TRIOMPHE DE LÀ MORT. 267
L'appel des cloches n'arrivait pas jusqu'à l'Ermitage, ou du
moins n'y arrivait qu'à de rares intervalles, sur les ondes d'une
brise légère. L'église du bourg était trop éloignée, vulgaire peut-
être, certainement sans aucune renommée de beauté ou de tradi-
tions antiques. Il avait besoin d'une retraite proche et digne de
lui, où son mysticisme pût fleurir esthétiquement comme dans
cette profonde urne de marbre qui enferme les visions dantes-
ques de Luca Signorelli.
Et il se rappela l'abbaye de Saint-Clément à Casauria, cette
abbaye vue en un jour lointain de son adolescence ; et il se rap-
pela qu'il l'avait visitée en compagnie de Démétrius. Ce souvenir,
comme tous les souvenirs liés à l'idée du consanguin, était aussi
clair et aussi précis que s'il eût été de la veille. Pour revivre
cette heure de sa vie, pour ressusciter les fantômes de toutes ses
sensations, il lui suffit de se recueillir. — Ils descendaient, Démé-
trius et lui, par le grand chemin des troupeaux, vers l'abbaye
encore cachée derrière les arbres. Un calme infini régnait aux
alentours, sur les lieux solitaires et grandioses, sur cette large
route d'herbes et de pierres comme semée de gigantesques ves-
tiges, désert inégal et muet, dont l'origine se perdait dans le
mystère des montagnes lointaines et sacrées. On y sentait flotter
encore une sainteté primordiale, comme si les herbes et les
pierres venaient d'être foulées par une longue migration de trou-
peaux bibliques à la recherche de l'horizon maritime. En bas,
dans la plaine, la basilique apparaissait : presque une ruine. Tout
autour, le sol était encombré de débris et de broussailles ; des
fragmens de pierre sculptée s'amoncelaient contre les piliers;
des herbes sauvages pendaient à toutes les crevasses; des con-
structions récentes , brique et chaux , fermaient sur le côté les
larges ouvertures des arcades; les portes tombaient. Une troupe
de pèlerins faisait la sieste dans l'atrium, bestialement, sous le
très noble portique érigé par Léonate le Magnifique. Mais les
trois arceaux intacts s'élançaient de dessus les chapiteaux variés
avec une élégance si altière, et le soleil de septembre donnait
à cette douce pierre blonde une apparence si précieuse, que
tous deux, Démétrius et lui, éprouvaient la joie d'être en pré-
sence d'une beauté souveraine. En effet, à mesure que leur con-
templation devenait plus attentive, l'harmonie complexe de ces
lignes devenait plus claire et plus pure; et, par degrés, de cet
accord audacieux et jamais vu d'arceaux en plein ceintre, d'ar-
ceaux en ogive, d'arceaux en fer à cheval; de ces profils, de ces
moulures des archivoltes prodigieusement variées, des bossages,
des losanges, des palmes, des rosettes récurrentes, des feuillages
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268 REVUE DES DEUX MONDES.
sinueux, des monstres symboliques, de toutes les particularités-
de l'œuvre, allait se révélant à l'esprit par les yeux la loi unique
et absolue d'un rythme auquel les grandes masses et les petits
ornemens obéissaient tous ensemble. Et la force secrète de ce
rythme était si grande qu'à la fin elle réussissait à triompher de
toutes les discordances environnantes et à donner la vision pres-
tigieuse de l'œuvre intégrale, telle que, par la haute volonté de
l'abbé Léonate, au xn° siècle, elle avait jailli dans une île fertile
embrassée et nourrie par un fleuve puissant. Tous deux, lorsqu'ils
s'éloignèrent, emportaient cette vision. C'était en septembre; et,
aux alentours, dans Tété mourant, la campagne avait un aspect
mêlé de grâce et de sévérité, une sorte de correspondance occulte
avec l'esprit du monument chrétien. Deux couronnes ceignaient
la vallée paisible : la première faite de collines toutes en vigno-
bles et en olivaies, la seconde de roches nues et pointues. Et dans
ce spectacle il y avait, selon le mot de Démétrius, je ne sais quoi
de semblable au sentiment obscur qui anime cette toile de Léo-
nard où, sur un fond de roches désolées, sourit une femme en-
chanteresse. Et, pour rendre plus poignant le trouble énigma-
tique de leurs deux âmes, un chant montait d'une vigne lointaine,
prélude de la vendange hâtive; et, derrière eux, répondait à ce
chant la litanie des pèlerins qui reprenaient leur voyage. Et, les
deux cadences, la sacrée et la profane, se confondaient...
Fasciné par la souvenance, le survivant n'eut plus qu'un
désir, chimérique : retourner là-bas, revoir la basilique, s'y in-
staller pour la défendre contre la ruine, la restituer dans sa beauté
primitive, y rétablir le grand culte, et, après une si longue période
d'abandon et d'oubli, renouveler le Chronicon Casaurtense.
N'était-ce point là vraiment le temple le plus glorieux qu'il y
eût dans la terre d'Abruzzes, édifié sur une île du fleuve père,
siège antique de puissance temporelle et spirituelle, centre d'une
vie large et fière pendant une longue suite de siècles ? L'âme clé-
mentine y subsistait encore, profonde; et, en ce lointain après-
midi d'été, elle s'était révélée à Démétrius et à George par la divine
pensée rythmique que toutes les lignes concouraient à exprimer.
Il dit à Hippolyte :
— Peut-être changerons-nous de séjour, tu te rappelles le
rêve d'Orvieto?
— Oh! oui, s'écria-t-elle ; la ville des couvens, où tu voulais
me conduire!
— Je veux te conduire dans une abbaye abandonnée, plus
solitaire que notre ermitage, belle comme une cathédrale, pleine
de très antiques souvenirs, où il y a un grand candélabre de
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TRIOMPHE DE LA BÏORT. 269
marbre blanc, merveilleuse fleur d'art créée par un artiste sans
nom... Droite sur le candélabre, en silence, tu illumineras de ta
face les méditations de mon âme.
Il sourit de cette phrase lyrique, tout en contemplant inté-
rieurement la belle image évoquée. Et elle, dans l'ingénuité de
son égoïsme, avec cette animalité tenace qui forme le fond de
l'être féminin, ne s'enivrait de rien plus que de cette poésie pas-
sagère. Son bonheur était d'apparaître aux yeux de son amant
idéalisée comme le premier soir, dans la rue bleuissante; ou
encore comme dans l'oratoire secret, parmi la musique religieuse
et les parfums évanouis; ou comme sur le sauvage sentier jonché
de genêts.
De sa voix la plus pure, elle demanda :
— Quand partons-nous?
— Si nous partions demain?
— Demain, soit.
— Prends garde! Si tu montes, tu ne pourras plus descendre.
— Qu'importe ? je te regarderai.
— Tu brûleras,, tu te consumeras comme un cierge.
— Je t'illuminerai.
— Tu illumineras aussi mes funérailles...
Il prononçait ces phrases sur un ton léger ; mais, au fond de
lui-même, avec son ordinaire intensité dévie fictive, il composait
son roman mystique. — Après de longues années d'égarement
sur les abîmes de la luxure, le repentir lui était venu. Initié à
tous les mystères qu'exaltait sa concupiscence, il implorait main-
tenant du Miséricordieux la grâce qui dissiperait l'insupportable
tristesse de cet amour charnel. « Pitié pour mes jouissances
d'autrefois et pour mes souffrances d'aujourd'hui ! Faites, ô mon
Dieu ! que j'aie la force d'accomplir ce sacrifice en votre nom ! »
El il fuyait, suivi de sa maîtresse, en quête du refuge. Et enfin,
au seuil du refuge, le miracle s'accomplissait; car l'impure, la
corruptrice, l'implacable Ennemie, la rose de l'Enfer, se dépouil-
lait soudain de tout péché et se faisait nette de toute souillure
pour suivre son Aimé jusqu'à l'autel. Devenue lumineuse, elle
illuminait les ténèbres saintes. Au faîte du haut candélabre de
marbre où se taisait depuis des siècles la voix de la lumière, elle
brûlait dans la flamme inextinguible et silencieuse de son amour.
« Droite sur le candélabre, en silence, tu illumineras de ta face
les méditations de mon âme, jusqu'à la mort. » Elle brûlait d'un
feu intérieur, sans jamais réclamer nul aliment pour sa flamme,
sans jamais demander rien en retour à l'Aimé. Amabat amare. Elle
renonçait pour toujours à toute possession : plus haute en sa
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270 REVUE DBS DEUX MONDES.
pureté souveraine que Dieu même, puisque Dieu aime sa créa-
ture mais exige d'elle une réciprocité d'amour et devient ter-
rible contre qui refuse de l'aimer. Son amour, à elle, c'était
l'amour stylite, sublime et solitaire, qui se nourrissait d'un seul
sang et d'une seule âme. Elle avait senti tomber autour d'elle
cette partie de sa substance qui s'opposait à l'offrande totale. Rien
ne subsistait en elle de trouble ni d'impur. Son corps s'était mé-
tamorphosé en un élément subtil, agile, diaphane, incorrup-
tible; ses sens s'étaient fondus en une suprême et unique volupté.
Élevée au sommet de la stèle merveilleuse, elle brûlait et jouis-
sait de son ardeur et de sa splendeur, pareille à une flamme qui
serait consciente de sa propre vie enflammée...
Hippolyte tendit l'oreille et dit :
— N'entends-tu point? Encore une procession! C'est demain
la Vigile.
Les aubes, les midis, les crépuscules et les nuits résonnaient
de chants religieux. Un pèlerinage suivait l'autre, sous le soleil,
sous la lune. Tous émigraient vers le même but et célébraient
le même nom, emportés par la véhémence d'une même passion,
terribles et misérables d'aspect, abandonnant sur le chemin les
malades et les moribonds, sans s'arrêter, prompts à renverser
n'importe quel obstacle pour parvenir là où était le baume à
tous leurs maux, la promesse à toutes leurs espérances. Ils mar-
chaient, marchaient sans s'arrêter, mouillant de leurs sueurs
leurs propres traces sur la poussière sans fin.
Quelle immense irradiation de force devait avoir cette simple
image pour ébranler et attirer toutes ces masses de chair lourde !
Environ quatre siècles auparavant, un vieillard septuagénaire,
dans une plaine dévastée par la grêle, avait cru apercevoir au
faîte d'un arbre la Vierge de Miséricorde ; et, depuis lors, chaque
année, à l'anniversaire de l'apparition, tout le peuple de la mon-
tagne et du littoral allait en pèlerinage vers le lieu saint pour
demander grâce de ses souffrances.
Hippolyte avait appris déjà la légende par la bouche de
Candie; et depuis quelques jours, elle nourrissait un secret désir
de visiter le sanctuaire. En elle, la prédominance de l'amour et
l'habitude du plaisir sensuel avaient refoulé l'esprit religieux;
mais, Romaine de race, et, qui plus est, née au Transtévère,
élevée dans une de ces familles bourgeoises où, par une tradi-
tion immémoriale, la clef des consciences est toujours aux mains
d'un prêtre, elle était très catholique, encline à toutes les pratiques
extérieures de l'Église, sujette à des retours périodiques de fer-
veur exaltée.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 271
— En attendant, dit-elle, pourquoi n'irions-nous pas, nous
aussi, à Casalbordino ? C'est demain la Vigile. Allons-y, veux-tu?
Ce sera pour toi un grand spectacle. Nous emmènerons le vieux
avec nous.
George consentit. Le désir d'Hippolyte répondait au sien. Dans
sa pensée, il lui était nécessaire de suivre ce courant profond, de
faire partie de cette sauvage agglomération d'hommes, d'expéri-
menter l'adhérence matérielle avec les couches inférieures de sa
race, avec ces couches denses et immuables où les empreintes
primitives se conservaient peut-être intactes.
— Nous partirons demain, ajouta-t-il, saisi d'une sorte
d'anxiété en entendant le chant qui s'approchait (1).
La table mise sur la loggia était gaie avec ses porcelaines
claires, ses cristaux azurins, ses œillets rouges, dans la lumière
dorée d'une grande lampe fixe qui attirait tous les papillons noc-
turnes épars dans le crépuscule.
— Regarde, George ! regarde ! Un papillon infernal ! Il a deux
yeux de démon. Les vois- tu luire?
Hippolyte indiquait un papillon plus grand que les autres,
d'aspect étrange, couvert d'un épais duvet fauve, avec des yeux
saillans qui, sous la lumière, étincelaient comme deux escarboucles.
— Il vient sur toi ! il vient sur toi ! Prends garde !
Elle riait à gorge déployée, se faisant un jeu de l'inquiétude
instinctive que George laissait paraître malgré lui lorsqu'un de
ces insectes menaçait de l'effleurer.
— Il faut que je l'aie ! s'écria-t-elle avec l'élan d'un caprice
enfantin.
Et elle tâcha de faire prisonnier le papillon diabolique qui
voletait autour de la lampe sans se poser. Ses tentatives, brusques
et violentes, restèrent inutiles. Elle renversa un verre, fit crouler
sur la table une pyramide de fruits, faillit briser l'abat-jour.
(i) Nous croyons devoir ici supprimer — du consentement de M. d'Annunzio — le
long et curieux épisode du pèlerinage à Casalbordino. Ce n'est pas qu'il ne contienne
d'admirables descriptions; mais il y en a beaucoup; elles sont éclairées d'une lumière
on peu crue; et nous avons craint que le réalisme de quelques détails, en passant
de l'italien en français, n'effarouchât le lecteur. Nous avons craint aussi, et surtout,
que la longueur de l'épisode ne détournât l'attention de cette analyse aiguë du dé-
goût, ou de l'horreur même, d'aimer pour aimer, qui fait peut-être la grande beauté
du Triomphe de la Mort. (F. B.)
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272 REVUE DES DEUX MONDES.
— Quelle furie ! dit George en l'excitant. Mais tu ne réussiras
pas.
— Je réussirai, répliqua l'opiniâtre en le regardant au fond
des yeux. Veux-tu faire un pari ?
— Que parions-nous?
— Ce que tu voudras.
— Eh bien ! une discrétion.
— C'est cela, une discrétion.
Dans la chaude lumière, elle avait sur le visage son plus riche
et son plus doux coloris, ce coloris idéal « composé d'ambre pâle
et d'or mat et peut-être aussi de quelques roses fanées, » où
George avait cru retrouver à Venise tout le mystère et toute la
beauté de l'antique âme vénitienne émigrée au doux royaume
de Chypre. Elle portait dans les cheveux un œillet ardent comme
un désir. Et ses yeux, ombrés par les cils, resplendissaient comme
les lacs entre les saules dans le crépuscule.
En la regardant avec une curiosité attentive, George pensait:
« Combien elle revêt à mes yeux d'apparences diverses ! Sa forme
est dessinée par mon désir; ses ombres sont produites par ma
pensée. Telle qu'elle m'apparaît à chaque instant, elle n'est que
l'effet de ma continuelle création intérieure. Elle n'existe qu'en
moi. Ses apparences sont changeantes comme les rêves d'un
malade. Gravis dura suavis! Quand? » Il ne gardait qu'un sou-
venir très confus de l'époque où il l'avait décorée de ce titre
d'idéale noblesse en la baisant au front. Maintenant, cette exal-
tation était devenue pour lui presque inconcevable. Il se rappe-
lait vaguement des paroles prononcées par elle et qui semblaient
révéler un esprit profond: « Ce qui alors parlait en elle, n'était-
ce point mon esprit à moi? Ce fut une de mes ambitions, d'of-
frir à mon âme triste ces lèvres sinueuses pour qu'elle exhalât
sa douleur par un instrument d'insigne beauté. »
Il regarda ces lèvres. Elles se contractaient légèrement, non
sans grâce, participant à l'intensité d'attention avec laquelle
Hippolyte tâchait de saisir le moment opportun pour surprendre
le papillon de nuit.
Elle le guettait avec une ruse circonspecte; elle voulait, d'un
geste unique et foudroyant, emprisonner dans le creux de sa
main la proie ailée qui tourbillonnait sans repos autour de la
lumière. Et elle fronçait les sourcils, elle avait lair de se bander
comme un arc, prête à la détente. La détente se fit deux ou trois
fois, mais sans succès. Le papillon était insaisissable.
— Avoue que tu as perdu, dit George. Je n'abuserai pas.
— Non !
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TRIOMPHE DE LA MORT. 273
— Avoue que tu as perdu.
— Non ! Malheur à lui et à toi si je rattrape.
Et elle reprit sa chasse avec une patience frémissante.
— Oh ! il est parti, cria George, qui avait perdu de vue l'agile
«adorateur de la flamme. Il s'est envolé !
Hippolyte se leva avec un dépit réel: lfe pari la passionnait
pour tout de bon. Et elle promena aux alentours un regard per-
dant pour découvrir le fugitif.
— Le voici ! cria-t-elie, triomphante. Là, sur le mur. Vois-
tu?
Et elle fit signe qu'elle regrettait d'avoir crié.
— Ne bouge pas, ajouta-t-elle à voix basse, en se tournant
vers son ami.
Le papillon s'était posé sur la muraille lumineuse, et il y
restait immobile, pareil à une petite tache brune. Avec des pré-
<»utions infinies, Hippolyte s'en approcha; et son beau corps
élancé et flexible se dessinait en ombre sur la muraille blanche.
Rapide, sa main se leva, s'abattit, saisit.
— Je l'ai ! je le tiens !
Et elle frémissait d'une allégresse enfantine.
— Quelle pénitence te donnerai-je? Je te le mettrai dans le
cou. Toi aussi, tu es en mon pouvoir.
Et elle faisait mine d'exécuter sa menace, comme le jour de
la course sur le coteau.
George riait, conquis par la spontanéité de cette allégresse qui
réveillait en lui tout ce qui lui restait de juvénile. Il dit:
— Allons, maintenant assieds-toi et mange tes fruits en paix.
— Attends, attends !
— Que veux-tu faire ?
— Attends.
Elle ôta l'épingle qui fixait l'œillet dans ses cheveux et se la
mit entre les lèvres. Puis, doucement, elle ouvrit le poing, prit le
papillon par les ailes, s'apprêta à le transpercer.
— Que tu es cruelle ! dit George. Que tu es cruelle !
Elle sourit, attentive à son œuvre, tandis que la petite victime
battait des ailes, déjà déflorée.
— Que tu es cruelle ! répéta George d'une voix plus basse
mais plus grave, en observant sur la physionomie d'Hippolyte
une expression ambiguë, mêlée de complaisance et de répu-
gnance, qui semblait signifier qu'elle trouvait un plaisir spécial
à stimuler et à irriter artificiellement sa propre sensibilité.
Il était convaincu que déjà, en plusieurs circonstances, elle
avait montré un goût morbide pour ce genre d'excitation. Nul
Tom eux. — 1895. 18
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274 REVUE DE8 DEUX MONDES.
sentiment pur de pitié ne lui avait empli le cœur en présence de
l'enfant à l'agonie. Et, dans sa mémoire, il la revoyait aussi ac-
célérant le pas vers le groupe de curieux penchés sur le parape t
du Pincio pour distinguer les traces laissées sur le pavé par le
suicidé.
« La cruauté est latente au fond de son amour, pensa-t-il. En
elle, il y a quelque chose de destructif, qui se manifeste d'autant
plus clairement que l'ardeur de ses caresses est plus forte... » Et
il revoyait l'image effrayante et presque gorgonéenne de cette
femme, telle qu'elle était souvent apparue à ses yeux mi-clos.
— Regarde ! dit-elle en lui montrant le papillon transpercé
qui agitait encore les ailes. Regarde comme ses yeux brillent !
Et elle le présentait de diverses façons à la lumière, comme
quand on veut aviver l'irisation dune gemme. Elle ajouta :
— Le beau joyau !
Et, d'un geste souple, elle le piqua dans ses cheveux. Puis,
regardant George au fond des prunelles :
— Toi, tu ne fais que penser, penser, penser! Mais à quoi
penses-tu? Du moins tu parlais, jadis; peut-être môme plus qu'il
n'aurait fallu. Maintenant, tu es devenu taciturne, avec un air de
mystère et de conspiration... As-tu quelque chose contre moi?
Parle, quand même cela devrait me faire mal.
L'accent de sa voix, soudainement changé, exprimait l'impa-
tience et le reproche. Elle s'apercevait une fois de plus que son
amant n'avait été qu'un spectateur réfléchi et solitaire, un témoin
vigilant et peut-être hostile.
— Mais parle donc I J'aime mieux les paroles méchantes d'au-
trefois que ce mystérieux silence. Qu'as-tu? te déplait-il d'être
ici? es-tu malheureux? ma présence continue te fatigue-t-elle?
ai-je trompé ton attente?
Assailli de front et à l'improviste, George s'irrita, mais contint
son irritation ; bien plus, il essaya de sourire.
— Pourquoi ces questions étranges ? dit-il avec calme. Cela
t'ennuie, que je pense? Comme toujours, je pense à toi et aux
choses qui te concernent. j
Et, vivement, avec un doux sourire, par crainte qu'elle ne
soupçonnât une nuance d'ironie dans ses paroles, il ajouta :
— Tu rends mon esprit fécond. Quand je suis en ta présence,
ma vie interne est si pleine que le son de ma propre voix me
déplait.
Elle fut contente de cette phrase affectée qui semblait l'élever
à une fonction spirituelle, la proclamer créatrice d'une vie supé-
rieure. L'expression de son visage devint grave, tandis que, dans
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TRIOMPHE DB LA MORT. 275
sa chevelure, le papillon nocturne agitait sans répit ses petites
ailes diaprées.
VI
Sous la tente plantée dans la grève, après le bain, demi-nu
il regardait Hippolyte, qui s'attardait au soleil sur le bord de
Peau, enveloppée de son peignoir blanc. En regardant, il avait
dans les yeux des scintillations presque douloureuses, et la
grande lumière de midi lui causait une sensation nouvelle de
malaise physique mêlée à une sorte de vague épouvante. C'était
l'heure terrible, l'heure panique, l'heure suprême de la lumière
et du silence, planant sur le vide de la vie. Il comprenait la su-
perstition païenne, l'horreur sacrée des midis caniculaires sur
la plage habitée par un dieu cruel et occulte. Au fond de son
vague effroi se mouvait quelque chose de pareil à l'anxiété de
l'homme qui attend une apparition subite et formidable. Il se
paraissait à lui-même puérilement faible et peureux, diminué de
courage et de forces comme après une épreuve défavorable. En
plongeant son corps dans la mer, en offrant son front au plein
soleil, en parcourant à la nage une courte distance, en s'essayant
à son exercice préféré, en mesurant sa respiration sur le souffle
de l'espace sans bornes, il avait senti à d'indubitables indices
l'appauvrissement de sa vigueur, le déclin de sa jeunesse, l'œuvre
I destructive de l'Ennemie; il avait senti une fois encore le cercle
fée fer se resserrer autour de son activité vitale et en réduire une
lioae de plus à l'inertie et à l'impuissance. La sensation de cette
leur musculaire devenait pour lui d'autant plus profonde
regardait plus attentivement la personne de cette femme
i dans la splendeur du jour.
Pour sécher ses cheveux, elle les avait dénoués ; et les boucles,
lues massives par l'eau, lui tombaient sur les épaules, si
hres qu'elles semblaient presque de violette. Son corps svelte
t droit , enveloppé comme dans les plis d'un péplum, se dessi-
tpar moitié sur le champ glauque de la mer et par moitié sur
t transparence lumineuse du ciel. A peine entrevoyait-on hors
" i chevelure le profil de la face penchée et attentive. Elle était
absorbée dans le plaisir alternatif de mettre ses pieds nus
le sable torride et de les y tenir aussi longtemps qu'elle en
supporter l'ardeur, puis de les plonger tout brûlans dans
caressante qui léchait la grève. Et cette double sensation
ïàÂaàt lui donner une jouissance infinie, où elle s'oubliait. Elle
trempait, se fortifiait par le contact avec les choses libres et
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276 REVUE DES DEUX MONDES.
saines, par l'absorption complaisante de l'eau salée et du rayon.
Comment se pouvait-il qu'elle fût en môme temps si malade et si
valide? Comment se pouvait-il qu'elle conciliât en son être tant
de contradictions, qu'elle prît tant d'aspects divers en un seul jour,
en une seule heure? La femme taciturne et triste qui couvait le
mal sacré, la maladie astrale; l'amante avide dont les ardeurs
étaient presque effrayantes, cette même créature, debout sur le
rivage de la mer, avait des sens capables de recueillir et de savou-
rer toutes les naturelles délices répandues dans les choses envi-
ronnantes, d apparaître semblable aux simulacres de la Beauté an-
tique inclinées sur le cristal harmonieux d'un Hellespont.
Elle avait évidemment une résistance supérieure. George la
considérait avec un dépit qui, se condensant peu à peu, finissait
par prendre la gravité d'une rancune. Le sentiment de sa propre
faiblesse se troublait de haine, à mesure que sa perspicacité de-
venait plus lucide et presque vindicative.
Ils n'étaient pas beaux, ces pieds nus que tour à tour elle ré-
chauffait sur la grève et rafraîchissait dans l'eau ; ils avaient
même les doigts déformés, plébéiens, sans aucune finesse; ils
portaient l'empreinte évidente d'une origine inférieure. Et il les
regardait attentivement; il ne regardait qu'eux, avec une
extraordinaire clairvoyance de perception, comme si les détails
de leur forme eussent dû lui révéler un secret. Et il pensait :
« Que de choses impures fermentent dans ce sang-là ! Tous les
instincts héréditaires de sa race subsistent en elle, indestruc-
tibles, prêts à se développer et à s'insurger contre une contrainte
quelconque. Je ne réussirai jamais à la rendre pure. Je ne pourrai
que superposer à sa personne réelle les images changeantes de
mes rêves... » Mais, tandis que son intelligence réduisait cette
femme à n'être qu'un simple motif pour son imagination et ôtait
toute valeur à la forme tangible, l'acuité même de la perception
actuelle lui faisait sentir que ce qui l'attachait le plus, c'était pré-
cisément la qualité réelle de cette chair, et non pas seulement ce
qu'il y avait de plus beau, mais surtout ce qu'il y avait de moins
béate. La découverte d'une laideur ne relâchait pas le lien, ne di-
minuait pas la fascination. Les traits les plus vulgaires exerçaient
sur lui une attraction irritante.il connaissait bien ce phénomène
qui s'était souvent répété. Souvent ses yeux, avec une clairvoyance
parfaite, avaient vu s'accentuer les défauts sur la personne d'Hip-
polyte ; et ils en avaient subi longuement l'attraction, ils avaient
été contraints de les fixer, de les examiner, de les exagérer. Et
dans ses sens, dans son esprit, il avait éprouvé un trouble indé-
finissable, suivi presque toujours d'une soudaine ardeur de
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TRIOMPHE DE LA MORT. 277
désir. C'était bien là l'indice le plus décisif de la grande obsession
qu'une créature humaine exerce sur une autre créature humaine.
Il réfléchit à la fuite des ans, à la chaîne rivée pour toujours
par l'habitude, à l'infinie tristesse de l'amour devenu un vice las.
Il se vit lui-môme, dans l'avenir, lié à cette femme comme l'es-
clave à son carcan, privé de volonté et de pensée, abruti et vide;
il vit son aimée défleurir, vieillir, s'abandonner sans résistance à
l'œuvre lente du temps, laisser choir de ses mains inertes le voile
lacéré des illusions, mais conserver toutefois son pouvoir fatal; il
vit la maison déserte, désolée, silencieuse, dans l'attente de la
visiteuse suprême, la Mort ! . . .
Il se rappela les cris des petits bâtards, entendus dans la mai-
son paternelle en cette après-midi lointaine. Il pensa : « Elle est
stérile : ses entrailles sont frappées de malédiction. Elle trompe et
déjoue sans cesse en moi l'instinct le plus profond de la vie. »
L'inutilité de son amour lui apparut comme une transgression
monstrueuse de la loi suprême. — Mais, puisque son amour
n'était qu'une luxure inquiète, pourquoi donc avait-il ce carac-
tère d'inéluctable fatalité? L'instinct de perpétuer la race n'était-
il pas le motif unique et vrai de tout amour sexuel? Cet instinct
aveugle et éternel n'était-il pas la source du désir, et le désir ne
devait-il pas avoir pour but, occulte ou manifeste, la génération
prescrite par la Nature? D'où venait donc qu'un lien si fort l'at-
tachât à la femme stérile? — Ce qui manquait à son amour
c'était la raison première : l'affirmation et le développement de
la vie par delà les limites de l'existence individuelle. Ce qui man-
quait à la femme aimée, c'était le plus haut mystère du sexe : « la
souffrance de celle qui enfante. » Et ce qui causait la misère de
l'un et de l'autre c'était justement cette persistante monstruosité.
— Tu ne viens pas prendre le soleil? demanda tout à coup
Hippolyte en se tournant vers lui. Vois-tu comme j'y résiste, moi?
Je veux devenir réellement ce que tu dis : pareille à C olive. Je te
plairai ainsi?
Elle se rapprocha de la tente , relevant des deux mains les
bords de sa longue tunique, mettant dans ses gestes une grâce
presque mignarde, comme envahie soudain d'une langueur.
— Je te plairais?
Dans sa voix, comme sur sa figure, comme sur son sourire, il
r avait une ombre, une ombre infiniment mystérieuse et fascina-
rice. Il semblait qu'elle devinât en son amant l'hostilité secrète
t qu'elle se préparât à en triompher.
— Que regardes-tu? demanda-t-elle avec un brusque sursaut.
on, non, ne les regarde pas! Us sont laids.
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278 REVDB DE8 DEUX MONDES.
Et elle retira ses pieds, les cacha entre les plis d u peignoir.
— Non, non, je te le défends.
Elle eut un moment de dépit et de honte; elle fronça les
sourcils, comme si elle eût surpris dans le regard de George
une étincelle de la vérité cruelle.
— Méchant! dit-elle encore, sur un ton ambigu de plaisanterie
et de rancune.
Il répondit, un peu énervé :
— Tu sais bien que, pour moi, tu es belle tout entière.
Et il fit le geste de l'attirer en lui offrant un baiser.
— Non. Attends. Ne regarde pas.
Et elle s'éloigna, se glissa vers un angle de la tente. Vive-
ment, avec des gestes furtifs, elle mit ses longs bas de soie noire;
puis elle se retourna, impudique, avec sur les lèvres un indéfinis-
sable sourire. Il y avait dans son geste quelque chose de volon-
tairement lascif, et il y avait dans son sourire une pointe de subtile
ironie. Et cette muette et terrible éloquence prenait pour le jeune
homme cette signification précise: «Je suis toujours l'invaincue.
Tu as connu près de moi toutes les jouissances dont est assoiffé
ton désir sans fin, et je me revêtirai de mensonges qui provoque-
ront sans fin ton désir. Que m'importe ta perspicacité ? Le voile
que tu déchires, j'ai le pouvoir de le réparer en un instant; le
bandeau que tu as arraché, j'ai le pouvoir de te le rattacher en
un instant. Je suis plus forte que ta pensée. Je connais le secret
de mes transfigurations dans ton âme. Je sais les gestes et les
paroles qui ont la vertu de me transfigurer en toi. » Et en effet,
une fois de plus la réalité se convertissait en une fiction confuse
pleine d'images hallucinantes. La réverbération de la mer emplis-
sait la tente d'un frissonnement d'or, mêlait mille paillettes d'or
aux fils du tissu. Par l'ouverture, on apercevait l'immensité de la
mer calme, la vaste immobilité des eaux sous un flamboiement
presque lugubre. Et peu à peu ces apparences mêmes s'évanoui-
rent. Dans le silence il n'entendit plus que le rythme de son
propre sang; dans l'ombre il ne vit plus que les deux grands yeux
fixés sur lui avec une sorte de fureur. Elle l'enveloppait tout
entier d'un multiple contact, comme si elle eût participé de U
nature d'un nuage... Et dans l'égarement final de sa conscience
il crut toucher le fond d'un abîme et frapper la roche de sa nuque.
Il entendit ensuite, comme dans le lointain, parmi le froufrou
des jupes, la voix d'Hippolyte qui disait :
— Tu veux rester encore un peu ? Tu dors ?
Il ouvrit les yeux; il murmura, tout étourdi :
— Non, non, je ne dors pas.
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TRIOMPHE DE LÀ MORT. k 279
IL tenta de sourire. Il entrevit la blancheur des dents d'Hippo-
lyte, qui lui souriait.
— Veux-tu que je t'aide à te vêtir?
— Non. Je m'habille à l'instant. Va, va; je te rejoins, mur-
mura-t-il d'un air ensommeillé.
— Alors je remonte. J'ai trop faim. Habille-toi vite et viens.
— Oui, tout de suite.
Il entendit le grincement du sable sous les pas qui s'éloi-
gnaient. Le grand silence reprit possession de la plage. Par inter-
valles arrivait du rivage et des roches voisines un clapotement
léger, un bruit faible pareil à celui que font les animaux qui
boivent à l'abreuvoir.
Quelques minutes passèrent, pendant lesquelles il lutta contre
un accablement qui menaçait de tourner en léthargie. Enfin il se
mit sur son séant, avec effort; il secoua la tête pour dissiper le
brouillard de sa pensée ; il regarda autour de lui avec égarement.
« Oh! si, en me recouchant, je pouvais ne plus me relever! Mou-
rir! ne jamais la revoir! » Il se sentait atterré par la certitude que,
dans quelques in s tan s, il devrait revoir cette femme, il devrait se
tenir près d'elle, il devrait recevoir encore ses baisers, il devrait
entendre encore ses paroles.
Avant de commencer à se vêtir, il hésita. Plusieurs idées
folles lui traversèrent le cerveau. Puis, il s'habilla machinale-
ment. Il sortit de la tente, et l'éblouissement lui fit fermer les
yeux. A travers le tissu des paupières, il vit une grande clarté
rouge. Il eut un léger vertige.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, le spectacle des choses extérieures
lui causa une sensation inexprimable. C'était comme s'il eût revu
ces choses après un temps indéfini, dans une existence différente.
La grève, fouettée par le soleil, avait une blancheur de chaux.
Sur l'immense et lugubre miroir de la mer, le ciel incandescent
paraissait s'affaisser de seconde en seconde, alourdi par un de
ces mornes silences qui accompagnent l'attente d'une catastrophe
inconnue. Les promontoires sablonneux, avec leurs grandes anses
désertes, élevaient au-dessus des récifs noirâtres, pareilles à
des tours, leurs crêtes où les oliviers se dressaient contre le
soleil torride dans des attitudes de colère et de folie. Allongé sur
les roches et semblable à un monstre aux aguets, le Trabocco
avec ses nombreux engins avait un aspect formidable. Dans l'en-
chevêtrement des poutres et des cordages, on distinguait les pê-
cheurs penchés sur les eaux, fixes, immobiles comme des bronzes;
et sur leurs vies tragiques pesait le sortilège mortel.
Tout à coup, dans l'embrasement et dans le silence, une voix
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280 REVUE DE8 DEUX MONDES.
frappa les oreilles du jeune homme : celle de la femme qui l'ap-
pelait du haut de l'Ermitage.
Il eut une secousse ; il se retourna avec une palpitation suf-
focante. La voix répéta son appel, limpide et forte, comme dans
l'intention d'affirmer son pouvoir.
— Viens !
Tandis qu'il gravissait la pente, la bouche fumeuse d'un des
tunnels jeta dans l'air un grondement dont la répercussion
envahit tout le golfe. Il s'arrêta près de la voie, pris à nouveau
d'un léger vertige ; et l'éclair d'une idée folle traversa son cerveau
vidé : « Se coucher en travers des rails... La fin de tout en une
seconde...! »
Assourdissant, rapide et sinistre, le train qui passait lui lança
au visage le vent de sa course; puis, sifflant et grondant, il
disparut dans la bouche du tunnel opposé, qui fuma noirâtre
dans le soleil.
VII
Depuis l'aube jusqu'au crépuscule, les chants des moissonneurs
et des glaneuses alternaient sur les flancs de la colline féconde.
Les chœurs masculins, avec une véhémence bachique, célé-
braient la joie des festins plantureux et la bonté du vieux vin.
Pour les hommes de la faux, le temps de la moisson était un
temps d'abondance. D'heure en heure, depuis l'aube jusqu'au
crépuscule, selon l'antique coutume, ils interrompaient leur
besogne pour manger et boire sur le chaume, parmi les gerbes
nouvelles, en l'honneur du maître généreux. Et chacun retirait
de son écuelle la part de nourriture suffisante pour rassasier une
glaneuse. Tel, à l'heure du repas, Booz avait dit à Ruth la Moa-
bite : — « Approche et mange du pain, et trempe ton morceau
dans le vinaigre ; » — et Ruth était venue s'asseoir près des mois-
sonneurs et s'était rassasiée.
Mais les chœurs féminins se prolongeaient en cadences pres-
que religieuses avec une douceur lente et solennelle, révélaient la
sainteté originelle du travail alimentaire, la noblesse primor-
diale de cette tâche où la sueur des hommes sanctifiait sur la
terre des ancêtres la nativité du pain.
George les entendait et les suivait, l'âme aux écoutes; et, peu
à peu, une influence bienfaisante et inespérée se répandait sur
lui. Son âme semblait se dilater peu à peu en une aspiration tou-
jours plus large et plus sereine, à mesure que devenait plus pure
l'onde du chant propagé dans les midis torrides encore, mais
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TRIOMPHE DE LÀ MORT. 281
3ù l'espérance de la nuit pacificatrice commençait à répandre une
sorte de calme extatique. C'était un renouveau d'aspiration vers
les sources de la vie, vers les Origines. C'était peut-être le dernier
tressaillement de sa jeunesse atteinte dans l'essence de son énergie
substantielle, le suprême halètement vers la reconquête d'un
bien perdu désormais pour toujours.
Le temps de la moisson tirait à sa fin. En passant le long des
champs moissonnés, il entrevoyait de beaux usages qui semblaient
des rites d'une liturgie géorgique. Un jour, il s'arrêta près d'un
champ déjà dépouillé, où les moissonneurs venaient de construire
la dernière meule, et il fut témoin de la cérémonie.
Sur les choses fatiguées par l'ardeur diurne planait l'heure
limpide et douce qui allait recueillir dans sa sphère de cristal
les cendres impalpables du jour consumé. Le champ se des-
sinait en parallélogramme sur un plateau ceint d'oliviers gigan-
tesques qui laissaient paraître entre leurs rameaux la bande bleue
de l'Adriatique, mystérieuse comme le vélum entrevu dans le
temple derrière les palmes d'argent. Les hautes meules se dres-
saient à intervalles égaux, en forme de cônes, massives et opu-
lentes d'une richesse entassée par les bras des hommes, célébrée
par le chant des femmes. Au centre du champ, la troupe des
moissonneurs faisait cercle autour de son chef, après le travail
accompli. C'étaient des hommes trapus, brûlés, vêtus de lin. Aux
bras, aux jambes, aux pieds nus, ils portaient les déformations
que la longue et lente endurance des labeurs imprime sur les
membres qui travaillent. Dans le poing de chaque homme luisait
la faux, courbe et mince comme la lune en son premier quartier.
De temps à autre, avec un geste simple de la main libre, ils
essuyaient la sueur de leur front et en aspergeaient le sol où
brillait la paille sous les rayons obliques du couchant.
A son tour, le chef fit ce même geste ; puis, levant la main
comme pour bénir, il s'écria, dans son idiome sonore, riche de
rythmes et d'assonances :
— Quittons le champ, au nom du Père, et du Fils, et du
Saint-Esprit !
En chœur, les hommes de la faux répondirent avec un grand cri :
— Amen !
Le chef reprit :
— Béni soit notre maître, et bénie notre maîtresse !
Les hommes répondirent :
— Amen !
Et le chef, d'une voix qui par degrés se renforçait et s'en-
animait :
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282 REVUE DES DEUX MONDES.
— Béni soit celui qui nous a porté le bon manger !
— Amen !
— Béni soit celui qui a dit : « Ne mets pas d'eau dans le vin
du moissonneur ! »
— Amen !
— Béni soit le patron qui a dit à la patronne : « Donne sans
mesurer, et mets la sapa dans le vin du moissonneur. »
— Amen !
Les bénédictions s'étendaient de proche en proche : à celui qui
avait tué la brebis, à celui qui avait lavé les herbes et les lé-
gumes, à celui qui avait fourbi le vase de cuivre, à celui qui avait
assaisonné les viandes d'épices. Et le bénisseur, dans le feu de
l'enthousiasme, dans le transport soudain d'une sorte de fureur
poétique, trouvait les assonances et s'exprimait soudain en dis-
tiques. La troupe lui répondait par d'immenses clameurs que
répercutaient tous les golfes, tandis que sur le fer des faux s'al-
lumaient les éclairs crépusculaires et que la gerbe dressée au
sommet des meules ressemblait à une flamme.
— Bénies soient les femmes qui chantent la belle chanson en
apportant les cruches de vieux vin !
— Amen !
Ce fut un tonnerre de joie. Puis tous se turent et regardèrent
le chœur des femmes qui s'approchaient, porteuses des dernières
largesses sur le champ fauché.
Les femmes, en double file, soutenant sur leurs bras les
grandes cruches peintes, chantaient. Et, en les voyant s'avancer
entre les troncs d'oliviers comme entre une colonnade sur le
fond maritime, le spectateur étranger croyait voir une de ces
théories votives qui se développent harmonieusement en bas-
relief sur les frises des temples ou autour des sarcophages.
Lorsqu'il revint à la maison, cette image de beauté raccom-
pagna le long du sentier. Et, en cette compagnie, tandis qu'il
cheminait lentement parmi les prestiges du soir où flottaient en-
core les ondes des chœurs, il se disait : « Le sentiment religieux
du bonheur de vivre ; le culte profond de la Nature, mère éter-
nellement créatrice, éternellement joyeuse de la surabondance
de ses forces; la vénération et l'enthousiasme pour toutes les
énergies fécondantes, génératrices et destructives; l'affirmation
violente et tenace de l'instinct agonistique, de l'instinct de lutte,
de prédominance, de souveraineté, de puissance hégémonique,
n'étaient-ce point les pivots inébranlables qui soutenaient le vieux
monde hellénique durant sa période ascensionnelle? Il était en-
raciné dans la substance de l'Hellène, le primitif sentiment homé-
rique de la vie. L'énergique Hellène, à l'instar de ces guerriers
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TRIOMPHE DE LA MORT. 283
célébrés par l'hexamètre sonore qui saluaient toujours « avec la
tnême allégresse le tonnerre et les rayons du soleil », toujours
aussi « saluait avec la même allégresse » le Bien et le Mal, sans
autre envie que d'épancher son exubérance et d'exercer efficace-
ment son instinct natif de domination. Soit dans l'acte terrible,
soit dans la souffrance, il savait trouver une joie hautaine. Même
dans Terreur, même dans la douleur, même dans le supplice, il
ne voulait jamais reconnaître que le triomphe de la vie. Pâtir
était pour lui un aiguillon et lui faisait l'effet de ces drogues qui
stimulent, accélèrent, exaltent les fonctions organiques d'où ré-
sulte la puissance de l'être. Ce qui surgissait des profondeurs de
son sentiment tragique, ce n'était ni l'aspiration à s'affranchir de
la terreur et de la pitié, ni l'aspiration à une purification finale :
c'était sans aucun doute, comme Frédéric Nietzsche l'a compris,
l'aspiration à être lui-même l'éternelle joie du Devenir, au-dessus
de toute terreur et de toute pitié ; à être lui-même toutes les joies,
sans excepter les joies terribles, sans excepter celle de la destruc-
tion. Le seul philosophe digne de lui fut Heraclite d'Éphèse, qui,
semblable à la Sibylle, « parlant avec une bouche inspirée, sans
sourire, sans parure et sans parfum, traverse les siècles avec la
puissance d'un dieu. » L'idée de l'évolution, de l'écoulement
perpétuel de toutes choses, de l'infinie mutabilité cosmique, cette
idée fondamentale de la philosophie moderne, resplendit dans son
aphorisme imagé : « On ne navigue pas deux fois sur le même
fleuve. Rien, y compris le passager, ne reste identique. Sur le
même fleuve, nous nous embarquons et nous ne nous embar-
quons pas, puisque nous sommes et ne sommes pas. » Ce disciple
de lui-même, considérant l'Univers, le connut sous l'aspect, non
pas d'une entité stable, mais d'un continuel processus de forma-
tion et de transformation où rien n'était durable sinon l'énergie
ignée agissant selon un ordre rationnel par une éternelle succes-
sion de cycles. Il connut qu'à chaque instant l'état de l'Univers
n'était que l'expression d'un accord transitoire de forces en con-
flit, et que l'apparence du repos ou de la mort n'était qu'une
activité imperceptible aux sens de l'homme. Devant les yeux de
son intellect, toutes choses passaient de l'état naissant à l'être vi-
sible et retournaient ensuite au non-être par d'innombrables mé-
tamorphoses vitales, avec un flux tantôt lent et tantôt rapide où
il ne discernait pas de principe et ne découvrait pas de fin. Donc
l'Hellène, par sa véhémente volonté de vivre et d'épanouir sa vie
sous le plus grand nombre possible de formes, ne faisait que
s'identifier à la nature des choses. Entre les buts de son existence
individuelle et le processus cosmique, il n'y avait nul conflit. De
même qu'aux Dionysiaques il célébrait la perpétuité de la vie et
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284 REVUE DES DEUX MONDES.
le perpétuel retour des forces transformées, de môme, dans /
Tragédie, dont les origines sont précisément diony siennes et $â
rattachent à ces fêtes, il avait pour unique aspiration d'être lur
même l'éternelle volupté du Devenir... »
A un détour du sentier, George s'arrêta en entendant appro-
cher une voix mélodieuse qu'il lui sembla reconnaître. Et, lors-
qu'il la reconnut, il eut un soudain élan d'allégresse. C'était h
voix de Favette, de la jeune chanteuse aux yeux de faucon : k
voix vibrante qui réveillait toujours en lui le souvenir de h
joyeuse matinée de mai resplendissant sur le labyrinthe des ge
nets fleuris, sur la solitude du jardin d'or où, tout étonné, il aval
cru découvrir le secret de la joie.
Sans soupçonner la présence de l'étranger dissimulé par un<
haie, Favette s'avançait conduisant une vache par la longe. E
elle chantait, la tête haute, la bouche ouverte vers le ciel, tou
le visage en pleine lumière; et, de sa gorge, le chant jaillissait
fluide, limpide, cristallin comme une source. Derrière elle, la
belle bête neigeuse cheminait avec mansuétude, et, à chaque
pas, son fanon ondulait et la masse de ses pis gonflés de lait par
la pâture ballottait entre ses jambes.
Lorsqu'elle aperçut l'étranger, la chanteuse s'interrompit e1
fit mine de s'arrêter. Mais lui, allant à sa rencontre avec un aii
de fête, comme s'il eût retrouvé une amie des temps heureux :
— Où vas-tu donc, Favette? sécria-t-il.
S'entendant appeler par son nom, elle rougit et sourit avec
embarras.
— Je reconduis la vache à l'étable, répondit-elle.
Comme elle avait brusquement ralenti le pas, le mufle de la
bête lui effleura les reins; et son buste hardi se dressait entre les
grandes cornes comme dans le croissant d'une lyre.
— Tu chantes toujours! dit George en l'admirant dans cette
attitude. Toujours!
— Eh ! seigneur, fit-elle avec un sourire, si on nous ôtait le
chant, que nous resterait-il?
— Te rappelles-tu cette matinée où tu as cueilli les fleurs de
genêt?
— Les fleurs de genêt pour ton épouse ?
— Oui; tu te rappelles?
— Je me rappelle.
— Rechante-moi cette chanson !
— Seule, je ne puis pas la chanter.
— Alors, chantes-en une autre.
— Comme cela, tout de suite, en ta présence? J'ai honte, h
chanterai en chemin. Adieu, seigneur. gitizedbyGoo<
TRIOMPHE DE LA MORT. 285
— Adieu, Favette.
Et elle poursuivit sa route, traînant la bête paisible. Après
quelques pas, elle entonna la chanson de toute la force de sa voix,
qui envahit aux alentours la campagne lumineuse.
Le soleil venait de se coucher, et une lumière extraordinaire-
ment vive se répandait sur les côtes et sur la mer ; une onde im-
mense d'or impalpable montait du ciel occidental au zénith et
redescendait vers le bord opposé, dont elle pénétrait avec une
extrême lenteur la transparence glauque. Par degrés, l'Adria-
tique devenait plus claire et plus douce, se rapprochant du co-
loris qu'ont les premières feuilles des saules sur les pousses
nouvelles. Seules les voiles rouges, aussi superbes que si elles
eussent été de pourpre, rompaient la clarté diffuse.
« C'est une Fête, pensait George, ébloui par la splendeur du
couchant, sentant palpiter autour de lui la joie de vivre. Où res-
pire-t-elle, la créature humaine pour qui toute la journée, depuis
l'aube jusqu'au crépuscule, est une Fête consacrée par quelque
conquête nouvelle? Oùvit-il, le dominateur, — l'homme couronné
de la couronne du rire, de cette couronne de roses riantes dont
parle Zarathustra : — « le dominateur fort et tyrannique, affran-
chi du joug de toute fausse moralité, assuré dans le sentiment
de sa puissance, convaincu que l'essence de la personne surpasse
en valeur tous les attributs accessoires, résolu à s'élever au-
dessus du Bien et au-dessus du Mal par la pure énergie de son
vouloir, capable aussi de contraindre la vie à lui tenir ses pro-
messes? »
Sur la colline, les chants en l'honneur de la nativité du pain
continuaient et alternaient. Les longues théories féminines appa-
raissaient sur les pentes et disparaissaient. Çà et là, d'invisibles
feux, montaient dans l'air sans brise des colonnes de fumée, très
lentes. Le spectacle se faisait solennel et semblait reculer dans
le mystère d'un siècle lointain, dans la sainteté d'une célébration
de Dionysiaques rurales.
VIII
Depuis la nuit tragique où Candie, en baissant la voix, avait
parlé du sortilège qui pesait sur les hommes du Trabocco, cette
grande ossature blanchâtre allongée sur les récifs avait plus d'une
fois attiré les regards et excité la curiosité des étrangers. Dans le
croissant de la petite baie musicale, cette forme hérissée et insi-
dieuse, perpétuellement aux aguets, paraissait démentir la béni-
L
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236 REVUE DES DEUX MONDES.
gnité de la solitude. Dans les midis brûlans et immobiles, dans
les crépuscules embrumés, elle prenait parfois des aspects formi-
dables. Parfois, quand tout reposait, on entendait grincer le ca-
bestan et craquer toute la charpente. Pendant les nuits sans lune,
on voyait la rougeur des torches reflétée par les eaux.
En un après-midi de pesante oisiveté, George proposa à
Hippolyte :
— Veux-tu venir au Trabocco ?
Elle répondit :
— Allons, si tu veux. Mais comment ferai-je pour passer le
pont? Une fois déjà j'ai essayé...
— Je te conduirai par la main.
— Le passage est trop étroit.
— Nous essayerons.
Ils y allèrent. Ils descendirent par le sentier. Au coude, ils
trouvèrent une sorte d'escalier taillé dans le granit, peu prati-
cable, et dont les marches irrégulières se prolongeaient jusque
sur les récifs à l'extrémité du pont branlant.
— Tu vois! comment ferai-je? dit Hippolyte avec regret. Rien
qu'à regarder, la tête me tourne.
La première partie du pont se composait d'une planche unique,
très étroite, soutenue par des étançons fixés sur la roche ; l'autre
partie, plus large, était formée de voliges transversales, blanches
d'une blancheur presque argentée, vermoulues, cassantes, mal
jointes, si peu épaisses qu'elles semblaient devoir se rompre sous
la moindre pression du pied.
— Tu ne veux pas essayer? — demanda George avec une sensa-
tion intérieure d'étrange soulagement en constatant qu'Hippolyte
ne réussirait jamais à opérer le périlleux passage. — Regarde;
voici qu'on vient pour nous tendre la main.
Un enfant demi-nu accourait de la plate-forme, agile comme
un chat, brun comme un bronze riche d'or. Sous son pied infail-
lible les voliges craquaient, les solives pliaient. Parvenu à l'ex-
trémité du pont, près des étrangers, il les encouragea avec des
gestes énergiques à se confier en lui, les regardant de ses yeux
perçans d'oiseau de proie.
— Tu ne veux pas essayer? reprit George avec un sourire.
Irrésolue, elle avança un pied sur la planche branlante, re-
garda les rochers et l'eau, puis se retira sans réussir à vaincre son
trouble.
— Je crains le vertige, dit-elle. Je suis sûre que je tombe*
rais
Elle ajouta avec un regret manifeste :
— Va, va seul. Tu n'as pas peur?
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TRIOMPHE DE LA MORT. 287
— Non. Mats toi, que feras-tu?
— Je m'assoierai à l'ombre et je t'attendrai.
Elle ajouta encore, avec hésitation, comme pour tenter de le
retenir :
— Mais pourquoi y vas-tu?
— J'y vais. Je suis curieux de voir.
Elle semblait chagrine de ne pas pouvoir le suivre, fâchée de
le laisser aller en un lieu où elle-même n'arriverait pas; et ce
qui semblait la chagriner et la fâcher, c'était, non pas seulement
de renoncer à une curiosité et à un plaisir, mais encore quel-
que autre cause mal distincte. En effet, ce qui la faisait souffrir
aussi, c'était l'obstacle temporaire qui allait s'interposer entre son
amant et elle, cet obstacle qu'elle était incapable de surmonter.
Tant lui était devenu essentiel le besoin de tenir son amant at-
taché sans cesse par un lien sensuel, d'être avec lui en contact
ininterrompu, de le dominer, de le posséder.
Elle dit sur un ton de dépit à peine perceptible:
— Va, va donc!
George venait d'observer au fond de lui-même un sentiment
contraire au sentiment instinctif d'Hippolyte : c'était une sorte
de soulagement à constater qu'il y avait un lieu où Hippolyte
ne le suivrait pas, un refuge complètement inaccessible à l'En-
nemie, une retraite défendue par les roches et par la mer où il
pourrait trouver enfin quelques heures de véritable repos. Et ces
impressions, quoique mal distinctes et même un peu puériles,
mais très certainement opposées, démontraient l'état réel des
deux amans vis-à-vis l'un de l'autre : l'un, victime consciente
destinée à périr; l'autre, bourreau inconscient et câlin.
— J'y vais, dit George avec une nuance de provocation dans
le ton et dans l'attitude. Au revoir.
Bien qu'il ne se sentit pas sûr de lui-même, il refusa l'aide
de l'enfant et fut très attentif à prendre une démarche franche et
alerte, à ne pas hésiter, à ne pas vaciller sur la planche bran-
lante. Dès qu'il eut mis le pied sur la partie plus large, il accé-
léra le pas, toujours préoccupé des regards d'Hippolyte, donnant
instinctivement à son effort la chaleur d'une réaction hostile.
Lorsqu'il foula le plancher de la plate-forme, il eut la sensation
illusoire de se trouver sur le pont d'un navire. En un instant, la
fraîcheur de la mer clapoteuse qui se brisait sur les récifs ressuscita
dans sa mémoire certains fragmens de la vie qu'il avait vécue à
bord du Don-Juan, et il éprouva par tout son être un tressaille-
ment subit à l'idée chimérique de lever l'ancre. « A la voile! À la
voile !»
Aussitôt après, ses regards se portèrent sur les objets envi-
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£88 RXVUB DES DKJX MONDES.
ronnans, et il en remarqua les moindres détails avec sa lucidité
ordinaire.
Turchin l'avait salué d'un geste brusque, que n'adoucissait ni
parole ni sourire, comme si nul événement, quelque insolite et
extraordinaire qu'il fût, n'eût eu le pouvoir d'interrompre môme
pour une seconde la préoccupation terrible qui apparaissait sur
son visage terreux, presque sans menton, à peine plus gros que le
poing, avec un long nez en saillie, pointu comme un museau de
brochet, entre deux petits yeux scintillans.
L«a même préoccupation se lisait dans l'aspect de ses deux fils
qui, eux aussi, saluèrent en silence et se remirent h, l'ouvrage,
sans se départir de leur immuable tristesse. C'étaient des garçons
de plus de vingt ans, décharnés, brûlés, agités d'une continuelle
inquiétude musculaire, comme les démoniaques. Tous leurs mou-
vemens avaient un air de contraction convulsive, de sursaut; et,
sous la peau de leurs faces sans menton, on voyait par moment»
les muscles trembler.
— La pêche est bonne? demanda George en montrant le large
filet immergé dont les coins s'apercevaient à fleur d'eau.
— Rien aujourd'hui, seigneur, murmura Turchin avec un ac-
cent de colère contenue.
11 reprit après une pause:
— Qui sait? C'est toi, peut-être, qui nous apportes la bonne
pêche.
— Tirez le filet. Nous verrons.
Ses fils s'apprêtèrent à manœuvrer le cabestan.
Par les interstices du plancher, on apercevait Tonde miroitante
et écumante. Dans un angle de la plate-forme se dressait une
cabane basse au toit de paille, dont le faîte était protégé par une
file de tuiles rouges et orné d'une pièce de chêne sculptée en
forme de tête de bœuf, avec deux grandes cornes rapportées, contre
les maléfices. D'autres amulettes pendaient de la toiture, mêlées
à des disques de bois sur lesquels étaient collés avec de la poix
des morceaux de miroir ronds comme des yeux ; et un faisceau
de fourches à quatre dents, rouillées, gisait devant l'ouverture
basse. A droite et à gauche, deux grands mâts verticaux se dres-
saient, plantés sur la roche, maintenus à la base par des pieux de
toutes grosseurs qui s'entre-croisaient et s'enchevêtraient, reliés
les uns aux autres par d'énormes clous, serrés par des fils de fer
et par des cordages, renforcés de mille façons contre le courroux
de la mer. Deux autres mâts horizontaux coupaient les premiers
en croix et s'allongeaient comme des beauprés par delà les récifs,
sur l'eau profonde et poissonneuse. Aux extrémités fourchues des
quatre mats pendaient des poulies avec des cordes correspondant
TRIOMPHE DE LA MORT. 289"
«ux coins du Blet carré. D autres cordes passaient par d'autres
poulies, au sommet d'espars de moindre grandeur; jusque sur les
roches les plus lointaines, des pieux enfoncés maintenaient des
câbles de renfort; d'innombrables planches, clouées sur les pou-
tres, en consolidaient les points faibles. La lutte longue et obstinée
contre les fureurs et les traîtrises du flot était comme écrite sur
cette énorme carcasse au moyen de ces nœuds, de ces clous, de
ces engins. La machine semblait vivre d'une vie4 propre, avait un
air et une figure de corps animé. Le bois, exposé depuis des ans
et des ans au soleil, à la pluie, à la tempête, montrait toutes ses
fibres, découvrait toutes ses rugosités et toutes ses nodosités, ré-
vélait toutes les parties résistantes de sa structure, se dénudai tr
se consumait, devenait blanc comme un tibia, ou luisant comme
de l'argent, ou grisâtre comme le silex, acquérait un caractère et
une signification spéciale, une empreinte aussi distinctive qu'une»
personne sur qui la vieillesse et la souffrance auraient achevé
leur œuvre cruelle.
Le cabestan grinçait en tournant par l'action des quatre barres,
et toute la machine tremblait et craquait sous l'effort, tandis
que le vaste filet émergeait peu à peu de la profondeur verte avec
un miroitement doré.
— Rien ! grommela le père en voyant monter à fleur d'eau
le fond vide du filet.
Les fils lâchèrent les barres tout d'un coup ; et, avec des grin-
cemens plus forts, le cabestan se mit à tourner en battant l'air
de ses quatres bras brutaux, qui auraient pu couper un homme en
deux. Le filet replongea. Tous se turent. Dans le silence, on n'en-
tendit plus que le clapotis de la mer contre les récifs.
Le poids du maléfice écrasait ces vies misérables. George avait
perdu toute curiosité d'interroger, de découvrir, de savoir; mais il
sentait que cette compagnie taciturne et tragique allait avoir bien-
tôt pour lui l'attrait d'une sorte d'affinité douloureuse. N'était-il
pas, lui aussi, victime d'un maléfice? Et il regarda instinctive-
ment vers la plage, où apparaissait la silhouette de la femme des-
sinée sur un fond de roche.
IX
Il retourna au Trabocco presque tous les jours, à des heures-
différentes. Ce fut le lieu favori de son rêve et de sa méditation.
Les pécheurs s'étaient habitués à ses visites ; ils lui faisaient un
accueil respectueux, lui préparaient à l'ombre de la cabane une-
sorte de grabat fait d'une vieille voile qui sentait le goudron. De
son côté, il ne ménageait pas les largesses.
tomb cxxx. — 1895. 19
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290 REVUE DES DEUX MONDES.
En écoutant la rumeur des eaux, en fixant le sommet d'un
mât immobile dans l'azur, il évoquait ses souvenirs nautiques,
revivait sa vie errante des étés lointains, cette vie de liberté sans
limite qui lui semblait aujourd'hui singulièrement belle et presque
chimérique. Il se rappelait sa dernière traversée sur l'Adria-
tique, quelques mois après l'épiphanie de l'amour, pendant une
période de tristesses et d'enthousiasmes poétiques, sous l'influence
de Percy Shelley, de ce divin Ariel que la mer avait transfiguré
en quelque chose de riche et d'étrange : into something rich and
strange. Et il se rappelait le débarquement à Rimini, l'entrée à
Malamocco, le mouillage devant le quai des Esclavons tout doré
par le soleil de septembre... — Où était en ce moment son vieux
compagnon de voyage, Adolphe Astorgi? Où était le Don- Juan?
— La semaine précédente, il en avait reçu des nouvelles de Can-
die par une lettre qui semblait imprégnée encore de l'odeur de la
mastica et qui lui annonçait l'envoi prochain d'une quantité de
confitures orientales.
Adolphe Astorgi était vraiment une âme fraternelle, le seul
avec qui il avait pu vivre quelque temps dans une communion
complète, sans éprouver la gêne, le malaise et la répugnance que
lui causait presque toujours la familiarité prolongée avec ses
autres amis. Quel malheur qu'il fût si loin maintenant!... Et
parfois il se le représentait comme un libérateur imprévu qui
apparaîtrait avec sa voile dans les eaux de San-Vito pour lui pro-
poser l'évasion.
Dans sa faiblesse incurable, dans cette abolition totale de la
volonté active, il s'attardait parfois à des rêves de cette sorte : il
implorait la venue d'un homme fort et impérieux qui le secoue-
rait avec rudesse et qui , brisant toutes les chaînes d'un coup
brusque et définitif, pour toujours, le ravirait, l'entraînerait an
loin, l'enfermerait dans une région perdue où il ne serait connu
de personne, où il ne connaîtrait personne, et où il pourrait, soit
recommencer sa vie, soit mourir d'une mort moins désespérée.
Mourir, il le devait. Il connaissait sa condamnation et la
savait désormais irrévocable; et il était convaincu que l'acte
final s'accomplirait dans la semaine qui précéderait le cinquième
anniversaire y entre les derniers jours de juillet et les premiers
d'août. Depuis la tentation qui, dans l'horreur du midi torride,
devant les rails luisans, lui avait traversé l'esprit comme un
éclair, il lui semblait même que le moyen était déjà trouvé. Il avait
sans cesse l'oreille tendue au grondement du train, il éprouvait
une inquiétude étrange lorsque approchait l'heure connue du
passage. Comme un des tunnels perçait la pointe du Trabocco, il
pouvait entendre de son grabat le fracas sourd qui faisait trembler
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TRIOMPHE DE LA MORT. 291
toute réminence ; et parfois, s'il était alors distrait par d'autres
pensées, il avait un tressaillement d'effroi, comme s'il eût à Tim-
proviste entendu le grondement de son destin.
N'était-ce pas une même pensée qui régnait en lui et en ces
hommes taciturnes? Ne sentaient-ils pas sur leur tète, les uns et
les autres, jusque dans les ardeurs les plus éclatantes de la cani-
cule, une même ombre ? C'était peut-être cette affinité qui lui
faisait aimer ce lieu et cette compagnie. Sur les eaux musicales,
il se laissait bercer dans les bras du fantôme qu'il avait créé, tan-
dis que la volonté de vivre se retirait de lui peu à peu, comme la
chaleur abandonne un cadavre.
C'étaient les grands calmes de juillet. La mer s'étalait toute
blanche, laiteuse, verdàtre çà et là dans le voisinage de la rive.
Une brume à peine teintée de violet pâlissait les côtes loin-
taines : le cap du More, la Nicchiola , la pointe d'Ortone , la
pointe du Vaste. Les ondulations presque imperceptibles de la
bonace produisaient entre les récifs une harmonie bourdonnante,
mesurée par des pauses égales. Sur l'extrémité de l'un des longs
mâts horizontaux, l'enfant se tenait en vedette; l'oeil au guet,
il scrutait sous lui le miroir de Tonde, et, de temps à autre,
pour contraindre le poisson effrayé à entrer dans le filet, il jetait
une pierre. Ces bruits sourds augmentaient la mélancolie des
choses.
Parfois le visiteur s'assoupissait sous la caresse des rythmes
lents. Ces assoupissemens brefs étaient Tunique compensation
de ses nuits sans sommeil. Et il avait coutume de prétexter ce
besoin de repos pour qu'Hippolyte lui permît de rester sur le
Trabocco aussi longtemps qu'il lui plairait. George l'assurait
qu'il ne pouvait pas dormir ailleurs que sur ces planches, parmi
les émanations des rochers, dans la musique de la mer.
A cette musique, il tendait une oreille de plus en plus atten-
tive et subtile. Désormais, il en connaissait tous les mystères,
il en comprenait toutes les significations. Le faible clapotis du
ressac, pareil au bruit lingual d'un troupeau qui se désaltère ; le
grand fracas subit du flot gaillard qui, arrivant du large, heurte
et écrase la vague réfractée par la rive; la note la plus humble,
la note la plus superbe, et les innombrables gammes intermé-
diaires, et les diverses mesures des intervalles, et les accords les
plus simples, et les accords les plus complexes, [et toutes les
puissances de ce profond orchestre marin dans le golfe sonore,
il connaissait tout, il comprenait tout.
Mystérieuse, la symphonie crépusculaire se développait et
croissait, très lente, très lente, sous un ciel de pures violettes
dont les touffes éthérées laissaient luire les premiers regards ti-
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292 REVUE DES DEUX MONDES.
midesdes constellations encore couvertes d'un voile. Çà et là, les
souffles errans soulevaient et chassaient les ondes, rares d'abord,
puis plus fréquentes, puis moins débiles ; ils soulevaient et pous-
saient les ondes dont les fines crêtes fleurissaient, dérobaient au
crépuscule une lueur, écumaient un instant et retombaient lan-
guides. Tantôt comme un son assourdi de cymbales, tantôt comme
un son de disques d'argent heurtés l'un contre l'autre, tantôt
comme un son de cristaux précipités sur une pente, tel était le son
que faisaient dans le silence ces ondes retombant et mourant.
De nouvelles ondes se levaient, engendrées par un souffle plus
long, et se recourbaient limpides, et portaient dans leur cour-
bure la grâce dernière du jour, et se brisaient avec une sorte
d'indolence, semblables à de mobiles rosiers blancs qui s'effeuil-
leraient, et laissaient des écumes durables, pareilles à des pétales,
sur le miroir qui se dilatait là où elles disparaissaient pour tou-
jours. D'autres encore se levaient, augmentaient de vitesse et de
force, s approchaient du rivage, l'atteignaient avec une violence
triomphale suivie d'un bruit diffus pareil à un froissement de
feuilles arides. Et, tandis que durait encore cet illusoire frois-
sement de la forêt irréelle, d'autres vagues, là-bas, là-bas, sur
le croissant du golfe, déferlaient à des intervalles de plus en
plus courts, suivies du même bruit, de sorte que la zone sonore
semblait s'étendre à l'infini par les perpétuelles vibrations d'une
myriade de feuilles arides.
Cette sylvestre harmonie imitative était la trame constante
où l'onde assaillant les récifs posait ses rythmes interrompus.
L'onde arrivait avec un emportement d'amour ou de colère sur
les blocs inébranlables ; elle s'y précipitait en mugissant, s'y éta-
lait en écumant, envahissait de sa liquidité jusqu'aux passages
les plus secrets. Il semblait qu'une âme naturelle ultra-souveraine
jemplit de son agitation frénétique un instrument vaste et mul-
tiple comme un orgue, en passant par toutes les discordances, en
touchant toutes les notes de la joie et de la douleur.
Elle riait, gémissait, suppliait, chantait, caressait, sanglotait,
menaçait: tour à tour joyeuse, plaintive, humble, ironique, câline,
désespérée, cruelle. Elle sautait jusqu'à la cime de la plus haute
roche pour y remplir la petite cavité ronde comme une coupe
votive; elle s'insinuait dans la crevasse oblique où les mollusques
pullulaient ; elle s'écroulait sur les moelleux tapis de corallines
en les lacérant, ou elle y rampait aussi légère que le serpent sur
la mousse. Le dégouttement égal des eaux suintantes dans la
caverne occulte, le regorgement rythmique des fontaines pareil à
la pulsation d'un vaste cœur, le clapotis rauque des sources sur
la déclivité raboteuse, le fracas sourd du torrent emprisonné
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TRIOMPHE DE LA MORT. 293
entre deux parois de granit, le tonnerre réitéré du fleuve qui se
précipite du haut d'une roche, tous les sons que produisent les
eaux vives sur la pierre inerte et tous les jeux de leurs échos,
elle les imitait. La tendre parole qu'on murmure dans l'ombre à
l'écart, le soupir exhalé par une angoisse mortelle, la clameur
d une multitude ensevelie dans les profondeurs d'une cata-
combe, le sanglot d'une poitrine titanesque, la dérision allière et
cruelle, tous les sons que produit la bouche humaine dans la
tristesse ou dans la joie, et le mugissement, et le rugissement,
elle les imitait. Les chœurs nocturnes des esprits aux langues
aériennes, le chuchotement des fantômes mis en fuite par l'au-
rore, les ricanemens réprimés des créatures fluides 'et malé-
fiques aux aguets sur le seuil des antres, les appels des fleurs
vocales dans les paradis de luxure, les reprises de la danse ma-
gique sous la lune, tous les sons que l'oreille des poètes écoute
en secret, tous les enchantemens de la sirène antique, elle les
imitait. Une et multiple, évanescente et impérissable, elle enfer-
mait en soi tous les langages de la Vie et du Rêve.
Ce fut, dans l'esprit attentif de l'auditeur, comme la résurrec-
tion d'un monde. La grandeur de la symphonie marine ranima
chez lui la foi en la puissance illimitée de la musique. Il resta
stupéfait d'avoir pu priver si longtemps son esprit de cette nour-
riture quotidienne, d'avoir renoncé au seul moyen concédé à
l'homme pour s'affranchir de la tromperie des apparences et
pour découvrir dans l'univers intérieur de l'âme l'essence réelle
des choses. Il resta stupéfait d'avoir pu négliger si longtemps ce
culte religieux que, depuis les premières années de son enfance,
à l'exemple de Démétrius, il avait pratiqué avec tant de ferveur.
Pour Démétrius et pour lui, la musique n'avait-elle pas été une
religion ? Ne leur avait-elle pas révélé à tous deux le mystère de
la vie suprême? A tous deux elle avait répété, mais avec un sens
différent, la parole du Christ : « Notre règne n'est pas de ce
monde. »
Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage
empreint d'une mélancolie virile auquel donnait une expression
étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs
sur le milieu du front.
Une fois encore George se sentit pénétré par la fascination
surnaturelle qu'exerçait sur lui du fond de la tombe cet homme
existant hors de la vie. Des choses lointaines lui revinrent à la
mémoire, pareilles à des ondes d'harmonie indistincte ; des élé-
mens de pensée reçus de ce révélateur semblèrent prendre des
formes vagues de rythmes; le simulacre idéal du défunt parut
se transfigurer musicalement, perdre ses contours visibles,
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■v.v:
294 REVUE DBS DEUX MORDES.
rentrer dans l'unité profonde de l'être, dans cette unité que le
musicien solitaire, à la lumière de son inspiration, avait décou-
verte sous la diversité des apparences.
« Sans aucun doute, pensait-il, c'est la musique qui l'initia
au mystère de la mort, qui lui montra, par delà la vie, un
nocturne empire de merveilles. L'harmonie, élément supérieur
au temps et à l'espace, lui a fait entrevoir comme une béatitude
la possibilité de s'affranchir de l'espace et du temps, de se détacher
du vouloir individuel qui l'enfermait dans la prison d'une per-
sonnalité confinée en un lieu restreint, qui le tenait perpétuelle-
ment assujetti à la matière brute de la substance corporelle.
Comme il avait mille fois senti en lui-même, aux heures d'inspi-
ration, l'éveil de la volonté universelle; comme il avait goûté
une joie extraordinaire à reconnaître l'unité suprême qui est au
fond des choses, il crut que la mort lui serait un moyen de se
prolonger dans l'infini, qu'il se dissoudrait dans l'harmonie con-
tinue du Grand Tout et participerait à ^éternelle volupté du
Devenir. Pourquoi n'aurais-je pas, moi aussi, la même initiatrice
au même mystère? »
De hautes images s'élevaient dans son esprit, à mesure que les
étoiles apparaissaient une à une dans le silence des cieux. Il re-
trouva quelques-uns de ses songes les plus poétiques. Il se rap-
pela l'immense sentiment de joie et de liberté qu'il avait éprouvé
un jour, en s'identifiant par l'imagination avec un homme inconnu
qui gisait dans la bière au sommet d'un majestueux catafalque
entouré de flambeaux, tandis qu'au fond de l'ombre sacrée l'âme
de Beethoven, le divin révélateur dans l'orgue, dans l'orchestre
et dans les voix humaines, parlait avec l'Invisible. Il revit le
vaisseau chimérique chargé d'un orgue gigantesque qui, entre
ciel et mer, dans les lointains infinis, par la forêt de ses tuyaux,
versait des torrens d'harmonie sur le calme des ondes, tandis
qu'à l'extrême horizon flamboyaient les bûchers crépusculaires, ou
que s'épandait dans la nuit l'extatique sérénité de la pleine lune,
ou que, sur les cercles de ténèbres, les constellations brillaient
du haut de leurs chars de cristal. Il reconstruisit ce merveilleux
Temple de la Mort, tout de marbre blanc, où se tenaient, entre les
colonnes du propylée, des musiciens insignes qui séduisaient les
jeunes hommes au passage par leurs accords et qui mettaient tant
d'art à les initier que jamais nul initié, en posant le pied sur le
seuil funèbre, ne se retournait pour saluer la lumière où jusqu'à
ce jour il avait trouvé la joie.
« Donnez-moi une noble manière de trépasser. Que la Beauté
étende un de ses voiles sous mon dernier pas ! C'est tout ce que
j'implore de mon Destin. »
TRIOMPHE DE LA MORT. 295
Une chaleur lyrique dilatait sa pensée. La fin de Percy
Shelley, si souvent enviée et rêvée par lui sous l'ombre et sous
le claquement de la voile, lui réapparut dans un immense éclak
de poésie. Ce destin avait une grandeur et une tristesse surhu-
maines. « Sa mort est mystérieuse et solennelle comme celle
des antiques héros de la Grèce, qu'une invisible puissance enle-
vait de terre à l'improviste et emportait transfigurés dans la
sphère joviale. Comme dans le chant d'Ariel, rien de lui n'est
anéanti ; mais la mer Ta transfiguré en quelque chose de riche et
d'étrange. Son corps juvénile brûle sur un bûcher, au pied de
l'Apennin, devant la solitude de la mer tyrrhénienne, sous Tare
bleu du ciel. Il brûle avec les aromates, avec l'encens, avec
l'huile, avec le vin, avec le sel. Les flammes sonores montent
dans l'air immobile, vibrent et chantent vers le soleil témoin, qui
fait scintiller les marbres aux cimes des montagnes. Tant que le
corps n'est pas consumé, une hirondelle marine ceint le bûcher
de ses vols. Et puis, lorsque le corps en cendres se désagrège, le
cœur apparaît nu et intact : — Cor Cordium. »
N'avait-il pas peut-être, lut aussi, comme le poète de YEpipsy-
ckidion, aimé Antigone dans une existence antérieure?
Sous lui, autour de lui, la symphonie de la mer grandissait,
grandissait dans l'ombre; et, sur lui, le silence du ciel étoile
devenait plus profond. Mais, du côté du rivage, un grondement
s'approchait, sans ressemblance avec aucun autre bruit, très
reconnaissable. Et, lorsqu'il se tourna de ce côté, il vit les deux
fanaux du train, pareils à la fulguration de deux yeux de flamme.
Assourdissant, rapide et sinistre, le train qui passait ébranla
le promontoire; en une seconde il parcourut là voie découverte;
puis, sifflant et grondant, il disparut dans la bouche du tunnel
opposé.
George se dressa d'un bond. Il s'aperçut qu'il était resté
seul.
— George ! George ! Où es-tu ?
C'était l'appel inquiet d'Hippolyte qui venait le chercher;
c'était un cri d'angoisse et d'effroi.
— George ! Où es-tu ?
Gabriel d'Annunzio
(La dernière partie au prochain numéro.)
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AUGUSTE COMTE
SES IDÉES GÉNÉRALES ET SA MÉTHODE
M. E. de Roberty '.Auguste Comte et Herbert Spencer (1894); Auguste Comte, sa vie,.
sa doctrine, par le R. P. Gruber S. J. Traduction française (1892).
C'est un livre un peu confus que celui de M. de Roberty sur
Comte et Spencer, et qui ne saurait dispenser de lire l'étude lumi-
neuse de Stuart Mill sur Auguste Comte, ni la magistrale exposi-
tion de la philosophie positive mise en tête du Cours d'Auguste
Comte par Littré, ni les beaux articles publiés ici même il y a
vingt ans, par M. Janet, ni Auguste Comte, sa vie et sa doctrine, le
compte rendu si scrupuleux et si consciencieux du R. P. Gruber,
ni tant d'articles ingénieux et savans semés par M. Pierre Laffitte
dans la Revue occidentale, ni la curieuse étude de M. Aulard sur
Comte juge de la Révolution française, ni la réponse qui a été
faite à M. Aulard sous ce titre : Comte et M. Aulard à propos delà
Révolution, ni surtout les œuvres d'Auguste Comte lui-même; —
mais encore, dans le livre de M. de Roberty, la passion d'Auguste
Comte pour X unité, et tout l'effort qu'il a dépensé pour y ramener
l'esprit des hommes, ne laissent pas d'être bien saisis, et en tout
cas c'est une occasion de revenir sur le grand penseur trop sou-
vent méconnu et pour essayer de s'en faire une idée nette.
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AUGUSTE COMTE. 297
I
Auguste Comte, né en 1798, à Montpellier, dans une famille
« monarchique et catholique », ce qu'il ne faudra pas oublier,
était un enfant nerveux, impatient, très intelligent, très avide
d'instruction, d'une précocité d'esprit extraordinaire, de ceux qui
ont des méningites tôt ou tard, comme disent les médecins. Il
était sensible, ardent et indiscipliné, très capable de s'éprendre
passionnément d'un maître favori, — et par deux fois, avec son pro-
fesseur Encontre à Montpellier, et avec Saint-Simon, cela lui est
arrivé, — plus capable encore de secouer le joug scolaire et la disci-
pline, et d'avoir, relativement à l'autorité, une sorte de défiance
ombrageuse ou de défi passionné. Il était à l'École polytechnique
à seize ans, grand travailleur, grand dévoreur de livres, surtout
philosophiques, ayant lu, paraît-il, F ont en elle, Maupertuis, Adam
Smith, Fréret, Duclos, Diderot, Hume, Condorcet, deMaistre, de
Bonald, Bichat, Gall, etc., et trouvait du temps pour diriger une
insurrection de famille dans l'école et pour la faire licencier. Un
instant secrétaire chez Casimir Perier, mais peu fait pour ce rôle,
surtout auprès d'un homme aussi volontaire qu'il l'était lui-même,
il le quittait vite, et allait droit à Saint-Simon, dont tout, en
apparence, le rapprochait.
Saint-Simon, à cette époque (1817), était le réformateur abon-
dant et tumultueux qui avait chaque matin un projet de recon-
stitution du monde entier sur de nouvelles bases. C'était un exci-
tateur merveilleux; mais, sans lectures approfondies, continuel
improvisateur, il devait trouver en Auguste Comte, déjà si pourvu,
comme un dictionnaire intelligent, toujours ouvert aux recherches
et sachant les éclairer. D'autre part, Comte avait besoin d'un
esprit original, prompt, impétueux, le sien étant à la fois rapide
pour concevoir et très empêché et embarrassé pour exposer,
comme il arrive à tous ceux qui ont une foule d'idées à la fois et
même toutes leurs idées à la fois. Ils travaillèrent ensemble assez
longtemps, cinq ou six ans, et l'empreinte de Saint-Simon sur
Comte fut, comme nous le verrons, ineffaçable. Ils se brouillèrent,
l'un et l'autre étant extrêmement orgueilleux et personnels, ce
qui rend difficile toute collaboration, étaût du reste l'un au terme
extrême et l'autre au point de départ de son évolution, ce qui fit
que Comte fut choqué chez Saint-Simon de certain esprit religieux
et « couleur théologique » où il devait arriver plus tard et s'en-
foncer beaucoup plus que Saint-Simon lui-même.
A partir de ce moment Comte marcha tout seul, parfaitement
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298 REVUE DES DEUX MONDES.
séparé des saint-simoniens, des socialistes, des libéraux, et en
un mot de tous les partis et de tout le monde, vivant péniblement
de leçons de mathématiques, des fonctions de répétiteur à l'École
polytechnique pendant quelques années, plus tard des subsides
de ses disciples, ou plutôt de ses fidèles, souffrant d'un mariage
peu heureux, puis d'un divorce pénible, trouvant dans un grand
amour ou plutôt dans une de ces adorations mystiques dont il
arrive assez souvent aux quinquagénaires d'être comme enivrés,
un ravissement d'une année, puis, après la mort de l'idole, une
occupation exquise du cœur, un « entretien » doux et cher qui a
consolé et illuminé ses derniers ans; triste du reste, aigri, très
irrité et assez raisonnablement, s'il était jamais raisonnable d'être
irrité, contre ceux qui ne l'avaient nommé ni professeur de mathé-
matiques à l'École polytechnique, ni professeur de philosophie
scientifique au Collège de France ; extrêmement orgueilleux, Dieu
merci, et trouvant dans cet orgueil le réconfort de tous ses
déboires ; laborieux jusqu'à la fin, ce qui est encore meilleur
comme consolation et comme soutien; mourant enfin, trop tard,
disent quelques-uns, ce qui n'est pas notre avis, assez jeune
encore, ayant à peine touché au seuil de la soixantaine, l'esprit
plein de la grande œuvre qu'il avait faite, et le cœur tout ravi
encore du souvenir de celle qu'il avait aimée.
C'était, ce me semble, un homme extrêmement naïf et prodi-
gieusement orgueilleux. Il y avait en lui de l'enfant précoce, du
polytechnicien et du professeur, c'est-à-dire un esprit très nourri,
absolu dans ses idées, et très séparé du reste du monde. Il con-
naissait peu les hommes, comme tous ceux chez qui l'éveil des
idées a été si hâtif et si enivrant qu'ils n'ont vécu qu'avec elles
dans leur enfance et dans leur jeunesse. Il est très rare que le sens
psychologique naisse dans l'âge mûr. Comte ne l'eut jamais.
Il est comme effrayé de l'injustice des hommes à son endroit,
comme s'il était possible aux hommes de démêler en quelques
années le mérite d'un homme supérieur à eux. 11 s'étonne de l'in-
constance, de l'ingratitude, de l'étourderie,dupeu de perspicacité,
de l'absence de dévouement, comme si ce n'était pas là le fond
commun, naturel et éternel de l'humanité, et comme si l'on ne
devait pas, dès qu'elle n'est pas persécutrice, être très content
d'elle. Une lettre de lui à Littré est un monument d'ingénuité. Il
s'y plaint de sa femme « presque dépourvue de cette tendresse qui
constitue le principal attribut de son sexe », dénuée de « l'instinct
de bonté » et de « l'instinct de vénération », en un mot, — ce qui
pour Comte est un arrêt des plus durs, — « nature purement révo-
lutionnaire. » Il s'y étonne et s'irrite de ce que « Mme Comte espéra
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AUGUSTE COMTE. 299
toujours le transformer en machine académique lui gagnant de
l'argent, des titres et des places. » Voilà les choses qui surprennent
Comte comme des anomalies extraordinaires. Évidemment il a
passé par ce monde sans y comprendre un mot, sans avoir un
grain non seulement des facultés d'observation morale, mais
même de cette clairvoyance élémentaire que Ton a à vingt-cinq
ans, et qui sert, selon les natures, ou à se faire une place dans la
société telle qu'elle est faite ou à la subir sans irritation.
Son orgueil, que j'ai qualifié de prodigieux, et qui n'était peut-
être pas plus grand que celui d'un autre, mais qui parait immense
parce qu'il n'a pas pour contrepoids le sens du réel et qu'il est
comme mis en liberté par sa naïveté même, ne connaissait pas de
bornes. Cet homme, tranquille et simple, dans sa petite chambre
d'étudiant, sans faste dans ses manières froides et polies, sans
aucune vanité, ne voyait pas de rang dans le monde, et non pas
même le plus élevé de la hiérarchie spirituelle, qui ne lui fûtdû,
et du reste réservé, assuré dans l'avenir, comme au seul être qui
peut-être l'eût jamais mérité. Les orgueils mêmes des poètes
lyriques les plus adulés par les autres et par eux-mêmes n'appro-
chent pas de celui-là, encore qu'en pareille affaire il soit difficile
de mesurer.
Absolu, intransigeant, indiscipliné, orgueilleux et naïf, c'est
de ces défauts ou de ces qualités, car qui sait? que se font d'ordi-
naire les individualistes ombrageux et les libéraux jaloux. Benja-
min Constant en est le type le plus net et le plus frappant. « Ce
que je veux, disent ceux-là, c'est penser à ma guise, vivre à mon
gré, croire à ma façon, et ce que je demande à la société assez
impertinente où la naissance m'a placé, c'est qu'elle ne me gêne
point dans ces manières de vivre, de penser et de croire. En retour
je ne la gênerai point non plus, et je ne prétends lui imposer aucune
manière d'être et d'agir ; et laissons-nous tranquilles mutuelle-
ment : c'est la meilleure façon de nous aimer les uns les autres. »
Mais il peut arriver un résultat tout contraire des mêmes tendances
d'esprit. Un homme constitué de la même manière que celui que
nous venons d'entendre peut être frappé de l'état d'anarchie géné-
rale où de pareils penchans risquent de mener tout droit l'huma-
nité. Il peut se dire que si l'homme est sociable, c'est sans doute
pour vivre en commun, ce qui n'est pas possible s'il ne vit pas dans
une pensée commune, une croyance commune, un dessein com-
mun; que le pire mal n'est peut-être pas de se tromper, de par-
tager une erreur collective, mais peut-être « que chacun dans sa
loi cherche en paix la lumière » ; parce que de ces efforts dispersés
il ne résulte rien que le plaisir pour chacun de la recherche, et
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300 REVUE DES DEUX MONDES.
parce que ce n'est là qu'une promenade dans une forêt d'une foule
d'hommes qui ne se voient ni ne s'entendent, exercice peut-être
agréable et certainement stérile. Ce qu'il faut c'est donc, au lieu
de tendre à l'anarchie, la combattre au contraire ou la prévenir.
Ce qu'il faut c'est donner aux hommes la même méthode de pen-
ser, et par suite la même pensée, et par suite la même façon de
vivre. Il faut tendre à l'unité, comme de Maistre le disait hier.
Unité de pensée, unité de morale, unité d'efforts, c'est à la fois
le but de l'humanité et à cette condition qu'elle peut marcher. Au
fond le libéral est un sceptique. S'il ne tient pas à l'entente et à
la discipline, c'est qu'il ne croit pas que l'humanité puisse gagner
quelque chose à faire quelque chose ; car il doit bien se douter
qu'en ordre dispersé elle ne fera rien. Quiconque croit à l'œuvre
de l'humanité, quiconque croit un progrès possible, doit vouloir
l'unité de plan, par conséquent l'unité de pensée et l'unité de foi.
C'est là le fond même de la pensée d'Auguste Comte, comme c'est
le contraire de la pensée de Constant, parce que Constant est un
individualiste toujours sur la défensive, et Comte un concentra-
tionniste décidé; Constant un sceptique découragé, et Comte un
optimiste et un progressiste résolu; si l'on veut encore, Constant
un homme né protestant, et Comte un homme né catholique et
qui au fond l'est toujours resté.
Mais entre unitaires il y a un désaccord possible. Les uns
disent: « 11 faut l'unité. Il la faut absolument, sous peine de mort,
ou de régression indéfinie vers un état primitif inconnu, mais
peu engageant. Mais cette unité, elle existe; elle est forte. C'est
le catholicisme. Il n'y a rien de plus unitaire au monde que la
pensée catholique. Unité, continuité, c'est l'esprit même du
catholicisme. Gardons le catholicisme, restaurons-le, restituons-
le dans son intégrité. » D'autres disent : « Il ne faut pas attacher
la cause de l'unité à celle d'un système qui est ruiné. Il ne faut
pas la compromettre et la perdre en cette compagnie. Le catho-
licisme est condamné ; il Test comme une conception du monde
qui a reçu tant de démentis de l'expérience, qu'en écartant cette
conception l'humanité a fini par réprouver l'esprit même du catho-
licisme, lequel était bon. Garder cet esprit, cela est possible, et
même c'est ce que l'on peut faire de mieux, et même il n'y a pas
autre chose à faire ; mais le garder pour coordonner et organiser
une nouvelle conception générale des choses, laquelle aura pour
elle l'autorité de l'expérience acquise, des lumières nouvelles que
l'humanité s'est faite, voilà le but. » C'est une religion nouvelle à
fonder, et c'est, dès le principe, dès ses commencement y quoiqu'il ne
prononçât pas encore le mot, ce qu'Auguste Comte a voulu faire.
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AUGUSTE COMTE. 301
Et ici reparaissent, pour trouver leur emploi, tous ces pen-
chans qui auraient pu, n'eût été l'effroi et l'horreur de l'anarchie,
faire de Comte un individualiste et un libéral radical. L'indépen-
dance farouche de l'esprit fait des individualistes de ceux qui ne
tiennent pas à imposer leurs idées aux autres, et des autoritaires
de ceux qui caressent cette espérance ; et ceux-ci seront les auto-
ritaires de leur autorité et non pas d'une autre, mais ils n'en
seront qu'autoritaires plus obstinés. Indiscipliné, Comte conti-
nuera à l'être, mais en prétendant imposer aux autres une disci-
pline très rigoureuse ; absolu dans ses idées, il le sera toujours, en
n'autorisant que lui à l'être, et en exigeant des autres la foi en
lui ; et son orgueil trouvera son compte à cette œuvre de création
intellectuelle et morale, et sa naïveté l'aidera à croire qu'elle est
relativement facile et de prompte réalisation. Avec ses instincts
Comte ne pouvait être qu'individualiste solitaire et retranché, ou
chef très dominateur et haut placé de quelque chose. Dans les
deux cas, c'est être isolé. Et avec sa croyance au progrès et sa
passion de l'unité, il ne pouvait pas être individualiste. Restait
qu'il voulût être pontife suprême d'une religion nouvelle, et c'est
ce qu'il a voulu être et ce qu'il a été.
II
Ne voir de salut que dans l'unité de pensée, combattre l'anar-
chie sous toutes ses formes, c'a donc été l'œuvre continue d'Au-
guste Comte. L'anarchie, il l'a aperçue tout de suite, dès 1820,
tout autour de lui. Qu'y voyait-il ? Des sa vans, des hommes poli-
tiques, des moralistes, des philosophes, tous inspirés par les
principes et guidés par les méthodes les plus différentes, travail-
lant chacun sur un plan qui esta lui, nullement tous ensemble
sur un plan commun. Voilà un chantier bien mal tenu et sur
lequel on ne bâtira rien de solide.
Ce qui frappe d'abord c'est la division du travail, non soumise
à un dessein général. La division du travail est chose excellente à
la condition qu'elle soit établie par quelqu'un qui sache vers quoi
convergent les efforts ainsi divisés. S'ils ne convergent nulle part,
elle ne produira absolument rien. Ou plutôt elle aura un résultat
déplorable : la séparation et l'éloignement de plus en plus grand
des hommes les uns relativement aux autres. En industrie la divi-
sion du travail abêtit les ouvriers, en science elle sépare et éloigne
les uns des autres les hommes instruits. Nous travaillons depuis
quelques siècles à nous désunir. L'état d'esprit d'un littérateur ou
d'un moraliste est tellement différent de celui d'un ingénieur ou
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302 REVUE DES DEUX MONDES.
d'un industriel qu'ils ne se comprennent les uns les autres qu'à
condition de parler de futilités.
Cet état est déplorable, prohibitif de tout progrès. Dès 1825,
dans un article du Producteur {Considérations philosophiques sur
les sciences et les savans), Comte le signale avec effroi : « Le
perfectionnement de nos connaissances exige indispensablement
sans doute qu'il s'établisse dans le sein de la science une division
du travail permanente ; mais il est tout aussi indispensable que la
masse de la société, qui a continuellement besoin de tous ces
divers résultats à la fois pour adopter les doctrines scientifiques
comme ses guides habituels, les' tienne pour branches diverses
d'un seul et même tronc. » C'est ce qui est très loin d'être la
vérité. Comte dira plus tard : « Tout en reconnaissant les prodi-
gieux résultats de cette division, il est indispensable de ne pas
être frappé des inconvéniens capitaux qu'elle engendre par
l'excessive particularité des idées qui occupent exclusivement
chaque intelligence individuelle. Craignons que l'esprit humain
ne finisse par se perdre dans les travaux de détail. » Et encore :
« La spécialité croissante des idées habituelles doit inévitablement
tendre en un genre quelconque à rétrécir de plus en plus l'intel-
ligence. C'est ainsi que la première cause élémentaire de l'essor
graduel de l'habileté humaine paraît destinée à produire ces
esprits très capables sous un rapport unique et monstrueusement
ineptes sous tous les autres aspects. »
Voilà une première cause d'extrême division et dispersion qui
aura les conséquences les plus graves parce qu'elle ne peut que
s'accroître de tous les progrès mêmes auxquels elle contribuera.
Il y en a bien d'autres : tous les penseurs, et même ceux qui
se croient les plus énergiques adversaires de cette idée nouvelle,
sont dominés par le dogme très antidogmatique et très « antiso-
cial » de la « liberté de conscience ». La liberté de conscience
est excellente comme arme de combat pour détruire le pouvoir
théologique, comme le dogme de la souveraineté nationale pour
renverser la souveraineté royale ; mais ce ne doit être qu'une
opinion transitoire, car elle est toute négative, nullement féconde,
nullement directrice, et tout le contraire de directrice. C'est ce
que Comte s'efforçait de faire entendre dans ce même Producteur
(Considérations sur le pouvoir spirituel), et c'est ici que l'on vit
bien éclater le contraste et le conflit entre l'esprit du xvm° siècle
et l'esprit de la petite école nouvelle. Benjamin Constant protesta
très vivement : « ... Et enfin, s'écria-t-il ironiquement (dans une
lettre au journal l'Opinion) la liberté de conscience elle-même,
ce qui est bien plus grave, la liberté de conscience elle-même,
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AUGUSTE COMTE. 303
n'étant qu'un moyen de destruction , bon aussi longtemps que
Terreur subsiste, ne doit plus exister quand on a découvert la
vérité !» — A quoi Bazard répondait : Mais, après avoir été une
œuvre de combat, la liberté de conscience à l'état de règle, de loi
générale, n'est qu'un état d'esprit stérile et comme puéril, par-
faitement impuissant. Elle est « l'effet d'une désorganisation,
d'une destruction », et, « prise comme dogme, elle suppose que la
société n'a pas de but » ; elle suppose « qu'il n'y a pas de liberté
sociale; car enfin on ne songe pas à l'invoquer contre la physi-
sique », et si elle a un office, « sa tâche, ayant été jusqu'à présent
de détruire, est désormais d'empêcher que rien ne s'établisse. »
Débat infiniment intéressant qui montre assez que dans ce petit
cénacle du Producteur, sous l'inspiration de Saint-Simon, c'était
bien une école autoritaire toute nouvelle qui essayait de se fonder
et qui avait déjà tout son esprit.
Il n'y a pas jusqu'au mot de Bazard : « On ne F invoque pas
contre la physique », qui ne soit bien significatif. Ce que Comte
voudra fonder, c'est une « physique sociale » contre laquelle on
ne pu isse pas plus invoquer la liberté de conscience que contre
la physique, et déjà dans le Producteur il dit le mot : t Nous
avons une physique céleste, une physique terrestre, une physique
végétale et une physique animale. // nous faut encore une phy-
**que sociale. » Dès le premier jour, Auguste Comte veut qu'on
ax-iive à constituer une autorité intellectuelle qui soit invincible
^ toute anarchie et répressive de toute anarchie.
Mais une cause d'anarchie intellectuelle bien plus profonde
ô* d'effets bien plus grands que les précédentes, c'est le mouve-
ment de la civilisation elle-même. Nous en avons déjà vu un effet
**&ns la division et subdivision des sciences qui va précisément
Contre la constitution de la science à mesure même qu'elle crée
*a science; un autre effet de cette marche de la civilisation, c'est
ce qu'elle laisse derrière elle de principes caducs, utiles à un
certain moment, inutiles un peu plus tard, nuisibles enfin, et qui
à l'heure où nous sommes, par exemple, luttant entre eux, lut-
tant aussi avec les principes nouveaux qui devraient les avoir
remplacés tous, font, dans un même cerveau humain, un conflit
d'idées maîtresses inconciliables, un conflit de siècles différens
dans une même minute, un conflit de plusieurs anachronismes
se heurtant les uns contre les autres, et d'autre part se heurtant
contre des actualités; bref, la plus terrible et dévastatrice psy-
chomachie qui se soit vue, mais non pas qui doive se voir, car
elle puisera dans les temps qui viendront de nouveaux élémens
et de nouvelles ressources de combat.
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304 REVUE DES DEUX MONDES.
Pour bien comprendre cela, c'est l'histoire de l'humanité in-
tellectuelle qu'il faut faire. On peut, pour abréger, la diviser en
trois grandes périodes : il y a eu un âge théologique, un âge mé-
taphysique, et il y a un âge scientifique.
L'âge théologique, qu'on peut subdiviser lui-même en pé-
riode fétichique, période polythéique et période monothéique,
«st un âge de l'humanité où l'on attribuait tout phénomène à un
•agent, à un être semblable à l'homme.
Autant de phénomènes, autant de dieux particuliers qui les
créent, comme nous soulevons une pierre ou brandissons une
massue: voilà le fétichisme.
Autant de groupes de phénomènes, autant de dieux qui y
président, qui les veulent, phénomènes maritimes relevant de
Poséidon, phénomènes célestes relevant de Zeus; voilà le poly-
théisme; c'est une concentration du fétichisme.
Tous les phénomènes possibles ayant pour cause continue un
seul être, une seule volonté, relevant de lui, dépendant d'elle,
voilà le monothéisme; c'est une concentration du polythéisme.
Dans ces trois périodes, cent mille, cent ou un être, semblables
-à l'homme, qui meuvent ou qui meut, qui régissent ou qui régit
les phénomènes naturels; de Tune à l'autre période une centra-
lisation successive de ce pouvoir jusqu'à ce qu'il soit ramassé
-en un seul être tout-puissant : voilà l'âge théologique de l'huma-
nité.
L'âge métaphysique, beaucoup plus court du reste, est beau-
coup moins net, et n'est qu'une transition. En cet âge l'humanité
attribue la création des phénomènes non plus à des êtres, non
plus à un être, mais à des abstractions. On ne dira plus Cérès, on
dira la Nature; on ne dira plus Zeus, on dira l'Attraction, et Ton
sera porté à croire que la Nature est un être et que l'Attraction en
est un autre. C'est l'état naturel d'un esprit qui est habitué à voir
dans le monde des causes qui sont des êtres, et qui, déjà n'y sai-
sissant plus que des lois, prend ces lois pour des causes et ces
causes pour des êtres, et leur donne, par habitude, des noms
propres. Si cette opération de l'esprit était très précise et si cette
tendance de l'esprit était très forte, elle ramènerait au poly-
théisme ; elle peuplerait l'univers de lois prises pour des causes
habillées en êtres, qu'on adorerait. Mais ce penchant est faible;
il n'est qu'un reste de théologie exténuée et effacée, et il Jie va
pas plus loin qu'à créer un système d'allégories; mais encore il
habitue trop l'esprit à se payer de mots, ou il le maintient dans
l'habitude de s'en payer.
Le troisième âge est l'âge scientifique. Dans celui-là l'homme
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AUGUSTE COMTE. 305
renonce à connaître les causes des phénomènes. Qu'elles soient
des êtres multiples, un être unique, des entités métaphysiques, il
n'en sait rien, et ne sait qu'une chose, c'est qu'il ne le saura
jamais. Il se borne à découvrir les lois des phénomènes ; c'est-à-
dire à savoir, autant qu'il peut, comment les phénomènes ont
l'habitude de se passer. C'est tout ce qu'il s'accorde, et, tout le
reste, il se l'interdit. Il n'est ni déiste ni athée: il est ignorant;
il n'est ni métaphysicien ni antimétaphysicien : il est citraméta-
physicien; c'est à la métaphysique, exclusivement, qu'il s'arrête,
sans savoir s'il y en a une ou s'il n'y en a pas, et ne sachant
rien sur ce point si ce n'est qu'il ne peut rien en savoir. Il ne
connaît que des faits et certaines répétitions constantes des faits,
qu'il appelle les lois de ces faits, et son savoir n'ira jamais au
delà, et jamais au delà n'ira sa recherche, qui du reste est indé-
finie.
Or de chacun do ces états successifs reste dans le suivant et
dans tous les suivans un résidu qui s'amincit toujours, jamais ne
disparaît, et qui l'encombre et qui les encombre. Il reste du féti-
chisme dans le polythéisme : par exemple Poséidon est bien le
dieu de la mer, mais chaque flot est un triton qui obéit à peu
près à Poséidon, mais qui a encore sa petite personnalité. Il
reste du polythéisme et du fétichisme dans le monothéisme : par
exemple Dieu est Dieu ; mais' il y a des saints qui ont leur auto-
rité et des vierges locales qui font des miracles. Il reste dans
l'âge métaphysique du monothéisme avec du polythéisme et du
fétichisme, et, derrière les entités métaphysiques, le métaphysi-
cien adore un Dieu, et ce Dieu a son cortège mentionné tout à
l'heure. Et dans l'âge scientifique il reste des préjugés métaphy-
siques et des conceptions monothéiques, polythéiques et féti-
chiques.
De telle sorte que l'humanité croit s'affranchir et se surcharge,
croit marcher à la simplification et se complique. Chaque homme
moderne, selon son tour d'imagination, est plutôt monothéiste
qu'autre chose, ou plutôt fétichiste qu'autre chose, ou plutôt
scientifique qu'autre chose, et voilà une cause d'anarchie, de con-
flit habituel entre lui et les autres hommes ; mais de plus celui-là
qui est surtout monothéiste est en même temps un peu poly-
théiste, un peu fétichiste et un peu métaphysicien; celui-là qui
fcst surtout métaphysicien est en même temps un peu polythéiste,
Un peu monothéiste, un peu scientifique, et ainsi de suite, et
Cela fait une anarchie dans chaque cerveau. Chaque esprit humain
*st un raccourci de l'humanité et présente le même spectacle
d'incohérence intellectuelle que l'humanité tout entière. Le
tome cxxx. — 1895. 20
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W*P
306 REVUE DES DEUX MONDES.
monde surabonde d'idées maîtresses inconciliables qui s'enta
lacent et de croyances contradictoires qui s'enchevêtrent. La civ
lisation, en accumulant idées générales sur idées générales
entasse Tune sur l'autre des lumières qui deviennent des ombres
Le cerveau humain est une nuit profonde où circulent et lutten
des feux follets de diverses couleurs qui, éblouissant l'esprit sait
l'éclairer, ne font que l'obscurcir davantage.
Tels sont les principaux élémens de l'anarchie intellectuelle
du monde moderne.
Les derniers siècles Font-ils diminuée? Ils l'ont augmentée
Ils ont été un effort pour affranchir l'humanité des derniers reste
de l'esprit théologique et de l'esprit métaphysicien, et, à ce
égard, ils ont en apparence diminué l'anarchie intellectuelle. Mai
ils n'ont en ceci que donné un des moyens de la diminuer plu
tard, et en attendant ils Font aggravée. Car par. quoi ont-ils rem
placé ou prétendu remplacer et théologie et métaphysique? Pai
la liberté de penser, la liberté de croire et la liberté de parler
Rien de meilleur pour détruire ; rien de plus vain pour fonder
On s'est habitué à croire que la liberté était quelque chose en soi.
était une doctrine, une doctrine capable de se transformer en
réalité, de produire des faits, de créer un état moral et un étal
social. C'est faux. La liberté est quelque chose de négatif, ce qui
veut dire en français qu'elle est un rien. La liberté est le droil
de ne pas accepter l'état moral et l'état social que l'on ren-
contre, elle n'est pas une force capable de créer un état moral on
un état social quelconque. Elle est désorganisatrice par avance
et inorganisatrice par définition. Elle consiste à dire : « Vofl)
croirez ce que vous voudrez. » D'accord, et, s'il s'agit de briser vê
joug, excellent! S'il s'agit de fonder une communauté par l'eflN
brassement d'une idée commune, néant. De l'état de liberté ni
peut sortir aucune idée créatrice de quelque chose, sinon à conj
dition qu'on sorte de cet état. C'est une idée uniquement négtf
trice et un état uniquement négatif. Les libéraux sont genscp
ne savent que dire : non. La liberté est un nolo et un veto indi*
duel. De « je ne veux pas » et « je vous arrête » prononcé et pa
avec énergie par trente millions d'hommes rien ne saurait résuit
qu'une sorte d'immobilité farouche. Il s'agit pourtant de ml
cher, d'agir, et de faire quelque chose.
Il y a plus : l'état de liberté est non seulement état d'il?
puissance; il est état de conflit et de discorde. Il est la discofl
considérée comme un dogme et tenue pour une institution. G
trente millions d'hommes ne disent point « Je ne veux pas » afl
lement à leurs chefs, aux maîtres que la suite des temps a |
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AUGUSTE COMTE. 307
leur laisser ; ils se le disent les uns aux autres. L'esprit de liberté
devient une habitude sociale. On ne s'attache pas à la liberté seu-
lement comme à un droit, on y prend plaisir comme à l'exercice
d une passion. Il y a une passion libérale, et un libéralisme pas-
sionné. L'homme est très fier de « penser par lui-même », et
comme, à l'ordinaire, il ne pense pas, c'est la liberté en soi, le
plaisir de nier ceux qui pensent, sans penser lui-même, qu'il
chérit. Trente millions d'orgueils solitaires, sans raison d'être et
sans prétexte, exaltés par la conscience d'exercer un droit sacré,
inquiets dès que, par un acquiescement momentané à la pensée
d'autrui, ils s'avisent qu'ils cessent ou vont cesser de l'exercer:
donc conflit voulu, créé de rien quand il n'a pas de matière,
inventé pour le plaisir quand il n'a pas d'occasion, discorde cul-
tivée avec amour, honorée et consacrée de noms honorables,
voilà en son fond l'état de liberté. C'est l'anarchie sacrée reine
du monde.
Les philosophes du xvine siècle, à la suite du protestantisme,
ont créé cet individualisme affolé. Ont-ils eu tort? Pas le moins
du monde : à chaque siècle suffit sa peine. L'urgent c'était de
briser les anciennes idoles. Le plus important pour le penseur,
qui ne fait jamais qu'aider un peu la marche naturelle des choses,
c'est de voir ce qu'il a à faire au siècle où il est. Au xvinc siècle
ce qu'il y avait à faire c'était une table rase. On Ta faite, soit;
mais nous n'avons plus rien à raser. La période de transition est
passée. Continuer à crier liberté ', c'est vouloir que la société,
parce qu'on l'a désorganisée comme étant mal organisée, ne s'or-
ganise plus. C'est faire d'un cri de guerre une constitution; c'est
faire d'une négation un principe» de vie nouvelle. Assez de
négatif: c'est un principe positif que maintenant il faut trouver.
Qu'on fasse bien attention à ce sens du mot positif. C'est le pre-
mier sens du mot, et c'est le vrai dans la pensée des premiers
positivistes. Positivisme, dans l'acception courante du mot, est
devenu l'opposé d'hypothétique et de conjectural. Il signifie ne
croire qu'aux faits et à certains rapports reconnus constans entre
les faits. Dans les commencemens son vrai sens était autre. Il
signifiait le contraire de négatif, comme le veut la bonne langue
traditionnelle; il était opposé à ce qu'il y avait de purement
négatif, prohibitif et destructeur dans la philosophie du
xvme siècle. Il signifiait mettre quelque chose à la place de rien.
C'est dans ce sens que Comte emploie sans cesse l'expression de
politique positive dans le Producteur de 1825.
Voilà donc l'état anarchique de l'humanité et plus particuliè-
rement de la France au lendemain de la Révolution française. Par
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308 REVUE DES DEUX MONDES.
la division du travail dans le domaine scientifique, par le conflit
des différentes et contraires idées maîtresses que les phases succes-
sives de la civilisation ont laissées dans les cerveaux humains,
par les idées de liberté et le tort qu'on a de croire qu'elles sont la
solution définitive, par l'individualisme et le tort qu'on a de s'y
attarder comme à un état définitif, l'anarchie intellectuelle et par
suite morale la plus complète règne partout. Le xixe siècle pié-
tine sur place avec impatience, avec colère, avec inquiétude, et,
qui bien pis est, avec complaisance. Il est une halte dans l'incerti-
tude. Il faut probablement sortir de là.
III
Pourquoi? dites-vous. Parce que « l'esprit humain tend con-
stamment à l'unité de méthode et de doctrine; c'est pour lui l'état
régulier et permanent: tout autre ne peut être que transitoire »;
parce que jamais le monde n'a vécu que rassemblé autour d'une
idée générale qui lui donnait sa méthode de recherches, d'études,
d'explications pour toutes choses ; parce qu'il change de principe
directeur, mais non pas de nature, et que sa nature est d'avoir un
principe directeur; parce que, donc, il en faut un nouveau, les
anciens ayant l'un après l'autre disparu, en laissant derrière eux
des ombres gênantes d'eux-mêmes, mais en perdant leur vertu
directrice, leur force d'idées vivantes. Il faut un nouveau prin-
cipe directeur pour sortir de l'anarchie, ou l'on en sortira tout
de même, mais en retournant aux principes directeurs an-
ciens et en leur donnant la vie factice qu'ils peuvent toujours
recouvrer, parce que toujours ils laissent d'eux-mêmes quelque
chose dans l'esprit des hommes. Sortons donc de l'anarchie par
la découverte d'un nouveau principe.
Mais comment? — Réfléchissons un peu. Nous disions peut-
être un peu trop tout à l'heure que liberté de penser n'importe quoi
était tout ce que les deux ou trois derniers siècles avaient laissé
derrière eux. Ils ont laissé cela surtout, et ce que l'homme mo-
derne aime en apparence le plus c'est n'accepter aucune doctrine
et croire qu'il en a une à lui ; cependant il semble qu'une nouvelle
puissance intellectuelle s'est levée depuis trois siècles qui a quel-
ques-uns au moins des caractères qu'avaient les anciennes. Les
hommes croient à la science un peu comme ils croyaient autrefois
aux choses de foi. Sceptiques, oui, en religion, en philosophie,
en politique quelquefois, en morale souvent; penseurs libres ou
libres penseurs, oui, en théologie, en métaphysique, en socio-
logie et en éthique; en physique, non, en astronomie, non. Voilà
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AUGUSTE COMTE. 309
des millions d'hommes qui croient que la terre est tournante et
le soleil fixe, qui le croient absolument, sans être aucunement
capables de se le démontrer. Ceci est une foi, une foi d'un nou-
veau genre, qui n'est pas accompagnée de sentiment ni de pas-
sion, mais c'est une foi. La foi consiste à croire sur parole
quelque chose qu'on n'a pas découvert soi-même, qu'on ne peut
pas se prouver, et qu'on n'a la prétention ni d'avoir découvert
ni de pouvoir prouver. Voilà une foi nouvelle.
Elle n'est même pas si dépourvue de sentiment et de passion
que nous le disions tout à l'heure; car elle sait, ou sent, qu'elle
est en opposition avec les anciennes, et cela lui donne une cer-
taine ardeur et zèle d'apostolat, du moins pour quelque temps.
Enfin voilà une foi. Si le mot paraît bien ambitieux, disons
qu'une nouvelle autorité intellectuelle s'est élevée entre les
hommes qui a quelque chose du prestige qu'avaient en elles les
religions anciennes, de leur majesté, de leur puissance, de leur
décision. Elle est quelque chose que Ton croit et qu'on ne discute
pas.
Notez de plus que la science semble bien gagner progressive-
ment, continûment, tout le terrain que les religions et les méta-
physiques paraissent perdre. Non seulement la science est une
nouvelle manière de croire; elle est une nouvelle manière de
jouir par l'esprit; elle est un goût, et un goût de plus en plus vif.
Le vieil homme, l'animal métaphysicien, disparaît; l'homme
nouveau, l'animal qui collectionne des faits et groupe des faits, se
fait légion. Il y a là une mode. Une mode qui dure trois cents ans
en s'accusant de plus en plus est un signe très considérable.
Dans les habitudes d'esprit, dans les livres, dans les journaux et
brochures, la science, l'observation, la découverte, la statistique
occupent la place que jadis les discussions théologiques, philo-
sophiques, casuistiques, occupaient. C'est un âge nouveau de
l'humanité qui commence. C'est un nouveau principe directeur
qui paraît dans le monde et qui s'y installe avec tout les carac-
tères principaux des principes directeurs anciens. Voilà qui est
dit, l'humanité sera désormais scientifique, comme elle a été
polythéiste, monothéiste et métaphysicienne.
Seulement le nouveau principe directeur est encore très gêné
par la persistance des précédons et par leur obstination à ne pas
mourir. Ce qu'il faut c'est débarrasser le nouveau principe de
ses voisins et rivaux peu dangereux, mais qui l'offusquent, im-
puissans mais qui le voilent, qui surtout l'empêchent d'être seul.
Il faut donc d'abord repousser, exterminer absolument l'esprit
théologique et l'esprit métaphysique; — ensuite débarrasser la
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310 REVUE DES DEUX MONDES.
science de ce qu'elle a gardé en elle-même de l'esprit théologique
et métaphysique, et ceci est le plus important, parce que, de ce
qu'elle en garde ainsi, elle soutient d'autant l'esprit rival et pro-
longe l'existence de son ennemi par elle-même aux dépens d'elle-
même; — enfin systématiser les sciences et en former un seul
corps, animé d'un esprit unique très nettement déterminé, et ceci
est le plus important, parce que la science a cette infériorité sur
les principes anciens d'être multiple au lieu qu'ils étaient uns :
il y a eu la religion ; il y a eu la métaphysique ; mais c'est jusqu'à
présent, par une sorte de complaisance littéraire, qu'on dit la
science: il y a des sciences, séparées les unes des autres; il faut
pour qu'elles soient fortes qu'elles soient ramenées à l'unité; et
c'est pourquoi la systématisation des sciences est le plus impor-
tant des trois projets que nous venons de former.
Le premier va de soi, et la réalisation en est presque achevée.
C'est précisément la tâche que le xvme siècle s'est donnée et a
accomplie, la tâche destructrice. Sur ce point, il n'y a qu'à le
répéter ; redire que par définition le surnaturel est inaccessible à
l'homme, qui est naturel; redire que la métaphysique est le rêve
d'un être qui, saisissant des lois, croit saisir des causes, ou la rhé-
torique d'un homme d'esprit qui, donnant un nom aune loi, la
voit dès lors, par une sorte d'allégorie, comme un être réel et un
petit dieu vivant. Tout cela a été dit, doit être répété tant qu'il y
aura des gens qui n'en seront pas convaincus, mais peut être
laissé comme tâche aux ouvriers en sous-ordre de la réforme
intellectuelle. Et précisément ce sera l'office des héritiers attardés
du xvuie siècle, des légataires de l'esprit négatif, des hommes qui
ne vont pas plus loin qu'à dire : « Nous repoussons les anciennes
croyances. » Il faut bien qu'ils servent à quelque chose.
Le second projet est plus vaste, plus minutieux aussi, et plus
rude. C'est une sorte d'épuration des différentes sciences pour
les purger de ce qu'elles gardent en elles-mêmes d'esprit théolo-
gique et d'esprit métaphysique. Ce n'est pas si peu qu'on pourrait
croire. Les physiciens parlent du « fluide électrique » et de
l'« éther lumineux », les chimistes, des « affinités », comme si
c'étaient des êtres très puissans mettant en mouvement la matière
parce qu'ils le veulent; les biologistes parlent du « principal vital »
et des « forces vitales », comme s'ils étaient des personnages qu'ils
auraient vu tendre les tissus et charrier le sang; les psycholo-
gues parlent du moi comme si, au fond de l'homme, il y avait un
homunculusy prenant conscience de tout ce qui se passe dans la
machine humaine et la dirigeant. Ce sont là des entités toutes gra-
tuites, produits de l'imagination spéciale qui est l'imagination mé-
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AUGUSTE COMTE. 31 1
taphysique. Ces prétendues solutions « présentent évidemment le
caractère essentiel des explications métaphysiques », à savoir « la
simple et naïve reproduction en termes abstraits de l'énoncé même
du phénomène. » Les pierres lancées de la terre y retombent. La
cause en est l'attraction, nous dit-on. Cela veut dire : « Les pierres
lancées de la terre y retombent. » Absolument rien de plus. Disons
donc : « Les pierres lancées de la terre y retombent, » ce qui est
une loi, et ne parlons pas d'attraction, ce qui a l'air d'être une
cause, et ce que, l'esprit tout pénétré d'imagination métaphy-
sique, nous allons prendre pour une cause, et vaguement pour
un être, dans cinq minutes. Toutes les sciences possibles sont
ainsi peuplées d'entités dont on pourrait faire tout un [système
allégorique, et rien n'est plus naturel; car ces trois états, théolo-
gique, métaphysique, scientifique, et même ces cinq états, féti-
chique, polythéique, monothéique, métaphysique, scientifique,
par lesquels l'humanité a passé, chaque science y a passé elle-
mime; ou plutôt, ce qui revient au même, chacun de ces états
étant simplement le résumé des tendances de l'esprit humain,
l'esprit humain, en chacun de ces états, n'étudiait chaque science
qu'avec des tendances dominées par ce penchant général, et à
chaque science a donné successivement un tour fétichique, un air
polythéique, une couleur monothéique et un caractère métaphy-
sique; et c'est des résidus de tout cela qu'il faut nettoyer la
science actuelle.
Mais la plus métaphysique et la plus détestable des entités,
c'est la finalité. L'ancienne conception de l'univers se ramenant
toujours à considérer ce qui s'y passe comme analogue à ce que
fait l'homme. De même que l'on considérait un arbre comme un
homme qui lève les bras au ciel, et la mer tempe teuse ou le ciel
tonnant comme un homme en colère, de même, l'homme agis-
sant toujours dans un dessein et en vue d'un but, on considérait
l'univers comme une œuvre ayant un but, dirigée par une volonté,
présidée par une intention, marchant où quelqu'un la guide, et
chaque partie de l'univers, tout pareillement, comme une fin où
a tendu une intention, en même temps que comme un moyen
tendant à une fin plus générale. Ainsi, la terre n'est ni trop
froide ni trop chaude pour nous tuer, ni trop molle ni trop dure
pour notre poids et pour nos charrues : c'est qu'elle a été faite
pour nous, pour nous servir de séjour et d'empire. Elle a été
composée de telles et telles matières pour être ce qu'elle est, voilà
un premier dessein ; elle est ce qu'elle est pour que nous y puis-
sions vivre, voilà un second dessein plus général ; nous y vivons
pour une fin plus générale encore et plus haute que c'est à nous
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312 REVUB DBS DEUX MON DBS.
de comprendre. Creusons ceci : il revient à dire que si la terre
était autre, nous n'existerions pas; voilà tout. La terre étant ce
qu'elle est, nous y sommes ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle
ait été faite ainsi pour que nous y soyons. Gela, nous n'en savons
rien. Où Ton voit dessein poursuivi, on n'est légitimement auto-
risé qu'à voir effet produit; où Ton voit finalité, on n'est légitime-
ment autorisé à voir que conditions d'existence. « Pour qu'il y ait
végétation il faut qu'il y ait terre végétale » ne signifie pas du
tout que la terre végétale a été faite avec prévoyance pour qu'il y
eût végétation, mais simplement qu'il y a végétation là où il y
a terre végétale.
Il n'y a pas une finalité qui résiste à cette réflexion si simple.
Les causes finales sont un immense système anthropomorphique.
Elles viennent de l'impossibilité où l'homme a été longtemps de
concevoir autre chose que lui, et de concevoir quoi que ce soit de
créé comme fait autrement que ce qu'il fait lui-même. Le monde
est un beau mécanisme; jamais l'homme n'a fait une méca-
nique autrement que pour un de ses besoins et dans un but très
déterminé : donc le monde a un sens et un but. Il est possible;
mais rien ne nous le dit; nous n'en savons rien. Le raisonnement
précédent repose sur cette prémisse que le monde a été fait par
un homme, ce qui n'est pas prouvé, et ce qu'il faut prouver avant
de faire le raisonnement qui précède. La finalité n'a donc aucun
caractère scientifique. Elle doit être reléguée dans le domaine
des hypothèses. C'est de la pure métaphysique. Encore une
idole, comme dit Bacon, à éliminer du domaine de la science.
C'est la plus imposante , la plus antique et la plus fortement en-
racinée.
Voilà les principaux résidus métaphysiques qu'il faut écarter
de la pensée humaine pour qu'elle devienne purement et sim-
plement scientifique. Au fond, cette élimination, si radicale
qu'elle paraisse, se ramène au mot de Bacon : « Je ne fais pas
d'hypothèses. » Toutes ces entités métaphysiques sont simple-
ment des conjectures qui dépassent les faits, avec ce caractère
particulier qu'elles sont de nature à les dépasser toujours. L'hy-
pothèse non seulement est permise en recherche scientifique,
mais elle y est utile, à la condition d'être telle qu'elle soit destinée
à disparaître dans sa vérification. Au cours de mes observations
je suppose que tel fait, que je rencontre souvent dans telles cir-
constances, se rencontrera toujours dans ces mêmes circonstances:
je fais une hypothèse. Mais voyez bien le caractère de cette hypo-
thèse : elle est destinée à périr si elle n'est pas vérifiée et aussi û
elle l'est. Ces circonstances de tout à l'heure, je les provoquerai
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AUGUSTE COMTE. 313
mille fois. Si le fait que j'ai observé ne s'y reproduit que de temps
en temps, j'abandonne l'hypothèse; la voilà morte. Si le fait se
reproduit mille fois, l'hypothèse est vérifiée, elle est une loi : donc
elle n'est plus une hypothèse ; comme hypothèse la voilà morte.
Les entités ou les lois universelles que nous avons appelées méta-
physiques ne sont pas de même nature. Elles ne sont pas desti-
nées à s'absorber dans les faits dont elles auront provoqué la dé-
couverte; elles sont destinées à les dépasser toujours. Rien ne
prouvera jamais l'existence du principe vital considéré comme
force à part dans le tourbillon d'une vie animale. C'est une hypo-
thèse agréable à l'esprit, qui paraîtra toujours vraisemblable et
ne se vérifiera jamais, parce qu'elle domine trop les faits pour y
rentrer et s'y perdre. Rien ne prouvera jamais l'existence du moi
distinct des phénomènes psychologiques. C'est une conjecture
commode, mais qui planera toujours sur les faits sans qu'il y ait
aucune raison pour qu'elle se confonde avec eux et s'évanouisse à
s'y incorporer. Rien ne prouvera jamais la finalité. C'est une vue
générale très séduisante et très satisfaisante, mais qui n'est pas
vérifiable parce qu'elle trangressera toujours les faits qu'elle pré-
tend expliquer. Ils n'y entreront jamais de manière à la remplir.
Elle ne disparaîtra donc jamais, elle n'est pas destinée à dispa-
raître. C'est pour cela qu'elle est fausse a priori : c'est pour cela
qu'elle n'a pas le caractère d'hypothèse scientifique. L'éternité
probable d'une hypothèse est sa condamnation. Une hypothèse
n'est recevable qu'autant qu'elle est caduque, qu'autant qu'on peut
prévoir qu'elle n'aura pas la vie longue, puisque c'est sa mort
même qui doit être son triomphe. La science repousse donc les
hypothèses qui ont l'air de vouloir être immortelles : c'en est la
marque.
De plus, ces résidus métaphysiques que contient encore la
science, sans compter qu'ils favorisent la paresse d'esprit en le
payant de mots, l'inclinent à la métaphysique proprement dite.
Rien n'est plus sain à l'esprit humain que de grouper des faits
et d'en chercher les lois; rien ne lui est plus dangereux que de
croire découvrir des causes. La cause trouvée, ou crue découverte,
il se repose sur elle, explique tout par elle, et ne cherche plus
rien. Les phénomènes les plus intéressans passent devant lui
sans qu'il se baisse pour les étudier. Il arrive à une sorte d'extase
continue qui l'endort et le paralyse. Il y a une sorte de fata-
lisme intellectuel qui est un produit assez ordinaire, presque né-
cessaire, du moins très naturel, de l'esprit métaphysique.
Il y a plus encore. Une cause trouvée ou crue découverte,
c'est une espèce de Dieu qu'on adore jalousement, et avec une
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314 REVUE DES DEUX MONDES.
passion, comment dire? une passion théologique, et c'est te
dire. Il y a beaucoup d'esprit théologique dans l'esprit métapfc
sique. L'homme qui a découvert une loi en cherche une auti
l'homme qui a cru découvrir une cause est une espèce de dévot
de prêtre qui admire et adore cette cause d'autant plus qu'il
admire et s'y adore. Il est dans le secret d'une force du mon
revêtue d'un caractère auguste et sacré, et il participe à ses m]
tères. Il devient irritable, intraitable et orgueilleux.
Ces défauts, qui du reste sont toujours à craindre avec 1
hommes, même avec ceux qui ne connaissent ni théologie,
métaphysique, ni science, ont cependant quelque chance d'él
moindres dans un esprit exclusivement scientifique. Ce serait d<
bonnes conditions de sagesse quand il n'y aurait que ceci que
pur homme de science vit constamment avec les faits et ne co
sent jamais à les perdre de vue. Le commerce des faits <
excellent, parce que nous sommes des faits nous-mêmes, très co
tingens, très éphémères et très bornés, et que nous sommes é'
demment destinés à vivre avec eux. C'est vivre conformémenl
notre nature que de disséquer des grenouilles et faire attenta
aux valves des pétoncles, qui, du reste, sont des chefs-d'œuvre q
Bernard Palissy admirait. — Et puis l'homme qui collection!
des faits, qui fait des classifications et qui cherche des lois n'a j
mais fini, et par conséquent n'arrive jamais ni à la contempl
tion extatique, ni au dogmatisme hautain et colérique. Les le
naturelles à découvrir et à vérifier, c'est, Dieu merci, le travi
de Pénélope, lequel est le plus intelligent et le plus avisé qui i
jamais été, parce qu'il n'a pas de raison de finir. La nature à
fois se prête si largement et échappe si subtilement à nos r
cherches qu'une fois que nous avons établi patiemment une 1
de certains faits, raisonnable, judicieuse et qui résiste, et subsist
très bonne à garder par conséquent, de nouveaux faits se p*
sentent qui la vérifient; de nouveaux aussi, cherchés pour la vér
fier, qui la démentent, la déforment au moins, et la gauchissen
nous forcent à l'élargir, à la redresser, bref à la changer. Ainsi d
suite et ainsi toujours. C'est précisément cela qu'évite l'honun
qui trouve une cause très générale expliquant tous les faits poi
sibles, à l'avance, parce qu'elle les dépasse tous éternellement. C
qu'il supprime, lui, c'est l'infini de la nature ; il passe d'un boa
par-dessus. L'homme de science l'accepte. Il l'accepte parce qu1
est raisonnable de l'accepter, puisqu'il existe, puisqu'il est II
aussi p^rce qu'un instinct secret l'avertit qu'à l'accepter il sei
toujours ramené à l'étude, à la fréquentation quotidienne, a
commerce continu des faits; commerce infiniment salutaire
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AUGUSTE COMTE. 315
l'esprit par les habitudes de travail, de prudence, de patience et
de modestie qu'il donne infailliblement, à ceux, bien entendu, qui
les ont déjà.
Et, donc, purifier la science de tous les résidus métaphysiques
qu'elle contient encore, et, très particulièrement, comme Buffon
le voulait déjà, de l'idée de finalité, voilà le second projet du
philosophe positiviste.
Le troisième est de systématiser les sciences, de manière à en
former un corps de doctrines ,f une philosophie. Ce projet, comme
nous en avons averti, est le plus important des trois parce qu'il
y a quelque chose de très particulier dans le conflit entre la
science et la théologie persistante et la métaphysique résistante.
Dans ce conflit, ce n'est pas la science qui lutte contre la
théologie et la métaphysique, c'est l'esprit scientifique qui
lutte contre la métaphysique et contre la théologie parce que
métaphysique et théologie sont constituées, la science ne l'est
pas. Ce n'est donc ici qu'un tour d'esprit, qu'une habitude in-
tellectuelle qui lutte contre des doctrines établies, organisées
et solides. Ce qu'il faudrait c'est que la science, animée tout
entière du même esprit, soutenue de la même méthode, solide-
ment engrenée, de manière que chacune de ses parties, liée aux
autres, appuyât les autres et fût appuyée par elles, tout entière
présentât un corps de doctrines capables de satisfaire l'esprit et
de lui donner une assiette ferme. En un mot, il faudrait tirer de la
science une philosophie et constituer une philosophie exclusive-
ment scientifique.
Il y aurait à cela un immense avantage. D'abord cette philo-
sophie répondrait au tour d'esprit signalé plus haut ; elle serait de
notre âge. Ensuite, ferme et consistante en ses idées générales,
elle serait mobile et progressivement évolutive, comme la science
même. La théologie a pour caractère, une fois constituée, d'être
immobile. La métaphysique a pour caractère de tellement dé-
passer les faits que les faits nouveaux ne l'émeuvent pas; les faits
qu'on découvre, s'ajoutant à ceux qu'on a découverts, passent
au-dessous d'elle et ne la touchent point, et c'est ainsi qu'elle est
aussi immobile que la théologie. La philosophie scientifique
pourrait probablement, sans jamais changer ni d'esprit ni de mé-
thode, avoir une plus grande élasticité et comme une faculté de
compréhension progressive. Elle aurait des chances ainsi de con-
stituer un troisième état qui serait plus durable que les deux autres,
ou plutôt de faire du troisième état, où nous sommes déjà, un état
qui serait définitif. Il faut donc essayer de systématiser les
sciences pour en tirer une philosophie, extraire de l'ensemble
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AUGUSTE COMTE. 317
physique comme sur son fondement. Mais la vie de la planète dé-
pend du système astronomique où elle est placée et des condi-
tions dans lesquelles elle y est placée; elle serait autre, et autre sa
constitution physique, et autres les lois chimiques de ses élémens,
et autres les physiologies de ses animaux, et autres nous serions
nous-mêmes si elle appartenait à un autre système, ou si, dans le
même système, elle était plus proche ou plus éloignée du soleil,
ou si l'inclinaison de son axe sur l'écliptique était différente. La
physique terrestre repose donc sur la physique céleste et en
dépend, et l'astronomie est la base de toutes les sciences hu-
maines. Enfin l'instrument essentiel avec lequel nous mesurons,
pesons, évaluons toutes choses et notons exactement les rapports
des choses entre elles est une science qu'on appelle la mathéma-
tique, et qui est comme l'introduction à toutes sciences parce
qu'elle en est la clef. Mathématique, astronomie, physique, chimie,
physiologie, morale, sociologie — voilà donc l'ordre dans lequel
doivent se ranger les sciences par ordre de dépendance, voilà
proprement la hiérarchie des sciences.
On voit que la loi qui règle cette hiérarchie des sciences est
leur généralité décroissante et leur complexité croissante. Au
principe une science pure qui n'embrasse aucune matière, qui
ne s'applique à rien de matériel ; puis une science qui n'est presque
encore que la précédente, puisqu'elle ne s'applique qu'à des phé-
nomènes très généraux, qu'à des distances et des mouvemens;
puis, successivement, des sciences, physique, chimie, physiolo-
gie, etc., qui s'appliquent à des phénomènes de plus en plus com-
plexes, et enfin les sciences de l'homme qui s'appliquent à l'être
le plus complexe que nous connaissions.
Cette classification, si on l'accepte, entraîne déjà toute une phi-
losophie. Si l'on consent à faire dépendre la science de l'homme
de la physiologie, la physiologie de la chimie, la chimie de la
physique, la physique terrestre de la physique céleste, c'est l'an-
cienne conception générale des choses qui est retournée pour
ainsi parler. La tendance ancienne de l'homme dans l'état théo-
logique, etencore dans l'état métaphysique, était d'aller au monde
en partant de lui-même. Tel il se connaissait ou croyait se con-
naître, tel il connaissait ou croyait connaître l'univers. Ce qu'il
connaissait de lui-même, il l'appliquait à l'univers pour l'expli-
quer. Il se connaissait comme volonté; et, successivement, il lo-
geait une volonté dans chaque phénomène, dans chaque grand
groupe de ces phénomènes, dans l'ensemble, dans l'universalité
des phénomènes. Il se connaissait comme sensibilité, et, succes-
sivement, il logeait un être sensible, bon, méchant, irascible, re-
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318 REVUE DES DEUX MONDES.
connaissant, vindicatif dans chaque objet, dans chaque grand
groupe d'objets, dans l'univers entier. Il se connaissait comme
moralité, et successivement il logeait un être facteur de moralité,
voulant le bien, bon au bon, méchant au méchant, dans chaque
chose, dans chaque grand groupe de choses, dans l'ensemble
éternel des choses. Il se connaissait comme intentionalité,
comme n'agissant jamais ou ne croyant jamais agir que dans
un dessein, en vue d'un but; et successivement il logeait dans
chaque coin de l'univers, dans quelques grandes régions de
l'univers, dans la totalité de l'univers, un être qui avait un dessein
et qui le poursuivait; de telle sorte que, successivement, l'univers
était une collection de petits royaumes, de grands royaumes,
et enfin un seul royaume, gouverné par un roi qui le menait vers
une fin connue de lui; l'univers avait un sens et un but; il
n'était pas un fait, il était une œuvre, une œuvre se continuant
sous nos yeux dans la direction de son achèvement.
Ainsi l'homme faisait l'univers à son image, projetait son por-
trait dans l'infini. L'univers était un agrandissement de lui-même.
Quand il s'appelait lui-même microcosme, ce qu'il voulait dire
c'est que l'univers était un géant. Toutes les sciences étaient des
dépendances de la science de l'homme, et en étaient, du reste,
des imitations.
Si, à l'inverse, nous admettons que la science de l'homme est
une dépendance de toutes les sciences, ce n'est plus l'univers qui
est un prolongement de l'homme, c'est l'homme qui est un pro-
longement de l'univers. Il dépend de lui, vit de sa vie, a des lois
seulement plus complexes, mais qui sont en leur fond les mêmes
que celles qui régissent la matière universelle. Il est une résul-
tante du monde entier, au lieu qu'il semblait autrefois que le
monde résultât de lui. Au fond, dans les anciennes conceptions,
rhomme créait l'univers. A le comprendre organisé sur le mo-
dèle de lui-même, vraiment il le créait à son image; il entretenait
en lui-même cette illusion que le monde procédait de lui. Ce n'est
pas l'homme qui crée le monde, c'est le monde qui crée l'homme.
Dès que l'homme aura cette idée bien nette en son esprit, c'est
précisément tout l'inverse de l'ancienne philosophie qu'il aura
comme à la base de toutes ses conceptions possibles.
Voilà ce que contient déjà la simple classification nouvelle des
sciences, la hiérarchie des sciences.
Il n'est pas besoin de faire observer de plus, que Comte a été
guidé dans le tracé de sa nouvelle classification par son horreur et
sa défiance de la métaphysique. D'instinct il adonné le premier rang
aux sciences absolument dépouillées de toute métaphysique, et fait
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AUGUSTE COMTE. 31 9
dépendre les sciences mêlées d'élémens métaphysique s de celles qui
n'en contenaient pas. De la mathématique et de l'astronomie à la
psychologie et à la morale il y a pour lui comme un decres-
cendo de pureté scientifique. Mathématique et astronomie sont
pures de tout mélange métaphysique; physique, chimie et physio-
logie le sont moins; psychologie et morale en sont pénétrées. Ce
qu'il faut donc c'est bien mettre, sous la dépendance des sciences
qui ne contiennent pas de métaphysique, celles qui en contiennent
encore : « L'astronomie est aujourd'hui la seule science qui soit
enfin réellement purgée de toute considération théologique ou
métaphysique. Tel est, sous le rapport de la méthode, son premier
titre à la suprématie. C'est là que les esprits philosophiques peu-
vent efficacement étudier en quoi consiste véritablement une
science. » En allant de l'astronomie à la morale « nous trouverons
dans les diverses sciences fondamentales des traces de plus en plus
profondes de l'esprit métaphysique ». La guerre à la métaphysique
est donc à la fois le but de Comte et sa méthode. A la fois il veut la
détruire, et il est guidé dans la constitution de son système par la
présence ou l'absence de la métaphysique dans l'objet de ses re-
cherches. Le critérium de la vérité est pour lui l'absence de l'es-
prit métaphysique et ce critérium lui donne sa méthode même.
Tant y a que la classification vraie des sciences, selon Auguste
Comte, est celle que nous venons de résumer. Maintenant quel
en est le but? Le but est de constituer une science de l'homme
et une morale qui n'aient pas besoin de métaphysique ; c'est ce
que Comte tient pour le plus important de son œuvre; c'est à
quoi il a appliqué son plus grand effort. Cet effort, il sera inté-
ressant quelque jour d'en tracer le progrès, d'en mesurer la
grandeur, d'en estimer les résultats.
Emile Faguet.
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND
ET LES FLOTTES MODERNES
I
Au mois de juin 1777, le prince Frédéric de Danemark, — qui
fut roi en 1808 et resta toujours le fidèle allié de la France, —
donnait le premier coup de pioche à la tranchée du canal qui relie
l'Eider à la baie de Kiel, la mer du Nord à la Baltique. Quelques
années plus tard, en 1784, ce canal était livré à la circulation
des caboteurs, depuis la barque frisonne jusqu'à la lourde galiote
de Lûbeck ou de Rostock.
A cette époque il y avait quatre cents ans que le problème de
la communication directe entre les deux mers avait été posé pour
la première fois et résolu d'une manière approchée. Vers 1386, à
la suite de leur conflit avec le Danemark pour les péages du Sund,
les cinquante-deux villes qui avaient signé la charte de Cologne
obtinrent aisément de l'empereur Wenceslas l'autorisation d'unir
l'Elbe à la Trave par un canal qui partait de la Delvenau, affluent
du premier de ces deux fleuves, pour atteindre et suivre quelque
temps la Stecknitz, tributaire du second.
Cette voie navigable, qui subsiste encore et que Lûbeck vient
de faire approfondir, ne pouvait guère être utilisée que par des
chalands de rivière. En cela, du reste, elle satisfaisait pleinement
les intérêts de la capitale hanséatique, car c'était dans ses entrepôts
qu'affluaient toutes les marchandises déchargées dans les ports
de l'Elbe par les vaisseaux de Rotterdam, d'Anvers, de Londres;
c'était par son intermédiaire et sur ses propres navires que ces
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 321
marchandises étaient réexpédiées pour Gotheborg, pour Danzig,
pour Riga.
En dépit des frais qu'entraînait ce double transbordement,
les services rendus par le canal de la Stecknitz furent si appréciés
que Ton voulut, au bout d'un siècle et demi, le doubler d'une
nouvelle coupure, qui établirait une communication plus courte
entre Lùbeck et sa jeune rivale, Hambourg, dont la puissance
grandissait rapidement. Mais l'Allemagne entrait alors dans la
longue période de troubles religieux et politiques qui a retardé
presque jusqu'à nos jours le développement de ses industries.
Le canal Alster-Beste (du nom des deux affluens de l'Elbe et de
la Trave qu'il reliait) ne fut jamais achevé, non plus du reste
que les trois canaux dont les rois de Danemark Christian III et
Christian IV avaient arrêté les tracés dans le Schleswig du Nord,
au xvie et au xvne siècle.
Aussi, en creusant de l'Eider à la baie de Kiel, il y a quelque
cent dix ans, une route de navigation accessible à la plus grande
partie des bâtimens de mer employés alors, le gouvernement
danois rendait-il au commerce du nord de l'Europe un service
signalé. Pour en célébrer le bienfait, un concert de louanges
s'éleva dans toute l'Allemagne. Éloges mérités, certes; car, pour
concevoir et achever un dessein si préjudiciable aux intérêts du
Danemark lui-même, il avait fallu au roi Christian et au prince
Frédéric, avec une rare élévation d'esprit, une constance plus
rare encore et surtout un effort soutenu d'impartialité politique.
Tout ce qui allait passer par le nouveau canal n'était-il pas en effet
perdu pour les Belt et pour le Sund ? Outre qu'il était douteux que
les finances de l'État pussent recouvrer du côté de l'Eider, par
le rendement du capital engagé, ce qui leur manquerait du côté
des détroits, les ports exclusivement danois, Elseneur, Odensée,
Nyborg, Frédéricia, faisaient entendre de vives plaintes.
Mais Christian et Frédéric considéraient comme un devoir
étroit de teniv la balance égale entre les deux parties de la mo-
narchie, entre l'archipel, de langue Scandinave, et les duchés de
la péninsule Cimbrique, dont la population appartenait en majo-
rité à la langue tudesque. Au reste, le temps n'était pas encore
arrivé où les agens de certaine puissance intéressée à semer la
division découvriraient aux sujets allemands de la maison de
Holstein que celle-ci négligeait leurs intérêts. En fait, pendant
soixante années, le canal de l'Eider suffit aux besoins du com-
merce de la Baltique et (ut pour la région qu'il traversait la source
de revenus considérables.
La vapeur était venue, cependant. Elle abrégeait les traver-
tomk eux. — 189b. 21
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322 REVUB DBS DEUX MONDES.
sées; elle semblait accourcir les distances. Mais, par une pente
inévitable, les peuples qu'elle rapprochait ne se trouvaient jamais
assez proches et s'impatientaient des moindres retards. D'ail-
leurs le nouveau mode de navigation était plus cher que l'ancien,
qui ne mettait en œuvre que des foi-ces fournies gratuitement par
la nature. Il fallait donc couper au plus court, supprimer les obs-
tacles. Dès lors toute presqu'île devenait ennemie. D'autre part,
le prix du navire s'était élevé. On trouvait donc avantage à
augmenter ses dimensions, afin que, par le transport d'une plus
grande quantité de marchandises, chaque voyage fût plus rému-
nérateur. Ces transformations du véhicule commandaient celle
de la voie de communications, là du moins où elle dépend de
l'homme, et l'on sentit bientôt la nécessité des canaux maritimes,
des canaux larges, profonds, autant que possible sans écluses.
C'est à partir de 1848-49 — il n'était point encore question du
canal de Suez — que l'on voit naître, en faveur d'une communi-
cation directe entre les deux mers du nord de l'Europe, les projets
de tranchée à grande section. Dès cette époque aussi s'accusent
nettement, par les tracés mômes, les divers intérêts en jeu dans
cette capitale affaire :
Intérêts locaux, en premier lieu. Les ports de l'Elbe, d'un côté,
Lubeck, de l'autre, veulent prendre leur revanche du canal de
l'Eider, qui leur dérobe une grande part du commerce de transit.
Il ne faut donc pas que le canal projeté s'écarte du pédoncule de
la presqu'île : c'est de Gliickstadt, de Stôrort, de Brunsbuttel, de
St-Margarethen, que l'on partira. C'est dans la baie de Neustadt,
dan» le Lùbeckerbucht qu'on aboutira.
L'intérêt allemand ensuite, et même déjà l'intérêt militaire.
On est à l'époque de la guerre des Duchés, la première, celle qui
se termina par la victoire du Danemark, mais qui avait commencé
par des revers. A peine « affranchis », les libéraux-nationaux du
Holstein s'étaient hâtés de présenter un projet de canal de Bruns-
buttel à Kiel, pour ouvrir les deux mers à cette flotte allemande
que l'éphémère Parlement de Francfort entrevoyait dans ses rêves.
Rêves, en effet, ce canal et cette flotte, mais réalités pourtant, cin-
quante années plus tard.
Enfin l'intérêt du commerce pur et simple, l'intérêt interna-
tional; et ce dernier, auquel s'attache aussitôt le Danemark, par un
juste instinct politique, se traduit par des projets fort bien étudiés
d'un certain nombre d'ingénieurs étrangers à l'Allemagne, des
Anglais, des Américains, des Belges, un Français même, comme
on l'a rappelé.
Malheureusement deux années de guerre et de révolution,
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 323
puis les ardens débats auxquels donna lieu jusque vers 1855 la
réorganisation politique du Schleswig-Holstein, firent rejeter au
second plan les préoccupations de Tordre économique. Ce ne
fut donc qu'en 1860, quand les esprits parurent apaisés de Flens-
burg à Neumûnster, — la Prusse entrait alors dans une période
de difficultés intérieures, — que le cabinet du roi de Danemark
Frédéric VII reprit les études interrompues et fixa son attention
sur le plan de l'ingénieur américain Hansen.
Ce plan, qui utilisait les dépressions de la Stôr et de la Trave,
en plein Holstein, faisait suivre au canal un parallèle en latitude,
de St-Margarethen, dans l'Elbe, à Haffkrug, sur la grande plage
de sable qui fait le fond de la baie de Neustadt. La longueur de
la tranchée atteignait 120 kilomètres et sa profondeur 25 pieds
anglais (8 mètres environ), ce qui paraissait alors considérable. Le
canal avait 7 écluses, et la dépense totale était évaluée à 111 mil-
lions de marks ou 178 millions de francs. Cela mettait le kilo-
mètre à 1400000 francs à peu près, prix de revient économique.
Peut-être n'était-ce pas là l'unique motif de la faveur du gou-
vernement danois. Peut-être même l'heureux choix des deux
issues — la baie de Neustadt, surtout, est le meilleur débouque-
ment dans la Baltique pour la navigation commerciale — n'eût-il
pas suffi à mériter son suffrage, si l'ensemble du tracé n'avait, au
point de vue politique, parfaitement répondu aux secrètes et trop
justes appréhensions du cabinet de Copenhague.
En effet, s'il fallait couper en deux les provinces continentales
du royaume, et fixer d'avance, dans une région dont les ten-
dances séparatistes étaient connues, ce que les métallurgistes
appellent « une ligne de rupture préparée, » mieux valait adopter
le tracé le plus méridional qui pût s'accorder avec les exigences
économiques. D'ailleurs tous les plans qui, pour obtenir le plus
court trajet, conduisaient le canal de l'embouchure de l'Elbe
vers le nord-est, finissaient par aboutir à la baie de Kiel, à Hol-
tenau ; de sorte qu'ils laissaient ce port splendide, objet des con-
voitises de la Prusse, au sud d'un grand fossé dont il serait facile
de faire un jour une frontière politique, au delà d'un fleuve arti-
ficiel dont le lit bornerait inévitablement l'action militaire de
l'armée danoise. Au reste, et pour plus de sûreté, le cabinet de
Copenhague se proposait d'assurer par un appel aux puissances
européennes les bénéfices de la neutralité à la nouvelle voie de
navigation, dont le caractère international ne pouvait être mé-
connu.
On en était là. Les études préliminaires s'achevaient ; les pour-
parlers diplomatiques s'engageaient; lorsque la mort du roi Fré-
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324 REVUE DES DEUX MONDES.
déric VII, suivie presque aussitôt de la seconde guerre des Duchés,
vint ajourner la solution d'une question à laquelle la sagesse de
la maison de Holstein avait préparé l'issue la plus favorable à la
satisfaction des intérêts de l'Allemagne du Nord en même temps
qu'au maintien de la paix.
Il était nécessaire de rappeler ces choses, qui sont peu connues
en France, qui le sont beaucoup mieux en Allemagne, mais que
les Allemands paraissent avoir oubliées. Car leur mémoire est
tantôt fidèle, tantôt infidèle, au gré de leurs visées politiques ou
de leurs antipathies de races, et nul peuple — pas même les Ita-
liens — n'a poussé aussi loin, devant tant de choses à ses voi-
sins, l'art de se persuader qu'il ne doit rien à personne.
II
On sait qu'après cette déplorable guerre de 1864, d'où l'on
peut dater l'abaissement de notre pays, le sort des duchés de
l'Elbe fut l'objet de négociations embrouillées en apparence, mais
dont tous les fils aboutissaient à Berlin. La Prusse, qui avait
affecté de prendre en mains avec un zèle désintéressé la cause des
Allemands opprimés du Schleswig-Holstein , n'osa pas démas-
quer immédiatement ses batteries. Pourtant, dès le mois de
février 1865, le comte de Bismarck présentait au candidat le
plus en vue pour la couronne ducale, Frédéric d'Augustenbourg,
un projet de convention qui confiait au gouvernement royal
l'administration des postes et télégraphes, qui incorporait les
contingens dans l'armée prussienne et qui remettait à la Prusse
une bande de territoire suffisante — Kiel compris ! — pour la
création d'un canal maritime. En 1865, les princes allemands
n'étaient pas encore assouplis à la soumission. Frédéric d'Au-
gustenbourg refusa de devenir un préfet de M. de Bismarck, et sa
candidature fut écartée (1).
Les plans du canal dont il était question, fournis par l'ingé-
nieur prussien Lentze, présentaient cette nouveauté d'une tfan-
chée au niveau moyen de la mer, avec une seule écluse au débou-
ché dans l'Elbe, écluse que le mouvement des marées rendait
(1) « C'est la campagne diplomatique dont je suis le plus fier, » disait M. de Bis-
marck à Varzin, en 1877. — « Dès le début, vous vouliez les duchés, lui répondit le
baron von Holstein. — Oui, répliqua le chancelier, certainement, et aussitôt après
la mort du roi de Danemark. Mais c'était une affaire difficile... plusieurs coteries à
la cour, les petits États allemands, l'Autriche, les Anglais qui ne voulaient pas nous
laisser prendre le port de Kiel... » etc., etc. (Le Prince de Dismark, sa vie et son
œuvre, par >!■• Marie Dronsart.)
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 325
indispensable. La section transversale de cette tranchée devait
avoir 70 mètres au plan d'eau, 24 mètres au plafond et 9m,50 de
profondeur. C'était bien un canal maritime, et le trait final, la
profondeur, en fixait le caractère particulier. Il s'agissait évidem-
ment d'un instrument de guerre.
La période qui s'écoula jusqu'en 1877 n'était pas favorable
aux grandes entreprises de travaux publics. Après de si grandes
conquêtes, la Prusse avait assez à faire de s'établir solidement
sur les territoires annexés et d'organiser à son profit l'Empire
allemand. Quand cette tâche fut suffisamment avancée au gré de
M. de Bismarck, un armateur de Hambourg, H. Dahlstrôm, fit
paraître — c'était en 1878 — une brochure qui énumérait « les
avantages économiques d'un canal maritime coupant le Scbleswig-
Holstein. » La presse officieuse fut lancée sur cette piste, et l'agi-
tation commença dans toute l'Allemagne.
Préparer l'opinion publique n'était pas inutile, car il y avait
des oppositions à vaincre, des intérêts à rassurer. Si l'on n'avait
plus à compter avec Copenhague et ses Danois, c'était avec Ham-
bourg, Lûbeck, Brème; avec des Allemands particularisas sans
doute, mais enfin des Allemands. Or, nous l'avons déjà dit, le
canal projeté menaçait les étapes où les produits étrangers avaient
accoutumé de faire une pause en passant d'une mer dans l'autre.
Les pétroles, les vins, les huiles exotiques (pour ne citer qu'une
des branches de l'importation) allaient donc pénétrer directement
dans la Baltique, au lieu de s'arrêter dans les ports de l'Elbe, du
Weser, de la Trave? — D'ailleurs, à ceux-ci l'entreprise apparais-
sait trop nettement prussienne. Qui donc en profiterait? Kiel,
d'abord, ruinant Lûbeck du coup; puis Stettin et Swinemunde,
débouchés de la riche vallée de l'Oder; Danzig, Pillau, Kônigs-
berg, Memel, entrepôts de la Prusse propre et de la Pologne.
Chose étrange, ces ports baltiques exprimaient des craintes
analogues. Pour eux, la nouvelle voie de navigation devait favo-
riser surtout les ports russes, qui correspondraient ainsi directe-
ment avec Hambourg, Brème, Londres et Rotterdam. Pour calmer
tant d'inquiétudes, il fallut de longs efforts, des conférences, des
négociations. Il fallut surtout promettre l'appui financier de l'Etat,
l'Empire pour les uns, le royaume de Prusse pour les autres, car
bientôt sénats, municipalités, chambres de commerce, soucieux
de retenir leur clientèle, s'avisèrent de creuser leurs ports, de
rectifier leurs estuaires, de doter leurs nouveaux bassins d'un
outillage perfectionné.
Kônigsberg se lia plus étroitement à Pillau par un chenal
profond au travers du Frische-haff ; Danzig fit de son faubourg
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326 REVUE DES DEUX MONDES.
maritime, Neufahrwasser, un port de premier ordre ; Stettin trans-
forma la Swine et l'Oder; Lûbeck approfondit son canal de la
Stecknitz et améliora la Trave ; Bremerhaven, le Saint-Nazaire
de Brème, vit s'ouvrir de grands bassins pour les transatlantiques
du Norddeutsche Lloyd ; Hambourg, enfin, établissait un immense
port franc dans l'archipel d'îlots marécageux qui lui fait face, et,
— ceci est important, — créait à la pointe extrême de l'Elbe, à
Cûxkaven, un port en eau profonde où la marine de guerre se
réservait une place privilégiée.
Du côté des chemins de fer, peu d'obstacles en revanche.
Outre qu'en Allemagne on ne craint pas de juxtaposer un canal
à une voie ferrée, parce qu'on a compris une bonne fois que, se
complétant l'un l'autre, les deux moyens de communication pros-
pèrent en même temps, toutes les grandes lignes appartiennent
à la Prusse, et leurs ingénieurs sont des fonctionnaires au sens le
plus précis du mot : des hommes qui, ayant demandé et obtenu
des fonctions de l'État, s'inspirent uniquement des intérêts de
l'État.
Plus sérieuse se présentait l'opposition de certaines grandes
industries, par exemple les charbonnages, les fonderies, les acié-
ries des bassins de la Sarre, de la Ruhr et de la haute Silésie.
Et là, aux réclamations des producteurs se joignaient celles des
entrepreneurs de transport de marchandises lourdes, corporation
puissante dans un pays où la batellerie est très développée. Ne
s'agissait-il pas, avec ce canal maritime, de livrer toute la côte
de Prusse à la concurrence anglaise, déjà si redoutable?
Pour désarmer ces intérêts coalisés, on adopta le meilleur
parti : on compléta le réseau des voies de navigation transversales
(Dortmund-Emden-Magdebourg) et on aménagea l'Oder supérieur,
afin qu'au moment où le canal s'ouvrirait, les charbons et les fers
allemands fussent en état de lutter sur la Baltique contre les
produits similaires de la Grande-Bretagne.
Ce n'était pas tout que d'avoir converti des adversaires dont
les intérêts pouvaient être, en effet, sérieusement lésés : il fallait
en persuader d'autres, pour qui la hardiesse seule du projet était
un suffisant motif de l'écarter, ou bien qu'arrêtait l'incertitude
des résultats financiers. De fait, quand on calculait le prix de
revient final, — ce ne pouvait être moins de 150 à 160 millions
de marks, — et qu'on recherchait le revenu probable, des doutes
naissaient dans l'esprit de nos voisins, portés par leur naturelle
inclination à une prudente économie. Pour les dissiper, on dressa
des tableaux très complets, très étudiés (la statistique allemande
vaut la nôtre, pour le moins). On affirma que, sur 40 000 na-
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 327
vires qui franchissaient les détroits danois, 12000 ou 15 000 em-
prunteraient la nouvelle route. Mais ces calculs parurent
optimistes, car si le gain était sensible (22 heures pour un navire
venant de Londres ou de Rotterdam), il ne Tétait pas assez pour
qu'on fût assuré de la formation d'un courant commercial aussi
important. Le dilemme ordinaire se posait par conséquent: ou
bien tenir très bas les droits de transit, et alors l'amortissement
n'était pas garanti, si même les frais d'entretien étaient couverts;
ou bien élever les droits et n'attirer qu'une clientèle restreinte,
celle des bâtimens qui voudraient aller par exemple de Hambourg
ou de Brème à Liibeck ou à Rostock, les ports les plus voisins
des deux issues du canal. Et dans ce cas, le rendement n'était pas
meilleur.
On fit alors intervenir la philanthropie et les assurances. Il
existe des cartes statistiques des naufrages qui se produisent
chaque année sur les côtes du Jutland et du Schleswig occidental.
Ces cartes sont habilement disposées : de gros points noirs, qui
représentent les navires perdus, se pressent, s'accumulent contre
le trait du littoral, donnant une impression lugubre, une impres-
sion qu'on voulait rendre suggestive. Mais le sentimentalisme
exclusivement cérébral des Allemands le cède toujours en temps
utile au légitime souci de bien employer leur argent. Des raison-
neurs avisés observèrent qu'il valait mieux multiplier les stations
de sauvetage et se garder d'un mauvais placement. Quant aux
assurances, c'était affaire aux étrangers, qui fournissaient natu-
rellement le plus de victimes, aux Anglais surtout, d'apprécier
l'avantage d'un abaissement des primes. D'ailleurs, les cartes
statistiques révélaient que les chances de sinistres étaient beau-
coup plus fortes en automne que dans les autres saisons. Le
canal, à ce compte, ne serait guère fréquenté que pendant
trois mois, tandis que les frais d'entretien et d'exploitation cour-
raient pendant toute l'année, ce qui n'était pas pour améliorer
le rendement.
Y avait-il lieu, du moins, d'espérer que cette voie maritime
développerait la production des contrées qu'elle allait couper, ou
qu'elle favoriserait l'éclosion d'industries nouvelles? Les opti-
mistes officieux l'affirmaient, sans le prouver. Car si, en France,
on pouvait admettre que, tout le long du canal des deux mers,
traversant 450 kilomètres d'une région riche, mais mal exploitée,
il se créerait de grandes escales commerciales et que l'instru-
ment de transit deviendrait ainsi l'instrument de trafic, une telle
hypothèse perdait beaucoup de sa valeur dès qu'il s'agissait du
canal allemand. Celui-ci, quatre fois plus court, devait desservir
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328 REVUE DES DEUX MONDES.
un pays exclusivement agricole, dont toute la puissance d'expor-
tation paraissait atteinte, la culture y étant depuis longtemps
poussée à un haut point de perfection ; un isthme étroit, en
somme, au littoral très articulé et dont les points les plus éloignés
d'un port n'en étaient pas à plus de 35 ou 40 kilomètres. Après
tout, que les produits des grandes fermes qui entourent Legeberg,
Bramstedt, Neumùnster, fussent dirigés sur Kiel, sur Lûbeck,
sur Gluckstadt ou enfin sur Rendsburg, devenu le port intérieur
du Holstein, grâce au canal, le profit était le même, le trajet
ne différant guère.
Toutes ces objections étaient judicieuses. Elles frappaient les
esprits, et la question posée devant l'opinion publique ne faisait
pas de progrès sensibles.
III
Pour M. de Bismarck, pour ceux qui, avec lui, jugeaient
l'œuvre en se plaçant à un point de vue plus élevé que le vulgaire
et qui la considéraient comme une consécration de la grandeur
allemande, il restait une dernière carte qu'on eût voulu ménager,
un argument péremptoire, décisif, mais sur lequel il fallait éviter
d'appuyer : l'intérêt militaire, l'intérêt de la marine allemande.
Plusieurs motifs sérieux justifiaient l'hésitation des hommes
d'État prussiens à placer la question sur ce terrain. En premier
lieu, il était au moins inutile d'attirer l'attention des nations
rivales sur l'accroissement de puissance maritime que l'on se
promettait de l'entreprise. Ensuite, si l'on faisait montre de l'in-
térêt de l'État, l'opinion ne manquerait pas d'imposer à l'État
lui-même la poursuite directe des voies et moyens. Or on aurait
préféré que l'affaire fût conduite par une compagnie privée, sauf
à passer avec elle les contrats convenables. Enfin, et surtout, le
seul homme qui, sans être marin, fût en possession d'une indis-
cutable autorité dans ces matières, le maréchal de Moltke, se
montrait froid, presque hostile, depuis plusieurs années.
On savait quelles étaient ses raisons. Il avait développé les
unes devant le Reichstag (séance du 23 juin 1873) et réservé les
autres, les plus graves, pour les conseils supérieurs de l'Empire.
Voici, en tout cas, lçs trois principales:
— La dépense était forte et le succès incertain. Si Ton avait
200 millions à dépenser en faveur de la marine impériale, mieux
valait les dépenser à construire une nouvelle flotte, à doubler
celle que Ton possédait et qu'il reconnaissait insuffisante .
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 329
— Les tracés proposés ne résolvaient pas complètement le
problème de la mise en communication des deux grands ports
de guerre allemands, puisque le navire parti de Kieï débouchait
dans l'Elbe ou sur la côte occidentale du Schleswig et que, dans
l'un ou dans l'autre cas, il lui restait à parcourir 40 milles marins
pour gagner Wilhelm'shaven. Il résultait de là que, si l'ennemi
venait s'établir à l'issue du canal et qu'il manœuvrât habilement,
il réussirait toujours à tenir séparées les deux fractions de la
flotte allemande. Il en serait autrement si le canal se prolongeait
au delà de l'Elbe jusqu'à la Jade... mais alors ce n'étaient plus
200 millions, c'étaient 300, 400 peut-être! — Si du moins ce trajet
en haute mer du débouché du canal à la Jade était couvert vis-à-
vis de l'ennemi par un obstacle quelconque, par un poste avancé,
une île, que Ton pût fortifier et qui constituât un solide point
d'appui ? — Il y en avait un, Helgoland, et placé à souhait. Mais
cet îlot appartenait à l'Angleterre, qui le gardait jalousement.
— Ce canal maritime, à supposer qu'il réalisât l'idéal de la
ligne de communications intérieure, présentait un grave incon-
vénient : il coupait en deux l'isthme germano-danois, laissant le
Holstein au sud et le Schleswig au nord, qu'il isolait du reste
de l'Allemagne, car un fleuve de 70 mètres de large et de 9 mètres
de profondeur n'est point si facile à franchir en dehors des pas-
sages préparés. Qu'arriverait-il si l'ennemi débarquait dans le
Schleswig et s'avançait rapidement jusqu'au canal en coupant
les ponts, en détruisant les bacs? Gomment lui enlever ensuite le
terrain conquis et si nettement délimité par cette ligne d'eau
artificielle ?
Ces objections avaient une grande valeur, mais une valeur
inégale. On s'efforça donc, soit de persuader peu à peu l'éminent
homme de guerre, soit de donner satisfaction à ses justes scru-
Sur le premier point la réponse était assez facile : études, son-
dages, calculs établis avec un soin scrupuleux, on avait encore
majoré les prix de revient probables, afin de tenir compte à
l'avance des incidens imprévus : on ne dépasserait certainement
pas 200 millions. Quant à demander cette somme pour la flotte,
ce n'était pas possible : le Reichstag ne l'accorderait pas. Dût-il
s'y résigner que l'on ne retirerait pas de cette solution les mêmes
avantages que du percement du canal. En effet, avec ces 200 mil-
lions, on n'aurait pas plus de huit navires de premier rang, car
il fallait, parallèlement à ces constructions, entreprendre de
grands travaux dans les ports, creuser de nouveaux bassins de
radoub, augmenter l'outillage et surtout porter brusquement du
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330 REVUE DBS DEUX MONDES.
simple au double le personnel de toute catégorie, au risque
d'affaiblir sa valeur militaire. Les choses de la marine devaient
être menées avec plus de circonspection. — Au contraire, si on
creusait le canal, le Reichstag aurait toujours mauvaise grâce à
s'opposer à l'accroissement normal de la marine. On trouverait
même à cet accroissement un motif de plus dans la nécessité de
défendre, en temps de guerre, les deux issues de la nouvelle
route maritime, de sorte qu'au bout de quelques années on aurait
à la fois et le canal et une flotte puissante.
Autre point de vue de la question : dépensés immédiatement
à construire des navires, les 200 millions ne rapportaient rien.
C'était un capital immobilisé, sinon réellement improductif;
tandis que, dépensés au canal, et si faible que l'on supposât le
rendement de l'exploitation, ils porteraient un intérêt que rien
n'empêchait de consacrer à l'augmentation de la flotte. C'était
l'affaire de quelques années. Au reste, la situation politique, la
conclusion des alliances permettaient d'attendre.
Sur le second point — l'inconvénient de la distance qui sé-
pare la Jade du débouché du canal — il fallait reconnaître que
le maréchal avait raison, au moins au point de vue théorique.
Mais, en réalité, cette offensive de l'ennemi était-elle à craindre?
On avait vu, en 1870, la flotte française toujours hésitante devant
ces estuaires, n'ayant ni cartes exactes ni renseignemens précis,
ni navires à faible tirant d'eau. Il ne semblait pas que rien fût
changé depuis douze ans, et on avait, de plus, le bénéfice de la
légende de l'inaccessibilité du littoral.
Était-il d'ailleurs impossible d'acquérir Helgoland?M. de Bis-
marck était homme à mener à bien cette négociation. Il fallait
seulement saisir une occasion favorable, et les affaires coloniales
la fourniraient. On pouvait compter sur la bonne volonté de l'An-
gleterre pour toute combinaison ayant pour résultat de gêner la
flotte française, dans une guerre éventuelle. — Enfin il n'était
pas dit qu'on ne pousserait pas, plus tard, jusqu'à la Jade. Mais
il fallait garderie silence là-dessus pour ne pas effrayer l'opinion.
Au danger incontestable d'une coupure nette entre le Holstein
et le Schleswig on pouvait parer de plusieurs manières. Aucune
des voies de communication du Nord avec le Sud ne serait sup-
primée; on s'efforcerait au contraire d'en augmenter le nombre.
La défense du Schleswig serait assurée par les moyens les plus
sûrs, et la garde du canal établie avec un vrai luxe de précautions.
L'armée du littoral, comptant au moins 100 000 hommes de troupes
de deuxième ligne, mais de troupes solides, serait concentrée sur la
ligne Altona-Lubeck, afin de pouvoir se porter facilement soit sur
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 331
les côtes de la Baltique, soit sur celles de la mer du Nord. En cas de
menace contre le canal, trois voies de chemins de fer conduiraient
en quelques heures ses têtes de colonne à Kiel, Rendsburg, Griïn-
thal et Brunsbûttel, les quatre points essentiels de la ligne du
canal maritime. Rendsburg même, le vrai point de manœuvres
de la région, recevrait des établissemens militaires qui permet-
traient d'en faire un débouché commode et une sérieuse base
d'opérations pour les corps qui défendraient le Schleswig. D'ail-
leurs l'augmentation de puissance qu'une ligne de communication
intérieure devait donner à la flotte allemande n'était-elle pas la
meilleure garantie contre un débarquement?...
Toutes ces raisons, mûries par des réflexions personnelles,
finirent par convaincre le chef du grand état-major, dont l'oppo-
sition cessa vers 1883. C'était un grand pas de fait. Lorsqu'il fut
bien acquis que l'intérêt militaire et particulièrement celui de la
marine impériale, très populaire en Allemagne, étaient en jeu
dans le percement du canal, il se produisit un revirement d'opinion
dont l'habile chancelier de l'Empire s'empressa de profiter.
L'affaire fut mise aux enquêtes, comme nous dirions en France,
au mois d'octobre 1883; mais, reconnaissant qu'il n'était guère
possible de faire fond sur l'initiative privée pour une entre-
prise aussi considérable, M. de Bismarck soumit au Bundesrath et
au Reichstag, en 1885-86, un projet de creusement du canal
maritime par les États confédérés. Le coût total, arrêté cféfiniti-
vement à 156 millions de marks (495 millions de francs), devait
être réparti au prorata de la contribution de chacun des États
aux dépenses générales de l'Empire. La part de la Prusse s'élevait
à 50 millions de marks (62500000 francs).
Le chancelier fit entendre, au surplus, que ces fonds seraient
pris pour la plus grande part sur le reliquat de l'indemnité versée
par la France. Les vaincus payaient ainsi la route militaire de la
flotte impériale, après avoir payé les chemins de fer stratégiques
de l'armée allemande et ses grandes forteresses. Cette proposi-
tion, qui faisait jouer à « l'ennemi héréditaire » le rôle qui con-
vient, emporta tous les suffrages. Le 16 mars 1886, était promul-
guée une loi de l'Empire dont le premier paragraphe ne laisse
aucun doute sur le but réellement poursuivi :
« Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu, empereur allemand,
roi de Prusse, etc., au nom de l'Empire, avec l'assentiment du
Bundesrath et du Reichstag, ordonnons ce qui suit :
« Il sera établi, pour l'usage de la flotte militaire allemande,
un canal maritime allant, par Rendsburg, de l'embouchure de
l'Elbe à la baie de Kiel, » etc., etc.
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332 REVUE DE8 DEUX MONDES.
Le 17 juillet 1886, on créa une Commission impériale du
canal, qui fut chargée, sous le contrôle du ministère de l'intérieur
prussien, de l'exécution des travaux. Le 3 juin 1887, l'empereur
Guillaume Ier posait la première pierre de l'écluse de Holtenau,
et le 20 juin 1895, à l'expiration du délai de huit années, fixé
d'avance, l'empereur Guillaume II inaugurait le « Wilhelm der
Grosse Kanal,» en le traversant sur le yacht Hohenzollern., suivi
d'une nombreuse escadre de bâtimens légers et de paquebots.
IV
La Revue des Deux Mondes a déjà donné, il y a dix-huit mois,
une description technique du canal (1 ). Elle a dit quelles difficultés
spéciales la nature du sol opposait aux ingénieurs, comment ces
difficultés ont été surmontées, ou plutôt comment on se flatte de
les avoir surmontées. Nos lecteurs savent aussi, autant que les
statistiques permettent d'en juger à l'avance, quelles espérances
on peut fonder sur la valeur économique de cette voie de naviga-
tion, dont la loi du 16 mars 1886 consent à permettre l'usage
« aux navires n'appartenant pas à la marine de guerre impé-
riale. » Nous n'examinerons par conséquent aujourd'hui que le
côté politique et militaire de la question, et nous allons rechercher
les changemens qui résultent de la mise en jeu du nouvel instru-
ment de guerre dans l'équilibre des forces européennes.
Toutefois, pour asseoir solidement cette étude, il convient de
rappeler les caractéristiques essentielles du canal maritime et de
fixer les traits principaux de la flotte dont cette ligne de commu-
nication intérieure doit favoriser les opérations.
Tracé de Brunsbûttel, dans l'estuaire de l'Elbe, à Holtenau,
dans la baie de Kiel, en passant par Rendsburg, où il vient se
confondre avec l'ancien canal danois, le canal maritime a une
longueur de 98,6 kilomètres, soit 53 milles marins; une largeur
de 64 à 76 mètres au plan d'eau et de 22 à 32 mètres au plafond,
les plus grandes largeurs étant réservées aux courbes ; enfin une
profondeur de 9m,30 à 9m,80. Il n'y a qu'un seul bief, que limitent
les écluses de Brunsbûttel et de Holtenau. Le plan d'eau étant
tenu à la cote du niveau normal de la Baltique, il n'y aura lieu
de fermer l'écluse d'Holtenau que lorsque des vents persistans,
soit du nord-est, soit du sud-ouest, auront fait varier ce niveau
d'une manière sensible. L'écluse de Brunsbûttel, en revanche, ne
(1) Voyez dans la Revue du 15 novembre 1893. Le Canal de la Baltique à la mer
du Nordt par M. J. Fleury.
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 333
pourra rester ouverte que quelques heures par jour, lorsque le
mouvement de la marée rapprochera le niveau de l'Elbe de celui
du canal. Encore la crainte de laisser s'introduire les sédimens
que les eaux de l'estuaire tiennent en suspension imposera-t-elle
des limites étroites à la durée de l'ouverture des portes.
Malgré la haute valeur technique de la « commission impé-
riale » qui a présidé à l'achèvement du canal, certaines parties
de cette grande œuvre laissent à désirer. Il semble que l'on se soit
plus préoccupé d'arriver au terme dans les délais fixés, et de ne
pas dépasser les prix de revient admis en 1886, que de donner à
l'entreprise un caractère durable et définitif. On reconnaît là,
d'une part, l'influence personnelle de l'empereur régnant, tou-
jours attentif à frapper les imaginations, de l'autre, cette tendance
générale, et peut-être inconsciente dans une certaine mesure, de
l'Allemagne actuelle à produire bon marché et médiocre, —
schlecht und billig.
Quoi qu'il en soit, les revêtemens des berges sont presque
partout insuffisans pour en assurer la solidité ; quelques courbes
sont trop prononcées — un peu moins de 1 000 mètres de rayon
— parce qu'on a voulu profiter le plus possible de la tranchée
de l'ancien canal; enfin, pris dans leur ensemble, les profils en
travers qui ont été adoptés ne prévoient pas, entre la section d'eau
et le maître-couple des carènes, un rapport convenable pour le
cheminement rapide des grandes unités de combat.
Voilà, pour le temps de guerre, trois inconvéniens fort graves
qui se traduiraient par l'augmentation de la durée du trajet et
aussi par une incertitude pénible sur l'issue des traversées.
Faut-il admettre maintenant que tous les navires qui figurent
sur la liste de la flotte allemande se serviraient de la nouvelle
route maritime? Au premier abord, le doute semble permis. Il y
a là quatre cuirassés neufs, du poids de 10000 tonnes et qui
s'enfoncent dans l'eau de 8m,50. Assurément, les pilotes du canal
ne répondaient pas de conduire sans encombre le Wôrth et ses
trois frères, de Kiel à Brunsbûttel. Ils n'oseraient s'engager da-
vantage, aujourd'hui, pour le vieux K'ànig-Wilhelm transformé,
qui cale à peu près autant que le Wôrth, ni pour le grand croi-
seur Kaiserin Augusta, long de H8 mètres. Or, ces navires de
combat constituent justement le noyau de l'escadre offensive
allemande. Mais on apprécierait mal la ténacité de nos voisins, et
l'on risquerait d'entretenir de fâcheuses illusions sur le véritable
rôle qu'ils destinent au canal maritime, si l'on pensait qu'ils se
résigneront à n'utiliser cette ligne intérieure que pour les élé-
mens défensifs de leur force navale. Coûte que coûte, en temps
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334 REVUE DES DEUX MONDES.
de guerre surtout, ils entretiendront la profondeur nécessaire
pour le passage des grandes unités. Quant aux courbes à faible
rayon, il est entendu déjà qu'on les rectifiera ou que Ton agran-
dira sur leur parcours la section transversale de la cuvette. Ce
sera sans doute un assez grand travail et qui durera quelques
mois, mais tout le monde sait bien qu'un canal inauguré n'est
pas un canal achevé.
Répondons par conséquent par une affirmation nette à la
question posée tout à l'heure : oui, tous les bâtimens de guerre
allemands pourront circuler dans le canal maritime, en 1896,
sans courir de risque trop marqué. Et à qui nous reprocherait de
faire ainsi la part belle à la marine impériale nous rappellerions
ce sage principe que, en appréciant la portée des desseins straté-
giques de l'adversaire, il convient de le supposer en possession
normale des moyens par lesquels il compte lui-même assurer
l'exécution de ses plans.
Cela posé, quel est « l'ordre de bataille » de la flotte alle-
mande, ou du moins quels en seraient les élémens actifs, abstrac-
tion faite des navires trop démodés ou de ceux que l'on destine
à la défense locale de tel ou tel port?
21 cuirassés de types très variés, mais tous susceptibles de
combattre en haute mer ;
10 croiseurs de 2000 à 6000 tonnes et de 16 à 22 nœuds de
vitesse ;
18 éclaireurs légers (avisos torpilleurs compris), filant de
16 à 26 nœuds;
96 torpilleurs de haute mer, de 85 à 125 tonneaux, voilà ce
que nous montrent les relevés officiels. Mais il y a lieu de faire
tout de suite de sérieuses réserves. A la mer comme à terre la
différence est grande des effectifs sur le papier et de ceux qui
se présentent réellement sur le champ de bataille. D'ailleurs,
parmi les bâtimens que nous venons d'énumérer, quelques-uns
sont employés déjà ou seraient employés, en cas de guerre, dans
les mers lointaines. Enfin on peut affirmer sans trop de témérité
qu'il n'entrerait dans les vues de l'amirauté allemande ni de
faire sorlir de la Baltique certaines unités de combat à qui leur
mode de construction ne permet guère d'affronter les longues
houles de l'ouest ni de démunir le Deutsch bucht, le fond de la
mer du Nord, de certains élémens de défense rapprochée dont
la présence serait indispensable pour assurer la liberté des atter-
rages si importans de l'Elbe et du Weser.
Ainsi, d'éliminations en éliminations, on tombe aisément aux
chiffres que voici :
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 335
12 cuirasssés, depuis le type Wôrth (10000 tx) jusqu'au type
Siegfried (4000 t*);
4 croiseurs et 8 éclaireurs (avisos torpilleurs compris) ;
24 torpilleurs de haute mer.
Ceci donne bien, croyons-nous, une idée juste de ce que serait
la fraction essentiellement mobile de la flotte allemande ; de ce
que serait « l'escadre d'opérations », chargée soit de prendre
résolument l'offensive contre le littoral ennemi, soit, grâce au
canal maritime, d'accabler successivement les escadres de blocus
d un adversaire obligé de partager ses forces entre la mer du Nord
et la Baltique.
48 bâtimens! Il y a là, certes, de quoi faire réfléchir, et il
suffit, pour apprécier le poids que l'Allemagne jetterait ainsi
dans la balance, de comparer cet effectif à ceux de notre flotte
de la Manche et du « Ghannel squadron » des Anglais. La pre-
mière comptera 20 navires (dont 6 cuirassés et 2 croiseurs
blindés) à la fin de cette année-ci ; la seconde n'en a que 9, dont
4 cuirassés de 14000 tonnes. Que si, à ces unités de combat
toutes prêtes à marcher, on ajoute les réserves mobilisables en
deux ou trois jours, on trouve que la flotte française pourrait
doubler son effectif, — péniblement, à la vérité, et en faisant
flèche de tout bois, tandis que l'Amirauté anglaise ajouterait
aisément 10 cuirassés et 20 éclaireurs de toute catégorie à son
escadre permanente.
Par conséquent, la flotte allemande conserverait sur chacune
de ces deux forces navales une supériorité que n'affaiblit pas a
nos yeux la proportion considérable de navires légers, de torpil-
leurs surtout, qu'on y remarque.
Ce n'est pas tout encore ; car s'il convient de se préoccuper
d'abord du présent, il n'est guère moins essentiel de jeter un
coup d'œil ferme sur l'avenir, sur Y avenir prochain. Dussions-
nous troubler certaine quiétude, n'hésitons pas à dire que la
marine allemande va prendre un rapide essor. Pour obtenir
l'assentiment du Reichstag à la grande et coûteuse entreprise
du canal, on a bien fait entrevoir à cette assemblée qu'on pour-
rait modérer la progression des dépenses qu'entraîne depuis
quinze ans le développement régulier de la marine impériale,
puisque l'efficacité des forces navales actuelles allait se trouver
doublée. Mais il n'en sera rien en réalité, et c'est l'existence même
du canal qui provoquera, si même elle ne justifiera de nouveaux
sacrifices; car il est naturel, il est « humain » qu'en possession
d'une route militaire si commode, on veuille se mettre en état
d'en tirer tout le parti possible. C'est ainsi qu'après l'achèvement
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
de ce réseau de chemins de fer stratégiques qui accélère singu-
lièrement le transport des grandes masses, on a vu, — transfor-
mation que Ton n'a pas assez remarquée en France, — Tannée
allemande de première ligne, l'armée d'opérations, avec laquelle
on veut frapper des coups immédiats et accablans, prendre une
importance considérable au détriment des formations de réserve,
au détriment de l'armée de défense.
Au fond c'est un résultat analogue à celui que l'observation des
faits économiques permet d'enregistrer tous les jours : les voies et
les engins de communication réagissent inévitablement les uns
sur les autres, de sorte que si l'on ouvre de nouvelles routes, de
nouveaux chemins de fer, de nouveaux canaux pour faciliter la
circulation des véhicules et par conséquent celle des produits
naturels ou fabriqués, la mise en service de ces routes, de ces
canaux favorise la production de tous les objets d'échange, et
par conséquent la création de nouveaux engins de transport. Le
besoin fait naître l'outil, mais l'outil, à son tour, provoque, sug-
gère le besoin.
Qu'on ne pense pas, du reste, qu'en signalant l'inévitable ap-
plication de ce principe au développement de la marine alle-
mande à la suite de l'ouverture du canal maritime, nous nous
livrions au jeu facile des hypothèses. Déjà lorsque le chancelier
de l'Empire avait soumis au Reichstag le programme naval de
1889, il avait invoqué la nécessité de protéger les deux issues du
canal pour faire voter le principe de la construction de huit
« petits cuirassés ». Mais il se trouva, expériences faites, que ces
gardes-côtes étaient d'excellens navires de mer, fort capables de
porter la guerre chez l'ennemi, si bien qu'aujourd'hui leur place
est marquée dans l'escadre d'opérations. Chaque année, au sur-
plus, l'amirauté célèbre les facultés dé fensives des torpilleurs pour
lesquels elle demande — et obtient toujours — d'abondans sub-
sides. Or ces torpilleurs, aussi remarquables dans leur genre
que les prétendus gardes-côtes du type Siegfried, sont tous des
navires de haute mer, c'est-à-dire de précieux engins d'attaque.
Il faut donc savoir le reconnaître, la marine impériale ne
borne plus ses vues au soin de la défense du littoral, ni même à
la liberté des atterrages : c'est une marine d'offensive, marine
d'opérations actives, étendues, liées aux mouvemens généraux
des armées allemandes, dont elle formera l'aile droite dans la
Manche et l'aile gauche dans la Baltique ; enfin une marine qui
compte bien appliquer pour son compte l'axiome célèbre du
maréchal de Moltke : « Faire la guerre, c'est attaquer. »
Pourquoi donc, en définitive, l'organisme maritime de nos
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 337
voisins de l'Est resterait- il au-dessous de leur organisme mili-
taire, arrivé aujourd'hui à un si haut degré de perfection?
— Sait-on bien, sans parler de la puissance absolue d'un empire
de 50 millions d'hommes, aussi bien outillé pour les luttes éco-
nomiques que pour la guerre, et dont la force d'expansion exté-
rieure comiiïence à paraître redoutable à l'Angleterre elle-même,
sait-on bien que la marine de commerce allemande est la troi-
sième du monde et qu'elle sera bientôt la seconde, gagnant rapi-
dement du terrain sur celle des États-Unis, tandis que la nôtre,
descendue au cinquième rang, s'affaisse tous les jours un peu plus?
Sait-on que, si la population maritime est là-bas sensiblement
inférieure à ce qu'elle est chez nous, où l'on compte un nombre
considérable de pêcheurs, la « population fluviale » y est, en
revanche, de beaucoup supérieure, et que cette population fournit
de riches et précieux contingens de mécaniciens? Sait-on qu'avec
un plus petit nombre de ports, et des côtes quelquefois assez peu
hospitalières, les Allemands balancent presque notre mouvement
commercial; que Hambourg, par exemple, laisse loin derrière lui
Marseille et le Havre, ne le cédant en Europe qu'à Londres
même?
Apprécie-t-on comme il convient la valeur des intérêts qu'une
émigration depuis longtemps considérable et un Empire colonial
déjà étendu créent à l'Allemagne sur tous les points du globe? Et
si l'on contestait que le développement de la marine de guerre
fût Finéluctable conséquence de ces immenses progrès économi-
ques ou de ces grands mouvemens sociaux, ignore-t-on aussi que,
de l'aveu de M. de Caprivi, la liberté des arrivages par mer serait
indispensable à l'Allemagne, au cours d'une grande guerre, pour
se ravitailler, en combustibles, en objets d'alimentation, en ma-
tières premières nécessaires à l'industrie? — Eh bien! comment
maintenir cette liberté, comment être assuré de garder la mer du
Nord et la Baltique sans une flotte puissante, sans une flotte dont
h composition soit dans un rapport plus exact que l'actuelle avec
les besoins économiques et militaires de la nation?
On ne prétendra pas sans doute que cette grande marine de
l'avenir, — de l'avenir le plus rapproché, répétons-le sans nous
lasser, — considérerait le méridien des bouches de l'Ems ou celui
! de Memel comme les limites extrêmes de son champ d'action.
|fi appartient donc à l'Angleterre, à la Russie, aux Royaumes
[Scandinaves autant qu'à la France (et cela sans aucun parti pris
[d'hostilité ou seulement de défiance) d'examiner, chacune en ce
la concerne, la portée des conséquences politiques qui vont
>uler, d'abord de l'ouverture même du canal, ensuite du
tous cxix. — 1895. 22
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(
338 REVUE DES DEUX MONDES.
« coup de fouet » que cet événement capital ne peut manquer de
donner aux progrès de la puissance maritime allemande.
Il ne faudrait guère moins d'un gros volume pour traiter à
fond un sujet sur lequel pâlissent en ce moment, sans doute, les
états-majors militaires et maritimes des États que nous venons
de nommer. Aussi bien une étude poussée un peu loin dans ce
sens ne laisserait-elle pas d'offrir des inconvéniens de plus d'un
genre. Nous resterons donc dans le domaine des idées générales,
où se sont tenus jusqu'ici tous ceux qui ont discuté cette intéres-
sante question.
Et d'abord, si juste que soit la théorie fondamentale sur la-»
quelle se sont appuyés les prôneurs du canal « Guillaume le
Grand », doit-on admettre sans conteste que la nouvelle route de
navigation ouverte à la marine impériale fournisse à celle-ci la
ligne de communication intérieure si recherchée des stratégistes
qui veulent racheter l'infériorité des forces actives par la rapidité
des mouvemens? — Non, vraiment. A se contenter d'une vue aussi
superficielle, on risquerait d'adopter sur V efficacité militaire du
canal une de ces opinions toutes faites que les Allemands excellent
à imposer quand ils y voient un intérêt d'État.
En effet, non seulement cette ligne intérieure n'est pas assez
étendue, comme le remarquait M. de Moltke, puisqu'elle ne relie
pas d'une manière immédiate les deux bases naturelles de la flotte
impériale, Kiel et Wilhelm'shaven ; non seulement (en dépit
d'Helgoland, acquis enfin et fortifié aussitôt, mais placé trop loin
de Tissue occidentale du canal maritime) les escadres de la Bal-
tique et de la mer du Nord s'exposent à se faire battre séparé-
ment, si elles tentent de se réunir en présence de l'adversaire
établi au débouché de l'Elbe; mais encore — et ceci est capital
— il n'est pas certain que l'usage de cette route directe intérieure
assure toujours à la marine allemande, sur un adversaire obligé
de faire le tour par le cap Skagen, l'avantage essentiel d'une plus
grande rapidité de mouvemens.
Paradoxe! dira-t-on. — Point du tout; et il nous sera facile
d'en faire la démonstration si l'on veut bien nous autoriser à
mettre en jeu, dans un thème d'opérations nettement déterminé,
des acteurs spécialement choisis.
Eh bien! supposons l'Allemagne en guerre à la fois avec la
Russie et les États-Unis. Admettons aussi — et cette hypothèse
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 339
répond actuellement à la réalité — que les forces navales se ba-
lancent de telle sorte que la marine allemande soit plus puissante
que chacune des marines russe et américaine, mais plus faible,
très sensiblement, que ces deux marines réunies. Attribuons à
l'escadre d'opérations des États-Unis la composition suivante, qui
n'a d'ailleurs rien de fantaisiste :
2 croiseurs cuirassés, New-York et Brooklyn (8000-9000 tx;
20 nœuds de vitesse) ;
6 croiseurs protégés, Olympia, Columbia, Minneapolis, Balti-
more, Cincinnati, Raleigh, (3 300-7 300 tx ; de 20 à 23 nœuds);
3 éclaireurs type Vesuvius (750-950 tx; de 21 à 23 nœuds).
6 torpilleurs de lre classe, ou de haute mer (120-140 tx; de 22 à
25 nœuds);
2 grands paquebots rapides, ravi tailleurs de charbon, eau
douce et munitions.
Cette force navale, remarquons-le tout de suite, peut donner
aisément de 17 à 18 nœuds pendant 36 heures.
Gela posé, voici la situation des belligérans sur l'échiquier
stratégique : l'escadre russe est concentrée à Libau, prête à agir
contre le littoral ennemi dès qu'elle aura fait sa jonction avec
ses alliés. L'escadre américaine vient de déboucher du Pas de
Calais dans la mer du Nord. Si elle continue sa route tout droit
vers le Skager-Rack pour entrer dans la Baltique, elle s'expose à
être arrêtée au Grand-Bel t par la flotte ennemie tout entière, la
fraction de cette flotte qui est affectée à la mer du Nord ayant
franchi le canal maritime aussitôt que ses éclaireurs l'ont avertie
de la route suivie par les Américains. Or ceux-ci, nous venons
de le dire, ne sont pas assez forts pour lutter seuls contre les
Allemands réunis, surtout dans des parages resserrés et difficiles,
que ces derniers connaissent fort bien. Il faut donc que le com-
mandant en chef américain use de stratagème, et il adopte le plan
suivant : il feindra de vouloir bloquer le DeutscAer-buchi, ou de
méditer un coup de main contre Helgoland. Cette attitude obli-
gera la fraction de la flotte allemande chargée de la mer du Nord
de rester entre la Jade, l'îlot et l'Eider, afin de s'opposer aux
entreprises éventuelles des Américains, tandis que la fraction
chargée de la mer Baltique croisant soit devant Kiel, soit devant
l'île de Riigen, avec ses éclaireurs à l'ouvert du golfe de Danzig,
surveillera les Russes.
Cette situation une fois bien acquise, l'escadre des États-Unis,
profitant de la nuit et d'un concours de circonstances favorables,
se dérobera derrière un rideau de navires légers, et passera rapi-
dement dans la Baltique avant que l'escadre allemande de la mer
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340 EEVUE DES DEUX MONDES.
du Nord, prévenue trop tard, ait en le temps de franchir le canal.
Que si les défenseurs essayaient, avant cette opération déci-
sive, de réunir toutes leurs forces dans la mer du Nord contre
l'escadre américaine, celle-ci n'en aurait que plus de facilités à
exécuter le plan de son chef, puisque, disposant if une vitesse supé-
rieure à celle de la flotte allemande, elle pourrait entraîner celle-
ci vers le large, tout en refusant de s engager à fond, et se dé-
rober, la nuit venue.
Suivons maintenant d'un peu plus près le développement de
l'opération.
Dans les eaux d'Helgoland, pendant plusieurs jours, s'enga-
gent de fréquentes escarmouches entre les bâtimens légers des
deux partis, tandis que, des deux masses principales, Tune reste
mouillée, mais sous les feux, à lest de l'îlot, et que l'autre croise
au large, à petite vitesse. Les adversaires s'observent ainsi et
gardent le contact . A l'entrée d'une nuit assez noire, par un vent
de sud-ouest poussant les eaux du golfe dans le Skager-Rack, et
au moment où le flot remonte le long de la côte occidentale du
Jutland, le commandant en chef américain lance sa division
légère à l'attaque du gros de l'escadre allemande: c'est une fausse
attaque, bien entendu, qui n'a d'autre but que de masquer le
mouvement qui va s'exécuter. En effet, à la nuit close — mettons
entre 8 heures et 9 heures, — les huit grands croiseurs au pavillon
étoile mettent le cap au nord et font route pour le cap Skagen à
la vitesse de 17 nœuds.
Combien d'heures leur faudra-t-il pour atteindre le Fehmarn-
Belt,où ils verront s'ouvrir pour eux l'horizon de l'est? — Vingt-
six, car il y a 450 milles marins ; de sorte que l'escadre américaine,
rejointe vers le matin par sa division légère, se trouvera entre
\Q heures et 11 heures du soir, le lendemain de son départ d'Hel-
goland, sur le méridien delà pointe nord de Fehmarn, à 30 milles
à l'est de la baie de Kiel.
Que devient, pendant ce temps-là, l'escadre allemande?
L'attaque repoussée, elle a fait poursuivre la division légère
américaine par ses torpilleurs et ses avisos; mais cette poursuite
ne peut guère, dans une nuit venteuse1 et noire, être prolongée
longtemps. Les éclaireurs allemands sont donc revenus à Helgo-
land, où ils reprennent leur service de surveillance pour le
compte de leur escadre. Le jour venu, la disparition complète
des Américains commence à éveiller des soupçons. Mais de quel
côté s'est dirigé l'ennemi? Que menace-t-il en ce moment?
L'Ems, la Jade, le Skager-Rack,... ou même l'Elbe, Ciixhaven et
Brunsbûttel ? — Les éclaireurs sont lancés dans toutes les direc-
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 341
lions, et le gros de l'escadre, à tout hasard, se rapproche de la
côte ferme. Enfin, vers midi, le sémaphore de Neuwerk met fin
à toute incertitude. A 10 heures, les grand'gardes allemandes
(escadrille de torpilleurs) du cap Skagen ont aperçu l'escadre
américaine se dirigeant vers les détroits; l'un d'eux a couru à
Skagen même, l'autre à Gôtheborg, sur la côte de Suède. Des
dépêches ont été expédiées, et l'amirauté ordonne à l'escadre de
la mer du Nord de franchir le canal maritime sans perdre un
instant.
Nous voici au point délicat. Cette escadre ne peut donner plus
de 15 nœuds. Elle a encore 30 milles à faire avant d'arriver à
Brunsbûttel. C'est donc déjà deux heures d'employées. Admettons,
pour lui faire la part belle, qu'elle arrive tout juste à l«entrée du
canal au moment où les portes des écluses sont ouvertes, le ni-
veau de l'Elbe étant à peu près le même que celui de la Baltique,
et ne comptons par conséquent que la durée de la traversée.
Admettons aussi que le canal est parfaitement achevé, que ses
berges sont consolidées, ses courbes rectifiées, enfin qu'aucun
échouage n'est à craindre, sauf erreur accidentelle des pilotes.
Il n'en faut pas moins, — à 15 kilomètres à l'heure, vitesse
maxima, — six heures et demie ou sept heures pour chaque navire,
et bien près de dix heures pour l'escadre tout entière, qui forme
dans le canal un long chapelet.
Ce n'est pas fini : il y a encore 28 milles au moins d'Holtenau,
dans la baie de Kiel, à la pointe sud de Langeland, et c'est
presque deux heures de plus, — en tout treize, si nous comptons
bien ; — d'où il résulte que l'escadre américaine aura eu largement
le temps de franchir le Fehmarn-Belt, lorsque les Allemands y
pénétreront, d'ailleurs en pleine nuit, et par conséquent dans les
plus mauvaises conditions pour découvrir l'ennemi.
Nous reprochera-t-on d'avoir tout arrangé pour le succès des
uns et la confusion des autres? Nous fera-t-on observer que, si
l'amirauté allemande a pu télégraphier à son escadre de la mer
du Nord de franchir le canal, rien ne l'empêchait d'ordonner en
même temps à son escadre de la Baltique d'attaquer l'ennemi et
de retarder sa marche? Soit! Mais, outre que l'exécution de cet
ordre dépend de la position qu'occupera la force navale dont il
s'agit sur le théâtre des opérations, ne serait-ce pas là une tac-
tique dangereuse au premier chef, la tactique des combats dé-
cousus et des petits paquets? Mettons les choses au pis pour les
Américains : que l'escadre allemande de la Baltique, prévenue
en tempsutile, leur barre le Grand-Belt. Croit-on que des navires
aussi puissans, et qui d'ailleurs peuvent tous donner 20 nœuds
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342 REVUE DES DEUX MONDES.
au moment du danger, se laisseront arrêter quand il y aura un
intérêt essentiel à passer coûte que coûte? On ne se met plus
comme autrefois, et pour cause, en travers de la route d'un grand
navire à vapeur. Tout ce qu'on peut faire, c'est de lui infliger des
avaries graves, et encore cela n'est-il point aisé dans un seul et
rapide croisement. Au surplus, l'intérêt de réunir leurs forces,
serait tel, ici, pour les alliés que le commandant en chef améri-
cain n'hésiterait pas à sacrifier sa division légère, cette fois dans
une attaque à fond, en la jetant sur l'adversaire qui prétend
l'arrêter. Les avantages matériels et l'effet moral de la jonction
ne seraient pas, à ce prix, payés trop cher.
Il y a deux conclusions à tirer de notre exemple, de notre
type — nullement irréalisable — d'opération stratégique. En
premier lieu, et c'est ce que nous avons voulu montrer, la diffé-
rence entre l'arc et la corde, dans le cas de la péninsule Cim-
brique et du canal « Guillaume le Grand », n'est pas assez marquée
pour que le bénéfice de la ligne intérieure apparaisse toujours
bien nettement. Il faudrait que le canal eût un tracé tout diffé-
rent, qu'il débouchât dans la mer du Nord à Meldorf-Busum et
que sa largeur fût au moins de 100 mètres (nous ne disons rien
de la solidité des berges). S'il n'en est pas ainsi ce n'est pas faute
d'études et de réflexions, on a pu s'en convaincre en lisant la
première partie de cet article. La nature ni la politique n'ont
permis de mieux faire.
Il est assez curieux de remarquer, à ce propos, que, dans le
cas plus particulièrement intéressant pour nous du canal français
des Deux-Mers, la différence entre la route intérieure et la route
extérieure, par le détroit de Gibraltar, serait beaucoup plus con-
sidérable. Elle le serait assez pour justifier pleinement l'entreprise
au point de vue militaire. En effet, pour aller de Toulon à
Ouessant, une escadre française marchant à une allure modérée
et empruntant la voie intérieure ne mettrait, en dépit des 16 biefs
du canal, que quatre-vingt-cinq heures environ. Elle arriverait en
pleine possession de ses moyens d'action, ayant du combustible
dans ses soutes et des mécaniciens suffisamment reposés.
Pour aboutir au même point (en partant par exemple de la
Maddalena) et dans le même laps de temps, l'adversaire devrait
régler l'allure de ses machines à 19 nœuds. Or il n'y a pas et il
n'y aura pas de longtemps d'escadre qui puisse soutenir cette
vitesse pendant quatre-vingt-cinq heures, pendant trois jours et
demi! — Vingt-six heures à 17 nœuds (notre hypothèse de tout à
l'heure), c'était déjà beaucoup.
Non, ni le matériel, ni le personnel des marines d'aujour-
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 343
d'hui ne seraient capables de tels efforts. En tout cas l'approvi-
sionnement de charbon ne serait pas suffisant, la dépense par
cheval développé s'accroissant singulièrement à mesure que Ton
s'élève dans l'échelle des vitesses. Et ce n'est pas tout ! On a déjà
fait observer, avec juste raison, que les cuirassés ou les grands
croiseurs qui auraient réussi à exécuter ce « raid » épique se pré-
senteraient au combat dans de fâcheuses conditions de stabilité,
leurs fonds s'étant allégés d'un millier de tonneaux au moins.
Ainsi le grand bénéfice de l'ouverture du canal des Deux-
Mers pour la marine militaire française résulterait non pas tant
de la différence des longueurs de la corde (le canal) et de l'arc
(le circuit par Gibraltar), différence qui pourrait être rachetée
par la supériorité de vitesse de l'adversaire, que de la longueur
absolue de cet arc et de l'impossibilité pratique de le parcourir
jusqu'au bout avec la vitesse convenable.
La marine allemande, au contraire, ne doit compter avec le
canal Guillaume que sur la différence de longueur des trajets,
puisque le circuit extérieur peut être parcouru dans un nombre
d'heures relativement restreint. En face de la plupart des flottes
actuelles, à vitesse moyenne médiocre, c'est encore suffisant;
mais nous avons montré qu'il en existe une, au moins, en pré-
sence de laquelle le jeu de navette exécuté sur la ligne intérieure
du canal maritime ne réussirait pas toujours, parce que ceux
qui l'ont créée surent apprécier en temps utile l'importance du
facteur vitesse dans les guerres modernes.
Il y a là un enseignement, et le meilleur : l'exemple, la leçon
de choses. Voudra-t-elle en profiter, la marine à laquelle appar-
tient le Dupuy-de-Lâme, et qui, si elle comptait sept ou huit navires
de ce type, au lieu d'un seul, se rirait, à son tour, de la flotte
allemande et de son canal ?
Il est tard déjà; il faut se hâter de regagner le temps perdu !..-
Mais aussi pourquoi cette marine s'est- elle hypnotisée pendant
trente années sur la mêlée d'escadre, sur le « corps à corps » de
deux mastodontes, sur la lutte insoluble d'un canon géant contre
une cuirasse massive? Pourquoi a- t-elle si longtemps sacrifié les
facultés stratégiques, vitesse, rayon d'action, endurance à la mer,
aux facultés tactiques et, qui pis est, parmi celles-ci, au stérile
armement défensif ?
Ayons donc des unités de combat rapides, des navires qui
donnent 17 ou 18 nœuds aussi facilement qu'en donnaient 12 ceux
de 1860, et à qui Ton en puisse demander 20 pendant quelques
heures sans craindre de les surmener. Avec cet outillage nos
marins feront de bonne besogne, et il serait imprudent de les en
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344 REVUE DES DEUX MONDES.
priver sous le prétexte que Ton vit un jour une escadre démodée
combattre avec succès une escadre toute neuve. Les Lissa sont
rares ; la fortune ne se met pas toujours du côté des faiblqs ba-
taillons. Avoir les vaisseaux de Persano et les conduire comme
Tegethof, c'est le plus sûr, — et voilà la deuxième conclusion
que nous suggère notre étude stratégique.
VI
Peut-être, en discutant dans le public les questions militaires
que pose le percement du canal de Kie), s'est-on tenu trop exclu-
sivement au point de vue maritime et n'a-t-on pas assez examiné
si l'existence de ce détroit artificiel n'allait pas introduire un
facteur nouveau dans la stratégie générale. Et il ne s'agit pas
seulement de constater (cela devient évident à la première ré-
flexion) que toute opération maritime a son contre-coup sur l'en-
semble des événemens d'une grande guerre. Quand on serre la
question de plus près, quand on la place sur le terrain où la pla-
çait déjà, il y a quelque douze ou quinze ans, le maréchal de
Moltke, on ne tarde pas à reconnaître que l'instinct aiguisé du
chef du grand état-major ne l'avait pas trompé; que cette cou-
pure nette du canal maritime en plein pays de conquête récente,
à 12 lieues à peine de la limite reconnue de la langue danoise,
pourrait bien devenir une cassure; et qu'il est par conséquent d'un
haut intérêt pour « l'Empire », sinon pour l'Allemagne, de for-
tifier sa situation militaire dans les duchés.
Ce n'est point d'aujourd'hui, au surplus, que l'on admet cet
intérêt. Le plus élémentaire bon sens faisait comprendre au
gouvernement prussien, dès le lendemain de la conquête vio-
lente du Schleswig, qu'il y avait là un terrain tout préparé pour
une descente; une base d'opérations d'autant plus précieuse pour
l'adversaire qui oserait s'en servir qu'il aurait forcément pour lui
l'appui de la nation spoliée et que, dans le cas d'un insuccès, il
trouverait une sûre retraite, soit dans le Jutland, soit dans la
grande île de Fionie, séparée de la terre ferme par un bras de mer
de 900 mètres à peine, une rivière d'eau salée.
On sait quels étaient les projets d'expédition du gouvernement
français au début de la guerre de 1870. On sait moins — et à cer-
tains égards il faut s'en féliciter — quels furent les motifs de
l'abandon d'un plan dont l'exécution pouvait, même après les
batailles malheureuses du commencement d'août, modifier pro-
fondément la face des affaires. Mais à cette époque déjà il n'y
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 345
avait plus rien à attendre d'organismes militaires et politiques en
proie au vertige des grandes catastrophes !
Les craintes du grand état-major prussien avaient été si vives
qu'en outre des formations de réserve, dont la solidité semblait
insuffisante, il avait maintenu plusieurs semaines sur le littoral
de la Baltique et dans l'isthme Holsteinois soixante mille hommes
de ses meilleures troupes de première ligne, le 2e corps (Pomé-
ranie) et deux divisions détachées qui constituèrent plus tard le
noyau de l'armée du grand-duc de Mecklembourg. Fait remar-
quable et significatif, le 2° corps, appelé sur le théâtre principal
des opérations lorsque Ton fut assuré que la France renonçait à
rien tenter dans la péninsule Gimbrique, atteignit l'armée alle-
mande le soir de la bataille de Saint-Privat et fut lancé aussitôt
par le général de Moltke à l'assaut de la gauche française, établie
sur la forte position du Point-du-Jour. L'attaque, aussi vaillament
reçue que vaillamment conduite, ne réussit pas. Mais la solidité des
Poméraniens après leur échec ne permit pas à notre gauche de
compléter un succès qui eût balancé la glorieuse défaite de notre
droite à Saint-Privat même.
On ne rendrait pas justice à la prudence politique, non plus
qu'à la fermeté du sens militaire de nos vainqueurs, si l'on pensait
qu'éblouis de leur triomphe ils eussent oublié les appréhensions
que leur avait fait concevoir au début de la guerre ce point faible
de leur cuirasse, cette ouverture béante au nord, dans le flanc de
leurs lignes naturelles d'opérations. Dans les années qui suivirent
la campagne de France, une série de mesures intéressantes furent
prises pour parer autant que possible, en cas de nouveau conflit,
un coup que l'on continuait à considérer comme dangereux. Le
développement de la marine allemande, qui a pris depuis un ca-
ractère offensif, fut poursuivi à cette époque avec l'objectif bien
marqué d'assurer la défense des débouchés de la mer Baltique —
les types adoptés alors en font foi. Les forts extérieurs de Kiel
furent entrepris; Sonderbourg-Diippel , déclassé d'abord, fut
maintenu comme point d'appui des opérations éventuelles dans
le Sundewitt et l'île d'Alsen; Bendsburg devint un dépôt très
important de matériel d'artillerie et de génie; Altona — le Ham-
bourg prussien, la cité-sœur, mais aussi la cité rivale de la grande
ville hanséatique, — fut désignée comme centre du commandement
du 9e corps et vit s'accumuler dans ses immenses gares militaires
des milliers de locomotives et de wagons. Nous avons dit déjà ce
que l'on fit pour les chemins de fer : quatre lignes plus ou moins
bifurquées remontent au nord, convergeant vers Flensburg, la
ville principale du Schleswig, et la ligne centrale est à double voie,
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346 REVUE DES DEUX MONDES.
comme prolongement de la ligne stratégique Berlin-Hambourg-
Altona.
Les précautions militaires ne suffisaient pas. D'ailleurs,
quand on a beaucoup à conserver il est naturel de s'attacher à pré-
venir les difficultés. On agit donc sur l'opinion publique avec cet
art consommé dont M. de Bismarck ne semble pas avoir livré tous
les secrets. Les avertissemens les plus précis furent officieuse-
ment donnés au Danemark : une presse qui se renseignait sans
doute aux bons endroits déclara — sans être démentie — que le
premier acte de la guerre future serait l'occupation de l'archipel
Danois et du Jutland par les troupes allemandes. A cette même
époque on voyait, coïncidence remarquable, s'élever en Danemark,
entre la couronne et le parti avancé, un long conflit politique qui
se traduisait surtout par le refus des crédits destinés à mettre ce
qui reste du royaume à l'abri du coup qui le menaçait. En même
temps la littérature militaire s'enrichissait de traités fort habiles
où les stratèges d'outre-Rhin démontraient qu'en présence des
énormes effectifs modernes les débarquemens n'étaient plus pos-
sibles et qu'il y aurait folie pure à y songer désormais. Ces doc-
trines, propagées en France avec adresse, furent accueillies avec
la faveur irréfléchie qui attend chez nous tout ce qui vient de
l'étranger, et surtout de l'étranger victorieux. Ne justifiaient-
elles pas aussi l'instinctive réserve avec laquelle beaucoup de mi-
litaires, de l'armée ou de la marine, envisageaient l'éventualité
d'une action commune ?. . .
Quoi qu'il en soit, ces divers moyens — nous ne les énumére-
rons pas tous — furent mis en œuvre avec un plein succès et
toute préoccupation relative à la situation militaire des duchés
dans le cas d'une grande guerre européenne parut écartée pour
longtemps.
Les années ont passé cependant et la question va renaître,
nous en sommes convaincu.
Elle va renaître, d'abord et tout simplement, parce que les
yeux se sont portés de nouveau sur ces pièces toujours intéres-
santes de l'échiquier stratégique européen;
— Parce que le canal maritime allemand, puisqu'il est un in-
strument de guerre, attirera forcément la guerre : si les uns ont
tant d'intérêt à s'en servir, les autres n'en verront pas moins à le
détruire, ou à le tourner contre le défenseur;
— Parce que le nombre perd de son prestige ; parce que cha-
cun commence à entrevoir le retour aux armées de métier, aux
armées relativement faibles d'effectifs mais très fortes par la va-
leur individuelle de leurs élémens ;
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LE CANAL MARITIME ALLEMAND. 347
— Parce qu'on n'a qu'une médiocre estime pour ces « forma-
tions de réserve » que les pays européens affectent à la garde de
leurs côtes, et, en général pour ces masses d'hommes dépourvus
de cohésion que l'on décore du nom d'armées de deuxième ligne;
— Parce que les opérations maritimes reprennent faveur en
même temps que la marine elle-même ; parce que l'on voit mieux
tout le parti qu'il est possible d'en tirer, surtout depuis que la
vitesse des navires de guerre et de commerce facilite les mouve-
mens étendus ;
— Et puis enfin — n'est-ce pas assez pour l'observateur philo-
sophe?... — parce que tout renaît, tout revient, tout surnage à
son tour dans le remous des opinions humaines, et qu'il n'est
point de si faible parcelle de vérité qu'un jour ne mette en lu-
mière.
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude. Il suffit d'avoir
montré en quoi le canal allemand mérite l'attention des militaires,
des politiques, de tous ceux qui, par profession ou par goût, cher-
chent à pénétrer un peu des secrets de l'avenir. Résumons nos
observations en disant que les conséquences de l'ouverture de la
nouvelle route maritime nous semblent devoir être :
L'accroissement rapide de la marine allemande et l'accentua-
tion nette de son caractère offensif. Il n'est pas prouvé que, de
ceci, ce soit la France qui se doive inquiéter le plus;
Le développement des facultés stratégiques et en particulier
de la vitesse des escadres appelées à opérer dans les mers du nord
de l'Europe ;
Un retour d'attention sur les hautes questions militaires qui
se rattachent à la péninsule Gimbrique, attention que nous
n'avons pas à regretter. Toute dérivation du « potentiel » mili-
taire accumulé sur notre frontière continentale nous est une fa-
veur de la fortune '.saurons-nous y répondre le cas échéant?. .-
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LE
THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN
II w
LES BURLESQUES. — LA CUP AND SAUCER COMEDY.
LE THÉÂTRE DE GILBERT
I
La grande vogue des Burlesques date à peu près du même
temps que l'apparition du drame irlandais. Il n'y a aucun rapport
entre ces deux formes du théâtre, si ce n'est que ni l'une ni l'autre
n'appartient à la littérature. Le burlesque, c'est, sous un nom à
peine anglais, la parodie musicale dont nous faisions alors nos
délices, et d'où naquit l'opérette. A Londres, ce genre exotique fut
bientôt nationalisé par le succès.
Je prends comme type YIxion, de Burnand, qui, à raison de sa
vogue interminable, peut être considéré comme un des chefs-
d'œuvre du genre. Ixion est en vers. Quels vers, on se l'imaginera
si j'ajoute que chacun d'eux contient au moins un calembour.Le
sujet est absolument nul, et l'esprit de la pièce consiste unique-
ment à faire dire des choses modernes à des personnages an-
tiques. Le peuple d'Ixion se révolte et brûle le palais. Jupiter,
invoqué, paraît : « Êtes-vous assuré? demande-t-il. — Oui, aux
principales compagnies. Mais, vous savez, quand il s agit de
(1) Voyez la Revue du 15 juin.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 349
payer, elles se font tirer l'oreille. » Jupiter l'invite à venir au ciel.
« Nous lunchons à une heure et demie, n'oubliez pas. » Mer-
cure, chargé de conduire Ixion, hèle un omnibus aérien : « Al-
lons, l'Olympe! une place sur l'impériale! » Nous sommes au
ciel et le repas s'achève. Junon demande à Vénus l'adresse de
sa couturière et envoie un domestique « prévenir monsieur que
le café est servi. » Neptune parle un langage nautique comme le
héros de Black eyed Susan et ne va nulle part sans être accom-
pagné d'un matelot anglais et d'un matelot français, qui sont
eux-mêmes inséparables. Le Français, par condescendance pour
son ami, exécute le hornpipe, tandis que l'Anglais prouve ses
sentimens pour la France en dansant le cancan. Quant à Apollon,
il joue au naturel le rôle d'un soleil anglais : il ne se montre
jamais ; il reste enfermé dans son bureau avec son secrétaire, le
préposé de la Pluie et du Beau Temps, qui, comme tous les em-
ployés, griffonne des vers et des articles de journal sur du
papier à en-tête administratif. Ajoutez une musiquette pillée
çà et là, beaucoup de jolies femmes légèrement vêtues, notam-
ment neuf Muses et trois Grâces dont le costhme et la danse
auraient fait mourir de chagrin l'auteur de YHistriomastix.
Ajoutez encore des allusions à tous les événemens du jour, à la
victoire de Gladiateur y au Secret de lady Audley (alors dans toute
sa vogue), à la vivisection, aux romans de Charles Kingsley (peut-
être une réclame payée par le libraire), aux fontaines de Tra-
falgar Square, à la librairie circulante de Mudie et à mille autres
choses qui, aujourd'hui, ont cessé non seulement d'être plai-
santes mais d'être intelligibles.
Lire Ixion, comme je l'ai fait, trente-cinq ans après la pre-
mière représentation, le lire au coin du feu, par une après-midi
«le brouillard, se frayer péniblement un chemin au milieu de ces
allusions qui sont devenues des énigmes et de tous les décombres
de ce feu d'artifice éteint, c'est une entreprise singulièrement mé-
lancolique. Si l'on veut avoir une impression juste, il faut faire
un effort, s'imaginer la petite salle du Royalty, le soir de la pre-
mière, quinze cents spectateurs qui ont bien dîné et qui inclinent
-à une conception optimiste de la vie, l'odeur de la poudre de riz
qui flotte dans l'air, les flonflons de l'orchestre, le ruissellement
du gaz et de l'électricité qui fait étinceler les yeux, les diamans,
la pâleur des épaules nues et la fine soie des maillots ; la surabon-
dance de vie animale, de sensualité et de joie qui pétille partout
à la manière d'un feu qui prend. Une débutante réservée à de
meilleurs succès, Ada Cavendish, en Vénus, régalait de sa beauté
les lorgnettes. Un autre « clou », ce fut, plus tard, l'apparition
sur la scène d'un cadet de grande famille, 1' « honorable H. Wing-
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350 REVUE DES DEUX MONDES,
field », qui jouait la déesse de la Sagesse avec des contorsions
d'insensé.
Mais le véritable /tome du Burlesque, c'était le théâtre du
Strand, alors dirigé par Mrs Swanborough. Son fournisseur ordi-
naire était Henry-James Byron, un beau garçon qui paraissait
dans ses propres pièces, mais n'y brillait guère. On disait couram-
ment qu'il « descendait » de lord Byron. Comment s'expliquait ce
mystère généalogique? Je n'ai pu le trouver nulle part. Les gens
de théâtre ne sont pas grands clercs; ils ne tiennent pas compte
des dates et sont habitués à traiter lestement l'histoire. Pour eux,
lord Byron se perdait dans la nuit des temps et ils trouvaient
tout simple que leur camarade, né vers 1830, l'eût vaguement
pour ancêtre. Quelle que fût son origine, Byron avait été acteur;
il avait connu les bas -fonds du métier, les engagemens à dix
shillings par semaine et au-dessous. Tout à coup il avait rencontré
une veine de succès dans le burlesque ; il en écrivit tant qu'on
voulut et un peu au delà, si bien que la liste de ses œuvres tien-
drait plusieurs pages de cette Revue. Il ne se donnait aucune peine
pour chercher im sujet. Un sujet, cela gêne. Il faut le suivre, le
développer ; on est tenu de commencer et de finir. Au diable les
sujets! Byron ne croyait qu'aux mots. Il les recueillait, pour en
inonder ses pièces, dans des carnets qui devaient avoir la dimen-
sion des volumes de Larousse. Dans la rue, il poursuivait l'idée
comique, la jetait sur une enveloppe de lettre, ou sur sa man-
chette, ou sur une marge de journal, se servait de son chapeau
comme d'un pupitre ou s'appuyait à quelque mur. Un jour il
écrivait sur la porte d'une maison : cette porte s'ouvrit brusque-
ment et Byron roula dans le corridor avec une vieille dame qui
sortait. Il se releva en riant de cette chute comme il se releva de
toutes celles qu'il fit au théâtre. Il était hanté par la manie du
calembour qui ne lui laissait plus un instant de paix. Ayant mal
réussi comme directeur en province, il fit des calembours sur sa
faillite. Il en faisait encore quelques momens avant sa mort.
N'était-ce pas une des règles de son métier qu'on ne doit baisser
le rideau que sur un mot?
Byron se faisait un mérite de n'avoir jamais blessé les chastes
oreilles. En effet, il a dit dans sa vie un million de stupidités,
mais pas une seule obscénité. Pourtant il a contribué à démoraliser
le théâtre en déshabillant les femmes sur la scène et en y appe-
lant ces pseudo-actrices qu'en argot de coulisse on nommait des
« grues ».
A ce propos, je dois faire remarquer que l'ostracisme social
qui pesait encore sur les artistes, tenait bien moins aux mauvaises
mœurs des actrices qu'à la vulgarité des acteurs. Elles étaient
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LE THÉATKE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 351
plus près cTètre des ladies qu'ils ne l'étaient de devenir des gen-
tlemen. Surveillées de près par un père, puis par un mari qui ap-
partenait au théâtre, obligées de mener de front les devoirs pro-
fessionnels et les devoirs domestiques, elles n'avaient ni le pouvoir,
ni le loisir, ni l'envie de songer à mal. Tom Hood, dans ses Model
M en and Women, trace de la femme de théâtre un portrait qui
fait songer aux biographies des prix Monthyon. Elle se couche
tard, se lève tôt, apprend ses rôles en lavant les chemises de ses
en fans, répète dans l'après-midi, joue le soir, n'a pas le temps
de manger ni de se débarbouiller, encore moins de penser, de
rire ou d'aimer. « Commerçantes, maîtresses d'école, institutrices,
filles de boutique, modistes, cuisinières, femmes de chambre et
femmes de ménage, que sont vos fatigues comparées à celles de
l'actrice? » Ainsi parle, dans un journal du temps, un écrivain
qui connaît à fond les mœurs du monde dramatique (1).
Ces mœurs allaient changer. Le burlesque, la pantomime et
l'opérette ouvraient la scène à des actrices d'un nouveau genre
qui posaient et ne jouaient pas, auxquelles on distribuait des
maillots à remplir, non des rôles. L'honnête fille ne voulut pas
être vaincue sur son propre terrain ; elle lutta avec les nouvelles
venues par les mêmes moyens. Souvent elle réussissait et son
succès la perdait elle-même. Voilà la transformation à laquelle
Byron a aidé, mais c'est encore le public qui est le grand cou-
pable.
Le pauvre Byron avait son ambition d'artiste : s'élever au-
dessus du genre auquel il devait ses premiers succès, écrire une
vraie comédie. Et il y avait, auprès de lui, sur ces mêmes planches
du Strand, une curieuse petite personne dont le rêve était paral-
lèle au sien. C'était miss Marie Wilton. Je ne puis dire au juste
quel âge elle avait. Dans ses jolis mémoires, écrits en commun
avec son mari, elle a complètement oublié de nous donner la date
de sa naissance. Ce qui est certain, c'est que ses parens étaient
d'humbles acteurs, et qu'elle débuta elle-même à cinq ans. A
Manchester, elle eut l'honneur de jouer un petit rôle avec
Macready qui faisait alors ses dernières tournées avant de quitter
la scène. Le grand tragédien fit venir l'enfant, l'assit sur ses ge-
noux et l'interrogea. « Je suppose, dit-il, que vous voulez devenir
une grande actrice? — Oui, monsieur. — Et quel rôle voudriez-
vous jouer? — * Juliette. » Macready éclata de rire : « Alors,
dit-il, il faudra changer ces yeux-là. » Marie Wilton ne changea
pas ses yeux, mais elle changea d'idée. A quinze ans, elle jouait
intrépidement tous les rôles. Un soir, elle qu'on trouvait trop
(i) T.-W. Robertson, the Illustrated Times.
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352 REVUE DES DEUX MONDES.
jeune pour les amoureuses de Shakspeare, elle représenta la
vieille mère de Claude Melnotte, dans la Dame de Lyon.
C'est à Bristol que l'on commença à lui trouver « quelque
chose ». Un acteur de passage, alors très connu, Charles Dillon,
jouait Belphégor, gros drame à émotions dont le héros était un
saltimbanque. Marie Wilton, en petit garçon, lui donnait la
réplique dans une scène à grand effet. Elle inventa un jeu de
scène et le risqua à la répétition. L'acteur de Londres se fâcha
d'abord brutalement, puis réfléchit, examina, écouta les raisons
de la petite actrice et, finalement, céda. Le public fut transporté.
Dillon s'en souvint et, rentré à Londres, engagea la petite Wilton
au Lyceitm. Elle débuta donc, j'ignore toujours la date, et pour
cause; mais ce devait être à la fin de 1858. Belphégor était suivi
d'unç farce où Marie Wilton avait aussi son petit rôle. Le même
soir, au même théâtre, dans la même pièce, paraissait à Londres,
pour la première fois, John Toole qui a été et est encore le roi
des bouffons anglais. Avec ces deux noms, nous entrons dans la
période des vivans; nous touchons au théâtre contemporain.
Mais suivons Marie Wilton, car sa petite barque, sans que
personne s'en doute et sans qu'elle le sache elle-même, porte les
destinées de la comédie anglaise, encore à naître. Du Lyceitm elle
passe au Haymarket et où elle est traitée en enfant gâtée par les
trois vieux qui régnent sur cette scène. Elle joue Cupidon avec tant
de verve, de malice, d'impudence et de désinvolture, qu'on lui
écrit d'autres Cupidons. Le public est ainsi : naïvement égoïste,
il condamne les artistes à garder pendant vingt-cinq ans ta pos-
ture qui lui a plu, à répéter indéfiniment le geste ou le cri qui
lui a paru drôle ou touchant. Marie Wilton jouerait peut-être
encore l'Amour au Haymarket si elle ne s'était enfuie au Strand.
Là elle fut le boy inévitable de tous les burlesques.
Depuis longtemps Marie Wilton ne joue plus que pour son
plaisir, à de rares intervalles, et n'entend pas se donner la fati-
gue de porter une pièce pendant toute une soirée. Je ne l'ai
vue que dans deux rôles épisodiques et, pour juger son talent,
je dois m'en rapporter à d'autres témoignages que le mien.
M. Coquelin est d'avis qu'elle rappelle à la fois Alphonsine et
Chaumont et qu'elle tient le milieu entre les deux. Mais, — en
admettant que le souvenir d'Alphonsine soit encore présent à
quelques lecteurs, — je dois remarquer que M. Coquelin avait sous
les yeux, lorsqu'il écrivait, une actrice de plus de quarante ans
qui jouait les femmes du monde excentriques. Il y a loin de là
au diablotin de 1860 qui brûlait les planches du Strand. Tout ce-
que je sais d'elle au temps de ses débuts, c'est qu'elle avait tou-
jours ces yeux terriblement gais qui lui défendaient la Tragédie,
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 35$
la taille d'un enfant de douze ans, et un corps si menu que, le
premier jour où il la vit, celui qui devait l'épouser la déclarait
« l'actrice la plus maigre de Londres. » Mais voici une lettre qui va
poser devant nous Marie Wilton, telle qu'elle était lorsque tous les
barristers des Inns of court faisaient des vers en son honneur et
que la moitié d'Aldershot venait à Londres de deux soirs l'un,
pour l'applaudir. Charles Dickens écrivait à son ami John Forster r
« Je me suis échappé à sept heures et demie pour aller au
Strand, où j'avais une stalle retenue, le théâtre étant toujours
comble. Tâchez d'y aller avant jeudi. On donne un burlesque,
The Maid and the Magpie. Il y a là dedans la chose la plus extraor-
dinaire que j'aie jamais vue sur la scène, Marie Wilton dans le
rôle de Pippo. C'est effrayant d'effronterie (il le faut, sinon le
rôle ne serait pas jouable) ; mais c'est tellement un petit garçon
et si peu une femme qu'il n'y a pas moyen de se scandaliser. Son
imitation de la danse des Christy's Minstrels est d'une intelligencer
d'une audace à renverser : jamais on ne pourrait s'imaginer que
c'est une femme qui fait cela. La tournure, le ton, les mines>
l'élasticité, l'entrain, tout cela est tellement gamin qu'on ne peut
pas songer à son sexe quand on la regarde. Cela commence à huit
heures et c'est fini à neuf heures un quart... Cette petite fille est
tout simplement, l'actrice la plus intelligente et la plus originale
que j'aie vue de ma vie. »
Mais miss Wilton était mortellement lasse des Pippo aussi bien
que des Cupidons. Elle implora tous les directeurs de lui faire
jouer une amoureuse à longues jupes. Ils firent la sourde oreille ;
Buckstone lui dit : «Je ne vous verrai jamais autrement que dans
ce mauvais petit drôle!... » Tous les soirs elle faisait mourir de
rire les Londoniens et toutes les après-midi elle pleurait sur son
sort. Elle avait une sœur mariée qui lui dit : « Puisque les direc-
teurs ne veulent pas de vous, prenez un théâtre. — Mais je n'ar
pas d'argent! — Je vous en prêterai», dit le beau-frère. Une so-
ciété se forma entre Byron et miss Wilton. Il apportait à cette
société son nom et ses calembours; elle, mille livres qui ne lui
appartenaient pas.
On se mit en quête d'un théâtre. Près de Tottenham Court
road, centre du bruit et quartier général de la vulgarité, il y avait
une rue sale et triste, où commençaient à s'abattre des Français
mal famés et affamés, et, dans cette rue, une salle de spectacle
où l'on avait fait mille choses, mais où, surtout, on avait fait
faillite. Frédérick-Lemaître y avait joué Napoléon en français
et passé en revue cinq ou six figurans ivres qui représentaient
la Grande Armée et criaient : « Viv' l'Emprou! * Le théâtre*
portait encore l'appellation retentissante de Qkeen's Théâtre,
tome cxzx. — 1895. 23
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354 REVUE DBS DEUX MONDE».
mais les gens du quartier l'appelaient familièrement la Boîte-aux-
Ordures, et ils s'y connaissent. Les places aristocratiques étaient à
un shilling, et, quand les stalles avaient bien dîné, elles bombar-
daient les loges avec des pelures d'oranges.
Tout cela fut nettoyé, restauré, rajeuni, avec plus d'industrie
que de frais. La boîte aux ordures se transforma en une bonbon-
nière bleue et blanche. La petite directrice ne s'épargnait pas, et
le soir de l'ouverture, pendant que la queue se formait déjà à la
porte du théâtre, elle plantait le dernier clou. Qu'auraient dit les
représentons de la fashion, égarés dans les boues de Tottenham
street et étonnés de s'y voir, s'ils avaient contemplé leur favorite,
grimpée sur un tabouret et le marteau à la main?
La troupe qui l'entourait se composait de Byron, de John
Glarke, un transfuge du Strand, de Fanny Josephs, actrice d'un
talent agréable et délicat, de l'excellente duègne Larkin, et de
deux autres sœurs W il ton. Elle comprenait aussi un grand jeune
homme de vingt-quatre ans qui n'avait pas encore joué à Londres,
par conséquent très indifférent au public, mais non pas à sa
directrice. Il s'appelait Bancroft. C'était un gentleman de nais-
sance, d'éducation et de tournure. Mais, sa famille étant ruinée,
il avait obéi à la vocation qui l'entraînait vers les planches. En
quatre ans et demi, il avait joué 446 rôles; dans un engagement
de 36 jours, à Dublin, il en avait joué 40. Cette dure vie du comé-
dien de province l'avait rompu au métier. Blond, mince, il devait
une sorte de gaucherie élégante à sa myopie et à sa haute taille.
11 rendait sans effort la froide nonchalance de l'homme bien né,
mais au fond de son œil couvert étincelait une inextinguible
malice. Il avait beaucoup réfléchi, beaucoup observé, comprenait
plus de choses que ceux qui l'entouraient, et sentait confusément
s'agiter en lui des qualités qui demandaient à se déployer. Et voici
que la fortune, sous les traits d'une jeune fille, venait à lui et le
prenait par la main.
Ainsi il y avait de l'ambition et de l'amour dans l'air, ce soir
d'avril 1865 où le petit Théâtre du Prince of Wales ouvrit se6
portes aussi grandes qu'il put. Pour ne pas effaroucher le public,
pour ne pas le déranger dans ses habitudes, tout en le préparant
à un changement de répertoire, on lui offrit un burlesque et une
comédie. Les amis de Marie Wilton étaient accourus en foule,
mais leur sympathie n'allait-elle pas bientôt se lasser? Les pièces,
en elles-mêmes, avaient peu de valeur; Byron semblait avoir perdu
de sa verve en changeant de quartier. 11 fallait trouver quelque
chose pour la saison d'automne. C'est alors qu'on songea à Ro-
bertson.
Thomas William Robertson, ou plus familièrement Tom, était
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 355
bien près d'être un raté. Il avait trente-six ans et il luttait contre
le mauvais sort avec une obstination qui tournait à la colère. Fils,
petit-fils, arrière-petit-fils d'acteurs, il avait passé les premières
heures de sa vie parmi les comédiens de province, dans cet horizon
à la fois étroit et mouvant, dans ce monde de nomades bour-
geois dont j'ai essayé de peindre les misères et tles joies. Décidé-
ment, les misères l'emportaient. Le père de Tom était directeur
du Circuit de Lincoln et finit par renoncer à l'entreprise. Quant
au jeune homme, il était monté tout enfant sur les planches, mais,
à ce qu'il semble, sans montrer de talens extraordinaires. Plus
tard, sa spécialité fut de contrefaire les Français : une bien
pauvre manière de faire rire les gens. Enfin, quoiqu'on essaye
de nous tromper à cet égard, il est évident que c'était un acteur
médiocre.
A dix-neuf ans, sur la foi d'une annonce lue dans un journal,
Robertson s'embarque pour aller chercher au fond de la Hollande
une place de sous-maître dans une pension. Après d'indicibles
souffrances dont il parlait gaîment et d'expériences curieuses qui
devaient profiter à l'auteur dramatique, il est rapatrié par un
consul charitable et vient reprendre sa vie, qui se résume ainsi :
un repas et trois rôles par jour. En 1851 , il est à Londres, tâchant
de gagner sa vie. Il a écrit une pièce, A Nighfs Adventitre, qui, par
un coup de chance, est acceptée et jouée. Mais elle échoue. Il
échange des impertinences avec le directeur Farren, son seul pa-
tron, et le voilà encore à la mer. Tantôt il aide son père, qui fait
des efforts désespérés pour tenir ouvert un théâtre de banlieue ;
tantôt il remplit, çà et là, d'infimes engagemens. Il va à Paris
avec une troupe qui n'est payée que le premier samedi. Il est
quelque temps souffleur à YOlympic, il traduit des pièces fran-
çaises, compose des farces, amoncelle de l'exécrable besogne
pour laquelle il n'y a pas toujours marchand. Quand la faim le
presse, il vend sa copie, pour quelques shillings, au libraire Lacy,
dont on ne saurait dire si c'était un naufrageur ou un sauveteur.
Car ces quelques shillings, c'était, après tout, le pain quotidien
pour celui qui les recevait, et Lacy n'était pas sûr de rentrer dans
ses déboursés.
Il a jeté dans une de ses comédies l'amer souvenir de ses
années de début et de l'objection qui l'accueillait partout : « Vous
êtes bien jeune, mon pauvre monsieur... Certainement, dans un
sens, ce n'est pas votre faute, mais que voulez- vous ? Nous avons
pour fournisseurs M. un tel qui a 60 ans, M. *** qui en a 70 et
M.X...qui en a 80. Le public est habitué à eux et ne veut pas en-
tendre parler d'autre chose, et nous nous sommes fait une règle
de ne jamais employer un auteur âgé de moins de 55 ans. Pour le
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356 REVUE DES DEUX MONDES.
moment, rentrez chez vous et continuez à travailler pendant trente
ans... Tâchez de vieillir le plus que vous pourrez : je vous assure
qu'en vous appliquant bien, vous réussirez. Blanchissez, devenez
chauve, tout au moins. La calvitie est presque aussi avantageuse
<jue les cheveux blancs... Et quand vous n'aurez plus ni dents, ni
cheveux, ni santé, ni imagination, ni flamme, ni génie, ni rien de
cette horrible, de cette épouvantable jeunesse, un jour ou l'autre,
si vous ne mourez pas dans l'intervalle, vo*s avez quelque chance
de devenir un grand homme. »
Comme s'il eût suivi ce conseil ironique, Tom était presque
vieux après quinze ans de cette vie effroyable. Son beau visage
avait contracté un pli douloureux qui ne devait plus s'effacer.
Un jour, à bout de misère, il avait songé à s'enrôler : l'armée
n'avait pas voulu de lui. Puis, sans réflexion, il s'était marié avec
une belle fille qui se croyait une vocation dramatique. Les enfans
vinrent, mais non le succès ni l'argent. Elle mourut à la peine,
tandis que Robertson se faisait journaliste.
Là il tâte de tous les genres, depuis la charade et l'historiette
•de dix lignes jusqu'au roman de longue haleine. Il collabore à
vingt journaux de Londres et de la province. C'est le Porc-Ëpic
de Liverpool; ce sont les Comic News, le Wag, que fonde son
camarade Byron, le Fun, que vient de lancer Tom Hood, VIllus-
trated Times, où Robertson prend la succession d'Edmond Yates
comme critique dramatique et où, sous le nom du Theatrical
Lounger, il esquisse, depuis le premier rôle jusqu'au gazier et à
l'avertisseur, toutes les physionomies du monde théâtral. C'est
de Thumour familier et sans gêne, de la bonhomie impertinente
à la manière de notre ancien Figaro hebdomadaire; en même
temps, c'est observé, humain, vivant, avec, çà et là, des coulées
de bile et des éclairs de passion.
Robertson vivait au cœur du pays de Bohème: un monde
demi-fantastique à côté du monde vrai, où la parole remplaçait
l'action et où la nuit tenait lieu du jour; un terrain vague où les
gens du monde que le monde ennuyait, les officiers qui trouvaient
les grands clubs militaires trop solennels, venaient rire et boire
avec les noctambules de la basoche, du théâtre et de la presse. On
se donnait rendez-vous au Garrick Club, à YArundel, au Savage,
au Fielding, dont Albert Smith nous a laissé une description en
vers héroï-comiques. Tom Hood, employé du War Office et di-
recteur du Fun, donnait à souper les vendredis : souper frugal,
composé de viande froide et de pommes de terre bouillies. Mais
ceux qui s'y rencontraient étaient, nous dit Clément Scott (1), les
(i) Clément Scott, Thirty years al the Play.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 357
meilleurs garçons de la terre. Là, on causait, jusqu'au matin,
avec une sorte de furie. On causait encore dans la rue, en rega-
gnant le centre de la ville, à l'heure où les chariots des maraîchers
commençaient à rouler dans Knightsbridge et où le soleil levant
dorait les cimes de Hyde Park.
Dans ces cénacles du vendredi, où Robertson était un des
plus brillans, un des plus hardis, un des plus écoutés, on s'in-
quiétait moins de refondre la société que de renouveler l'art et
surtout de réformer le théâtre. Pauvreté de la mise en scène,
fatuité des comédiens de la vieille école, tyrannie des routines,
on se moquait de tout cela sans pitié. Et que voulait-on mettre
à la place? La vérité mieux observée, la nature suivie de plus
près. C'est toujours le même rêve ou la même prétention, et la
génération qui l'oppose à ses devanciers ne parait pas se douter
que ses successeurs l'invoqueront contre elle-même.
En attendant l'accomplissement de ces beaux programmes,
Robertson avait en 1861 un petit acte joué au Strand, The Cantaù,
qui obtint une sorte de succès, mais succès sans lendemain, car
Robertson, ayant apporté un second burlesque à Mrs Swan-
borough, se le vit refuser. Cependant une bonne chance lui vint.
L'acteur américain Sothern, qui, à ce moment, dans la pièce de
Tom Taylor, Our americàn Cousin, faisait courir tout Londres,
entendit parler d'une pièce que Robertson avait écrite. Il voulut
l'entendre, l'accepta, et donna, séance tenante, une somme ronde
à l'auteur. Sothern, qu'obsédait son inépuisable succès de lord
Dundreary, put se montrer au public sous les traits de David
Garrick. Il était impatient de sortir du domaine de la caricature
à outrance, de jouer un véritable caractère où étaient ménagés
les effets les plus divers. La pièce eut peu de succès : elle n'en
méritait point. C'était simplement un drame adapté du français. Au
héros primitif, Robertson avait arbitrairement substitué Garrick.
Étrange début pour un homme qui prétendait revenir à la vérité
que de placer une tête historique sur les épaules d'un inconnu !
C'est alors que Robertson écrivit sa comédie de Society. Il la
porta à Ruckstone, qui la refusa net : « Mon cher ami, lui dit-il,
on ne jouerait pas votre pièce quatre fois! » L'auteur s'en alla,
les poings serrés, ivre de rage, dans le Strand, où l'un de ses
amis le rencontra. « Tenez, lui dit Robertson, voilà une pièce ex-
cellente, et ces ânes-là n'en veulent pas ! » Un directeur de province
risqua l'entreprise. La pièce réussit à Liverpool ; Marie Wilton s'en
empara et la donna, le 14 novembre 1865, dans son petit théâtre.
De ce soir-là date non seulement la fortune du Prince of Wales,
mais une ère nouvelle pour la comédie anglaise : l'ère de Ro-
bertson.
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358 REVUE DES DEUX MONDES.
II
Cette soirée du 14 novembre nous a été racontée par plusieurs
témoins, en sorte que nous possédons les émotions de la scène
et celles de la salle. Le premier acte parut gai et vivant, avec un
accent d'âpre raillerie qu'on ne connaissait pas encore. Puis vint
une idylle, placée sous les arbres d'un square de Londres. Quoi!
l'amour, l'amour tremblant, jeune et tendre, au cœur de cette
ville de boue, de brouillard et de fumée! l'amour si près d'eux
qu'on aurait pu le toucher! L'impression était d'autant plus
agréable et plus vive que le public, toujours indiscret en ce qui
touche la vie privée de ses favoris, connaissait les sentimens de
l'acteur et de l'actrice. C'était une vraie lune de miel, « une lune
tout entière » qui éclairait ce duo d'amour dans un bocage de
toile peinte. Là-dessus les cœurs se dilataient et tout allait bien ;
mais on ne savait quel accueil le public allait faire au ,« Perchoir
des hiboux ». Ce perchoir, c'était l'image, prise sur le vif, d'un
de ces clubs que j'ai désignés comme les chefs-lieux du pays de
Bohème. Or, les « Sauvages » (comme se désignaient eux-mêmes
les membres du Savage Club), ceux du Garrick, du Fielding, de
VArundel, étaient là en force. De quel œil verraient-ils leur propre
caricature? On fut bientôt rassuré par les rires qui éclataient en
volées ininterrompues. A un certain moment un des personnages
principaux a besoin d'une demi-couronne pour payer un cab qui
doit le conduire au bal. Comme il n'a rien en poche, il demande
la somme à un camarade : « Je ne l'ai pas, répond l'ami, mais je
vais me la procurer pour vous. » Il s'adresse à un troisième qui
fait la môme réponse. La question fait le tour du Club jusqu'au
moment où, dans le fond d'une poche, se trouve enfin la bien-
heureuse demi-couronne qui repasse de main en main, dans l'or-
dre inverse, pour arriver enfin à celui qui en a besoin, après avoir
été empruntée et prêtée dix fois. L'aventure était réelle. Repré-
sentée sur la scène, elle parut irrésistiblement comique et fut
comme le turning -point , la crise heureuse après laquelle on
accepta et on applaudit tout. Le trait est peu de chose, mais il
est caractéristique. C'est la bohème en raccourci, ne rien avoir et
tout donner.
Du moment que les « hiboux » trouvaient si plaisante la
peinture fidèle de leurs mœurs et de leur repaire, qui paraissait,
pour la première fois, sur le théâtre, pourquoi les gens du monde
se seraient-ils formalisés de ce qui se passe d'extraordinaire et
d'incongru chez lord et lady Ptarmigant? Ce genre de diffama-
tion comique n'était pas nouveau. Bulwer avait donné l'exemple,
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 359
montré la coalition de la vieille et de la nouvelle aristocratie,
la vénération naïve du Million pour le Rang, et le Rang, à son
tour, aplati devant le Million. Personne ne s'étonna de voir lady
Ptarraigant prendre en souriant le bras du vieux Chodd,qui a le
langage et les manières d'un rémouleur ambulant, et avec lequel
le valet de pied de Sa Seigneurie eût peut-être hésité à pénétrer
dans un public house. Quant à lord Ptarmigant, c'était ce qu'on
appelait en style de théâtre une « panne ». Le caractère ne con-
sistait qu'en un tic, monotone autant qu'invraisemblable : lord
Ptarmigant traînait partout sa chaise avec lui, s'y asseyait et s'y
endormait immédiatement, et tous les personnages qui entraient
ou sortaient ne manquaient pas de trébucher dans ses vieilles
jambes allongées. Qui croirait que ce rôle fut une des causes de
la fortune de la pièce et révéla à Londres un admirable acteur?
Il se nommait John Hare; il était tout jeune encore et il avait
souhaité cet étrange rôle pour son début. Suivant la tradition de
Garrick, cet artiste né sentait que le triomphe de l'acteur n'est
pas de lancer brillamment un mot à effet, mais de faire marcher
et vivre devant nous une figure humaine, fût-ce une figure
muette, dans son originalité extérieure qui suggère l'idiosyn-
crasie morale. Sa façon de se grimer était prodigieuse, sa mimique
excellente. Il avait le génie de la métamorphose et l'a prouvé, le
prouve encore en cent rôles différens. Par une sorte d'intuition
difficile à expliquer, dès cette première représentation de Society,
il n'y eut guère de spectateur qui ne devinât un grand acteur dans
ce petit rôle.
Au succès àe Society, qui dura cent cinquante soirées, succéda
presque sans interruption celui de Ours, qui fut encore plus long
et remplit la saison dramatique 1866-1867. Puis vint Caste en 1867
et 1868. School, en 1869, dépassa encore ses aînées et fut jouée
près de quatre cents fois. Dans les intervalles de ces quatre grands
triomphes se placèrent deux autres pièces, Play et M. P., qui,
sans fournir une aussi brillante carrière, tinrent honorablement
l'affiche et maintinrent,dans l'heureux petit théâtre,la joyeuse ani-
mation du succès. Quand le Prince of Wales s'adressait à d'autres
qu'à son fournisseur habituel, l'échec était assuré et il n'y avait
de salut que dans une reprise de Robertson. Quand Robertson ris-
quait sa prose sur une autre scène, fût-ce avec l'appui d'une po-
pularité aussi établie que celle de Sothern, le résultat variait, im-
manquablement, du succès d'estime au « four » éclatant. De là
une sorte de superstition : on est volontiers superstitieux dans le
monde du théâtre. Marie Wilton avait son étoile etTom Roberlson
avait la sienne, mais il fallait qu'il y eût conjonction pour que
les deux astres pussent produire leur bénigne inûuence. Peut-être
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
pourrons-nous expliquer le fait sans avoir recours aux étoiles.
Tom Taylor, au lendemain d'une nouvelle victoire, écrivait à la
jeune directrice : « L'auteur et le théâtre, les acteurs et les rôles
semblent faits les uns pour les autres. » C'était vrai, et on peut
ajouter que le public et le moment étaient aussi en harmonie avec
l'esprit des pièces et le talent des artistes. Tout arrivait à point,
et c'est ce qu'on appelle la chance.
Robertson sut collaborer avec sa chance. Il jouait mal, mais
il lisait à merveille : ceux qui ont pu comparer de près ces deux
arts si différens ne verront pas dans le fait une contradiction.
Jouer, c'est faire voir et faire sentir; lire, c'est faire comprendre.
« Quand on entendait Robertson lire au foyer une de ses comé-
dies, nous dit Clément Scott, on l'avait comprise dans tous ses
détails. » Sous l'influence de ce débit pénétrant, les artistes riaient
et pleuraient; ils étaient le premier public de la pièce. L'auteur
connaissait leurs faiblesses et leurs dons, parfois mieux qu'eux-
mêmes ; il savait aussi tirer parti, pour l'art et pour sa propre ré-
putation, de la situation toute particulière de cette jeune troupe
qui formait une sorte de famille, que des ambitions, des intérêts,
des affections tenaient étroitement unie. Une pièce, jusque-là,
c'était un acteur étoile planté devant la rampe, prenant des temps
et prolongeant ses effets ; derrière lui, une douzaine de comparses
bredouillant des bouts de rôles et parlant au dos de l'artiste cé-
lèbre. Pour la première fois, le Prince of Wales offrit un ensem-
ble, que préparaient des répétitions minutieuses et que perfec-
tionnait la pratique de chaque soir.
Dans Ours, John Hare, qui jouait le prince Perofsky, n'avait à
son avoir qu'une douzaine de phrases : des complimens fades et
compassés. Il en tira un type de grand seigneur slave, avec un
grondement de passion contenue sous une parfaite politesse. C'était
une énigme inquiétante qui ajoutait à l'émotion. Cette énigme
n'avait point de solution au dénouement, mais tel était le tact
de l'acteur que nul ne s'en avisa. Enfin Robertson lui donna un
véritable rôle dans Caste, celui de Sam Gerridge, et j'estime que
l'écrivain et l'artiste contribuèrent chacun pour moitié à ce
caractère. Il en est de même pour le capitaine Hawtree, créé par
Bancroft dans Caste. Jamais peut-être ce grand mot de « créa-
tion » que les journaux jettent à la tête des plus petits cabotins
ne sera mieux placé qu'ici. L'homme du monde, avant Sothern,
sur la scène anglaise, était représenté par une espèce de pantin
qui s'approchait des femmes en sautillant sur la pointe de ses
bottes et les lorgnait sous le nez. Le type avait changé de costume
et n'avait pas changé de langage depuis le « macaroni », qui date
de 1770. Le dandy de 1840 n'était pas encore arrivé sur la scène
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 361
en 1865. Évidemment Sothern, dans lord Dundreary, modernisa
quelque peu cette caricature, mais son succès s'explique surtout
par le grossier parti pris de la démocratie américaine contre les
hautes classes anglaises. Le public de Londres suivit l'impul-
sion avec une inconcevable naïveté. Si vous lisiez aujourd'hui
Our american Cousin, vous en auriez la nausée. A qui fera-t-on
croire qu'il puisse exister, en dehors d'un asile d'idiots, un pair
d'Angleterre qui ignore que le beurre est fait avec le lait des
vaches et qui accueille cette révélation avec une douce pitié ? Même
dans ce temps d'agitation contre la Chambre des lords, de tels
moyens d'attaque seraient dédaignés des moins intelligens. Tout
change avec le capitaine Hawtree qui fait rire sans être ridicule
un seul instant, et qui, bien que parfaitement inutile à la pièce,
attire à lui une bonne partie de la curiosité et de la sympathie.
Comme manière d'être, une sorte de langueur élégante qui ne
préjuge rien contre la force des muscles et du caractère ; une sou-
mission aveugle à la morale des salons qui n'exclut ni la généro
site des sentimens ni le sens de l'humour; enfin un composé de
cordialité militaire et de cynisme mondain qui a été et est encore
un « état d'âme », sinon une philosophie. Lorsque des circon-
stances, — d'ailleurs très simples et très naturelles, — amenaient
Hawtree à prendre le thé dans d'humbles lodgings de TEast-End,
entre une petite danseuse et un ouvrier gazier, presque tout le
comique de la scène était dans ses muets étonnemens ; mais il
y a des étonnemens qui trouvent moyen d'être très spirituels,
tandis que ceux de lord Dundreary sont stupides. Hawtree était
curieux de gaucherie et de bonne volonté lorsqu'il portait les
assiettes à relaver à Polly Eccles, dans la pantry. Au fond, c'est
l'attitude du gentleman anglais devant la question sociale : un peu
dédaigneux, un peu railleur, mais prêt à retrousser ses manches
et à pousser à la roue quand il faudra.
Quant à Marie Wilton, avec quelle merveilleuse perspicacité
Robertson avait déchiffré cette petite femme dont les talens étaient
tfrès réels, mais dont toutes les ambitions n'étaient pas raison-
nables ! Elle avait horreur de son succès du Strand ; elle ne voulait
plus jouer de gamin, ni paraître dans un burlesque : Robertson lui
écrivit constamment des rôles de gamin et des scènes de bur-
lesque. Mais le gamin avait des jupons et les scènes de burlesque
étaient encadrées dans une comédie. Je laisse de côté Society,
qui n'avait pas été composé pour le Prince ofWales. Mais, que fait-
elle dans les trois autres pièces? Dans School elle escalade un mur.
Dans Ours, elle joue aux boules; elle singe les affectations des
swells (cocodès) de 1865; elle fait l'exercice; elle arrose un gigot
de mouton ; mais surtout elle fabrique de toutes pièces, avec des
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362 REVUE DES DEUX MONDES.
accessoires empruntés à Part militaire et appliqués à l'art culi-
naire, le pudding appelé Roley-Poley. Dans Caste, ses talens sont
encore plus variés. Elle danse, chante, donne des gifles, joue du
piano, fait semblant de jouer de la trompette, se coiffe d'un
bonnet de police et imite tout un escadron à cheval. Si ce n'est
pas du burlesque, qu'est-ce donc? Il y a quelques mois, je l'ai
vue dans Money, où elle représente une femme du haut monde, et,
dans une scène dont elle était l'auteur beaucoup plus que Bulwer,
elle esquissaitun pas. Ace moment critique, j'ai entrevu les jambes
de Pippo sous la jupe de lady Franklin, ces jambes qui s'étaient
trémoussées quelque trente-cinq ans plus tôt dans le cerveau de
Dickens. Qu'elle le sût ou non, Robertson lui a fait jouer Pippo
toute sa vie. Ces rôles de fantaisie, crayonnés sur la marge d'un
drame domestique, étaient réservés à une double et curieuse for-
tune : ils ont eu une grosse part au succès des comédies de Robert-
son ; à la lecture, ils redeviennent des hors-d'œuvre. Si je dis aux
admirateurs de Caste que Polly Ecclesgâte la pièce, ils me répon-
dront que Polly, au contraire, en est la joie, la lumière, l'âme et,
au point de vue scénique, ils auront raison.
Ce couple des Bancroft, — ils se marièrent peu après l'ou-
verture du théâtre, — formait au point de vue artistique un tout
complet. La femme, c'était la fantaisie, l'imprévu, le diable au
corps, le je ne sais quoi; le mari représentait la réflexion, le
goût, l'observation patiente et l'imitation fidèle de la vie. Dès
qu'il y eut de l'argent dans la caisse du Prince of Wales, un des
premiers usages qu'il en fit fut d'introduire à la scène un réalisme
intelligent. Il voulut des portes avec des serrures au lieu de
misérables châssis qui tremblaient aux courans d'air des coulisses.
Dans Caste, il donna aux chambres des plafonds. Le dernier acte
de Ours se passe dans une baraque de Crimée pendant l'hiver de
1855 ; chaque fois qu'on ouvrait la porte du dehors, la bourrasque
de neige s'engouffrait dans la chambre avec un sifflement de ra-
fale qui poussait l'illusion du spectateur jusqu'au frisson. Dans les
jardins, des fleurs réelles et des oiseaux vivans. On avait trouvé
Charles Matthews très hardi parce qu'il avait osé mettre quelques
chaises dans un salon : M. Bancroft en vint jusqu'à donner une
physionomie à chaque mobilier. Ainsi, dans une reprise de la
School for Scandai Joseph Surface eut des meubles différens de
sir Peter Teazle, des meubles hypocrites qui singeaient la sim-
plicité et la solidité de la vertu, des meubles qui mentaient pour
lui et avec lui. Quant aux actrices, au lieu d'être affublées à la
diable des loques voyantes que fournissait le magasin des acces-
soires, elles eurent de vraies robes faites par de vraies coutu-
rières.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 363
Robertson approuvait ces tendances; mais il ne fut jamais
qu'un demi-réaliste, et cela pour plusieurs raisons. Comme tous
les Anglais , il admirait les batailles de paroles ; il partageait avec
tous, anciens et modernes, grands et petits, ce goût pour les choses
qui brillent, où il entre peut-être un reste de la passion du sau-
vage pour les verroteries. Il s'oubliait à enfiler des reparties, fai-
sait jouer les personnages au volant avec des antithèses, ou aigui-
sait par la queue des tirades qui eussent été mieux placées dans
un article de journal. S'égarait-il trop loin, il était le premier à
s'en accuser. « Quel rapport, demande un des personnages dans
Ours, ce que vous me dites a-t-il avec le sujet dont nous parlons?
— Pas le moindre! C'est pour ça que je le dis. » Et, dans la même
pièce : « Si un auteur mettait cela sur le théâtre, on crierait joli-
ment à l'invraisemblance. » Voilà avec quelle charmante impu-
dence on va au-devant des objections maussades de la critique;
le public aime ces façons-là. Ce qu'il aime surtout, en Angleterre
du moins , c'est le petit grain de folie , la savoureuse quaintness
qui caractérise les Ben Jonson et les Dickens. C'est cette quaint-
ness qui leur fait inventer des créatures d'exception dont les sen-
timens étonnent, dont les mots renversent. Ainsi pour Robertson.
« Je ne puis pas me marier, dit Jack Poyntz. Je voudrais une
femme... oh! si extraordinaire!... D'abord il faudrait que ma
femme... fût une femme. » La petite Nummy Tighe n'a pas une
façon moins originale de nous définir le fruit défendu. Cette héri-
tière des nababs n'a pas de plus grand plaisir, à la pension, que
de croquer des petits pois tout crus : « C'est délicieux, les petits
pois crus... quand on ne vous voit pas]! » Chalcot, le brasseur qui
se meurt d'ennui d'être riche, a beaucoup de cet humour-là; mais
Robertson l'a surtout répandu à flots dans SchooL C'est la plus
folle de ses pièces et c'est, sans doute, ce qui explique son succès.
Les héroïnes sont des pensionnaires; elles sont justement dans
l'âge et dans la situation où toutes les absurdités semblent pos-
sibles et même faciles. Par une convention à laquelle le specta-
teur se prête volontiers, elles sont petites filles au début et
femmes au baisser du rideau. En ces trois heures qui représentent
quelques semaines, elles ont appris la vie. « Qu'est-ce que c'est
que l'amour?» demande une des plus jeunes dans la première
scène. On la conspue : « Tu ne sais pas? Comment! tu ne sais pas
ce que c'est que l'amour? Tout le monde sait ce que c'est!
— Alors, qu'est-ce que c'est? » Personne ne trouve de réponse,
et on va chercher le dictionnaire. « Pourquoi n'avons-nous pas
un professeur d'amour comme nous avons un professeur de
musique? — Que tu es bête! L'amour est un extra. » Puis vient
l'heure de passer de la théorie vague aux premières expériences.
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36 i REVUE DBS DEUX MONDES.
C'est le soir, dans un verger. Il y a là deux scènes de flirt qui
se succèdent, pleines d'enfantillages, mais d'une naïveté et d'une
fraîcheur charmantes. Il y est question de la distance de la terre à la
lune, des jeux de l'ombre et de la lumière, d'un tout petit pot de
lait qu'on se met deux à porter, delà guerre de Crimée et d'Othello.
De l'amour, pas un mot, mais il est caché dans tous les sentimens,
embusqué sous chaque mot, mêlé à chaque regard, incorporé
à l'air qu'on respire.
Nummy. — Parlez-moi, dites-moi quelque chose.
Jack. — De quoi faut- il vous parler?
Nummy. — De vous. Qu'est-ce que vous êtes?
Jack. — Rien du tout.
Nummy. — Mais qu'est-ce que vous étiez avant d'être ça?
Jack. — Un petit garçon.
Nummy. — Ah!... Vous n'avez jamais rien été... pas même marié?
Jack. — Pas même marié!
Nummy. — Lord Heaufoy a dit que vous étiez soldat.
Jack. — C'est vrai.
Nummy. — Vous êtes allé en Crimée?
Jack. — Oui.
Nummy. — Vous étiez à la bataille d'Inkermann?
Jack. — Parfaitement.
Nummy. — Vous vous êtes battu?
Jack. — Sans doute.
Nummy. — Vous aimiez à vous battre?
Jack. — Pas du tout!
Nummy. — Alors, pourquoi le faisiez-vous?
Jack. — Parce que j'étais payé pour le faire... Mal payé... Mais enfin j'étais
payé... Et puis je n'avais pas le courage de me sauver.
Nummy. — Ainsi vous vous êtes battu!... Et vous ne le disiez pas!
Jack. — Ça n'en valait pas la peine. Tant d'autres y étaient!
Nummy. — Pourtant Othello...
Jack. — Vous avez lu Othello?... Mauvaise lecture pour une demoiselle?
Nummy. — Othello racontait ses campagnes à Desdémone.
Jack. — Othello était un nègre, et les nègres n'ont pas peur de se van-
ter. (A part.) Elle est assez drôle pour une héritière.
Nummy, à part. — Dieu! qu'il est beau (i)l
Ce serait jouer à Robertson le plus cruel des tours que de
raconter ses pièces. On les jugerait enfantines et absurdes : elles
ne sont ni l'un ni l'autre. Il n'est, à ma connaissance, l'inventeur
d'aucune situation ; il n'a jamais résolu ni même posé à la scène
aucun problème, moral ou social. Il est tout entier dans le dia-
logue et surtout dans les caractères. Un bout de plan trouvé
dans ses papiers indique comment il composait ces caractères. Il
(1) L'esprit de la scène et tous les détails appartiennent à Robertson, mais j'ai
dû traduire très librement pour que le dialogue conservât, en français, quelque chose
de la spontanéité et du naturel qu'il a dans l'original anglais.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 365
jetait trois mots l'un auprès de l'autre : un nom, une profession ,
une passion dominante, telle que l'amour, l'ambition, l'argent,
l'orgueil. Avec ces trois mots, il croyait tenir tout l'homme pri-
mitif et conventionnel, l'homme tel que la nature l'a fait, tel que
la société l'a refait ou défait. Psychologie très élémentaire, mais
saine, qu'il enrichissait, fécondait, particularisait avec les fleurs
de sa fantaisie et les fruits de son observation. J'ai donné quel*
ques aperçus de la première : il me reste à faire connaître la
seconde et à justifier ce titre de demi-réaliste que je lui ai donné.
Réaliste, il ne demandait qu'à l'être et à reproduire ce qu'il
avait vu. Il ignorait la femme du grand monde, on comprend pour-
quoi. Lorsqu'il lui fallait la peindre, il était obligé de la copier de
seconde main et d'après d'assez méchans modèles. Sa lady Ptarmi-
gant est une bourgeoise fieffée; sa marquise de Saint-Maur, qui
apprend par cœur des morceaux de Froissart et fait un cours
d'histoire à son fils, est une chimère ou une espèce 'disparue. On
a vu, au contraire, combien est réel le capitaine Hawtree : Robert-
son avait pu le rencontrer dans les clubs où il fréquentait. Dans
School, il a placé un pion niais et féroce qui était, semble-t-il,
une réminiscence de son équipée de jeunesse en Hollande. Sa
rancune n'étant pas éteinte après vingt années, il n'a pu résister
au plaisir un peu brutal d'infliger, au dénouement, une correc-
tion manuelle à son ancien ennemi. Il interrogeait son petit
garçon en se promenant avec lui dans Belsize Park : « Tommy,
que répondrais-tu à telle question? Que ferais-tu si tu voulais
faire enrager ton maître? » L'enfant, suivant la qualité de sa ré-
ponse, recevait six pence ou deux shillings.
Les soldats, les gens de théâtre, le bohème artistique et litté-
raire sont peints tels qu'ils sont, légèrement embellis. Dans Caste
nous avons le peuple en double exemplaire, le bon et le mauvais
peuple, dans la personne d'Eccles et de Sam Gerridge.
« Travaille, mon garçon, dit Eccles à son futur gendre : il n'y
a rien qui vaille cela... quand on est jeune. Quant à moi, je ne
travaille plus autant depuis quelques années (il se fait nourrir
par ses tilles et n'a pas touché un outil depuis vingt ans), mais
j aime à voir travailler les jeunes gens. Cela me fait du bien, et à
eux aussi. » Il déclame contre les hautes classes; mais quand une
marquise passe son seuil, il s'aplatit devant elle et la reconduit
à sa voiture, pour se redresser, insolent et venimeux, dès qu'elle
est loin. Lorsqu'il sort pour aller boire au public-house, il a « un
rendez- vous d'affaires », un « ami qui l'attend au coin de la rue ».
Tout à la pose et à l'effet, il a des grands mots pour les plus petites
choses et la larme à l'œil dans les momens voulus. Il est frotté
de quelques gouttes de littérature et cite le Roi Lear en l'écor-
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366 REVUE DES DEUX MONDES.
chant. Et, si misérable comédien qu'il puisse être, il fait encore,
l'affection filiale aidant, illusion à Tune de ses filles : « Pauvre
papa! dit Polly, il est bon au fond... et si malin! »
Pas d'argent à la maison! On Ta laissé seul, et il garde l'en-
fant né du mariage de sa fille avec un jeune officier noble et
riche, mais qui a péri (croit-on) dans la révolte des Indes. Le
vieil ivrogne berce avec colère son petit-fils et lui souffle au nez
la fumée de sa pipe : « Garder l'enfant ! Vraiment, en voilà une
besogne pour un membre du bureau des Frères unis pour la
régénération de l'humanité par la diffusion égale de l'intelli-
gence et la division égale de la propriété! Qu'y a-t-il dans ce pot-
là? [Avec horreur.) Du lait!... C'est pour le petit. Tout pour le
petit! Pendant qu'il se gave dé lait, son pauvre grand-père n'a
pas de quoi s'acheter une demi-pinte de bière ni une goutte de
gin pour rafraîchir son pauvre gosier... Ah çà! sommes-nous
des esclaves, nous autres travailleurs?... »
Et, de sa voix d'ivrogne, il chante :
Non, les Bretons ne seront jamais esclaves !
« Qu'est-ce qu'il a autour du cou? C'est de l'or, ça, du vrai.
[Berçant furieusement le petit.)... Oh! la société! Oh! le gouver-
nement! Oh! la législation des bourgeois! Cest-y juste, tout ça?
Est-ce qu'il sera dit que ce méchant petit aristocrate dormira
avec un bijou au cou pendant que son grand-père n'a pas de quoi
se payer une demi-pinte?... Non, ça ne sera pas... Je ne souffrirai
pas une pareille atteinte aux droits de l'homme ! Dans cette sainte
croisade des humbles et des faibles contre les puissans et les
forts {Montrant le poing au baby)y je frapperai un coup* pour
l'émancipation de l'humanité... Allons, hardi! Il dort... Ils en
donneront bien dix ronds chez le zingot, et on le retirera quand
la vieille marquise aura casqué... Bouge pas, trésor : c'est bon
papa qui veille sur toi. »
Tout en dépouillant le baby, il fredonne de la même voix en-
rouée un refrain de la nursery :
Qui qu'a couru après moi quand j'ai tombé?
C'est bon papa.
Qui qu'a battu la place où j'm'ai fait mal?
C'est bon papa.
Certes Eccles a fait du chemin depuis 1868. Il tient aujour-
d'hui sur notre gorge son pied souillé de toutes les boues de
Paris et de Londres ; mais, quoique nous ayons appris à le mieux
connaître, il n'y a pas grand'chose à ajouter à la peinture de
Roberlson, qui était presque prophétique.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 367
Ces comédies sont datées à chaque ligne. Tout le temps on y
maudit l'argent, mais comme on maudit son maître, et l'amour,
bien petit garçon auprès de lui, triomphe, pour la forme, cinq
minutes avant la chute du rideau. « La passion, le sentiment, le
roman, nous dit crûment lady Ptarmigant, tout cela n'existe pas.
La richesse, le pouvoir, le monde, une invitation à la cour, une
résidence à la campagne, une maison de ville dans un bon square,
voilà les élémens d'un bonheur solide. » Sam Gerridge, le plom-
bier vertueux qui fait contrepoids à cette crapule d'Eccles, s'est
fait une philosophie rien qu'avec les écriteaux qu'il a vus sur les
wagons de chemin de fer : « Première classe, Seconde classe, Troi-
sième classe. » Il est défendu de monter dans les secondes avec
un billet de troisièmes. Quanta lui, il va s'établir et, d'ouvrier,
devenir patron. De la petite bourgeoisie, qui l'empêchera de se
hisser jusqu'à la grande? John Burns vous dira que cette démo-
cratie-là est la négation de la vraie démocratie : en 1868 la for-
mule paraissait très large et très généreuse. Ainsi ce bohème de
Robertson qui aurait voulu « que le monde fût un petit ballon
pour le précipiter dans le néant d'un seul coup de pied », ce
Robertson qui, au sortir des caboulots nocturnes, frappant avec
colère du fer de sa canne le trottoir sonore des rues désertes,
avait tant de fois invectivé la société de son temps, devenait, sans
s'en rendre compte et par une fatalité facile à prévoir, l'interprète
des sentimens et des idées de cette même société. L'assaillant de
la veille défendait l'état social où il avait trouvé sa place contre
les ennemis d'en haut et les ennemis d'en bas. Les nouvelles
couches, dont l'avènement datait de 1832, étaient à mi-chemin de
leur évolution. En 1850, elles se contentaient des mélodrames
noirs, des farces grossières et de l'hippodrome. En 1865, elles
demandaient déjà de l'esprit, de la sensibilité, de la satire, une
sorte de poésie, tout cela un peu alourdi de cockneysme; mais ce
besoin sincère marquait un progrès, et Robertson le satisfit en
écrivant la Comédie des classes moyennes.
Le changement qui se fit alors dans l'existence de Robertson
me prouve que j'ai raison. Il avait hâte de dire adieu à la vie irré-
gulière et de tâter du confortable bourgeois : il s'en forgeait une
félicité qui, comme le pauvre vagabond de la fable, le faisait pleu-
rer de tendresse. L'Eve de ce paradis entrevu fut une blonde
Allemande rencontrée chez M. Levy,du2)ai7y Telegraph, dont elle
était la nièce. Robertson jouit bien peu de temps de cette terre
promise. Ses forces et son talent semblaient décliner de compa-
gnie. Mrs Bancroft qui l'accompagnait à la première du Nightin-
gale le vit, livide de rage, montrer le poing aux siffleurs en mur-
murant : « Je ne leur pardonnerai jamais cela ! »
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368 REVUE DES DEUX MONDES.
Les médecins l'envoyèrent à Torquay où son état empira. J'ai
lu une lettre qu'il écrivait de là à sa jeune femme. Lettre lamen-
table, toute en petites phrases haletantes, rythmées par sa courte
respiration de malade. Lamentable et gaie, car il ne pouvait re-
noncer à faire rire. De retour à Londres, il eut encore un désastre
littéraire dont le petit Tommy, alors âgé de treize à quatorze ans,
eut à lui rendre compte. Le père et le fils se regardèrent triste-
ment, les yeux en larmes, et se serrèrent la main. « S'ils m'avaient
vu comme je suis, dit péniblement l'écrivain, ils auraient eu
pitié. » Robertson se trompait. Le public ne doit rien savoir de
«ces choses, et il n'y a point de circonstances atténuantes pour les
fautes littéraires.
Il mourut à quelques jours de là. Il n'avait pas quarante-deux
ans. Un ami, qui vint pour les funérailles, remarqua, gisant sur le
plancher de la chambre mortuaire, les membres ballans et dis-
joints, une poupée dont le ventre crevé rendait le son par une
large blessure. C'est avec cette poupée que, jusqu'au bout, il
amusait sa petite fille. Quant aux pantins avec lesquels il avait
amusé le public, ils devaient avoir la vie plus longue. Ses comé-
dies allaient être sans cesse reprises, applaudies et imitées. Sur les
six mille représentations données parles Bancroft pendant une ges-
tion de vingt années qui ne fut qu'un succès continu, trois mille
soirées appartiennent à Robertson. A lui seul, il est la moitié de
leur répertoire et de beaucoup la meilleure. Du fond de ce quar-
tier perdu où elle avait amené la vogue, la troupe du Prince de
Galles renvoyait des colonies au cœur de la métropole. Les acteurs
qui s'y étaient formés, comme dans un conservatoire, fondaient le
Vaudeville, le Globe, le Court théâtre. L'inépuisable succès de
Two Roses, — dont il sera question un peu plus loin, — plaçait le
nom de James Albery presque à la hauteur de celui du maître. A
son tour, Byron imitait son vieux camarade et réussissait à donner
au public dans Our boys une comédie sans calembours. Cette
pièce ressemble à celles de Robertson, comme une cuisinière
ressemble à sa maîtresse lorsqu'elle s'est affublée de sa robe et
de son chapeau, ou comme Cathos et Madelon ressemblent à la
marquise de Rambouillet et à Julie d'Angennes. Même sous cette
forme involontairement parodique, la comédie robertsonnienne
plaisait encore, et nous crûmes un instant que Our boys ne quit-
terait jamais l'affiche. Les délicats, les dédaigneux, ceux qui com-
mençaient à' rêver d'un art plus pur ou plus pénétrant, disaient
que la comédie de Robertson, c'était la comédie de la Tasse et de
la Soucoupe (Cup and Saucer Comedy). L'école acceptait le so-
briquet et s'en faisait gloire. En effet, la table à thé, c'était encore,
il y a quinze ou vingt ans, le centre du home, le symbole de la
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 369
famille, le cœur de la vie anglaise, telle que l'avait faite la combi-
naison de l'esprit puritain et de l'utilitarisme bourgeois.
Le nom des Bancroft demeura brillamment associé avec ce
mouvement tant qu'il dura. Lorsqu'ils sentaient faiblir la vogue
de leur auteur favori, ils appelaient Sardou à leur aide. En 1880,
le Prince of Wales étant devenu trop petit pour eux, ils émigrè-
rent au Haymarket que M. Bancroft fit reconstruire, tel que nous
le voyons, sur un plan nouveau. En voici les traits principaux :
plus de manteau d'arlequin, l'orchestre invisible, la scène encadrée
d'un cadre d'or comme un tableau, enfin, la suppression du par-
terre. Ce dernier trait est caractéristique. Le parterre après avoir
autrefois occupé tout le plancher de la salle avait été peu à peu
refoulé et, finalement, acculé à la muraille du fond, dans un trou
sans air, sous le balcon. Le supprimer tout à fait était moins un
coup d'autorité qu'un acte de franchise. On a dit que M. Bancroft
s'était trop souvenu qu'il était un gentleman et qu'il avait voulu
réserver son théâtre à une élite : Salis est equitem mihi plaudere.
Et quand cela serait? Cet homme très intelligent suivait, dans son
ascension vers la fortune et vers les jouissances supérieures qui
l'accompagnent, la génération démocratique dont il était. C'est
ainsi qu'il avait porté le prix de ses stalles de 6 à 7 shillings,
puis à 10 shillings six pence. Le public, apparemment, pouvait
payer, puisque les stalles furent toujours pleines.
Il faut ajouter que, sous la direction Bancroft, les salaires
montèrent dans une proportion très supérieure à celle du prix des
places. La rémunération hebdomadaire du même acteur, jouant le
même rôle, passa en quelques années de dix-huit livres à soixante
et celle d'un de ses camarades, dans le même cas, de neuf livres
à cinquante. Mrs Stirling avait créé au Prince of Wales le rôle de
la marquise dans Caste, et, pour reprendre le rôle au Haymarket,
reçut sept fois plus qu'à la création. Douglas Jerrold disait à
Charles Matthews : « Je ne désespère pas de vous voir, avec un
bon parapluie de coton sous le bras, porter vos économies à la
Banque. » Bien des années après, Matthews, présidant le banquet
du Theatrical Fund, rappelait en riant ce mot et il ajoutait : « La
première partie du vœu de Jerrold est accomplie : j'ai acheté le
parapluie. » Grâce aux Bancroft et aux directeurs qui sont venus
après eux, la Banque a reçu les économies de bien des artistes
qui autrefois se seraient contentés du pain quotidien.
M. et Mrs Bancroft voyaient approcher la fin du privilège qui
leur assurait l'exploitation des œuvres de Robertson; ils sentaient
en même temps que la veine s'épuisait et que la nouvelle géné-
ration aurait d'autres exigences. Habiles et prudens jusqu'au bout,
ils voulurent se retirer en plein succès, et, sinon en pleine
tous eux. — 1895. 24
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370 REVUE DES DEUX MONDES.
jeunesse, du moins dans toute la force de l'âge et dans toute
l'activité du talent. Ni l'un ni l'autre n'avaient encore atteint qua-
rante-cinq ans lorsqu'ils donnèrent leur représentation d'adieux
au Haymarket, en juillet 1885.
Parmi les innombrables témoignages d'estime qui firent un
triomphe de cette retraite, je n'en citerai qu'un. C'est une lettre
d'Arthur Pinero, qui avait fait partie, comme acteur, de la troupe
des Bancroft et qui tient aujourd'hui le premier rang parmi les
auteurs dramatiques. Il écrivait à son ancien directeur : « Si le
théâtre anglais, qui n'était il y a quelques années que bavardage
et clinquant, éclaire aujourd'hui d'une lumière plus vraie la vie
et les mœurs, ma conviction intime est que cette rénovation est
due- surtout à la croisade entreprise, au Prince of Wales, par
Mrs Bancroft et par vous. Lorsqu'on écrira l'histoire de notre
scène d'une façon exacte et convenable, il faudra y inscrire vos
deux noms avec gratitude et avec respect. »
J'ai eu la curiosité d'aller rendre visite à ce petit théâtre où a
joué Frederick- Lemaître, où Napoléon III et d'Orsay ont cou-
doyé Dickens et Thackeray, où Beaconsfield a reçu une mémo-
rable ovation, où Gladstone faillit, un soir, être éconduit faute de
place. Les Salutistes ont succédé aux comédiens et je ne sais
si leurs trompettes ont eu la vertu de celles de Jéricho, mais ces
murailles historiques sont prêtes à tomber. Maintenant c'est le
vide, l'abandon, le froid de la ruine. J'étais là un soir de ce der-
nier hiver, rêvant sous ce porche où a passé, comme un flot inin-
terrompu, toute l'élégance, toute l'intelligence d'une génération.
La lueur d'un bec de gaz lointain éclairait mélancoliquement
l'écriteau déjà moisi : « A vendre ou à louer », et la pluie ruisse-
lait sur moi à travers un trou béant d'où la lumière électrique
tombait sur le front des jolies femmes parées qui sautaient hors
de leurs landaus. Ma curiosité n'était pas satisfaite. Afin de
visiter la salle, je me suis donné pour un conférencier en quête
d'un amphithéâtre. La ruse n'a pas réussi. On m'a déclaré qu'avant
d'y prononcer une parole il faudrait y dépenser de 120 à
150000 francs et on m'a demandé si cette petite dépense m'arrê-
terait. Je n'ai pas poussé plus loin la négociation et la porte est
restée close.
III
Lorsque la troupe de Marie Wilton, pendant ses premières
vacances, alla jouer à Liverpool, elle s'y rencontra avec les assises
d'automne. Les jeunes avocats de Londres qui suivaient ce « cir-
cuit » s'empressèrent de fraterniser avec les acteurs. On forma
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 371
dans un village de banlieue une petite colonie où Ton s'en donna
à cœur joie. On représentait des procès grotesques où Marie Wil-
ton, fagotée en Lord-Chief- Justice, avec une toque et une per-
ruque, rendait des arrêts admirables. Elle raconte ces folies dans
ses souvenirs et ajoute gentiment : « Tout cela n'était peut-être
pas aussi drôle que nous le pensions, mais nous étions jeunes et
c'était le bon temps. » Parmi ces avocats débutans il y en avait un
qui s'appelait Gilbert. Il allait bientôt jeter la robe aux orties
pour se faire au théâtre une réputation égale à celle de Robertson
et qui dure encore.
Le contraste entre ces deux écrivains est frappant. Robertson
est un homme du métier, nourri dans le théâtre, apte à recevoir
docilement les influences ambiantes ; il collabore avec ses acteurs,
avec son public, avec toute sa génération. Les idées de son temps,
bonnes, mauvaises ou médiocres, lui sortent par tous les pores.
C'est pourquoi il devient, sans y avoir songé, un « homme repré-
sentatif » et un chef d'école. Si Robertson est une résultante et
un symptôme, Gilbert est une exception et un accident. Il aurait
pu prendre place à n'importe quel moment de ce siècle ou dans
n'importe quel siècle de la littérature anglaise. On ne voit pas
d'où il procède et on peut douter qu'il se prolonge dans ses imi-
tateurs. Né gentleman et resté gentleman, tout en aimant le
théâtre, il ne s'est pas donné à lui. Les acteurs] l'accusent d'être
froid, despotique et — s'il faut tout dire — un peu dédaigneux.
Voilà pour le caractère et c'est tout ce qu'il est permis de dire
d'un homme vivant. Quant à son originalité, elle était, dès le
début, très réelle, mais étroite et incertaine. Il l'a creusée au
lieu de l'élargir; il l'a développée par une méthode, en quelque
sorte, mathématique, et avec une rigueur effrayante jusqu'à
l'absurde et peut-être quelquefois au delà. Sa vie littéraire se
compose de trois périodes : celle des tâtonnemens, celle des bril-
lans et légitimes succès; une troisième, enfin, où il a trouvé des
triomphes encore plus fructueux, mais où, pour des raisons que
je dirai, ma sympathie ne peut plus le suivre et où il commence,
je crois, à se fatiguer de lui-même. Mais, comme c'est un vé-
ritable Anglais et un rare artiste, on ne perd pas son temps
quand on l'étudié même dans ses erreurs.
Des chansons, qu'il donnait de semaine. en semaine au Fun,
attirèrent d'abord sur lui l'attention. Il les réimprima sous le titre
de Bab Ballads et, comme le public en voulait encore, il lui donna
More Bab Ballads. Quelques-unes de ces chansons ont été mises
en musique et sont aujourd'hui populaires, mais ce ne sont pas
celles qui ont le plus de saveur. Cette saveur consiste dans une
sorte de naïveté ironique, avec une forme curieusement baroque
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372 REVUE DES DEUX MONDES.
ou savamment négligée, mélange de prosaïsme voulu et de
lyrisme étourdissant. Parmi ces ballades, les unes aboutissaient
aune surprise, les autres n'aboutissaient à rien : c'était encore
une mystification.
Gilbert offrit à ses amis du Prince of Wales une agréable
bluette intitulée Sweethearts. Un jeune homme est sur le point
de partir pour les Indes où il doit faire sa carrière, mais il aime
une jeune fille , sa voisine de campagne. Elle n'a qu'un mot
à dire et il ne partira pas, ou il ne partira pas seul. Elle ne
prononce pas ce mot. Qui la retient? Est-ce timidité, pudeur,
orgueil, ou cet étrange démon de contradiction et de taquinerie
qui parfois, dans l'extrême jeunesse, empoche la langue de se
mettre d'accord avec le cœur? Quoi qu'il en soit, elle le laisse
aller. Trente ans se passent. Voici l'amoureux qui revient en
cheveux gris. Amoureux? Vraiment, il ne l'est plus. Comme le
lointain de l'espace, le lointain des années rapetisse les objets. Sa
grande passion d'autrefois lui apparaît comme une fantaisie
enfantine. Il a voulu revoir l'endroit, voilà tout. Elle, elle est
restée là, assise à l'ombre de l'arbre qu'ils ont planté ensemble
et qui est devenu grand, gardant encore la fleur qu'il lui a donnée,
fidèle au souvenir de cet amour qu'elle a paru dédaigner. Le
scepticisme du vieux garçon finit par s'attendrir. Ils s'épousent,
mais retrouveront-ils les trente ans perdus?
C'est là un de ces sujets doucement chimériques que l'art d'un
Octave Feuillet rendait délicieux. Le sourire et la mélancolie y
devraient alterner comme le soleil et la brume dans un ciel d'au-
tomne. Or, Gilbert est un cynique délicat, mais un cynique. Il
n'a su traiter que la moitié de son sujet. Dans cette comédie à
deux personnages, il y en a toujours un qui se moque de l'amour.
Au premier acte c'est la femme, et c'est l'homme au second.
Gilbert parle, et fort bien, par sa bouche. Mais l'autre, hélas! n'a
rien à dire ou ne dit que des pauvretés. Dès cette première tenta-
tive, le jeune auteur dut s avouer qu'il avait un grave malheur
pour un écrivain dramatique : il ne pouvait ni peindre, ni faire
parler l'amour. Est-ce pour se venger de lui que, depuis ce jour,
il n'a cessé de le diffamer?
Cependant, il continua ses expériences pendant les années qui
suivirent. Il écrivit Broken hearts, un drame fantastique, en vers,
et se prouva à lui-même qu'il avait l'aile trop courte pour voler
si haut. Il voulut débarrasser la Marguerite de Goethe de toute
cette philosophie qui l'encombrait et l'obscurcissait, et il se trouva
que l'idylle, ainsi dégagée et rendue au monde réel, était un plat
et vulgaire fait-divers. Il essaya de l'histoire, et l'idée lui vint —
probablement après quelque lecture émouvante qui avait réveillé
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 373
au plus profond de son être moral d'inconscientes réminiscences
ataviques, — que son âpre mépris des hommes allait prendre une
force nouvelle en passant par la bouche d'un paysan puritain
du xviie siècle. Mais combien il est difficile à un University
man, à un membre du Garrick Club de parler et de sentir comme
ces hommes-là! Pour ce qui est du langage, Fauteur a presque
réussi : Dan'l Bruce est une agréable mosaïque de mots anciens,
une transcription ingénieuse de la pensée populaire en style ar-
chaïque et biblique. Mais le public qui applaudissait School et
Society était-il assez avancé dans son éducation artistique pour
goûter de telles restitutions? D'ailleurs, les sentimens étaient-ils
du même temps que les paroles? Et, par exemple, si l'on avait
posé à un contemporain et à un coreligionnaire de John Fox ou
de Bunyan le problème moral sur lequel roule le drame de
M. Gilbert, lui aurait-il donné la même solution que Dan'l Druce?
L'auteur croit que oui, évidemment, et moi j'incline à penser que
non. Ce problème, sans être neuf, est intéressant. A qui appar-
tient l'enfant? A celui qui l'a engendré, puis abandonné? ou à
celui qui l'a recueilli et élevé? C'est la conscience moderne qui
tranche la question en faveur du second; la conscience puritaine
eut craint de troubler l'ordre naturel qu'elle croit l'ordre divin.
Toutes choses sont réglées de toute éternité en ce monde et dans
l'autre. Le père sera père en dépit de lui-même, par une sorte de
prédestination, comme l'élu reste l'élu, comme le réprouvé de-
meure le réprouvé. Et, le cœur a beau saigner, il faut que l'arrêt
s'exécute. Voilà, si je ne me trompe, la solution puritaine. Mais,
pendant que nous rêvons à ces choses, par une de ces singularités
qui sont caractéristiques chez M. Gilbert, la question se renverse;
par suite de complications dont l'invraisemblance dépasse tout,
le vrai père devient le père adoptif et le père adoptif redevient
le vrai père. Dès lors, on tombe de la psychologie dans le mélo-
drame et il n'y a plus de problème à résoudre.
Une scène d'amour était inévitable puisqu'il y a un jeune
homme et une jeune fille. Leur conversation, — à part les jolies
tournures anciennes qui continuent à me ravir, — ressemble à
un jeu subtil. Dans la phrase qui vient de tomber, chaque inter-
locuteur saisit un mot au vol, le développe en une phrase et le
lance de nouveau. Ainsi le dialogue rebondit et il ne faut pas
que la balle touche terre. Cependant elle la touche quelquefois :
« Je ne sais que dire! » Ce mot qui échappe à Dorothée ne tra-
hit-il pas l'embarras de l'auteur? Cette Dorothée est une âme
neuve, candide jusqu'à la niaiserie. Elle n'est pas sûre d'être
amoureuse, discute posément la question avec celui qui y est in-
téressé. Voilà les symptômes que j'éprouve. Est-ce l'amour?
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374
REVUE DES DEUX MONDES.
N'est-ce pas l'amour? Une ingénue qui réinvente l'amour en
s'analysant: il n'y a pas d'autre femme dans tout le théâtre de
Gilbert.
Avant d'écrire Engagea, il dut se dire à peu près ceci : « Je
retournerai l'âme humaine comme un sac et on en verra le
dedans au lieu du dehors. Ce sera très laid et, par conséquent,
très drôle. Que désire l'homme, lorsqu'il laisse de côté les hypo-
crisies et les conventions sociales pour donner la parole à ses
appétits et à ses instincts? Boire, manger, dormir, le confort,
la mort de ceux dont on hérite, la possession des belles filles
que l'on rencontre, par le mariage ou autrement. Que désire
la femme ? Briller, changer de robes, être admirée, épouser un
homme qui lui donne une position sociale ? Dans quel sentiment
se rencontrent les deux sexes? Dans le culte de l'argent avec
lequel on achète tout le reste. Mes personnages ne seront ni bons
ni mauvais, ils seront naïvement et absolument égoïstes, et ils le
montreront, mais ils exprimeront ces sentimens avec les mille
nuances que la vie civilisée apporte dans les caractères, avec
l'aplomb que les personnes bien élevées mettent à dire les plus
nobles choses et les plus honorables lieux communs. Il ne leur
manquera que le sens moral: je leur enlèverai fort proprement et
délicatement cet organe. Le fiancé et la fiancée, le père et la fille,
l'ami et l'amie deviendront instantanément des ennemis jurés,
dès que leurs intérêts se contrarieront; ils se tendront de nouveau
la main ou la joue, avec un sourire, dès que leurs intérêts seront
réconciliés. Trois couples manœuvreront ainsi en décrivant des
évolutions devant le spectateur et les jeunes filles changeront
d'amour avec une parfaite impudence comme elles changent de
cavaliers dans un quadrille. En quelques minutes Gheviot Hill
proposera le mariage à trois femmes différentes ; dans le même
laps de temps, Simperson jettera sa fille à la tête de Cheviot
Hill et poussera son quasi-gendre au suicide. Belvonny s'épuisera,
pendant la première moitié d'une scène, à nier un fait et, pendant
la seconde moitié de la même scène, fera des efforts désespérés
pour établir ce même fait. Ainsi, avec l'égoïsme des hommes,
sera démontrée leur versatilité. Ces pantins sont des monstre»
et ces monstres sont des pantins : quelqu'un a appris d'avance à
mes spectateurs pourquoi il faut se hâter d'en rire. »
On n'avait pas encore vu une farce aussi cruelle. Ce n'était j
plus la mise en scène de deux ou trois types comiques, la satira j
de quelques ridicules. C'était la caricature de la vie tout entier*!
et la parodie de l'humanité en bloc. Les spectateurs riaient, mafc|
trouvaient la pilule un peu amère. Ce n'était pas assez réel'*
c'était trop vrai. Pourquoi tous ces gens-là disaient-ils la vé '
LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 375
quand rien ne les y forçait? Et cela se passait dans un pays où
on vend des journaux et où il déraille des trains ? Passe encore
dans un palais enchanté ! Gilbert n'a qu'à transporter ses marion-
nettes en ce lieu fantastique où s'élève le Palace of Truth, et
les grands enfans dont se compose le public n'ont plus d'objection
à faire.
Ce Palace of Truth est une jolie pièce, fondée sur la même
psychologie qu 'Engagea, mais la satire y est moins âpre et plus
voilée. Ici pas de contresens possible : avant de voir les person-
nages dans leur vrai caractère, nous les avons vus, au premier acte,
jouer tous les rôles de la comédie humaine. Le mari fidèle flirte
à tort et à travers; l'amie dévouée est une coquette machiavélique ;
le fiancé ardent, prodigue de madrigaux et de soupirs, est un
bellâtre égoïste et vaniteux; l'ingénue, chaste et froide jusqu'à
l'indifférence, se pâme d'amour; le courtisan aux paroles de miel
fronde sur tout et insulte tout le monde ; enfin, dernière méta-
morphose et peut-être la plus piquante de toutes, le bourru
professionnel, qui s'est fait une contenance, une réclame, une
carrière de la critique à outrance, est le seul qui soit sincèrement
content de la vie : Alceste a changé de peau avec Philinte.
Dans ce monde fantastique, Gilbert était enfin à l'aise. Il ex-
périmentait sans contrainte, à la manière de ces physiologistes
qui travaillent sur les animaux, supprimant un viscère à celui-ci,
un lobe cérébral à celui-là, un nerf de locomotion à un troisième,
Les Créatures of impulse font tout ce qui leur vient à l'esprit;
elles obéissent directement à leurs sensations. Chez les habitans
du Palace of Truth, la parole est sincère, mais la mimique reste
hypocrite. Ceux du Wicked World ne connaissent point l'amour ;
c'est une sorte de société puritaine dans les nuages. On leur révèle
le sentiment qu'ils ignorent et tous les maux sortent de cette
boîte de Pandore. Selenè passe par toutes les phases de la
maladie. Joie, extase, confiance absolue, période angélique;
trouble, vagues inquiétudes, bientôt remplacées par la jalousie
aiguë; colère, rupture, souhaits de vengeance; humiliation pro-
fonde, anéantissement, oubli de soi-même. Le moqueur avait
beau jeu : il frappait à droite et à gauche. D'un côté les pâleurs,
les mesquineries, la monotonie maussade de la vertu; de l'autre,
les tortures énervantes de la passion.
Mais l'art et la philosophie de Gilbert ne se sont jamais élevés
plus haut que dans Pygmalion et Galatée. Ce fut, au Haymarket,
un des grands succès de 1871 et de 1872. Galatée, c'était Madge
Robertson, la jeune sœur de l'écrivain, alors dans l'épanouisse-
ment de ses vingt-deux ans, et son Pygmalion était l'acteur Kendal
dont elle porte aujourd'hui le nom. La grâce de sa personne, sa
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376 REVUE DES DEUX MONDES.
diction noble et pure contribuèrent au succès, mais ne le créèrent
point et, la pièce fût-elle tombée à plat, je ne pourrais m'empê-
cber de la préférer à toutes celles du môme auteur.
Je sais ce que dirent alors, ce que diraient encore ceux dont
c'est le métier ou le plaisir de trouver le défaut de tout. Galatée
est une étrange personne. Elle a des questions d'enfant, et presque
d'idiote ; en même temps elle s'analyse avec la subtilité de Jou-
bert ou d'Amiel. Elle demande, en montrant la chambre où elle
se trouve, « si c'est ça, le monde » ; il faut lui expliquer que la
chambre fait partie d'une maison, que la maison est située dans
un jardin et que le jardin est dans Athènes. En même temps, cette
ignorante peut nous expliquer les états qu'elle a traversés : d'abord
marbre inconscient (acold anmovablc identity), puis s'é veillant à
une demi-conscience et prenant peu à peu possession de la vie.
Elle ne connaît pas la différence d'un homme et d'une femme,
mais elle fait la distinction entre une copie et un original, et son
amour-propre souffre à la pensée qu'une autre a servi de modèle
à ses traits. Elle ignore ce que c'est qu'un soldat et, sur l'explica-
tion qu'on lui en donne, le définit « un assassin à gages ». Elle
sait donc ce que c'est qu'un assassin et un paiement. Ces deux
mots supposent une notion ru dimen taire des principaux rapports
sociaux qui touchent la conservation de la vie humaine, les
peines, les salaires, la circulation de la richesse avec les lois éco-
nomiques qui y président. « — Le soldat, lui dit-on, ne s'attaque
qu'aux forts. — Soit, mais le chasseur s'attaque aux faibles. Donc,
la guerre est cruelle et la chasse est lâche. » Tant de réflexions,
et de raisonnemens, et de comparaisons dans une cervelle de
marbre qui ne pensait point, qui n'existait pas il y a quelques
heures !
Je pourrais multiplier ces exemples. Mais à quoi bon? Toutes
ces critiques sont vaines parce qu'elles supposent déjà, de notre
part, l'acceptation d'une donnée première plus improbable que
toutes les autres. Aucune statue n'a jamais reçu la vie, et si cette
impossibilité se réalisait, elle se trouverait dans la situation d'un
nouveau-né. Avant d'apprendre à philosopher, il faudrait qu'elle
apprît à parler et à marcher; son premier pas serait une chute et
sa première parole un bégaiement inarticulé. Je plaindrais celui
qui soumettrait les mythes à ce genre d'examen ; il se priverait,
consciemment ou non, de tout ce qu'ils contiennent de poétique
et de suggestif, de charmant et de profond.
Pour Gilbert, la fable de Galatée, la statue animée, était
quelque chose de plus qu'elle n'a jamais été pour l'artiste ou pour
le penseur : elle donnait une forme au rêve qui le hantait, à cette
création favorite déjà plusieurs fois ébauchée. C'est la femme dont
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 377
le cœur est une table rase, dont l'esprit est un instrument neuf,
mais admirable et parfait. Pour exprimer ses sensations vierges,
elle possède toutes les ressources de l'intelligence et de la parole.
Ce que nous nous assimilons par vingt ou trente années de pé-
nible apprentissage, elle l'apprend d'un seul coup, et il semble
qu'elle juge d'autant mieux la vie que la vie s'offre à elle en un
seul tableau, brusquement dévoilé.
Le Pygmalion de M. Gilbert est marié à une femme qu'il aime
et qui lui sert de modèle. Il n'est pas amoureux de sa statue. Il
e6 1, — et ici l'auteur a été plus Grec que les Grecs eux-mêmes —
jaloux de la puissance des dieux qui, seuls, peuvent créer la vie.
Lui, il ne peut mettre au monde qu'une forme inanimée. Un vul-
gaire meurtrier crée la mort mieux que lui. Ce n'est pas Vénuô
qui anime Galatée pour satisfaire à une vulgaire concupiscence;
c'est Diane, à laquelle il a enlevé Cynisca sa prêtresse, et qui se
venge, en même temps qu'elle châtie l'orgueil des fils de Pro-
méthée, par un don cruel. Aussi le sentiment de Pygmalion, à
l'aspect de la statue vivante, n'est-il pas l'enthousiasme, mais la
stupeur, une sorte de terreur religieuse, à laquelle se mêle l'atten-
drissement sacré d'une haute et intellectuelle paternité. C'est le
passage graduel de ce sentiment à l'amour qui fait la progression
et, j'ajouterai, la beauté de la scène. On devine la première
question de Galatée : « Qui suis-je? — Une femme. — Et toi, es-
tu une femme aussi? — Non, je suis un homme. — Qu'est-ce
donc qu'un homme ?. . . » A ce mot le parterre éclatait d'un gros
rire qui devait déchirer les oreilles de l'artiste. Combien peu de
ceux qui avaient ri étaient capables de savourer la réponse de
Pygmalion !
« L'homme a reçu la force, — pour veiller sur la femme et
la protéger contre — tous les maux que l'énergie et le courage
peuvent dompter. — Il s'efforce et travaille pour qu'elle se repose ;
— souffre et pleure pour qu'elle rie ; — combat et meurt pour
qu'elle vive. »
Galatée' apprend les droits qu'une autre femme s'arroge sur
Pygmalion, les mille entraves dont les hommes se plaisent h limi-
ter leur chétive liberté et à diminuer leurs éphémères jouissances.
Le soir vient et, avec la nuit, le sommeil. Elle a cru redevenir
pierre; puis elle a rêvé; puis elle a revu la lumière. Mais est-ce
la vie qui est le rêve ou le rêve qui est la vie? Elle demande
l'explication de ces choses extraordinaires à Myrine, la sœur de
Pygmalion. Myrine répond : « Cette mort nous prend chaque soir,
et ainsi jusqu'au jour où tous ceux qui sont sur la terre s'endor-
miront pour ne plus s'éveiller. — Pour ne plus s'éveiller? — Oui,
reprend gravement Pygmalion, le temps viendra... dans long-
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378 REVUE DES DEUX MONDES.
temps peut-être... mais il viendra où, tous, nous serons rendus à
la terre d'où nous t'avons tirée. — Oh ! s'écrie douloureusement
Galatée, comme elles se flétrissent, une à une, toutes les bril-
lantes promesses de la vie ! Mon amour pour lui est une flétris-
sure; le sien pour moi est une honte; le sommeil, qui fait de
nous des pierres inertes, est notre état naturel, et l'existence n'est
que la passagère illusion qui le traverse... Oh! comme elles se
flétrissent, une à une, les brillantes promesses de la vie! »
A ce moment notre impression est complète. Les scènes écrites
pour le vieux Buckstone, déguisé en dilettante athénien qui juge
des statues au poids; son dialogue avec Galatée qui replace le
sujet dans les régions ordinaires de la malice et du quiproquo, et
le fait presque redescendre au niveau du burlesque; enfin le
drame conjugal de Pygmalion et de Cynisca, le dévouement de
Galatée qui veut redevenir statue pour rendre la paix et le bonheur
à ceux qu'elle a désunis et troublés : tout cela n'ajoute pa^grand'-
chose à la pièce, mais ne la gâte pas. Elle demeure une des plus
fines, une des plus élégantes et une des plus ingénieuses du
théâtre anglais moderne.
Gilbert avait plus d'une fois senti le besoin d'entourer ses para-
doxales fantaisies d'une sorte de musique. En effet, la musique
est l'accompagnement naturel du rêve. En estompant les contours
de la pensée, elle atténue l'âpreté d'une satire trop directe.
L'écrivain avait d'abord essayé de la musique de ses propres vers;
mais ceux qui se connaissent en ces sortes de choses sont d'avis
qu'il n'est pas né poète. Pourquoi ne pas demander de la musique
à un musicien? Gilbert s'essaya dans le Trial by Jury qui était
peut-être suggéré, en partie, par les joyeuses réminiscences de
Liverpool. Ce n'était qu'un petit acte, mais très amusant : le suc-
cès fut plus gros que la pièce. Alors commença cette longue série
d'opéras bouffes qui ont rendu aussi populaire en Angleterre la
raison sociale Gilbert et Sullivan que l'a été, chez nous, dans les
dix dernières années de l'Empire, l'association de Meilhac et
d'Halévy avec Offenbach. Les Anglais savent un gré infini à leurs
compatriotes d'avoir détrôné le Burlesque et l'Opérette, deux
produits d'importation française qui faisaient concurrence à la
manufacture nationale. A la bonne heure, mais je doute que
l'opéra-comique indigène survive à ses fondateurs. La mode n'y
est déjà plus.
Pour moi je n'ai jamais bâillé de si bon cœur qu'à la Princesse,
si ce n'est à Patience. La première est une parodie de l'œuvre
manquée de Tennyson qui porte le même titre, et une satire
contre la haute éducation des femmes; la seconde, une caricature
du mouvement esthétique. Dans Iolanthe, j'ai vu un Lord-Chance-
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 379
lier, qui a eu un enfant d'une fée, venir, à minuit, devant West-
minster, avec ses collègues du comité judiciaire de la Chambre
des lords, vêtus d'écarlate et d'hermine, chanter et danser un arrêt
avec tous ses « attendus » et ses « considérans », pendant que le
cadran lumineux de Big Beu éclaire le fond de la scène et qu'un
grenadier monte sa faction devant Whitehall. Dans les Pirates
of Penzance et dans Pinafore, l'humanité semble marcher sur
la tète ; tout est à rebours ; la gaîté consiste à faire faire ou dire
aux gens exactement le contraire de ce qu'on attend d'eux,
d'après leur caractère et leur profession. Voici le sujet des Pirates
de Penzance. La bonne de Frédéric était chargée de le mettre en
apprentissage chez un pilote, mais elle a mal entendu et l'a con-
duit chez un pirate. Le jeune homme a exécuté jusqu'au bout son
contrat d'apprentissage, qui le liait pour un certain nombre d'an-
nées. Ce devoir accompli, il lui reste à remplir son devoir social
en travaillant à l'extermination de ses anciens compagnons. Il
s y applique avec ardeur lorsque le chef des pirates lui fait obser-
ver qu'aux termes de son contrat (Indenture), il n'est libre
qu'après le retour de son jour de naissance un certain nombre
de fois déterminé. Or, Frédéric est né le 29 février, une année
bissextile. Il a donc de longues années à servir encore chez les
pirates. La passion de la légalité chez un homme qui est hors la
loi : tel est le sujet mis en œuvre avec une sorte d'acharnement
méthodique qui ne néglige aucune des faces de la question et qui
étudie les caractères comme des dossiers. Y a-t-il dans ce sujet de
quoi tirer trois heures d'amusement pour les honnêtes gens? On
est tenté de répondre que non : l'événement répond que oui. Gil-
bert n'a jamais entièrement secoué la poussière de Chancery-lane
et de Lincoln's Inn; à plus d'un égard, il est resté avocat : par
le scepticisme professionnel, par la variété des ressources dia-
lectiques, par la subtilité des distinctions et des interprétations,
par la science de mettre les apparences en lutte avec les réalités et
les mots en guerre avec les idées, mais surtout par le bizarre
talent de perdre les bonnes causes et de gagner les mauvaises.
Augustin Filon.
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR
II (1)
LES CRÉATEURS DE LA THERMODYNAMIQUE
I
Au moment où Laplace proposait aux investigations des phy-
siciens l'attraction moléculaire — explication ultime des phéno-
mènes terrestres comme l'attraction newtonienne est la cause
dernière des mouvemens célestes — un jeune homme de vingt-
huit ans, fécondant par ses méditations personnelles la théorie de la
chaleur, en faisait sortir Tune des plus grandes découvertes qu'ait
jamais enfantées la philosophie naturelle. La science dont il po-
sait les premiers principes allait ruiner l'hypothèse du calorique
et supplanter la doctrine de l'attraction moléculaire; elle allait
couler, pour ainsi dire, la physique dans un moule nouveau; elle
allait la contraindre à prendre enfin conscience de la véritable
portée de ses méthodes, du sens exact de ses lois.
En 182i, Sadi Carnot publiait ses Réflexions sur la puissance
motrice du feu.
Sadi Carnot déclare quelque part, dans cette brochure, qu'il
suppose son lecteur « au courant des derniers progrès de la phy-
sique moderne, en ce qui concerne les substances gazeuses et la
chaleur. » Ces progrès, il en avait assurément une connaissance
approfondie ; les nombreux renvois qu'il fait aux écrits de Laplace,
de Poisson, de Desormes et Clément, de Gay-Lussac et Welter,
(i) Voyez la Revue du 15 juin.
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 381
en témoignent assez. Mais, si les recherches de ces géomètres et
de ces physiciens lui ont été d'un grand secours pour développer
les conséquences de sa découverte, on peut affirmer que l'idée
première de cette découverte ne lui a été suggérée par aucun de
ses devanciers; seules, ses propres réflexions l'ont fait germer en
lui.
A cette époque, l'emploi de plus en plus répandu des moteurs
à feu suscitait des tentatives nombreuses en vue de transformer
ces appareils et de leur faire rendre plus de travail en dépensant
moins de combustible : les uns proposaient de substituer à l'eau
un liquide dont la vaporisation absorbât moins de chaleur,
l'éther par exemple; d'autres, au lieu d'employer la tension de la
vapeur émise par un liquide, proposaient de faire appel à la force
expansive des gaz. Ces essais, qui n'avaient pour guides que des
idées confuses et incomplètes sur la théorie des machines à feu,
réservaient souvent aux inventeurs d'amers déboires et de rui-
neuses déceptions. L'absence de toute théorie propre à éclairer
l'ingénieur qui désirait perfectionner les moteurs thermiques, de
toute règle capable de contenir dans de justes limites les ambi-
tions de l'inventeur, frappa vivement Garnot. Quelle cause a
empêché jusque-là l'éctosion d'une semblable théorie ? Pour-
quoi l'ingénieur est-il abandonné aux conceptions les plus
fausses et à l'empirisme le plus grossier? C'est que « le phé-
nomène de la production du mouvement par la chaleur n'a pas
été considéré sous un point de vue assez général. On l'a consi-
déré seulement dans des machines dont la nature et le mode
d'action ne lui permettaient pas de prendre toute l'étendue dont
il est susceptible. Dans de pareilles machines, le phénomène se
trouve en quelque sorte tronqué, incomplet, il devient difficile
de reconnaître ses principes et d'étudier ses lois. »
Pour saisir clairement la configuration d'un massif de mon-
tagnes, il faut gravir la cime la plus élevée, d'où l'œil embras-
sera tout l'ensemble de la chaîne; pareillement, en physique, le
plus sûr moyen de démêler un problème compliqué consiste
presque toujours à le contempler dans toute son ampleur et dans
toute sa généralité. « Pour envisager dans toute sa généralité le
principe de la production du mouvement par la chaleur, il faut le
concevoir indépendamment d'aucun mécanisme, d'aucun agent
particulier; il faut établir des raisonnemens applicables non seu-
lement aux machines à vapeur, mais à toute machine à feu ima-
ginable, quelle que soit la nature de la substance mise en œuvre,
et quelle que soit la manière dont on agisse sur elle. »
Comment sera constitué ce moteur à feu très général que va
étudier Sadi Carnot?
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382 REVUE DES DEUX MONDES.
Prenons un mélange d'eau et de vapeur d'eau, porté à la tem-
pérature de 120° et soumis à la pression de deux atmosphères,
qui est, à cette température, la tension de vapeur saturée; imagi-
nons que, sous cette même pression de deux atmosphères et,
par conséquent, à la température fixe de 120°, toute l'eau qui
était liquide passe à l'état de vapeur ; le système qui subit cette
transformation absorbe de la chaleur qui lui est fournie par une
certaine source, un certain foyer.
Plaçons ensuite la vapeur ainsi engendrée dans un cylindre
rendu imperméable à la chaleur, et supposons qu'elle se détende
en refoulant le piston qui ferme le cylindre; cette détente, pro-
duite dans des conditions où la vapeur ne peut emprunter de
chaleur à l'extérieur, va en abaisser la température; laissons la
tension de la vapeur décroître jusqu'au moment où le système
atteint la température de 100°; la tension de la vapeur est alors
égale à une atmosphère.
Concevons maintenant que, sous cette pression constante
d'une atmosphère et, par conséquent, à la température constante
de 100°, une partie de la vapeur se condense à l'état liquide;
durant cette condensation, de la chaleur sera cédée aux corps
extérieurs, qui se comporteront comme une source de froid,
comme un réfrigérant.
Enfin, introduisons de nouveau le système dans un cylindre
imperméable à la chaleur, et, par compression, élevons la tempé-
rature du mélange d'eau et de vapeur de manière à le ramener
exactement à l'état sous lequel il se trouvait au début de cette
série de modifications.
Cette suite d'opérations que nous venons d'accomplir avec de
l'eau et de la vapeur d'eau, nous aurions pu l'accomplir avec un
autre liquide surmonté de sa vapeur, ou avec un gaz non liqué-
fiable, ou avec toute autre substance. Le détail des modifications
subies par le système aurait changé, mais leur ensemble aurait
gardé les mêmes caractères essentiels, qui sont les suivans :
En premier lieu, la suite des transformations ramène le sys-
tème exactement à l'état qu'il présentait avant de subir la première
d'entre elles; cette suite de transformations se ferme, pour ainsi
dire, sur elle-même; elle constitue ce qu'on^a appelé un cycle.
En second lieu, cette suite fermée de transformations, ce
cycle, se compose de deux modifications, dont chacune est accom-
plie à une température invariable — on les nomme : modifica-
tions isothermiques — et de deux autres modifications dont cha-
cune est accomplie dans une enceinte imperméable à la chaleur
— on les nomme : modifications adiabatiques.
Celle des deux modifications isothermiques qui est produite à
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 383
la température la plus élevée est accompagnée do l'absorption
d'une certaine quantité de calorique, empruntée par le système à
une source chaude, à un foyer; celle qui est produite à la tempé-
rature la plus basse est accompagnée du dégagement d'une cer-
taine quantité de calorique, cédée par le système à une source
froide, à un réfrigérant. Naturellement, le système emprunte
exactement autant de chaleur au foyer qu'il en cède au réfrigé-
rant, car, revenu à son état initial, après le parcours du cycle, il
doit renfermer la masse même de calorique qu'il contenait avant
d'effectuer ce parcours ; et, d'autre part, durant chacune des deux
modifications adiabatiques, le système, complètement isolé des
corps extérieurs, ne peut ni gagner ni perdre de chaleur.
Telle est, selon Sadi Carnot, la suite d'opérations qui se repro-
duirait indéfiniment dans un moteur à feu d'une perfection
idéale, qui est réalisée d'une manière plus ou moins grossière
dans les machines employées par l'industrie ; c'est à cette suite
d'opérations que l'on donne aujourd'hui le nom de Cycle de Carnot.
On le voit, la production de travail par une machine à feu
est intimement liée au transport d'une certaine quantité de calo-
rique du foyer au réfrigérant ; elle a pour cause un rétablissement
d'équilibre dans le calorique. De même que l'eau ne peut faire
tourner un moulin ou une turbine qu'à la condition de descendre
d'un bief supérieur à un bief inférieur, de même la chaleur n'en-
gendre de puissance motrice qu'à la condition de passer d'un
corps chaud à un corps froid.
On peut renverser un cycle de Carnot, par exemple le cycle
particulier que nous avons décrit en détail; on peut vaporiser
l'eau sous la pression d'une atmosphère et à la température fixe
de 100° ; comprimer, dans un cylindre imperméable à la chaleur,
la vapeur produite jusqu'à ce qu'elle atteigne la tension de deux
atmosphères et la température de 120°; sous cette pression, à
cette température, en condenser une partie à l'état liquide; enfin
laisser le système se détendre dans un cylindre imperméable à la
chaleur jusqu'à ce qu'il revienne à son état primitif. Le système aura
alors absorbé une certaine quantité de chaleur tandis qu'il était
maintenu à la température de 100°, chaleur qu'il aura restituée
pendant qu'il était porté à la température de 120°; il aura trans-
porté du calorique d'un corps froid à un corps chaud; mais, bien
loin que ce transport soit accompagné d'une production de
puissance motrice, on ne pourra l'obtenir qu'en forçant le système
à décrire le cycle renversé, qu'en dépensant de la puissance mo-
trice. C'est ainsi qu'on ne peut faire remonter en un bief supé-
rieur l'eau qui est tombée dans un bief inférieur sans dépenser
un certain travail.
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384 REVUE DE8 DEUX MONDES.
Un certain cycle de Carnot, décrit entre les températures de
120° et de 100°, a eu pour effet de transporter une certaine quan-
tité de calorique, empruntée à un corps dont la température était
120°, sur un autre corps dont la température est 100°; en même
temps, il a fourni une certaine quantité de travail. Si Ton ren-
verse ce même cycle, on obtiendra un nouveau cycle qui fera
remonter de la température 100° à la température 120° exac-
tement la quantité de chaleur que le premier cycle a fait des-
cendre de 120° à 100°; en outre, ce nouveau cycle consommera
exactement autant de puissance motrice que le premier en a fourni.
Ces préliminaires posés, venons à la proposition capitale
énoncée par Sadi Carnot :
Considérez tous les cycles que Ton peut décrire entre deux
mêmes températures, par exemple entre la température de 120° et
la température de 100°; quelle que soit la nature des substances
employées à décrire ces cycles, quelle que soit la variété des forces
dont elles subissent Faction ou des rouages qu'elles mettent en
jeu, toujours, en tous ces cycles, une même quantité de calorique,
transportée du foyer au réfrigérant, donnera naissance à une
même quantité de puissance motrice. Il n'y a aucun avantage à
substituer un de ces cycles à un autre; ils sont tous également
économiques.
Comment Carnot démon tre-t-il cette proposition, si para-
doxale au premier abord?
Imaginons que, de deux cycles décrits entre 120° et 100°, le
premier soit plus avantageux que le second ; tandis que ces deux
cycles transportent la même quantité de chaleur du foyer au
réfrigérant, le premier fournit plus de travail que le second.
Faisons marcher le moteur qui décrit le premier cycle et employons
une partie du travail qu'il produit à faire marcher en arrière la
machine construite pour décrire le second cycle; il nous restera,
néanmoins, une certaine quantité de travail disponible, l'excès du
travail engendré par le premier cycle sur le travail qu'aurait
fourni le second cycle s'il avait été décrit dans le sens direct,
qu'il consomme lorsqu'il est décrit en sens inverse. Or, la seconde
machine fera remonter du réfrigérant au foyer une quantité de
calorique précisément égale à celle que la première transporte du
foyer au réfrigérant. Après ces deux opérations simultanées, le
foyer et le réfrigérant se retrouveraient tous deux exactement, en
leur état initial ; on pourrait donc reproduire indéfiniment la
même suite d'opérations, engendrant à chaque révolution la même
quantité de travail. « Ce serait là non seulement le mouvement
perpétuel, mais une création indéfinie de force motrice sans con-
sommation ni de calorique, ni de quelque autre agent que ce soit.
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 385
Une semblable création est tout à fait contraire aux idées reçues
jusqu'à présent, aux lois de la mécanique et de la saine physique ;
elle est inadmissible. »
Selon Sadi Carnot, nous l'avons vu, un moteur fonctionnant
suivant le cycle idéal qu'il a imaginé est la meilleure machine à
feu que Ton puisse construire ; on peut donc énoncer la proposi-
tion suivante :
« Le maximum de puissance motrice qu'est susceptible de dé-
velopper une quantité déterminée de chaleur est indépendant des
moyens mis en œuvre et des substances employées pour produire
cette puissance motrice ; ce maximum est fixé uniquement par
les températures des corps entre lesquels se fait, en dernier
résultat, le transport du calorique. »
II
Une pareille proposition était grosse de conséquences. L'ingé-
nieur désireux de perfectionner une machine à feu fonctionnant
entre deux limites de température données ne devait plus porter
son attention sur la nature des substances qui composent cette
machine; remplacer une telle substance par une autre ne change
pas la grandeur de l'effet utile que Ton peut atteindre. Ce qu'il
faut modifier, ce sont les transformations subies par ces sub-
stances; il faut les modifier de manière que leur ensemble se rap-
proche autant que possible d'un cycle de Carnot. Substituer Téther
à l'eau dans une machine à vapeur ne changera pas la valeur
maxima du rendement que l'on est en droit de demander à cette
machine; ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut modifier si l'on veut
obtenir un rendement voisin de ce maximum, c'est le cycle dé-
crit par la vapeur dans le foyer, dans le cylindre, dans le con-
denseur. Mais laissons de côté les conséquences industrielles du
principe de Sadi Carnot, et ne nous occupons que des conséquences
qui en découlent touchant la théorie même de la chaleur.
« D'après les notions établies jusqu'à présent, dit Carnot, on
peut comparer assez justement la puissance motrice de la cha-
leur à celle d'une chute d'eau ; toutes deux ont un maximum que
l'on ne peut dépasser, quelle que soit d'une part la machine em-
ployée à recevoir l'action de l'eau, et quelle que soit, de l'autre,
la substance employée à recevoir l'action de la chaleur. La puis-
sance motrice d'une chute d'eau dépend de sa hauteur et de la
quantité de liquide; la puissance motrice de la chaleur dépend
aussi de la quantité de calorique employée et de ce qu'on pourrait
nommer, de ce que nous appellerons en effet, la hauteur de sa
chute, c'est-à-dire de la différence de température des corps entre
too cxxx. — 1895. %
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386 REVUE DES DEUX MONDES.
lesquels se fait rechange du calorique. Dans la chute d'eau, la
puissance motrice est rigoureusement proportionnelle à la diffé-
rence de niveau entre le réservoir supérieur et le réservoir infé-
rieur. Dans la chute de calorique, la puissance motrice augmente
sans doute avec la différence de température entre le corps chaud
et le corps froid ; mais nous ignorons si elle est proportionnelle
à cette différence; nous ignorons, par exemple, si la chute du
calorique de 100° à 50° fournit plus ou moins de puissance motrice
que la chute de ce même calorique de 50° à 0°. »
Pour résoudre le problème posé par Syadi Garnot, dans le pas-
sage que nous venons de citer , il suffit évidemment de détermi-
ner le travail que peut engendrer l'unité de calorique en tombant
d'une température quelconque à une température fixée une fois
pour toutes, par exemple à 0°; car, si nous connaissons la puis-
sance motrice développée par une unité de chaleur tombant de
100° à 0° et aussi la puissance motrice développée par une unité
de chaleur tombant de 50° à 0°, nous connaîtrons sans peine la
puissance motrice engendrée par l'unité de calorique tombant de
100° à 30°: ce sera la différence des deux premières. Nous con-
naîtrons aussi la puissance motrice développée par deux ou trois
unités de chaleur tombant de 100° à 30°: ce sera deux ou trois
fois la puissance produite par une unité de chaleur lorsqu'elle
éprouve la même chute.
Le problème est ramené à déterminer la puissance motrice
que développe une unité de chaleur, en tombant d'une température
donnée à la température de la glace fondante ; cette puissance est
indépendante de la matière qui sert à la développer. On peut donc,
pour la calculer, supposer qu'elle est produite par le moyen d'un
corps dont les propriétés soient bien connues, d'un gaz par
exemple. C'est ainsi que Garnot a pu l'évaluer; pour y parvenir,
il a fait une hypothèse que ne justifiaient pas encore les expé-
riences connues à son époque ; il a supposé qu'un gaz, chauffé
sous volume constant, avait une chaleur spécifique indépendante
de la température marquée par le thermomètre à air; il aurait
pu, M. J. Bertrand en a fait la remarque, se passer de cette hypo-
thèse, qui s'accordait mal avec ses propres principes.
La puissance ainsi calculée n'est nullement proportionnelle à
la température de la source chaude ; elle dépend de cette tempé-
rature d'une manière beaucoup plus compliquée. La puissance
motrice que développe une unité de calorique n'est pas propor-
tionnelle à la hauteur de la chute subie par ce calorique ; en tom-
bant d'un nombre donné de degrés, une quantité donnée de cha-
leur produit d'autant moins de travail que la chute a lieu dans
une région plus élevée du thermomètre.
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 387
Sadi Carnot et son commentateur Clapeyron prenaient, pour
repérer la température, les degrés du thermomètre à air que
Desormes et Clément, que Laplace avaient proposé en guise de
thermomètre normal, qu'ils avaient regardé comme capable de
marquer, par ses variations, les variations de la température
absolue. La découverte de Sadi Carnot conduisit W. Thomson à
concevoir une définition et un mode de détermination de la tem-
pérature absolue très différens de la définition et du mode de
détermination adoptés par Desormes et Clément et par Laplace.
Supposons que la chaleur spécifique de l'air maintenu sous
volume constant ne dépende pas de la température lue sur le
thermomètre imaginé par Amontons ; ce thermomètre jouira d'une
propriété remarquable : chaque fois qu'il montera d'un degré,
l'air qu'il renferme absorbera une même quantité de chaleur, en
quelque partie de l'échelle des températures que cette ascension
se produise. Ce caractère avait paru souverainement important à
tous les physiciens qui, depuis Réaumur, s'étaient occupés de
thermométrie; W. Thomson, au contraire, le déclare de mince
portée; selon lui, le caractère essentiel que doit posséder une
échelle de températures absolues, c'est que le degré en soit défini
par une propriété indépendante de la substance thermométrique
employée; or la proposition découverte par Carnot permet de
trouver une telle définition du degré absolu : convenons de dire
que les températures de deux corps diffèrent d'un degré absolu
lorsqu'une unité de calorique, tombant du plus chaud au plus
froid, produit une quantité de travail égale à l'unité, et nous
aurons une échelle thermométrique réalisant la condition exigée
par W. Thomson.
Si l'on fait usage de cette échelle thermométrique, on a immé-
diatement l'expression de la quantité de travail que peut produire
une unité de chaleur en passant d'un corps pris à une certaine
température à un corps pris au point de fusion de la glace. Ce
travail est égal, par définition, au nombre de degrés absolus qui
séparent la température du foyer de la température de la glace
fondante. Un calcul, inverse de celui qui servait à relier ce tra-
vail à la température du foyer lue sur le thermomètre à air, ser-
vira à établir la relation qui existe entre la température lue sur
le thermomètre à air et la nouvelle température absolue ; il n'y
aura nullement égalité, ni môme proportionnalité entre ces deux
températures. Les idées de W. Thomson conduisaient donc à
rejeter tout ce que Desormes, Clément et Laplace avaient pensé
de la température absolue.
La modification apportée par W. Thomson aux principes
qu'avaient établis les prédécesseurs de Carnot touchant la théorie
L
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388 REVUE DES DEUX MONDES.
de la chaleur, portait surtout sur la forme de ces principes ; mais
ceux qui méditaient attentivement ces principes entrevoyaient déjà
l'époque où le fond même en serait bouleversé; les théories de
Laplace se conciliaient difficilement avec les résultats de l'expé-
rience célèbre que Gay-Lussac avait faite en 1807; les idées de
Carnot conduisaient à penser que la pression influait sur le rap-
port des deux chaleurs spécifiques d'un gaz, tandis que les expé-
riences de Gay-Lussac et de Welter semblaient prouver que ce
rapport est indépendant de la pression; aussi les esprits prudens
souscrivaient-ils volontiers à ce jugement de Sadi-Carnot. « Les
principaux fondemens sur lesquels repose la théorie de la chaleur
auraient besoin de l'examen le plus attentif . Plusieurs faits d'expé-
rience paraissent à peu près inexplicables dans l'état actuel de
cette théorie. »
La revision des principes de la théorie de la chaleur allait être
rendue nécessaire par une renaissance des idées cartésiennes.
Cette revision, Sadi Carnot l'a entreprise, Robert Mayer l'a inau-
gurée, Clausius l'a menée à bonne fin.
III
Le xvme siècle avait rejeté les unes après les autres toutes les
hypothèses sur lesquelles les cartésiens avaient fondé la phy-
sique : la théorie de l'attraction universelle avait eu raison de la
doctrine des tourbillons; l'optique de l'émission avait remplacé
l'optique des ondulations. S'il est toutefois une branche de la
physique où la défaite des idées de Descartes ne fût pas absolue,
où le triomphe des doctrines nouvelles ne fût pas entièrement
assuré, c'est assurément la théorie de la chaleur.
Newton, qui fut le véritable initiateur de la physique du
xvuie siècle, avait conservé sur la chaleur des idées semblables de
tout point à celles.de Descartes : « La lumière, dit-il, n'agit-elle
pas sur les corps pour les échauffer et exciter en leurs diverses
parties ce mouvement vibratoire qui constitue la chaleur? L'émis-
sion de la lumière n'est-elle pas produite par les mouvemens
vibratoires des corps échauffés? » Il fallut un siècle de recherches
physiques, l'explication des phénomènes électriques et magné-
tiques par les actions des fluides impondérables, la découverte de
l'absorption de chaleur latente qui accompagne la fusion et la
vaporisation, pour que la plupart des physiciens renonçassent à
regarder la chaleur comme un très petit mouvement des parti-
cules matérielles et consentissent à l'attribuer à une substance
spéciale. Encore leur confiance dans l'existence du calorique ne
fut-elle jamais aussi complète que leur foi en la réalité des cor-
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 389
puscules lumineux, et les plus convaincus laissèrent-ils échapper
dans leurs écrits plus d'une marque de doute.
C'est que certains faits bien assurés, bien simples à constater,
réchauffement d'un morceau de fer que l'on .martèle, d'un corps
que l'on frotte, paraissaient plus aisés à concilier avec la théorie
cartésienne qu'avec l'hypothèse du calorique. Si réchauffement
d'un corps est dû à la pénétration d'un fluide dans ce corps, com-
ment l'action de marteler ou de frotter ce corps augmente-t-elle
la quantité de calorique qu'il contient? Si, au contraire, la cha-
leur est une agitation très rapide des élémens du corps, n'est-il
pas nature] que les ébranlemens, les secousses venues de l'exté-
rieur puissent accroître la force vive de ce mouvement?
Descartes avait déjà invoqué la chaleur produite par la per-
cussion comme une preuve de sa thèse ; Robert Boyle, sans cesse
hésitant entre la supposition qui fait de la chaleur une substance
et celle qui en fait un mouvement, reprend un argument sem-
blable en faveur de la seconde hypothèse ; il fait remarquer que,
lorsqu'on enfonce un clou dans un morceau de bois, il faut frapper
un grand nombre de coups sur la tête du clou avant que la tem-
pérature de cette tête s'échauffe d'une manière sensible : la force
vive du marteau traverse le clou pour aller briser le bois, et la
fraction de cette force vive qui reste emmagasinée dans le fer est
petite; mais à partir du moment où le clou, complètement
enfoncé, ne peut plus s'avancer dans la masse du bois, quelques
coups suffisent pour lui communiquer une chaleur considérable :
« l'impulsion donnée par le coup de marteau étant incapable do
chasser le clou plus avant ou de le briser, il faut qu'elle se
dépense dans la production de ce mouvement intestin qui est la
chaleur. »
Lavoisier et Laplace, dans le Mémoire sur la chaleur qu'ils
lurent à l'Institut le 18 juin 1783, exposent les deux théories de
la chaleur entre lesquelles sont partagés les avis des physiciens ;
ils résument d'abord la doctrine du calorique, puis l'hypothèse
que la chaleur est un mouvement : « Nous ne déciderons pas
entre les deux hypothèses précédentes, disent-ils ; plusieurs phé-
nomènes paraissent favorables à la dernière; tel est, par exemple,
celui de la chaleur que produit le frottement de deux corps
solides ; mais il en est d'autres qui s'expliquent plus simplement
dans la première. »
Si les tenans de la théorie cartésienne pouvaient objecter aux
partisans de l'existence substantielle du calorique la production
de la chaleur par la percussion et le frottement, ceux-ci, en
revanche, opposaient à ceux-là l'absorption de chaleur latente
qui accompagne la fusion et la vaporisation. Comment expliquer
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390 REVUE DES DEUX MONDES.
par les principes de Descartes que la glace, en fondant, absorbe
une grande quantité de chaleur sans changer de température?
Cette chaleur fournie à la glace par les corps qui l'entourent, c'est
une diminution de la force vive du mouvement qui les agitait ;
cette force vive ne peut se perdre ; elle devrait donc se retrouver
dans l'eau produite par la fusion, et celle-ci devrait être plus
chaude que la glace dont elle provient, ce que l'expérience
contredit. Mais cette difficulté, si embarrassante pour le méca-
nisme pur des cartésiens, qui compose les corps de parties agi-
tées sans action les unes sur les autres, disparaît lorsqu'on sup-
pose, avec Newton, que ces parties exercent les unes sur les autres
des actions attractives ou répulsives. Tout changement de l'état
d'agrégation de ces parties sera accompagné d'un travail positif
ou négatif de leurs actions mutuelles; si ce travail est positif, il
entraînera un accroissement de la force vive du mouvement mo-
léculaire ; s'il est négatif, il déterminera une diminution de force
vive. Dans ce dernier cas, une partie de la chaleur libre sera
absorbée à l'état latent; dans le premier, une certaine quantité
de chaleur latente redeviendra libre. L'existence de la chaleur
latente, argument décisif contre la pure doctrine cartésienne,
ne vaudra plus à l'encontre de l'hypothèse que le chaud et le
froid sont les effets produits sur nos organes par un certain
mouvement, pourvu que l'on allie cette hypothèse aux idées
dynamistes de Newton . Lavoisier et Laplace l'ont reconnu les
premiers : « Si la chaleur est un fluide, il est possible que, dans
la combinaison de plusieurs substances, elle se combine avec
elles ou qu'elle s'en dégage ; mais rien n'indique a priori que la
chaleur libre est la môme avant et après la combinaison ; rien ne
l'indique encore dans l'hypothèse où la chaleur n'est que la
force vive des molécules des corps, car, les substances qui se
combinent agissant l'une sur l'autre en vertu de leurs affinités
réciproques, leurs molécules sont soumises à l'action de forces
attractives, qui peuvent changer la quantité de force vive et par
conséquent celle de la chaleur. »
Laplace, si prudent et si réservé en 1783, allait devenir le plus
ferme champion de la théorie du calorique ; mais tandis que ses
travaux, joints à ceux de Gay-Lussac, de Desormes et Clément,
de Poisson, enrichissaient cette théorie de merveilleuses décou-
vertes et lui assuraient l'assentiment de la plupart des physiciens,
des penseurs isolés continuaient à attribuer la chaleur à un
mouvement rapide des molécules matérielles et à élever contre
la doctrine nouvelle des objections de plus en plus pressantes.
Rumford, qui dirigeait une fonderie de canons à Munich, avait
remarqué la chaleur considérable qui se dégage pendant le forage
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 391
d'une pièce ; il répéta cette expérience sous une forme scienti-
fique, et le 25 janvier 1798 il en communiqua le résultat à la
Société royale de Londres. Au moyen d'un manège mû par un
cheval, il avait fait tourner un foret obtus dans un cylindre de
bronze de 13 livres anglaises ;dans l'espace de deux heures, par
une pression que Rumford évaluait à cent quintaux, le foret avait
réduit en poudre 4115 grains de bronze; la quantité de chaleur
qui s'était dégagée pendant cette opération aurait amené
26,38 livres d'eau de la température de la congélation à la tem-
pérature de l'ébullition. A l'exposé de cette expérience, qui met-
tait si nettement en évidence la génération de la chaleur au
moyen du frottement, Rumford ajoutait les réflexions suivantes :
« En raisonnant sur ce sujet, nous ne devons pas oublier cette
circonstance des plus remarquables que la source de la chaleur
engendrée par le frottement, dans ces expériences, parait être
inépuisable. Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu'une
chose qu'un corps isolé ou un système de corps peuvent conti-
nuer de fournir indéfiniment, sans limites, ne peut absolument
pas être une substance matérielle. Il me paraît extrême-
ment difficile, sinon tout à fait impossible, de se former une
idée d'une ohose pouvant s'exciter ou se communiquer dans
ces expériences, à moins que cette chose ne soit du mouve-
ment. »
L'année suivante, Humphry Davy répétait une expérience
semblable et s'exprimait, à son sujet, en termes analogues.
L'argumentation de Rumford et de Davy était nette et pres-
sante ; ceux qui tenaient pour l'existence substantielle du calo-
rique s'en émurent. Dans sa Statique chimique, Berthollet essaya
de la réfuter; la limaille de cuivre n'est peut-être pas identique
au cuivre dont elle provient; en s'en détachant sous la pression
du foret, elle a pu subir un changement d'état; sa densité, sa
chaleur spécifique ont pu varier, et cette transformation a pu
produire le dégagement, sous forme de chaleur libre, d'une partie
du calorique que le cuivre avait emmagasiné à l'état latent. Vaine
échappatoire, que Rumford avait prévue et qu'il avait fermée
d'avance en montrant que la limaille formée dans son expérience
avait même densité et même chaleur spécifique que le bloc de
métal auquel elle avait été arrachée. Il restait donc avéré que
Ton pouvait, avec du mouvement, engendrer de la chaleur, et
que si Ton disposait d'une source inépuisable de mouvement, on
pouvait, sans fin, produire de la chaleur.
La production de chaleur par la percussion ou par le frotte-
ment avait été, pendant longtemps, la seule objection opposée à
la théorie du calorique; mais, au moment même où cette théorie
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392 REVUE DES DEUX MONDES.
acquérait son plein développement, les progrès de l'optique lui
suscitaient de nouvelles difficultés.
Les découvertes de Young et de Fresnel reléguaient dans
l'oubli le système longtemps triomphant de l'émission et remet-
taient en faveur la théorie délaissée des ondulations; la lumière
n'était plus l'effet produit sur notre rétine par de petits projectiles
lancés dans l'espace avec une extrême vitesse , elle consistait en
mouvemens très rapides de l'éther. Cette hypothèse, appuyée
d'expériences précises et saisissantes, était bientôt admise par
l'immense majorité des physiciens. Or, si la lumière est un
mouvement, comment la chaleur qui rayonne avec la lumière, qui
engendre la lumière dans les corps fortement échauffés, serait-
elle autre chose qu'un mouvement? Lorsque la lumière est
absorbée par un corps noir et l'échauffé, n'est-on pas obligé
d'admettre que le mouvement lumineux s'est transformé, au sein
du corps absorbant, en mouvement calorifique, et, comme l'écri-
vait Fresnel en 1822, « que la quantité de force vive qui dispa-
raît comme lumière est reproduite comme chaleur? » Le feu et la
lumière ont des affinités qu'aucun physicien n'a jamais osé con-
tester; comment le retour de la théorie de la lumière aux doc-
trines cartésiennes n'aurait-il pas entraîné la théorie de la chaleur
dans une évolution semblable?
IV
« Lorsqu'une hypothèse ne suffit plus à l'explication des phé-
nomènes, elle doit être abandonnée.
« C'est le cas où se trouve l'hypothèse par laquelle on consi-
dère le calorique comme une matière, comme un fluide subtil. »
Ainsi s'exprime Sadi Carnot dans une note trouvée, après sa
mort, parmi ses papiers.
Au point de vue logique, le principe énoncé par Carnot est
incontestable ; une théorie physique formellement contredite par
un fait bien constaté est une théorie qu'il est absurde de dé-
fendre ; mais l'histoire de la science est tissue du récit des vio-
lences que ce principe a subies; l'esprit humain a un tel besoin
de grouper les faits d'expérience en une théorie, qu'il refuse tou-
jours d'abandonner un système contredit par l'observation; il
multiplie les ruses, les faux-fuyans, les semblans d'explication,
pour tourner ou dissimuler l'objection, aimant mieux garder une
théorie qu'il sait fausse que d'être livré, en l'abandonnant, au
chaos de l'empirisme. S'il se décide à rejeter l'hypothèse con-
trouvée, c'est seulement lorsqu'une autre hypothèse plus générale,
plus compréhensive,est parvenue à grouper en une même synthèse
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 393
les faits que, déjà, Ton savait expliquer et les faits qui, jusque-là,
étaient demeurés inexplicables. Réfuter une idée fausse ne sert
de rien si Ton ne proclame pas en même temps l'idée juste qui
la doit remplacer.
De cette loi historique la théorie de la chaleur nous offre
de remarquables exemples.
C'est sous les yeux de Laplace qu'en 1807 Gay-Lussac a fait
écouler l'air d'un réservoir plein en un réservoir vide et qu'il a
prouvé l'absence de tout dégagement, de toute absorption de cha-
leur duratit cette modification; Desormes et Clément ont émis
sur le calorique contenu dans un espace vide une supposition que
Laplace rejette, et Laplace sait qu'ils l'ont tirée très naturellement
de l'observation de Gay-Lussac; les résultats de cette observa-
tion sont évidemment inconciliables avec la théorie de la chaleur
exposée dans la Mécanique céleste; cependant, l'auteur de la Méca-
nique céleste se contente de passer sous silence l'expérience de
Gay-Lussac.
Laplace, Berthollet, Desormes et Clément, tous les partisans
de la théorie du calorique savent que le frottement dégage de
la chaleur; tous, ils avouent plus ou moins nettement que ce fait
constant, indéniable, contredit leurs hypothèses; ils continuent
cependant à raisonner comme si ces hypothèses étaient vraies;
la supposition que la chaleur est la manifestation sensible d'une
certaine substance matérielle ne sera abandonnée que lorsqu'une
théorie nouvelle, regardant la chaleur comme l'effet produit sur
nos organes par un genre particulier de mouvement, aura rendu
compte non seulement des phénomènes expliqués par les parti-
sans du calorique, mais encore de ceux que leurs adversaires
leur objectaient.
Suivons les efforts par lesquels l'idée que la chaleur consiste
en mouvemens très petits et très rapides des molécules maté-
rielles s'est développée en une théorie, la théorie mécanique de la
chaleur.
L'une des propositions importantes de la mécanique, la loi des
forces vives, s'énonce ainsi : Quand un système matériel est en
mouvement sous l'action de certaines forces, le travail effectué
par ces forces pendant un certain laps de temps est toujours égal
à l'accroissement subi par la force vive du système pendant ce
même temps ; ainsi, à tout travail positif produit par les forces
agissantes correspond, pour le système, un gain de force vive
précisément égal ; à tout travail négatif, accompli à l'encontre des
forces agissantes, correspond une égale perte de force vive.
Si la quantité de chaleur sensible contenue dans un corps
n'est autre chose que la force vive d'un certain mouvement des
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394 REVUE DES DEUX MONDES.
molécules de ce corps, il n'est plus étonnant qu'un travail effectué
par les forces qui agissent sur un système et consommé par ce
système, y engendre une certaine quantité de chaleur; il n'est
plus étonnant qu'un travail effectué par le système à rencontre
des forces agissantes entraîne, pour le système, une perte de cha-
leur; la production de chaleur par le frottement ou la percus-
sion, la production de travail aux dépens de la chaleur dans les
machines à feu, s'expliquent alors sans aucune peine.
Mais il y a plus.
La quantité de force vive acquise sous forme de chaleur par
un corps qui consomme du travail doit être exactement égale
au travail consommé ; la quantité de force vive du mouvement
calorifique perdue par un corps qui produit du travail doit être
exactement égale au travail engendré; donc, il doit y avoir une
constante proportionnalité, dans le premier cas, entre la grandeur
du travail consommé et la quantité de chaleur produite ; dans le
second cas, entre la grandeur du travail engendré et la quantité
de chaleur détruite. Le coefficient de proportionnalité mesure com-
bien il faut dépenser d'unités de travail pour produire une unité
de chaleur, combien on peut engendrer d'unités de travail en
détruisant une unité de chaleur; en d'autres termes, il indique de
combien d'unités croît la force vive du mouvement calorifique
qui agite les molécules d'un corps, lorsque la quantité de chaleur
sensible contenue dans ce corps augmente d'une unité; il fait
connaître Véquivalenl mécanique d'une unité de chaleur.
D'après un écrit publié en 1839 par Seguin, l'oncle de celui-ci,
l'illustre J.-M. Montgolfier, aurait remarqué le premier « une
sorte de rapport entre la quantité de chaleur dépensée et la
quantité de force produite » ; dans les machines à vapeur, la va-
peur n'est que l'intermédiaire du calorique pour produire la
force, et « il doit exister entre le mouvement et le calorique un
rapport direct, indépendant de l'intermédiaire de la vapeur ou de
tout autre agent que l'on pourrait y substituer. » Seguin, il est
permis de le supposer, interprétait dans le sens des idées qui com-
mençaient à se faire jour en 1839 une proposition que Mont-
golfier rattachait à des conceptions toutes différentes : Montgol-
fier, Pierre Prévost nous l'affirme, attribuait à la force expansive
du fluide calorifique même les effets mécaniques que l'on a cou-
tume d'attribuer à la pression des vapeurs ou des gaz échauffés.
Le premier qui ait nettement défini l'équivalent mécanique de
la chaleur, le premier qui ait indiqué des moyens expérimen-
taux propres à en déterminer la valeur, le premier qui ait donné
de cette valeur une estimation approchée, c'est assurément Sadi
Carnot.
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 395
Dès 1824, en publiant ses Réflexions sur la puissance motrice
du feu, Sadi Carnot déclarait que « les principaux fondemens
sur lesquels repose la théorie de la chaleur auraient besoin de
l'examen le plus attentif. » Cet examen, il l'entreprit; la mort
prématurée, qui l'enleva à la science en 1832, ne lui permit pas
d'en publier les résultats, mais les notes retrouvées parmi ses
manuscrits portent la trace des découvertes auxquelles ses mé-
ditations fécondes l'avaient conduit.
Selon Sadi Carnot, l'ancienne théorie du calorique doit être
re jetée, car elle est contredite par les faits ; elle est incompatible avec
« le développement de la chaleur par la percussion et le frottement
des corps ». D'autre part, à l'époque où Carnot écrit, presque
tous les physiciens, convaincus par les découvertes de Young et
de Fresnel, regardent « la lumière comme le résultat d'un mou-
vement de vibration du fluide éthéré. La lumière produit de la
chaleur, ou, au moins, elle accompagne la chaleur rayonnante et
se meut avec la même vitesse qu'elle. La chaleur rayonnante
est donc un mouvement de vibration. Il serait ridicule de supposer
que c'est une émission des corps, tandis que la lumière qui l'accom-
pagne ne serait qu'un mouvement. Un mouvement (celui de la
chaleur rayonnante) pourrait-il produire un corps (le calorique)?
Non, sans doute, il ne peut produire qu'un mouvement. La cha-
leur est donc le résultat d'un mouvement. Alors il est tout simple
qu'elle puisse se produire par la consommation de puissance mo-
trice et qu'elle puisse produire cette puissance ».
« Partout où il y a destruction de puissance motrice, il y a,
en même temps, production de chaleur en quantité précisément
proportionnelle à la quantité de puissance motrice détruite. Réci-
proquement, partout où il y a destruction de chaleur, il y a pro-
duction de puissance motrice ».
Entre la grandeur du travail consommé et la quantité de cha-
leur produite, il y a un rapport absolument constant, qui est
l'équivalent mécanique d'une unité de chaleur. Peut-on imaginer
des procédés propres à déterminer par l'expérience la valeur de
ce nombre? Certes, et voici le programme de quelques-unes de
ces « expériences à faire sur la chaleur et la puissance mo-
trice » :
« Répéter l'expérience de Rumford sur le forage d'un métal
dans l'eau, mais mesurer la puissance motrice consommée et la
chaleur produite;
« Frapper un morceau de plomb en plusieurs sens, mesurer
la puissance motrice consommée et la chaleur produite;
« Agiter fortement de l'eau dans un barillet.., mesurer la puis-
sance motrice consommée et la chaleur produite. »
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396 REVUE DES DEUX MONDES.
Mais en attendant que les physiciens aient réalisé ces expé-
riences avec tout le soin désirable, les données de la physique
permettent-elles une première estimation de l'équivalent méca-
nique de la chaleur? « D'après quelques idées que je me suis for-
mées sur la théorie de la chaleur, dit Sadi Carnot, la production
d'une unité de puissance motrice nécessite la destruction de
2,70 unités de chaleur, chaque unité de puissance motrice ou
dynamie représentant le poids d'un mètre cube d'eau élevé à un
mètre de hauteur. » En d'autres termes, pour élever de 1° la tem-
pérature d'un kilogramme d'eau, pour produire une calorie,
il faut dépenser une quantité de travail égale à 370 kilogram-
me très.
Quelles sont ces idées qui ont fourni à Carnot la première éva-
luation approchée de l'équivalent mécanique de la chaleur? Les
notes qu'il a laissées sont muettes à ce sujet; mais il est permis de
supposer que ces idées ne différaient pas essentiellement de celles
qui, en 1842, fournissaient à Robert Mayer une évaluation presque
identique.
Les notes de Sadi Carnot touchant l'équivalence de la chaleur
et du travail ne furent publiées qu'en 1878; c'est donc sans avoir
subi l'influence des idées du physicien français que Robert Mayer
fut amené, par ses propres réflexions, à des conclusions sem-
blables ; et c'est avec justice qu'au principe de l'équivalence de la
chaleur et du travail les physiciens ont attaché le nom du mé-
decin de Heilbronn.
Comme Sadi Carnot, Mayer admet que la consommation d'une
certaine quantité de travail engendre une quantité proportionnelle
de chaleur ; c'est dans l'étude des phénomènes thermiques ac-
compagnant les changemens de volume des gaz qu'il découvre
le moyen de calculer la quantité de travail dont la dépense produit
une calorie.
Prenons un litre d'air à une température donnée, par exemple
à la température de la glace fondante, et sous une pression donnée,
par exemple la pression d'une atmosphère ; proposons-nous d'ame-
ner cette masse de gaz à occuper un volume double, la température
demeurant celle de la glace fondante et la pression prenant la valeur
d'une demi-atmosphère que lui assigne la loi de Mariotte. Nous
pourrons obtenir ce résultat en détendant lentement le gaz, de
manière que la température demeure invariable et que la pression
quil supporte soit, à chaque instant, celle qui le maintiendrait en
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LE8 THÉORIES DE LA CHALEUR. 397
équilibre : nous pourrons aussi obtenir ce résultat en mettant le
récipient qui contient l'air en communication avec un autre réci-
pient, d'un litre de capacité, entièrement vide ; l'air se précipitera
dans ce second récipient, et il nous suffira d'attendre que la
température, un instant troublée, soit revenue, dans toute la masse,
au point de fusion de la glace.
D'après l'expérience faite par Gay-Lussac en 1807, cette seconde
opération n'entraîne ni absorption ni dégagement de chaleur ; or,
quelle différence y a-t-il entre ces deux opérations? Dans la se-
conde, les corps étrangers n'ont ni fourni ni emprunté de travail
au gaz, puisque celui-ci s'est détendu à l'intérieur d'un vase dont
les parois rigides n'ont subi aucun déplacement; dans la pre-
mière,^ gaz, pour surmonter la pression extérieure, a accompli
un travail facile à calculer ; ce travail équivaut, selon Robert Mayer,
à la quantité de chaleur qui est absorbée dans cette première opé-
ration et qui ne serait pas absorbée dans la seconde. Si donc
on pouvait déterminer cette quantité de chaleur qui a engendré
un travail connu, on pourrait évaluer sans peine l'équivalent mé-
canique de la chaleur.
Or, les données que la physique possédait en 1842 permettaient
de calculer cette quantité de chaleur.
Reprenons cette masse d'air qui occupe le volume d'un litre
à la température de la glace fondante et sous la pression d'une
atmosphère; doublons d'abord son volume en maintenant sa
température constante : elle absorbera la quantité de chaleur que
nous voulons déterminer; puis, en maintenant invariable son
volume, chauffons-la jusqu'à la température de 273° : elle absor-
bera une quantité de chaleur égale à 273 fois le produit de son
poids par la chaleur spécifique de l'air sous volume constant.
Au lieu de soumettre notre masse d'air à ces deux transforma-
tions successives, chauffons-la simplement, de 0° à 273°, sous la
pression constante d'une atmosphère; elle occupera, à 273°, un
volume de deux litres; elle absorbera, dans cette nouvelle modi-
fication, une quantité de chaleur égale à 273 fois le produit de
son poids par la chaleur spécifique de l'air sous pression con-
stante.
De deux manières différentes nous avons fait passer notre
masse d'air d'un même état initial, où elle occupait un volume
d'un litre à la température de la glace fondante, à un même
état final, où elle occupe un volume de deux litres à la tempé-
rature de 273°; la quantité de chaleur absorbée dans la réalisation
du premier procédé doit être égale à la quantité de chaleur ab-
sorbée dans la réalisation du second. Nous pouxoBJL donc évaluer
(s *•■ ai i V ;.- .-
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398 REVUE DBS DEUX MONDES.
la quantité de chaleur dont la grandeur nous importe : elle est
égale à 273 fois le produit du poids du gaz par l'excès de la cha-
leur spécifique sous pression constante sur la chaleur spécifique
sous volume constant.
Tel est le raisonnement très simple par lequel Mayer relie la
valeur de l'équivalent mécanique de la chaleur à la différence qui
existe entre les deux chaleurs spécifiques d'un' gaz; le calcul,
effectué avec les données dont on disposait à son époque, lui
montre que, pour produire une calorie, il faut dépenser 367 kilo-
grammètres ; c'est presque exactement le résultat qu'avait obtenu
Sadi Carnot.
Le raisonnement de Mayer n'a pas seulement l'avantage de
fournir une valeur approchée de l'équivalent mécanique de la
chaleur; il jette en outre une vive lumière sur la théorie des
gaz. Si un gaz qui se dilate sous pression constante absorbe plus
de chaleur qu'un gaz qui se dilate sous volume constant, c'est que,
pour surmonter la pression extérieure, il fournit dans le premier
cas un travail qu'il n'a pas à fournir dans le second. Si, dans
l'expérience de Gay-Lussac, que Laplace ne pouvait expliquer, un
gaz se détend sans dégager ni absorber aucune quantité de cha-
leur, c'est qu'aucun travail n'accompagne cette détente; les lois de
la détente d'un gaz sans variation de chaleur, posées par La-
place et Poisson dans l'hypothèse du calorique, se retrouvent sans
peine, avec toutes leurs conséquences, dans la nouvelle doctrine ;
en sorte que les découvertes qui avaient donné le plus de crédit
à l'existence substantielle du calorique, peuvent aussi bien être
invoquées à l'appui de la théorie mécanique de la chaleur.
Les écrits de Robert Mayer n'eurent guère plus d'influence sur
le développement de la science que les notes inédites de Sadi
Carnot; ils furent publiés, mais ils ne furent pas lus. Pour que
l'idée de l'équivalence de la chaleur et du travail se répandît parmi
les physiciens, il fallut que Joule en Angleterre, que Colding en
Danemark, la retrouvassent l'un et l'autre en dehors de toute
influence étrangère ; il fallut que de multiples déterminations
expérimentales, réalisant pour la plupart, à l'insu de leurs au-
teurs, le programme tracé par Sadi Carnot, vinssent fixer au voi-
sinage du nombre 425 la valeur très approchée de l'équivalent
mécanique de la chaleur; il fallut surtout que Helmholtz lançât
son écrit sur la conservation de la force, retentissant manifeste
qui annonçait à la science l'avènement des nouvelles doctrines.
C'est seulement fort tard qu'on reconnut la priorité du médecin
de Heilbronn, et plus tard encore que l'on put rendre justice à
la divination de notre compatriote.
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 399
VI
En 1850, les idées sur lesquelles repose la doctrine de l'équi-
valence de la chaleur et du travail étaient acquises; l'époque
semblait venue de donner de cette doctrine un exposé dogma-
tique ; c'est ce que fit Clausius dans la première partie d'un mé-
moire regardé à juste titre comme la clé de voûte de la thermo-
dynamique.
Les molécules des corps sont animées de mouvemens très
petits et très rapides ; la force vive de ces mouvemens représente
la quantité de chaleur libre, de chaleur sensible que renferme le
corps ; cette force vive est d'autant plus grande que la tempéra-
ture est plus élevée.
D'autre part, entre ces molécules s'exercent, en général, des
actions attractives ou répulsives appréciables seulement lorsque
les molécules entre lesquelles elles agissent sont très voisines ;
toute variation de volume ou de température, tout changement
d'état physique ou chimique subis par un corps entraînent un
changement de disposition des molécules de ce corps et, par
suite, un travail positif ou négatif de ces actions.
Ce travail n'est pas, dans la plupart des cas, le seul qui se pro-
duise lorsqu'un corps éprouve une modification; ce corps peut
être soumis à Faction de certaines forces extérieures, de la pesan-
teur, de la pression de l'atmosphère ; lorsque le corps se transforme,
ces forces effectuent, elles aussi, un travail positif ou négatif.
Ainsi, pendant qu'un corps éprouve une certaine modifi-
cation, il absorbe ou dégage une certaine quantité de chaleur qui
équivaut à l'accroissement ou à la diminution de force vive du
mouvement moléculaire; mais, en outre, il dégage ou absorbe
une quantité de chaleur équivalente au travail positif ou négatif
effectué par les forces lant intérieures qu'extérieures qui sollici-
tent ses diverses parties. Si le premier effet représente, dans la
nouvelle doctrine, l'absorption ou le dégagement de chaleur
libre que considérait l'ancienne doctrine, le second effet repré-
sente, dans la théorie mécanique de la chaleur, ce que la théorie
du calorique regardait comme un dégagement ou une absorption
de chaleur latente; dans la théorie mécanique, la chaleur latente
« n'est pas seulement, comme son nom l'indique, cachée à notre
perception ; elle n'existe pas le moins du monde ; elle a été con-
sommée en travail durant les changemens d'état. » L'hypothèse
touchant la nature de la chaleur latente, que Lavoisier et Laplace
avaient indiquée dès 1783, est désormais adoptée.
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400 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans la chaleur qu'un corps absorbe on doit, nous venons de
le voir, distinguer trois parties : la chaleur qui sert à accroître la
force vive du mouvement moléculaire, la chaleur qui est con-
sommée en travail intérieur, la chaleur qui est consommée
en travail extérieur. La dernière partie peut être calculée
lorsque l'on connaît les forces extérieures auxquelles le corps
est soumis pendant sa transformation — et ces forces peuvent,
en général, être mesurées. — Au contraire, dans la plupart des
cas, les deux premières parties ne peuvent être calculées, car
on ignore de quelle manière se meuvent les molécules des corps
et suivant quelles lois elles s'attirent les unes les autres.
Il semble donc que Ton ne puisse jamais calculer, d'une ma-
nière complète, l'effet mécanique auquel une certaine absorption
de chaleur est équivalente; il semble, par conséquent, que tout
essai tenté pour déterminer par l'expérience la valeur de l'équiva-
lent mécanique de la chaleur soit un essai illusoire. Il n'en est
rien.
Prenons un corps et soumettons-le à un cycle de transforma-
tions qui le ramène à son état initial; après qu'il aura parcouru
ce cycle, la force vive du mouvement qui agite ses molécules
reprendra sa première valeur; elle n'aura subi ni augmentation,
ni diminution ; les molécules auront repris leur disposition pre-
mière ; or — c'est une hypothèse admise par tous les géomètres
qui ont traité des actions moléculaires — les forces attractives
ou répulsives qui s'exercent entre les molécules sont d'une nature
telle qu'elles effectuent autant de travail positif que de travail
négatif dans une modification où le point d'application de chacune
d'elles décrit une trajectoire qui se ferme sur elle-même et la
ramène à son point de départ. Ainsi, dans la quantité de chaleur
absorbée par un corps qui a subi un cycle de transformations, les
deux premières parties font défaut; la dernière seule subsiste;
lorsqu'un corps a subi une suite de modifications qui l'a ramené
à l'état où elle l'avait pris, la quantité de chaleur qu'il a absorbée
est exactement équivalente au travail qu'il a fourni pour sur-
monter les forces extérieures.
C'est donc en déterminant, d'une part, la quantité de chaleur
absorbée par un système de corps qui décrit un cycle fermé de
transformations, en calculant, d'autre part, le travail effectué,
pendant le parcours de ce cycle, par les forces extérieures appli-
quées au système, que l'on pourra évaluer l'équivalent méca-
nique de la chaleur; la méthode employée par R. Mayer est une
application de ce principe; parmi les physiciens qui, après
R. Mayer, ont mesuré la grandeur de la même constante, il en est
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 401
qui ont négligé de faire parcourir, en son entier, un cycle de mo-
difications au corps sur lequel ils opéraient ; les méthodes dont
ils ont fait usage ne sont pas légitimes.
Nous venons de mettre en évidence un caractère essentiel qui
distingue les forces intérieures agissant entre les molécules d'un
corps et les forces extérieures sollicitant les diverses parties de ce
corps ; si un corps, après des modifications quelconques, revient
à son état initial, on est assuré que le travail total effectué, durant
ces modifications, par les actions moléculaires, se réduit à zéro ; il
n'en est pas nécessairement de même du travail effectué par les
forces extérieures ; ce travail peut être positif, nul ou négatif.
Cette proposition est elle-même contenue dans une vérité
plus générale : lorsqu'on se donne l'état initial d'un corps et son
état final, on peut affirmer que le travail produit par les attrac-
tions moléculaires durant la modification subie par le corps est
déterminé sans ambiguïté ; on peut faire passer le corps du même
état initial au même état final par une infinité de procédés diffé-
rons; quel que soit le procédé employé, le travail effectué par les
actions intérieures gardera la même valeur.
Il en est tout autrement du travail des forces extérieures ;
sans changer ni l'état initial du système, ni l'état final, que l'on
change le procédé servant à faire passer le corps de l'un à l'autre
de ces états, on changera, en général, la valeur du travail effectué
par les forces extérieures.
De cette vérité, nous avons déjà rencontré un saisissant
exemple ; nous avons pris une masse d'air qui occupait le volume
d'un litre à la température de la glace fondante ; par deux pro-
cédés distincts, nous l'avons amenée à occuper, à la même tem-
pérature, un volume de deux litres; en l'un des procédés, nous
détendions cette masse d'air à température constante, sous une
pression constamment égale à celle qui la maintiendrait en équi-
libre; la pression extérieure effectuait alors un certain travail
négatif; en l'autre procédé, nous mettions le récipient où le gaz
était d'abord renfermé en communication avec un vase vide de
même capacité ; le gaz se précipitait dans le vide ; la température
baissait d'un certain nombre de degrés dans le premier récipient
et montait d'un nombre égal de degrés dans le second; nous
laissions la température reprendre, dans toute la masse, sa valeur
primitive; durant toute cette modification, le gaz se mouvait à
l'intérieur d'une enveloppe rigide, en sorte que la pression exté-
rieure n'effectuait aucun travail. Ainsi, en conduisant la masse
gazeuse d'un même état initial à un même état final par deux
procédés différens, nous amenions les forces extérieures à effec-
Tom cxxx. — 1895. 26
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402 REVUE DES DEUX MONDES.
tuer un travail différent, négatif dans le premier cas, nul dans
le second.
Ces remarques conduisent à une importante conséquence.
Faisons passer successivement un corps d'un même état initial
à un môme état final par divers procédés; quel que soit le procédé
employé, l'accroissement subi par la force vive des mouvemens
moléculaires gardera la même valeur; le travail effectué par les
actions intérieures gardera la même valeur; mais le travail
effectué par les forces extérieures ne sera pas le même dans tous
les cas; il variera avec le procédé employé pour transformer le
corps; donc, chaque procédé capable de faire passer le corps de
l'état initial donné à l'état final donné exigera l'absorption d'une
quantité différente de chaleur.
Ainsi, dans l'exemple que nous venons de citer, le gaz, en se
détendant par le premier procédé, absorbera une certaine quan-
tité de chaleur; en se détendant par le second procédé, il ne
subira ni gain, ni perte de chaleur.
Cette conséquence nécessaire de la nouvelle doctrine renverse
le principe le plus universellement admis des anciennes théories
de la chaleur.
Pour Descartes, les diverses parties d'un corps échauffé
étaient dans un état d'extrême agitation ; la quantité de chaleur
contenue dans le corps était la quantité de mouvement de cette
agitation; lorsque le corps passait d'un état à un autre, il absor-
bait une quantité de chaleur égale à l'excès de la quantité de
mouvement qu'il renfermait dans l'état final sur la quantité de
mouvement qu'il renfermait dans l'état initial ; pour calculer cet
excès, il suffisait de connaître les deux états extrêmes; il n'était
pas nécessaire de savoir par quelle voie le corps avait passé de
l'un à l'autre; les deux termes d'une transformation influaient
seuls sur la quantité de chaleur absorbée par cette transforma-
tion ; en particulier, lorsque ces deux termes coïncidaient, lorsque
le corps parcourait un cycle qui le ramenait à son état initial,
la chaleur gagnée par le corps avait la même valeur que si
aucune modification ne s'était produite, la valeur zéro ; durant le
parcours du cycle, le corps dégageait autant de chaleur qu'il en
absorbait.
A la suite des découvertes de Leibniz, la théorie cartésienne
fut modifiée ; la quantité de chaleur ne fut plus la quantité de
mouvement de l'agitation intestine du corps, elle en fut la force
vive ; mais ce qu'on disait de la quantité de mouvement pouvait
se répéter de la force vive ; la chaleur absorbée par un corps qui
passe d'un état à un autre continua à dépendre uniquement de
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 403
ces deux états, à être indépendante du procédé qui faisait passer
le corps de l'un de ces états à l'autre ; en particulier, elle resta
nécessairement nulle dans le cas où l'état final coïncidait avec
l'état initial.
Survint l'hypothèse du calorique; pour elle, la quantité de
chaleur contenue dans un corps, c'est la masse de fluide calo-
rifique qu'il renferme ; la quantité de chaleur absorbée par un
corps qui éprouve une modification, c'est l'accroissement subi
par la masse du fluide durant cette modification ; pour connaître
cet accroissement, il suffit de connaître combien le corps renfer-
mait de calorique au début de la transformation, combien il en
renferme à la fin ; ce qui s'est passé dans l'intervalle importe peu ;
si la modification subie par un corps se referme en un cycle, le
corps renferme, en son état final, autant de calorique qu'en son
^tat initial; les gains de chaleur qu'il a faits compensent exacte-
ment les pertes qu'il a subies.
L'existence du calorique latent avait fait triompher l'hypothèse
du calorique; cependant, cette existence, Lavoisier et Laplace
l'ont montré, peut se concilier avec une théorie mécanique de la
chaleur formée par la synthèse du mécanisme de Descartes et du
dynamisme de Newton; dans cette synthèse, la chaleur libre,
c'est la force vive du mouvement moléculaire ; la chaleur latente
dégagée dans un changement d'état, c'est le travail accompli, durant
ce changement d'état, par les forces attractives ou répulsives qui
agissent entre les molécules ; comme la diminution de force vive,
ce travail ne dépend que des deux termes extrêmes du change-
ment d'état ; la valeur de la quantité de chaleur dégagée ne dé-
pend que de l'état initial et de l'état final, et non point des états
intermédiaires que le corps a traversés.
Si donc les physiciens se divisaient touchant la nature de la
chaleur, ils étaient unanimes à reconnaître que la chaleur
absorbée par un corps durant une transformation ne dépend que
de l'état d'où part ce corps et de l'état où il arrive ; ils étaient una-
nimes à proclamer que, durant le parcours d'un cycle fermé, le
corps dégage autant de chaleur qu'il en absorbe. En 1783, Lavoi-
sier et Laplace se proposent d'écrire sur la chaleur en n'admet-
tant que des principes communs à toutes les théories que l'on
peut former touchant la nature de la chaleur; ils n'hésitent pas à
prendre pour fondement de leurs déductions cet axiome : « Toutes
les variations de chaleur soit réelles, soit apparentes, qu'éprouve
un système de corps en changeant d'état, se reproduisent dans
un ordre inverse lorsque le système repasse à son premier état. »
Cet axiome, Berthollet en fait usage dans l'étude de divers pro-
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404 REVUE DES DEUX MONDES.
blêmes relatifs aux dissolutions; Desormes et Clément, Laplace,
Poisson, Sadi Carnot, Clapeyron, l'emploient constamment dans
leurs raisonnemens et dans leurs calculs; en 1840, Hess le place
à la base de la thermochimie; Mayer lui-même l'applique, sans
Ténoncer, dans le mémoire où il pose la première loi de la ther-
modynamique.
C'est ce principe, regardé par tous comme la base la plus
ferme de la théorie de la chaleur, que vient saper la loi de l'équi-
valence entre la chaleur et le travail ; c'est ce principe que Clau-
sius déclare inadmissible; lorsqu'un corps passe d'un état à
l'autre, la quantité de chaleur qu'il absorbe dépend du travail
accompli, durant la modification, par les forces extérieures et,
partant, varie avec cette modification ; pour nous renseigner au
sujet de cette quantité de chaleur, il ne suffit plus de nous dire
ce qu'était le corps au départ et ce qu'il est à l'arrivée; il faut
encore nous conter l'histoire de ce corps depuis le début de la
modification jusqu'à la fin ; on ne peut plus dire qu'un corps,
pris dans un état donné, renferme une quantité. déterminée de
chaleur ; car, si on le ramène à cet état après lui avoir fait subir
une série de modifications, il aura en général, durant ces modi-
fications, absorbé plus de chaleur qu'il n'en aura dégagé, ou
dégagé plus de chaleur qu'il n'en aura absorbé ; on peut encore
parler de la quantité de chaleur qu'un corps absorbe ou dégage
tandis qu'il subit une transformation déterminée; mais on ne
peut plus parler de la quantité de chaleur que renferme un corps
pris dans un état donné; désormais, ces mots sont vides de sens.
VII
Sadi Carnot écrivait dans ses Réflexions sur la puissance mo-
trice du feu :
« Nous supposons implicitement, dans notre démonstration,
que lorsqu'un corps a éprouvé des changemens quelconques, et
qu'après un certain nombre de transformations, il est ramené
identiquement à son état primitif, c'est-à-dire à cet état considéré
relativement à la densité, à la température, au mode d'agréga-
tion, nous supposons, dis-je, que ce corps se trouve contenir la
même quantité de chaleur qu'ili contenait d'abord, ou autrement
que les quantités de chaleur absorbées ou dégagées dans ses di-
verses transformations, sont exactement compensées. Ce fait n'a
jamais été révoqué en doute ; il a été d'abord admis sans réflexion
et vérifié ensuite dans beaucoup de cas par les expériences du ca-
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 405
lorimètre. Le nier, ce serait renverser toute la théorie de la cha-
leur à laquelle il sert de base. »
La loi de Robert Mayer nie ce principe ; la théorie entière de
la chaleur est renversée et doit être édifiée à nouveau.
En bien des points, cette restauration est aisée; éviter, dans la
détermination de l'équivalent mécanique de la chaleur, l'emploi
du principe controuvé; retrouver, sans l'aide de ce principe, les
propriétés des gaz et des vapeurs établies jusque-là dans l'hypo-
thèse du calorique, toutes ces retouches se font, pour ainsi dire,
d'elles-mêmes; mais il semble moins facile de mettre d'accord
avec la doctrine nouvelle, les découvertes auxquelles un prin-
cipe, que cette doctrine déclare faux, avait conduit Carnot.
En 1849, W. Thomson se trouve en présence de deux princi-
pes contradictoires de la théorie de la chaleur : d'une part, le prin-
cipe de l'équivalence de la chaleur et du travail, auquel les recher-
ches expérimentales de Colding et surtout de Joule , auquel le
récent écrit de Helmholtz, donnent une probabilité de plus en plus
grande ; d'autre part, le principe que la chaleur absorbée par un
corps durant un changement d'état ne dépend que de l'état initial
et de l'état final, principe sur lequel repose l'admirable suite
des déductions de Carnot; entre ces deux principes, il hésite, et,
passant outre au démenti de l'expérience, il finit par opter en
faveur de l'axiome que Carnot avait reçu de la tradition : « Si
nous abandonnons ce principe, dit-il, nous nous heurtons à d'au-
tres difficultés innombrables que l'on ne peut surmonter sans de
nouvelles recherches expérimentales et sans édifier complètement
la théorie de la chaleur sur une nouvelle base. » Tant il est rare
qu'un physicien se résolve à abandonner une hypothèse incom-
patible avec les faits, qu'il consente à rejeter une théorie contre-
dite par l'expérience, avant d'avoir découvert une hypothèse plus
compréhensive et développé une théorie plus conforme à la
nature !
Trop vigoureuse pour tolérer aucune contrainte, l'imagination
britannique fait bon marché des règles de la logique : la rigueur
germanique de l'esprit de Clausius le pliait plus exactement aux
lois de la méthode expérimentale. Plein d'admiration pour l'œuvre
de Carnot, mais convaincu que rien ne subsisterait de cette œuvre
que ce qui s'accordait avec le principe de l'équivalence de la cha-
leur et du travail, devenu vérité d'observation, il aborda de front
les difficultés qui avaient fait reculer Thomson et, dans la seconde
partie de son Mémoire sur la force motrice de la chaleur, il exposa
cette théorie que le physicien anglais croyait impossible d'édifier
sans nouvelles recherches expérimentales.
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406 REVUE DES DEUX MONDES.
Selon le principe admis par Sadi Carnot, un corps qui décrit un
cycle absorbe exactement autant de chaleur qu'il en dégage; en
particulier, une machine qui fonctionne suivant un cycle de Carnot
cède au réfrigérant une quantité de chaleur précisément égale à
celle qu'elle a empruntée au foyer; cette proposition est incom-
patible avec la loi de Mayer; si la machine fournit un certain
travail, la quantité de chaleur empruntée au foyer surpasse la
quantité de chaleur cédée au réfrigérant, et l'excès de la première
sur la dernière équivaut au travail produit par la machine ;
l'inverse a lieu si la machine absorbe du travail ; la proposition
dont Carnot avait fait usage dans ses déductions doit donc être reje-
tée; mais, bien que cette proposition joue un rôle essentiel dans
la démonstration des résultats énoncés par Carnot, le rejet de celle-
là n'entraîne pas nécessairement le rejet de ceux-ci; de prémisses
fausses, on peut déduire des conséquences vraies; de la théorie de
Carnot, on peut, selon Clausius, conserver ce qu'il y a d'essentiel.
Ce qu'il y a d'essentiel dans cette théorie, c'est la démarcation
établie entre les caractères des deux espèces de cycles de Carnot,
des cycles directs et des cycles inverses : un corps qui décrit un
cycle direct absorbe de la chaleur pendant qu'il est porté à tem-
pérature élevée et dégage de la chaleur pendant qu'il est maintenu à
basse température; au contraire, un corps qui décrit un cycle
inverse, dégage de la chaleur à température élevée et en absorbe
à basse température. Que la quantité de chaleur absorbée soit
égale à la quantité de chaleur dégagée, comme on le croyait à
l'époque de Carnot, ou qu'elle en diffère, comme nous l'enseigne la
loi de Mayer, peu importe : tout système qui décrit un cycle de la
première catégorie transporte de la chaleur d'un corps chaud à un
corps froid ; tout système qui décrit un cycle de la seconde caté-
gorie transporte de la chaleur d'un corps froid à un corps chaud.
Or les premiers systèmes, — ceux qui transportent de la chaleur
d'un corps chaud à un corps froid, — sont les seuls qui puis-
sent obliger les forces extérieures à effectuer un travail négatif,
qui puissent fonctionner à rencontre de ces forces, qui puissent, en
un mot, être regardés comme des machines propres à fournir de
la puissance motrice. Au contraire, les systèmes qui transportent
de la chaleur d'un corps froid à un corps chaud ne peuvent pro-
duire cet effet que moyennant un travail positif des forces exté-
rieures; ils consomment de la puissance; ce ne sont pas des ma-
chines motrices, ce sont des machines frigorifiques; un système
gui décrit un cycle de Carnot ne peut transporter de chaleur (fun
corps froid à un corps chaud si ce transport n'est accompagné d'un
travail positif des forces extérieures : telle est la proposition que
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 407
Clausius regarde comme l'intuition la plus profonde de Sadi Car-
not; telle est la proposition qu'il demande que Ton conserve
comme une sorte d'axiome de la théorie de la chaleur, axiome
aussi important pour cette théorie que Test la loi de Mayer.
Lorsqu'une machine fonctionne suivant un cycle de Carnot,
chaque unité de travail qu'elle fournit exige l'emprunt au foyer
d'une certaine quantité de chaleur ; cette quantité de chaleur
dépend des températures limites entre lesquelles le cycle est
décrit, mais nullement de la nature de la machine qui fournit le
travail ; l'axiome précédent nous fournit aisément la démonstra-
tion de ce théorème.
Imaginons, en effet, que deux machines différentes décrivent,
toutes deux, des cycles de Carnot entre les mêmes limites de
température; supposons que, pour fournir une unité de travail,
la première emprunte au foyer moins de chaleur que la seconde.
Faisons fonctionner ces deux machines en même temps, mais,
tandis que la première marchera de manière à fournir une unité
de travail, faisons marcher la seconde en sens inverse, de telle
sorte qu'au lieu de fournir, elle aussi, une unité de travail, elle
consomme ce même travail; cette machine cède alors au corps
chaud la quantité de chaleur qu'elle lui aurait empruntée si elle
avait marché dans le sens direct. L'ensemble de ces deux machines
peut être regardé comme un système unique qui décrit un cycle
de Carnot; pendant le parcours du cycle, le système ne produit
ni ne consomme de puissance motrice, car la première machine
produit une unité de travail, tandis que la seconde consomme
cette même unité de travail ; d'autre part, le corps chaud fournit
de la chaleur à la première machine, mais i! on ; v^it davantage
de la seconde machine; il a donc, en définitive. i!»< i N<; uno cer-
taine quantité de chaleur; puisque le parcon/ <"iu <v !e par IVm
semble des deux machines n'entraîne ni production, ni 'î, som-
mation de puissance motrice, la loi de Mayer exigu que le nny;
froid ait fourni à l'ensemble des deux machines une quantité ue
chaleur exactement égale à celle que le corps chaud en a reçue ;
dès lors, ces deux machines accouplées parviendraient, en décri-
vant un cycle de Carnot, à transporter une certaine quantité de
chaleur d'un corps froid à un corps chaud, bien que le travail
total effectué par les forces extérieures se réduise à zéro ; cette
conséquence serait en contradiction avec l'axiome de Clausius.
L'axiome de Clausius nous redonne donc, sauve de toute in-
compatibilité avec le principe de l'équivalence de la chaleur et
du travail, la loi fondamentale de Sadi Carnot. Lorsqu'une ma-
chine fonctionne suivant un cycle de Carnot, le rapport du tra-
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408 REVUE DES DEUX MONDES.
vail produit par cette machine à la quantité de chaleur que le
foyer lui cède, ne dépend ni de la nature des substances qui
entrent dans la constitution de la machine, ni de l'agencement des
organes qui la composent; ce rapport ne dépend que des deux
températures extrêmes entre lesquelles le cycle est décrit.
Aucune expérience ne vérifie directement l'axiome de Clausius ;
si cet axiome peut être rendu probable, c'est seulement par les con-
cordances que constatera l'expérimentateur, par la comparaison des
faits observés avec les conséquences éloignées de la théorie à la-
quelle cet axiome sert de base ; ces caractères sont communs à toutes
les hypothèses physiques ; celui qui analyse de près le mécanisme
de la science les attribue même aux suppositions que l'on regarde
habituellement comme des décalques de l'observation; mais, tan-
dis qu'un esprit superficiel peut aisément les méconnaître en
celles-ci, ils éclatent, en cet axiome, aux yeux des moins attentifs;
aussi cette loi parut-elle tout d'abord, parmi les principes de la
physique, comme douée d'une nature étrange, exceptionnelle;
aussi souleva-t-elle bien des discussions. Les uns, avec Zeuner,
voulaient y voir une vérité évidente d'elle-même, à la façon des
axiomes de la géométrie; Clausius leur répondait avec raison
que l'on pouvait, sans absurdité, nier l'exactitude de son pos-
tulat, et que cette exactitude ne pouvait être établie que par les
confirmations de l'expérience. Les autres, avec Rankine ou avec
Hirn, croyaient trouver, soit dans les phénomènes de la chaleur
rayonnante, soit dans des modifications compliquées, des faits
qui fussent en désaccord avec la loi de Clausius; mais celui-ci,
discutant les objections avec une minutieuse rigueur, mettait à nu
les confusions qui avaient induit ses émules en erreur. Affermi
par ces diverses épreuves, le principe qu'un cycle de "Carnot ne
peut transporter de la chaleur d'un corps froid à un corps chaud,
à moins que les forces extérieures ne fournissent un travail posi-
tif, finit par être admis sans conteste et, avec lui, les consé-
quences qui s'en déduisaient.
VIII
Lorsqu'une machine décrit un cycle de Carnot, le rapport
entre le travail fourni par la machine et la quantité de chaleur
qu'elle emprunte au foyer est indépendant de la nature et de
l'agencement des corps qui composent la machine ; il ne dépend
que des deux températures extrêmes entre lesquelles fonctionne
la machine. D'ailleurs le travail produit par la machine est équi-
valent à l'excès de la quantité de chaleur empruntée au foyer sur
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 409
la quantité de chaleur cédée au réfrigérant. Dès lors, un calcul
élémentaire permet de remplacer la proposition précédente par
celle-ci : Lorsqu'une machine à feu décrit un cycle de Carnot,
la quantité de chaleur empruntée au foyer est, à la quantité de
chaleur cédée au réfrigérant, dans un rapport qui ne dépend
pas de la nature de la machine ; ce rapport ne dépend que des
deux températures extrêmes entre lesquelles est compris le cycle
tracé par la machine.
Comment ce rapport dépend-il de la température du foyer et
de la température du réfrigérant? Ce problème, où la tempéra-
ture du foyer et la température du réfrigérant varient à la fois,
se ramène sans peine à cet autre plus simple : Comment le rap-
port entre la quantité de chaleur prise au foyer et la quantité
de chaleur cédée au réfrigérant varie-t-il lorsque Ton suppose
variable la température du foyer et que Ton choisit un réfrigé-
rant de température fixe, égale au point de fusion de la glace?
Supposons en effet que, quelle que soit la température du
foyer, nous sachions résoudre ce dernier problème ; comment ré-
soudrons-nous la première question? Comment, par exemple,
calculerons-nous le rapport de la chaleur prise à la chaleur rendue
dans une machine où la température du foyer est le point d'ébul-
lition de l'eau, et la température du réfrigérant le point d'ébul-
lition de l'alcool? Nous calculerons la valeur de ce rapport, d'une
part, pour une machine fonctionnant entre le point d'ébullition
de l'eau et le point de fusion de la glace, d'autre part, pour une .
machine fonctionnant entre le point d'ébullition de l'alcool et le
point de fusion de la glace, et nous diviserons la première de ces
valeurs par la seconde.
Imaginons donc un moteur qui décrit un cycle de Carnot entre
une température supérieure quelconque et une température infé-
rieure égale au point de fusion de la glace ; le rapport entre la
quantité de chaleur empruntée au foyer et la quantité de chaleur
cédée au réfrigérant dépend uniquement de la température du
foyer; comment en dépend-il? Pour que l'on puisse répondre à
une semblable question, il faut que l'on ait fait correspondre
chaque température à un nombre; il faut que Ton ait fait choix
d'un thermomètre.
Prenons un gaz ; supposons que ce gaz obéisse à la loi de Ma-
rio tte à toute température et sous toute pression ; supposons que
ce gaz n'absorbe ni ne dégage de chaleur lorsqu'on lui ouvre
l'accès d'un récipient vide ; nous dirons cjue ce gaz est un gaz
parfait; — il n'y a pas de gaz parfaits dans la nature, il y a seule-
ment des gaz : l'air, l'hydrogène, l'azote, l'oxygène, l'oxyde de car-
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410 REVUE DES DEUX MONDES.
bone qui, dans les conditions de température et de pression où on
les observe ordinairement, diffèrent peu de cet état gazeux idéal
que nous nommons parfait ; — imaginons que nous enfermions
un gaz parfait dans un récipient mis en communication avec un
manomètre, et qu'à chaque température nous mesurions la pres-
sion qui maintient ce gaz sous un volume donné ; cette pression
croîtra avec la température ; convenons de regarder l'accroisse-
ment de température comme proportionnel à l'accroissement de
pression ; fixons le coefficient de proportionnalité de telle manière
que la différence entre le point d'ébullition de l'eau et le point de
fusion de la glace soit marquée par le nombre 100 ; nous aurons
défini le thermomètre centigrade à gaz parfait, thermomètre que
l'on ne peut construire, que Ton ne peut réaliser d'une manière
concrète, qui n'existe qu'à titre d'abstraction dans l'entendement
du physicien, mais thermomètre dont s'approchent extrêmement,
dans les conditions ordinaires, les thermomètres à air ou à hy-
drogène. C'est la température lue sur le thermomètre centigrade
à gaz parfait que Clausius fait entrer dans ses formules.
Le problème qui nous occupe est alors résolu par une formule
très simple : le rapport entre la quantité de chaleur que la ma-
chine emprunte au foyer et la quantité de chaleur qu'elle cède
au réfrigérant, dont la température est le point de fusion de la
glace, a pour dénominateur le nombre 273 — l'inverse du coeffi-
cient de dilatation d'un gaz parfait — et pour numérateur ce
môme nombre 273, augmenté de la température du foyer.
Dès lors une machine fonctionnant suivant un cycle de Car-
not, emprunte au foyer et cède au réfrigérant, quelles que soient
les températures de ces deux corps, des quantités de chaleur qui
sont entre elles comme les températures du foyer et du réfrigé-
rant, pourvu que l'on augmente de 273 le nombre de degrés qui
correspond à chacune de ces températures; en d'autres termes,
ces quantités de chaleur sont entre elles comme les températures
absolues du foyer et du réfrigérant, si Ton rend aux mots : tempé-
rature absolue, le sens que Desormes et Clément leur avaient attri-
bué, le sens que Laplace avait adopté.
Retournant, en quelque sorte, la série des déductions de Clau-
sius, W. Thomson a proposé de reprendre, en la modifiant lé-
gèrement, l'idée qu'il avait émise à l'époque où l'hypothèse du
calorique semblait être le fondement nécessaire de la loi de Car-
not et de demander à cette dernière la définition de la tempéra-
ture absolue.
Prenons un moteur qui décrit un cycle de Carnot et dont le
réfrigérant est formé par une masse de glace fondante ; le rapport
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 411
entre la quantité de chaleur empruntée au foyer et la quantité
de chaleur cédée au réfrigérant est indépendant, nous le savons,
de la nature et de l'agencement des corps qui composent le mo-
teur ; il ne dépend que de la température dii foyer ; il est d'autant
plus grand que le foyer est plus chaud; convenons de regarder ce
rapport comme le rapport entre la température absolue du foyer
et la température absolue de la glace fondante ; cette convention
fixera, à un facteur près, la température absolue d'un corps quel-
conque; si nous voulons que l'intervalle entre le point de fusion
de la glace et le point d'ébullition de l'eau corresponde à cent
degrés centigrades, le facteur de proportionnalité sera fixé et la
définition de la température absolue ne comportera plus aucune
ambiguïté. De plus, cette définition sera donnée sans que Ton
fasse intervenir d'aucune manière les propriétés d'un corps ther-
mométrique réel, comme l'air ou le mercure, ou d'une substance
idéale, comme un gaz parfait; on pourra, d'ailleurs, comparer la
température absolue aux indications que donne un thermomètre
à mercure, à air, à gaz parfait; on trouvera que la température
absolue surpasse constamment de 273 degrés la température cen-
tigrade lue sur un thermomètre à gaz parfait; en d'autres termes,
le rapport des températures absolues de deux enceintes sera égal
au rapport des pressions qui maintiendraient invariable Je volume
d'une masse de gaz parfait placée successivement dans chacune de
ces deux enceintes.
Ainsi, en conciliant la loi de Carnot avec la loi de Robert
Mayer, Clausius amène W. Thomson à reprendre la détermina-
tion de la température absolue proposée par Desormes et Clé-
ment, adoptée par Laplace, détermination que Thomson avait
autrefois proposé d'abandonner; la première échelle thermomé-
trique, celle qui a été proposée en 1702 par Àmontons, devient
l'échelle normale à laquelle la thermodynamique rapporte, désor-
mais, toutes les températures.
IX
Ce n'est pas là le dernier mot de l'œuvre de Clausius.
Lorsqu'un système décrit un cycle de Carnot, la quantité de
chaleur qu'il emprunte au foyer est à la quantité de chaleur qu'il
cède au réfrigérant, comme la température absolue du foyer est
à la température absolue du réfrigérant; si donc on divise la
quantité de chaleur empruntée au foyer par la température abso-
lue du foyer et la quantité de chaleur cédée au réfrigérant par la
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412 REVUE DES DEUX MOUD»,
température absolue du réfrigérant, on obtient deux quotiens
numériquement égaux entre eux.
Si Ton divise la quantité de cbaleur que dégage un système
durant une certaine modification, par la température absolue à
laquelle le système est porté pendant cette modification, on ob-
tient ce que Clausius nomme la valeur de la transformation, —
ou, plus brièvement, la transformation — éprouvée par le sys-
tème ; tout changement d'état qui dégage de la chaleur correspond
à une transformation positive ; toute modification qui absorbe de
la chaleur correspond à une transformation négative.
Prenons un système qui parcourt un cycle de Carnot; parmi
les modifications qu'il éprouve, il en est deux seulement qui aient
une valeur de transformation ; ce sont réchauffement qu'il subit
au contact du foyer et le refroidissement qu'il éprouve au contact
du réfrigérant; les deux autres modifications du système n'ab-
sorbent ni ne dégagent de chaleur ; leur valeur de transformation
est nulle. A l'action du foyer correspond une transformation
négative; à l'action du réfrigérant une transformation positive,
et ces deux transformations sont de même grandeur ; leur somme
est nulle; la transformation négative compense exactement la trans-
formation positive.
Cette propriété du cycle de Carnot peut s'étendre à toute série
de modifications, quelle qu'en soit la nature, qui prend le système
dans un certain état et le ramène au même état, en un mot, à
tout cycle. Prenons chacune des modifications dont la succession
constitue ce cycle ; calculons la valeur de transformation qui lui
correspond; ajoutons ensemble toutes ces valeurs; nous obtien-
drons toujours une somme égale à zéro; toujours les transfor-
mations négatives compenseront exactement les transformations
positives.
Nous avons dit que cette belle proposition était générale,
qu'elle appartenait à tout cycle ; il nous faut cependant y apporter
une restriction et ce n'est pas l'un des moindres titres de gloire
de Clausius que d'avoir précisé cette restriction.
Pour établir la loi essentielle à laquelle est soumis tout mo-
teur qui décrit le cycle par lui imaginé, Sadi Carnot suppose que,
sans rien changer à la nature des corps qui composent le moteur,
ni des corps qui l'environnent et agissent sur lui, on puisse faire
décrire au moteur le même cycle en sens contraire ; que Ton
puisse lui faire consommer un travail égal à celui qu'il dévelop-
pait auparavant ; que l'on puisse remplacer tout dégagement de
chaleur par une absorption équivalente, toute absorption de cha-
leur par un dégagement qui la compense exactement. Les pro-
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 413
positions démontrées par Glausius sont subordonnées à la même
hypothèse; elles supposent que le corps auquel on les applique
décrit un cycle réversible.
Or les transformations qui se produisent réellement dans le
monde physique ne sont pas réversibles.
Voici un gaz contenu dans un corps de pompe que ferme un
piston ; ce piston est chargé d'un poids. Si le poids est assez fort,
le piston va s'enfoncer; le gaz sera comprimé; les forces exté-
rieures, représentées ici par le poids qui charge la soupape, effec-
tueront un travail positif; une certaine quantité de chaleur sera
dégagée. Si, au contraire, le poids qui charge le piston est trop
faible, le piston va remonter; le gaz se détendra; le travail des
forces extérieures sera négatif; le système absorbera de la cha-
leur. On peut s'arranger de manière à obtenir le premier groupe
de phénomènes ou de manière à obtenir le second groupe ; mais
chercher à placer sur la soupape un poids tel que, sans qu'on
change rien à ce poids, la soupape puisse aussi bien s'abaisser
que s'élever; que le gaz puisse également se comprimer ou se
détendre ; qu'il puisse y avoir, à volonté, absorption ou dégage-
ment de chaleur, c'est évidemment tenter une œuvre chimérique.
Un système donné, dans des conditions données, se transforme
nécessairement dans un sens donné ; il ne se transforme pas indif-
féremment dans un sens ou dans le sens inverse ; la modification
qu'il éprouve n'est pas réversible; pris au pied de la lettre, les
mots modification réversible sont un non-sens.
Ces mots, cependant, sont susceptibles de prendre une signi-
fication précise, mais par un détour qu'il nous faut suivre.
En chargeant d'un poids convenable le piston qui ferme le
corps de pompe où se trouve un gaz, vous pouvez faire que le
piston s'enfonce; mettez sur le piston un poids un peu moindre;
il s'enfoncera encore ; pour que le piston commence à s'enfoncer,
il suffit que la charge surpasse d'une certaine quantité, si petite
soit-elle, le poids que le gaz tiendrait exactement en équilibre;
de même, pour que le piston se relève, il suffit qu'il porte une
charge un tant soit peu inférieure à celle que le gaz tiendrait
exactement en repos. Vous pouvez donc prendre deux charges qui
différeront aussi peu qu'il vous plaira l'une de l'autre et les choisir
cependant de telle sorte que l'une obligera le piston à s'enfoncer
et que l'autre le laissera se relever. Un système donné, entouré
de corps également donnés, subit une modification dont le sens
est toujours parfaitement déterminé; mais on peut choisir les
conditions extérieures dans lesquelles le système est placé dételle
manière qu'une variation infiniment petite dans ces conditions
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414 REVUE DES DEUX MONDES.
suffise pour renverser le sens du changement d'état qui se pro-
duit; il suffit, pour cela, que les corps qui environnent le système
diffèrent infiniment peu de ceux qui le maintiendraient exacte-
ment en équilibre.
Cela posé, que veulent dire ces mots : telle proposition n'est
vraie que pour un changement réversible ? Leur sens est celui-ci :
à proprement parler la proposition dont.il s'agit n'est jamais
vraie ; il n'existe aucune modification à laquelle on puisse l'appli-
quer en toute rigueur; mais l'erreur commise en appliquant
cette proposition à un certain changement d'état peut être plus
ou moins grande ; elle est d'autant plus petite que, pour renverser
le sens de ce changement d'état, il faut apporter une moindre
variation aux conditions extérieures dans lesquelles est placé le
système qui éprouve ce changement ; la proposition en question
est d'autant moins éloignée de la vérité que les forces auxquelles
le système est soumis sont, à chaque instant, plus voisines de
celles qui le maintiendraient en équilibre.
Nous avons dit que, lorsqu'un système parcourait un cycle,
les transformations négatives qu'il subissait compensaient exac-
tement les transformations positives; nous avons ajouté que
l'exactitude de ce théorème supposait la réversibilité du cycle
parcouru par le système. Qu'est-ce à dire? Le théorème en ques-
tion n est applicable à aucun cycle réellement décrit, car aucun
cycle réellement parcouru n'est réversible; pour aucun cycle
réel, il ne nous est permis d'affirmer l'égalité rigoureuse entre la
somme des transformations positives et la somme des transfor-
mations négatives; mais, nous pouvons l'énoncer avec sécurité,
plus les forces sous l'action desquelles se modifie le système
étudié seront, à chaque instant, voisines de celles qui arrêteraient
toute modification du système et le maintiendraient en équilibre,
moins les deux sommes de transformations différeront l'une de
l'autre. Les conséquences que nous déduirons du théorème de
Clausius, les propriétés du système que ce théorème nous fera
découvrir, ne seront jamais rigoureusement exactes tant que le
système sera en voie de modification; mais plus les causes qui
déterminent cette modification tendront à disparaître, plus ces
conséquences seront voisines de la vérité, plus ces propriétés se
rapprocheront de celles que révèle l'expérience; au système en
équilibre, ces conséquences s'appliqueront exactement, ces pro-
priétés appartiendront pleinement.
Ainsi, en introduisant dans ses raisonnemens cette notion de
réversibilité, dont le caractère étrange et paradoxal n'avait pas
attiré l'attention de Garnot et n'a été clairement aperçu que par
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 415
Clausius, la Thermodynamique entre en possession d'un moyen
détourné — au moins en apparence — mais logique, de découvrir
les propriétés que possèdent les systèmes matériels en équilibre ;
procédé fécond qui, employé par Clausius, parW. Thomson, par
James Thomson, par KirchhofF, par Moutier, par Tait, par une
foule de physiciens qu'il serait trop long de citer, a donné une
abondante moisson de lois nouvelles, souvent remarquables par
leur caractère étrange et imprévu, toujours minutieusement véri-
fiées par l'expérience ; procédé qui a transformé la théorie des
divers changemens d'état physique, des diverses modifications
-chimiques, de la fusion, de la vaporisation, de la dissolution, de
la dissociation.
Prenons maintenant un système qui décrit un cycle réel,
partant non réversible; nous ne savons pas, jusqu'ici, si les trans-
formations positives qui se produisent durant le parcours de ce
cycle sont ou non compensées par les transformations négatives.
Clausius a affirmé, plutôt que démontré, que, dans ce cas, les
deux catégories de transformations ne se compensaient jamais
exactement ; que, toujours, la somme des transformations posi-
tives surpassait la somme des transformations négatives; qu'en
d'autres termes, la somme/le toutes les transformations produites
le long du parcours d'un cycle réel était toujours une quantité
positive. Proposition capitale dont l'exactitude et la fécondité
s'affirment davantage chaque jour, dans les champs les plus
divers de la physique, grâce aux découvertes des Hortsmann,
des Gibbs, des Helmholtz ; proposition que des esprits audacieux,
lancés à la suite de W. Thomson, ont contraint à franchir les
bornes de la physique et à déborder dans le domaine de la méta-
physique. Mais nous ne pouvons suivre les conséquences de cette
loi; elles nous entraîneraient bien loin des notions fondamen-
tales de la thermodynamique; elles nous obligeraient à discuter,
dans toutes les parties de la physique, les applications d'une
doctrine dont nous ne voulons exposer que les principes gé-
néraux.
Née de l'hypothèse que la chaleur est un mouvement, la ther-
modynamique moderne vase dégager de cette supposition, voire
même se retourner contre elle et en déterminer le rejet. Il nous
reste à retracer les phases de cette dernière évolution.
P. Duhem.
!
I
L
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LES FOUILLES RÉCENTES
EN EGYPTE
La terre d'Egypte tient toujours des merveilles en réserve pour
les hommes actifs qui ne craignent pas de s'exposer aux fatigues
de toute nature que les fouilles exigent. Depuis plus de dix-
neuf siècles que les chercheurs de trésors l'ont, pour ainsi dire,
mise en coupe réglée, on eût pu croire qu'ils avaient épuisé la
source des objets de prix ; que les monumens de l'Egypte avaient
presque complètement disparu; qu'il n'en restait plus que ces
masses indestructibles qui ont fatigué le temps, — comme dit le
poète ; — et que désormais il n'y avait plus d'espoir à conserver
qu'un heureux coup de pioche mît au jour de nouvelles richesses
cachées dans les entrailles du sol. Et cependant l'Empire égyp-
tien, durant une existence de près de six mille ans, avait accu-
mulé tant de trésors dans l'étroite vallée du Nil ; le respect des
antiques traditions léguées par les pères à leurs enfans, comme
ils les avaient eux-mêmes reçues de leurs ancêtres, avait été si
grand ; la religion des tombeaux si respectée que, malgré les
révolutions du temps et des hommes, malgré les vols particuliers,
les pillages provoqués par la soif de posséder des antiquités,
les dévastations produites parles nuées de touristes qui s'abattent
chaque année sur l'Egypte, malgré tant de causes en un mot qui
eussent dû épuiser cette mère féconde, les splendeurs enfouies
dans le secret du sol égyptien semblent inépuisables; et au mi-
lieu de ses terrains déserts, de ses tells incultivables, de ses
plaines de sable, les chercheurs et les fouilleurs ont rencontré de
véritables trésors.
La presse européenne a retenti ces dernières années du bruit
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 417
des succès des archéologues qui passent leur vie à rechercher en
Egypte des monumens ou des textes. Trois hommes se partagent
en ce moment l'honneur de ces succès. Sans y avoir la même
part, ils ont toutefois, chacun dans sa sphère, vu récompenser
leur ardeur et leurs efforts. Les dernières années ont surtout,
grâce à eux, enrichi l'humanité de documens ou de don-
nées ' nouvelles qui ont conquis de plein droit leur entrée
parmi les connaissances de nature à éclairer l'espèce sur l'his-
toire de sa pensée et les progrès de sa civilisation. L'Egypte,
à ce point de vue, a une position privilégiée, parce qu'elle est
arrivée de très bonne heure à une civilisation consciente d'elle-
même et qu'elle pouvait conserver ses souvenirs par l'écriture à
une époque où toutes les autres nations en étaient encore à
chercher la voie initiale vers ce progrès. Il n'y a nulle exagéra-
tion à dire que le premier roi ayant présidé à la première des
dynasties égyptiennes régnait six mille ans environ avant notre
ère. Soixante siècles donc avant l'ère chrétienne, l'Egypte était
sortie de l'enfance préhistorique; elle connaissait l'écriture, les
arts du dessin, l'architecture, la sculpture, la peinture; elle
s'essayait à les pratiquer et réussissait si bien que les plus anciens
de ses monumens étonnent encore le monde; elle avait une
industrie primitive sans doute, mais elle avait déjà fait les décou-
vertes les plus nécessaires, les plus utiles à l'homme, et les
objets qu'elle savait déjà fabriquer supposent une ingéniosité
merveilleuse de la part de ses artistes inconnus.
Nous trouverons au cours de cet article l'occasion d'en parler
avec quelque étendue, à mesure que nous passerons en revue les
résultats des fouilles conduites récemment par MM. Naville,
Pétrie et J. de Morgan.
I
Les fouilles ont été pratiquées presque de tout temps en
Egypte. Le lecteur sera sans doute étonné d'apprendre que dès les
plus anciennes dynasties, la ive ou la ve, on avait pillé certaines
tombes de la nécropole de Saqqarah pour s'approprier une place
déjà occupée. La constitution politique de l'Egypte pouvait en
effet amener quelques cas comme le suivant : un fonction-
naire de haut parage ayant mérité, par ses loyaux services
envers la famille régnante, la concession d'une tombe à une
époque indéterminée de sa vie, ayant achevé son tombeau et ses
enfants l'ayant meublé en partie, tel événement pouvait se pro-
duire à la suite duquel le Pharaon retirait la concession à ce
TOME cxxx. — 895 27
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418 REVUE DES DEUX MONDES.
fonctionnaire, vivant ou non, et donnait le tombeau non encore
occupée quelque autre de ses officiers. C'est ce qu'on a appelé,
assez à tort pour cette époque : usurpation de tombeaux. De sem-
blables usurpations ont eu lieu non seulement pour les tombeaux
en général, mais encore pour certaines parties de l'ameublement
funéraire en particulier, comme par exemple les sarcophages en
pierre, et cela à toutes les époques de l'Empire égyptien.
Sous la xxe dynastie, — c'est-à-dire vers le xive siècle avant
notre ère, — lorsque la richesse de l'Egypte n'est plus alimentée
par les razzias annuelles que les conquérans de la xvmc et de la
xixe dynastie faisaient sur les peuples voisins ; lorsque d'audacieux
aventuriers sont venus reconnaître et envahir la vallée du Nil,
attirés par la renommée de sa fertilité, de ses ressources et n'ont
été repoussés qu'à grand'peine, après une sanglante bataille qui mit
leurs dépouilles entre les mains du premier roi de la xxe dynastie,
Ramsès 111; lorsque l'Egypte enfin est épuisée d'hommes et de
ressources, que le trésor de ses princes est à sec, que les greniers
d'approvisionnement n'ont pas été suffisamment remplis en de
mauvaises années, que les ouvriers sont sans travail, partant
sans pain, qu'ils se révoltent contre leurs employeurs, organisent
les premières grèves dont l'histoire fasse mention, envahissent
les greniers publics et s'arrêtent au milieu de leur succès, tout
étonnés de n avoir rencontré aucun obstacle ; alors il se forme
dans la ville capitale de l'empire, — et aussi sans doute en d'autres
villes où il y avait de riches nécropoles, — des associations de
voleurs qui dépouillent les tombeaux des richesses qu'on y avait
accumulées et que l'on pouvait prendre rien qu'en abaissant la
main. Quel effet pouvaient exercer sur des hommes à bout de
ressources, n'ayant plus de pain, de vin, de viande, d'huile dès la
moitié du mois, entendant leurs femmes et leurs enfans pleurer,
demander à manger, alors qu'ils n'avaient plus rien à leur donner
et que leurs provisions ne devaient être renouvelées, si elles
l'étaient, qu'après deux semaines d'attente au milieu des tor-
tures de la faim, quel effet pouvaient exercer sur ces êtres bornés,
rudes, vigoureux, la majesté suprême de la mort, le respect
superstitieux des excommunications religieuses, du dévouement à
lacolèredes dieux et aux supplices de l'autre vie? Lesmalheureux
savaient qu'en des lieux à eux connus était tout ce qu'il fallait
pour leur redonner ce qu'ils n'avaient plus et qu'il leur suffisait
pour s'en emparer de briser le cachet d'argile qui scellait la porte
d'entrée. Ils devaient savoir par une expérience sommaire que les
.morts ne se lèveraient point pour témoigner contre eux, qu'ils
avaient seulement à craindre la justice royale qui les guettait.
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 419
Ils se dirent qu'ils trouveraient bien moyen de lui échapper et ils
violèrent les sanctuaires de la mort, s'y gorgèrent de richesses, et
finirent par être pris. On les jugea : nous avons encore les pièces
du procès. Pour quelques-uns qui furent capturés, combien
échappèrent à la justice pharaonique ! Le pillage des tombes prin-
cières, — car les profanateurs s'attaquaient surtout aux tombes
royales qu'ils savaient devoir leur offrir un butin plus rémunéra-
teur,— le pillage alla si loin que les Pharaons de la xxne dynastie
firent construire pour s'en défendre, les fameuses cachettes de Deir
el Bahary qui n'ont été découvertes que dans ces dernières an-
nées : Tune, qui contenait les membres des familles royales, sous
la direction de M. Maspero en 1881; et l'autre, qui avait gardé
les restes des prêtres d'Amon, sous celle de M. Grébaut en 1891.
La punition des coupables n'arrêta point le pillage des tombes;
les bouleversemens politiques dont l'Egypte devint bientôt
après le théâtre facilitèrent au contraire les profanations clandes-
tines. On ne s'occupait plus de rechercher les profanateurs parce
qu'on avait autre chose de plus pressé à faire ; et les associations de
ces malfaiteurs pullulèrent. Puis, quand l'Egypte eut été conquise
par les Grecs, et après eux par les Romains; quand les voyageurs
commencèrent d'affluer dans la vallée du Nil, ravis, tout comme
nous le sommes, de pouvoir remporter de leur voyage quelque bi-
belot qu'ils montreraient à leurs amis ou qui serait pour eux-mêmes
un souvenir des choses vues, le commerce des antiquités se fonda
peu à peu, et comme pour s'en procurer il n'y avait guère qu'un
moyen possible, piller les tombeaux, le pillage devint dès lors une
opération parfaitement régulière dont on ne se cacha plus jus-
qu'au moment où, dix-neuf siècles plus tard, Mariette fit interdire
les fouilles particulières en Egypte. Il redevint alors clandestin
comme jadis.
Pendant la période chrétienne, à ce pillage organisé vint
s'ajouter la recherche des trésors entreprise sur une grande
échelle. Cette recherche des trésors est une maladie endémique
en Egypte : il n'y a peut-être pas un fellah sur cent qui ne s'y soit
livré. Les exemples fameux de ceux qui ont réussi dans leurs re-
cherches sont colportés avec passion : pour deux ou trois qui réus-
sissent, il y en a des milliers qui échouent, mais les insuccès
ne comptent pas et l'on continue d'espérer une heureuse chance.
Cette maladie existe toujours. Au v° siècle, les moines accu-
saient les prêtres païens de s'emparer des petits enfans, de les
offrir en holocauste à leurs faux dieux, et de se servir des cen-
dres provenant de la combustion des entrailles pour découvrir
les trésors. Au vu0 siècle on lisait avec avidité l'histoire d'un
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420 REVUE DES DEUX MONDES.
pauvre carrier qui, d'un coup de marteau, avait fendu une pierre
de laquelle s'échappa un trésor. Cet heureux homme, devenu
riche, s'embarquait pour Constantinople, achetait à beaux deniers
comptans la charge de premier ministre et menait joyeuse vie jus-
qu'au moment où il était puni de ses fautes et redevenait pauvre.
Les lecteurs de ce conte se promettaient bien de ne pas com-
mettre les fautes du carrier si jamais ils avaient sa chance. Les
auteurs qui ont écrit l'histoire de la domination arabe et turque
en Egypte parlent à chaque instant des découvertes merveilleuses
faites par d'heureuses gens, de vases remplis de pièces d'or,
d'émeraudes, de rubis, d'agates, de statues en or de grandeur
naturelle, etc., toutes choses qui n'ont sans doute existé que dans
l'imagination grossissante de ces auteurs.
Cependant quelques-uns d'entre eux , comme Ad el Latif et
Makrizy, donnent sur certains sujets des renseignemens tellement
exacts que force est bien d'en conclure à l'exploitation des mo-
numens, môme à leur destruction. C'est le cas pour les petites
pyramides qui existaient à côté des trois grandes sur le plateau
de Gizeh et qui furent détruites par le vizir de Saladin, Qara-
qousch. Il suffit d'ailleurs de passer dans les rues du Caire arabe
ou d'un simple village égyptien pour apercevoir des pierres qui
proviennent des tombeaux et que l'on a employées aux usages
les plus divers, quand on ne les a pas mises en pièces. Dans le
plus grand couvent copte actuel, ayant eu l'occasion d'interroger
quelques anciens moines sur des événemens s'étant passés pen-
dant leur vie, je pus constater que pour eux le règne, si célèbre et
si fertile en événemens de toute sorte, de Mehemet Ali se résu-
mait en la manière dont il s'était conduit envers un pauvre fellah
qui avait trouvé un trésor dans 'une tombe antique. Comme le
mourdirde la province, voulant garder pour lui la bonne aubaine,
avait emprisonné le fellah, Mehemet Ali, dès qu'il connut cette
injustice, évoqua l'affaire par-devant lui, punit le gouverneur,
mit le fellah en liberté, mais garda la moitié du trésor pour se
payer des frais de sa justice. Des événemens qui avaient failli
mettre l'Europe en feu, des campagnes de Grèce, de Syrie, de la
conquête du Soudan, de la réorganisation de l'Egypte. C'était
tout ce que savaient ces bons moines. Heureux hommes! Encore
aujourd'hui les charlatans assis dans les rues du Caire vendent à
qui le veut un petit livre dans un arabe mélangé de mots mysté-
rieux et qui donne la liste des lieux où l'on est sûr de rencontrer
un trésor pour peu que l'on y fouille.
L'expédition française en Egypte, à la fin du siècle dernier,
vint donner un nouvel essor à la vente des antiquités. Au pillage
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LES FOUILLES RÉGENTES EN EGYPTE. 421
des indigènes viennent s'ajouter les fouilles entreprises par les
ambitions particulières. Comme le& plus mauvaises choses
peuvent amener de bons résultats, l'Europe y gagna de voir
meubler ses musées. Il est inutile de citer ici tous ceux qui se
signalèrent dans ce petit commerce. Passalacqua, Minutoli,
Drosetti, d'Anastavy, Sait, Harris sont ceux qui ont formé les col-
lections les plus importantes. Mais trop souvent ces illustres fouil-
leurs détruisirent les monumens pour trouver de petits objets,
et trop souvent aussi les grandes expéditions scientifiques ne
furent pas à l'abri de ce reproche, lorsque l'immortelle décou-
verte de Champollion eût rendu possible l'intelligence des textes
hiéroglyphiques. Aussi est-on déjà tout étonné qu'il restât quelque
tombe à découvrir, quelque monument à fouiller, lorsqu'en 1851
l'illustre Mariette partit pour l'Egypte avec mission de rechercher
les manuscrits coptes que pouvaient encore renfermer les cou-
vens de l'Egypte, et oublia sa mission dès qu'il eut mis le pied
sur le sol de la vallée du Nil pour ne s'occuper que de ses monu-
mens.
Mariette ! c'est le géant de l'égyptologie, l'Atlas qui pendant
près de trente ans porta sur ses puissantes épaules le monde de
ses découvertes. Il commença sa carrière par un coup de maître
et qu'on a nommé sa plus belle œuvre, en réalité son œuvre la
plus difficile, la découverte de ce Serapeum de Memphis alors
enseveli sous les sables dont seules émergeaient les têtes des
sphinx dans l'allée qui conduisait au temple. Les résultats prodi-
gieux de cette découverte inattendue frappèrent le vice-roi
d'Egypte en ce temps-là ; il voulut utiliser la science et le génie
archéologique de Mariette ; il lui permit de fonder ce célèbre
musée de Boulaq qui devint bien vite le trésor des richesses
égyptiennes, que Mariette disposa d'une manière savante, l'aimant
par-dessus tout, fier d'y guider les plus illustres personnages,
et semblant y vivre avec plus d'intensité que partout ailleurs.
Nous avons pu admirer nous-même, soit à l'Exposition de
1867, soit à celle de 1878, la plupart des chefs-d'œuvre recueil-
lis par Mariette. Nulle partie de l'Egypte ne resta en dehors
du zèle brûlant de l'archéologue français; sa puissante activité
se manifestait partout à la fois. Gizeh, Memphis, Saqqarah,
Abydos, Denderah, Deir el Bahary, Karnak, Edfou, Tanis, etc.
sont sortis, grâce à lui, des ruines accumulées par les hommes
plus que par les siècles. Quelles difficultés n'eut-il pas à vaincre?
quelles jalousies à ménager? quels déboires à supporter? que de
périls à conjurer? Rien ne le rebuta. Mariette fut, jusqu'à son
dernier soupir, fidèle à lui-même, à sa mission et à son œuvre.
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422 REVUE DES DEUX MONDES.
Non content de découvrir des merveilles, il en répandait autant
que possible la connaissance par ses nombreux et importans
ouvrages, publiant tous les textes qui lui tombaient sous la main
au hasard de ses fouilles, n'en réservant lui-même aucun pour
ses études personnelles, et dépensant libéralement son argent
pour le progrès de la science, quoique le gouvernement français
et le gouvernement khédivial lui soient venus en aide. Le cata-
logue de ses grands ouvrages, des mémoires qu'il a dispersés aux
quatre vents des revues est considérable. Il mourut pauvre en
1881, au service d'un pays où tant d'autres ont su s'enrichir. Par
une pensée pieuse, on ne le sépara pas dans la mort de ce qu'il
avait aimé dans la vie : M. Ambroise Baudry, l'un de ses plus
fidèles amis, éleva dans la cour qui précédait le musée un monu-
ment simple, en marbre noir, où Ton plaça les restes de celui
quiavait été le plus grand archéologue de son temps. Aux quatre
coins du sarcophage on posa l'un des sphinx qui lui avaient in-
diqué le site du Serapeum; et, derrière sa tête, un colosse de
Ramsès H, découvert pendant les fouilles de Tanis, semblait le
gardien de cette grande ombre. En 1892, le musée de Boulaq fut
transporté dans le palais de Gizeh, et aussi le monument de Ma-
riette. J'ignore si l'on a conservé la disposition première et si
l'ombrage des arbres odoriférans abrite toujours le sarcophage
de forme égyptienne où il repose : il peut au moins venir errer
autour des merveilles rassemblées dans le fastueux palais d'Ismaïl-
Pacha, et constater que ses successeurs n'ont pas failli à son
œuvre, si par delà la tombe il prend encore quelque souci des
choses terrestres, de cette terre d'Egypte qu'il a tant aimée et qui
est si digne de l'être. Après lui M. Maspero continua son œuvre
et M. Grébaut succéda à M. Maspero; mais l'ère des grandes dé-
couvertes avait été momentanément close par la mort de Mariette.
II
Ce n'est guère que dans ces dernières années que le démon
qui possédait ce grand savant semble avoir repris possession de
certains hommes en lesquels il paraît avoir élu domicile pour
longtemps.
M. Naville est un Genevois riche et indépendant; il n'a rien
trouvé de mieux à faire que de se consacrer à l'égyptologie et à
tous les travaux que cette science comporte. Il est fort avanta-
geusement connu dans le petit monde des spécialistes pour son
édition critique de ce qu'on appelle le Livre des morts, c'est-à-dire
du recueil de formules déprécatives et obsécratives nécessaires à
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 423
l'âme pour parvenir à la vie bienheureuse. Ayant mené cette dif-
ficile entreprise à bonne fin, ce haut fait le fit choisir comme direc-
teur des fouilles par une société anglaise qui venait de se fonder
pour l'exploration archéologique de l'Egypte, société qui a beau-
coup fait parler d'elle et qui a rendu de très grands services à la
science égyptologique. C'était peu de temps après la mort de Ma-
riette, car Mariette n'aurait pas permis ce qu'il eût regardé comme
une intrusion dans son domaine, étant un peu exclusif. Le coup
d'essai de M. Naville fut heureux : il découvrit le site d'une des
villes bâties par les juifs captifs en Egypte, la ville de Herôpo-
lis ; seulement il se trompa en croyant avoir découvert la Pithom
de l'Exode, tandis que c'était la ville de Ramsès. Les années qui
suivirent furent marquées d'alternatives de succès et d'insuccès.
M. Naville passa des saisons entières sans rien trouver, malgré son
activité et sa connaissance du pays, parce qu'il avait mal choisi
l'emplacement où il opérait et qu'il ne cherchait que les grands mo-
numens ; d'autres fois au contraire son étoile le conduisait à des
sites heureux, notamment à Bubaste, aujourd'hui Tell-Bastah, où
il fit revivre le tèmplê célèbre restauré par le roi Osorkon II, de
la xxne dynastie, et à la dédicace duquel tous les dieux de
l'Egypte furent conviés avec leurs prêtres. Dans ces dernières
années, cette même étoile conduisit M. Naville au temple célèbre
deDeir elBahary,où l'œuvre commencée par Mariette était restée
inachevée : il eât aujourd'hui sur le point d'avoir reconstruit autant
que possible cet édifice merveilleux et ce sera sans doute l'œuvre
culminante de sa vie.
Le temple dont il s'agit fut construit sous la xvnie des dynas-
ties égyptiennes, environ 1 700 ans avant notre ère, par une
reine d'Egypte nommée Hatschopset, en l'honneur des hauts
faits du règne de son père, le Pharaon Thoutmès 1er, et des
événemens heureux qui se produisirent sous son propre gouver-
nement. Née du mariage royal entre Thoutmès Ier et la reine
Âhmès, elle montra de bonne heure des dispositions tellement
extraordinaires pour le gouvernement des hommes qu'avant de
mourir son père l'associa au trône, tout comme d'autres Pha-
raons y avaient associé leur fils. Après la mort de Thoutmès Ier,
Hatschopset continua de régner avec son demi-frère et mari,
Thoutmès H, prince faible qui mourut jeune et fut complètement
annihilé par l'impérieuse princesse. Son mariage avec sa demi-
sœur avait été fécond, mais ne semble pas avoir produit de des-
cendance mâle : une fille nommée Hatschopset, comme sa mère,
est seule mentionnée. Thoutmès II ne mourut cependant pas
sans successeur de sa propre famille : la polygamie était parfai-
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424 REVUE DES DEUX MONDES.
tement légale en Egypte; dans le cas présent, Thoutmès II avait
eu d'une autre femme nommée Isis, qui n'avait pas le titre de reine,
un fils qui devait être le plus grand et le plus heureux des con-
quérans égyptiens. Ce fils était âgé de quelques années à peine
lorsque mourut son père : la reine Hatschopset, tante et belle-
mère du jeune prince, devint aussi sa tutrice et le tint dans un
effacement absolu.
Les idées qui maintenaient les femmes éloignées du trône
égyptien devaient être bien fortement enracinées et bien puis-
santes en Egypte, pour qu'une princesse déjà associée au pouvoir
par son père n'osât pas prendre le titre de reine et fût obligée,
pour garder le pouvoir, la première fois d'épouser son demi-frère,
la seconde de se prévaloir du titre de régente. Elle n'en gou-
verna pas moins réellement seule, usurpant avec une souveraine
dignité qui en imposait aux plus forts toutes les fonctions royales.
Son neveu et beau-fils supporta impatiemment cette tutelle, mais
il dut ronger son frein silencieusement tant que vécut sa tutrice
et différa sa vengeance. Malgré tous les griefs qu'il pouvait avoir
contre la reine Hatschopset, il semble cependant que Thoutmès 111
parvenu à l'indépendance eût pu se montrer moins sévère et plus
reconnaissant, car l'impérieuse régente, si elle eût eu le caractère
dont témoigneraient certains actes de son neveu émancipé, aurait
pu sans le moindre empêchement donner à son royal pupille l'un
de ces breuvages qui envoyaient dans l'autre monde ceux à qui
on avait fait l'honneur de les offrir. L'histoire de l'Orient est
féconde en pareils accidens.
D'ailleurs le gouvernement de la reine Hatschopset fut une
époque de grandeur et de prospérité pour l'Egypte. Elle sut main-
tenir avec fermeté les limites déjà fort étendues de son empire,
et c'est sous son règne qu'eut lieu Tune des plus mémorables
expéditions que mentionnent les annales égyptiennes. L'Egypte
connaissait depuis fort longtemps les explorations ayant pour but
la découverte de peuples nouveaux. Dès la vic dynastie, — envi-
ron quarante-cinq siècles avant notre ère et plus de soixante-
quatre siècles avant notre fièvre africaine, — les Pharaons avaient
envoyé leurs grands officiers explorer précisément ce Soudan qui
cause tant de préoccupations de nos jours aux cabinets ; et l'un
des explorateurs de ce temps reculé avait déjà trouvé de ces
tribus de nains que M. Stanley a récemment rencontrées dans les
« Ténèbres de l'Afrique ». L'un de ces nains capturés fut amené
en Egypte pour l'amusement du Pharaon : il est vrai qu'il savait
danser le Dieu, connaissance tout à fait extraordinaire et exquise
pour l'époque. Il est fort malheureux que M. Stanley ne nous ait
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LES FOUILLES RÉGENTES EN EGYPTE. 425
pas indiqué dans son ouvrage si les descendans des tribus de
nains avaient encore conservé ce précieux avantage. La reine
Hatschopset n'avait pas besoin d'envoyer ses explorateurs dans la
Nubie et le Soudan, car depuis près de treize siècles ces régions
avaient été soumises par les Égyptiens. Ce fut ailleurs qu'elle
porta ses regards, sur des contrées africaines inconnues à ses
sujets, sur une terre qui avait graduellement reculé vers l'Equa-
teur, et môme au delà, à mesure que les connaissances géogra-
phiques des Egyptiens étaient devenues plus complètes, la terre
de Pounet, nommée aussi Terre divine, pays merveilleux qui
produisait Yanti, l'un des parfums les plus recherchés en Egypte,
la patrie de l'encens, des animaux inconnus ou rares. Elle
résolut d'envoyer une expédition en ces lieux qui apparaissaient
aux imaginations comme une terre de délices.
Mais cette terre, on ne pouvait pensera s'y rendre par les voies
ordinaires de pénétration au cœur de l'Afrique ; il fallait affronter
les hasards de la mer, car tous les produits arrivaient en Egypte
par la mer Rouge, malgré Téloignement et le désert qui la sépa-
raient de Thèbes. On fit construire de grandes barques au nombre
de cinq et, quand on y eut chargé la pacotille et les provisions
nécessaires, on s'embarqua, on navigua comme on naviguait en
ce temps-là, en longeant la côte et en y abordant chaque soir
pour y passer la nuit. Pour un peuple qui, comme nous l'ont
assuré les Grecs, avait peur de la mer et ne sortait pas de sa
vallée, voilà une entreprise bien audacieuse, sur une mer in-
connue, à la recherche d'un pays inconnu, et qui décèle au con-
traire une connaissance assez avancée de la navigation et l'ar-
deur même qui anime nos modernes explorateurs.
L'expédition remplit sa tâche, elle parvint à ce que les textes
nomment les Échelles (ÏAnti, c'est-à-dire à la côte actuelle des
Somalis, où les habitans d'alors ne furent pas peu surpris de voir
ces étrangers : elle s'enfonça bravement dans les terres et s'occupa
de faire des échanges avec les naturels. C'est à quoi servit la pa-
cotille fort bien fournie des objets que pouvait offrir l'Egypte à
ces peuplades ignorantes, peu avancées dans les voies de la civi-
lisation : les colliers, les verroteries semblent avoir joué, alors
comme aujourd'hui, un rôle prépondérant dans ces échanges pri-
mitifs. Les envoyés égyptiens invitèrent même les chefs du pays
à. une fête où on leur servit « du pain, de la bière, du vin, de la
Viande, des fruits et toutes les bonnes choses d'Egypte ». Les na-
turels accourus à cette fête se réunirent près d'une grande tente
dans laquelle ils craignaient d'entrer: « Comment êtes-vous
arrivés en cette terre inconnue aux hommes d'Egypte? Ètes-vous
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426 REVUE DES DEUX MONDES.
donc descendus du ciel, ou avez-vous navigué sur la mer de la
terre divine? » demandèrent-ils d'après les inscriptions officielles.
Il serait bien curieux de savoir qui servit d'interprète entre ces
hommes qui s'ignoraient les uns les autres, et l'on peut soup-
çonner que les scribes égyptiens exprimèrent seulement les pen-
sées qu'ils auraient eues en semblables circonstances. Des scènes
de mœurs très bien saisies et très bien rendues pour l'époque
nous font assister à certains détails curieux et nous montrent,
entre autres choses, que dès lors une femme bouffie de graisse
était regardée comme une beauté. Les échanges faits, les Égyp-
tiens reprirent la route par laquelle ils étaient venus et rentrèrent
heureusement dans leur pays. Ils transportèrent à Thèbes les
parfums, les arbres précieux, les animaux rares, et ils furent
accueillis par les applaudissemens de toute la capitale. La reine
s'empressa d'acclimater en Egypte les arbres qu'on était allé cher-
cher si loin et elle compta cette heureuse expédition au nombre
des plus grands événemens de son règne. Elle eut raison. Si nous
connaissons ainsi les détails do cette exploration, c'est que bar-
ques, gens, arbres, animaux, tout est représenté au long sur les
murs du temple que M. Naville vient de relever, avec beaucoup
d'autres événemens qui sont racontés en détail ou auxquels il est
seulement fait allusion.
Dans ces tableaux la reine est représentée fort souvent, avec
son père ou seule, en habits masculins parce qu'elle remplit des
fonctions masculines. L'architecture du temple, ses sculptures,
ses peintures, tout proclame que la reine n'avait rien épargné
pour rendre son œuvre admirable, que l'architecte employé et
dont on a le nom, — il se nommait Senmout, — avait été à la
hauteur de sa tâche. Quand je visitai le monument, on n'y pouvait
guère apercevoir que les mâts des vaisseaux, quelques animaux,
le sommet des colonnes hiéroglyphiques, quelques bribes de
scènes. Aujourd'hui il est abordable en toutes ses parties, on peut
admirer ses superbes colonnes, ses sculptures exquises et ses
peintures au coloris encore éclatant après tant de siècles écoulés.
M. Naville peut être fier de l'œuvre à laquelle il a attaché son nom ,
et la Société de YÉgypt exploration fund est certaine que l'ar-
gent de ses souscripteurs n'a pas été mal employé.
m
Aux côtés de M. Naville, ayant travaillé quelque temps pour
la même Société, mais s'étant bien vite soustrait au joug d'autrui,
est M. Flinders Pétrie, actuellement professeur à l'Université
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE* 427
de Londres. Je ne sais pas au juste quels sont les antécédens
scientifiques de M. Pétrie, mais je ne serais pas étonné qu'il eût
surtout cultivé les sciences exactes, car il jongle, et en toute assu-
rance, avec les formules algébriques; les sinus et les cosinus sem-
blent lui être aussi familiers qu'à d'autres la table de Pythagore.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'a jamais paru attacher grande
importance à la philologie et qu'il s'est dévoué tout entier à l'ar-
chéologie. Nous ajouterons qu'il ne semble guère aimer la France
et les Français.
M. Pétrie, dans ses fouilles, apporte la conscience méticuleuse
des savans qui s'adonnent aux sciences exactes. M. Naville, —
comme ceux qui l'avaient précédé, y compris Mariette lui-môme,
— pratique les fouilles selon l'ancienne méthode ; il donne des
coups de pioche au « petit bonheur » fait instinctivement ouvrir
des tranchées où bon lui semble : aussi ne faut-il point s'étonner
que parfois il ait eu des échecs retentissans, même après de
grandes dépenses. Avec M. Pétrie, il en a presque toujours été tout
autrement. Ce n'est qu'après une étude minutieuse des terrains,
un examen attentif des débris dont la surface du sol est couverte,
des sondages préliminaires, qu'il entreprend ses fouilles, qu'il
creuse sa première tranchée, qu'il dirige ses lignes d'attaque
comme autour d'une place assiégée. Il est le premier qui ait fouillé
d'après la saine méthode de la science. Aussi le succès a-t-il ré-
pondu à la méthode employée. Et non seulement M. Pétrie agit
avec cette sûreté scientifique, mais il apporte comme des scrupules*
de puritain à l'examen et au classement des objets qu'il découvre :
tout lui passe par les mains, il a l'œil à tout, ne néglige rien,
pas même un tesson de poterie, un fragment de verroterie, de
statue, d'amulette, toutes choses qui paraissaient insignifiantes à
ses prédécesseurs et qui le paraissent encore à ses émules. Aussi
les campagnes les plus infructueuses en apparence ont-elles pro-
duit entre ses mains des résultats inespérés. Pensant à juste titre
que les grands monumens ne sont pas les seuls qui intéressent
l'histoire de la civilisation ; que les objets qui semblent n'offrir
aucun intérêt à tel individu peuvent en avoir beaucoup pour tel
autre ; que souvent tel fragment rejeté par les ouvriers peut éclai-
rer d'une manière inattendue les problèmes qui semblaient les
plus insolubles, sans autrement négliger les monumens de
grandes dimensions qui lui tombaient sous la main, M. Pétrie
s est surtout attaché aux petits objets. Malheureusement M. Pétrie
est un esprit trop aventureux, concevant des hypothèses qu'il est
parfois difficile d'admettre et où Ton ne peut le suivre : chez lui
le critique nrest pas à la hauteur de l'archéologue, mais cette fai-
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428 RBVUB DBS DEUX MONDE 8.
blesse ne saurait aucunement empêcher de reconnaître en lui le
premier des archéologues contemporains en ce qui regarde
l'Egypte.
Le commencement de sa carrière de fouilles date de 1882. Il
s'attaqua d'abord aux grandes pyramides de Gizeh et crut avoir
presque épuisé le sujet. Il découvrit ensuite le site de la célèbre
Naukratis, Tune des premières villes ouvertes aux Grecs en
Egypte ; puis, le souvenir de Mariette l'obsédant, il fouilla Tanis,
la ville capitale des Pasteurs ou Hycsos pendant leur domination.
Les fouilles de Mariette lui laissaient peu d'espoir de réussir; il
sut cependant, grâce à sa méthode, recueillir quantité de ren-
seignerions qui ne sont point à dédaigner. M. Pétrie explora
ensuite certains sites inconnus ou connus du Fayoum, Biahmou,
Haouarah, Qahoun, Gourob, Ellahoun, avec des chances plus
ou moins grandes, mais jamais avec insuccès. Ce fut à Kahoun
et à Gourob qu'il retrouva les vestiges du séjour qu'y firent des
Grecs — esclaves plutôt que colons — près de trois mille ans
avant notre ère. Son habitude de ne rien négliger l'avait bien
servi ce jour-là ! Si la découverte n'autorise pas en effet les con-
clusions aventureuses qu'il en a tirées, elle est cependant de la
plus haute importance pour résoudre le grand problème des rap-
ports de l'Egypte avec les Grecs d'abord, avec notre monde occi-
dental ensuite.
Dans les dernières années qui viennent de s'écouler, les
touilles de M. Pétrie ont porté sur la ville construite sur le site
actuel d'El-Amarna — ou, comme on dit le plus souvent, de Tell-
el-Amarna, quoiqu'il y ait là deux villages distincts; — sur l'an-
cienne ville de Coptos; et cette année même sur un village du
nome thébain qui possède un certain nombre de sépultures an-
tiques, Neggadeh. Comme les résultats acquis dans les fouilles de
Coptos ne sont pas publiés et que les autres sont encore inconnus,
nous sommes réduits à nous contenter d'El-Amarna : fort heu-
reusement le sujet est instructif et les résultats des fouilles de
M. Pétrie surprenans.
Vers la fin de la xvnie dynastie égyptienne, après les règnes
puissans des Thoutmès et des trois premiers Aménophis, la royauté
égyptienne tomba entre les mains d'un prince dont la vie reste
encore une énigme pour un grand nombre de savans, à plus forte
raison pour les hommes instruits non initiés aux mystères de
l'égyptologie. Ce Pharaon se nommait d'abord Aménophis IV.
Il reçut de son père un empire florissant, des trésors nombreux
et bien remplis, une armée d'élite, en un mot tout ce qui pouvait
faire présager un gouvernement fort et prospère. Il fit, comme
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 429
ses prédécesseurs et ses successeurs, des conquêtes ou plutôt des
razzias annuelles qui remplirent à nouveau ses trésors et lui
procurèrent les esclaves dont il avait besoin pour réparer les vides
occasionnés par la mort. Mais bientôt après son accession au
trône, le nouveau Pharaon ne put s'empêcher de voir que les
prêtres thébains d'Amon prenaient de plus en plus une influence
prépondérante ; qu'ils accaparaient peu à peu les hauts emplois,
obstruaient toutes les voies menant au trône; et en un mot for-
maient une puissance qu'il fallait briser si Ton ne voulait pas
que, tôt ou tard, ils ne vinssent à escalader le trône et à en
chasser celui qui l'occupait, — ce qu'ils firent en effet sous la
xxie dynastie. Deux moyens s'offraient au pharaon pour arriver
à son but: la violence ou la politique. Il choisit le second. Pour
se soustraire lui-même et sa cour à l'envahissement graduel de ses
ennemis, il abandonna Thèbes et ses splendeurs et se fit bâtir
une capitale nouvelle au lieu appelé de nos jours El- A marna.
Non content d'avoir transporté sa capitale en un lieu où le nom
abhorré d'Amon et de ses prêtres ne fût pas connu, ou du moins
ne fût pas prononcé, il essaya de faire lui-même une révolution
religieuse. Au culte d'Amon il tenta de substituer le culte iïAten,
le disque solaire, et de réunir l'Egypte entière en cette religion
qui n'avait de nouveau que l'apparence, n'étant au fond que le
culte ancien de Râ, le dieu-soleil, qui présidait au sanctuaire d'Hé-
liopolis. Il appela sa ville Khoutenaten, c'est-à-dire : la demeure
rayonnante du disque solaire, et lui-même, il prit le nom de Khou-
enaten, ce qui n'est que la forme masculine du nom de la ville
et ce qui signifie: le rayonnement du disque solaire. Il fit con-
struire un temple à sa nouvelle divinité, il se bâtit à lui-même
un palais magnifique, et concéda aux principaux officiers de sa
cour des tombeaux qu'ils se préparèrent avec le plus grand soin,
décorèrent de scènes admirables traitées d'une manière toutjà
fait nouvelle, contenant des hymnes d'une poésie inattendue, si
bien qu'à distance le règne d'Aménophis IV nous apparaît
comme le règne d'un Pharaon révolutionnaire en politique, en
religion, en poésie, en archi lecture, en sculpture, en peinture,
en un mot dans tous les arts que l'on cultivait alors. Je n'ai pas à
m'occuper ici de politique, de religion et de poésie, ni même de
la décoration et de l'architecture des tombeaux d'El-Amarna,
mais simplement des résultats sortis des fouilles de M. Pétrie,
et principalement du palais d'Aménophis IV.
Ce palais se composait, comme toutes les grandes habitations
égyptiennes passées et présentes, d'un immense rectangle enfermé
dans une enceinte de murs et ne présentant qu'une seule entrée.
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430 REVUS DIS DEUX MOND1S.
Cette entrée, qui se trouvait dans le mur est, était formée par un
pylône de forme extraordinaire en Egypte, car il semble bien
qu'il ait été voûté dans sa partie supérieure ; qu'il ait ainsi pré-
senté l'aspect des arcs de triomphe romains ; et que sous sa voûte
aient passé les chars du roi, de la reine et de leurs filles, lors-
qu'ils sortaient avec leur cortège pour se rendre à quelqu'une de
ces pompeuses cérémonies qui sont représentées sur les parois
des tombeaux, ou pour une simple promenade militaire, ou encore
pour quelque triomphe au retour des expéditions heureuses. On
y a en effet rencontré des constructions que l'on ne voit point
habituellement dans les ouvrages du style égyptien, et qui ont
tout l'air de se trouver là pour servir de point d'appui aux
demi-cercles qui formaient au-dessus une voûte profonde. Sous
ce pylône, une triple voie se voit encore, celle du milieu ser-
vant aux chars, celles des côtés aux piétons, cela seize siècles au
moins avant les arcs de triomphe des Romains. Quand on avait
traversé ce pylône, on entrait dans le palais et l'on se trouvait
devant toute une série d'édifices, placés là d'après un plan qu'on
n'a pas encore découvert, mais d'où la symétrie semble avoir été
exclue. Tout le long du mur d'enceinte courait parallèlement
un second mur également en briques, éloigné du premier d'en-
viron douze mètres et où il était facile d'exercer une surveillance
active, en cas de besoin. A droite de l'entrée, interrompant môme
le second mur, était l'habitation du portier, puis diverses habita-
tions consacrées sans doute aux grands officiers de service. H
semble aussi qu'on trouvât, dès l'entrée, les appartenions privés
du roi, lesquels étaient situés en face du harem, où le Pharaon
pouvait ainsi se rendre à sa guise. Nulle autre partie du pa-
lais ne serait en effet suffisamment commode pour cet usage. De
plus, seul parmi toutes les autres constructions, l'entrée de l'ap-
partement royal est marquée par un pylône, et d'ailleurs les cham-
bres ont été aussi soignées que celles destinées aux femmes, et
l'on y rencontre de ces pavés peints dont il sera question plus
loin. L'entrée principale de cet appartement royal, comme de
celui des femmes, comme de toutes les salles qui existaient en ce
palais, était située au nord; et les appartemens recevaient ainsi
les souffles vivifians du nord si goûtés des Égyptiens, pendant
qu'ils étaient fermés à la chaleur qui venait du sud, de l'est et de
l'ouest.
Une cour spacieuse existait entre les appartemens du roi et
ceux des femmes. Aménophis IV avait un harem très nombreux,
la polygamie étant licite au pays d'Egypte : une correspondance
cunéiforme trouvée récemment dans sa tombe nous apprend que
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 431
les principicules de Syrie, ses vassaux, lui donnaient leurs filles
en mariage. Mais ces filles de rois ne portaient pas le titre de
grande épouse royale ; ce titre envié était dévolu à la seule reine
Nofrétinofretnoferoiiuten (la doublement belle, la belle des
beautés d'Aten) qui avait donné huit filles à Khouenaten. L'ap-
partement des femmes consistait en un grand bâtiment qui com-
prenait un nombre assez considérable de chambres. On y entrait
ordinairement par une grande cour rectangulaire contenant une
saqiehy c'est-à-dire une machine à arroser, ouverte sur le nord et
fermée sur les trois autres côtés. Tout autour de ces trois côtés
devaient exister des rangées de colonnes supportant un plafond
qui ombrageait la cour tout entière. De chaque côté de cette cour
étaient quatorze petites chambres précédées de treize colonnes;
seule la série des chambres de Test a été conservée. On y entrait,
soit par une porte située du côté de la cour, soit à l'extrémité op-
posée de cette môme cour par une entrée dans le mur est. Ces
chambres à coucher conservent encore une partie du mobilier
antique, c'est-à-dire deux larges bancs en terre, l'un placé au fond
et qui servait sans doute à étendre les tapis ou les nattes sur les-
quels on dormait, l'autre les étoffes qui constituaient déjà les di-
vans. Quand de la cour on pénétrait, par la porte percée dans le
mur sud, dans l'intérieur du harem, on trouvait d'abord une salle
longue d'environ sept à huit mètres, large de quinze, occupée
tout entière par seize colonnes sur deux rangs. Au fond, nouvelle
porte qui introduisait dans une salle disposée contrairement à la
précédente, beaucoup plus longue que large. Toutes les deux
avaient un pavé peint, mais la seconde n'avait aucune colonne. A
l'est de la première salle, continuant la série des chambres à cou-
cher étaient deux autres petits appartemens, composés d'une salle
avec plafond soutenu par une seule colonne et de deux chambres
à coucher. Pour en sortir, il fallait pénétrer dans la seconde salle
et toujours à gauche on entrait dans une troisième salle ornée
de douze colonnes disposées en trois rangs et ayant un pavé
peint. Les chambres correspondantes du côté ouest ont été dé-
truites.
Les autres constructions de la partie droite du palais ne
nous offrent plus que des ruines, mais encore intéressantes. Au
milieu de la foule des édifices qui sont indiqués par leurs fon-
demens, soit de pierre, soit de briques, on a trouvé certaines
constructions qui démontrent que non seulement la masse en
était considérable, mais encore qu'on avait fait en sorte d'y réunir
tout ce que l'art avait inventé pour rendre un palais agréable. En
avant de certains de ces édifices il y avait un pavé d'albâtre
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432 REVUE DB8 DEUX MONDES.
oriental ; les carrières qui le fournissaient n'étaient pas éloignées
du site de Khoutenaten. En d'autres endroits se dressaient des
colosses en granit ou en quartz dont on n'a que les restes ; ailleurs
des stèles en albâtre étaient érigées, semblables par leur forme aux
stèles arrondies par le sommet qui étaient devenues si fort à la
mode sous la xvme dynastie, mais qui s'en distinguent par une dé-
coration nouvelle alors, qui d'ailleurs ne survécut pas à cette
période extraordinaire et si courte : en haut rayonne un disque
et, de son orbe, en guise de rayons, se tendent des bras multi-
ples qui atteignent les offrandes déposées sur la table ou pré-
sentent le signe de la vie au roi qui l'aspire.
A droite de l'entrée s'étendaient également des bàtimens dont
il ne reste plus que des débris, et il faut renoncer jusqu'à nouvel
ordre à en rechercher la destination. Quelques-uns d'entre eux
étaient soutenus par des colonnes et ornés de peintures reprodui-
sant certaines plantes. Quand on les avait traversés en se dirigeant
vers le sud, on arrivait à un mur très épais présentant une ouver-
ture unique, laquelle permettait l'entrée dans une vaste cour. Le
côté bas de cette cour était occupé par une double série de chambres
précédées de colonnes : la première série s'ouvrait sur l'ouest,
comprenant deux appartenions et était suivie d'une double
rangée de dix piliers carrés; la seconde s'ouvrait sur l'est, com-
prenant également deux appartemens, et avait en face d'autres
chambres en nombre égal, mais simples. Il est probable que ces
chambres ne rentraient pas dans le plan primitif, et n'avaient été
construites que faute d'espace pour contenir les approvisionne-
mens nécessaires au palais. Après cette grande cour on entrait dans
une autre cour intérieure contenant vingt-six piliers carrés, dis-
posés sur trois côtés. De chaque côté étaient deux grandes cham-
bres contenant chacune quarante piliers massifs, disposés sur
quatre rangs : c'était là que le roi pouvait goûter les plaisirs de
la richesse. Au fond de la cour intérieure, qui avait 43 mètres de
côté, une dernière porte, large de 3m,394 donnait entrée dans une
véritable forêt architecturale. La salle était longue de 71m,768 et
large de 129m,027 : elle est remplie par 544 piliers carrés rangés
sur deux côtés, soit 272 pour chaque côté, 16 de front en chacune
des 17 rangées. Les rangées de piliers étaient distantes entre elles de
2m,717, et les piliers n'ont pas moins de lm,320 de côté. Ils étaient
faits en briques; la brique avait été recouverte d'un enduit de
plâtre que l'on avait peint en jaune, et sur ce fond se détachaient
des vignes avec leurs feuilles et leurs grappes de raisin. Tous les
piliers de cette dernière construction atteignaient le chiffre de
730. Cette masse énorme formait une retraite délicieuse pendant
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 433
la chaleur du jour, et le Pharaon pouvait se promener à Taise en
cette vaste salle hypostyle qui terminait son palais, ou dans les
chambres bordant la cour intérieure qui donnait accès dans cette
immense salle.
Comme toutes les constructions égyptiennes, — le lecteur s'en
sera de lui-môme aperçu, — cet ensemble grandiose d'édifices n'est
pas régulier : les parties composantes ne sont pas homogènes ou
symétriques, et l'ensemble ne participait en rien à cette perfection
que nous connaissons aujourd'hui : l'artiste égyptien réser-
vait tous ses soins pour les objets en particulier; le détail l'ab-
sorbait et il oubliait l'ensemble. Au nombre de ces détails il faut
ranger d'abord les colonnes à chapiteau campaniforme de l'effet
le plus gracieux et de l'ornementation la plus riche, où l'or même
n'était pas épargné, avec des incrustations simulées, véritables
types d'élégance et de richesse. S'il en faut juger par les repré-
sentations qu'en donnent certains ouvrages, elles atteignaient la
perfection presque absolue, qu'elles fussent couvertes de sculp-
tures ou simplement coloriées. La sculpture était aussi représentée
dans le palais de Khouenaten par de véritables chefs-d'œuvre:
on n'en a trouvé que des fragmens, mais ces fragmens sont élo-
quens, décèlent une rare habileté, comme le torse de la reine
Nofréti, le groupe du Pharaon et de sa famille. Ce qui distingue
le style de cette époque, — tous ceux qui se sont occupés quelque
peu de l'art égyptien le savent, — c'est l'étrangeté des formes du
corps, c'est le cou démesuré du roi, de la reine, de leurs filles,
l'exiguïté de certains membres et au contraire l'embonpoint de
certains autres, des attitudes impossibles, semble-t-il, à l'échiné
la plus flexible, des habits qu'on ne retrouvera plus après cette
époque, toutes choses qui font penser à une cour de désarticulés.
Est-ce que le Pharaon n'aurait par hasard accordé sa royale faveur
qu'à des acrobates, ou ne serait-ce qu'une convention d'art
qu'il aurait choisie pour illustrer son règne ? Jusqu'ici c'est un
mystère impénétrable. M. Pétrie, au cours de sa fouille, a trouvé
un masque qu'il a pris pour le masque coulé sur le cadavre après
la mort: on y peut voir tout aussi bien un masque d'essai fait par
quelque commençant, et le lieu où il a été trouvé n'est pas celui où
Ton doive s'attendre à trouver le masque funéraire du Pharaon. Ce
n'est donc pas ce masque qui élucidera le problème. Cette particula-
rité des sculptures d'El-Amarna a fait supposer à quelques savans
que Khouenaten était eunuque, et d'autres, s'autorisant de Mané-
thon ont voulu que ce fût une femme ; mais ce prétendu eunuque
avait huit filles, cette femme épousait les princesses syriennes et
ses correspondans l'appelaient « mon fils et mon gendre ».
Tom cxxx. — 4895. 28
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434 REVUE DB8 DEUX MONDES.
La découverte la plu9 remarquable qu'ait faite M. Pétrie à
El-Amarna, c'est celle des pavés décorés de peintures, de véri-
tables fresques qui couvraient le sol où l'on marchait, au lieu de
couvrir les murs. C'est là surtout que l'art égyptien à cette époque
se montre avec éclat. Malheureusement la plus grande partie de
ces peintures a péri, quoiqu'il en reste encore assez pour nous
en offrir un témoignage magnifique. Elles n'ornaient que les
pavés des appartenions les plus riches. Elles ne sont à vrai dire
que de convention; les animaux, quadrupèdes, oiseaux et poissons
que Ton y rencontre ont des couleurs qui sortent de la nature ;
les feuillages sont pauvres et traités contrairement à la vérité ; et
cependant tout est si fondu, si harmonieux que l'œil ne peut se
rassasier de les admirer. Il n'est pas un seul voyageur qui les ait
vues et qui ne soit resté stupéfait de leur richesse, de leur éclat
et de leur harmonie. Elles étaient bordées de bandes dans les-
quelles étaient représentées des têtes de prisonniers sémites ou
nègres au type si caractéristique, séparées les unes des autres
par des arcs tendus. Ces dessins peuvent avoir bien des défauts,
mais les défauts sont rachetés par la vie intense qui s'en dégage
et l'éclat du coloris.
Voilà malheureusement tout ce qui reste de ce palais d'Amé-
nophis IV ; mais nous sommes encore trop heureux qu'il en soit
resté quelque chose. Il n'y a qu'à penser au palais des Césars de
Rome pour comprendre que l'état dans lequel nous est arrivé
celui de Khouenaten ne doit pas nous étonner. J'ai vu les résultats
des fouilles entreprises à Delphes et en particulier les peintures
qui ont eu l'honneur des séances de nos Académies : rien n'y est
comparable à ces restes de l'art égyptien. D'un côté tout montre
un art qui cherche encore sa voie, qui est en formation, qui pro-
duira sans doute des chefs-d'œuvre, mais qui est encore à les
trouver au viie et peut-être au vie siècle avant notre ère ; de
l'autre tout affirme un art en pleine possession de ses moyens,
qui a fait ses preuves, qui s'est mesuré avec les plus hauts sujets,
et cela seize ou dix-sept siècles avant Jésus-Christ.
IV
Avec les fouilles de M. de Morgan, nous sommes transportés
à une époque bien plus reculée, car nous atteignons au moins le
xxvc siècle avant notre ère pour la xne dynastie, et même le cin-
quantième siècle pour la v6 des dynasties de l'ancien Empire
égyptien. Ces dates sembleront presque fabuleuses, elles sont
cependant rigoureusement exactes.
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LES FOUILLES RÉGENTES EN EGYPTE. 43S
M. J. de Morgan est un ancien ingénieur de l'Ecole des mines:
il a été nommé directeur des musées et des fouilles en Egypte à
la fin de l'année 1891. Nullement préparé aux études d'archéo-
logie égyptienne par ses explorations antérieures du Caucase et
de la Perse, il a su cependant se montrer le digne émule de
Mariette dans des fouilles désormais célèbres et par leurs résultats
et par l'éclat qu'elles méritent d'ailleurs. M. de Morgan s'est sur-
tout occupé de trouver des monumens qui puissent éclairer
l'histoire de l'art, sans négliger, bien entendu, les textes que le
hasard et le bonheur de ses fouilles lui faisaient découvrir. Il a
perfectionné encore la méthode employée par M. Pétrie^ parce
que les études préalables de l'ingénieur des mines le lui permet-
taient, si bien qu'aujourd'hui on ne peut guère espérer faire mieux
qu'il n'a fait. En un mot, il a employé la vraie méthode scienti-
fique : aussi n'est-il point étonnant qu'il ait réussi où ses prédé-
cesseurs avaient échoué.
Dès ses débuts, M. de Morgan eut la main heureuse : il dé-
couvrit une statue de l'ancien empire, remontant à la ve sinon à
la ive dynastie, qui peut sans le moindre doute rivaliser avec le
scribe accroupi du Louvre: c'est à peu de chose près la même
facture, le même naturalisme dans les détails, la pose et l'air du
personnage. Ce scribe a vécu, on le sent; il se lèverait et se met-
trait à marcher que personne n'en serait surpris. S'il a les formes
un peu sèches, c'est que le personnage qui a servi de modèle
avait ces mêmes formes sèches. Si les artistes grecs n'eussent eu
pour modèle que des Egyptiens, ils n'eussent jamais créé les chefs-
d'œuvre que Ton sait. La seconde découverte importante de
M. de Morgan fut celle de tombeaux antiques appartenant à la
Ve dynastie, entre autres des tombeaux de deux fonctionnaires,
dont l'un se nommait Merira et l'autre Petahschepsès. Du pre-
mier nous ne savons presque rien, sinon que c'est le plus vaste
tombeau de l'ancien Empire qu'on ait encore rencontré, qu'il
comprenait trente et une chambres dont les parois sont couvertes
de peintures : il n'a pas été publié et réserve sans doute plus
d'une surprise aux sa vans qui pourront l'étudier. Le second fort
heureusement a été décrit, s'il n'a pas encore été publié intégra-
lement, et la description en a suffi pour démontrer un fait ignoré
jusqu'alors, à savoir que les colonnes architecturales étaient
connues et employées dès cette époque.
Déjà Mariette avait rencontré un tombeau où deux colonnes
supportaient une sorte de portique en avant de la première salle
où se célébrait le culte des ancêtres. 11 avait été si surpris de sa
découverte qu'il avait jusqu'à un certain point, hésité à en tirer les
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436 REVUE DE8 DEUX MONDES.
conclusions qui en rassortaient d'elles-mêmes. Cet exemple était
unique : la tombe de Petahschepsès en est désormais un se-
cond. Ce tombeau contient en effet une salle dont le plafond est
soutenu par deux colonnes lotif ormes. Ces colonnes sont malheu-
reusement brisées, mais une partie du fût est encore adhérente à la
base ; les morceaux trouvés sur le sol ont permis de les reconsti-
tuer et de voir que toutes les parties constitutives de la colonne
dans l'architecture grecque se trouvaient déjà employées dans
l'architecture égyptienne à la ve dynastie, cinquante siècles avant
notre ère. Cette colonne a l'aspect d'une botte de fleurs de lotus
à moitié épanouies : le fût sort de terre comme la tige du lotus;
mais comme une seule tige aurait eu un aspect trop grêle ou
trop massif, l'artiste qui a imaginé cette colonne a réuni six
tiges ensemble dont les sections elliptiques donnent un air de
grâce suprême à la fleur de pierre qui monte vers le ciel. Le cha-
piteau de la colonne est formé par un gros bouquet de fleurs
adultes mélangées à des boutons, fleurs et boutons retenus en-
semble par un quintuple lien qui forme la gorge du chapiteau et
en bas duquel, entre les lobes, pendent les jeunes tiges surmon-
tées de boutons. Cette disposition est d'une élégance parfaite.
Le chapiteau est surmonté d'un abaque placé immédiatement
au-dessous de l'architrave.
Les couleurs venaient encore rehausser de leur éclat cette
œuvre déjà magnifique par elle-même : les Égyptiens n'aimaient
pas la pierre nue, ils coloriaient tout ce qui leur paraissait mériter
la couleur, notamment les colonnes et les statues. Ici le piédestal
circulaire est peint en brun, sans doute pour figurer la terre; le
fût est peint en bleu d'azur, les tiges secondaires alternativement
en jaune et en brun, les cinq liens étaient vert, rouge, bleu,
rouge et vert, par une gamme harmonieuse qui montait et des-
cendait. Le chapiteau avait été surtout traité avec amour : la
base des grandes fleurs était peinte en bleu et la ligne de nais-
sance en jaune; les grands pétales bleus, avec un filet jaune, lais-
saient passer d'autres feuilles moins grandes et peintes en vert
clair, quand le fond de la fleur était rouge. Les boutons au con-
traire avaient en vert leurs pétales, et aussi la base des fleurs, les
naissances étaient en jaune et les feuilles secondaires en rouge
et brun. Sans doute, tout cela est conventionnel, n'imite pas la
nature, et semble un peu trop criard. Je n'en disconviens pas,
mais sous la lumière éclatante du soleil d'Egypte, tout cet ensemble
formait quelque chose de fondu, d'harmonieux et de délicieux
au suprême degré. Les Égyptiens ont entendu la décoration aussi
bien que n'importe quel autre peuple venu après eux. Peut-être
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LES FO CILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 437
pourrait-on connaître l'architecte qui inventa cette colonne et le
retrouverait-on dans le personnage même qui possédait cette
tombe y car ledit Petahschepsès était grand architecte du Pharaon
Sahourâ, et il n'y a nulle audace à penser qu'il voulut décorer
son tombeau des ornemens qu'il avait imaginés. Saluons cet
architecte qui a bien mérité de Fart humain !
Les fouilles de M. de Morgan ne se sont pas bornées à l'an-
cien empire : c'est maintenant à Dahschour qu'il faut nous trans-
porter, petit village perdu au bord du désert libyque dans les
sables duquel les Pharaons de la xu* dynastie, suivant peut-être
'exemple de leurs prédécesseurs de la m0, avaient construit leurs
pyramides et les tombeaux des grands personnages de leur cour.
Selon la coutume égyptienne, ils y reposaient entourés de leur
famille et de leurs grands officiers, si bien que leurs doubles ou
leurs ombres pouvaient continuer de mener dans la mort la vie
qui avait été la leur pendant leur première existence. Commencées
en 1893, les fouilles de Dahschour ne sont pas encore terminées
actuellement ; mais les résultats en sont d'une importance si
extraordinaire qu'on ne saurait attendre à les faire connaître.
M. de Morgan a réussi à trouver l'entrée de deux pyramides,
celles d'Amenemhal III et d'Ousortesen III : les difficultés ont été
grandes; il lui a fallu faire des sondages au perforateur, boiser
les tranchées pour empêcher les éboulemens qui eussent ense-
veli les travailleurs sous une montagne de pierres, pratiquer un
aérage artificiel comme dans les mines, exécuter lui-même ce tra-
vail pour y initier les fellahs, ne reculer en un mot devant aucune
fatigue; et tout cela pour arrivera constater que les pyramides,
dont l'entrée avait été oubliée au cours des siècles, avaient jadis
parfaitement laissé pénétrer les voleurs qui les ont dépouillées.
Dans les chambres il n'y avait rien ou presque rien. Mais sans
se laisser décourager par ces résultats négatifs, M. de Morgan
porta ses fouilles aux entours des pyramides , et c'est là que le
succès l'attendait. Je ne veux pas m attacher à décrire minutieu-
sement tous les objets qui ont été découverts et qui sont extrê-
mement nombreux, je me bornerai à signaler ceux qui méritent
une particulière attention.
Tout d'abord M. de Morgan a mis la main sur un nouveau
Pharaon, et comme ce Pharaon se trouvait au milieu d'autres
personnages appartenant à la xti° dynastie, il en a conclu avec
assez de raison que ce Pharaon appartenait à la même époque.
Ce nouveau roi a fait plus de bruit après sa mort, en notre
xix6 siècle, qu'il n'en avait jamais sans doute fait pendant sa vie,
car il avait parfaitement été passé sous silence. Il se nommait
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438 REVUE DES DEUX MOIfBES.
R&aouab ; il est venu déranger des chronologies très bien assises
et réclamer sa place, et Ton ne sait où la prendre, cette place,
tellement l'histoire avait été bien faite avant cette découverte.
Certaines gens estiment que c'est la plus belle découverte de
M. de Morgan ! Je ne saurais être de leur avis et je préfère cent
fois la statue de ce Pharaon à ce Pharaon lui-même. Son nom
ne dit rien, sa statue, au contraire, parle, et parle très haut.
Elle est en bois et haute de lm,45. Les yeux ont été incrustés et
semblent encore remplis de vie. Le roi est représenté debout, en
marche, et devait tenir dans sa main gauche un bâton et dans sa
main droite un mouchoir. Tout le travail est d'une perfection qui
ne le cède en rien à la célèbre statue en bois trouvée par Ma-
riette, qui a figuré à l'Exposition universelle de 1878, et qui est
connue sous le nom de Scheikh el beled, parce que les fellahs
qui la découvrirent crurent voir en elle la statue du maire de leur
village. La statue du nouveau Pharaon est d'un autre type que
celle de Ramké ou du Scheikh el beled; elle est plus élancée, et
d'ailleurs entièrement nue, si Ton excepte la tète qui est couverte
de l'une des coiffures égyptiennes. Tous les détails anatomîques
connus alors ont été rendus avec une fidélité scrupuleuse par
l'artiste qui a exécuté cette statue, et le travail est au-dessus de
tout éloge. La figure éclairée est vivante d'expression et semble
sourire encore à ceux qui la regardent. Ce qui compliquait la dif-
ficulté, c'est qu'elle est faite de plusieurs morceaux retenus par
des chevilles, et malgré cela les proportions sont admirablement
gardées. Cette statue avait sur sa tête un ornement fait en forme
de deux bras levés, le symbole du double, c'est-à-dire d'un se-
cond être qui vivait à côté du corps et qui mourait avec lui,
qu'il s'agissait de ressusciter après la mort par la vertu de for-
mules magiques qui constituaient une partie très importante des
funérailles égyptiennes. Cette statue servit autrefois aux funé-
railles du prince pour représenter le double qu'on ramenait à
la vie ; c'est pourquoi elle a précisément sur la tète le signe hié-
roglyphique du double.
La statue de ce nouveau Pharaon, par sa perfection, suffirait à elle
seule à rendre célèbres les fouilles de Dahschour ; elle ne fait ce-
pendant qu'une toute petite partie des objets importans découverts
dans cette nécropole. M. de Morgan a eu la chance de trouver quatre
tombes complètement inviolées ou que les voleurs n'avaient pas
complètement pillées et dans ces quatre tombes, qui apparte-
naient à des princesses de sang royal, il a découvert quatre tré-
sors remplis de bijoux. Avant lui Mariette avait découvert les
bijoux de la reine Aahhôtep qui sont l'une des merveilles du
musée actuel de Gizéh ; mais ces bijoux remontaient seulement à
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 439
la xvii0 dynastie : il est donc intéressant de pouvoir comparer
entre eux [le travail de la xvne et celui de la xne dynastie, du
xvne siècle et du xxvii0 au moins avant notre ère.
Dans le premier trésor était un pectoral en or massif, en forme de
naos, c'est-à-dire d'édicule avec une corniche et deux montans,
comme les portes des naos où l'on renfermait la divinité tutélaire
d'un temple ou d'une famille. Ce bijou était incrusté de pierreries
— cornaline, émeraude, lapis-lazuli, — et les couleurs verte, rouge
et bleue de ces trois pierres sont utilisées avec le plus grand goût.
Le bijou est découpé à jour et la partie intérieure du naos est
occupée par des signes hiéroglyphiques formant ce qu'on appelle
le protocole royal du roi Ousortesen II. Le revers est très délica-
tement ciselé et le travail tout entier du bijou dénote une grande
habileté.
Un autre pectoral de forme semblable est au nom du Pha-
raon Amenemhât III. Outre des signes hiéroglyphiques, il con-
tient deux personnages répétés à droite et à gauche , et la
scène tout entière s'explique par les hiéroglyphes incrustés et
découpés à jour : le Pharaon s'apprête à frapper de sa massue les
personnages représentant les deux peuples ennemis de l'Egypte,
les Satiou et les Mentiou. Derrière le roi est une croix ansée ayant
des bras qui tiennent l'ombrelle royale, c'est-à-dire le double
vivant du roi qui ombrage son corps dans la chaleur du massacre.
Toute cette scène est couverte par un vautour qualifié de Dame
du ciel, régente des deux pays, c'est-à-dire la déesse Nant. Le roi
qui fait l'action méritoire de massacrer les prisonniers de guerre
est appelé en vertu de cette action Dieu bon, maître des deux pays
(l'Egypte de l'est et l'Egypte de l'ouest) qui frappe toutes les
nations habitant sur les hauts plateaux. Ce bijou, également en
or, incrusté de cornaline, de lapis-lazuli et d'émeraude, pèse
135 grammes.
Un troisième bijou, de forme à peu près semblable, porte le
cartouche du roi Ousortesen III. La corniche du naos est soutenue
par deux colonne ttes à chapiteau lotiforme, du milieu desquelles
sort un bouquet de fleurs. Au-dessus du cartouche plane le vau-
tour étendant ses ailes et dont les pattes enserrent par le haut le
cartouche du roi. Ce cartouche est soutenu par la patte droite de
devant de deux lions à tête d'épervier, coiffés de la double plume
d'autruche au milieu des cornes, la queue relevée, et foulant de
leurs pieds de derrière un nègre, tandis qu'entre leurs pattes de
devant un Asiatique semble les supplier. Ce bijou en or, incrusté
des mêmes pierres que les précédens, est du poids de 63 grammes.
Le plus grand de ces bijoux n'a que 0m, 104 de long sur 0m,088,
de hauteur, le plus petit, 0m,048 de long sur 0m,05 de haut.
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410 REVUE DES DEUX MONDES.
On peut en conclure que l'art de la bijouterie était bien avancé.
Le troisième de ces pectoraux est d'un dessin un peu grêle, le
second semble avoir abusé de la couleur criarde de la cornaline,
mais le premier est de tout point parfait.
Ces pectoraux étaient accompagnés de nombreux bijoux,
surtout de colliers en perles d'or, en coquilles d'or, ou en pierres
précieuses, de formes élégantes et variées, et de nombreux
caractères hiéroglyphiques reproduits de manière à former le
plus gracieux bijou. Je ne m'y arrêterai pas, car il faudrait
allonger outre mesure cette description et se répéter. Je garderai
seulement les coquilles en or qui représentent des cyprées, plus
connues sous le nom de cauris. Tous ceux qui ont lu le récit des
voyages de Stanley, de Livingstone ou des autres explorateurs
de l'Afrique centrale — et qui ne les a lus? — savent que la
seule monnaie en usage dans ces heureux pays se compose pré-
cisément de ces coquillages univalves, très répandus sur les
côtes de l'Afrique et aussi sur nos côtes de l'Océan. La présence
de ces coquillages imités en or dans les trésors des princesses de
la xue dynastie égyptienne conduit naturellement à se demander
si l'Egypte avait aussi connu l'usage des cauris pour les échanges.
Déjà Mariette avait trouvé de véritables cauris dans une tombe
d'Abydos ; mais, après lui, on n'en a plus retrouvé. L'usage des
cauris en or pour former des colliers nous montre aussi qu'on en
formait avec des cauris naturels; tout le monde sait que les
colliers ont été et sont encore l'un des moyens d'échange les
plus usités dans l'Afrique : il est donc plus que probable qu'il en
était de même en Egypte, que les cauris y étaient regardés
comme chose rare et précieuse, moins précieuse que l'or toute-
fois, que Ton s'en servait comme de monnaie courante, et
l'imitation en or de cette précieuse coquille n'est pas faite pour
infirmer cette conclusion.
Les bijoux des deux premiers trésors appartenaient aux prin-
cesses Méritet Hathorsat; ceux des deux derniers étaient la pro-
priété des deux princesses Ita (prononcez Ida) et Ekhnoumit.
Ces deux personnes avaient un mobilier funéraire complet, car
leurs tombes étaient intactes ; la momie était entourée de nom-
breux objets qui méritent d'être décrits. A côté de la momie de
la princesse Ita étaient des sceptres, des cannes, une massue,
un fouet, un arc et un poignard à lame de bronze, à poignée
d'or massif incrusté de pierreries et à pommeau d'un seul
morceau de lapis-lazuli. Le masque de la momie avait les yeux
rapportés et enchâssés dans l'argent. La seconde princesse avait
autour de son corps les mêmes objets. Il n'en faudrait pas conclure
que ces princesses eussent l'humeur batailleuse ou qu'on leur
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 441
eût appris à se servir des armes destinées à l'homme ; les armes ne
devaient servir que pour le voyage de l'âme à la recherche des
Enfers, voyage où elle rencontrait des monstres hideux qui
s'opposaient à son passage, qu'elle devait vaincre sous peine de
ne pas connaître le bonheur des Champs Ëlysées et pour venir à
bout desquels ce n'était pas trop que tout cet arsenal. La momie
de la princesse Ekhnoumit était enveloppée dans un réseau de
perles en or, en cornaline, en émeraude et en lapis-lazuli : ces
perles étaient retenues par des fils qui malheureusement sont
tombés en poussière dès qu'ils ont été exposés au jour. Les
perles d'or seules étaient au nombre de 2 020 et grosses comme
un noyau de datte. Mais outre les bijoux de cette momie, la petite
chambre attenant à celle du sarcophage et qu'on appelle fort
improprement serdâb, contenait une masse de bijoux jetés pêle-
mêle sur le sable et restés ainsi depuis plus de quatre mille cinq
cents ans. Le nombre des objets trouvés dans les deux tombes des
princesses Ida et Ekhnoumit est exactement de cinq mille soixante
sept; le poids de l'argent de 115 grammes et celui de l'or de
1 782^,45.
Quelques-uns de ces bijoux sont très remarquables par le sa-
voir-faire qu'ils décèlent, car ce sont des travaux d'orfèvrerie
réputés encore de nos jours comme très difficiles : ainsi la chaîne
d'or tressée en quadruple dont les mailles excessivement fines ont
dû demander un long labeur à l'orfèvre qui l'a faite. Un médail-
lon d'or est d'un travail fort curieux : il contient au milieu une
sorte de mosaïque représentant une vache couchée. Le médaillon
est attaché par une chaîne simple à une chaîne double qui se ter-
mine à chaque extrémité par une rosace en filigrane d'or. A la
partie inférieure du médaillon pendent trois étoiles à huit pointes
également en filigrane d'or. Une autre chaînette simple tient sus-
pendue dix petites coquilles striées avec deux étoiles à cinq poin-
tes en filigrane d'or. Un papillon est également imité en filigrane,
les ailes étendues, et suspendu à une double chaînette. Ces bijoux
ont demandé un très grand savoir-faire, et au dire des orfèvres,
lejaseron, c'est-à-dire les chaînes d'or tressées et souples, demande
une habileté remarquable de l'ouvrier.
Mais ces splendeurs sont dépassées encore par deux diadèmes
ou couronnes trouvés dans leserddbàe la princesse Ekhnoumit.
Le premier est formé par un lacis de fils d'or qui se croisent et
s'entre-croisent : le croisement est marqué et retenu par de petites
perles en lapis-lazuli. Sur ce lacis de fils d'or se voient quantité
d'étoile» à cinq branches et non des fleurettes semblables à des
myosotis, comme on l'a cru ; ces étoiles sont incrustées de cornaline
et d'émeraude. Pour rendre cet assemblage solide et ne le pas trop
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442 REVCE DES DEUX MONDES.
embrouiller, l'artiste qui l'exécuta imagina une sorte de croix de
Malte, composée d'un noyau central d'où s'enlèvent quatre fleurs
de lotus opposées deux à deux, incrustées elles aussi d'émeraude
et de cornaline. Il y a six de ces croix de Malte, et l'effet qu'elles
produisent est des plus gracieux. Cependant, malgré l'habileté de
l'orfèvre et à cause de la grande difficulté du travail, ce bijou, qui
a un diamètre de 175 millimètres, une hauteur de 20 millimètres
et qui pèse 36 grammes, n'est pas d'un grand effet décoratif : il
est embrouillé, les fils d'or se sont tordus, la plupart sont deve-
nus trop lâches, offrent une trop grande distance entre eux; il y
en a bien peu qui aient conservé les courbures gracieuses origi-
nelles. Ce bijou pouvait être d'un grand effet, mais il n'était pas
pratique. Il en est tout autrement du second diadème composé
de pièces d'un dessin très pur et très décoratif. Il est formé par
sei?e motifs ly ri formes entourant deux à deux une rosace dont le
bouton central est en or et le contour incrusté de larmes de cor-
naline, d'émeraude et de lapis-lazuli. Les lyres étant tournées
Tune vers l'autre, embrassent d'un côté la rosace et de l'autre
lui sont soudées : si elles embrassent la rosace elles l'atteignent
par quatre fleurons, qui l'enserrent, pendant que d'autres fleu-
rons, également au nombre de quatre, remplissent le vide qui,
sans eux, serait trop grand entre les côtés de la lyre et l'effet
produit disgracieux; si, au contraire, elles sont soudées à la
rosace par la partie postérieure, cette rosace est elle-même sur-
montée d'une lyre qui est debout avec ses fleurons. Ces lyres
debout et couchées n'ont de semblable que l'apparence : les
lyres couchées sont incrustées de grains ovoïdes et de losanges
sertis dans l'or ; celles au contraire qui sont debout sur les rosaces
sont incrustées de petites lames irrégulières en cornaline, en
émeraude et en lapis-lazuli, selon les besoins de la ligne, mais
le plus souvent forment un parallélogramme régulier. L'artiste qui
fit ce bijou avait au plus haut point le sentiment de la forme et le
goût artistique. Ce second diadème a un diamètre de 210 milli-
mètres, une hauteur de 420 millimètres et pèse 108 grammes. Ni
l'une ni l'autre de ces deux couronnes ne sont d'ailleurs complètes
telles qu'elles viennent d'être décrites": on fixait encore par-dessus,
dans un tenon, un panache en or qui représentait une plante d'or
dont les fleurs pendaient en grappes de perles d'or ou de pierres
précieuses, ou encore un porte-plumet et des porte-aigrettes, le
premier formé de trois pièces destinées à recevoir des plumes
disposées en éventail, les autres consistant en deux tubes qui ren-
traient l'un dans l'autre et s'adaptaient à la couronne. Évidem-
ment les dames égyptiennes avaient le goût de la coquetterie et
trouvaient des artistes assez habiles pour satisfaire ce goût.
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LES FOUILLES RÉCENTES EN EGYPTE. 443
On s'est extasié devant ces bijoux, devant l'habileté qu'ils
réclament, et on en a conclu que plus on remontait vers l'ancien
Empire, plus on se trouvait en présence d'artistes parfaits, et qu'il
en était de même pour tout l'art égyptien. C'est aller un peu trop
vite en besogne, et je ne saurais souscrire à ces conclusions, parce
qu'elles ne me semblent pas très justes. Sans parler du côté phi-
losophique du sujet, qu'il serait cependant honnête de ne pas
négliger, je trouve dans l'examen des bijoux eux-mêmes le& rai-
sons de mon sentiment. Ces bijoux laissent à désirer en un cer-
tain nombre de cas : la facture n'est jamais parfaite, chaque pièce
en particulier d'un bijou peut sembler parfaite et l'ensemble ne
l'est pas. Dans les jaserons, il y a des mailles qui sont manquées,
les chaînettes ne sont pas d'égale longueur; dans les pièces qui
se composent de plusieurs élémens qui devraient être égaux, il y
en a toujours quelqu'un qui est trop long ou trop court. Les
Égyptiens n'attachaient aucune importance à la symétrie des
parties, non seulement en bijouterie, mais même dans leur archi-
tecture. Si l'on compare ces bijoux à ceux de la reine Aahhôtep
de la xvii* dynastie, on voit que loin d'être mieux travaillés
ils le sont beaucoup plus mal, et les esprits pessimistes et
chagrins, qui sont toujours prêts à proclamer l'infériorité des
temps présens en comparaison des temps passés, reçoivent ici
un éclatant démenti. Un peuple n'arrive pas du premier coup à
la perfection, il lui faut gravir lentement et péniblement le cal-
vaire de l'art; plus il monte, plus son idéal s'étend, et plus il voit
qu'il en est loin. Lorsqu'il croit l'avoir atteint, c'est qu'il n'a plus
la force de le poursuivre et de gravir encore la pente difficile,
c'est qu'il va descendre l'autre versant de la montagne, qu'il est
devenu vieux et qu'il ne lui reste plus qu'à faire place à de plus
jeunes. Le peuple qui ne progresse plus est fatalement appelé à
disparaître.
Les objets merveilleux qui^ viennent d'être décrits ont appelé
de nouveau l'attention sur l'Egypte. On a été quelque peu sur-
pris que la terre noire de la vallée du Nil contint encore tant de
trésors à trouver, et, le moment de la surprise passée, on a con-
clu que sans doute, sûrement même, il en restait d'autres à
découvrir. Les trois hommes qui la fouillent actuellement attirent
à leur suite un plus grand nombre de gens qui voudraient avoir
trouvé avant d'avoir fouillé. En France même cette ambition
légitime, mais trop pressée, semble être partagée. On se demande
ce que deviennent les antiquités découvertes. Il n est pas difficile
de répondre à cette question. M. de Morgan, fonctionnaire du
gouvernement égyptien, est tenu par les fonctions mêmes qu'il
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444 REVUE DES DEUX MONDES.
exerce de déposer tout ce qu'il trouve au musée de Gizéh ; il le
fait. Pour les deux autres, ils fouillent de compte à demi, le
musée de Gizéh ayant non seulement la moitié des objets trouvés
mais aussi le droit de préélection. De l'autre moitié, M. Naville,
qui fouille pour le compte de YEgypt exploration fund, dirige sur
Londres les monumens qu'il a découverts; la société fait elle-
même le partage entre les divers musées de l'Europe et de l'Amé-
rique, le British Muséum recevant la meilleure part, comme il
est juste, le musée du Louvre recevant aussi sa petite part, qu'il
a hâte d'ailleurs de mettre en ses magasins, ce qui ne permet pas
de juger de la générosité de la société anglaise ; quant à M. Pétrie,
auquel appartient la moitié des objets qu'il a trouvés, il en fait
part à ses amis, à divers musées d'Angleterre, au musée de
Berlin, et je dois dire que nous ne figurons pas au nombre de ses
amis. On s'est donc ému, en France, de cette situation qu'il me
sera permis de qualifier d'anormale. On a songé à fonder une
société comme la société anglaise dont il vient d'être question,
et l'on a déjà réuni des souscripteurs sérieux, mais en trop petit
nombre. Ce qu'il faudrait, ce serait un ou deux milliers de petits
souscripteurs qui, chaque année, apporteraient à la société fran-
çaise les ressources nécessaires pour faire des fouilles sérieuses
en Egypte et qui recevraient en récompense les publications que
Ton ferait. C'est ce qui se pratique en Angleterre, et pourquoi
n'en ferait-on pas autant en France? Les objets trouvés, si l'on
en trouvait, permettraient d'enrichir l'admirable collection du
Louvre et de créer d'autres collections en province. Ce projet ne
semble pas irréalisable, surtout au moment où tant de généreux
particuliers font les dons que l'on sait à nos musées. Je souhaite
vivement pour ma part qu'il réussisse.
E. Amélineau.
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REVUE LITTÉRAIRE
L'OPÉRA ET LA TRAGÉDIE AU XVIIe SIÈCLE
L'une des dernières thèses soutenues en Sorbonne a obtenu un
succès un peu différent de celui qui de coutume est réservé à ces exer-
cices généralement austères. Les chroniqueurs ont appris à tout Paris
que le piano vient de faire son apparition dans la salle où Ton sacre
les docteurs; les musiciens ont constaté avec plaisir que rien n'est à
l'abri de leur envahissement; tout le monde a fort approuvé que la
Faculté se décidât à sacrifier aux grâces décentes. La musique adoucit
les mœurs. Cela est d'un bon augure en ce temps d'examens où la
férocité des juges fait couler les larmes de tant de mères ! . .. Cette thèse,
que son auteur, M. Romain Rolland, a brillamment « accompagnée »,
est une Histoire de V opéra en Europe avant Lully et Scarlatti (1). Elle
contient de^consciencieuses recherches sur les origines de l'opéra en Ita-
lie, en Allemagne, en France, en Angleterre et sur les premiers composi-
teurs. Que valent au point de vue de la musique les théories, les opinions
et les appréciations de M. Rolland? Ce n'est pas à moi qu'il appartient
ici de le dire. Je n'ai pas à prendre parti pour ou contre le genre lui-
même de l'opéra, non plus qu'à discuter la théorie wagnérienne de l'union
de tous les arts. Je n'examinerai pas davantage la question de savoir
si « Lully a contribué à fourvoyer la musique française depuis deux
siècles. » Ces sujets spéciaux exigent la compétence des prof esseurs du
Conservatoire ou de ceux de la Sorbonne. Mais le sujet du travail de
(I) Histoire de V opéra en Europe avant Lully et Scarlatti ', par M. Romain Rol-
land, docteur es lettres. 1 toI., chez Thorin. — Cf. Nuitter, les Origines de F opéra
français (Pion) et Fournel, les Contemporains de Molière (Didot).
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416 REVUE DES DEUX MONDES.
M. Rolland intéresse, en partie du moins, l'histoire de la littérature.
L'opéra, au temps de ses débuts, est en France un genre littéraire. Cor-
neille, Molière, l'ont aidé à se former; La Fontaine a ébauché deux
opéras, si Racine a failli en écrire un et si Boileau s'en est tenu au pro-
logue; Thomas Corneille et surtout Quinault ont composé des drames
lyriques qui cent années plus tard n'avaient pas lassé l'admiration de
Voltaire. Tous les écrivains au xvne siècle se sont préoccupés de la
fortune de ce genre nouveau, et ils ont deviné qu'elle ne serait pas sans
action sur le destin des genres voisins. Il y a donc lieu d'examiner
quelles influences ont amené l'établissement chez nous de l'opéra, de
quels élémens il s'est formé, à quelles tendances il donnait satisfaction.
L'étude de la tragédie en sera éclairée d'autant : l'histoire de la consti-
tution et des succès de l'opéra est un chapitre indispensable de l'his-
toire de la décadence de notre tragédie classique.
L'opéra, c'est-à-dire le mélange de la poésie, de la musique et de la
danse, existait depuis la fin du xvi° siècle en Italie. C'est de là qu'il nous est
venu en droite ligne. C'est là que l'Italien Mazarin l'a été chercher pour
nous l'imposer. On sait la ténacité que Mazarin apportait dans ses en-
treprises et qui le faisait triompher à la longue de toutes les résistances.
Cette même opiniâtreté qu'il avait maintes fois fait servir à des causes
meilleures, il la mit à introduire chez nous un genre qui était pour lui
national. Dès \ 645 il fait venir Giacomo Torelli décorateur machiniste
que le duc de Parme consentit à céder, il mande le maître de ballets du
grand-duc de Toscane Giovanni-Battista Balbi, lequel quitta Florence
en poste pour arriver plus promptement en France. Les deux maîtres
italiens organisèrent une représentation entièrement conforme au sys-
tème des Feste teatrali adopté dans les cours d'Italie. On y joua la
Finta Pazza de Giulio Strozzi, musique de Francesco Sacrati. Une
partie de la pièce était encore déclamée. UOrfeo de Luigi Rossi, qui
fut représenté le 2 mars 1647 au Palais-Royal, dans la salle où Riche-
lieu avait fait jouer Mirante, est tout à fait un opéra. Cette « tragi-co-
médie en musique et vers italiens, avec changemens de théâtre et
autres inventions jusqu'alors inconnues en France, » se composait,
suivant un chroniqueur du temps, « d'entrées magnifiques et d'une
continuelle musique d'instrumens et de voix ; et tous les personnages
ehantoient avec un perpétuel ravyssement des auditeurs, ne sça-
ehant lequel admirer le plus, ou la beauté des inventions, ou la grâce
et la voix de ceux qui les récitoient, ou la magnificence de leurs ha-
bits. » En 1654, nouvelle représentation d'une œuvre italienne, les
Nozze di Peleo e Teti, du compositeur Carlo Caproli. Le succès fut
grand. La Gazette affirme que « la France n'est pas moins obligée de ces
beaux divertissemens à Son Éminence, qui fait venir de si excellens
hommes d'Italie, que du bon succès de nos affaires. » Néanmoins il est
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REVUE LITTÉRAIRE. 447
douteux que l'opéra italien eût réussi à se faire accepter chez nous, si
les voies ne lui eussent été frayées par ailleurs, et s'il n'eût trouvé, dans
des genres déjà en possession de la faveur publique, un cadre tout
prêt.
Le ballet de cour fut, dans l'affaire, le grand coupable. Lui aussi, il
nous était venu d'Italie, d'où Catherine de Médicis l'apporta dans ses ba-
gages. Depuis les règnes de Charles IX et de Henri III, le ballet ne cesse
de progresser. Il s'épanouit sous Henri IV. Le Béarnais aimait follement
la danse ; Sully ne l'aimait guère moins. Il s'était fait construire à l'Ar-
senal une salle de danse, et d'Aubigné nous le représente dirigeant un
ballet, avec sa calotte sur la tête et un gros bâton à la main. Louis Xllï
« dansait assez bien un ballet » ; il composa celui de la Merlaison. Riche-
lieu se sert du ballet pour traduire des idées de politique : ballet des
quatre Monarchies chrétiennes, de la Prospérité des armes de France,
qu'il est plus aisé de terminer les différends par la Religion que par les
Armes. Mazariny déploie une magnificence inouïe. Louis XIV, jeune,
bien fait, aimant le plaisir, la flatterie et les beaux costumes, consacre
à la danse dix-huit années de sa vie. C'est alors que le halle t atteint à
sa perfection. Profitant du progrès du goût il devient plus délicat et
plus ingénieux. Benserade en fait un genre littéraire. Un passage d'une
lettre de Mme de Se vigne nous fait assez connaître en quelle estime les
contemporains tenaient l'auteur de Cassandre et du Ballet des Muses.
Puretière s'étant permis de ne pas l'admirer, « je trouve, écrit-elle, que
l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde ni de la cour, et
que son goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de
corriger. Il y a de certaines choses qu'on n'entend jamais, quand on
ne les entend pas d'abord ; on ne fait pas entrer certains esprits durs et
farouches dans le charme et dans la facilité des ballets de Benserade et
des fables de La Fontaine. » Le rapprochement est significatif: Mme de
Se vigne, dont on a vanté souvent l'indépendance d'esprit, est admi-
rable pour être l'écho de son entourage et le reflet de l'opinion d'au-
trui. Aussi bien pour les sujets qui sont empruntés à la mythologie,
pour la morale faite d'une continuelle exhortation à aimer, pour la
gracieuse banalité des vers, comme pour la mise en scène et le rôle
assigné à la musique et à la danse, déjà le ballet de Benserade res-
semble à s'y méprendre à un opéra de Quinault.
Le voisinage du ballet ne pouvait manquer d'être dangereux pour
la tragédie elle-même. On le vit bien lorsque Corneille, en 1650, donna
son Andromède. Il s'y faisait du ciel à la terre et de la terre au ciel un
va-et-vient merveilleux. C'était le soleil enlevant Melpomène, Vénus
apparaissant dans une étoile, Êole descendant avec huit vents, dont
quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus pro-
ches sont portés sur le même nuage que lui et les deux plus éloignés
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448 REVUE DES DEUX MONDE*.
sont comme volans en l'air tout contre ce même nuage, Andromède
emportée parles vents, les Néréides émergeant des flots, Neptune sur
son char que traînent deux chevaux marins, Junon sur le sien que ti-
rent deux paons, et enfin Persée sur le cheval Pégase qui fait au milieu
de l'air un « caracol admirable ». Voilà de belles choses ! L'honneur,
ainsi que le reconnaît modestement Corneille, en revenait surtout au
sieur Torelli. Pour ce qui est de la musique, le poète s'est efforcé de la
réduire à la portion congrue : « Je ne l'ai employée qu'à satisfaire
les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir
descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose
qui les empêche de prêter attention à ce que pourraient dire les
acteurs. » Cet homme assurément aime peu la musique. Il la relègue
ix endroits où elle est dans l'impossibilité de nuire. Il ne prévoit pas
qu'une fois entrée dans le drame, et du coin où on la confine, elle va
déborder sur tout l'ensemble. Il croit, dans sa grande naïveté, qu'on
fait au musicien sa place et qu'il y reste. Au surplus, il est un peu
honteux d'avoir plié son génie à une pareille besogne. Il s'excuse de
n'avoir semé dans ses tragédies qu'un petit nombre de « beaux vers».
Il avoue que « cette pièce n'est que pour les yeux. » Il reviendra à la
charge en 1660 avec la Toison d'Or jouée au château de Neufbourg chez
le marquis de Sourdéac qui avait fait les machines, en 1671 avec Psyché,
tragédie -ballet. C'est qu'il est difficile de résister à la mode; c'est que
Corneille ne déteste pas le succès et qu'il est d'avis, comme Molière,
que la grande règle est de plaire.
De même que Corneille avait ouvert la tragédie au ballet, Molière
va le faire entrer dans la comédie. Un hasard l'y amena. Il voulait
donner un ballet avec les Fâcheux, « et comme il n'y avait qu'un petit
nombre choisi de danseurs excellens, on fut contraint de séparer les
entrées de ce ballet, et l'avis fut de les jeter dans les entr'actes de la
comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes bala-
dins de revenir sous d'autres habits; de sorte que, pour ne point
rompre aussi le fil de la pièce par ces manières d'intermèdes, on
s'avisa de les coudre au sujet du mieux que l'on put, et de ne faire
qu'une seule chose du ballet et de la comédie. » Le temps manqua
pour fondre parfaitement les deux arts. Dans la Princesse oVÉlxde, la
partie musicale est déjà mieux rattachée à l'action. Le prologue de
Y Amour médecin montre la Comédie tendant la main à la Musique et
au Ballet :
Quittons, quittons notre vaine querelle ;
Ne nous disputons point nos talens tour à tour.
Il suffit de rappeler Mélicerte, la Pastorale comique, le Sicilien. Et je
n'ai garde de reprocher à Molière d'avoir suivi le goût d'une cour frivole
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REVUE LITTÉRAIRE. 449
et de lui avoir offert le genre d'amusemens qu'elle réclamait. Je le plains
seulement que la nécessité Tait contraint, étant Molière, à devenir en
outre un Benserade supérieur.
Il restait à trouver le ton, la couleur, l'esprit et le style du genre de
poème qui s'accommoderait avec la musique et les machines. Carie
drame musical peut revêtir toutes les formes. Il peut être héroïque ou
religieux aussi bien qu'amoureux et profane. Mais on voit bien quelles
influences présidaient à la naissance de l'opéra. Il n'allait pas donner
chez nous satisfaction à un instinct national, à un besoin générale-
ment répandu; nos grands parens n'avaient pas pour la musique
cette passion qu'on a réussi à nous inculquer à force d'importations
étrangères et, je pense aussi, par suite de l'exaspération de notre
sensibilité et du détraquement de nos nerfs. « Il n'y avait pas un seul
homme dans le pays, dit Voltaire, qui sût faire un trio ou jouer pas-
sablement du violon. » Le goût de l'opéra est au xvne siècle une forme
de la manie de l'exotisme. Il rallie tous les « snobs » de l'époque.
Il se fait jour dans la période du nouveau règne où Ton est le plus
enfiévré de plaisir. Il sévit tout particulièrement parmi les femmes.
Dans une petite comédie, d'ailleurs insipide, Saint-Évremond met en
scène une jeune fille que la passion de l'opéra a rendue folle, mais,
comme vous l'entendez bien, folle à enfermer. Il indique les phases
successives par où le mal a passé chez la pauvrette : « Les Astrées lui
avaient donné la fantaisie d'être bergère ; les romans lui avaient in-
spiré le désir des aventures, et ce que nous voyons aujourd'hui est
l'ouvrage des opéras. » C'est cela même, et telle est précisément la filia-
tion de l'opéra. Il continue la littérature romanesque et la poésie de
salon. Une cour galante, le monde élégant, les femmes et les marquis,
tous les doucereux et les enjoués, ceux qui préfèrent le « vain plaisir »
aux jouissances de l'esprit, ceux qui ne demandent à l'art quede les amu-
ser, tels sont ceux pour qui se prépare et au gré de qui se façonne le diver-
tissement de l'opéra. C'est le triomphe de l'influence mondaine. Ceux-
là ne peuvent déjà plus supporter ni l'héroïsme de Corneille, suranné
et qui les fait sourire, ni la fantaisie de Molière, qu'ils trouvent triviale.
Ce sont les mêmes qui feront à Racine une guerre implacable et ne lui
pardonneront pas d'avoir exprimé la vérité de la nature humaine. Ils
ne veulent rien que de factice, ils n'admettent rien que de convention-
nel, ils ne goûtent rien que de fade. C'est pourquoi ils applaudissent à
l'art de Quinault, dans lequel ils se reconnaissent. Les tragédies de
celui-ci sont faites à leur ressemblance et à leur mesure : elles sont
l'expression même du goût de la société. VA s traie, auquel il ne
manque pour braver les critiques mêmes de Boileau que d'avoir été mis
^n musique, est de 1663. Désormais l'opéra a son librettiste ; il a trouvé
Ja nature des sentimens qu'il exprimera et la langue qui lui convient.
Tom eux. — 1895. 29
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450 REVUE DE3 DEUX MONDES.
Telles sont les complicités qui nous acheminaient à adopter l'imitation
pure et simple de Topera italien. Du ballet de Benserade combiné avec
la tragédie de Quinault, sous l'influence d'un italianisme décadent et
sous la poussée de la frivolité mondaine, s'est formé chez nous l'opéra.
Comme il arrive, ses véritables fondateurs, ceux qui l'implantèrent en
France ne sont pas ceux qui en avaient tenté les premiers essais. Qui-
nault s'obstinait dans la tragédie, faute d'avoir trouvé pour son « ly-
risme » le véritable débouché. Luily n'eut pas de lui-môme l'idée
qu'on pût adapter la musique au vers français. Rendons au malheu-
reux Perrin et à l'infortuné Cambert l'honneur qui leur appartient. Ce
sont eux qui, en 1669, obtiennent un privilège pour la fondation d'une
Académie de musique, et qui font représenter le 19 mars 1671 Pomone,
pastorale en cinq actes et un prologue. Ils s'étaient associé Sourdéac
pour les machines et Chaperon pour la partie financière. Pourquoi
n'eurent -ils pas tout le succès que méritaient leur bonne volonté et
leurs talens? Cambert possédait, au témoignage de Saint-Evremond,
« un des plus beaux génies du monde pour la musique, le plus entendu
et le plus naturel. » Il avait le goût le plus louable pour les mots qui
ne veulent rien dire : « Nanete, Brunete; Feuillage, Bocage; Bergère,
Fougère ; Oiseaux et Rameaux, touchaient particulièrement son génie. »
De son côté, Perrin n'était pas dépourvu démérite. Il avait débuté dans
la poésie en chantant dans des « pièces f olastres » divers insectes, tels
que la puce, le moucheron et le ver à soie, et continué par une traduc-
tion de V Enéide où il montrait le héros virgilien « travesty de l'habit
non pas d'un barbare... mais d'un cavalier françois, avec la pompe des
plumes et| des clinquans. » Ce sont des titres. Par malheur il céda au
légitime désir de s'enrichir en épousant une vieille femme. Ce fut pour
lui l'origine de beaucoup de désagrémens, et pour les débuts mômes
de l'opéra la cause de certaines entraves. Sourdéac doit être remercié
pour avoir tenté de supplanter les Italieps dans l'art de la machi-
nerie. C'était un original, s'il faut croire ce qu'en dit Tallemant :
« Il se fait courre par ses païsans comme on court un cerf et dit que
c'est pour faire exercice ; il a de l'inclination aux méchaniques ; il
travaille de la main admirablement : il n'y a pas un meilleur serrurier
au monde. » Voltaire se porte garant qu'il n'était pas complètement
fou. Ce qui est certain c'est qu'il se ruina. L'association tomba en pleine
déconfiture. Elle avait seulement préparé les voies à des joueurs plus
heureux, ou à des combattans mieux armés pour la lutte. C'est alors
que Lully entre en scène. Baptiste était surtout réputé pour son talent
de danseur. Il avait déployé dans le rôle du Muphti du Bourgeois gen-
tilhomme une verve étourdissante. C'était un parfait baladin, et qui avait
su entrer dans la faveur du Roi aussi avant que l'autre Baptiste, sur-
nommé Molière. Il reprit le privilège de Perrin. Il était âpre au gain,
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REVUE LITTÉRAIRE. 451
d'une déloyauté insigne, d'humeur à la fois souple et tyrannique, au
demeurant vraiment artiste. Italien d'origine, façonné au goût fran-
çais, il acclimata chez nous Topera florentin. Quinault est pour lui le
plus docile des collaborateurs. Inaugurée en 1672 par les Fêtes de
l Amour et de Bacchus et Cadmus et Hermione, l'œuvre commune se
continua par une série ininterrompue de succès jusqu'au Roland (1685)
dont une scène, celle où le héros apprend par des bergers dansans l'in-
fidélité d'Angélique, passa pour une merveille de l'art, et jusqu'à Ar-
mide (1686), le chef-d'œuvre, et dont le cinquième acte fut considéré
comme un des plus beaux efforts du génie humain.
Tel qu'il nous apparaît dans ces modèles du genre, l'opéra' consiste
essentiellement dans l'emploi du merveilleux au théâtre. Quinault met
à contribution la mythologie, la fable, l'épopée antique et moderne,
le paganisme et la sorcellerie. Il y ajoute l'allégorie. La Discorde, la
Haine, la Victoire, les Jeux, les Ris et les Plaisirs se mêlent aux fées et
aux lutins, aux dieux de fleuves, aux divinités célestes, terrestres, in-
fernales, dans la plus incohérente des mascarades. Les Métamorphoses
d'Ovide lui fournissent la plupart de ses sujets ; il emprunte les autres
à l'Arioste (Roland), au Tasse (Armide) et même à une vague tradition
des romans de chevalerie (Amadis). Peu importent d'ailleurs les sources
où il a puisé et les souvenirs qu'évoquent les aventures et les per-
sonnages qu'il met en scène. Pour lui la différence des temps et des
pays, des climats et des civilisations n'existe pas. Ce n'est pas lui qui
s'inquiéterait, comme un Corneille, de savoir si Andromède fut
« blanche » ou « basanée ». Mystères de la vieille Egypte, claires lé-
gendes de la Grèce, prouesses héroïques du moyen âge, tout se con-
fond dans une même teinte neutre, sous un vernis uniforme. — L'amour
est Tunique ressort du drame, comme il est l'unique mobile des per-
sonnages et le thème unique du dialogue et de la déclamation. On sait
assez de quels conseils est faite la morale amoureuse de Quinault : c'est
une continuelle invitation à aimer, à profiter de la jeunesse, à suivre
l'instinct en dépit des empêcheurs de s'aimer à la ronde.
Hélas, petits oiseaux, que vous êtes heureux
De ne sentir nulle contrainte
Et de pouvoir suivre sans crainte
Les doux emportemens de vos cœurs amoureux !
Il est difficile de dissimuler plus de grossièreté sous plus de pré-
ciosité. Quand Boileau parlait de ces « lieux communs de morale lu-
brique, » il s'exprimait à son habitude avec une franchise ingénue,
mais l'expression qu'il employait n'était pas trop forte. Encore si Qui-
nault était un peintre de la passion ou seulement un poète de la ten-
dresse ! L'art peut profiter de ce que la morale condamne. Si même
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452 REVUE DES DEUX MONDES.
il avait célébré le plaisir! Mais l'amour tel qu'il le comprend, toujours
charmant et souriant, agréable jusque dans ses tourmens, délicieux
dans ses émotions légères et à fleur d'àme, n'est que la galanterie la
plus fade et la plus « dégoûtante ». Dans cette abondance de vers de
mesure inégale et de médiocrité pareille où s'épanche la verve facile
de l'auteur, il n'y a pas l'apparence d'un sentiment vrai. On a coutume,
depuis le siècle dernier, d'en appeler de l'arrêt de Boileau, et de pro-
noncer que s'il faiblit dans le drame, Quinault a excellé dans le style
lyrique. Je choisis à dessein un couplet auquel Voltaire ne craint pas
de décerner l'épithète de sublime : c'est le chœur des suivans de
Pluton dans Alceste. Le poète, traduit à sa manière un des thèmes les
plus riches de la poésie lyrique et l'un de ceux qui ont arraché au dés-
espoir les cris les plus magnifiques: la nécessité de la mort inévitable.
Tout mortel doit ici paraître.
On ne peut naître
Que pour mourir.
De cent maux le trépas délivre.
Qui cherche à vivre
Cherche à souffrir.
Venez tous sur nos sombres bords :
Le repos qu'on désire
Ne tient son empire
Que dans le séjour des morts.
Chacun vient ici prendre place.
Sans cesse on y passe,
Jamais on n'en sort.
C'est du lyrisme de mirliton. L'œuvre d'Eugène Scribe fourmille
de beautés pareilles qu'on se refuse assez ordinairement à y admirer.
Peu importe d'ailleurs, puisque le musicien est chargé de réparer les
défaillances du poète, et puisque, à défaut de l'un et de l'autre, on peut
toujours compter sur le machiniste. Le livret de Phaéton est un des
plus pauvres que Quinault ait écrits ; mais on voit dans cet opéra Protée
sortir de la mer conduisant les troupeaux de Neptune et accompagné
d'une troupe de dieux marins dont une partie fait un concert d'in-
strumens et l'autre partie danse ; plus loin il se transforme en lion, en
arbre, en monstre marin, en fontaine et en flamme ; les portes du
temple d'Isis s'ouvrent, et ce lieu qui avait paru magnifique n'est
plus qu'un gouffre effroyable qui vomit des flammes et d'où sortent des
furies et des fantômes terribles qui menacent et écartent l'assemblée ;
enfin Phaéton assis sur le char du Soleil s'élève sur l'horizon ; la Terre
consumée apparaît et supplie Jupiter; la foudre tombe, le héros est
précipité du haut des deux. Cela explique suffisamment que Phaéton
ait enchanté le public au point que huit mois de représentation satis-
firent à peine sa curiosité.
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REVUE LITTÉRAIRE. 453
On comprend la mauvaise humeur de tous ceux qui au xvne siècle
représentent le bon goût et défendent la tradition. Ils ont beau faire
leurs réserves et mettre hors de cause Lully dont ils ne contestent
pas le génie; ils déplorent le succès de Topera. Le genre, tel qu'ils le
voient réalisé, leur parait exécrable. Ils en dénoncent presque tous^
l'absurdité et se plaignent de l'insurmontable ennui qu'il leur cause.
Boileau en flétrit la morale. La Fontaine en raille les prestiges im-
parfaits :
Souvent au plus beau char le contrepoids résiste ;
Un dieu pend à la corde et crie au machiniste ;
Un reste de forêt demeure dans la mer,
Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.
Si d'ailleurs il goûte séparément les trois genres de la comédie, du.
ballet, du concert, il lui semble qu'ils ne peuvent en s'unissant que se
nuire. Tel est aussi l'avis de Saint-Évremond dans sa curieuse Lettre
sur les opéras: « Si vous voulez savoir ce que c'est qu'un opéra, je vous-
dirai que c'est un travail bizarre de poésie et de musique, où le poète-
et le musicien, également gênés l'un par l'autre, se donnent bien de la
peine à faire un méchant ouvrage. » Il conclut sans ambages : « Une.
sottise chargée de musique, de danse, de machines, de décorations,,
est une sottise magnifique, mais c'est toujours une sottise. » Parmi les
grands écrivains, La Bruyère est le seul qui incline à l'indulgence.
Sans doute, comme les autres, il s'ennuie à l'opéra; mais ce n'est pas
que le genre soit par lui-même condamnable, c'est que l'exécution y
est encore très insuffisante. « On voit bien que l'opéra est l'ébauche d'un,
grand spectacle : il en donne l'idée. » Cette idée est tout près de lui
agréer. La Bruyère va jusqu'à se déclarer franchement, sinon en fa-
veur de l'opéra, du moins contre ses adversaires : « C'est prendre le
change et cultiver un mauvais goût que de dire comme l'on fait que la.
machine n'est qu'un amusement d'en/ans et qui ne convient qu'aux
marionnettes; elle augmente et embellit la fiction, soutient dans les-
spectateurs cette douce illusion qui est tout le plaisir du théâtre, où.
elle jette encore le merveilleux... Le propre de ce spectacle est de
tenir les esprits, les yeux et les oreilles dans un égal enchantement. »
Je devine bien chez le moraliste soucieux d'originalité le désir de se-
singulariser et de porter le poids de son opinion du côté où on ne s'at-
tendait pas à la trouver. Mais surtout La Bruyère écrit dans les der-
nières années du siècle. En plus d'un endroit sa critique est en avance
sur celle de son temps. C'est déjà un goût nouveau qui s'annonce.
« Ce qui me fâche le plus de l'entêtement où l'on est pour l'opéra,,
c'est qu'il va ruiner la tragédie qui est la plus belle chose que nous
ayons, la plus propre à élever l'âme et la plus capable de former l'es-
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454 REVUE DBS DEUX MONDES.
prit. » C'est Saint-Évremond qui parle ainsi. Il faut avouer qu'on ne
pouvait apercevoir le danger avec plus de clairvoyance et le signaler
avec plus de bonheur d'expression. Les difficultés créées à la tragédie
par l'opéra, voilà ce qui est capital. Les deux genres se touchaient de
trop près pour ne pas exercer l'un sur l'autre de continuelles réactions.
De plus, en développant dans le public certaines exigences l'opéra
allait forcer la tragédie à dévier de sa route. Poot saisir la réalité de
cette influence il n'est pas besoin de s'adresser, comme on le fait ordi-
nairement, aux écrivains de second ordre, et de montrer qu'un Crébil-
lon ou un Lagrange-Chancel entendent l'amour précisément à la façon
de Quinault. L'exemple de Racine est d'une bien autre portée. On a pu
discerner jusque dans Phèdre l'influence d'un art rival (1). Elle éclate
avec évidence dans Eslher et Athalie. Les contemporains ne se trom-
paient qu'à demi quand ils allaient annonçant avec Dangeau que Racine
travaillait à un opéra dont le sujet était Esther et Assuérus. Dans
Athalie il ne suffit pas de montrer la place faite aux chœurs, l'impor-
tance donnée au décor et à la figuration, le changement à vue du der-
nier acte; c'est le drame tout entier qui est imprégné de lyrisme, c'est
l'action elle-même qui est « merveilleuse », le principal ou le seul
acteur étant la toute-puissance divine qui change les volontés, égare
les esprits, dirige les événemens vers une catastrophe marquée de
toute éternité. Comme il est un poète de génie, Racine remonte de
Quinault à Sophocle et retrouve la véritable tradition de la tragédie
antique dont l'opéra n'était qu'une déviation ou une contrefaçon. Il
n'en reste pas moins qu'il s'écarte sensiblement du système qui était
celui delà tragédie classique, et qu'il y apporte des beautés d'un ordre
qu'elle ne comportait pas. Pour lutter contre l'opéra, un Racine peut
lui emprunter ses propres instrumens et en tirer des effets imprévus.
Mais c'est ce qu'il est seul capable de faire. Les autres, afin de soutenir
une trop rude concurrence, mettront au service de la tragédie des res-
sources qui chaque fois en altèrent davantage la pureté. Ils y feront
entrer tour à tour le romanesque, la terreur, la sensiblerie, l'extraordi-
naire, le pittoresque. C'est dire qu'ils déferont peu à peu l'œuvre de
Corneille et de Racine.
En fait, le principe même de l'opéra est en contradiction avec le
principe de la tragédie. Quand M. Romain Rolland nous dit que « d'elle-
même la tragédie française marchait vers l'opéra », je ne sais trop
comment il l'entend ; ou plutôt la façon dont il s'explique prouve que
l'idée qu'il se fait de la tragédie est à peu près celle qu'en ont jadis
accréditée les romantiques. « Ses dialogues balancés, dit-il, ses périodes
cadencées, ses phrases qui se répondent, ses nobles proportions, la
(i) Cf. Brunctière, les Époques du théâtre français, VII.
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REVUE LITTÉRAIRE. 455
logique de son développement, se prêtaient naturellement à l'eurythmie
musicale. L'opéra devait être l'expression parfaite du style Louis XIV.
Ce génie de noblesse et de dignité calme, qui répugne à l'imprévu et
se platt à retrouver dans ses œuvres et ses spectacles la paix de sa
raison; qui fait voir les passions au travers des yeux de l'artiste; ce
génie en un mot qui met son idéal dans l'ordre plus que dans la liberté
et qui tend peu à peu à chercher la beauté dans la forme de la pensée
môme, devait se satisfaire dans l'opéra de Lully qui n'est, si je puis
dire, qu'une tragédie de la forme. » Cela n'est guère précis, mais semble
encore moins juste. Loin que l'opéra fût l'aboutissement de la tragédie,
il en était la négation.
C'est bien la raison, en effet, qui préside à tout le système de la tra-
gédie et qui lui dicte celles mômes de ses règles qu'on a taxées d'être le
plus arbitraires et le plus audacieusement conventionnelles. Si le
poète est tenu de resserrer sa pièce dans les vingt-quatre heures, c'est
afin de moins choquer la vraisemblance, et si on lui impose l'unité de
lieu c'est qu'aussi bien l'intérêt ne s'attache pas au changement du
décor, mais au spectacle changeant des sentimens. La raison qui déter-
mine la conduite de la pièce dirige également l'auteur dans l'étude qu'il
fait de la passion. Ses personnages se connaissent, s'analysent, dis-
cutent avec eux-mêmes, et s'ils ne résistent pas toujours à l'impulsion
du désir, s'ils succombent à la violence de l'instinct, encore savent-ils
qu'ils y succombent. On ne laisse aux événemens que la moindre
place. Tout se fait par des causes intérieures. C'est par là que la volonté
s'éprouve, que les caractères se dessinent, et de là qu'une morale se
dégage. — L'opéra est, par définition, un perpétuel défi jeté à la raison.
C'est ici le domaine de l'imprévu ; les merveilles les plus invraisem-
blables marquent le triomphe de l'artiste qui cherche d'abord à provo-
quer la surprise. Tout dépend des causes extérieures. Partant, pas de
psychologie. La volonté n'a rien à faire dans un monde où la face des
choses est soudainement changée par l'intervention d'un dieu, à moins
que ce ne soit par la baguette d'une magicienne. Les caractères per-
dent toute consistance dans ce domaine des vaines apparences. Même,
comment parler encore de caractères et de sentimens à propos de
personnages qui n'ont aucun rapport avec notre humanité? « Le mer-
veilleux visible n'aurait-il pas banni tout intérêt de la scène lyrique?
demande Grimm dans son article de Y Encyclopédie. Un dieu peut éton-
ner, il peut paraître grand et redoutable ; mais peut-il intéresser? Son
caractère de divinité ne rompt-il pas toute espèce de liaison et de rap-
port entre lui et moi? » — Aussi l'intérêt se déplace. Il s'attache à tout
ce que la tragédie avait pris soin de bannir comme étant de qualité
inférieure. L'opéra réalise et présente sous forme matérielle ce que la
tragédie reléguait dans le récit. Nous assistons au « songe » qui vient
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456 REVUE DE3 DEUX MONDES.
hanter le sommeil du héros endormi. Ce n'est plus dans une méta-
phore, c'est sur la scène, grâce à une machine ingénieuse que la croupe
des monstres se recourbe en replis tortueux. La curiosité seule est
éveillée. Le regard est amusé, l'oreille est charmée. A mesure que
nous nous abandonnons à ce charme enveloppant de la musique, l'es-
prit perd davantage la maîtrise de soi, l'énergie se dissout comme à
un contact voluptueux; du cerveau l'émotion est descendue dans
cette partie de nous-môme où ne pénètre pas l'analyse, dans la ré-
gion des sentimens obscurs, inconsciens, qui confine au monde de la
sensation. — Telle est exactement la différence. Le plaisir de la tragé-
die était tout intellectuel ; le plaisir de l'opéra est presque uniquement
•sensuel.
L'auteur de YHistoire de Vopéra nous promet qu'il nous montrera
-quelque jour comment au xvme siècle la tragédie s'est transformée sous
l'action de l'opéra. Pour compléter son étude, il devra la pousser jus-
qu'au moment où la tragédie devient le drame romantique. Entre les
influences qui ont amené la constitution du drame de Victor Hugo,
on en a signalé plusieurs qu'on a été chercher fort loin; je ne sais
•si aucune autre a été plus réelle que l'influence voisine de l'opéra. Le
drame concentré autour de l'aventure amoureuse des deux « premiers
rôles, » l'amour empruntant aux harmonies de toute la nature son or-
chestration, l'impulsion remplaçant l'activité réfléchie, l'action des
causes extérieures se substituant à la volonté, l'invraisemblance des
•événemens le disputant à l'absurdité des sentimens, la raison abdi-
quant devant la musique des vers, la somptuosité de la mise en scène,
la séduction du décor et du costume, — c'est Hernani et c'est Ruy Blas.
En sorte que si l'opéra a tué la tragédie, c'a été pour installera sa place
une forme de théâtre à qui il ne manquait que d'être viable. Et enfin si
le drame en vers est aujourd'hui chez nous un genre mort, et qu'en ces
•derniers temps on s'est vainement essayé à ranimer, la faute n'en est-
elle pas au voisinage trop redoutable de l'opéra? Les poètes ont beau
prodiguer l'éclat des images, l'image la plus colorée semble terne au-
près de la vision elle-même de l'objet. La sonorité des rimes ne s'en-
tend plus auprès du tapage de l'orchestre. Tel est, au point de vue
littéraire, le bilan de Topera. Sans avoir provoqué chez nous aucune
oeuvre de quelque valeur il a été pour les autres genres dramatiques le
pire dissolvant. La valeur musicale des œuvres que nous lui devons
a-t-elle été d'ailleurs une suffisante compensation? Je n'ai pas qualité
pour le décider. Je me borne à remarquer qu'on est en droit d'exiger
beaucoup de lui en songeant à ce que valait ce qu'il nous a fait perdre.
René Doumic.
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REVUES ÉTRANGÈRES
REVUES ANGLAISES
LA FEMME NOUVELLE
Un vent de révolution souffle, depuis quelque temps, sur l'Angle-
terre ; et c'est comme si, fatigués d'un trop long attachement à leurs-
coutumes d'autrefois, nos voisins s'apprêtaient maintenant à tout re-
nouveler d'un seul coup. Je ne parle pas ici de la politique, où il semble
cependant que de graves changemens soient en train de s'accomplir :
car on sait que les divisions séculaires des partis anglais ne gardent
plus désormais qu'une valeur nominale ; que rien ne subsistera bientôt
des programmes anciens, ni même de l'ancien esprit politique anglais ;
et que la patrie de l'individualisme s'imprègne tous les jours plus pro-
fondément de principes socialistes ou, si l'on aime mieux, étatistes. Et
la crise politique se double d'une crise religieuse, la plus forte assuré-
ment qui se soit produite dans ce siècle. Sous les attaques multipliées*
des sectes dissidentes, l'autorité traditionnelle de l'Église anglicane
faiblit et s'effondre, au grand profit de la propagande catholique ; les
appels pour « le fonds de défense de l'Église nationale » restent sans
écho dans le public, malgré l'appui incessant que leur prêtent les plus
grands noms de l'aristocratie ; et déjà certains écrivains envisagent
sérieusement la possibilité d'une adhésion officielle de l'Angleterre au
catholicisme.
Ce sont là de clairs indices d'un état nouveau ; mais peut-être le
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458 REVUE DES DEUX MOND».
renouvellement est-il plus sensible encore qui s'opère, au même ias-
tant, dans les mœurs et dans les idées. Ouvrez une revue, un journal
anglais. Il n'y est question que de la nouvelle critique, du nouveau
roman, et de vingt autres nouveautés dont quelques-unes vraiment assex
imprévues. Je serais fort en peine, par exemple, de déterminer en quoi
la nouvelle critique diffère au juste de Y ancienne; mais le fait est qu'elle
existe, et je n'en veux pour preuve qu'un long article publié dans la
New Review de juin par M. Runciman, avec, en manière d'épigraphe,
cette pensée du Dr Johnson: « La civilité réciproque des auteurs est
une des scènes les plus lisibles de la grande farce qu'est la vie. » La
nouvelle critique consisterait-elle, suivant cette devise, à rompre avec
les fâcheuses traditions de la courtoisie entre auteurs, pour revenir aux
vieilles habitudes de franchise qui, bien plus encore que sa critique
même, ont rendu immortel le Dr Johnson ? M. Runciman, en tout cas,
ne ménage point les dures vérités à ceux qu'il appelle les « vieux cri-
tiques ». A l'un d'eux il reproche (j'oubliais d'ajouter qu'il s'occupe
seulement de critique musicale) son inaptitude à jouer du piano, à
l'autre le retard qu'il a mis à deviner le génie de M. Paderewski, à un
troisième son peu de variété dans le choix de ses métaphores. Ou plu-
tôt je m'aperçois que c'est lui-même qui accuse les « vieux critiques »
de manquer de civilité à l'égard des « nouveaux » : mais ceux-ci, comme
on voit, sont hommes à rendre la pareille.
Il me serait plus facile de définir le nouveau roman : car sur ce point
ce n'est pas un seul article, mais au moins une dizaine que je pourrais
consulter, tous parus dans les revues anglaises de ces mois derniers.
Le nouveau roman anglais diffère surtout de Y ancien en ce qu'il est
sexualiste. Le mot est nouveau, lui aussi ; mais au train dont on l'em-
ploie il aura vite vieilli. Il désigne, autant que j'ai pu le comprendre,
une littérature où une grande part est faite aux particularités dès sexes,
et aux problèmes divers, physiologiques, moraux, et sociaux, qui résul-
tent de l'organisation dissemblable de l'homme et de la femme. U
sexe, c'est en effet le seul sujet où paraissent s'intéresser désormais
les lecteurs anglais. « Qu'un écrivain, dit Mrs Crackanthorpe dans
la Aineteenth Century, qu'un écrivain produise aujourd'hui un roman
ou une pièce traitant d'autre chose que des phénomènes moraux qu|
caractérisent l'homme et la femme : et si exquis que soit son style, si
profonde et subtile son émotion, si délicate sa fantaisie, le public,
d'un commun accord, rejettera son œuvre. »
Aussi romanciers et dramaturges ne traitent-ils que de ces phéno-
mènes : et l'on entend bien qu'ils n'y mettent pas la discrétion des
écrivains d'autrefois. Car à dire vrai, Dickens aussi, et Thackeray, trai-
taient des « phénomènes moraux » qui caractérisait l'homme et b
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REVUES ÉTRANGÈRES. 459
femme ; ils en traitaient par ce môme fait qu'ils introduisaient dans leurs
romans des hommes et des femmes, s'efforçant ingénument de les
montrer tels qu'ils les voyaient. Et pareillement tous les grands écri-
vains, depuis Homère jusqu'à notre temps. Que leur a-Wl donc manqué
pour être sexualistes, et en quoi diffèrent-ils des nouveaux écrivains
anglais?
Mrs Crackanthorpene nous le dit pas, dans son ardente apologie de
la sexualité en littérature ; mais il suffit de jeter un coup d'oeil sur les
romans et les drames anglais d'à présent pour s'en rendre compte
aussitôt. La vérité est que ce que les Anglais appellent la littérature
sexualiste correspond assez exactement à ce qu'a été naguère chez nous
le naturalisme. Non contons de faire une part, dans leurs ouvrages, à
la différence des sexes, les nouveaux auteurs anglais considèrent cette
différence comme l'unique objet qui mérite de les occuper; et non con-
tens d'en étudier les phénomènes moraux, ils en décrivent et analysent
à plaisir la partie physique, de telle sorte que ce n'est point tant leur
sexualité que leur sensualité qui les distingue de Dickens et de Thacke-
ray, et des anciens romanciers. De là vient leur succès auprès du public
et de là aussi tant de protestations qu'ils soulèvent dans les journaux
et les revues. Mais les protestations ne servent de rien contre un cou-
rant aussi fort ; et l'avènement du naturalisme dans le roman anglais
n'en demeure pas moins un fait accompli. Ce n'est plus en Angleterre,
désormais, que les mères françaises pourront s'approvisionner, en
.toute confiance, de romans pour leurs filles.
Encore ne faut-il point croire que les nouveaux romans anglais
ressemblent absolument à ceux des naturalistes français. L'influence
de la race subsiste et se fait sentir, malgré tout. Pour se complaire dans
l'étude des sujets les plus scabreux, les romanciers anglais restent tou-
jours, cependant, d'acharnés moralistes. Chacun de leurs romans est le
développement d'une thèse ; et chacune des différences qu'ils constatent
entre l'homme et la femme les conduit à réclamer quelque changement
dans les relations présentes de l'homme et de la femme. Et que la
plupart de ces romans sexualistes aboutissent à réclamer l'émancipa-
tion sociale et politique de la femme, c'est ce qui n'étonnera personne
quand j'aurai dit enfin que la plupart de ces romans ont des femmes
pour auteurs.
Des femmes, mais des femmes nouvelles : car c'est encore là une
des nouveautés les plus considérables de la nouvelle Angleterre. The
new woman, la femme nouvelle, il n'y a pas un terme qu'on trouve
plus constamment répété dans la presse anglaise. Aussi bien Mrs Cra-
ckanthorpe propose-t-elle de l'appliquer à la nouvelle littérature elle-
même, et de remplacer le mot de « roman sexualiste » par le mot, plus
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-460 REVUE DBS DEUX MONDES.
juste en effet, de « roman de la femme nouvelle ». Dans la littérature
•et dans la réalité, l'Angleterre possède dès maintenant un nouveau type
de femme, et dont on peut dire, pour commencer, qu'il est en tout cas
infiniment plus bruyant, plus remuant, plus encombrant que l'ancien.
« Il n'y a pas un des domaines jusqu'ici réservés à l'homme, que la
femme ne menace, à présent, de s'approprier. Une à une les vieilles
-citadelles de la suprématie de l'homme sont attaquées et prises d'as-
saut. Diplômes de nos universités, doctorats de médecine et de philo-
sophie, emplois d'éditeurs, d'inspecteurs, de maîtres d'usines, de ro-
manciers, de brocanteurs, de dramaturges, de poètes, d'essayistes, la
femme a envahi tout cela, et ce n'est encore qu'une faible partie de ce
qu'elle entend conquérir. L'asile poudreux de la loi, lui-même, ne
lui a point échappé : et pour être encore un phénomène assez rare, la
femme-solicitor dorénavant existe. Au cours dont les choses vont, nous
pouvons affirmer qu'il n'y aura pas dans vingt ans un seul métier où
la femme ne fasse concurrence à l'homme, et même ne réussisse à le
•dépasser. Phénomène singulier, que rend plus singulier encore sa
-soudaineté : car c'est durant les vingt dernières années que nous avons
vu tous ces changemens s'accomplir. Nous allons voir maintenant la
femme-électeur et, comme conséquence inévitable, la femme-député,
en attendant qu'il prenne fantaisie à nos sœurs et à nos filles de péné-
trer dans la magistrature et dans le haut clergé. »
Ainsi parle un sage, M. Harry Quilter, dans un très remarquable
article de la Fortnighlly Jieview. Et .tous ses confrères autour de lui
font la même constatation, les uns avec une nuance d'aigreur ou de
mélancolie, d'autres avec une résignation souriante, et quelques-uns
sur le ton d'un enthousiasme lyrique. Tel un pasteur, le révérend
Harry Jones qui, dans le Sunday at Home, réclame pour les femmes,
au nom de l'Évangile, le droit de voter et l'égalité civile. « Notre-Sei-
gneur en effet n'a-t-il pas dit que quiconque accomplissait la volonté
divine était par là même Son frère, et Sa sœur, et Sa mère ? L'homme,
la femme, la jeune fille sont donc non seulement placés sur le même *
rang, mais élevés en commun à l'honneur suprême d'une intime pa-
renté avec le Fils de l'Homme. Ainsi il n'y a point de distinction de
sexe dans le royaume des cieux. Aux yeux du Christ, la femme doit
prendre la place qui lui est due, et obéir en commun avec l'homme aux
-grands devoirs de la vie. »
Le devoir de voter et de siéger dans les parlemens aurait-il été,
« aux yeux de Jésus-Christ », aussi grand et aussi essentiel qu'il paraît
l'être aux yeux du révérend Harry Jones ? La question, au surplus, est
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REVUES ÉTRANGÈRES. 461
d'assez peu d'importance, car la femme nouvelle anglaise ne semble
guère se soucier du Christ. Son unique préoccupation est de rejoindre
l'homme dans toutes les directions où, depuis des siècles, il a été seul
à marcher, de le rejoindre et de le distancer. Ou plutôt on dirait que
l'unique préoccupation de la femme nouvelle n'est pas de distancer
l'homme, mais de le supprimer ; caria haine contre l'homme, plus encore
que son ambition de femme, se montre clairement dans tout ce qu'elle
fait. Elle n'admet point qu'on lui accorde des titres, des honneurs,
équivalons à ceux qu'on réserve à l'homme : ce sont les mêmes qu'elle
réclame, et ses réclamations ont d'autant plus de chances de succès
qu'elle n'est tenue vis-à-vis de son ennemi à nulle réserve de galante-
rie. Sans compter que l'homme, pour haï qu'il se sente, ne peut guère
se résigner à la haïr à son tour, et qu'il n'y a pas une de ces réclama-
tions de la femme nouvelle qui ne trouve aussitôt des hommes pour
l'appuyer.
C'est, par exemple, un bachelier es arts d'Oxford qui vient, le pre-
mier, de demander pour les femmes l'admission aux grades supérieurs
dans les deux grandes universités de l'Angleterre. Il raconte, en faveur
de sa thèse, les héroïques exploits d'une jeune fille, miss Grâce Chis-
holm, passionnée de sciences, ou plutôt de diplômes, et dont il nous
dit lui-même qu'elle est « incomparable dans l'art de passer des exa-
mens. »
Cette [eune fille parait en effet avoir pour les examens une attrac-
tion surnaturelle, comme d'autres pour les voyages ou pour les exer-
cices du sport. En 1892, elle a réalisé — sans qu'il yeût à cela d'ailleurs
la moindre utilité pratique — le tour de force de passer simultanément
un examen de mathématiques à Oxford et un autre à Cambridge. Mais
elle ne s'en estpointtenue là. En 1893 elle est allée à Gœttingue,oùelle
a passé encore un grand nombre d'examens, qu'est venu enfin cou-
ronner, en avril dernier, un beau diplôme de docteur en philosophie,
magna cum laude (la mention summa cum laude étant à peu près hors
d'usage). Mais pour en arriver à ce magnifique résultat, on peut bien
dire que miss Chisholm a mis en émoi toute l'université deGœttingue,
et par contre-coup le monde universitaire allemand tout entier. Car il
est dans l'instinct de ces héroïnes de viser touj ours aux conquêtes impos-
sibles : et pour obtenir l'autorisation de passer son examen de docteur,
miss Chisholm a dû, après des mois de démarches, solliciter directe-
ment, en audience privée, les ministres à Berlin.
Et voici qu'après avoir, comme on l'a vu, bouleversé l'Allemagne,
elle est en train d'amener une révolution dans les coutumes séculaires
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462 REVUE DES DEUX MONDES.
des universités anglaises. Depuis longtemps en effet celles-ci sont
ouvertes aux femmes, à l'exception de deux, Oxford et Cambridge, aux-
quelles il faut joindre encore en Irlande l'université de Dublin. Et
c'est contre cette exception que proteste le bachelier es arts de la
Fortnightly Review, brandissant en guise d'argument l'exemple de
miss Chisholm. « En refusant leurs grades aux femmes, dit ce galant
bachelier, les trois universités se mettent en révolte contre l'Europe
entière. » Et il ajoute que, d'ailleurs, le but de sa protestation est
simplement de s'élever contre une injustice, que l'admission des
femmes aux grades d'Oxford et de Cambridge ne saurait avoir pour
elles aucun avantage pratique, sinon de leur donner, en échange d'une
somme de huit livres sterling, un diplôme dont elles peuvent se pro-
curer l'équivalent dans dix autres universités.
Un professeur de philosophie d'Oxford, M. Thomas Case, a pris la
peine de répondre, dans la Fortnightly Review de juillet, à ce bachelier
anonyme. Encore s'attend-il à soulever dans le public « une tempête
d'indignation ». Mais il estime qu'il a le droit et le devoir de se pro-
noncer sur un sujet de ce genre, ayant enseigné à Oxford durant plus
d'un quart de siècle. N
Et il nous apprend d'abord que la campagne engagée par le bache-
lier es arts n'est que la suite de nombreuses campagnes antérieures
dont chacune a eu pour effet de faire accorder aux femmes de nouveaux
privilèges, dans les règlements de l'université. Non seulement les
femmes sont admises, dès aujourd'hui, à la plupart des examens
d'Oxford, mais elles y jouissent encore d'avantages exceptionnels. Elles
sont dispensées de répondre sur le latin et le grec ; elles peuvent passer
l'examen du second degré sans s'être d'abord présentées au premier;
elles n'ont à justifier d'aucun stage. Un seul droit leur est refusé, celui
de devenir bachelier es arts : et cela pour cette raison décisive que le
grade de bachelier es arts confère à celui qui l'obtient le titre de
membre permanent de l'université. — Pourquoi donc, demandera-t-on,
les femmes ne pourraient-elles pas devenir membres de l'université
d'Oxford? — M. Case en énumère longuement les motifs, dont quelques-
uns risqueraient de paraître trop spécieux ou nécessiteraient trop de
commentaires. Mais de son argumentation il résulte, en résumé, que
l'Université d'Oxford a été destinée, de par les lois mêmes de son orga-
nisation, à être exclusivement une université pour hommes. Le cours
des études, le régime de vie des étudians, tout y rend impossible la
cohabitation de personnes des deux sexes.
C'est que le professeur Case admet encore, suivant la manière an-
cienne, la nécessité d'une éducation différente pour les deux sexes;
tandis que, par un phénomène singulier, les nouveaux sexualistes pa-
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REVUES ÉTRANGÈRES. 463
raissent conclure, des différences qu'ils constatent entre l'homme et la
femme, à une égalité absolue de droits et de devoirs. « Aussi longtemps
que Dieu n'aura pas inventé pour l'humanité quelque autre moyen
d'engendrer, dit le professeur Case, la pureté de la femme devra rester
une des conditions de la vie sociale. La différence des sens entraîne
une différence absolue dans l'éducation physique, intellectuelle et mo-
rale de l'homme et de la femme. Et pour m'en tenir à l'éducation
morale, j'affirme que l'homme peut lire et entendre maintes choses
que la femme doit ignorer ; j'affirme en outre que l'homme et la femme
doivent être élevés séparément, qu'ils ne doivent pas être admis ensem-
ble à étudier Aristophane et Juvénal, à disséquer dans les laboratoires
d'anatomie et de physiologie. C'est déjà une chose assez répugnante que
les jeunes filles anglaises d'à présent soient autorisées à lire des livres
dont rougiraient leurs mères. »
Et le professeur Case s'étonne, en terminant, de cette fièvre d'ambition
qui pousse les femmes à réclamer des droits où elles ne sauraient pré-
tendre, tandis qu'il leur est permis d'obtenir des droits équivalens
dans tant d'autres universités, sans compter les innombrables écoles
supérieures qu'on a fondées expressément pour elles. Mais qu'im-
portent ces écoles à la femme nouvelle! Rivaliser avec l'homme, le
chasser tour à tour de tous les domaines que l'usage des siècles lui
avait réservés, voilà l'unique entreprise qui la tente désormais.
» »
Si encore, en échange de ces nouveaux privilèges, elle se résignait
à abandonner les anciens, si elle consentait à payer ses victoires de
quelques sacrifices I C'est à quoi l'invite M. Quilter, dans l'article que
j'ai eu déjà l'occasion de citer. Il voudrait que la femme ait le courage
de choisir une bonne fois entre son rôle de jadis et le rôle nouveau
qu'elle aspire à jouer. « Mais au lieu de cela, dit-il, nous la voyons réso-
lue à garder tout ensemble ses prérogatives anciennes et ses nouvelles
conquêtes, réclamer tout ensemble les droits d'une égale, les immu-
nités d'une protégée, et le respect que l'on doit aux êtres supérieurs :
et je ne connais d'équivalent àleur cas que celui des acteurs, qui, dans
ces dernières années, se sont accoutumés à requérir la situation d'hom-
mes du monde, tout en continuant à s'affranchir des obligations et des
devoirs du reste de la société. »
Il faudra bien cependant, ajoute M. Quilter, que la femme nouvelle
prenne un jour son parti de sa nouveauté. « Elle demande qu'une égalité
absolue de morale, de liberté, d'occupations, soit admise entre l'homme
et elle, que toutes les fonctions soient commune* aux deux sexes. Mais
pour que se réalise un pareil idéal, n'est-il pas indispensable que la
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464 REVUE DES DEUX MONDES.
femme renonce à ses vieilles traditions de fidélité, d'obéissance, de
modestie et de pureté, et que l'homme d'autre part renonce à ses vieux
devoirs de respect, de protection, de galanterie envers elle ? N'est-il
pas indispensable aussi que, pour rétablir l'égalité des sexes, la femme
abandonne toute préoccupation de se rendre belle et de plaire? Elle
n'aura plus désormais ni assez de loisirs ni assez d'argent pour ces soins*
futiles : et peut-être verrons-nous ces soins transférés à l'homme, qui
étant plus vigoureux et plus résistant à la tâche, trouvera plus de mo-
mens à y consacrer. Et avec la toilette, combien d'autres institutions
sociales devront disparaître plus importantes encore, ne serait-ce que
les deux institutions du mariage et de la famille! »
Le fait est que ces deux institutions sont très menacées, à en croire
non seulement les adversaires, mais les avocats même de la « femme
nouvelle ». La statistique, d'ailleurs, suffirait à le prouver. D'un arti-
cle de Mrs Gordon dans la Nineteenth Century il résulte que, sur 1 486
jeunes femmes sorties des universités et écoles supérieures anglaises,
deux cents à peine se sont mariées. Et Mrs Gordon ajoute que la pro-
portion des mariages diminue considérablement à mesure qu'aug-
mente le degré d'instruction. C'est que la femme nouvelle méprise le
mariage ; elle ne se fait point faute de nous l'affirmer. Une bonne
moitié des derniers romans sexualistes sont ouvertement des thèses
contre le mariage, représenté tantôt comme une contrainte odieuse,
tantôt comme la pire des dégradations. Et l'on comprend qu'il y ait là
un motif croissant d'inquiétude pour tous ceux qui gardent encore
quelque souci de l'idéal social d'autrefois.
« Chose étrange, écrit Mrs Elisabeth Bisland dans la North American
Review, voici qu'en même temps que l'instruction se développe, la
sagesse décroît. Voici qu'après avoir bâti de ses mains, à travers de
longs siècles, le temple sacré de la famille, la femme s'apprête à le dé-
molir. Sous prétexte de garantir son individualité, elle se dérobe au
seul rôle qui soit vraiment digne d'elle, au rôle d'épouse et de mère.
Elle veut être libre, et elle ne s'aperçoit pas que la liberté qu'elle ré-
clame, si même elle était possible, la déposséderait du plus beau pri-
vilège de son sexe. »
Les revues anglaises et américaines sont remplies de protestations
de ce genre, qui prouvent bien, par leur nombre même, la réalité et la
gravité du danger qu'elles signalent. Mais elles prouvent en même
temps que devant les progrès incessans de la femme nouvelle, le type
de la femme « ancienne » n'a pas entièrement disparu, car ce sont des
femmes, le plus souvent, qui s'élèvent ainsi contre un mouvement
qu'elles jugent contraire aux véritables intérêts de leur sexe. Aussi
bien M. Quitter lui-même reconnaît-il, en terminant son article, que ce
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REVUES ÉTRANGÈRES. 465
mouvement dont il s'inquiète si fort ne se produit peut-être qu'à la
surface de la société anglaise, et que la majorité des femmes de son
pays restent fidèlement attachées à l'idéal féminin des siècles passés.
« Le fond du caractère de la femme, dit-il, n'a point changé. Voyez
par exemple les journaux qu'elle lit, ses jeux, ses occupations favo-
rites : vous n'y trouverez aucun indice d'une évolution, rien qui dénote
une aspiration vers un but nouveau. Le Lady's Pictorial, le Woman's
World, la Queen, continuent à entretenir surtout leurs lectrices de la
mode du jour et des menus événemens mondains. Loin de moi la
pensée de les en blâmer ; mais n'est-ce point la preuve que les femmes
et les jeunes filles anglaises restent parfaitement étrangères à toute
idée de révolution? »
Le mal n'existe encore qu'à la surface, et M. Quilter ne croit pas le
moment venu de désespérer. Mais il demande à la femme anglaise de
choisir décidément entre son rôle ancien et le nouveau rôle qu'on
l'invite à jouer. « Faites-nous savoir, lui dit-il, lequel de ces deux partis
vous parait le plus digne de vous : ou bien de chercher de nouvelles
sanctions et de nouvelles missions, et de poursuivre contre nous une
lutte où vous n'avez rien à gagner, ou bien de rester telle que nous
vous avons connue — et aimée — de tout temps, notre soutien dans la
tâche et la lumière de notre vie. Ah! si vous pouviez revenir simple-
ment à votre idéal d'autrefois I Si vous pouviez recommencer à ne vous
préoccuper que de plaire et d'aimer ! Ce serait en vérité le plus heureux
progrès que vous puissiez faire. Car il n'y a rien au monde d'aussi beau
ni d'aussi fort qu'une femme, à la condition qu'elle ait le courage de
rester femme, et de remplir le rôle que Dieu lui a confié ! »
»
# »
Un article de M. Richard Davey sur la « Condition présente de la
femme en Turquie », dans la Fortnighily Jieview de juillet, présente le
contraste le plus singulier avec toute cette littérature de là femme nou-
mile. Non pas, cependant, que la femme turque n'aspire, elle aussi, à
se renouveler f et que le vent de révolution qui souffle sur l'Angleterre
ne se fasse un peu sentir jusqu'au fond des harems de Constantinople.
Une dame turque, qui parle l'anglais admirablement, et qui est de plus
une excellente musicienne, disait récemment à M. Davey que sa situa-
tion et celle des autres femmes de sa race leur devenait tous les jours
plus intolérable. « Songez donc, n'est-ce pas une chose terrible que
moi, qui suis passionnée de musique, et à qui mon mari serait si heu-
reux d'être agréable en toute chose, je ne puisse de ma vie aller dans
un théâtre ni dans un concert; qu'il me soit à jamais interdit de sortir
des limites de l'Empire ottoman, et que tout échange d'idées me soit
tome ozxx. — 1895. 30
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466 REVUE DES DEUX MONDES.
impossible avec les femmes en compagnie desquelles je suis con-
damnée à vivre? Plus une femme musulmane acquiert d'instruction,
plus son sort devient misérable ; et cela ne cessera que le jour où, sui-
vant le vœu de Fuad-Pacha, nous aurons enfin obtenu notre complète
émancipation. Mais, croyez-moi, il ne se passera plus beaucoup de
temps avant que ce cber rêve ne se réalise. Les femmes de Turquie
sont en général fort intelligentes, plus intelligentes môme que leurs
maris; et il se forme entre nous un esprit de corps qui ira toujours
grandissant. En 1892, le Sultan nous avait ordonné de porter un voile
d'une forme aujourd'hui hors d'usage, le yashmak, pendant toute la
durée du Ramadan. Trois jours nous obéîmes; mais, le quatrième
jour, toutes les femmes de Constantinople, sans exception, refusèrent
de porter le yashmak, et depuis lors Sa Majesté a tout à fait renoncé
à intervenir dans le détail de notre toilette.
« Ajoutez-y que chez les hommes aussi, au contact de la société euro-
péenne, le désir grandit sans cesse d'un régime nouveau : la vanité de
nos maris est blessée quand ils se disent qu'il leur est interdit de mon-
trer leurs femmes, qui ont cependant de plus beaux yeux, et des bijoux
plus précieux que les dames les plus à la mode du corps diplomatique.
Et je vous certifie que si l'on organisait un plébiscite parmi les femmes
turques, leur donnant à choisir entre leur condition présente et un
régime de liberté à l'européenne, le vote serait à peu près unanime en
faveur de ce dernier parti. N'est-il pas ridicule qu'un mari ne puisse
pas aller dans les magasins au bras de sa femme, mais soit tenu de
marcher à douze pas derrière elle? »
Les paroles de cette dame paraissent avoir presque convaincu l'é-
crivain anglais : car les yeux des femmes, leur sourire, et la musique
de leur voix resteront longtemps encore les armes les plus sûres du
mouvement féministe. Mais on devine que, s'il avait dû s'en tenir à
ses observations personnelles, M. Richard Davey n'aurait point jugé
en des termes aussi amers la condition présente de la femme musul-
mane. Il reconnaît tout au moins que la grande majorité de ces fem-
mes se trouvent parfaitement heureuses de la vie qui leur est faite, que
leurs maris sont pour elles pleins d'indulgence et de soin, et que,
sauf le droit d'aller au théâtre et dans les salons, il n'y a guère de
liberté qui ne leur soit permise. « Elles peuvent passer toutes leurs
journées hors de chez elles, courir les boutiques, rendre visite à leurs
amies, se transporter où il leur plaît en compagnie de leurs suivantes
et de leurs enfans. Beaucoup d'entre elles sont instruites, et quelques-
unes même comptent aujourd'hui parmi les plus célèbres écrivains de
la Turquie : telles Zafir Hanoum, qui a publié des traductions de sept
langues différentes, Gulnare Hanoum et Leila Hanoum, qui ont écrit
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REVUES ÉTRANGÈRES. 467
des poèmes pleins de fraîcheur et de sentiment. Leila Sultan, la fille
d'Abd-el-Hamid, est une musicienne des plus habiles. Et une autre
dame turque, Fatma Hanoum, s'est mise à la tête d'une importante
campagne pour le relèvement de la condition des femmes dans les
classes inférieures de la société. »
Il y a bien une loi qui défend aux femmes turques de divorcer sans
le consentement de leur mari. Mais M. Davey nous affirme que cette
loi n'empêche pas les divorces d'être plus fréquens en Turquie qu'ils
ne sont même aux États-Unis. La femme, en effet, a mille moyens infail-
libles d'obtenir le consentement nécessaire : il lui suffit par exemple
de témoigner à son mari une mauvaise humeur obstinée, ou de faire
mine de lui désobéir. « C'est ainsi que des jeunes femmes âgées de
moins de vingt ans ont déjà divorcé et se sont remariées une douzaine
de fois. Un très haut personnage de Gonstantinople s'était marié il y
a quelques années avec une jeune fille très riche, très instruite, et
d'excellente famille, mais qui avait, paraît-il, un caractère détestable.
Un an ne s'était point passé que le mari et la femme avaient di-
vorcé et s'étaient remariés chacun de son côté. Mais bientôt la dame,
fatiguée de son second mari, divorça de nouveau. Elle prit une place
d'institutrice dans une école supérieure de jeunes filles à Scutari,
devint bientôt gouvernante des enfans de la Khédive, et entra si
avant dans l'estime de cette princesse qu'elle est aujourd'hui devenue
son secrétaire particulier. Elle est venue en cette qualité, l'année der-
nière, à Constantinople, et dans un banquet à Yldiz-Kiosk elle s'est
trouvée placée à table à côté de la troisième femme de son premier
mari. »
Peut-être môme les hommes, en Turquie, seraient-ils plus disposés
que leurs femmes à se plaindre du régime matrimonial que leur a
imposé le Prophète : car, pour agréable que puisse être la possession
de quatre épouses légitimes, elle impose aux maris des charges et des
frais souvent au-dessus de leurs forces. Mahomet a rendu difficile aux
femmes l'accès du paradis; mais, tout en leur témoignant un profond
mépris, il n'a rien négligé pour leur assurer dans ce bas monde une
existence tranquille et commode. Il a notamment exigé que le mari
traitât ses quatre femmes avec une égalité absolue ; et les maris turcs
sont tenus en conséquence d'offrir à toutes leurs femmes les cadeaux
que l'une d'entre elles s'avise de leur demander. Ainsi encore ils ne
peuvent divorcer sans rendre à la femme répudiée jusqu'à la dernière
piastre de sa dot, sans compter les sommes que leur coûte l'entretien
du harem, avecl'énorme quantité d'esclaves et de domestiques dont il
est rempli. De telle sorte que Ton peut s'attendre à voir un jour ou
l'autre les mahométans réclamer eux-mêmes d'être dépossédés de leur
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468 REVUE DES DEUX MONDES.
droit de polygamie et entreprendre une campagne pour l'émancipa-
tion de leurs femmes.
*
# »
Je ne veux pas quitter les revues anglaises avant d'avoir signalé
encore, dans la Fortnightly Review de juin, la réponse — si longtemps
attendue — de M. Herbert Spencer au livre de M. Balfour sur les Fon-
dement de la croyance. Mais l'attente du public a été quelque peu
déçue. M. Spencer, en effet, n'aime pas la polémique : il y apporte le
plus souvent un ton de mauvaise humeur et de lassitude qui n'est
guère pour renforcer l'intérêt de son argumentation. Et le plus clair
de son argumentation parait consister, cette fois, à accuser M. Balfour
d'être « anthropocentriste », et de rétrograder ainsi vers une conception
de l'univers désormais dépassée. M. Spencer reconnaît d'ailleurs que
c'est pour les agnostiques eux-mêmes un source de grand chagrin de
ne pas être mieux renseignés qu'ils ne sont sur la vraie signification
de l'univers. Il regrette seulement que M. Balfour se soit montré si
injuste pour les bienfaits de la science. « Car enfin, dit-il, c'est la science
qui a permis à l'humanité de progresser du boomerang au canon de
cent tonnes, et de l'écriture primitive à des journaux dont il s'imprime
vingt mille feuilles par heure. » Voilà certes deux beaux progrès ;
mais je crains que M. Balfour n'en soit pas aussi reconnaissant à la
science que M. Herbert Spencer.
T. de Wtzbwa.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
13 juillet.
Au moment où paraît cette chronique, le Parlement est sans doute
en vacances, bien que nous ne puissions pas l'affirmer d'une manière
tout à fait certaine au moment où nous l'écrivons. Mais rien n'est plus
probable. Pendant ses dernières séances, la Chambre a manifesté un
désir presque violent d'expédier à tout prix la besogne courante, et de
se répandre à travers nos cantons. 0 9*us, quando te aspieiamlLs. tempé-
rature y est certainement pour quelque chose : elle est torride aux
deux extrémités du pont de la Concorde. De plus, les élections aux
conseils généraux ont lieu le dimanche 28 juillet, et sur vingt dépu-
tés une douzaine font partie des assemblées départementales. On sait
que celles-ci sont renouvelables par moitié tous les trois ans, de sorte
qu'un quart, ou peu s'en faut, de nos députés se trouve aujourd'hui sur la
sellette électorale. Il y a donc un double motif pour mettre fin à la ses-
sion. Le U juillet avait été assigné d'avance, dans tous les esprits, comme
la date extrême des travaux parlementaires. La session, ouverte consti-
tutionnellement le second mardi de janvier, est close. Que de choses
bonnes et utiles on aurait pu faire depuis sept mois si le temps avait
été bien employé! Qu'a-t-on fait? Rien, ou presque rien. Les socia-
listes ne manqueront pas de tirer parti de cette stérilité pour accuser
le régime parlementaire lui-môme : ils se chargent, au préalable, d'en
empêcher, d'en obstruer le fonctionnement par les interpellations
continuelles qu'ils jettent au milieu des discussions les plus graves,
et que la Chambre a la faiblesse de se laisser imposer. On dit que son
règlement l'y oblige, et quelques personnes s'imaginent qu'il, suffi-
rait de modifier le règlement pour supprimer l'abus. C'est une ten-
dance naturelle aux assemblées et aux gouvernemens qui manquent
de caractère de croire que le règlement, ou la Constitution, sont cou-
pables de leur impuissance. Ils aiment mieux réformer en dehors
d'eux que se réformer eux-mêmes, ce qui serait pourtant la seule
réforme efficace. On ne nous ôtera pas de l'esprit que si la Chambre
aidée par le gouvernement, et le gouvernement soutenu par la Cham-
bre, avaient eu une égale volonté d'entamer une œuvre sérieuse et
de la conduire à son terme, sans se laisser distraire par les exercices
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470 REVUE DES DEUX MONDES.
de gymnastique oratoire auxquels les conviaient sans cesse les radi-
caux et les socialistes, ils en seraient venus à bout. Mais le gouverne-
ment n'a rien proposé, et la Chambre s'est laissée aller à la dérive jus-
qu'au jour où l'urgence de sa séparation Ta obligée à bâcler une besogne
qui, soit hasard, soit parti pris, avait été accumulée à sa dernière
heure. On a voté les contributions directes sans respirer, en une seule
séance, pas intégralement il est vrai. Nous allons y revenir. Mais au-
paravant il faut dire quelques mots de la discussion de la réforme des
boissons et de l'arrangement commercial avec la Suisse.
La réforme des boissons ! Il y a de longues années qu'on en parle,
et il est à craindre qu'on n'en parle encore pendant de longues années.
Ce qui vient de se passer ressemble tellement à ce qui s'était passé
au cours des épreuves précédentes, que le même dénouement semble
inévitable. Or ce dénouement a été toujours négatif. D'où vient la dif-
ficulté de la réforme? Tout le monde la connaît. Notre situation bud-
gétaire ne nous permet pas de faire de dégrèvemens ; pourtant, on veut
dégrever les boissons dites hygiéniques et qui, le plus souvent, méri-
tent si peu cette épithète. Ce sont les vins, les bières, les cidres, etc.
Pour les dégrever, il faut grever l'alcool. L'alcool est le bouc émis-
saire qu'on charge, et Dieu sait à quel point il y prête! de tous les
méfaits contre l'hygiène : dès lors, il parait naturel et légitime de le
frapper, au profit de ces innocentes qu'on intitule les boissons hygié-
niques. M. le professeur La nne longue, avec sa haute autorité scienti-
fique et avec une puissance d'argumentation dont son auditoire a été
saisi, a renouvelé le procès de l'alcool. Il y a mis une éloquence pleine
de chaleur, et sa conviction s'est répandue sur tous les bancs de la
Chambre. Rien de mieux ! M. Lannelongue a plaidé la cause de la santé
publique; c'est la meilleure de toutes. Mais on ne peut surcharger
l'alcool sans soulever la question des bouilleurs de cru, et sans lui
donner une acuité proportionnelle à l'élévation même de droits dont
l'alcool est atteint. Ils sont nombreux, les bouilleurs de cru; ils sont
ardens; ils sont habiles. Rien ne les lasse ni ne les décourage. Ils sont
habitués à perdre la première bataille et à gagner la seconde : après
cela, ils dorment parfaitement tranquilles, fixés désormais sur le sort
définitif de la loi. La première bataille se livre sur la question de leur
privilège ; ils la perdent régulièrement. Leur confiance n'en est pas le
moins du monde ébranlée. Ils demandent alors qu'on leur concède un
certain nombre de litres d'alcool destinés à la consommation familiale.
C'est la même question sous une autre forme ; c'est le même principe
sous un aspect plus respectable ; pour parler français, c'est exacte-
ment la même chose, mais avec une limite au moins apparente. Cette
fois, les bouilleurs ont obtenu dix litres : premier succès. L'avantage
devient ensuite de plus en plus considérable à mesure que le droit sur
l'alcool est plus élevé. Si chaque bouilleur peut arracher dix litres à
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REVUE. CHRONIQUE. 471
l'impôt, son profit augmente avec l'augmentation de la taxe, et s'il y a
en France quatre cent mille bouilleurs, on voit tout de suite par <juel
chiffre il faut multiplier l'exemption. Après s'être assuré un bénéfice
aussi appréciable, les bouilleurs se déclarent-ils satisfaits? Ce serait
mal les connaître que de le croire : ils commencent par mettre de
côté cet en-cas, puis ils poursuivent leur campagne. Ils savent par-
faitement bien que la réforme n'est possible qu'à la condition d'être
partielle, successive, provisoirement modérée. On ne peut pas changer
en une seule fois et du tout au tout les habitudes fiscales d'un pays :
quels que soient les dangers de l'alcool, il a droit à quelques ménage-
mens. Aussi tous les gouvernemens qui se sont succédé ont-ils pro-
posé de dégrever seulement de certains droits et dans une certaine
mesure les boissons dites hygiéniques, et de demander une simple
compensation à l'alcool. Que proposent alors les bouilleurs de cru?
De dégrever totalement les boissons hygiéniques. Sur elles, plus de
droits d'aucune sorte; exemption complète, absolue; on prélèvera en
surcroit toute la différence à l'alcool. Gomme nous l'avons dit, les litres
d'alcool non taxés en profiteront, si par hasard le projet vient à pas-
ser. Mais passera-t-il ? Devant une Chambre, oui; devant deux, c'est
plus difficile. La surélévation excessive des droits sur l'alcool, en
dehors du trouble qu'elle risque d'apporter dans les habitudes prises,
met enjeu des questions très délicates, dont la principale est celle du
monopole, soit de l'alcool lui-même, soit de sa rectification. La Charn*
bre, après avoir voté toutes les propositions que nous venons d'énu-
mérer, a voté aussi le monopole de la rectification : c'est toute une
administration à créer. Que de problèmes nouveaux 1 que de difficultés!
Ceux mêmes qui ne sont pas opposés, et nous sommes du nombre, à
une augmentation très sensible du droit sur l'alcool, se demandent
s'il est prudent de la porter d'un seul bond à 275 francs l'hectolitre.
Il y avait là, pour l'avenir, une réserve que tout le monde connaissait;
seulement on était tacitement d'accord pour ne pas la vider d'un seul
coup et pour en garder quelque chose en prévision des jours difficiles.
Les jours actuels sont gênés, soit! D'autres le seront peut-être davan-
tage. L'alcool est, au point de vue du rendement, la dernière matière
vraiment élastique de notre budget des recettes : est-il permis d'en
épuiser en une fois l'élasticité? Est-ce habile? Est-ce sage? Non, cer-
tes. Les bouilleurs de cru le savaient bien lorsqu'ils ont proposé le
dégrèvement complet des boissons hygiéniques en rejetant toute la
surcharge sur l'alcool. Ils voulaient compliquer la question jusqu'au
point où elle devient inextricable. Le gouvernement a prévenu la
Chambre de la manœuvre; mais, il faut bien le dire, le gouvernement
n'a pas, dès le début, suffisamment dirigé la discussion; ses inter-
ventions intermittentes ont manqué de continuité et, par conséquent,
d'autorité. Aussi la Chambre a-t-elle donné dans tous les pièges qui
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
lui étaient tendus. Elle a envoyé an Sénat une sorte de monstre légis-
latif qui n'en reviendra sans doute jamais, à moins qu'il n'en revienne
complètement transformé. Et alors tout sera à recommencer. Le tra-
vail de la Chambre n'a même pas opéré un dégrossissement de la
matière première; il en a plutôt réuni sur un même texte toutes
les difficultés, peut-être les impossibilités. Le scénario a d'ailleurs
ressemblé trait pour trait à celui dont nous avons déjà vu plusieurs
répétitions. Il est triste de penser que l'expérience des Chambres pré-
cédentes serve si peu à celles qui viennent ensuite. La carte routièfe
d'une discussion sur les boissons est, en quelque sorte, tracée d'avance.
On connaît le tournant précis où la voiture a toujours versé : c'est
celui où elle vient de verser une fois de plus. La Chambre, en dépit des
nombreuses séances qu'elle a consacrées à la réforme, ne lui a pas fait
faire un seul pas : elle l'a laissée dans la même et vieille ornière. Ses
efforts ont manqué d'originalité, et leur résultat se solde à zéro.
La Chambre a été plus heureuse en ce qui concerne la convention
commerciale avec la Suisse : sur ce point, elle s'est distinguée avec
avantage de sa devancière. Un député ultra-protectionniste a constaté
avec douleur que nous étions bien loin de la Chambre de 1892; il ne
reconnaissait même plus M. Méline. Et, en effet, M. Méline était presque
méconnaissable dans le rôle nouveau qu'il s'était attribué : il était le
rapporteur de la loi qui consacre notre convention avec la République
helvétique. Quantum mutatus! M. Méline s'est efforcé de démontrer que
ce n'est pas lui qui avait changé, mais bien l'arrangement franco-suisse,
et qu'il y avait « un abtme » entre celui d'aujourd'hui et celui d'autre-
fois. La différence, nous le reconnaissons, est sensible : il n'en est pas
moins vrai qu'il y a trois ans M. Méline n'aurait pas accepté d'être le
rapporteur de la convention actuelle. Tout au plus se serait-il contenté
de la laisser passer sans protestation ; encore cela n'est-il pas certain.
Mais, depuis, M. Méline s'est détendu. La victoire qu'il a remportée lui
a paru suffisante pour permettre quelques concessions. Et à quel
peuple, à quelle nation voisine et amie les ferions-nous, sinon à la
Suisse ? Le gouvernement par l'organe de M. Ribot, la commission des
douanes par celui de son rapporteur imprévu, ont exprimé à cet égard
les sentimens qui étaient dans tous les cœurs. C'est une tradition,
chez nous, d'aimer la Suisse : notre histoire commune nous recom-
mande une bienveillance réciproque. La guerre de tarifs que nous
nous faisions depuis quelques années ne pouvait être qu'une ano-
malie, nous allions dire une aberration passagère. On le sentait des
deux côtés de la frontière, et la preuve en est, du moins pour notre
compte, dans l'imposante majorité qui a sanctionné l'arrangement.
Elle a dépassé 500 voix : c'est à peine si une douzaine de protection-
nistes irréductibles se sont prononcés contre la convention, de sorte
qu'elle a réuni l'unanimité morale de la Chambre. Il en a été de
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REVUE. — CHRONIQUE. 473
môme au Sénat. Le Parlement tout entier a fait à la fois œuvre
économique et politique, et nous espérons que son vote sera consi-
déré à Berne comme un éclatant témoignage d'une amitié que des
malentendus provisoires n'ont pas pu entamer.
Nous avons dit que les différences entre l'arrangement de 1892 et
celui d'aujourd'hui sont considérables. Le premier projet visait une
soixantaine d'articles, chiffre qui, dans la convention nouvelle, est
réduit de moitié. Encore faut-il remarquer que, parmi les trente articles
actuellement touchés, dix-neuf avaient été déjà l'objet, il y a trois
ans, de concessions que la commission des douanes de cette époque et
M. Méline lui-même, malgré leur ardeur encore toute farouche, avaient
pourtant acceptées. La Suisse renonce donc à demander des abaisse-
mens de tarifs sur une trentaine d'articles, et quels articles? Ceux qui
intéressent l'agriculture. Cet abandon a une importance sur laquelle il
est inutile d'insister. 0 faut bien dire aussi, au risque de rappeler d'an-
ciennes polémiques, qu'un des motifs principaux pour lesquels la
Chambre de 1892 a rejeté la convention de cette époque, est qu'elle a
cru y reconnaître des articles sur lesquels nous consentions des di-
minutions de tarifs qui devaient profiter non pas à la Suisse elle-même,
— elle n'y avait aucun intérêt, — mais à d'autres puissances avec les-
quelles elle était en relation, ou en négociation commerciale. Le pro-
cédé n'avait pas semblé de très bon aloi. Ces articles ont presque tous
disparu de l'arrangement nouveau : dès lors, nous étions sûrs que
nos concessions ne profitaient qu'à la Suisse, et elles nous devenaient
plus légères. L'habileté de nos négociateurs, — et il faut en féliciter
M. Hanotaux à Paris et, à Berne, M. Camille Barrère, notre distingué
ambassadeur, — a consisté à éliminer d'abord les matières agricoles,
sauf une exception insignifiante sur les fromages de gruyère, et les ma-
tières qui n'intéressaient pas directement et exclusivement la Suisse. On
était sûr, après cela, de rencontrer l'adhésion de la Chambre, et la seule
surprise, s'il y en a eu une, a été que cette adhésion fût aussi complète :
elle a ressemblé à de l'entraînement. Elle a été telle que M. Méline y a
sacrifié ce qu'il avait jusqu'ici présenté comme un dogme, c'est-à-dire
le caractère irréductible du tarif minimum. Le tarif minimum sem-
blait être, par définition, un tarif au-dessous duquel on ne peut pas
descendre : point du tout ! M. Méline a fait de ses propres mains un cer-
tain nombre de brèches à cette muraille qu'on avait crue sacrée. Et
cela est grave, que M. Méline le veuille ou non f Évidemment il ne le
veut pas. Il a protesté que le fait ne devait pas former et ne formerait
pas précédent. D'après lui, notre situation avec la Suisse était excep-
tionnelle et ne saurait jamais se présenter avec une autre puissance.
Mais qu'ensait-il? Pour ne pas reconnaître qu'il faisait une concession
sur ses principes, il a tiré fièrement avantage du fait que la Suisse, la
dernière puissance qui n'avait pas encore accepté notre tarif minimum,
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474 REVUE DES DEUX MONDES.
l'acceptait à son tour. — La victoire, a-t-il dit, est maintenant complète
sur toute la ligne : elle prouve l'excellence de nos tarifs. — M. Méline ne
négligeait qu'un détail, à savoir que la Suisse n'avait accepté notre ta-
rif minimum qu'après nous avoir amenés à l'abaisser. Sans nier la vic-
toire remportée, il faut la ramener à ses proportions exactes. Et M. Mé-
line a si bien senti ce qu'il faisait que, pour sauver sa face, comme
diraient nos amis de Pékin, il a proposé à la Chambre, sous forme de
motion, de relever de 100 pour 100 tous les chiffres du tarif maximum,
afin d'en faire, à l'occasion, un prodigieux tarif de guerre contre les
pays qui cesseraient de s'entendre avec nous. Réduire le tarif mini-
mum sur quelques menus articles, mais augmenter de moitié, et sur
tous, le tarif maximum, cela fait largement compensation. Le projet
de M. Méline a été renvoyé à la Commission des douanes, d'où sans
doute il ne sortira plus. Dans le cas contraire, nous aurons quatre
tarifs : un tarif improprement appelé maximum et un autre non moins
improprement appelé minimum, puis un tarif deux fois plus élevé que le
premier, et un tarif conventionnel un peu plus bas que le second. La
grammaire en pâtira, mais quel admirable arsenal pour nos négo-
ciateurs futurs! Le Romain qui portait tout uniment la paix ou la
guerre dans les plis de sa toge, serait un personnage petitement
pourvu à côté de nos ambassadeurs, qui pourront présenter au choix
la variété de nos quatre tarifs. Mais tout cela est-il bien sérieux? La
seule chose qui le soit, et dont il faille s'applaudir grandement, est
que notre accord est aujourd'hui parfait avec la Suisse. Nous nous
sommes fait de part et d'autre beaucoup de mal : oublions-le, et tâchons
de nous faire maintenant quelque bien.
Revenons aux contributions directes. La Chambre, avons-nous dit,
ne les a pas votées intégralement : elle en a laissé une en plan,
celle des patentes, et c'est la première fois sans doute que cela arrive.
La discussion a d'ailleurs été très confuse. On s'attendait à ce que
M. Godefroy Cavaignac intervint avec une proposition d'impôt général
sur le revenu, mais on ignorait quelle forme prendrait son intervention.
Elle en a pris successivement deux assez différentes. D'abord, M. Cavai-
gnac a demandé que la Chambre votât purement et simplement un
impôt sur le revenu à partir du 1er janvier 1896. C'était une immense
discussion qui menaçait de s'engager. Il n'y avait pas moins de
quatre ou cinq contre-projets divers, sans parler de ceux qui n'au-
raient pas manqué de naître au cours du débat. La question est d'ail-
leurs si difficile, si délicate, si complexe; elle touche à tant d'objets;
elle soulève, à côté des objections économiques, tant d'objections
politiques et même psychologiques, qu'à la veille des vacances le
moment était peu opportun pour en entreprendre l'étude. M. Cavaignac
a été le premier à comprendre l'impossibilité d'une discussion immé-
diate; il ne l'avait demandée que pour la forme, et pour ouvrir la
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REVUE. CHRONIQUE. 475
porte à une proposition transactionnelle. — Soit, a-t-il dit : nous vou-
lons tous un débat ample et approfondi; renvoyons-le après les va-
cances. Mais il ne peut conserver ce caractère qu'à la condition d'avoir
une sanction immédiate dans le vote des contributions directes : il
faut donc réserver le vote de ces contributions, sinon totalement, au
moins partiellement, pour le mois d'octobre. Gela n'empêchera pas
les conseils généraux et les conseils municipaux de faire leur travail
ordinaire : ils prendront seulement pour base le montant du principal
inscrit aux rôles de 1895, « en tenant compte toutefois des mouve-
mens de la matière imposable. » — Qu'est-ce que cela voulait dire
au juste, la Chambre ne l'a pas très bien compris. — On vous pro-
pose, a dit M. le président du Conseil, de voter les quatre contributions
sans les voter; de les voter pour les départemens et pour les com-
munes et non pas pour l'État; de laisser aux assemblées départe-
mentales et communales le soin de voter des centimes additionnels à
un principal qui n'existerait pas encore. — Évidemment, cette mé-
thode était peu recommandable , et on comprend que la Chambre
ne l'ait pas adoptée. D'autant plus que d'autres auteurs de projets
d'impôt sur le revenu, M. Naquet par exemple, sont venus réclamer
contre le préjugé favorable au système de M. Cavaignac que consti-
tuerait le vote de la Chambre, s'il se produisait dans de pareilles con-
ditions. — Nous serions forclos ! — s'est-il écrié. L'obscurité était à son
comble, et la Chambre s'en est tirée en mettant en bloc hors du bud-
get les projets d'impôt sur le revenu. C'est ce qu'on appelle, dans le
langage parlementaire, opérer une disjonction. On a disjoint du bud-
get toutes les propositions sur le revenu, comme on l'avait fait déjà
pour la réforme des boissons et pour celle des droits successoraux. Rien
de plus sage : si les Chambres avaient adopté plus tôt cette règle,
elles se seraient épargné beaucoup de difficultés, et plus d'un budget
qui n'a été voté qu'après deux ou trois mois de retard et de douzièmes
provisoires, l'aurait été en temps utile. Nos faiseurs de projets, nos
inventeurs de réformes, n'ont qu'une demi- confiance, non pas dans
leurs inventions qu'ils jugent admirables, mais dans l'accueil que leur
fera la Chambre; et, alors, quelle est leur tactique? Ils regardent à
juste titre le budget comme un très puissant remorqueur aux flancs
duquel ils attachent plus ou moins ingénieusement et solidement
leurs propositions. La nécessité de voter le budget, et la fatigue à la-
quelle la Chambre arrive à un certain moment de sa discussion, ont
fait passer bien des réformes, celles-ci bonnes, celles-là médiocres,
quelques-unes mauvaises. C'est là un détestable système. Il alourdit
le budget et retarde sa marche. Il fait perdre de vue l'intérêt qui
s'attache aux réformes en elles-mêmes, en les confondant avec la
masse imposante, mais parfois un peu confuse, de la loi de finances.
Les Chambres antérieures se sont trop souvent laissé entraîner à
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478 uvm du Dira
cette manière de procéder : si celle-ci s'en affranchit, il faatb* t 'M
approuver. Toutefois, elle a dépassé la mesure en sens inverse lots*
qu'elle a accordé à M. Georges Berry ce qu'elle venait de refuser à
M. Cavaignac. M. Georges Berry proposait à son tour une réforme des
patentes. La Chambre était en train de disjoindre; elle a pensé que
plus elle disjoindrait, mieux cela vaudrait En conséquence, elle s
disjoint du budget une partie du budget lui-même, et, pour permettrt
à une discussion intégrale de se produire après les vacances, eDe s
ajourné les sept articles qui se rapportent à la contribution des pa-
tentes. Il aurait fallu traiter M. Berry comme M. Cavaignac, voter les
patentes conformément aux propositions de la commission du budget
et remettre à d'autres temps l'étude de la réforme. Mais qui sait si II
Chambre a bien compris ce qu'elle a voté ?
En Angleterre, lord Salisbury a dissous la Chambre des coi
Le pays est déjà en pleine ébullition électorale. Tout le monde sait
que, chez nos voisins, les élections ne se font pas, comme chei nous,!»
même jour, mais qu'elles sont échelonnées sur un certain nombre de
semaines. Ce système nous parait avoir plus dlnconvéniens que
d'avantages, et le parti libéral en avait promis la suppression : c'était
un des meilleurs articles de son trop vaste programme de réformes.
L'Angleterre, cette fois encore et peut-être pour longtemps, restait
fidèle à ses vieilles coutumes, malgré les abus qui en résultent et qui
permettent à certains électeurs privilégiés de voter successivement
dans plusieurs circonscriptions. On assure que déjà Londres est désert;
tout le monde politique Ta quitté. Il est d'ailleurs bien difficile de pré-
voir dès aujourd'hui ce que sera la bataille électorale et quels mots
d'ordre adopteront les partis en présence. Le parti conservateur,
malgré tous les symptômes qui devaient lui faire prévoir une mise
en demeure assez prochaine de prendre le pouvoir, a paru un peu
surpris par la rapidité avec laquelle le cabinet libéral a disparu.
Ce dernier s'est montré habile en donnant aussi brusquement sa
démission. S'il avait lui-même opéré la dissolution de la Chambra
et présidé à des élections nouvelles , son échec final aurait été plus
complet. Les manifestations électorales qui se sont produites depuis
quelques mois tournaient généralement et décidément à son dés-
avantage; le pays voulait se débarrasser de lui; il l'en a débarrassé
lui-même et de son plein gré. Dès lors, la situation a été changée. Cast
au tour des conservateurs de se défendre, et cela avant qu'ils aient
encore rien fait. Ils ne peuvent pas être défendus par leurs actes, et
ceux du cabinet libéral, après avoir soulevé tant de critiques, corn*
mencent déjà à s'estomper dans le passé. Comme tout le monde sait
que les libéraux ne sont pas à la veille de reprendre le pouvoir, on de-
vient moins sévère envers eux, et c'est pour les conservateurs qu'on
S
i
RBVUB. — CHRONIQUE. 477
se montre exigeant. Que vont-ils faire? Que vont-ils dire? Ils se sont
enfermés jusqu'ici dans un silence qui est peut-être prudent, l'avenir
en décidera, mais qui n'est pas de nature à donner une bien vive
impulsion au corps électoral.
Lord Salisbury s'est contenté, en pleine Chambre des lords, de
prendre la défense de ladite Chambre contre les vives attaques de
lord Rosebery. Inutile de dire qu'il a rencontré l'adhésion presque
unanime de l'assemblée ; seulement il est probable, et même certain,
que cette adhésion ne se produira pas au dehors dans les mêmes pro-
portions. Les projets de réforme de lord Rosebery, tels que les lui
avait légués M. Gladstone, ne provoquaient évidemment dans le pays
aucun enthousiasme : s'il en avait été autrement, la campagne du
parti libéral contre la Chambre haute aurait trouvé plus d'écho. Mais
aujourd'hui que les libéraux ne sont plus au gouvernement et que
leurs projets effraient moins ceux qu'ils effrayaient, on se demande si,
en effet, la composition de la Chambre des lords n'est pas de nature
à soulever des critiques légitimes. Elle se compose de plus de cinq
cents membres; sur ce nombre, il y a seulement une trentaine de libé-
raux. Que cette répartition ne corresponde en rien à celle des opinions
dans le pays, comment le contester ? Les conséquences pratiques de
cet état de choses ont soulevé les protestations énergiques, passion-
nées, véhémentes, de M. Gladstone et de lord Rosebery : avaient-ils tout
à fait tort ? Lorsque les libéraux sont au ministère, c'est à-dire lorsqu'ils
ont la majorité dans la Chambre des communes et dans le pays, leurs
projets trouvent à la Chambre des lords une barrière infranchissable :
il suffit d'un geste dédaigneux de lord Salisbury pour les condamner.
Au contraire, lorsque les conservateurs sont au pouvoir, ils n'ont pas
à se mettreen peine delà Chambre haute ; elle leur est acquise d'avance.
Dans le premier cas, il y a opposition, et dans l'autre adhésion systé-
matiques. Nous aurions beaucoup de peine, en France, à supporter une
situation pareille; mais on nous a dit assez souvent que les Anglais ne
nous ressemblent pas, et ils le prouvent tous les j ours davantage. Ils res-
tent très longtemps respectueux de leurs vieilles traditions, sachant
d'ailleurs que, s'il y avait dans le pays un mouvement d'opinion vrai-
ment considérable, impérieux, menaçant, en faveur d'une réforme quel-
conque, la Chambre des lords céderait comme elle l'a toujours fait en
pareil cas. n faut bien reconnaître que, sous le cabinet Rosebery , il n'y a
eu aucun mouvement de ce genre. Pour le moment, il serait aussi témé-
raire queprématuréde vouloirprédire, comme certains journaux essaient
de le faire, quel sera le chiffre de la majorité dans la prochaine Chambre.
Qu'il y ait une majorité conservatrice, cela est aussi certain que ces
choses-là peuvent l'être ; mais qu'elle soit plus ou moins considérable
que ne l'était à l'origine celle du dernier cabinet libéral, personne n'en
peut répondre. Au reste, nous n'avons aucun intérêt à ce que l'Angle-
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478 REVUE DBS DEUX MONDES.
terre ait un gouvernement faible : le dernier l'était, et nous n'avons
pas eu à nous louer beaucoup de nos rapports avec lui. Mieux vaut
avoir affaire à un gouvernement assez fort et assez sûr de sa durée,
pour entreprendre des négociations de longue haleine et les conduire
à terme. On prête à lord Salisbury des intentions peu conciliantes à
notre égard ; mais, comme il ne les a pas encore fait connaître lui-
même, leur réalité est pour le moins douteuse. Lord Salisbury, dans sa
politique extérieure, sait mieux ce qu'il veut que son prédécesseur :
cela ne signifie pas nécessairement qu'il veuille des choses moins
équitables. Nous avons confiance dans son bon sens.
Déjà la presse anglaise l'invite à partir en guerre contre nous au
sujet du traité que nous avons conclu avec la Chine, pour fixer nos fron-
tières communes, entre Lao Kaï sur le fleuve Rouge et un point que nous
ne connaissons pas encore sur le Mékong. Il y a, au surplus, dans ce
traité, beaucoup d'autres détails que nous ne connaissons pas davantage.
Nous sommes disposés à nous en montrer satisfaits parce que notre
gouvernement paraît l'être, et que le règlement enfin obtenu d'une
question qui était depuis si longtemps pendante est, en soi, un fait heu-
reux. Les journaux anglais en savent-ils plus long que nous-mêmes sur
les termes du traité? Non sans doute, car, s'ils savaient quelque chose,
ils le diraient, et leurs renseignemens précis ne sont pas beaucoup
plus abondans que les nôtres. Alors, d'où vient la mauvaise humeur
qu'ils manifestent? Ne craignent-ils pas, en l'exprimant si vite et avec
un parti pris si évidemment anticipé, d'enlever d'avance toute autorité
aux critiques qu'ils pourront produire plus tard? Leur siège est fait : il
faut que le traité, quel qu'il soit, justifie le déchaînement de colères
auquel ils viennent de s'abandonner. C'est une chose convenue que ce
traité, ou du moins le fait de nous l'avoir laissé conclure, est la grande
faute de lord Rosebery, et que lord Salisbury doit la réparer. On ne
voit pas trop bien comment lord Rosebery aurait pu empêcher la Chine
de délimiter ses frontières avec nous, ni comment lord Salisbury
pourrait nous obliger à revenir sur cette délimitation. Oh! nous le
savons bien, la presse anglaise soutient que la Chine nous a aban-
donné des territoires qui font partie de l'État de Xieng-Hong dont le
gouvernement de la reine n'a reconnu la possession au Céleste-Em-
pire qu'à la condition pour celui-ci de n'en céder aucune partie; mais
comment peut-on se montrer si sûr qu'il nous en ait cédé la moindre
parcelle ? On conviendra que, a priori, rien n'est moins vraisemblable.
La Chine ne nous a rien cédé du tout; elle s'est bornée à nous recon-
naître ce qui nous appartenait indubitablement. Toutes nos opérations,
consacrées aujourd'hui par un traité définitif, ont consisté à relever,
pièces et titres en mains et après vérification sur le terrain, notre fron-
tière commune. Si nous avons obtenu quelques avantages, ce sont des
facilités commerciales : encore en ignorons-nous la valeur. Souhaitons
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REVUE. — CHRONIQUE. 479
seulement qu'ils soient égaux à ceux que le gouvernement anglais a su
obtenir lui-même lorsque, dans la convention du 1er mars 1894, il a
déterminé les frontières de la Birmanie et de l'État de Muong-Lem. Si
nos négociateurs se sont inspirés de ce modèle et s'ils ont aussi bien
réussi, nous les en félicitons.
La vérité est que, si Tune des deux puissances a en ce moment un
grief sérieux contre l'autre, ce n'est pas l'Angleterre contre la France,
mais la France contre l'Angleterre. Nous nous sommes prêtés, avec
une entière franchise, à l'envoi sur le haut Mékong d'une commission
mixte, moitié anglaise et moitié française, en vue de faire une recon-
naissance géographique des lieux, et de rechercher dans quelles con-
ditions on pourrait créer un État-tampon, auquel l'Angleterre pa-
raissait alors prendre un vif intérêt, et dont, pour ce motif, nous
avions bien voulu admettre éventuellement le principe. Le délégué
anglais et le délégué français ont procédé ensemble à l'exécution de
leur mandat. La présomption générale était que la rive gauche du
Mékong appartenait à la France et la rive droite à l'Angleterre. Tout
d'un coup les Anglais, abusant des facilités que leur donne leur éta-
blissement en Birmanie, ont passé le Mékong et se sont établis mili-
tairement sur la rive gauche, à Muong-Sing. Le maintien du statu quo
territorial était incontestablement, sans même qu'il fût besoin de le
dire, la condition dont le respect permettait aux délégués des deux
parties de continuer loyalement leur enquête. Comment les Anglais
ont-ils pu violer cette règle primordiale de toute opération de ce genre?
Leur prétention est sans doute que Muong-Sing fait partie de la pro-
vince birmane de Xieng-Keng : quand même cela serait, le motif ne
suffirait pas pour justifier, ni même pour expliquer, au point où on en
était, une prise de possession militaire. Ajoutons que cela n'est pas :
Muong-Sing n'a jamais relevé du Xieng-Keng birman, mais bien de la
principauté siamoise de Nan. Nos droits sur Muong-Sing sont aussi in-
contestables, et d'ailleurs aussi faciles à prouver, que nous contestons
peu ceux des Anglais sur Xieng-Keng, bien qu'il leur fût peut-être plus
malaisé d'en fournir la justification. Nous ne savons pas encore à qui
il faut attribuer l'acte qui vient d'être commis : jusqu'à ce qu'il soit
réparé, il rompt notre contrat avec l'Angleterre et il met un point
d'arrêt brutal aux opérations que nous avions entreprises d'un commun
accord. On cherche des fautes à relever: en voilà une. Elle a modifié
complètement la situation locale. Elle révèle peut-être comment on
comprend à Londres l'indépendance de cet État-tampon que, dans notre
bonne volonté première, nous ne nous étions pas refusés à constituer. En
vérité l'Angleterre nous rend tout difficile, sinon impossible, même ce
que nous aurions sans doute consenti à faire pour lui être agréable. Il y
a quelque chose de peu amical et presque d'agressif dans la violation du
Mékong qu'elle vient d'accomplir. Et c'est à ce moment que ses jour-
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480 RXYUl DBS DEUX MONDB8.
naux nous cherchent querelle au sujet de l'arrangement modeste et
normal que nous venons enfin, après sept ou huit ans de négociations,
de terminer avec la Chine ! On nous permettra de dire que cela passe
la plaisanterie. Lord Salisbury a autre chose à faire qu'à suivre les
suggestions de la presse anglaise au sujet de nos rapports avec la
Chine. Qu'il commence par ordonner l'évacuation de Muong-Sing : nous
causerons ensuite plus librement de tout ce qui pourra l'intéresser.
On a beaucoup parlé, depuis quelques jours, de troubles qui se
sont produits en Macédoine. Le caractère de ces incidens n'est pas
encore très bien connu; toutefois, l'importance semble en avoir été
exagérée. Des bandes sont parties de Bulgarie et sont entrées en Macé-
doine, où elles ont causé quelques désordres; mais elles sont peu
nombreuses, et, si elles ne sont pas soutenues du dehors, elles ne
tarderont pas à se dissiper. Or, elles ne paraissent pas devoir être
soutenues. Aucune des grandes puissances dont les conflits ont trop
souvent agité la péninsule des Balkans n'est en ce moment disposée
à y fomenter une agitation nouvelle ; du moins, elles s'en défendent
toutes, et avec un grand air de sincérité. M. Crispi a bien assuré la
Bulgarie de sa protection toute fraternelle, mais il est un peu loin,
et il s'est trouvé depuis lors très occupé chez lui, pour son propre
compte. L'Autriche est sage et tranquille; la Russie ne l'est pas
moins. On ne voit donc pas d'où pourrait venir le danger; car, s'il
s'agit d'un mouvement spontané, il est facile d'avance d'en mesurer
l'évolution et d'en prévoir le terme prochain. Quelques personnes ont
cru apercevoir dans ces troubles la main de l'Angleterre. On a dit que
l'Angleterre, après avoir essayé de tirer parti des affaires d'Arménie,
suscitait des embarras à la Porte sur un autre point afin de l'amener à
capituler sur le premier. Ce seraient là des calculs d'un machiavélisme
assez rudimentaire : rien n'autorise à les attribuer au gouvernement
britannique. S'il y a eu essai d'intimidation sur la Porte, il vient plutôt
de la Bulgarie, qui ne rencontre plus, dit-on, à Constantinople les
mêmes facilités qu'autrefois pour la nomination et l'investiture
d'évêques bulgares en Macédoine, c'est-à-dire pour l'assimilation reli-
gieuse du pays. Réduits à ces proportions, les troubles récens perdent
de leur gravité : il est probable que dans quelques jours on n'en
parlera plus.
Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Bruketièrb.
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TRIOMPHE DE LA MORT
DERNIÈRE PARTIE (1)
L'INVINCIBLE
- *il
'l
Hippolyte exulta d'allégresse lorsque George lui annonça
l'arrivée prochaine du piano et des partitions. Comme elle lui
était reconnaissante de cette aimable surprise ! Ils auraient
donc enfin de quoi rompre l'oisiveté des longues heures diurnes
et se soustraire aux tentations...
— De cette façon, dit-elle avec un rire où pointait une malice
sans aigreur, de cette façon, tu ne t'enfuiras plus sur ton maudit
Trabocco. . . n'est-ce pas ?
Elle se rapprocha, lui prit la tête, lui étreignit les tempes avec
ses paumes, et le regardant au fond des prunelles.
— Confesse que tu t'y réfugies à cause de cela, murmura-t-elle
d'une voix câline, comme pour l'induire à se confesser.
— A cause de quoi? demanda-t-il, en éprouvant sous le con-
tact de ces mains la sensation qu'on éprouve lorsqu'on pâlit.
— Parce que tu as peur de mon amour.
Elle avait prononcé ces paroles avec lenteur, scandant presque
les syllabes, d'une voix qui avait pris tout à coup une lim-
(1) Voyez la Revue des i#* et 15 juin, i,f et 15 juillet.
tome cxxx. — 1895. 31
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482 REVUE DES DEUX MONDES.
pidité singulière. Et elle avait dans le regard un mélange indé-
finissable de passion, d'ironie, de cruauté et d'orgueil.
— C'est vrai? c'est vrai? insista- t-elle.
Elle continuait à lui étreindre la tête avec ses paumes ; mais,
peu à peu, ses doigts se glissaient dans les cheveux, cha-
touillaient légèrement les oreilles, descendaient jusqu'à la
nuque, par une de ces caresses multiples dont elle avait l'art
souverain.
— C'est vrai? répétait-elle, mettant aussi dans cette répéti-
tion une câlinerie subtile, donnant à sa voix cet accent qu'elle
savait déjà, par expérience, efficace pour troubler son amant. C'est
vrai?
Il ne répondait pas ; il fermait les yeux ; il s'abandonnait ; il
sentait la vie fuir, le monde s'évanouir.
Encore une fois il succombait au simple contact de ces mains
maigres ; encore une fois l'Ennemie expérimentait triomphale-
ment son pouvoir. On aurait dit qu'elle lui signifiait : « Tu ne
peux pas m'échapper. Je sais que tu me crains; mais le désir que
je suscite en toi est plus fort que ta terreur. Et rien ne m'enivre
autant que de lire cette terreur dans tes yeux, de la surprendre dans
le frémissement de tes fibres. »
Elle semblait, dans l'ingénuité de son égoïsme, n'avoir pas la
moindre conscience du mal qu'elle faisait, de l'œuvre destructive
qu'elle poursuivait sans trêve et sans merci. Habituée qu'elle était
aux singularités de son amant, — à ses mélancolies, à ses con-
templations intenses et muettes, à ses inquiétudes soudaines, à
ses ardeurs sombres et presque folles, à ses paroles amères et
ambiguës, — elle ne comprenait pas toute la gravité de la situa-
tion présente, qu'elle aggravait d'heure en heure davantage.
Exclue peu à peu de toute participation à la vie interne de
George, elle avait, d'abord par instinct, ensuite de propos déli-
béré, mis toute son étude à fortifier sa domination sensuelle.
Leur nouvelle manière de vivre, en plein air, dans cette campa-
gne, sur ce rivage, favorisait l'épanouissement de son ani-
malité, suscitait dans sa nature une force factice et le besoin
d'exercer cette force jusqu'à l'excès.
Naguère, en la contemplant endormie, il avait pensé : « La
vraie communion sensuelle est aussi une chimère. Les sens de
ma maîtresse ne sont pas moins obscurs que son âme. Je ne par-
viendrai jamais à surprendre dans ses fibres un dégoût secret, un
appétit mal satisfait, une irritation non apaisée. Je ne parvien-
drai jamais à connaître les sensations diverses que lui procure une
même caresse répétée à des momens différens... » Eh bien, cette
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TRIOVfPHB DE LA MORT. 483
science, Hippolyte l'avait acquise sur lui; elle possédait cette
science infaillible; elle connaissait jusqu'aux sensibilités les plus
secrètes et les plus subtiles de son amant, elle savait les émouvoir
avec une merveilleuse intuition des états physiques qui en dé-
pendaient, et de leurs correspondances, et de leurs associations, et
de leurs alternatives.
Mais ce désir inextinguible qu'elle avait allumé chez son amant
la brûlait à son tour. Ensorceleuse, elle-même éprouvait les effets
-de son sortilège. La conscience de son pouvoir, expérimenté mille
fois sans faillir, l'enivrait ; et cette ivresse, en l'aveuglant, l'empê-
chait d'apercevoir la grande ombre qui chaque jour s'épaississait
derrière la tête de son esclave. La terreur qu'elle avait décou-
verte dans les yeux de George, les tentatives de fuite, les hosti-
lités mal déguisées, l'excitaient au lieu de la retenir. Le goût
artificiel pour la vie transcendante, pour les choses extraordinaires,
pour le mystère, ce goût que George avait développé en elle, se
complaisait à ces symptômes révélateurs d'une altération profonde.
Autrefois, son amant séparé d'elle, torturé par l'angoisse du désir
et de la jalousie, lui avait écrit: « Est-ce l'amour, cela? Oh! non.
C'est une sorte d'infirmité monstrueuse qui ne peut fleurir qu'en
moi, pour ma joie et pour mon martyre. Je me plais à croire
que ce sentiment, nulle autre créature humaine ne Ta jamais
éprouvé. » Elle s'enorgueillissait à la pensée d'avoir pu sus-
citer un tel sentiment chez un homme si différent des hommes
vulgaires qu'elle avait connus ; elle s'exaltait en reconnaissant
d'heure en heure les étranges effets de sa domination exclusive
sur le malade. Et elle ne se proposait pas d'autre but que d'exercer
sa tyrannie, avec un mélange de légèreté et de gravité, en pas-
sant tour à tour du jeu à l'abus.
II
Parfois, au bord de la mer, en contemplant la femme incon-
sciente près de l'onde calme et périlleuse, George pensait : « Je
pourras la faire mourir. Souvent elle essaie de nager en s'appuyant
à moi. Il me serait facile de l'étouffer sous l'eau, de la perdre.
Aucun soupçon ne m'atteindrait ; le crime aurait l'apparence d'un
malheur. Puisqu'elle est aujourd'hui le centre de toute mon exis-
tence, quel changement adviendrait-il en moi demain, après sa dis-
parition? N'ai- je pas plus d'une fois éprouvé un sentiment de paix
et de liberté en me la figurant morte, enfermée pour toujours
dans la tombe? Peut-être réussirais-je à me sauver, à reconquérir
la vie, si je faisais périr l'Ennemie, si je renversais l'Obstacle. *
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484 REVUS DES DEUX MONDES.
11 s'attardait à cette pensée ; il cherchait à construire une repré-
sentation de son être affranchi et apaisé dans un avenir sans
amour; et il se plaisait à envelopper le corps luxurieux de son
amante dans un suaire fantastique.
Dans l'eau, Hippolyte était timide. Elle n'osait jamais pousser
ses essais de natation plus loin que la zone des fonds bas. Un
effroi soudain l'envahissait lorsque, reprenant la position verti-
cale, elle ne sentait pas tout de suite la terre ferme sous ses pieds.
George l'excitait à s'aventurer avec son aide [jusqu'à l'Écueil
d'En-Dehors,bloc isolé à peu de distance de la rive, à vingt brasses
au delà de la région sûre ; pour y arriver à la nage, un très léger
effort suffisait.
— Du courage! répétait-il afin de la convaincre. Tu n'appren-
dras qu'en te risquant. Je resterai près de toi.
Il l'enveloppait ainsi de sa pensée homicide, et il avait un
long frémissement intérieur chaque fois que, dans les incidens
du bain, il constatait l'extrême facilité avec laquelle il aurait pu
traduire sa pensée en acte. Mais l'énergie nécessaire lui faisait
défaut, et il se bornait à tenter le hasard en proposant cette
petite aventure. Dans son état actuel de faiblesse, il aurait été lui-
même en péril si Hippolyte, prise de peur, se fût violemment
accrochée à lui. Mais une telle probabilité ne le dissuadait pas de
tenter l'épreuve; au contraire, elle l'y poussait avec plus de
résolution.
— Courage ! Comme tu vois, la roche est si voisine qu'on
la toucherait presque en allongeant la main. Ne te préoccupe pas
de la profondeur. Nage sans te presser, à mon flanc. Là-bas, tu
reprendras haleine. Nous nous assoirons; nous cueillerons de
la coralline..vDécide-toi. Courage!
Il avait peine à dissimuler son trouble. Elle résistait, elle
chancelait, suspendue entre la crainte et le caprice.
— Et si la force me manque avant d'arriver?
— Je serai là pour te soutenir.
— Et si ta force ne suffit pas?
— Elle suffira. Tu vois bien que la roche est tout près.
Souriante, elle fit, du bout de ses doigts mouillés, tomber sur
ses lèvres quelques gouttes d eau.
— L'eau est si amère! dit-elle en faisant la moue.
Puis, la dernière répugnance vaincue, elle se décida soudain.
— Allons ! je suis prête.
Son cœur ne palpitait pas aussi fort que le cœur de son com-
pagnon. Comme l'eau était très tranquille, presque immobile, les
premières brasses furent aisées. Mais soudain, faute d'expérience,
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I
TRIOMPHE DE LA MORT. 485
elle commença de se presser, de s'essouffler. Un faux mouve-
ment la fit boire; une panique la saisit; elle cria, se débattit, but
encore.
— Au secours, George ! Au secours!
Instinctivement il s'élança vers elle, vers ces mains crispées
qui l'étreignirent. Sous l'étreinte, sous le poids, il faiblit; et il
eut la vision subite de la fin prévue.
— Ne me tiens pas ainsi! cria-t-il. Ne me tiens pas! Laisse-
moi un bras libre !
Et l'instinct brutal de la vie lui rendit la vigueur. Il fit un
effort extraordinaire, franchit la courte distance avec cette charge
inerte, et toucha la roche, à bout de forces.
— Accroche-toi! dit-il à Hippolyte, incapable qu'il était de
la soulever.
En se voyant sauve, elle avait recouvré sa promptitude d'action ;
mais, à peine assise sur la roche, toute haletante et ruisselante,
elle éclata en sanglots.
Elle sanglotait avec violence, comme un enfant; et ces san-
glots exaspéraient George au lieu de l'attendrir. Jamais il ne
l'avait vue verser un tel torrent de larmes, avec des yeux aussi
gonflés et aussi brûlans, avec une bouche aussi grimaçante.
Il la trouvait laide et pusillanime. Il ressentait contre elle une
rancune courroucée, avec, tout au fond, comme un regret de
s'être donné cette peine, de l'avoir tirée de l'eau. Il l'imaginait
noyée, disparue dans la mer; il imaginait sa propre impression
en la voyant disparaître, et ensuite les signes de douleur qu'il
donnerait en public, son attitude devant le cadavre rejeté par
les ondes.
Stupéfaite de se voir abandonnée à ses pleurs sans un mot de
réconfort, elle se tourna vers lui. Elle ne sanglotait plus.
— Gomment ferai-je, demanda-t-elle, pour revenir à la rive?
— Tu feras une seconde épreuve, répéta-t-il avec une pointe
de moquerie.
— Non, non, jamais!
— Et alors?
— Je resterai ici.
— Très bien. Adieu.
Et il fit le geste de se jeter dans la mer.
— Adieu. Je crierai. On viendra et on me délivrera.
Elle passait des pleurs au rire, les yeux encore pleins de
larmes.
— Qu'as-tu sur le bras, ici? reprit-elle.
— J'ai les marques de tes ongles.
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486 REVUE DES DEUX MONDES.
Et il lui fit voir les égratignures saignantes.
— Cela te fait mal?
Elle s'attendrissait, l'effleurant du bout des doigts.
— Mais aussi c'est ta faute, ta seule faute, continua-t-elle. Tu
m'as forcée à venir. Je ne voulais pas...
Puis, souriante :
— C'était peut-être un prétexte pour te débarrasser de moi ?
Et, avec un sursaut qui la secoua toute :
— Oh ! la vilaine mort ! L'eau est si amère !
Elle pencha la tête et sentit l'eau couler de son oreille, tiède
comme du sang.
La roche ensoleillée était chaude, brunâtre et rugueuse
comme le dos d'une bête vivante; et dans les profondeurs elle
fourmillait d'une innombrable vie. On voyait à fleur d'eau les
plantes vertes onduler avec une souplesse de chevelures dénouées,
dans un léger clapotis. Une sorte de séduction lente se dégageait
de ce roc solitaire qui recevait la chaleur céleste et qui la commu-
niquait à son peuple d'heureuses créatures.
Comme pour céder à cette séduction, George s'allongea sur le
dos. Pendant quelques secondes, il appliqua sa conscience à per-
cevoir le bien-être vague qui pénétrait sa peau humide s'éva-
porant à la chaleur émanée de la pierre et à celle des rayons
directs. Des fantômes de sensations lointaines se ravivaient dans
sa mémoire. II repensait aux bains chastes de jadis, aux longues
immobilités sur le sable plus ardent et plus suave qu'un corps
féminin. « Oh! la solitude, la liberté, l'amour sans le voisinage,
l'amour pour les femmes mortes ou inaccessibles ! »
— A quoi penses-tu? demanda Hippolyte en le touchant. Tu
veux rester ici ?
Il se souleva. Il répondit :
— Allons.
La vie de l'Ennemie était encore entre ses mains. Il pouvait
encore la détruire. Il jeta autour de lui un rapide regard. Un
grand silence occupait la colline et la plage; sur leTrabocco, les
pêcheurs taciturnes surveillaient le filet.
— Allons, du courage ! répéta-t-il en souriant.
— Non, non, jamais plus !
— Restons ici, alors.
— Non. Appelle les hommes du Trabocco.
— Mais ils riront de nous.
— Eh bien, je les appellerai moi-même.
— Mais, si tu ne t'effrayais pas, si tu ne m'empoignais pas
comme tout à l'heure, je serais assez fort pour te porter.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 487
— Non, non. Je veux être portée par la cannizza.
Elle était si résolue que George céda. Il se mit debout sur la
roche, et, se faisant de ses mains un porte-voix, il appela un des
fils de Turchin.
— Daniel ! Daniel !
A cet appel réitéré, un des pêcheurs se détacha du cabestan,
franchit la passerelle, descendit entre les blocs et se mit à courir
le long de la rive.
— Daniel, amène la cannizza !
L'homme entendit et retourna en arrière. Il se dirigea vers
des baises de roseaux assemblées en forme de sistre, qui gisaient
au soleil sur la grève en attendant la saison propice pour la
pêche des seiches. Il en traîna une dans l'eau, sauta dessus, et, en
poussant avec une longue perche, s'achemina vers l'Écueil d'En-
Dehors.
III
Le matin suivant, — c'était un dimanche, — George, assis sous
le chêne, écoutait le vieux Colas raconter comment, ces jours
derniers, à Tocco Gasauria, le nouveau Messie avait été pris par
les gendarmes et conduit dans la prison de Saint- Valentin avec
plusieurs de ses disciples. Le borgne disait en hochant la tête :
— Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même a pâti de la haine
des pharisiens. Un homme était venu dans les campagnes pour y
apporter la paix et l'abondance; et voilà qu'on le met en prison.
— 0 père, ne te chagrine pas ! siécria Candie. Le Messie
sortira de prison quand il voudra, et nous le reverrons encore
dans nos campagnes. Attends !
Elle était appuyée au montant de sa porte, soutenant sans
fatigue le poids de sa paisible grossesse, et, dans ses larges yeux
cendrés, resplendissait une sérénité infinie.
Tout à coup, Albadora, la Cybèle septuagénaire qui avait
mis au monde vingt-deux enfans, remonta par le sentier dans la
cour; et, très émue, elle annonça en désignant la rive voisine du
promontoire de gauche :
— Là-bas, un enfant s'est noyé!
Candie fit le signe de la croix. George se leva et monta à la
loggia pour observer le point indiqué. On apercevait sur la grève,
au pied du promontoire, dans le voisinage des récifs et du tunnel,
une tache blanche : sans doute le drap qui couvrait le petit mort.
Un groupe de gens était auprès.
Comme Hippolyte était allée à la messe avec Hélène tlans la
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488 REVUE DES DEUX MONDES.
chapelle du Port, il eut la curiosité de descendre et dit à ses
hôtes :
— Je vais voir.
— Pourquoi veux-tu te mettre une peine au cœur? demanda
Candie.
Il s'engagea rapidement dans le sentier, dévala par un rac-
courci jusqu'à la plage, chemina le long de la mer. En arrivant
à l'endroit, il était un peu haletant. Il demanda :
— Qu'est-il arrivé?
Les paysans rassemblés le saluèrent, lui firent place. Un d'eui
répondit, tranquille :
— C'est le fils d'une mère qui s'est noyé.
Un autre, vêtu de lin, qui semblait préposé à la garde du
cadavre, se baissa et enleva le drap.
Le petit corps apparut, inerte, étendu sur la grève dure. C'était
un enfant de huit ou neuf ans, un blondin grêle, allongé. En
guise d'oreiller, on lui avait mis sous la tête ses pauvres vêtemens
en paquet : la chemise, la culotte bleue, la ceinture rouge, le
chapeau de feutre mou. Son visage était à peine livide, avec un
nez camus, un front saillant, des cils très longs, une bouche
entr'ou verte aux grosses lèvres violacées entre lesquelles blan-
chissaient des dents espacées l'une de l'autre. Son cou était
mince, flasque comme une tige fanée, marqué de plis menus.
L'attache des bras était faible ; les bras étaient fluets, semés d'un
duvet pareil à la plume légère qui couvre les oiseaux au sortir
de l'œuf. Les côtes se dessinaient, distinctes; une ligne plus
sombre partageait la peau par le milieu de la poitrine ; l'ombilic
saillait comme un nœud. Les pieds, un peu gonflés, avaient la
même couleur jaunâtre que les mains; et les petites mains étaient
calleuses, semées de verrues, avec des ongles blancs qui com-
mençaient à devenir livides. Sur le bras gauche, sur les cuisses,
près des aines, et, plus bas, sur les genoux, le long des jambes,
des taches rougeâtres apparaissaient. Toutes les particularités de
ce corps misérable prenaient aux yeux de George une signification
extraordinaire, immobilisées comme elles l'étaient et tendues
pour toujours dans la raideur de la mort.
— Comment s'est-il noyé? Où? demanda-t-il à voix basse.
L'homme vêtu de lin fit, non sans quelques marques d'impa-
tience, le récit qu'il avait sans doute répété déjà trop souvent. Il
avait une figure bestiale, carrée, avec des sourcils hirsutes, avec
une bouche large, dure, féroce. • — Aussitôt après avoir recon-
duit ses brebis à l'étable, l'enfant avait pris son déjeuner et était
descendu pour se baigner en compagnie d'un camarade. Mais
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TRIOMPHE DE LA MORT. 489
à peine avait -il mis le pied dans l'eau qu'il était tombé et s'était
noyé. Aux cris du camarade, on était accouru de la maison d'en
haut et on l'avait retiré demi-mort, en se mouillant à peine les
jambes jusqu'aux genoux. On lui avait mis la tête en bas pour
lui faire vomir l'eau, on l'avait secoué, mais inutilement. — Et,
pour indiquer jusqu'où s'était avancé le pauvret, l'homme ra-
massa un caillou et le jeta dans la mer.
— Là, jusque-là; à trois brasses de la rive!
La mer calme respirait près de la tête du petit mort, douce-
ment. Mais le soleil flamboyait sur la grève; et, sur le cadavre
blême, quelque chose d'implacable tombait de ce ciel embrasé
et de ces rudes témoins.
George demanda :
— Pourquoi ne le portez- vous point à l'ombre, dans une mai-
son, sur un lit?
— On ne doit pas le bouger, répliqua sentencieusement le
gardien. Jusqu'à l'arrivée de la justice, on ne doit pas le bouger.
— Mais au moins portez-le à l'ombre, là, sous le remblai.
Obstinément, le gardien répéta :
— On ne doit pas le bouger.
Et rien n'était plus triste que cette frêle créature sans vie,
étendue sur les pierres et gardée par cette brute impassible qui
répétait toujours le même récit avec les mêmes mots, qui faisait
toujours le même geste pour lancer un caillou dans la mer.
— Là, jusque-là...
Une femme survint, une mégère au nez crochu, aux yeux gris,
à la bouche mauvaise : la mère du camarade. On voyait mani-
festement en elle une inquiétude soupçonneuse, comme si elle
eût craint une accusation pour son propre fils. Elle parlait avec
aigreur et se montrait presque irritée contre la victime.
— C'était son destin. Dieu lui a dit : « Va dans la mer et perds-
toi. »
Elle gesticulait avec véhémence.
— Pourquoi y allait-il, puisqu'il ne savait pas nager?
Un enfant qui n'était pas du pays, le fils d'un marinier, répéta
avec dédain :
— Pourquoi y allait-il? Nous autres, oui, nous savons
nager...
Des gens survenaient, regardaient avec une curiosité froide,
s'arrêtaient ou passaient outre. Un groupe occupait le remblai du
chemin de fer; du haut du promontoire, un autre groupe regar-
dait, comme au spectacle. Des enfans, assis ou agenouillés,
jouaient avec de petits cailloux qu'ils jetaient en l'air pour les
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490 REVUS DES DEUX MONDES.
recevoir alternativement sur le dos ou dans le creux de leur main.
Chez tous, il y avait une profonde indifférence à l'aspect du mal-
heur d'autrui et de la mort.
Une autre femme survint, au retour de la messe, en robe de
soie, parée de tous ses ors. A elle aussi le gardien impatienté
répéta le récit, indiqua l'endroit dans l'eau. Cette femme était
loquace :
— Je dis toujours à mes enfans : « N'allez pas à la mer, ou je
vous tue! » La mer est la mer. On ne s'en sauve pas.
Elle rappelait des histoires de noyés ; elle rappelait le fait de
ce noyé sans tête que Tonde avait poussé jusqu'à San Vito et
qu'un enfant avait découvert entre les roches.
— Ici, entre les rochesquc vous voyez. L'enfant accourut dire :
« Il y a un mort. » Nous croyions qu'il plaisantait. Néanmoins
nous allâmes et nous trouvâmes. Le corps était décapité. La jus-
tice vint. On l'enterra dans une fosse, puis on le déterra la nuit. Il
était tout déchiqueté, tout en bouillie, mais il avait encore aux
pieds ses chaussures. Le juge dit : « Regardez : elles sont meil-
leures que les miennes! » Ce devait donc être un homme riche. Et
c'était un marchand de bœufs. On l'avait assassiné, on lui avait
coupé la tête et on l'avait jeté dans le Tronto...
Elle continuait d'une voix criarde, ravalant de temps à autre
avec un léger sifflement la salive surabondante.
— Et la mère? Quand viendra la mère?
A ce nom, toutes les femmes assemblées poussèrent des excla-
mations de pitié.
— La mère ! Elle va venir, la mère !
Et elles se retournaient toutes, croyant l'apercevoir sur la
plage brûlante, dans le lointain. Certaines donnaient aussi des
renseignemens sur elle. — Elle s'appelait Riccangela; elle était
veuve avec sept enfans. Elle avait placé celui-ci chez des fermiers
pour paître les moutons. et gagner un morceau de pain.
Une d'elles disait en regardant le cadavre :
— Sa mère a eu tant de peine pour l'élever!
Une autre disait :
— Pour nourrir ses enfans, elle a même demandé l'aumône.
Une troisième contait que, quelques mois auparavant, le pauvre
petit avait déjà failli se noyer dans la mare d'une basse-cour : dans
trois pouces d'eau !
Toutes répétaient :
— C'était son destin. Il devait mourir ainsi.
Et l'attente les rendait inquiètes, anxieuses.
— La mère ! Elle va venir, la mère !
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TRIOMPHE DE LA MORT. 491
George, sentant son cœur se serrer, s'écria :
— Mais portez-le donc à l'ombre, dans une maison, pour que
sa mère ne le voie pas nu sur ces galets, sous ce soleil !
Obstinément, le gardien objecta :
— On ne doit pas le bouger; jusqu'à l'arrivée de la justice,
on ne doit pas le bouger.
Les assistans regardaient avec surprise F étranger de Candie.
Leur nombre augmentait. Les uns occupaient le remblai planté
d'acacias; d'autres couronnaient l'aride promontoire à pic sur les
récifs. Çà et là, sur les grands blocs monstrueux, une nacelle de
roseaux resplendissait comme de l'or, au pied de l'énorme ébou-
lement de falaise pareil à une ruine de tour cyclopéenne devant
l'immensité de la mer.
Soudain, de dessus la hauteur, une voix annonça :
— La voici !
D'autres voix suivirent :
— La mère ! la mère !
Tout le monde se retourna ; quelques-uns descendirent du
remblai ; ceux du promontoire se penchèrent en avant. Dans
l'attente, tous se turent. Le gardien recouvrit le cadavre avec le
drap. Dans le silence, la mer haletait à peine, les acacias bruis-
saient à peine.
Et alors, dans le silence, on entendit les cris de l'arrivante.
La mère venait le long du rivage, sous le soleil, criant. Elle
était vêtue de la robe des veuves. Le corps courbé, elle trébuchait
sur la grève, criant :
— Mon fils ! mon fils !
Elle levait les mains au ciel, puisse frappait les genoux, criant:
— Mon fils!
Un de ses fils plus âgés, avec un mouchoir rouge noué autour
du cou, la suivait d'un air d'hébétude en essuyant ses larmes
avec le revers de sa main.
Elle cheminait le long du rivage , courbée , se frappant les genoux ,
se dirigeant vers le drap blanc. Et, tandis qu'elle appelait le mort,
sa bouche laissait échapper des cris qui n'avaient rien d'humain,
semblables au glapissement d'une chienne sauvage. A mesure
qu'elle approchait, elle se penchait plus bas, se mettait presque à
quatre pattes ; arrivée, elle se jeta sur le drap avec un hurlement.
Elle se releva. De sa main rude et noirâtre, une main endurcie
à tous les labeurs, elle découvrit le cadavre. Elle le regarda quel-
ques instans, immobile, comme pétrifiée. Puis, à plusieurs re-
prises, d'une voix aiguë, de toute la force de ses poumons, elle
cria comme pour réveiller le mort :
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492 REVUE DES DEUX MONDES.
— Mon fils! mon fils! mon fils!
Les sanglots la suffoquèrent. A genoux, furieuse, elle se battit
les flancs avec les poings. Elle promena autour d'elle sur les
assistans des yeux désespérés. Elle parut se recueillir, dans une
accalmie de cette violence.
Et alors elle se mit à chanter.
Elle chantait sa douleur sur un rythme qui s'élevait et
s'abaissait régulièrement, comme la palpitation du cœur.
C'était l'antique monodie que, de temps immémorial, dans la
terre d'Abruzze, les femmes chantaient sur la dépouille de leurs
consanguins. C'était l'éloquence mélodieuse de la douleur sacrée
qui, spontanément, retrouvait dans la profondeur de l'être ce
rythme héréditaire sur lequel les mères d'autrefois avaient mo-
dulé leur plainte.
Elle chantait, chantait:
— Ouvre les yeux, lève-toi, marche, mon fils! Comme tu es
beau ! Comme tu es beau !
Elle chantait :
— Pour un morceau de pain, je t'ai noyé, mon fils ! Pour un
morceau de pain, je t'ai envoyé à la mort! C'est donc pour cela
que je t'élevais!
Mais la femme au nez crochu l'interrompit, hargneuse :
— Non, tu ne l'as point noyé. C'a été la Destinée. Non, tu ne
l'as point envoyé à la mort. Tu F avais mis au milieu du pain.
Et, faisant un geste vers la colline où était la maison qui avait
donné l'hospitalité à l'enfant, elle reprit :
— On le tenait là comme un œillet à F oreille.
La mère continuait :
— 0 mon fils! qui t'a envoyé, qui t'a envoyé te noyer ici?
Et la femme hargneuse :
— Qui Ta envoyé ? C'est Notre Seigneur. Il lui a dit : « Va
dans la mer, et perds-toi. »
Comme George assurait tout bas à l'un des assistans que l'en-
fant, secouru à temps, aurait pu être sauvé, et qu'on l'avait tué
en lui mettant la tête en bas et en le pendant par les pieds, il
sentit sur lui le regard fixe de la mère.
— Fais-lui quelque chose, seigneur! pria-t-elle. Fais-lui
quelque chose !
Elle pria :
— 0 Madone des miracles, fais le miracle !
Elle répéta en touchant la tête du mort :
— Mon fils! mon fils! mon fils! Lève-toi! marche!
En face d'elle se tenait à genoux le frère du mort; et il san-
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TRIOMPHE DE LA MORT. 493
glotait sans douleur, regardant de temps à autre autour de lui
avec un visage devenu tout à coup indifférent. Un autre frère,
l'aîné, se tenait assis près de là dans l'ombre d'une roche, et il
simulait le deuil en se cachant le visage dans ses mains. Pour
consoler la mère, les femmes se penchaient autour d'elle avec des
gestes de pitié et accompagnaient la monodie de quelques gémis-
semens.
Elle chantait :
— Pourquoi t'ai-je éloigné de ma maison? Pourquoi t'ai-je
envoyé à la mort? J'ai tout fait pour nourrir mes enfans, tout,
excepté de vendre mon corps... Et c'est pour un morceau de pain
que je t'ai perdu ! Voilà, voilà comment tu devais finir! On t'a
noyé, mon fils!
Alors la femme au nez rapace, dans un élan de colère, releva
ses jupes, entra dans l'eau jusqu'aux genoux et cria :
— Regarde! Il s'est avancé jusqu'ici. Regarde! L'eau est
comme de l'huile. C'est un signe qu'il devait mourir de cette façon.
Elle regagna la rive en deux enjambées.
— Regarde, regarde ! répéta- t-elle en indiquant sur la grève
les vestiges profonds de l'homme qui avait retiré le corps.
La mère regardait avec stupeur ; mais on aurait dit qu'elle ne
voyait pas, ne comprenait pas. Après les explosions désespérées
de la douleur, il survenait en elle des pauses courtes et comme
des obscurcissemens de conscience. Elle se taisait ; elle se tou-
chait un pied ou une jambe, d'un geste machinal; elle essuyait
ses larmes avec son tablier noir; elle paraissait s'apaiser. Puis,
soudain, une explosion nouvelle la secouait toute, l'abattait sur
le cadavre.
— Et je ne puis pas t'emporter ! Je ne puis pas t'emporter
dans mes bras à l'église ! Mon fils ! mon fils !
Elle le palpait de la tête aux pieds, avec une lente caresse.
Son angoisse sauvage se faisait douce, s'attendrissait infiniment.
Sa main brûlée et calleuse d'ouvrière devenait infiniment câline
lorsqu'elle touchait les yeux, la bouche, le front de son fils.
— Comme tu es beau! Comme tu es beau!
Elle lui toucha la lèvre inférieure, déjà violac.ée; et cette pres-
sion légère fit couler de la bouche ilne écume blanchâtre. Elle
lui ôta d'entre les cils un fétu, doucement, doucement, comme si
elle eût craint de lui faire mal.
— Comme tu es beau, amour de ta mère !
Ils étaient longs, très longs et très blonds, les cils de l'enfant.
Sur les tempes, sur les joues, un duvet léger mettait un reflet
d'or.
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494 REVUE DES DEUX MONDES.
— Tu ne m'entends pas? Lève- toi! marche!
Elle prit le petit chapeau, usé, mou comme une loque. Elle le
regarda, le baisa. Elle dit :
— Je veux mTen faire une relique ; je veux le porter toujours
sur mon cœur.
Elle prit la ceinture rouge et dit :
— Je veux t'habiller.
La femme revêche, qui n'abandonnait point la place, ap-
prouva.
— Oui, habillons-le.
Elle ôta elle-même les vêtemens de dessous la tête du mort,
fouilla dans la poche de la veste, y trouva un morceau de pain
et une figue.
— Tu vois ! On venait de lui donner son manger. On le tenait
comme un œillet à l'oreille.
La mère regarda la petite chemise, sale, déchirée, sur laquelle
ses larmes dégouttaient, et elle dit :
— Lui mettre cette chemise!
Prompte, la femme jeta vers la hauteur un appel à quelqu'un
des siens :
— Apporte vite une chemise neuve de Nufrillo !
La chemise neuve fut apportée. Lorsque la mère souleva le
petit mort, un peu d'eau lui sortit de la bouche et lui coula sur
kt poitrine.
— 0 Madone des Miracles, fais le miracle! pria-t-elle en
levant les yeux vers le ciel dans une suprême imploration.
Puis elle recoucha sa douce créature. Elle prit la vieille che-
mise, la ceinture rouge, le chapeau ; elle roula le tout en paquet,
et dit :
— Ce sera mon oreiller; j'y reposerai ma tête la nuit; je veux
y mourir.
Elle plaça la pauvre relique sur la grève près de la tête de
l'enfant, y posa la tempe et s'étendit comme sur un lit.
Ils gisaient tous deux à côté l'un de l'autre, la mère et le filsr
sur les pierres dures, sous le ciel en feu, près de la mer homicide.
Et elle chantait la même cantilène qui jadis avait répandu un pur
sommeil sur le berceau.
— Lève-toi, Riccangela ! Lève-toi ! répétaient les femmes
autour d'elle.
Elle ne les écoutait point.
— Mon fils est couché sur les pierres et je ne pourrais pas
m'y coucher aussi! Oh ! sur ces pierres, mon fils!
— Lève-toi, Riccangela! Viens!
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TRIOMPHE DE LA MORT. 495
Elle se leva. Elle regarda encore le petit visage livide du
mort, avec une intensité terrible. Elle appela encore une fois de
toute la force de ses poumons :
— Mon fils ! mon fils ! mon fils !
Puis, de ses propres mains, elle recouvrit avec le drap la
dépouille sourde.
Et les femmes l'entourèrent, l'entraînèrent un peu plus loin
à l'ombre d'un rocher, la forcèrent de s'asseoir, gémirent avec
elle.
Peu à peu les spectateurs se débandaient, se dispersaient. Il
ne resta plus que quelques consolatrices, avec l'homme vêtu de
lin, le gardien impassible qui attendait la justice. Le soleil cani-
culaire frappait la grève, donnait au drap funèbre une blancheur
hallucinante. Le promontoire dressait dans l'embrasement son
aridité désolée, à pic sur les récifs anfractueux. La mer, immense
et verte, avait une respiration toujours égale. Et il semblait que
l'heure lente ne dût jamais finir.
A l'ombre de la roche, en face du drap blanc soulevé par la
forme rigide du cadavre, la mère continuait sa monodie sur le
rythme rendu sacré par les douleurs anciennes et récentes de sa
race. Et il semblait que sa lamentation ne dût jamais finir.
IV
Au retour de la chapelle du Port, Hippolyte avait su l'acci-
dent. Accompagnée d'Hélène, elle avait voulu rejoindre George
sur la plage. Mais, en approchant du lieu tragique, à la vue du
drap qui faisait une blancheur sur la grève, elle avait senti ses
forces défaillir. Saisie d'une crise de larmes, elle était revenue
sur ses pas, était rentrée à la maison, avait attendu George en
pleurant.
Elle s'apitoyait moins sur le petit mort que sur elle-même,
hantée par le souvenir du péril qu'elle avait couru l'autre jour
au bain. Et une répulsion instinctive, indomptable, surgissait en
elle contre cette mer.
— Je ne veux plus me baigner dans la mer, je ne veux plus
que tu t'y baignes, enjoignit-elle à George presque durement, sur
un ton qui exprimait une résolution ferme et inébranlable. Je ne
veux pas, entends-tu ?
Ils passèrent le reste de ce dimanche dans une inquiétude
anxieuse, s'accoudant sans cesse à la loggia pour regarder la tache
blanche, là-bas, sur la rive. George gardait dans les yeux l'image
du cadavre, accusée par un relief si énergique qu'elle lui paraissait
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496 REVUE DES DEUX MONDES.
presque tangible. Et il avait toujours dans les oreilles la cadence
de la monodie chantée par la mère. — La mère continuait-elle
encore sa lamentation à l'ombre de la roche ? Était-elle restée
seule en face de la mer et de la mort ? — Il revit en son âme une
autre malheureuse. Il revécut l'heure de la lointaine matinée de
mai dans la maison lointaine, lorsqu'il avait senti tout à coup la
vie maternelle se rapprocher de sa propre vie avec une sorte
d'adhérence, lorsqu'il avait senti les correspondances mystérieuses
du sang, et la tristesse de la destinée suspendue sur la tête de
l'un et de l'autre. — La reverrait-il jamais de ses yeux mortels?
Re verrait-il jamais ce faible sourire qui, sans remuer aucune
ligne du visage, paraissait étendre un léger voile d'espérance, trop
fugitif, hélas! sur les empreintes indélébiles de la douleur? Lui
serait-il donné de baiser encore cette main longue et maigre, dont
la caresse ne ressemblait à aucune autre caresse? — Et il revécut
l'heure lointaine des larmes, lorsque, à la fenêtre, il avait reçu
de la lueur d'un sourire la terrible révélation; lorsqu'il avait
enfin réentendu la voix chère, la voix unique et inoubliable, la
voix de réconfort, de conseil, de pardon, de bonté infinie; lors-
qu'il avait enfin reconnu la tendre créature de jadis, l'adorée. Et
il revécut l'heure de l'adieu, de l'adieu sans larmes et pourtant si
cruel, alors qu'il avait menti par pudeur en lisant dans les yeux
las de sa mère déçue la question trop triste : « Pour qui m'aban-
donnes-tu? » Et toutes les tristesses passées lui remontèrent à
l'esprit, avec toutes les douloureuses images : cette figure émaciée,
ces paupières gonflées, rougies et brûlantes, le sourire doux et
déchirant de Christine, l'enfant maladif dont la grosse tête restait
toujours penchée sur une poitrine presque sans vie, le masque
cadavérique de la pauvre idiote gourmande... Et les yeux las de
sa mère répétaient : « Pour qui m'abandonnes-tu ? »
Il se sentait pénétré comme par une onde molle ; il s'alan-
guissait, se dissolvait; il éprouvait un besoin vague de plier le
front, de se cacher la face dans un sein, d'être caressé chastement,
de savourer lentement son amertume secrète, de s'assoupir, de
périr peu à peu. C'était comme si toutes les efféminations de son
âme se fussent épanouies ensemble et eussent flotté.
Un homme passa dans le sentier, portant sur sa tête un petit
cercueil de sapin blanc.
Assez tard dans l'après-midi, la justice arriva sur la plage. Le
petit mort, enlevé de dessus les pierres, fut emporté sur la hau-
teur, disparut. Des cris perçans parvinrent jusqu'à l'Ermitage.
Ensuite, tout s'apaisa. Le silence montant de la mer calme reprit
possession des alentours.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 497
La mer était si calme, l'air était si calme que la vie paraissait
suspendue. Une claire couleur d'indigo s'étendait uniformément
sur toutes choses.
Hippolyte était rentrée et s'était jetée sur le lit. George était
resté dans la loggia, assis sur une chaise. Tous deux souffraient,
et ils ne pouvaient pas se dire leur peine. Le temps coulait.
— Tu m'as appelé? demanda George qui croyait avoir entendu
son nom.
— Je ne t?ai pas appelé, répondit-elle.
— Que fais-tu? Tu t'endors?
Elle ne répondit pas.
George se rassit, ferma les yeux à demi. Sa pensée retour-
nait toujours vers la montagne. Dans ce silence, il sentait le si-
lence du jardin solitaire et abandonné où les petit cyprès, hauts
et droits, se dressaient immobiles vers le ciel, religieusement,
comme des cierges votifs; de ce jardin où par les fenêtres des
chambres désertes, restées intactes comme des reliquaires, des-
cendait une religieuse douceur de souvenirs,
Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage em-
preint d une mélancolie virile auquel donnait une expression
étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur
le milieu du front.
« Oh! pourquoi, disait-il à Démétrius, pourquoi n'ai-je point
obéi à ta suggestion, la dernière fois que je suis entré dans les
chambres où habite encore ton esprit? Pourquoi ai-je voulu faire
un nouvel essai de la vie et me couvrir de honte à tes yeux ? Com-
ment ai-je pu m'égarer à poursuivre la possession sûre d'une autre
âme, alors que je possédais la tienne, alors que tu vivais en moi? »
Après la mort physique, l'âme de Démétrius s'était préservée
dans le survivant, sans diminution aucune; elle y avait même
atteint et gardé son intensité suprême. Tout ce qui, dans la per-
sonne vivante, se dépensait au contact de ses semblables; tous
ses actes, tous ses gestes, toutes ses paroles semées dans le cours
du temps; toutes les manifestations diverses qui déterminaient le
caractère spécial de son être en rapport avec les autres êtres;
toutes les formes, constantes ou variables, qui distinguaient sa
personnalité parmi les autres personnalités, qui faisaient de lui
un homme à part dans la multitude humaine ; bref, tout ce qui
différenciait sa vie propre parmi les autres vies, tout s'était ra-
massé, circonscrit, concentré dans l'unique attache idéale qui
liait le défunt au survivant. Et le divin ostensoir conservé au
Dôme de la ville natale semblait consacrer ce haut mystère : Ego
Démétrius Aurispa et unicus Georgius filins meus.
tomk cxxx. — 1895. 32
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498 REVUE DES DEUX MONDES.
La créature impure qui gisait maintenant sur le lit luxurieux
s'était interposée. La terrible corruptrice était, non pas seule-
ment l'obstacle à la vie, mais aussi l'obstacle à la mort : à cette
mort. Elle était l'Ennemie de Tune et de l'autre.
Et George, en pensée, retourna vers la montagne, regagna la
vieille maison, rentra dans les chambres désertes. Gomme en ce
jour de mai, il franchit le seuil tragique. Et, comme en ce jour
il sentit sur sa volonté l'obscure obsession. Le cinquième anni-
versaire était proche. De quelle manière le célébrerait-il?
Un cri soudain d'Hippolyte lui donna un violent sursaut. Il
se dressa, il accourut.
— Qu'as-tu ?
Assise sur le lit, épouvantée, elle se passait les mains sur le
front et sur les paupières, comme pour en écarter quelque chose
qui la tourmentait. Elle fixa sur son amant de grands yeux ha-
gards. Puis, d'un geste brusque, elle lui jeta les bras autour du
cou, lui couvrit le visage de baisers et de larmes.
— Mais qu'as-tu? Qu'as-tu? demandait-il, étonné, inquiet.
— Rien, rien...
— Pourquoi pleures-tu?
— J'ai rêvé...
— Qu'as-tu rêvé? Dis-moi.
Au lieu de répondre, elle l'être ignit, le baisa encore.
Il lui prit les poignets, se dégagea de l'étreinte, voulut la re-
garder au visage.
— Dis-moi, dis-moi, qu'as-tu rêvé?
— Rien... Un vilain rêve...
— Quel rêve?
Elle se défendait contre cette insistance. En lui, le trouble
croissait avec le désir de savoir.
— Dis donc!
Toute secouée de nouveau par le frisson, elle balbutia :
— J'ai rêvé... que j'écartais le linceul... et c'était toi que je
voyafc...
Elle étouffa le dernier mot dans les baisers.
Choisi par un ami et pris en location à Ancône, expédié à San
Vito, transporté non sans peine jusqu'à l'Ermitage, le piano fut
accueilli par Hippolyte avec une allégresse enfantine. On l'installa
dans la chambre que George appelait la bibliothèque, dans la
chambre la plus vaste et la mieux décorée, là où étaient le divan
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TRIOMPHE DE LA MORT. 499
chargé de coussins, les longues chaises d osier, le hamac, les
nattes, les tapis, tous les objets favorables à la vie horizontale
et au rêve. Il arriva aussi de Rome une caisse de partitions.
Et alors, pendant plusieurs jours, ce fut une nouvelle ivresse.
Envahis tous deux d'une surexcitation presque folle, ils renon-
cèrent à toutes leurs habitudes, ils oublièrent tout, ils s'abîmèrent
entièrement dans ce plaisir.
Ils ne souffraient plus de l'étoufifement des lentes après-midi;
ils n'éprouvaient plus les lourdes somnolences irrésistibles; ils
pouvaient prolonger les veilles presque jusqu'à l'aube; ils pou-
vaient prolonger le jeûne sans en souffrir, sans s'en apercevoir,
comme si leur vie corporelle se fût affinée, comme si leur sub-
stance se fût sublimée, se fût dépouillée de tous les besoins
vulgaires. Ils croyaient sentir leur passion croître chimériquement
au delà de toute limite, la palpitation de leur cœur atteindre une
prodigieuse puissance. Parfois ils croyaient retrouver cette mi-
nute d'oubli suprême, cette minute unique qui avait passé sur
eux au premier crépuscule; parfois ils croyaient retrouver la
sensation indéfinissable et confuse que leur être se dispersait dans
l'espace avec la légèreté d'une vapeur. Parfois il semblait à tous
deux que le point où ils respiraient était indéfiniment loin des
lieux connus, très reculé, très isolé, inaccessible, presque hors
du monde.
Une vertu mystérieuse les rapprochait, les rejoignait, les
mêlait, les fondait l'un dans l'autre, les rendait semblables par
la chair et par l'esprit, les unissait en un seul être. Une vertu
mystérieuse les séparait, les disjoignait, les repoussait dans leur
solitude, creusait entre eux un abîme, mettait au fond de leur
être un désir désespéré et mortel.
Dans ces alternatives, ils trouvaient tous deux jouissance et
souffrance. Ils remontaient à la première extase de leur amour
et redescendaient jusqu'à l'extrême et vain effort pour se possé-
der; et ils remontaient encore, ils remontaient au principe de la
grande illusion, respiraient l'ombre mystique où pour la pre-
mière fois leurs âmes tremblantes avaient échangé une même
parole muette; et ils redescendaient encore, ils redescendaient
vers le supplice de l'attente déçue, entraient dans une atmosphère
de brumes épaisses et suffocantes, pareilles à un tourbillon d'étin-
celles et de cendres chaudes.
Chacun de ces musiciens mages qu'ils aimaient tissait autour
de leur sensibilité aiguisée un sortilège différent. Une Page de
Robert Schumann évoquait le fantôme d'un très ancien amour
qui avait étendu sur lui-même en guise d'artificiel firmament la
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500 REVUE DES DEUX MONDES.
trame de ses souvenirs les plus beaux et qui, avec une douceur
étonnée et mélancolique, les voyait peu à peu pâlir. Un Im-
promptu de Frédéric Chopin disait, comme dans un rêve : « J'en-
tends, la nuit, lorsque tu dors sur mon cœur, j'entends dans le
silence de la nuit une goutte qui tombe, qui lentement tombe,
qui toujours tombe, si proche, si lointaine! J'entends, la nuit,
la goutte qui de mon cœur tombe, le sang qui goutte à goutte
de mon cœur tombe, lorsque tu dors, lorsque tu dors, moi, seul. »
De hautes courtines de pourpre, sombres comme la passion sans
merci, autour d'un lit profond comme un sépulcre, voilà ce
qu'évoquait Y Erotique d'Edouard Grieg; et aussi une promesse
de mort dans une volupté silencieuse, et un royaume sans bornes,
riche de tous les biens de la terre, attendant en vain son roi dis-
paru, son roi mourant dans la pourpre nuptiale et funéraire.
Mais c'était surtout dans le prélude de Tristan et Yseult que l'élan
de l'amour vers la mort se déchaînait avec une véhémence inouïe,
que l'insatiable désir s'exaltait jusqu'à l'ivresse de la destruc-
tion. « Pour boire là-bas en ton honneur la coupe de l'éternel
amour, je voulais, avec moi, sur le même autel, te consacrer à
la mort. »
Et cette immense trombe d'harmonie les enveloppa tous deux
irrésistiblement, les enserra, les emporta, les ravit dans « le
merveilleux empire. »
Ce n'était pas sur le chétif instrument, incapable de rendre
le moindre écho de cette plénitude torrentielle, c'était dans l'élo-
quence, dans l'enthousiasme de l'exégète qu'Hippolyte saisissait
toute la grandeur de cette Révélation tragique. Et, de même que
la parole de l'amant avait un jour évoqué la ville guelfe déserte,
la ville des couvens et des monastères, de même faisait-elle au-
jourd'hui apparaître à son imagination la vieille ville grise de
Bayreuth, solitaire, en face des montagnes bavaroises, dans un
paysage mystique où était répandue la même âme qu'Albrecht
Durer emprisonna sous le réseau des lignes au fond de ses estampes
et de ses toiles.
George n'avait oublié aucun épisode de son premier pèlerinage
religieux vers le théâtre idéal ; il pouvait revivre tous les instans
de son émotion extraordinaire, à l'heure où il avait découvert
sur la douce colline, à l'extrémité de la grande avenue ombreuse,
l'édifice consacré à la fête suprême de l'Art; il pouvait reconsti-
tuer la solennité du vaste amphithéâtre ceint de colonnes et d'ar-
cades, le mystère du golfe Mystique. — Dans l'ombre et dans le
silence de l'espace recueilli, dans l'ombre et dans le silence exta-
tique de toutes les âmes, un soupir montait de l'orchestre invi-
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TRIOMPHE DE LA MORT. 501
sible, un gémissement s'exhalait, une voix murmurante disait le
premier appel douloureux du désir solitaire, la première angoisse
confuse dans le pressentiment du supplice futur. Et ce soupir et
ce gémissement et cette voix s'élevaient de la souffrance vague
jusqu'à l'acuité d'un cri impétueux, disant l'orgueil d'un rêve,
l'anxiété d'une aspiration surhumaine, la volonté terrible et
implacable de la possession. Avec une furie dévorante, comme
un incendie qui éclaterait d'un abîme ignoré, le désir se dilatait,
s'agitait, flamboyait, toujours plus haut, toujours plus haut,
alimenté par la plus pure essence d'une double vie. L'ivresse de
la flamme mélodieuse enveloppait toutes choses ; tout ce qu'il y
a au monde de souverain vibrait éperdument dans l'immense
ivresse, exhalait sa joie et sa douleur la plus cachée en se subli-
mant et $e consumant. Mais, soudain, les efforts d'une résistance,
les colères d'une lutte frémissaient et vibraient dans l'essor de
cette ascension orageuse; et ce grand jet de vie, brisé tout à coup
contre un invisible obstacle, retombait, s'éteignait, ne jaillissait
plus. Dans l'ombre et dans le silence de l'espace recueilli, dans
l'ombre et dans le silence frissonnant de toutes les âmes, un sou-
pir montait du golfe Mystique, un gémissement mourait, une
voix brisée disait la tristesse de la solitude éternelle, l'aspiration
vers la nuit éternelle, vers le divin, l'originel oubli.
Et voici qu'une autre voix, une voix de réalité humaine, une
voix modulée par des lèvres humaines, jeune et forte, mêlée de
mélancolie, d'ironie et de menace, une voix chantait une chanson
de la mer, au haut du mât, sur le navire qui amenait au roi Marc
la blonde épouse irlandaise. Elle chantait : « Vers l'Occident erre
le regard : vers l'Orient file le navire. Frais, le vent souffle vers
la terre natale. 0 fille d'Irlande, où t'attardes-tu? Ce qui gonfle
ma voile, sont-ce tes soupirs? Souffle, souffle, ô vent. Malheur, ah !
malheur, fille d'Irlande, amour sauvage! » C'était l'admonition
de la vedette, l'avertissement prophétique, allègre et menaçant,
plein de caresse et de raillerie, indéfinissable. Et l'orchestre se
taisait. « Souffle, souffle, ô vent. Malheur, ah! malheur, fille
d'Irlande, amour sauvage ! » La voix chantait sur la mer tran-
quille, seule dans le silence, tandis que sous la tente Yseull,
immobile sur sa couche, semblait plongée dans le rêve obscur
de son destin.
Ainsi s'ouvrait le drame. Le souffle tragique, qui avait déjà
agité le prélude, passait et repassait dans l'orchestre. Subitement,
la puissance de destruction se manifestait en la femme magicienne
contre l'homme qu'elle avait élu, qu'elle avait voué à la mort.
Sa colère se déchaînait avec l'énergie des élémens aveugles; elle
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502 REVU! DBS D1UX KONDSS.
invoquait toutes les forces terribles de la terre et du ciel pour
détruire l'homme qu'elle ne pouvait pas posséder. « Éveille-toi à
mon appel, puissance indomptable ; lève-toi du cœur où tu t'es
cachée ! 0 vents incertains, écoutez ma volonté. Secouez le som-
meil de cette mer rêveuse, ressuscitez des profondeurs l'implacable
convoitise, montrez-lui la proie que je lui offre ! Brisez le vais-
seau, engloutissez les épaves ! Tout ce qui palpite et respire, 6
vents, je vous le donne en récompense. » A l'admonition de la
vedette répondait le pressentiment de Brangaine : « 0 malheur!
Quelle ruine je pressens, Yseult ! » Et la femme douce et dévouée
tâchait d'apaiser cette folle fureur. « Oh ! dis-moi ta tristesse,
Yseult ! Dis-moi ton secret ! » Et Yseult : « Mon cœur suffoque.
Ouvre, ouvre la courtine toute grande ! »
Tristan apparaissait, debout, immobile, les bras croisés, le
regard fixé sur les lointains de la mer. Du haut du mât, la vedette
reprenait sa chanson, sur le flot montant de l'orchestre. « Mal-
heur, oh ! malheur... » Et, tandis que les yeux d' Yseult contem-
plaient le héros, allumés d'une sombre flamme, du golfe Mystique
surgissait le motif fatal, le grand et terrible symbole d'amour et
de mort en qui était enfermée toute l'essence de la tragique fiction.
Et, de sa propre bouche, Yseult proférait l'arrêt : « Élu par moi,
perdu par moi. »
La passion mettait en elle une volonté homicide, réveillait
dans les racines de son être un instinct hostile à l'être, un besoin
de dissolution, d'anéantissement. Elle s'exaspérait à chercher en
elle et autour d'elle une puissance foudroyante qui frapperait et
détruirait sans laisser de trace. Sa haine se faisait plus atroce à
la vue du héros calme et immobile qui sentait la menace se con-
denser sur sa tète et qui savait l'inutilité de toute résistance. Sa
bouche s'emplissait d'un amer sarcasme. « Que penses-tu de ce
serf? » demandait-elle à Brangaine, avec un sourire inquiet. D'un
héros, elle faisait un serf, elle se déclarait dominatrice. « Dis-lui
que j'ordonne à mon vassal de redouter sa souveraine, moi,
Yseult. » Tel était le défi qu'elle lui envoyait pour une lutte
suprême; tel était l'appel que la force jetait à la force. Une
solennité sombre accompagnait la marche du héros vers le seuil
de la tente, lorsque l'heure irrévocable avait sonné, lorsque le
filtre avait déjà rempli la coupe , lorsque le destin avait déjà
resserré son cercle autour des deux vies. Yseult, appuyée à sa
couche, pâle comme si la grande fièvre eût consumé tout le sang
de ses veines, attendait, silencieuse; silencieux, Tristan appa-
raissait sur le seuil : l'un et l'autre hauts de toute leur hauteur.
Mais l'orchestre disait l'indicible anxiété de leurs âmes.
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TRIOMPHE DB LA MORT. 503
A partir de ce moment recommençait l'orageuse ascension.
Il semblait que le golfe Mystique s'enflammât de nouveau comme
une fournaise et dardât plus haut, toujours plus haut, ses flammes
sonores. « Réconfort unique pour un deuil éternel, salutaire breu-
vage d'oubli, je te bois sans peur! » Et Tristan approchait la
coupe de ses lèvres. « À moi la moitié ! Je la bois pour toi !» .
criait Yseult en lui arrachant la coupe des mains. Vide, la coupe
d'or tombait. — Avaient-ils bu tous deux la mort? Devaient-ils
mourir? — Instant de surhumaine angoisse. Le philtre de mort
n'était qu'un poison d'amour, qui les pénétrait d'un feu immortel.
Étonnés d'abord, immobiles, ils se regardaient, ils cherchaient dans
les yeux l'un de l'autre l'indice de la mort à laquelle désormais ils
se croyaient voués. Mais une vie nouvelle, incomparablement plus
intense que celle qu'ils avaient vécue, agitait toutes leurs fibres,
palpitait à leurs tempes et à leurs poignets, gonflait leurs cœurs
d'un flot immense. — « Tristan !» — « Yseult ! » — Ils s'appe-
laient ; ils étaient seuls ; autour d'eux rien ne subsistait ; les appa-
rences s'étaient effacées ; le passé était aboli ; l'avenir était une nuit
noire que ne pouvaient pas rompre les éclairs mêmes de la récente
ivresse. Ils vivaient; ils s'appelaient d'une vivante voix; ils ten-
daient l'un vers l'autre par une fatalité que désormais ne pour-
rait arrêter aucune force. — « Tristan !» — « Yseult! »
Et la mélodie de la passion se déployait, s'élargissait, s'exaltait,
palpitait et sanglotait, criait et chantait, sur la sombre tempête
des harmonies toujours plus agitées. Douloureuse et joyeuse,
elle prenait un irrésistible essor vers les cimes des extases incon-
nues, vers les cimes de la volupté suprême. « Délivré du monde,
je te possède enfin, ô toi qui seule remplis mon âme, suprême
volupté d'amour ! »
« Salut ! salut à Marc ! salut ! criait l'équipage parmi les éclats
des trompettes, en saluant le roi qui s'éloignait du rivage pour
aller au-devant de sa blonde épouse. Salut à Cornouailles ! »
C'était le tumulte de la vie commune, c'était la clameur de la
joie profane, c'était la splendeur éblouissante du jour. L'Élu, le
Perdu, en levant un regard où flottait le sombre nuage du rêve,
demandait : « Qui s'approche ?» — Le Roi. — Quel Roi ? »
Yseult, pâle et convulsée sous le manteau royal, demandait :
« Où suis-je? Vis-je encore? Dois-je vivre encore? » Doux et ter-
rible, le motif du philtre montait, les enveloppait, les enserrait
dans sa spirale ardente. Les trompettes sonnaient : « Salut à Marc !
Salut à Cornouailles ! Gloire au Roi ! »
Mais, dans le second prélude, tous les sanglots d'une joie
trop forte, tous les halètemens du désir exaspéré, tous les sur-
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504 REVUE DES DEUX MONDES.
sauts de l'attente furieuse alternaient, se mêlaient, se confondaient.
L'impatience de l'âme féminine communiquait ses frémissemens
à l'immensité de la nuit, à toutes les choses qui, dans la pure
nuit d'été, respiraient et veillaient. L'âme enivrée jetait ses appels
à toutes les choses, pour qu'elles demeurassent vigilantes sous
les étoiles, pour qu'elles assistassent à la fête de son amour, au
banquet nuptial de son allégresse. Insubmersible sur l'océan
inquiet de l'harmonie, la mélodie fatale flottait, s'éclairant,
s'obscurcissant. L'onde du golfe Mystique, pareille à la respira-
tion d'une poitrine surhurtiaine, se gonflait, s'élevait, retombait
pour se relever encore, pour retomber encore, pour s'apaiser len-
tement.
« Entends-tu ? Il me semble que le bruit s'est dissipé dans le
lointain. » Yseult n'entendait plus que les sons imaginés par son
désir. Les fanfares de la chasse nocturne retentissaient dans la
forêt, distinctes, rapprochées. « C'est le chuchotement trompeur
des feuilles qu'agitent les jeux du vent... Ce son si doux n'est
pas celui des cors; c'est le murmure de la source qui jaillit et
dévale dans la nuit silencieuse... » Elle n'entendait que les sons
enchanteurs suscités en son âme par le désir y composant le
vieux et toujours nouveau sortilège. Dans l'orchestre comme
dans ses sens abusés, les résonances de la chasse se transfor-
maient magiquement, se dissolvaient en les rumeurs infinies delà
forêt, en la mystérieuse éloquence de la nuit estivale. Toutes les
voix étouffées, toutes les séductions subtiles enveloppaient la
femme haletante, lui suggéraient l'ivresse prochaine, tandis que
Brangaine avertissait et suppliait en vain, dans la terreur de son
pressentiment : « Oh ! laisse resplendir le flambeau protecteur !
Laisse sa lumière te montrer le péril ! » Rien n'avait le pouvoir
d'éclairer l'aveuglement du désir. « Quand ce serait le flambeau
de ma vie, sans peur je l'éteindrais. Et je l'éteins sans peur. »
D'un geste de dédain suprême, intrépide et superbe, Yseult jetait
à terre le flambeau; elle offrait sa vie et celle de l'Élu à la nuit
fatale ; elle entrait avec lui dans l'ombre, pour toujours.
Alors le plus enivrant poème de la passion humaine se dérou-
lait triomphalement, comme en spirale, jusqu'aux sommets du
spasme et de l'extase. C'était la première étreinte frénétique,
mêlée de volupté et d'angoisse, où les âmes avides de se confondre
rencontraient J 'obstacle impénétrable des corps; c'était la pre-
mière rancune contre le temps où l'amour n'existait pas, contre
le passé vide et inutile. C'était la haine contre la lumière hostile,
contre le jour perfide qui aiguisait toutes les souffrances, qui sus-
citait toutes les apparences fallacieuses, qui favorisait l'orgueil et
opprimait la tendresse. C'était l'hymne A la nuit amie, à l'ombre
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TRIOMPHE DE LA MORT. o05
bienfaisante, au* divin mystère où se dévoilaient les merveilles
des visions intérieures, où s'entendaient les voix lointaines des
mondes, où d'idéales corolles fleurissaient sur des tiges inflexibles.
« Dès que le soleil s'est caché dans notre poitrine, les étoiles du
bonheur répandent leur lumière riante. »
Et, dans l'orchestre, parlaient toutes les éloquences, chantaient
toutes les joies, pleuraient toutes les douleurs que la voix
humaine a jamais exprimées. Les mélodies émergeaient des pro-
fondeurs symphoniques, se développaient, s'interrompaient, se
superposaient, se mélangeaient, se fondaient, se dissolvaient, dis-
paraissaient pour réapparaître. Une anxiété de plus en plus
inquiète et déchirante passait par tous les instrumens et exprimait
un continuel effort toujours vain pour atteindre l'inaccessible.
Dans l'impétuosité des progressions chromatiques, il y avait la
folle poursuite d'un bien qui se dérobait à toute prise, quoiqu'il
resplendît très proche. Dans les changemens de ton, de rythme
et de mesure, dans la succession des syncopes, il y avait une
recherche sans trêve, il y avait une convoitise sans limites, il y
avait le long supplice du désir toujours déçu et jamais éteint. Un
motif, symbole de l'éternel désir éternellement exaspéré par la
possession décevante, revenait à chaque instant avec une persis-
tance cruelle; il s'élargissait,* il dominait, tantôt illuminant les
crêtes des flots harmoniques, tantôt les obscurcissant d'une ombre
tragique.
L'effrayante vertu du philtre opérait sur l'âme et sur la chair
des deux amans déjà consacrés à la mort. Rien ne pouvait éteindre
ou adoucir cette ardeur fatale, rien, hormis la mort. Ils avaient
tenté vainement toutes les caresses ; ils avaient recueilli vaine-
ment toutes leurs forces pour s'unir dans un embrassement
suprême, pour se posséder enfin, pour devenir un seul et même
être. Leurs soupirs de volupté se transformaient en sanglots
d'angoisse. Un obstacle infrangible s'interposait entre eux,
les séparait, les rendait étrangers et solitaires. Leur substance
corporelle, leur personnalité vivante, tel était l'obstacle. Et une
haine secrète naissait chez l'un et l'autre :un besoin de se détruire,
de s'anéantir; un besoin de faire mourir et un besoin de mourir.
Dans la caresse même, ils reconnaissaient l'impossibilité de fran-
chir la limite matérielle de leurs sens humains. Les lèvres ren-
contraient les lèvres et s'arrêtaient. « Qu'est-ce qui succomberait
à la mort, disait Tristan, sinon ce qui nous sépare, sinon ce qui
empêche Tristan d'aimer Yseult pour toujours, de vivre éternelle-
ment pour elle seule ? » Et ils entraient déjà dans l'ombre infinie.
Le monde des apparences disparaissait. « Ainsi, disait Tristan,
ainsi nous mourûmes, ne voulant vivre que pour l'amour, insé-
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506 REVUE DES DEUX MONDES.
parables, toujours unis, sans fin, sans réveil, sans peur, sans nom
dans le sein de l'amour. » Les paroles s'entendaient distinctes sur
le pianissimo de l'orchestre. Une nouvelle extase ravissait les
deux amans et les emportait jusqu'au seuil du merveilleux empire
nocturne. Déjà ils goûtaient d'avance la béatitude de la dissolu-
tion, déjà ils se sentaient délivrés du poids de la personne, déjà
ils sentaient leur substance se sublimer et flotter, diffuse dans
une joie sans lin. « Sans fin, sans réveil, sans peur, sans nom... »
« Prenez garde ! prenez garde ! Voici que la nuit cède au jour,
avertissait d'en haut Brangaine invisible. Prenez garde! » Et le
frisson de la gelée matinale traversait le parc, réveillait les fleurs.
La froide lumière de l'aube montait lentement et recouvrait les
étoiles qui palpitaient plus fort. « Prenez garde ! » Vain avertis-
sement de la vigie fidèle. Eux n'écoutaient pas : ils ne voulaient
pas, ne pouvaient pas s'éveiller. Sous la menace du jour, ils se
plongeaient toujours plus avant dans cette ombre où ne pouvait
parvenir aucune lueur de crépuscule. « Qu'éternellement la nuit
nous enveloppe ! » Et un tourbillon d'harmonies les enveloppait,
les étreignait dans ses spirales véhémentes, les transportait sur
la plage écartée qu'invoquait leur désir, là où nulle angoisse
n'opprimait l'élan de l'âme aimante, par delà toute langueur, par
delà toute douleur, par delà toute solitude, dans la sérénité in-
finie de leur rêve suprême.
« Sauve- toi, Tristan! » C'était le cri de Kourwenal après le
cri de Brangaine. C'était l'assaut imprévu et brutal qui interrom-
pait l'embrassement extatique. Et, tandis que le thème d'amour
persistait dans l'orchestre, le motif de lâchasse éclatait avec un
fracas métallique. Le roi et les courtisans paraissaient. Tristan
cachait sous son ample manteau Yseult étendue sur le lit de fleurs;
il la dérobait aux regards et à la lumière, affirmant par ce geste
sa domination, signifiant son droit non douteux. « Le triste jour,
pour la dernière fois ! » Pour la dernière fois, dans l'attitude
calme, et résolue d'un héros, il acceptait la lutte avec les forces
étrangères; sûr désormais que rien ne pouvait modifier ou sus-
pendre le cours de son destin. Tandis que la souveraine douleur
du roi Marc s'exhalait en une mélopée lente et profonde, il se
taisait, inébranlable dans sa pensée secrète. Et finalement il répon-
dait aux questions du roi : « Ce mystère, je ne puis te le révéler.
Jamais tu ne pourras connaître ce que tu demandes. » Le motif du
philtre condensait sur cette réponse l'obscurité du mystère, la gra-
vité de l'événement irréparable. «Veux-tu suivre Tristan, ô Yseult?
demandait-il à la reine, simplement, en présence de tous. Sur la
terre où je veux aller, le soleil ne resplendit pas. C'est la terre
des ténèbres, c'est le pays nocturne d'où m'envoya ma mère
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TRIOMPHE DE LA MORT. 507
lorsque, conçu par elle dans la mort, dans la mort je vins au
jour... » Et Ysolde : « Là où est la patrie de Tristan, là Ysoïde veut
aller. Elle veut le suivre, douce et fidèle, dans le chemin qu'il lui
montrera... »
Et le héros mourant la précédait sur cette terre, frappé par
le traître Melot.
Cependant le troisième prélude évoquait la vision du rivage
lointain, des récifs arides et désolés où, dans les anses secrètes,
la mer semblait pleurer sans trêve un deuil inconsolable. Une
brume de légende et de mystérieuse poésie enveloppait les
formes rigides de la roche, aperçues comme dans une aube in-
certaine ou dans un crépuscule presque éteint. Et le son du cha-
lumeau pastoral réveillait les images confuses de la vie passée,
des choses perdues dans la nuit des temps.
« Que dit l'antique lamentation? soupirait Tristan. Où
suis-je? »
Le pâtre modulait sur le roseau fragile la mélodie impéris-
sable, transmise par les ancêtres à travers les âges; et, dans sa
profonde inconscience, il était sans inquiétude.
Et Tristan, à l'âme de qui ces humbles notes avaient tout
révélé : « Je ne suis point resté au lieu de mon réveil. Mais où
ai-je fait séjour? je ne saurais te le dire. Là je n'ai vu ni le soleil,
ni le pays, ni les habitans; mais, ce que j'y ai vu, je ne saurais
te le dire... C'était là où je fus toujours, là où j'irai pour tou-
jours : dans le vaste empire de l'éternelle nuit. Là-bas, une seule
et unique science nous est donnée : le divin, l'éternel, l'originel
oubli! » Le délire de la fièvre l'agitait; l'ardeur du philtre
rongeait ses fibres intimes. « Ah ! ce que je souffre, tu ne peux
pas le souffrir! Ce désir terrible qui me dévore, ce feu implacable
qui me consume... Ah! si je pouvais te le dire, si tu pouvais
me comprendre ! »
Et le pâtre inconscient soufflait, soufflait dans son chalumeau.
C'était le même air ; les notes étaient toujours les mêmes : elles
parlaient de la vie qui n'était plus, elles parlaient des choses loin-
taines et anéanties.
« Vieille et grave mélodie, disait Tristan, tes sons lamentables
parvenaient jusqu'à moi sur les vents du soir lorsque, en un
temps lointain, la mort du père fut annoncée au fils. Tu me cher-
chais, de plus en plus inquiète, dans l'aube sinistre, lorsque le
fils apprit le sort de la mère. Quand mon père m'engendra et
mourut, quand ma mère me donna le jour en expirant, la vieille
mélodie arrivait aussi à leurs oreilles, languissante et triste. Elle
m'a interrogé un jour, et voici qu'elle me parle encore. Pour quel
destin suis-je né? Pour quel destin? La vieille mélodie me le répète :
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508 REVUE DES DEUX MONDES.
— Pour désirer et pour mourir ! Pour mourir de désirer ! — Oh ! non,
non. Tel n'est point ton véritable sens... Désirer, désirer, désirer
jusque dans la mort ; mais non pas mourir de désirer. . . » De plus en
plus puissant, de plus en plus tenace , le philtre le corrodait jusqu'aux
moelles. Tout son être se tordait dans l'insoutenable spasme.
Par momens, Porchestre avait des crépitations de bûcher. La vio-
lence de la douleur le traversait parfois tout entier avec une impé-
tuosité de rafale, en avivant les flammes. Des sursauts subits le
secouaient ; des cris atroces s'en échappaient ; des sanglots étouffés
s'y éteignaient. « Le philtre! le philtre! Le terrible philtre! Avec
quelle furie je le sens monter de mon cœur à mon cerveau ! Nul
remède désormais, nulle douce mort ne peut me délivrer de la tor-
ture du désir. En aucun lieu, en aucun lieu, hélas! je ne trouverai
le repos. La nuit me repousse vers le jour, et l'œil du soleil se
repaît de mon perpétuel souffrir. Ah ! comme le soleil ardent me
brûle et me consume! Et n'avoir pas môme, n'avoir jamais le
rafraîchissement d'une ombre pour cette brûlure dévorante! Quel
baume pourrait procurer un soulagement à mon horrible sup-
plice? » Il portait dans les veines et dans les moelles le désir de
tous les hommes, de toute l'espèce, amassé de génération en
génération, aggravé des fautes de tous les pères et de tous les fils,
des ivresses de tous, des angoisses de tous. En son sang refleuris-
saient les germes de la concupiscence séculaire, se remêlaient les
impuretés les plus diverses, refermentaient les venins les plus
subtils et les plus violens que, depuis les âges immémoriaux, de
purpurines bouches sinueuses de femmes avaient versés aux mâles
concupiscens et subjugués. Il était l'héritier du mal éternel. « Ce
terrible philtre qui me condamne au supplice, c'est moi, moi-
même qui l'ai composé. Avec les agitations de mon père, avec
les convulsions de ma mère, avec toutes les larmes d'amour ver-
sées en d'autres temps, avec le rire et avec les pleurs, avec les
.voluptés et avec les blessures, je l'ai composé moi-même, le
poison de ce philtre. Et je l'ai bu à longues gorgées de
délices... Maudit sois-tu, philtre terrible! Maudit soit qui
t'a composé! » Et il retombait sur sa couche, exténué, inanimé,
pour reprendre encore ses esprits, pour sentir encore l'ardeur de
sa plaie, pour voir encore de ses yeux hallucinés l'image sou-
veraine traversant les champs de la mer. « Elle vient, elle vient
vers la terre, bercée mollement sur de grands flots de fleurs eni-
vrantes. Son sourire verse sur moi une divine consolation; elle
m'apporte le rafraîchissement suprême... » Ainsi invoquait-il,
ainsi voyait-il, de ses yeux clos désormais à la commune
lumière, la magicienne, la maîtresse des baumes, la médicatrice
de toutes les blessures. « Elle vient, elle vient! Ne la vois-tu
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TRIOMPHE DE LÀ MORT. 509
pas, Kourwenal, ne la vois-tu pas encore? » Et les ondes émues
du golfe Mystique ramenaient confusément des profondeurs
toutes les mélodies déjà entendues, les mélangeaient, les empor-
taient, les submergeaient dans un gouffre, les repoussaient encore
à la surface, les broyaient : celles qui avaient exprimé l'angoisse
du décisif conflit sur le pont du navire ; celles où Ton avait ouï
le bouillonnement du breuvage versé dans la coupe d'or et le bour-
donnement des artères envahies par le feu liquide ; celles où Ton
avait ouï la mystérieuse haleine de la nuit d'été invitant à des
voluptés sans an; toutes les mélodies, avec toutes les images et
toutes les souvenances. Et, sur cet immense naufrage, la fatale
mélodie passait, altière, souveraine, implacable, répétant par in-
tervalles l'atroce condamnation : « Désirer, désirer, désirer jusque
dans la mort; et non pas mourir de désirer! »
' « Le vaisseau jette l'ancre! Yseult, voilà Yseult! Elle
s'élance au rivage! » criait Kourwenal du haut de la tour. Et,
dans le délire de la joie, Tristan déchirait les bandages de sa
blessure, excitait son propre sang à jaillir, à inonder la terre, à
empourprer le monde. Comme Yseult et la Mort approchaient, il
croyait entendre la lumière. « N'entends-je point la lumière? Mes
oreilles n'entendent-elles point la lumière? » Un grand soleil in-
térieur l'éblouissait ; tous les alomes de sa substance dardaient
des rayons de soleil qui, par ondes lumineuses et harmonieuses,
s'épandaient dans l'univers. La lumière était musique ; la musique
était lumière.
Et alors le golfe Mystique s'irradiait réellement comme un
ciel. Les sonorités de l'orchestre semblaient imiter ces lointaines
harmonies planétaires que jadis des âmes de contemplateurs vigi-
lans crurent surprendre dans le silence nocturne. Peu à peu les
longs frémissemens de l'inquiétude, les longs sursauts de l'an-
goisse, les halètemensdes vaines poursuites et les efforts du désir
toujours déçu, toutes les agitations de la misère terrestre s'apai-
saient, se dissipaient. Tristan avait enfin franchi la limite du
« merveilleux empire », il était entré enfin dans la nuit éternelle.
Et Yseult, penchée sur la dépouille inerte, sentait enfin se dis-
soudre lentement le poids qui l'écrasait. La mélodie fatale, de-
venue plus claire et plus solennelle, consacrait le grand hymen
funéraire. Ensuite les notes, semblables à des fils éthérés, s'affi-
naient pour tisser autour de l'amante des voiles de pureté dia-
phanes. Ainsi commençait une sorte d'assomption joyeuse, par des
degrés de splendeur, sur l'aile d'un hymne. « De quel suave sou-
rire il sourit! Ne le voyez-vous pas? Ne l'entendez-vous pas?
Comme il resplendit de sidérale clarté? Ne le voyez- vous pas?
Ne l'entendez-vous pas ? Suis-je seule à ouïr cette mélodie nouvelle,
510 REVUE DES DEUX MONDES.
infiniment douce et consolante, qui jaillit des profondeurs de son
être, et qui me ravit, etqui me pénètre, et qui m'enveloppe ? » La ma-
gicienne d'Irlande, la formidable maîtresse des philtres, l'arbitre
héréditaire des obscures puissances terrestres, celle qui, du haut du
navire, avait invoqué les tourbillons et les tempêtes, celle dont
l'amour avait élu le plus fort et le plus noble des héros pour l'in-
toxiquer et le perdre, celle qui avait fermé le chemin de la gloire et
de la victoire à un « dominateur du monde », l'empoisonneuse,
l'homicide, se transfigurait par la vertu de la mort en un être de
lumière et de joie, exempte de toute convoitise impure, libre de
toute basse attache, palpitant et respirant au sein de l'âme diffuse
de l'univers. « Ces sons plus clairs qui murmurent à mon oreille
ne seraient-ils pas les ondes molles de l'air? Dois-je respirer, boire,
me plonger, naufrager doucement dans les vapeurs et dans les par-
fums?» Tout en elle se dissolvait, se fondait, se dilatait, retournait
à la fluidité originelle, à l'immense océan élémentaire d'où toutes
les formes naissaient, où toutes les formes disparaissaient pour se
renouveler et pour renaître. Dans le golfe Mystique, les transfor-
mations et les transfigurations s'accomplissaient de note en note,
d'harmonie en harmonie, sans interruption. Il semblait que toutes
choses s'y décomposassent, y exhalassent leurs essences cachées,
s'y changeassent en immatériels symboles. Des couleurs jamais
apparues sur les pétales des plus délicates fleurs terrestres, des
parfums d'une subtilité presque imperceptible y flottaient. Des
visions de paradis secrets s'y révélaient dans un éclair, des germes
de mondes à naître s'y épanouissaient. Et l'ivresse panique mon-
tait, montait; le chœur du Grand Tout couvrait l'unique voix
humaine. Transfigurée, Yseult entrait dans le merveilleux empire,
triomphalement. « Se perdre, s'abîmer, s'évanouir sans con-
science dans l'infinie palpitation de l'âme universelle : suprême
volupté! »
VI
Durant des jours entiers, les deux ermites vécurent ainsi
dans la grande fiction, respirèrent cette atmosphère enflammée,
se saturèrent de cet oubli mortel. Ils crurent se transfigurer eux-
mêmes, atteindre eux-mêmes un cercle supérieur d'existence ; ils
crurent égaler les personnages du drame dans les hauteurs verti-
gineuses de leur rêve d'amour. Ne semblait-il pas qu'ils eussent,
eux aussi , bu un philtre? N'étaient-ils pas, eux aussi, tourmentés par
un désir sans limite? N'étaient-ils pas, eux aussi, enchaînés par un
lien indissoluble, et n'éprouvaient-ils pas souvent dans la volupté
les affres de l'agonie, n'entendaient-ils pas le grondement de la
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TRIOMPHE DE LA MORT. 5H
mort? George, comme Tristan lorsqu'il avait entendu l'antique
mélodie modulée par le pâtre, trouvait dans cette musique la
révélation directe d'une angoisse où il croyait surprendre enfin
l'essence vraie de son âme et le secret tragique de son destin. Nul
homme mieux que lui ne pouvait pénétrer le sens symbolique et
mythique du philtre, et nul homme mieux que lui ne pouvait
mesurer la profondeur du drame intérieur, uniquement intérieur,
où le héros pensif avait consumé ses forces. Nul non plus ne
pouvait mieux comprendre le cri désespéré de la victime : « Ce
terrible philtre qui me condamne au supplice, c'est moi, moi-
même qui rai composé. »
II entreprit alors sur sa maîtresse une œuvre de séduction
funèbre. Il voulait la décider lentement à mourir ; il voulait l'atti-
rer avec lui vers une fin mystérieuse et douce, en ce pur été de
l'Adriatique plein de transparences et de parfums. La grande
phrase d'amour, — qui se déployait en un si large cercle de
lumière autour de la transfiguration d'Yseult — avait enfermé
Hippolyte dans son sortilège. Elle la répétait sans cesse à voix
basse, quelquefois même à haute voix, avec des signes de jubila-
tion débordante.
— Ne voudrais-tu point mourir de la mort d'Yseult? lui
demanda George souriant.
— Je le voudrais, répondit-elle. Mais, sur terre, on ne meurt
pas de cette façon.
— Et si je mourais, moi? reprit-il, souriant toujours. Si tu
me voyais mort, en réalité, non en rêve?
— Je crois que je mourrais aussi, mais de désespoir.
— Et si je te proposais de mourir avec moi, en même temps,
de la même manière?
Pendant quelques secondes, elle resta songeuse, les yeux
baissés. Puis, relevant vers le tentateur un regard chargé de toute
la douceur de la vie :
— Pourquoi mourir, dit-elle, si je t'aime, si tu m'aimes, si
rien désormais ne nous empêche de vivre en nous seuls?
— La vie te plaît! murmura-t-il avec une amertume voilée.
— Oui, affirma-t-elle avec une sorte de véhémence, la vie me
plaît parce que tu me plais.
— Et si je mourais ? répéta-t-il sans sourire, parce qu'il sen-
tait, une fois encore, monter en lui l'hostilité instinctive contre
la belle créature luxurieuse qui respirait l'air comme une joie.
— Tu ne mourras point, affirma-t-elle avec la même assurance.
Tu es jeune, pourquoi devrais-tu mourir?
Dans la voix, dans l'attitude, dans toute la personne, elle avait
une insolite diffusion de bien-être. Son aspect était celui que ta&
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512 REVUE DES DEUX MONDES.
créatures vivantes ont seulement aux heures où leur vie s'har-
monise dans un équilibre temporaire de toutes les énergies d'ac-
cord avec les conditions extérieures favorables. Comme d'autres
fois, elle semblait s'épanouir dans la bonté de l'air marin, dans la
fraîcheur du soir estival ; et elle faisait penser à une de ces ma-
gnifiques fleurs crépusculaires qui ouvrent les couronnes de
leurs pétales au coucher du soleil.
Après une longue pause où Ton entendit sur les grèves la
rumeur de la mer pareille à un bruissement de feuilles arides,
George demanda :
— Crois-tu au destin?
— Oui, j'y crois.
Mal disposée à la gravité triste vers laquelle semblaient tendre
les paroles de George, elle avait répondu sur un ton léger de
badinage. Lui, blessé, repartit vivement avec amertume :
— Sais-tu quel jour c'est, aujourd'hui?
Perplexe, inquiète, elle demanda :
— Quel jour?
Il eut une illusion. Jusqu'alors il avait évité de rappeler à
l'oublieuse l'anniversaire de la mort de Démétrius; une répu-
gnance de plus en plus farouche l'empêchait de proférer ce nom
pur, d'évoquer cette fière image hors du sanctuaire. Il sentait qu'il
aurait profané sa religieuse douleur en admettant Hippolyte à la
partager. Et ce qui avivait encore ce sentiment, c'est qu'il était
dans un de ces intervalles ordinaires de lucidité cruelle où il
revoyait en Hippolyte la femme de délices, la « fleur de concu-
piscence », l'Ennemie. Il se contint, et avec un faux rire subit:
— Regarde! s'écria-t-il. C'est fête à Ortone.
Il indiquait dans le lointain glauque la cité maritime qui se
couronnait de feux.
— Comme tu es étrange, aujourd'hui ! dit-elle.
Puis, le fixant avec cette expression singulière qu'elle avait
coutume de prendre lorsqu'elle voulait l'apaiser et l'adoucir, elle
ajouta :
— Viens ici, viens t'asseoir à mon côté...
Il était debout, au seuil d'une des portes qui s'ouvraient sur
la loggia, dans l'ombre. Elle était assise dehors, sur le parapet,
vêtue d'une légère robe blanche, dans une pose alanguie, surgis-
sant de tout le buste sur le fond de la mer où s'attardaient
encore les clartés du crépuscule ; et le profil de sa tête brune se
dessinait dans une zone d'ambre limpide. Elle avait l'air de re-
naître, comme au sortir d'un lieu clos et suffocant, d'une atmo-
sphère lourde d'exhalaisons empoisonnées. Aux yeux de George,
elle avait l'air de s'évaporer comme une fiole de parfums, de
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TRIOMPHE DE LA MORT. 513
laisser se répandre la vie idéale qu'avaient accumulée en elle les
puissances de la musique, de se vider peu à peu des rêves impor-
tuns, de revenir à la primitive animalité.
George pensait : « Comme toujours, elle n'a fait que recevoir
et garder docilement les attitudes que je lui ai données. La vie
intérieure a été toujours et est toujours factice chez elle. Ma sug-
gestion une fois interrompue, elle retourne à sa nature propre,
elle redevient une femme, un instrument de basse lasciveté. Rien
ne changera jamais sa substance, rien ne la purifiera. Elle a le
sang plébéien, et dans le sang, qui sait quelles hérédités ignobles !
Mais, moi non plus, je ne pourrai jamais m'affranchir du désir
qu'elle a allumé en moi ; je ne pourrai jamais l'extirper de ma
chair. Et, dorénavant, je ne pourrai vivre ni avec elle ni sans elle.
Je sais que je dois mourir; mais la laisserai-je à un successeur? »
Sa haine contre l'inconsciente créature ne s'était jamais soulevée
avec autant de violence. Il la déchirait saris pitié, avec une acri-
monie qui l'étonnait lui-même. C'était comme s'il se fût vengé
d'une infidélité, d'une déloyauté qui aurait dépassé toutes les
limites de la perfidie. Il éprouvait l'envieuse rancune du naufragé
qui, au moment où il enfonce, aperçoit près de lui son camarade
sur le point de se sauver, de se raccrocher à la vie. Pour lui, cet
anniversaire venait apporter une nouvelle confirmation de l'arrêt
qu'il savait déjà irrévocable. Pour lui, ce jour était l'Epiphanie de
la Mort. Il sentait qu'il n'était plus maître de lui-même ; il sen-
tait l'absolue domination de l'idée fixe qui, d'un instant à l'autre,
pouvait lui suggérer l'acte suprême et en même temps commu-
niquer à sa volonté l'impulsion effective. Et, tandis que des
images criminelles lui traversaient confusément le cerveau : « Dois-
je mourir seul? se répétait-il à lui-même. Dois-je mourir seul? »
Il tressaillit quand Hippolyte le toucha au visage et lui passa
les bras autour du cou.
— Je t'ai fait peur? demanda- t-elle.
En le voyant disparaître dans l'ombre de plus en plus épaisse
qui occupait l'embrasure de la porte, une inquiétude singulière
l'avait prise et elle s'était levée pour l'embrasser.
— A quoi pensais-tu? Qu'as-tu? Pourquoi es-tu comme cela
aujourd'hui?
Elle lui parlait d'une voix insinuante, et, le tenant toujours
embrassé, elle lui caressait la tempe. Lui, dans l'obscurité, voyait
la mystérieuse pâleur de ce visage, voyait la lueur de ces yeux.
Un tremblement incoercible l'envahit.
— Tu trembles? Qu'as-tu? Qu'as-tu ?
Elle se détacha de lui, chercha une bougie sur la table,
l'alluma. Et elle se rapprocha, inquiète, lui prit les deux mains.
Tom cxxx. — 1895. - ' ' n. 3&
514 REVUE DES DEUX MONDES.
— Tu es malade?
— Oui, balbutia-t-il, je ne suis pas à mon aise. C'est une de
mes mauvaises journées...
Ce n'était pas la première fois qu'elle l'entendait se plaindre
de vagues souffrances physiques, de douleurs sourdes et errantes,
de tiraillemens et de fourmillemens désagréables, de vertiges et
de cauchemars. Elle croyait ces souffrances imaginaires; elle y
voyait des effets de la mélancolie habituelle, des excès de pensée;
et elle n'y connaissait pas de meilleur remède que les caresses,
les rires et les jeux.
— Où souffres-tu?
— Je ne saurais dire.
— Oh! je sais bien, moi, la cause de ton mal... La musique
t'excite trop. Il faut ne plus en faire pendant une semaine.
— Non, nous n'en ferons plus.
— Plus du tout.
Et elle alla vers le piano, rabattit le couvercle sur le clavier,
ferma la serrure et cacha la petite clef.
— Demain, nous reprendrons nos grandes promenades, nous
passerons toute la matinée sur la plage. Veux-tu? Et maintenant,
viens sur la loggia.
Elle l'attira d'un geste tendre.
— Regarde comme la soirée est belle ! Sens comme les roches
embaument !
Elle aspira le parfum saumâtre en frémissant, en se serrant
contre lui.
— Nous avons tout pour être heureux, et toi... Comme tu
regretteras ce temps-ci lorsqu'il sera passé! Les jours passent.
Voilà bientôt trois mois que nous vivons ici.
— Penserais-tu déjà à me quitter? demanda-t-il, inquiet,
soupçonneux.
Elle voulut le rassurer.
— Non, non, répliqua-t-elle ; pas encore; mais la prolonga-
tion de mon absence devient difficile, à cause de ma mère. J'ai
même reçu aujourd'hui une lettre de rappel. Tu sais, elle a besoin
de moi. Lorsque je manque à la maison, tout va de travers...
— Tu dois donc retourner prochainement à Rome?
— Non. Je saurai trouver encore quelque prétexte. Tu sais
que, pour ma mère, je suis ici en compagnie d'une amie. Ma
sœur m'a aidée et m'aide à rendre cette invention vraisemblable;
et d'ailleurs ma mère n'ignore pas que j'ai besoin des bains et
que, l'an dernier, je me suis mal trouvée de n'en avoir pas pris...
Tu te rappelles? Je passai l'été à Caronno, chez ma sœur. Quel
été horrible!
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TRIOMPHE DE LA MORT. 515
— Et alors?
— Je pourrai certainement rester avec toi tout ce mois d'août,
et peut-être aussi la première semaine de septembre...
— Et ensuite?
— Ensuite, tu me permettras de retourner à Rome, et tu
viendras m'y rejoindre. Là, nous aviserons pour l'avenir. J'ai
déjà quelque chose en tête...
— Quoi?
— Je te le dirai. Mais, pour le moment, dînons. Tu n'as point
d'appétit, toi?
Le dîner était prêt. Comme d'habitude, la^ table était dressée
en plein air, dans la loggia. On alluma la grande lampe.
— Vois-tu? s'écria-t-elle, lorsque la domestique apporta sur
Ja table la soupière fumante. Cela, c'est l'œuvre de Candie.
Elle avait voulu que Candie lui apprêtât une soupe rustique, à
la mode paysanne : un mélange savoureux, riche en gingembre,
coloré et odorant. Elle y avait déjà goûté quelquefois, attirée par
l'odeur dans l'habitation des vieillards. Elle en était devenue
gourmande.
— C'est délicieux ! Tu vas goûter.
Elle s'en versa une écuelle comble, avec un geste de gour-
mandise enfantine ; et elle avala vivement la première cuillerée :
— Je n'ai jamais mangé rien de meilleur!
Elle appela Candie pour lui faire des complimens :
— Candie ! Candie !
Le femme apparut au bas de l'escalier, riant :
— La soupe te plaît, madame?
— Elle est parfaite !
— Puisse-t-elle se convertir en bon sang pour toi!
Et les rires naïfs de la femme enceinte montèrent dans l'air
calme.
On voyait que George prenait part à cette gaîté. Le changement
subit de son humeur était manifeste. Il se versa du vin, but d'un
trait. Il fit effort pour vaincre sa répugnance à manger, cette ré-
pugnance qui, dans les derniers temps, était devenue si forte
qu'elle lui rendait parfois insupportable jusqu'à la vue de la viande
saignante.
— Tu te sens mieux, n'est-ce pas? demanda Hippolyte en se
penchant vers lui et en déplaçant même un peu sa chaise pour se
rapprocher.
— Oui; maintenant je me sens bien.
Et il but encore.
— Regarde! s'écria-t-elle. Regarde Ortone en fête!
Tous deux regardèrent la ville lointaine, couronnée de feux^
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516 REVUE DES DEUX MONDES.
sur la colline qui s'allongeait dans la mer ténébreuse. Des groupes
des ballons lumineux, pareils à des constellations de flamme,
s'élevaient lentement dans l'air tranquille ; et ils semblaient se
multiplier sans cesse, ils peuplaient tout ce rivage du ciel.
— Ces jours-ci, dit-il, ma sœur Christine est à Ortone, chez
tes Vallereggia, sesparens.
— Elle t'a écrit?
— Oui.
— Comme je serais heureuse de la voir ! Elle te ressemble,
n'est-ce pas? Christine est ta préférée.
Pendant quelques secondes, elle resta pensive.
— Comme je serais heureuse de voir ta mère! Puis elle re-
prit : J'ai si souvent pensé à elle!
Et, après une autre pause, d'une voix tendre :
— Comme elle doit t'adorer !
Une émotion imprévue gonfla le cœur de George. Son âme se
tendit de nouveau vers la maison lointaine, s'inclinant tout d'un
coup comme un arbre investi par la rafale. Et la résolution se-
crète, — prise dans l'obscurité de la chambre entre les bras
d'Hippolyte, — vacilla sous le heurt d'un avertissement obscur,
lorsqu'il revit en mémoire la porte close derrière laquelle était le
lit de Démétrius, lorsqu'il revit la chapelle mortuaire à l'angle
du cimetière, dans l'ombre bleuâtre et solennelle de la mon-
tagne protectrice.
Mais Hippolyte parlait, devenait loquace. Comme tant d'autres
fois, elle s'abandonnait imprudemment à ses souvenirs domes-
tiques. Et lui, comme tant d'autres fois, se mit à écouter en
observant avec malaise certaines lignes vulgaires que prenait sa
bouche dans l'abondance et dans la chaleur du discours ; en obser-
vant, comme tant d'autres fois, le geste particulier qui lui était
habituel quand elle s'échauffait, ce geste si disgracieux qu'il ne
paraissait pas lui appartenir. Elle disait :
— Ma mère à moi, tu l'as vue un jour dans la rue. Tu t'en
souviens? Quelle différence entre ma mère et mon père! Mon
père a toujours été bon et affectueux pour nous, incapable de
nous battre, de nous réprimander durement. Ma mère est vio-
lente, impétueuse, presque cruelle. Ah ! si je te racontais le martyre
de ma sœur, de la pauvre Adrienne! Elle se rebellait toujours;
et cette rébellion exaspérait ma mère, qui la frappait jusqu'au
sang. Moi, je savais la désarmer en reconnaissant ma faute et en
lui demandant pardon. Cependant, avec toute sa dureté, elle avait
pour nous un immense amour... Notre appartement avait une fe-
nêtre qui correspondait à une citerne. Et nous, par jeu, nous nous
mettions souvent à cette fenêtre pour tirer de l'eau avec un petit
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TRIOMPHE DE LA MORT. 517
seau. Un jour ma mère sortit, et, par hasard, nous restâmes seules.
Quelques minutes après, nous la vîmes avec surprise rentrer tout
en larmes, bouleversée, défaite. Elle me prit entre ses bras et me
couvrit de baisers furieux, en sanglotant comme une folle. Dans
la rue, elle avait eu le pressentiment que j'étais tombée par cette
fenêtre !
George revit en mémoire ce visage de vieille hystérique où
apparaissaient exagérés tous les défauts du visage de la fille : le
développement de la mâchoire inférieure, la longueur du menton,
la largeur des narines. Il revit ce front de Furie sur lequel se re-
dressaient des cheveux gris, secs, épais; ces sombres yeux enfon-
cés sous l'arcade sourcilière, qui révélaient une ardeur fanatique
de bigote et une avarice opiniâtre de petite bourgeoise transté-
vérine.
— Tu vois cette cicatrice que j'ai sous le menton? poursuivait
Hippolyte. Elle me vient aussi de ma mère. Nous allions à l'école,
ma sœur et moi, et nous avions pour l'école des robes très jolies,
que nous devions ôter au retour. Un soir, en rentrant, je trouvai
sur la table une chaufferette que je pris pour réchauffer mes
mains glacées. Ma mère me dit : « Va te déshabiller! » Je répon-
dis : « J'y vais », et je continuai à me chauffer. Elle répéta : « Va
te déshabiller ! » Je répétai : « J'y vais. » Elle avait entre les
mains une grosse brosse et brossait un vêtement. Je m'attardais
au milieu de la chambre avec la chaufferette. Ma mère répéta pour
la troisième fois : « Va te déshabiller! » Et je répétai : « J'y
vais. » Furieuse, elle me lança la brosse, qui atteignit et brisa la
chaufferette. Un éclat du manche me frappa ici, sous le menton,
et me coupa une veine. Le sang coulait. Vite ma tante accourut
à mon secours; mais ma mère ne bougea ni ne me regarda.
Le sang coulait. Par bonheur, on trouva immédiatement un chi-
rurgien qui fit la ligature de la veine. Ma mère s'obstinait à garder
le silence. Lorsque mon père revint et me vit avec un bandage, il
me demanda ce que j'avais. Ma mère, sans une parole, me fixa. Je
répondis : « Je suis tombée dans l'escalier. » Ma mère se lut. Par
la suite, j'ai beaucoup souffert de cette perte de sang... Mais
Adrienne, comme on l'a battue! Surtout à cause de Jules, mon
beau-frère. Je n'oublierai jamais une scène terrible...
Elle s'interrompit. Peut-être venait-elle de surprendre sur la
figure de George quelque signe équivoque.
— Je t'ennuie, n'est-ce pas, avec tout ce bavardage?
— Non, non. Continue, je t'en prie. Ne vois-tu pas que je
t'écoute ?
— Nous habitions alors àRipetta, dans la maison d'une famille
Angelini, avec qui nous nous liâmes d'intime amitié. Louis Sergi,
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518 REVUE DES DEUX MONDES.
le frère de mon beau-frère Jules, occupait l'étage inférieur avec
sa femme Eugénie. Louis était un homme instruit, studieux,
modeste; Eugénie était une femme de la pire espèce. Bien que
son mari gagnât beaucoup, elle le forçait toujours à s'endetter;
et on ne savait pas de quelle façon elle dépensait tout cet argent.
A en croire les mauvaises langues, il lui servait à payer ses
amoureux... Comme elle était très laide, sa laideur accréditait ce
bruit infâme. Ma sœur s'était liée avec Eugénie, je ne sais com-
ment, et elle allait sans cesse en bas sous prétexte de se faire
donner par Louis des répétitions de français. Cela déplaisait à
maman, mise en défiance par les sœurs Angelini, vieilles filles
qui feignaient d'avoir de l'amitié pour les Sergi, mais qui en réa-
lité les détestaient comme des buzzurri et étaient heureuses d'en
médire. « Permettre qu'Adrienne fréquente la maison d'une
femme perdue ! » Les sévérités augmentèrent. Mais Eugénie favo-
risait toujours les amours de Jules et d'Adrienne. Jules venait sou-
vent pour affaires de Milan à Rome. Et, un jour où justement il
devait venir, ma sœur avait grande hâte de descendre en bas. Ma-
man lui défendit de bouger. Ma sœur insistait. Dans la dispute,
maman leva la main. Elles se saisirent aux cheveux. Ma sœur
alla jusqu'à lui mordre le bras et prit la fuite par l'escalier. Mais,
comme elle frappait à la porte des Sërgi, maman lui tomba dessus,
et, en plein palier, il y eut une scène de violence que je n'ou-
blierai jamais. On rapporta chez nous Adrienne presque morte.
Elle tomba malade, eut des convulsions. Maman, repentante,
l'entoura de soins, fut douce comme elle ne l'avait jamais été...
Quelques jours plus tard, avant même d'être tout à fait guérie,
Adrienne prit la fuite avec Jules... Mais ceci, je te l'ai déjà conté,
je pense.
Et, après ces naïfs bavardages où elle s'oubliait sans soup-
çonner l'effet produit sur son amant par ces vulgaires souvenirs,
elle reprit son souper interrompu.
Il y eut un intervalle de silence ; puis elle ajouta en souriant :
— Tu vois quelle femme terrible est ma mère. Tu ne sais pas
et tu ne sauras jamais combien elle m'a martyrisée, lorsque éclata
la lutte contre... lui. Mon Dieu ! quel supplice!
Elle resta quelques instans songeuse.
George fixait sur l'imprudente un regard chargé de haine et
de jalousie, souffrant en cette minute toutes ses souffrances de
deux années. Avec les fragmens qu'elle avait l'imprudence de
lui fournir, il reconstruisait la vie intime d'Hippolyte, non sans
lui attribuer les plus mesquines vulgarités, non sans l'abaisser
aux contacts les plus déshonorans. — Si le mariage de la soeur
^s'était fait sous de semblables auspices, dans quelles conditions,
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TRIOMPHE DE LA MORT. 519
par suite de quelles circonstances, s'était donc conclu celui d'Hip-
polyte? Dans quel monde s'était écoulée sa première jeunesse? Par
quelles intrigues était-elle tombée aux mains de l'homme odieux
dont elle portait encore le nom? — Et il se représenta la vie cachée
et sordide de certaines petites maisons bourgeoises de la vieille
Rome. La prédiction d'Alphonse Exili lui revint à la mémoire :
« Sais-tu quel sera probablement ton successeur? C'est Mont i, ce
gros propriétaire. Il a des sous, Monti! » Il lui parut probable
qu'Hippolyte finirait de cette façon, dans un amour lucratif; et
qu'elle aurait le consentement tacite des siens, alléchés peu à peu
par une existence plus facile, débarrassés des gênes domestiques,
remis en possession d'un bien-être plus large encore que celui que
leur procurait jadis l'état matrimonial de leur fille. « Ne pourrais-je
pas faire moi-même une offre de ce genre, proposer franchement
à Hippolyte cette position? Elle disait l'autre jour qu'elle avait
quelque chose en vue pour l'hiver, pour l'avenir. Eh bien, ne
pourrions-nous pas nous arranger? Je suis sûr que, après avoir
considéré le sérieux de l'offre et la stabilité de la position, cette
vieille farouche ne montrerait pas trop de répugnance à m'ac-
cepter pour substitut du gendre fugitif. Peut-être même finirions-
nous par faire la popotte ensemble jusqu'à la fin de nos jours. »
Le sarcasme lui tordait le cœur avec une intolérable cruauté.
Nerveusement, il se versa encore du vin et but.
— Pourquoi bois-tu tant ce soir ? lui demanda Hippolyte en
le regardant dans les yeux.
— J'ai soif. Et toi, tu ne bois point?
Le verre d'Hippolyte était vide.
— Bois! dit George, qui fit le geste de lui verser du vin.
— Non, répondit-elle. Je préfère l'eau, comme d'habitude.
Aucun vin ne me plaît, excepté le Champagne... Tu te rappelles,
à Albano? Tu te rappelles l'ébahissement de ce bon Pancrace,
quand le liège ne sautait pas et qu'il fallait recourir au tire-bou-
chon?
— Il doit bien en rester une bouteille en bas, dans la caisse.
Je vais la chercher.
George se leva vivement.
— Non, non ! Ce soir, non !
Elle voulait le retenir. Mais, comme il s'apprêtait à descendre :
— J'y vais aussi, dit-elle.
Et gaie, légère, elle descendit avec lui dans une chambre du
rez-de-chaussée qui servait d'office.
Candie accourut avec une lampe. Ils fouillèrent au fond de
la caisse et trouvèrent deux bouteilles au col d'argent, les der-
nières.
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520 REVUE DES DEUX MONDES.
— Les voici! s'exclama Hippolyte, envahie déjà d'une exci-
tation sensuelle. Les voici ! Deux encore !
Et elle les éleva, brillantes, vers la lampe.
— Allons !
Comme elle sortait en courant, avec des rires, elle heurta le
ventre de Candie ; et elle s'arrêta pour regarder l'encombrement
énorme.
— Dieu te bénisse ! dit-elle. Tu enfanteras un colosse. Est-ce
pour bientôt?
— Eh! madame, d'un moment à l'autre, répliqua Candie;
cette nuit peut-être...
— Cette nuit?
— Je sens déjà des douleurs...
— Appelle-moi. Je veux t'assister.
— Pourquoi veux-tu prendre de la peine? Ma mère en a bieu
eu vingt-deux...
Et la bru de la Cybèle septuagénaire, pour figurer ce nombre,
lança quatre fois la main avec les cinq doigts ouverts et l'arrêta
avec l'index et le pouce en fourche.
— Vingt-deux! répéta-t-elle, tandis que ses dents saines bril-
laient dans un sourire.
Puis, abaissant les yeux sur le sein d'Hippolyte, elle reprit:
— Et toi, qu'attends-tu ?
Hippolyte s'enfuit en courant, remonta l'escalier, posa les
bouteilles sur la table. Pendant quelques secondes, elle resta
comme égarée, un peu haletante. Puis elle hocha la tête.
— Regarde Ortone!
Elle tendit la main vers la ville en fête, qui semblait envoyer
jusqu'à elle un vent d'allégresse. Une lueur rougeâtre se répandait
sur la cime de la colline comme sur un cratère ; et de cette lueur
continuaient à monter dans l'azur sombre des ballons innom-
brables qui, se disposant en vastes cercles, offraient l'image d'un
immense dôme lumineux reflété par la mer.
Sur la table, riche de fleurs, de fruits et de dragées, tourbil-
lonnaient les papillons nocturnes. L'écume du vin généreux
mouilla la nappe.
— Je bois à notre bonheur ! dit-elle en tendant sa coupe vers
son amant.
— Je bois à notre paix ! dit-il en tendant la sienne.
Les cristaux se heurtèrent si fort qu'ils se rompirent l'un et
l'autre. Le vin clair se renversa sur la table, inonda la pile des
belles pêches succulentes.
— Bon augure! bon augure! criait Hippolyte, plus égayée
par cette aspersion que si elle eût bu à longs traits.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 521
Et elle mit la main sur les pêches humides empilées devant
elle. C'étaient des pêches magnifiques, toutes vermeilles d'un seul
côté, comme si la dernière aurore, les voyant pendre mûres à la
branche, les eût teintes en vermillon. Cette étrange rosée sem-
blait les vivifier.
— Quelle merveille! dit-elle en prenant la plus fastueuse.
Et, sans ôter la peau, elle mordit goulûment. Le suc lui coula
aux angles de la bouche, jaune comme un miel liquide.
— Mords maintenant, toi!
Et elle offrit à son amant la pêche ruisselante, du même geste
dont elle lui avait offert le reste du pain sous le chêne, dans le
crépuscule du premier jour.
Ce souvenir se réveilla dans sa mémoire. Et il éprouva le
besoin de le communiquer.
— Tu te souviens, dit-il, tu te souviens du premier soir,
lorsque tu mordis le pain sortant du four et que tu me l'offris
tiède et humide? Tu te souviens? Comme il me parut bon !
— Je me souviens de tout. Pourrais-je oublier le moindre
incident de ce jour-là?
Elle revit en esprit le sentier, jonché de genêts, le frais et dé-
licat hommage répandu sur son chemin. Pendant quelques instans
elle resta muette, absorbée dans cette vision de poésie.
— Les genêts ! murmura-t-elle avec un sourire de regret im-
prévu.
Puis elle ajouta :
— Tu te souviens? Toute la colline était emmantelée de jaune,
et le parfum donnait le vertige.
Elle ajouta encore, après une pause :
— Quelle plante étrange ! Aujourd'hui, à voir un buisson hir-
sute, qui pourrait imaginer cette fête?
Partout sur leur chemin ils rencontraient ces buissons dont
les longues tiges aiguës portaient au sommet des gousses noires
couvertes d'un duvet blanchâtre ; et chaque gousse contenait des
graines et logeait un ver de couleur verdâtre.
— Bois, dit George, en versant le vin pétillant dans les coupes
nouvelles.
— Je bois à notre futur printemps d'amour! dit Hippolyte.
Et elle but jusqu'à la dernière goutte.
George remplit aussitôt la coupe vide.
Elle mit les doigts dans une boîte de loukoumes, en deman-
dant:
— Veux- tu l'ambre ou la rose?
C'étaient les confitures orientales expédiées par Adolphe As-
torgi : une sorte de pâte élastique couleur d'ambre ou couleur de
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522 REVUE DES DEUX MONDES.
rose, saupoudrée de pistaches, si parfumée qu'elle donnait à la
bouche l'illusion d'une fleur charnue et riche en miel.
— Qui sait où le Don- Juan est à cette heure? dit George en
recevant le bonbon des doigts d'Hippolyte, blancs de sucre.
Et sur son âme passait la nostalgie des îles lointaines, des îles
embaumées par la mastica et qui peut-être, à cet instant même,
envoyaient sur la brise toutes leurs délices nocturnes pour gonfler
la grande voile.
Dans les paroles de George, Hippolyte sentit le regret.
— Tu préférerais donc être à bord, là-bas, avec ton ami, plutôt
qu'ici seul avec moi? dit-elle.
— Ni ici, ni là-bas. Ailleurs! répliqua-t-il en souriant, sur
un ton de badinage.
Et il se souleva pour tendre ses lèvres à sa maîtresse.
— Tu ne bois point, dit-il après le baiser, avec un peu d'alté-
ration dans la voix.
Elle vida la coupe sans tarder.
— C'est presque tiède, fit-elle après avoir bu. Tu te rappelles
le Champagne frappé de Danieli, à Venise? Oh ! que j'aime à le
voir couler lentement, lentement, en flocons épais!
Lorsqu'elle parlait des choses qui lui plaisaient ou des ca-
resses qu'elle préférait, elle avait dans la voix des morbidesscs
singulières; elle avait, pour moduler les syllabes, des flexions de
lèvres qui exprimaient une sensualité profonde. Or, en chacune
de ces paroles, en chacune de ces flexions, George trouvait un
motif de souffrance suraiguë. Cette sensualité, qu'il avait lui-
même éveillée en elle, il la croyait parvenue maintenant au point
où les désirs, nombreux et tyranniques, ne supportent plus aucun
frein et réclament une immédiate satisfaction. Elle lui apparais-
sait maintenant comme une femme irrésistiblement adonnée au
plaisir sous toutes les formes, quelques dégradations qu'il dût
lui en coûter. Quand il serait disparu ou quand elle serait lasse
de cet amour, elle agréerait l'offre la plus généreuse et la plus
certaine. Peut-être même réussirait-elle à faire monter le prix
très haut. Où trouver en effet un plus rare instrument de vo-
lupté? Elle possédait à présent toutes les séductions et toutes
les sciences; elle avait cette beauté qui frappe les hommes au
passage, et les trouble intérieurement, et réveille dans leurs
veines l'implacable convoitise; elle avait l'élégance féline delà
personne, le goût raffiné de la toilette, l'art exquis des couleurs
et des modes qui s'harmonisaient avec sa grâce ; elle avait appris
à moduler, d'une voix suave et chaude comme le velours de ses
yeux, les syllabes lentes qui évoquent les rêves et qui assou-
pissent les peines; elle portait au fond de son être un mal secret
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TRIOMPHE DE LA MORT. 523
qui semblait parfois illuminer mystérieusement sa sensibilité;
elle avait tour à tour les langueurs de la maladie et les véhé-
mences de la santé; enfin, elle était stérile. — On trouvait donc
réunies en elle les vertus souveraines qui destinent une femme
à dominer le monde par le fléau de sa beauté impure. Ces vertus,
la passion les avait affinées et compliquées. Elle était au comble
de sa force. Si tout à coup elle se trouvait libre et sans attaches,
de quelle route ferait-elle choix pour continuer la vie? George
n'avait plus aucun doute ; il savait quel serait ce choix. Il se con-
firmait dans la certitude que son influence sur elle s'était bornée
aux choses des sens et à certaines attitudes factices de l'esprit. Le
fonds plébéien avait persisté, impénétrable dans son épaisseur. Il
était convaincu que ce fonds plébéien lui permettrait de s'adapter
sans peine au contact d'un amant que ne distingueraient aucunes
qualités supérieures, ni physiques, ni morales : en somme, d'un
amant vulgaire. Et, pendant qu'il versait de nouveau dans la
coupe vide le vin qu'elle préférait, ce vin qu'on emploie pour
égayer les soupers secrets, pour animer les petites orgies mo-
dernes à huis clos, il prêtait en imagination des attitudes d'ou-
trances impudiques « à la Romaine pâle et vorace ».
— Comme ta main tremble ! observa Hippplyte en le regardant.
— C'est vrai, dit-il, avec une convulsion qui simulait la gaîté.
J ai déjà une pointe de vin, sais-tu? Et toi, tu ne bois pas,
perfide !
Elle rit et but pour la troisième fois, prise d'une allégresse
enfantine à la pensée de s'enivrer, de sentir son intelligence
s'obscurcir peu à peu. Déjà les fumées du vin opéraient en elle.
Le démon hystérique commençait à l'agiter.
— Regarde comme mes bras ont noirci! s'écria-t-elle en re-
levant ses larges manches jusqu'au-dessus des coudes. Mais regarde
donc mes poignets!
Bien qu'elle eût la carnation brune, d'une couleur d'or chaude
et mate, elle avait aux poignets la peau extrêmement fine, beau-
coup plus claire, d'une pâleur étrange. Le soleil avait hâlé la
partie des bras qu'il frappait ; mais, plus bas, les poignets
étaient restés pâles. Et sur cette finesse, à travers cette pâleur,
les veines transparaissaient, subtiles et pourtant très visibles, d'un
azur intense qui tendait un peu au violet. George s'était redit
souvent les paroles de Cléopâtre au messager d'Italie : « Tiens!
voici mes veines les plus bleues à baiser. »
Hippolyte lui tendit les deux poignets et dit :
— Baise !
Il en saisit un, et, avec son couteau, il fit le geste de trancher.
Elle le mit au défi.
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524 REVUE DES DEUX MONDES.
— Tranche, si tu veux! Je ne bouge pas.
En faisant le geste, il regardait fixement la délicate trame
Lieue sur cette peau si claire qu'elle semblait appartenir à un
autre corps, à un corps de femme blonde. Et cette singularité
l'attirait, le tentait esthétiquement, par la suggestion d'une image
tragique de beauté.
— C'est ton point vulnérable, dit-il avec un sourire. L'indice
est sûr. Tu mourras les veines coupées. Donne l'autre main.
Il rapprocha les deux poignets et fit encore le geste de les
trancher d'un seul coup. L'image complète surgissait dans son
esprit. — Sur le seuil marmoréen d'une porte pleine d'ombre et
d'attente, celle qui devait mourir apparaissait, tendant ses bras
nus; et, aux extrémités des bras, par les veines entaillées, jail-
lissaient et palpitaient deux rouges fontaines. Et, entre ces rouges
fontaines, la face prenait lentement une surnaturelle pâleur, et les
cavités des yeux s'emplissaient d'un mystère infini, et le fantôme
d'une indicible parole se dessinait sur la bouche close. Tout à
coup, le double jet cessait de couler. Le corps exsangue tombait
à la renverse, comme une masse, dans l'ombre.
— Dis-moi ton rêve ! pria Hippolyte qui le voyait absorbé.
Il lui décrivit l'image.
— Très beau! dit-elle avec admiration, comme devant une
estampe.
Et elle alluma une cigarette. Du bout des lèvres, elle lança
une onde de fumée contre la lampe autour de laquelle voletaient
les papillons nocturnes. Elle regarda un moment l'agitation des
petites ailes diaprées entre les voiles mobiles du nuage. Puis elle
se tourna vers Ortone qui scintillait de feux. Elle se mit debout
et leva les yeux vers les étoiles.
— Que la nuit est chaude ! dit-elle en respirant avec force. Tu
n'as pas chaud, toi?
Elle jeta sa cigarette. De nouveau elle se découvrit les bras.
Elle se rapprocha de lui; elle lui renversa brusquement la tète;
elle l'enveloppa dans une longue caresse... Il tremblait de toutes
ses fibres, comme tantôt lorsqu'elle l'avait enlacé dans la chambre
envahie par l'ombre du dernier crépuscule.
— Non, non; laisse-moi! balbutiait-il en la repoussant. On
nous voit.
Elle se détacha de lui. Elle chancelait un peu sur ses jambes et
paraissait réellement ivre. On aurait dit qu'une vapeur, lui pas-
sant sur les yeux et dans le cerveau, obscurcissait sa vue et sa
pensée. Avec les paumes, elle toucha son front et ses joues
ardentes.
— Qu'il fait chaud! soupira-t-elle.
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TRIOMPHE DE LA MORT. 525
George, possédé désormais par l'idée fixe, se répétait à lui-
même: « Dois-je mourir seul? » A mesure que l'heure avançait,
Tac te violent le sollicitait avec plus d'urgence. Derrière lui, dans
la chambre à coucher, il entendait le tic tac de l'horloge ; il en-
tendait les coups rythmiques d'un brisoir sur une aire lointaine.
Ces deux bruits cadencés et dissemblables aiguisaient en lui la
sensation de la fuite du temps, lui donnaient une sorte de terreur
anxieuse.
— Regarde Ortone qui s'enflamme ! s'écria Hippolyte. Que de
fusées !
La ville en fête illuminait le ciel. Des fusées innombrables,
partant d'un point central, se déployaient dans le ciel à la façon
d'un large éventail d'or qui, lentement, de bas en haut, se dissol-
vait en une pluie d'étincelles éparses ; et soudain, au milieu de cette
pluie, un nouvel éventail se reformait, entier et splendide, pour
se dissoudre encore et pour se reformer encore, tandis que les
eaux reflétaient la changeante image. On percevait un crépitement
sourd, comme d'une fusillade lointaine, entrecoupé de coups
plus graves que suivaient des explosions de bombes multicolores
dans les hauteurs de l'azur. Et, à chaque coup, la ville, le port,
le grand môle allongé apparaissaient dans une lumière différente,
fantastiquement transfigurés.
Droite contre le parapet, Hippolyte admirait le spectacle et
accueillait les plus vives splendeurs avec des exclamations d'allé-
gresse. Par momens, il se répandait sur sa personne comme un
reflet d'incendie.
« Elle est surexcitée, presque ivre, prête à toutes les folies,
pensait George en la regardant. Je pourrais lui proposer une
promenade dont elle s'est plusieurs fois montrée curieuse : par-
courir un des tunnels à la lueur d'une torche. Je descendrais au
Trabocco pour prendre la torche. Elle m'attendrait à l'entrée du
pont. Je la conduirais ensuite au tunnel par un sentier que je
connais. Je ferais en sorte que le train nous surprît sous la voûte...
Une imprudence, un malheur... »
L'idée lui parut facile à réaliser ; elle s'était offerte à son esprit
avec une netteté extraordinaire, comme si elle se fût intégrée au
fond de son inconscience depuis le jour où, devant les rails lui-
sans, il en avait eu la première lueur confuse. « Elle doit mourir
aussi. » Sa résolution s'affirmait, immuable. Il entendait derrière
lui le battement de l'horloge, avec une anxiété dont il ne parve-
nait pas à se rendre maître. — L'heure pressait. Peut-être leur
restait-il à peine le temps de descendre. Il fallait agir sans retard,
s'assurer immédiatement de l'heure précise que marquait l'hor-
loge. — Mais il lui semblait impossible de se lever de sa chaise;
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526 REVUE DES DEUX MONDES.
il lui semblait que, s'il adressait la parole à l'inconsciente, la voix
allait lui manquer.
Il sauta sur ses pieds en entendant au loin le grondement
connu. — Trop tard ! — Et le cœur lui battait si fort qu'il crut
mourir d'angoisse tandis que le grondement et le sifflement se
rapprochaient.
Hippolyte se retourna.
— Le train ! dit-elle. Viens voir.
Il vint; et elle lui ceignit le cou de son bras nu, en s'appuyant
sur son épaule.
— Il entre dans le tunnel, dit-elle encore, avertie par la diffé-
rence du son.
Aux oreilles de George, le grondement croissait d'une manière
épouvantable. Il voyait, comme dans une hallucination, sa maî-
tresse et lui-même sous la voûte obscure, l'approche rapide des
fanaux dans les ténèbres, la courte lutte sur les rails, la chute
simultanée, les corps fracassés par l'horrible violence. Et, en
même temps, il sentait le contact de la femme souple, cares-
sante, toujours triomphatrice. Et il éprouvait, jointe à l'horreur
physique pour cette destruction barbare, une rancune exaspérée
contre celle qui semblait échapper à sa haine.
Penchés tous deux sur le parapet, ils regardèrent passer le
train assourdissant, rapide et sinistre, qui ébranlait la maison
jusqu'aux fondemens et leur communiquait cette secousse à eux-
mêmes.
— L.8 nuit, dit Hippolyte en se serrant davantage contre lui, j'ai
peur lorsque le train ébranle la maison au passage. Et toi aussi,
n'est-ce pas? Je t'ai souvent senti tressaillir...
Il n'entendait point. Il avait intérieurement un tumulte im-
mense; c'était l'agitation la plus rude et la plus obscure que son
âme eût jamais éprouvée jusqu'à cette minute. Des pensées et des
images incohérentes lui tourbillonnaient dans le cerveau, et son
cœur se tordait sous mille piqûres cruelles. Mais une image fixe
dominait toutes les autres, obscurcissait et chassait peu à peu
toutes les autres, envahissait le centre de son âme. Que faisait-il
à cette heure, cinq ans auparavant? Il veillait un cadavre; il
contemplait un visage caché sous un voile noir, une main longue
et pâle...
Les mains inquiètes d'Hippolyte le touchaient, sïnsinuaient
dans ses cheveux, lui chatouillaient la nuque. Sur son cou, sur
son oreille, il sentit une bouche humide. D'un mouvement ins-
tinctif qu'il ne put réprimer, il s'écarta, se retira. Elle rit de ce
rire singulier, ironique et impudique, qui lui brillait et lui ré-
sonnait aux dents lorsque son amant lui opposait un refus. Et,
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TRIOMPHE DE LA MORT. 527
sous l'obsession, il réentendit les syllabes lentes et limpides :
« Par peur de mon amour! »
Un crépitement sourd mêlé de coups distincts arriva encore de
la ville en fête. C'était une reprise du feu d'artifice. Hippolyte se
retourna vers ce spectacle.
— Regarde! On dirait qu'Ortone s'embrase.
Une vaste rougeur se dilatait dans le ciel, se reflétait dans les
eaux ; et, au milieu de la rougeur, se dessinait le profil de la ville
incendiée. Les fusées jaillissaient avec des fulgurations inces-
santes; les bombes éclataient en larges roses de splendeurs.
« Passerai-je encore cette nuit? se demandait George à lui-
même. Recommencerai-je à vivre demain? Jusques à quand? »
Un dégoût aussi amer qu'une nausée, une haine presque sauvage
montait des racines de son être, à la pensée que la nuit prochaine
il aurait encore cette femme auprès de lui sur le même oreiller,
qu'il entendrait encore dans son insomnie la respiration de la dor-
meuse, qu'il sentirait encore l'odeur et le contact de cette peau
échauffée, qu'il succomberait encore au désir, et puis que le jour
se lèverait de nouveau et s'écoulerait dans l'habituelle oisiveté
parmi la torture des alternatives perpétuelles...
Un éclat de lumière le frappa, rappela son regard vers le
spectacle extérieur. Une vaste rose de clarté lunaire s'épanouis-
sait sur la ville en fête et, là-bas, sur le rivage, illuminait à
perte de vue la succession des petites baies échancrées et des
pointes en saillie. Le cap du More, la Nicchiola, le, Trabocco, les
récifs proches ou lointains jusqu'à la Pointe du Vaste apparurent
quelques secondes dans l'immense irradiation.
« Le promontoire ! » suggéra soudain à George Aurispa une voix
secrète, tandis que son regard se portait sur la hauteur couronnée
par les oliviers tordus.
La lumière blanche s'éteignit. Dans le silence, George perçut
de nouveau les oscillations du pendule et les coups rythmiques
du brisoir. Mais, maintenant, il était maître de son angoisse; il
se sentait plus fort et plus lucide.
— Veux-tu sortir un peu? demanda-t-il à Hippolyte, d'une
voix à peine altérée. Nous irons dans un endroit découvert; nous
nous étendrons sur l'herbe, nous prendrons le frais. Vois! la nuit
est presque aussi claire qu'une nuit de pleine lune.
— Non, non, restons ici! répondit-elle avec nonchalance.
— Il n'est pas tard. Tu as déjà sommeil? Je ne peux pas, tu
sais, me mettre au lit de trop bonne heure : je ne dors pas, je
souffre... Je ferais volontiers une petite promenade. Allons, ne sois
pas paresseuse! Tu peux venir comme tu es, sans dérangement.
— Non, non, restons ici!
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528 REVUE DBS DEUX MONDES.
Elle lui avait de nouveau passé ses bras nus autour du cou,
languissante, prise de désir.
— Restons ici. Viens détendre avec moi sur le divan. Viens!
Elle essayait de l'enjôler, de l'entraîner, envahie d'un désir
d'autant plus âpre qu'il lui opposait plus de résistance. Elle était
toute ardente et toute belle. Sa beauté s'était allumée comme un
flambeau. Son long corps serpentin vibrait à travers la finesse
de la robe. Ses grands yeux sombres répandaient le charme fasci-
nateur des heures suprêmes de passion. Elle était la luxure sou-
veraine.
— Non, non, je ne veux pas! déclara George en lui saisissant
les poignets avec une résolution presque brutale qu'il ne sut pas
modérer.
— Ah ! tu ne veux pas? repli qua-t-elle, moqueuse, amusée par
la lutte, sûre de vaincre, incapable de renoncer en ce moment à
son caprice.
Il regretta sa brusquerie. Pour réussir à l'attirer dans le guet-
apens, il devait se montrer doux et câlin, simuler l'ardeur et la
tendresse. Ensuite, il la déciderait certainement à la promenade
nocturne, à la dernière promenade. Mais, d'autre part, il sentait
aussi l'absolue nécessité de ne pas perdre dans l'cmbrassement
cette énergie nerveuse momentanée qui lui était indispensable
pour Y action prochaine.
— Ah ! tu ne veux pas? répéta-t-elle en se réenlaçant à lui,
en lui fixant de très près les yeux dans les yeux avec une sorte de
fureur contenue.
Et toute la lasciveté féline de l'Ennemie se déploya de nou-
veau. Elle dénoua ses cheveux, relâcha ses vêtemens. Elle semblait
savoir qu'il lui fallait désarmer cet homme, l'énerver et le briser,
pour l'empêcher de nuire
. Tout à coup, elle fut prise d'un rire nerveux, frénétique et
incoercible, lugubre comme le rire d'une démente.
Effrayé, il la regardait avec une horreur manifeste ; il pensait:
'c Est-ce la folie ? »
Elle riait, riait, riait, se tordant, se cachant le visage dans les
mains, se mordant les doigts, se comprimant les flancs; elle riait,
elle riait malgré elle, secouée de longs hoquets sonores.
Par intervalles elle s'arrêtait une seconde; puis elle recom-
mençait avec une violence nouvelle. Et rien n'était plus lugubre
que ces rires fous dans le silence de cette nuit profonde.
— N'aie pas peur! n'aie pas peur! disait-elle pendant les
pauses, à la vue de son amant perplexe et épouvanté. Je me
calme. Va-t'en, va dehors. Je t'en prie!
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TRIOMPHE DE LA MORT. S29
Il sortit sur la loggia, comme dans un rêve. Néanmoins son
cerveau gardait une lucidité et une vigilance étranges. Tous ses
actes, toutes ses perceptions avaient pour lui l'irréalité d'un rêve
et prenaient en même temps une signification aussi profonde que
celle d'une allégorie. Il entendait encore derrière lui les rires mal
réprimés. Il voyait sur lui et autour de lui la beauté du soir
estival. Il savait ce qui allait s'accomplir.
Les rires cessèrent. De nouveau, dans le silence, il perçut
les vibrations du pendule et les coups du brisoir stir Taire loin-
taine. Un gémissement venu de la maison des vieillards le fit
tressaillir : c'était la douleur de celle qui était en travail d'en-
fant.
« Tout doit s'accomplir! » pensa-t-il. Et, se retournant, il mit
le pied sur le seuil sans vaciller.
Hippolyte gisait sur le divan, recomposée, pâlie, les yeux
mi-clos. A l'approche de son amant, elle sourit.
— Viens ! assieds- toi ! niurmura-t-elle avec un geste vague.
Il se pencha vers elle et vit entre ses cils l'humidité des
larmes. Il s'assit.
— Tu souffres? demanda-t-il.
— Je sens un peu de suffocation. J'ai un poids ici, comme
une boule qui monte et descend...
Et elle indiqua le milieu de la poitrine. Il dit :
— On étouffe dans cette chambre. Tu devrais faire un effort
pour te lever, pour sortir. L'air te ferait du bien. La nuit est ma-
gnifique. Allons, viens !
Il se leva et lui tendit les mains. Elle offrit les siennes et se
laissa attirer. Mise debout, elle secoua la tête pour rejeter en ar-
rière ses cheveux encore dénoués. Puis elle se pencha pour cher-
cher sur le divan ses épingles perdues.
— Où peuvent-elles être?
— Qu'est-ce que tu cherches?
— Mes épingles.
— Laisse donc ! Tu les retrouveras demain.
— Mais j'en ai besoin pour rattacher mes cheveux.
— Laisse tes cheveux dénoués. Tu me plais ainsi.
Elle sourit. Ils sortirent sur la loggia. Elle tourna le visage
vers les étoiles et respira le parfum de la nuit d'été.
— Tu vois comme la nuit est belle ! dit George, d'une voix
rauque mais douce.
— On bat le lin, dit Hippolyte, l'oreille tendue au rythme
continuel.
— Descendons, dit George. Promenons-nous un peu. Pous-
sons là-bas, jusqu'aux oliviers.
tou eux. — 1895. 34
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530 REVUE DES DEUX MONDES.
Il semblait suspendu aux lèvres d'Hippolyte.
— Non, non. Restons ici. Tu vois dans quel état je suis?
Elle indiquait ses vêtemens chiffonnés et relâchés.
— Qu'importe ? Qui nous verra ? A cette heure, on ne rencontre
âme qui vive. Viens comme tu es. Moi aussi je sors sans chapeau.
Le pays est presque un jardin pour nous. Descendons.
Elle hésita quelques secondes. Mais elle-même éprouvait le
besoin de changer d'air, de s'éloigner de cette maison où il lui
semblait entendre résonner encore l'écho de ses horribles rires.
— Descendons, consentit-elle enfin.
A ce mot, George crut que son cœur cessait de battre.
D'un mouvement instinctif, il s'approcha du seuil de la chambre
pleine de lumière. Il jeta à l'intérieur un regard d'angoisse, un
regard d'adieu. Tout l'ouragan des souvenirs s'éleva dans son
âme éperdue
— Laissons-nous la lampe allumée? demanda-t-il sans y
penser.
Et sa propre voix lui donna une sensation indéfinissable de
chose lointaine et étrangère.
— Oui, répondit Hippolyte.
Ils descendirent.
Dans l'escalier, ils se prirent par la main, posant le pied de
marche en marche, avec lenteur. George faisait un effort si violent
pour réprimer son angoisse que cet effort même lui causait une
exaltation étrange. Il considérait l'immensité du ciel nocturne et
le croyait rempli par l'intensité de sa propre vie.
Ils aperçurent sur le parapet de la cour une ombre d'homme,
immobile et silencieuse. Ils reconnurent le vieillard.
— Vous ici à cette heure, Colas? lui dit Hippolyte. Vous
n'avez donc pas sommeil ?
— Je reste pour veiller Candie en mal d'enfant, répondit le
vieillard.
— Et tout va bien ?
— Oui, bien.
La porte de l'habitation était éclairée.
— Attends une minute, dit Hippolyte à son amant. Je vais
voir Candie.
— Non, n'y va pas à cette heure, pria George. Tu la verras
au retour.
— C'est cela : je la verrai au retour. Adieu, Colas.
Elle fit un faux pas en s'engageant dans le sentier.
— Prends garde ! avertit l'ombre du vieillard.
George lui offrit le bras :
— Veux-tu t'appuyer?
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TRIOMPHE DE LA MORT. 531
Elle mit son bras sous le bras de George.
Ils cheminèrent quelque temps en silence.
La nuit était claire, glorieuse de toutes ses couronnes. La
Grande-Ourse brillait sur leurs têtes en son septuple mystère.
Muette et pure comme le ciel supérieur, l'Adriatique don-
nait pour seuls indices d'elle-même sa respiration et son par-
fum.
— Pourquoi te hâtes-tu? demanda Hippoly te.
George ralentit le pas. Dominé par une pensée unique, talonné
par la nécessité de l'acte, il n'avait plus qu'une conscience con-
fuse de tout le reste. Sa vie interne semblait se désagréger, se
décomposer, se dissoudre dans une sourde fermentation qui
envahissait jusqu'aux couches les plus profondes de son être et
ramenait à la surface des fragmens informes, de nature diverse,
aussi peu reconnaissables que s'ils n'eussent point appartenu à la
vie du même homme. Toutes ces choses étranges, inextricables,
heurtées et violentes, il les percevait vaguement, comme dans un
demi-sommeil, tandis qu'un point unique de son cerveau gardait
une lucidité extraordinaire, et, par une ligne rigide, le guidait
vers lacté final.
— Gomme c'est mélancolique, le bruit de ce brisoir sur l'aire!
dit Hippolyte en s'arrêtant. Toute la nuit ils battent le lin. Cela
ne te donne pas de mélancolie ?
Elle s'abandonnait sur le bras de George, lui effleurait la joue
de ses cheveux.
— Tu te rappelles, à Albano, les paveurs qui battaient le pavé
du matin au soir sous notre fenêtre ?
Sa voix était voilée de tristesse, un peu lasse.
— Il nous arrivait de nous assoupir à ce bruit.
Elle s'interrompit, inquiète.
— Pourquoi te retournes-tu continuellement?
— Il me semble que j'entends le pas d'un homme nu-pieds,
répondit George tout bas. Arrêtons-nous.
Ils s'arrêtèrent, écoutèrent.
George était sous l'empire de la même horreur qui l'avait
glacé devant la porte de la chambre funèbre. Tout son être trem-
blait, fasciné par le mystère ; il croyait avoir franchi déjà les
confins d'un monde inconnu.
— C'est Giardino, dit Hippolyte en apercevant le chien qui
s'approchait : il nous a suivis.
Et, à plusieurs reprises, elle appela l'ami fidèle, qui accourut
avec des gambades. Elle se pencha pour le caresser, lui parla
sur le ton spécial qu'elle avait l'habitude de prendre quand elle
caressait les animaux qui lui étaient chers.
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532 REVUE DES DEUX MONDES.
— Tu ne quittes jamais ton amie, n'est-ce pas? Tu ne la
quittes jamais?
Le chien reconnaissant se roula dans la poussière.
George fit quelques pas. Il éprouvait un grand soulagement
à se sentir délivré du bras d'Hippolyte ; car jusqu'alors ce contact
lui avait donné un malaise physique indéfinissable. Il imaginait
l'action soudaine et violente qu'il devait accomplir, il imaginait
l'étreinte mortelle de ses bras autour du corps de cette femme;
et il aurait voulu ne plus la toucher jusqu'à l'instant suprême...
— Allons, marche : nous voici arrivés, dit-il en la précédant
vers les oliviers qui blanchissaient sous la lumière des étoiles.
Il fit halte à la limite du plateau et se retourna pour s'assurer
qu'elle le suivait. Une fois encore, il jeta aux alentours un regard
éperdu, comme pour embrasser l'image de la nuit. Il lui sembla
que, sur ce plateau, le silence était devenu plus profond. On
n'entendait que les coups rythmiques du brisoir sur Taire loin-
taine.
— Marche! répéta-t-il d'une voix claire, envahi d'une subite
énergie.
Et, passant entre les troncs tordus, sentant sous ses pieds la
mollesse de l'herbe, il se dirigea vers le bord du précipice.
Ce bord formait une saillie libre de tous côtés, sans aucune
barrière. George appuya ses mains sur ses genoux, inclina le buste
sur cet appui, avança la tête avec précaution. Il examina sous lui
les récifs; il vit un coin de la plage sablonneuse. Le petit mort
étendu sur la grève lui réapparut. Elle lui réapparut aussi, la
tache noirâtre qu'avec Hippolyte il avait vue du haut du Pincio
sur le pavé, au pied de la muraille; il réentendit les réponses du
charretier à l'homme verdâtre; confusément, tous les fantômes
de cette après-midi si lointaine lui repassèrent sur l'âme.
— Fais attention ! cria Hippolyte en le rejoignant. Fais atten-
tion!
Le chien aboyait entre les oliviers.
— M'entends-tu, George? Retire- toi!
Le promontoire tombait à pic sur les récifs noirâtres et déserts
autour desquels l'eau remuait à peine avec un faible clapotis,
berçant sur ses lentes ondulations les reflets des étoiles.
— George! George!
— Ne crains rien ! dit-il d'une voix rauque. Approche ! Viens,
viens voir les pêcheurs qui pèchent aux flambeaux entre les
rochers...
— Non, non! J'ai peur du vertige.
— Viens! Je te tiendrai.
— Non, non!
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TRIOMPHE DE LA MORT. 533
Elle semblait frappée par l'accent insolite de la voix de George,
et un effarement vague commençait à l'envahir.
— Viens donc!
Et il s'approcha d'elle, les mains tendues. Brusquement, il la
saisit par les poignets, l'entraîna quelques pas, puis la saisit dans
ses bras, fit un bond, essaya de la renverser vers l'abîme.
— Non! non! non!...
Elle résistait avec une énergie furieuse. Elle parvint à se dé-
gager, fit un saut en arrière, haletante et tremblante.
— Es-tu fou? cria-t-elle avec la colère dans la gorge. Es-tu
fou?
Mais, lorsqu'elle le vit revenir sur elle sans rien dire, lors-
qu'elle se sentit empoignée avec une violence plus brutale et
traînée de nouveau vers le précipice, elle comprit tout, et un
grand éclair sinistre lui foudroya l'âme de terreur.
— Non . George , non ! Laisse-moi ! laisse-moi ! Une minute
encore! Écoute! écoute! Une minute. Je veux te dire...
Folle de terreur, elle suppliait en se tordant les mains. Elle
espérait l'arrêter, l'apitoyer.
— Une minute ! Écoute I Je t'aime ! Pardon ! pardon !
Elle balbutiait des mots incohérens, désespérée, se sentant
faiblir, perdant du terrain, voyant la mort.
— Assassin! hurla-t-elle alors, furibonde.
Et elle se défendit avec les ongles, avec les dents, comme un
fauve.
— Assassin! hurla-t-elle, saisie par les cheveux, renversée à
terre sur le bord du gouffre, perdue.
Le chien aboyait contre le groupe tragique.
Ce fut une lutte brève et féroce, comme entre ennemis impla-
cables qui auraient couvé jusqu'à cette heure dans le fond de
l'âme une suprême haine...
Et ils s'abîmèrent dans la mort, enlacés.
Gabriel d'Annunzio.
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AUGUSTE COMTE
II <»
SA MORALE ET SA RELIGION
Le but c'est de constituer une morale, ou, plus généralement,
une science de l'homme, qui n'ait pas besoin de métaphysique.
Car remarquez qu'il y a entre les sciences de l'homme et les
sciences de la nature comme un grand trou, un hiatus énorme,
par-dessus lequel il faut faire un saut, ce qui est étrange, la nature
n'en faisant pas, la nature présentant partout une remarquable
continuité. Les sciences de la nature , quelque mêlées qu'elles
aient été d'élémens métaphysiques, en sont assez facilement net-
toyables. Les idées métaphysiques qui y ont été introduites ne
sont guère que choses verbales, manières de dire, espèces d'al-
légories que Ton peut assez aisément dissiper, comme fantômes.
Mais dans les sciences de l'homme la métaphysique règne en maî-
tresse et la théologie y a son dernier refuge. Ici ce n'est pas la
guerre à des mots dangereux qu'il faut faire ; mais à des idées pro-
fondément enracinées. Abandonner toutes les sciences naturelles
à la philosophie positive, réserver les sciences de l'homme à une
philosophie métaphysico-théologique paraît être la tendance gé-
(i) Voyez la Revue du 15 juillet.
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AUGUSTE COMTE. 535
nérale de l'homme moderne «et même de l'homme en général,
cette sorte de distribution apparaissant déjà dans ce que nous con-
naissons de la philosophie antique. L'homme, — qui a toujours
dit : Le monde et moi, comme s'il ne faisait pas partie du monde, —
croit en effet très facilement, obstinément aussi, peut-être pour
jamais, que l'univers a sa loi et lui la sienne. Quand il en arrive
à ce point, qui est un progrès, de ne plus organiser le monde à
son image, comme nous voyions qu'il le faisait tout à l'heure, il
accorde à l'univers de n'être pas sur le modèle de l'homme ; mais
il ne consent pas que l'homme soit sur le modèle de l'univers, et
il s'attribue des conditions de vie, et des lois de vie toutes diffé-
rentes de celles du monde. Par exemple il dira que le monde est
soumis à des lois fatales et que l'homme est libre ; que le monde
n'offre pas trace de moralité et que l'homme est un animal moral ;
que le monde ne pense pas et que l'homme pense; que le monde
n'offre pas trace de sentimens désintéressés et que l'homme est
capable d'aimer pour le seul plaisir d'aimer, etc. Ainsi se forme
cette manière d'abîme entre l'homme et la nature et d'abîme entre
les sciences de la nature et les sciences de l'homme qui doit être
une illusion, qui n'a rien de rationnel, qui doit autant scandaliser
notre raison qu'il séduit notre amour-propre. Car, que seul dans
l'immense univers, un atome imperceptible ait sa loi à lui, qui
non seulement soit différente des lois universelles, mais leur soit
contraire ; qu'il y ait une exception radicale aux lois invariables
de l'univers immense et que cette exception énorme ne s'applique
qu'à un seul être tout petit et infime; qu'il y ait deux lois de
l'univers, radicalement différentes, Tune pour l'univers, l'autre
pour un ciron ; on conviendra que c'est bien étrange et n'entre
pas dans les manières ordinaires de raisonner et de juger du vrai-
semblable.
Cet abîme, évidemment fictif, il s'agit de le combler; cet
homme il s'agit de le faire rentrer dans le monde dont il se croit
séparé: entre les lois de l'univers et la loi de l'homme il s'agit de
renouer la chaîne ; entre les sciences de la nature et la science de
l'homme il s'agit de jeter le pont.
Ce n'est pas aussi difficile qu'on le croit. Il suffit de recon-
naître que l'homme se distingue de la nature par certaines supé-
riorités, et de montrer ensuite que ces qualités supérieures ne
sont pourtant que les développemens de choses qui sont déjà dans
la nature, et que par conséquent il appartient bien aux lois uni-
verselles, mais seulement aux lois universelles arrivées chez lui
à une plus grande complexité, à une plus grande délicatesse. De
cette manière, entre l'homme et l'univers, la distinction subsistera,
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536 REVUE DES DEUX MONDES.
la contrariété cessera. L'homme sera un animal supérieur, comme
Tanimal est un végétal supérieur; il ne sera pas je ne sais
quel monstre intellectuel et moral dans l'ample sein * de la na-
ture.
Examinons en effet. Ce qui le distingue du reste du monde,
c'est qu'il pense, c'est qu'il est sociable, c'est qu'il est moral. Tout
cela se trouve à un degré inférieur, avec une moindre délica-
tesse, mais tout cela se trouve dans la nature. L'animal pense et
raisonne ; l'animal est sociable, et il y a des sociétés animales
parfaitement organisées; enfin l'homme est un animal moral...
ici nous voici arrivés à la vraie différence entre l'homme et la na-
ture. — Il est très vrai que la nature ne donne à l'homme aucune
leçon de moralité. Cependant, si nous écartons la morale qui a
un caractère mystique, nous nous apercevrons que la morale hu-
maine peut toute se ramener à l'instinct social, lequel est dans la
nature. — Décomposons la morale humaine : Devoirs envers
soi-même ne sont qu'égoïsme bien entendu : rien n'est plus na-
turel. Devoirs envers les autres, altruisme, ne sont que Finstinct
social très développé. L'altruisme, c'est l'égoïsme de l'espèce
dans une espèce très intelligente. Il n'a rien de métaphysique. 11
est ceci : l'homme veut vivre ; il le veut comme personne, et
il le veut comme espèce; et à mesure qu'il comprend mieux
qu'il ne vit que socialement, que dans et par l'espèce, il le veut
plus énergiquement comme espèce que comme personne. Tous
les sentimens donc qui « nous distinguent des animaux, »
d'abord ne nous en distinguent pas, si ce n'est d'une différence de
degré, et ensuite se ramènent à l'instinct social qui est une chose
parfaitement physiologique. La morale est physiologique parce
que la morale n'est que la socialité.
Il y en a bien une autre et même quelques autres, que la sub-
tilité des hommes a inventées; mais examinez-les bien : vous
verrez qu'elles sont immorales. Elles sont immorales parce qu'elles
sont individuelles. Le stoïcien, contempteur de l'humanité fait le
bien par orgueil, et l'orgueil est un sentiment sécessioniste, un
sentiment anti-social. Le chrétien, d'abord, en principe, a une
morale semblable à la nôtre : « Aimez le prochain comme vous-
même. » Et ceci, nous l'acceptons pleinement. Mais, en sa dégra-
dation, cette morale devient immorale. Elle promet des récom-
penses; elle est un appel à l'égoïsme, à l'esprit de lucre. Et
comment s'est-elle déclassée ainsi? En devenant de morale sociale
morale individuelle, en délaissant le « aimez-vous les uns les
autres » pour le « faites votre salut ». Revenons donc à la morale
entendue comme simple développement de l'instinct social, tout
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AUGUSTE COMTE. 537
entière comprise en lui, constituée par lui, progressant avec lui,
et s'égarant à en sortir.
Et du même coup voilà le pont jeté enfin entre les sciences
de la nature et les sciences de l'homme; l'homme n'a pas une loi
propre distincte de celle du monde, surtout contraire à celle du
monde ; il n'est pas séparé de l'univers, il n'y est pas un monstre ;
il en est le prolongement naturel ; les racines de son être moral
comme de son être physique plongent dans la nature; il n'est
pas une « chimère », comme disait Pascal, il n'est pas un être
métaphysique : il est un être naturel. Le grand effort pour établir
des lois les plus générales de la nature aux lois les plus particu-
lières de l'homme une chaîne continue, des sciences les plus gé-
nérales de la nature aux sciences les plus complexes de l'animal
compliqué une série sans interruption, est arrivé à une solution
raisonnable.
Nous n'en avons pas fini pourtant avec l'homme ; nous avons
laissé de côté son caractère le plus distinctif. Ce n'est pas qu'il
soit sensible, qu'il soit pensant, qu'il soit volontaire, qu'il soit
moral, qu'il soit sociable qui distingue le plus l'homme au milieu
de ses frères inférieurs, qui sont les êtres, et de ses ancêtres, qui
sont les choses ; — ce qui l'en distingue le plus, c'est qu'il est chan-
geant. Les animaux le sont aussi, ne l'oublions pas; mais ils le
sont peu. Ils sont susceptibles d'éducation, d'éducation par l'homme
et d'éducation par les choses; ils n'agissent pas toujours exacte-
ment comme leurs ancêtres ont agi. Et, qu'ils y soient contraints
par Thomme, ou qu'ils y soient forcés par quelque changement
de leurs entours, par quelque nouvel obstacle qu'ils rencontrent,
ils se modifient. Mais, d'une part, ces modifications ne vont pas
très loin ; et d'autre part ils ont une tendance très marquée à
oublier ce qu'ils ont appris, à revenir à leur état traditionnel, à
redevenir ce qu'ils ont été. Ils sont modifiables plutôt que
changeans, ils sont modifiables d'une façon passive ; ils sont
modifiés, ils ne se modifient pas. Ils subissent les changemens que
la nature ou l'homme leur impose; mais, la nature ne changeant
guère, ils participent de son immutabilité, et l'homme n'ayant que
sur un petit nombre d'entre eux une action éducative, en leur en-
semble ils ne changent point. — L'homme au contraire est chan-
geant par nature ; il est modifiable spontanément ; et il se modifie
sans cesse. C'est pour cela qu'il a une histoire. Et ceci est une
nouvelle science de l'homme à laquelle nous n'avions pas voulu
prendre garde jusqu'ici. Nous avions considéré l'homme jusqu'ici
abstraction faite de son instabilité, nous avions fait la science de
la statique sociale. Il nous reste à faire la science de la force qui
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538 REVUE DES DEUX MONDES.
le pousse à changer. Il nous reste à étudier la dynamique sociale.
La dynamique sociale c'est une tendance constante, sous les
fluctuations superficielles, à s'éloigner de plus en plus de l'anima-
lité, de l'état d'enfance, de l'individualisme, qui sont trois choses
analogues. En remontant l'histoire nous nous avisons que l'homme
a été un simple animal, à très peu près, pour commencer. L'hu-
manité a été longtemps impulsive. Elle obéissait à des besoins et
à des passions sur lesquelles la réflexion n'avait pas agi. Et de
même qu'il était impulsif en ses commencemens, l'homme voyait
le monde comme un peuple d'êtres impulsifs. Il attribuait aux
choses qui lui étaient favorables ou nuisibles des sentimens, des
âmes très capricieuses, qu'il fallait encourager dans leurs bonnes
dispositions ou détourner des mauvaises par de bonnes paroles.
Étant animal lui-même, il voyait le monde comme un peuple
d'animaux.
Plus tard il est devenu enfant, état intermédiaire entre l'ani-
malité et l'humanité. Impulsif encore, mais déjà raisonneur, il a
appris à coordonner ses idées. Le spectacle des choses, régu-
lières, tranquilles, méthodiques, a pu n'être pas pour peu dans
ce changement. Et tout de même que tout à l'heure, l'homme en
cette seconde période, a vu l'univers comme il se voyait lui-
même. Il y a vu un peuple d'êtres encore passionnés, mais déjà
raisonnables. Les Dieux d'alors ne sont plus des animaux, des
âmes obscures et bizarres, très inquiétantes; ce sont des rois, loin
encore d'être bons, mais sensés et réfléchis, aimant mieux, tout
compte fait, le bien que le mal, et à qui, en somme, les priant
et les servant bien, on peut se fier. L'humanité, et avec elle ses
Dieux, qui sont ses œuvres et ses images, ont passé de l'animalité
à l'état d'enfance.
Puis l'homme est devenu homme. Il est devenu un être chez
qui l'intelligence l'emporte sur les passions. Cet homme a vu le
monde d'une façon très différente encore de celle dont les hommes
précédons l'avaient vu. Capable d'une très grande' généralisation,
il l'a vu dans son unité et son éternité. 11 s'est dit qu'il était un,
pensée réalisée d'un seul esprit, et éternel, pensée réalisée d'un
esprit qui ne meurt pas. Idées vraiment nouvelles! car les anciens
n'étaient pas sûrs que le monde eût été créé par un seul Dieu, et
en tous cas le voyaient administré par plusieurs ; et ils se figuraient
volontiers des Dieux successifs, ceux-ci détrônant ceux-là et
devant un jour être détrônés à leur tour. Le monothéiste est un
être qui a le soupçon de l'unité du monde. C'est lui qui a décou-
vert l'univers, et qui le premier le comprend. — Pourquoi? Parce
que lui-même est un homme tout nouveau. 11 est capable d'une
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AUGUSTE COMTE. 539
réflexion qui dépasse la longueur d'une vie humaine et de plu-
sieurs vies humaines. L'histoire, déjà suffisamment longue, lui a
appris que les choses physiques se sont comportées de la même
manière depuis bien des siècles, qu'il y a là un dessein suivi
depuis des milliers d'années avec une invariable constance. 11 suffit
d'une généralisation assez naturelle pour passer de cette consta-
tation à l'idée de l'unité et de l'éternité du monde.
Voilà un homme tout nouveau, avons-nous dit. Sans doute.
Cependant, qu'il ne croie pas être infiniment différent de ses
ancêtres. 11 croit à un Dieu un; mais ce Dieu, universel pour sa
raison, est pour son cœur aussi particulier et aussi local qu'un
Pénate ou un Fétiche. 11 le prie pour lui, il l'invoque pour lui, il
lui demande des grâces particulières, il lui promet quelque chose,
discute avec lui, ruse avec lui, a pour lui le genre de culte qu'a
le sauvage pour sa poupée protectrice. Qu'est-ce à dire? Que cet
homme, moins impulsif que ses plus anciens aïeux, moins enfant
que ses grands-pères, est encore un égoïste. 11 vit en lui et pour
lui, non dans l'espèce et pour l'espèce; il n'a qu'accidentellement
l'instinct humanitaire à l'état de passion, de sentiment profond.
A ce titre, il est encore un animal ou un enfant. En un mot il est
encore individualiste ; tant que l'individualisme ne sera pas
aboli, l'évolution humaine ne sera que commencée. Tant que
l'individualisme ne sera pas aboli, l'humanité ne sera pas suffi-
samment détachée de l'animalité. La morale est en formation ;
elle ne sera achevée que quand l'instinct social pour commen-
cer, l'instinct humanitaire ensuite, auront complètement remplacé
l'individualisme.
Et voilà la morale telle que la conçoit Auguste Comte. Elle est
toute naturelle, puisqu'elle n'est que le développement de l'instinct
le plus ancien, évidemment, et le plus profond de l'homme, l'in-
stinct social ; elle est régulière en son développement puisqu'elle
suit le progrès naturel de l'humanité, puisqu'elle suit les effets
progressifs de la dynamique sociale, puisqu'il n'y a qu'à la prendre
là où elle est arrivée et à la pousser plus loin dans le même sens;
elle ne demande rien ni à la métaphysique, ni à la théologie, ni
aux merveilles de l'abstraction, ni aux miracles de la révélation.
Elle se fonde simplement en bonne physiologie, en bonne biologie
et en bonne histoire. Elle prend l'homme où il en est.
On pouvait craindre que cette philosophie positive, ne voulant
pas voir d'abîme entre les sciences de la nature et les sciences de
l'homme, ne pût jamais fonder une morale, n'y ayant aucune
morale dans les sciences naturelles, ni aucune moralité dans la
nature. Mais il lui a suffi de prendre l'homme vraiment tel qu'il
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540 REVUE DES DEUX MONDES.
est, c'est-à-dire comme animal social et en même temps comme
animal intelligent, capable de progrès, pour le montrer comme
capable de transformer progressivement l'instinct social en une
morale aussi complète, et aussi élevée et pure qu'on peut la
souhaiter.
Oui, Thomme n'a que des lois physiques, et primitivement il
est un animal comme un autre ; mais une de ces lois consiste à
développer tellement le plus profond de ses instincts primitifs
qu'il s'écarte presque indéfiniment de ses conditions premières
d'existence ; et il est de sa nature de se séparer de plus en plus
de la nature jusqu'à subordonner en lui l'animalité à l'esprit. La
morale complète, ou la socialité achevée, car ces mots sont exac-
tement synonymes, sera le triomphe de la nature sur elle-même
dans le mieux doué de ses enfans. — Pourquoi non? L'homme,
nous l'avons montré, voit toujours la nature comme il se voit
lui-même. Le philosophe positiviste voit la nature remportant
son dernier triomphe à se vaincre elle-même, comme l'homme
n'est jamais plus grand que quand il triomphe de lui.
II
C'est cette morale qu'il faut achever ; c'est cette socialité qu'il
faut amener à sa perfection. Pourquoi cela est-il nécessaire?
Comment pourra-t-on y arriver?
Cela est nécessaire parce qu'au xixc siècle nous semblons bien
être à un de ces momens de l'histoire où l'humanité recule, à un
de ces momens du progrès où il y a régression, ce qui est une des
lois du progrès. La morale décline et la socialité diminue, ce qui
est, comme on sait, la même chose. Morale publique, morale do-
mestique fléchissent sous nos yeux, ensemble. L'anarchie intellec-
tuelle est la préface et elle est un agent de l'anarchie morale.
Régression redoutable, qui peut être considérée comme durant
depuis trois siècles, depuis le déclin du catholicisme, depuis le
commencement de la période métaphysique!
Cette période a trois phases : le protestantisme, le philoso-
phisme, l'esprit révolutionnaire qui règne encore. Avant le pro-
testantisme le christianisme régnait sous la forme du catholi-
cisme. Il avait inventé la distinction du pouvoir spirituel et du
pouvoir temporel. Rien de plus juste et rien de plus salutaire.
Rien de plus juste; car les hommes ne sont jamais bien gouvernés
dans leurs intérêts matériels par les savans et jamais bien dans
leur être moral par les gens pratiques. 11 faut donc deux gouver-
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AUGUSTE COMTE. 541
nemens. Songez à ce qu'eût été le moyen âge sans le clergé? Il
eût été un retour à la barbarie primitive. Au lieu de cela, les
hommes de pensée, trouvant des cadres préparés où ils se plaçaient
d'eux-mêmes, constituaient une aristocratie intellectuelle, ouverte,
solidement liée et non héréditaire, c'est-à-dire la plus parfaite
que le monde ait vue, laissant à l'aristocratie temporelle l'office
pour lequel elle est faite. Le moyen âge a été l'époque où le monde
a été le mieux organisé.
Ce qui eût été à souhaiter c'est que le catholicisme eût été
évolutif, qu'il eût pu « s'incorporer intimement le mouvement
intellectuel ». Il pouvait le faire. Une religion n'étant jamais con-
damnée à mort que quand l'humanité trouve un principe moral
plus élevé que celui que cette religion a trouvé elle-même, le
christianisme ne pouvait jamais être condamné. 11 pouvait donc
accepter tout ce que l'humanité lui apportait de science nouvelle,
et rester toujours en tête de l'humanité en marche. Mais il a eu
le tort de se rattacher à la tradition littérale. Penchant funeste,
parce qu'il contraignait le catholicisme à l'immobilité. 11 le for-
çait à tenir la science biblique comme vérité éternelle. Il le forçait
à se mettre en travers de tout le mouvement de la pensée moderne.
Il a été « dépassé ». Ce fut une « décadence mentale ». L'autorité,
même morale, du catholicisme, en a été diminuée. La science dé-
tourna progressivement l'humanité du catholicisme. C'est ce qui
eut lieu dès le xv° siècle.
A partir de ce moment, trois assauts contre l'ancien pouvoir
spirituel : le mouvement protestant, le mouvement philosophique
le mouvement révolutionnaire. Le protestantisme, après avoir été
plus réactionnaire que le catholicisme lui-même, s'avisa d'oppo-
ser à l'immobilité catholique l'idée du libre examen. Quand ils
eurent trouvé cela, les protestans avaient cause gagnée, — et aussi
perdue. Ils avaient trouvé l'arrêt de mort de leurs adversaires et
aussi le leur. Celui de leurs adversaires : car en face d'une reli-
gion enchaînée par elle-même et engagée dans son passé comme
un terme dans sa gaine, ils dressaient une religion libre, progres-
sive, capable de tout ce que la libre recherche scientifique lui ap-
porterait. Le leur : car, n'y ayant pas de limite au libre examen,
ils créaient une religion illimitée, donc indéfinie, donc indéfinis-
sable, qui ne saurait pas, le jour où le libre examen lui apporte-
rait l'athéisme, si l'athéisme fait partie d'elle-même ou non ; une
religion qui ne saurait pas où elle s'arrête et jusqu'où elle va; une
religion destinée à s'évanouir dans le cercle indéfini du philoso-
phisme qu'elle a ouvert. Toute la libre pensée étant impliquée dans
le libre examen, toute la libre pensée, tout le philosophisme,
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542 REVUE DES DEUX MONDES.
toute l'anarchie intellectuelle étaient contenus dans le protestan-
tisme dès qu'il cessait d'être un catholicisme radical.
Ajoutez à cela que, comme entrée de jeu, il supprimait la
grande invention chrétienne, la distinction du temporel et du
spirituel. Pour lutter contre le catholicisme, il faisait rentrer, sous
le pouvoir temporel, d'abord le pouvoir spirituel protestant, en-
suite le pouvoir spirituel catholique. 11 mettait dans chaque nation
protestante l'autorité spirituelle suprême aux mains du souve-
rain civil. Il forçait, dans chaque nation catholique, le clergé
catholique à se serrer autour du souverain civil ; et « c'est seule-
ment à cette époque de décadence que commence essentiellement,
entre l'influence catholique et le pouvoir royal, cette intime coa-
lition spontanée d'intérêts sociaux... » A partir de ce moment
il est presque vrai de dire que, comme il y a des protestantismes,
il y a aussi efescatholicismes, un par peuple, chose absolument
contraire au principe, à l'esprit, et à la salutaire influence du
catholicisme, et destructrice de sa constitution, de son organi-
sation et de sa vertu. L'esprit catholique vit encore, ici, là et plus
loin; mais le monde catholique n'existe plus.
C'est alors que, du sein du protestantisme émancipé et hasar-
deux, d'une part, du sein de l'antiquité renaissante d'autre part,
le philosophisme s'élance, se dégage, se développe et se répand.
Il est la pensée humaine libre, indisciplinée, sans autorité spiri-
tuelle qui la guide, l'éclairé ni la contienne. Il est la pensée indi-
viduelle, sans aucun besoin de lien, de communauté, de commu-
nion avec d'autres pensées. 11 va, sans plan arrêté, ce qui serait
contraire à son humeur propre, mais il va cependant du protes-
tantisme orthodoxe au protestantisme libre, du protestantisme
libre au déisme, du déisme au naturalisme et du naturalisme à
l'athéisme. — Pourquoi cette progression au lieu d'une pure et
simple anarchie, et d'un pur et simple chaos, ce qui semblerait
naturel, la pensée étant toute libre et tout individuelle? D'abord
à cause d'une progression dans l'audace qui est habituelle à l'es-
prit de l'enfant, je veux dire à l'esprit humain, quand il s'affran-
chit après une longue discipline. Ensuite à cause du mouvement
scientifique rapide, précipité et mal compris. La science exclut la
métaphysique, elle s'en passe et doit s'en passer. Ce n'est pas à
dire qu'elle la nie; elle se refuse seulement le droit d'y entrer.
Mais les esprits enivrés de certitude scientifique, de ce que la
science ne prouvait pas Dieu, conclurent qu'elle prouvait qu'il
n'existait pas. Il serait aussi ridicule à la science de prétendre
prouver la non-existence de Dieu que son existence, puisque dans
les deux cas ce serait s'occuper de surnaturel, ce qui par défini-
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AUGUSTE COMTE. 343
tion la dépasse ; mais de l'abstention de la science à cet égard les
esprits légers ont conclu à la négation; et l'athéisme, ou la ten-
dance à l'athéisme, a été le dernier terme du philosophisme
pseudo-scientifique .
A un point de vue plus général encore, l'esprit du philoso-
phisme a été essentiellement négateur et négatif. Né d'une « pro-
testation )> contre l'ancienne organisation spirituelle, ce qu'il a
poursuivi comme instinctivement c'est toute organisation spiri-
tuelle, et même sociale, l'organisation sociale étant un effort or-
ganisateur de l'esprit, et même morale, la réglementation morale
étant le plus grand effort organisateur de l'esprit humain.
« L'homme artificiel » de Diderot créé par la civilisation pour
remplacer l'homme naturel, et qu'il faut détruire tout entier,
c'est la vue la plus nette à la fois et la plus générale, le terme ex-
trême, logique et fatal de tout le mouvement philosophique des
trois siècles. « Depuis le simple luthéranisme primitif jusqu'au
déisme, sans en excepter ce qu'on nomme l'athéisme systéma-
tique qui en constitue la phase extrême, cette philosophie n'a ja-
mais pu être historiquement qu'une protestation croissante et de
plus en plus méthodique contre les bases intellectuelles de l'an-
cien ordre social, ultérieurement étendue, par une suite néces-
saire de sa nature absolue, à toute véritable organisation quel-
conque. » Au fond le mouvement des esprits depuis le xvie siècle
jusqu'à 1789 est une révolte ayant l'individualisme comme ten-
dance, le nihilisme pour terme.
L'esprit révolutionnaire est venu ensuite, qui, lui, est un essai
d'organisation. Il a essayé d'organiser quelque chose avec les prin-
cipes uniquement désorganisateurs que, comme héritier de l'esprit
philosophique, il avait entre les mains. De la libre pensée indivi-
duelle il a fait le dogme de la liberté, de l'esprit anti-hiérarchique
il a fait le dogme de l'égalité, de l'esprit anti-autoritaire il a fait
le dogme du suffrage universel.
Tous ces principes sont autant dénégations auxquelles on donne
des noms positifs. Rien d'excellent comme la liberté de penser,
de chercher, d'écrire, de parler, mais, évidemment, à la condition
qu'elle aboutisse, et par conséquent qu'elle cesse. Quand vous vous
donnez à vous-même, personnellement, la liberté de chercher ce
que vous avez à faire, c'est probablement, non pas pour le cher-
cher toujours, mais pour le trouver; et, quand vous l'aurez trouvé,
pour vous y tenir et vous y lier; et, donc, pour sortir de l'état de
liberté où vous étiez provisoirement mis. La liberté n'est donc
qu'un état négatif, nécessaire quelquefois, pour arriver à un état
positif où elle cesse et doit cesser. Elle est essentiellement un ex-
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544 1XVUB DIS MUX MOHBBf.
pédient provisoire. La proclamer comme principe permanent est
un non-sens. C'est déclarer qu'on a pour maison l'intention de
chercher librement les moyens d'en bâtir une. La liberté est prin-
cipe de destruction ou principe de recherche; en faire un prin-
cipe de constitution répugne dans les termes, ne peut pas même
être dit dans une langue bien faite.
Il en est tout de même de l'égalité. L'idée d'égalité comme
principe destructeur d'une hiérarchie mauvaise est excellente.
C'est un sophisme salutaire, comme il y en a dans les temps de
lutte. Comme principe organisateur elle ne signifie rien, parce
qu'elle est l'expression de quelque chose qui n'existe pas, qui
n'existe jamais. C'est précisément une des grandes différences
entre l'homme et les animaux. Entre les animaux d'une même
espèce, il n'existe que des inégalités physiques assez faibles du
reste, et quasi aucune inégalité intellectuelle. Il n'y a pas d'ani-
maux de génie, il n'y a pas d'animaux idiots. Ils ont une intel-
ligence commune à l'espèce tout entière. Voilà pourquoi ils
peuvent former des républiques égalitaires. Chez l'homme les
différences physiques existent, et, incomparablement plus grandes,
les différences intellectuelles. On peut même dire que l'espèce
humaine est organisée aristocratiquement par la nature même.
Elle est pourvue d'intelligence en quelques-uns de ses individus,
très rares, et pourvue de l'instinct d'imitation en son ensemble.
De cette façon quelques-uns inventent, les autres acceptent l'in-
vention, et la civilisation se fait et se maintient. Cela a été remar-
qué très bien par Buffon. Le caractère même de l'espèce humaine
est donc l'extrême inégalité. L'égalité n'existe pas. Si on la pro-
clame et si on essaye de l'établir, que fait-on? Rien, ou une autre
inégalité. On ne peut pas établir l'égalité; car on ne fait rien
contre la physiologie et on ne décrète pas l'abolition de l'histoire
naturelle; mais on peut renverser l'inégalité, faire dominer ceux
qui dominaient hier par ceux qui étaient dominés. Cela n'est pas
très heureux; mais c'est possible; et en proclamant l'égalité c'est
ce qu'on a fait. On a dit : « Personne n'aura plus de pouvoir qu'un
autre. » Immédiatement quelqu'un a eu plus de pouvoir qu'un
autre, mais ce n'a pas été le même; c'a été l'être collectif composé
des plus nombreux. La foule a pris immédiatement le pouvoir
qu'autrefois tenait l'élite, une élite peut-être mal choisie, mal se-
lectée, mais enfin une élite.
Et remarquez qu'ici il ne s'agit pas du pouvoir gouverne-
mental; il en sera question plus loin; mais d'une sorte de pouvoir
spirituel. La foule a été investie du droit d'avoir seule raison. B
existe des parias dans l'organisation moderne, ce sont ceux fflil
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AUGUSTE COMTE. 545
pensent par eux-mêmes ; ils sont mal vus d'une foule qui pense
collectivement, par préjugés, par passions générales, par vagues
intuitions communes. Ils sont suspects comme originaux, comme
ne pensant pas ce que tout le monde pense, comme n'acceptant
pas les banalités intellectuelles. Ils ne sont ni suivis, ni étudiés au
moins, ni guettés avec attention, parce que, par suite du dogme
nouveau, le respect s'est écarté d'eux, même au sens étymolo-
gique, très humble, du mot.
L'imitation persiste, certes : elle est physiologique, elle est
éternelle; seulement elle a changé d'objet; la foule s'imite elle-
même; elle écarte l'esprit original, l'inventeur, comme objet d'imi-
tation. Or l'imitation de l'individu inventeur par la foule imita-
trice étant la condition même de la civilisation, il y a risque pour
celle-ci; ou au moins elle va prendre une tournure très nouvelle,
imprévue, et dont on ne peut rien prévoir. « Le progrès continu
de la civilisation, loin de nous rapprocher d'une égalité chimé-
rique, tend, au contraire, par sa nature, à développer extrême-
ment les différences intellectuelles entre les hommes... Ce dogme
absolu de l'égalité prend donc un caractère essentiellement anar-
chique et s'élève directement contre l'esprit de son institution
primitive, aussitôt que, cessant d'y voir un simple dissolvant
transitoire de l'ancien système politique, on le conçoit comme
indéfiniment applicable au système nouveau. »
Enfin le suffrage universel est l'expédient d'une société désor-
ganisée et le signe qu'elle l'est. A peu près dans le même temps
que Comte écrivait la Philosophie positive, Girardin disait : « Le
suffrage universel, c'est : « Il faut se compter ou se battre. Il est plus
court de se compter. On se bat dans la barbarie. Dans la civili-
sation on se compte. » Rien de plus juste, rien de plus lumineux,
et rien qui montre mieux que le suffrage universel est la barbarie
raisonnée, la barbarie exacte, la barbarie mathématique, la bar-
barie rationnelle, mais la barbarie. En barbarie qui doit com-
mander? Les plus forts. Qui sont les plus forts? Les plus nom-
breux. Ne nous battons pas, comptons-nous; c'est-à-dire voyons,
sans nous battre, qui sont les plus forts. Une société qui a pro-
clamé la liberté et l'égalité, qui a supprimé la hiérarchie ne peut
plus connaître qu'une loi, celle de la force, si tant est qu'elle
veuille qu'encore pourtant on reste en société. C'est à cette loi
qu'elle a recours en donnant l'empire au nombre.
— Au moins ce n'est pas l'anarchie! — Non, puisque c'est
l'expédient pour y échapper; mais c'est quelque chose qui est tout
près de l'être ; parce que ce système, comme tout à l'heure l'éga-
lité, donne un office spécial à quelqu'un qui n'est pas fait naturel-
tome cxxx. — 1895. 35
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546 REVUE DES DEUX MONDES.
lement pour le remplir. Il donne la décision au nombre. La foule
est très bien faite pour contrôler, pour juger les œuvres faites et
les hommes après qu'ils ont agi ; pour décider, non ; comme tout
à l'heure elle était reconnue bien faite pour imiter avec intelli-
gence les inventions faites, non pour inventer. Or prendre une
décision, c'est inventer, c'est avoir une idée, c'est avoir une ini-
tiative. La foule n'est point faite pour cela. Vous lui donnez un
office qui n'est pas dans sa vocation. Qu'arrivera-t-il? C'est qu'elle
ne l'exercera pas! — Eh bien ! tant mieux. C'est ce que vous vou-
lez. — Non pas! De par sa nature elle ne l'exercera pas, et de par
le droit que vous lui donnez, et dont elle sera fière, elle ne vou-
dra pas que d'autres l'exercent. Elle ne sera pas une supériorité et
sera jalouse des supériorités. Elle ne gouvernera pas; est-ce qu'elle
le peut? et elle ne choisira jamais ceux qui sont faits pour gou-
verner. Elle « condamnera éternellement tous les supérieurs à
une arbitraire dépendance envers la multitude de leurs infé-
rieurs, par une sorte de transport aux peuples du droit divin tant
reproché aux rois. » Ce système a plongé la foule dans un espèce
d'étourdissement : « Quels doivent être les profonds ravages de
cette maladie sociale en un temps où tous les individus, quelle
que puisse être leur intelligence et malgré l'absence totale de
préparation convenable, sont indistinctement provoqués par les plus
énergiques sollicitations à trancher journellement les questions
politiques les plus fondamentales? »
Cet étourdissement aboutit dans la pratique à cette manière
d'apathie jalousé qui fait que la foule ne gouverne pas, qu'elle
n'aime pas qu'on gouverne, et qu'en définitive il n'y a pas de gou-
vernement. C'est une sorte d'anarchie indolente, — d'anarchie in-
dolente, très proche du reste de l'anarchie aiguë; car la foule ne
gouvernant pas, ceux qui sont aptes à gouverner ne gouvernant
pas non plus, il est très facile à une minorité, et à une minorité
qui n'a pour elle ni la force du nombre ni celle des lumières, de
mettre en échec cette société invertébrée et amorphe ; et par suite,
dans cet état plus que dans un autre, il est besoin, périodique-
ment, d'un gouvernement fort qui rétablisse l'ordre. Ce gouverne-
ment la foule, dans le besoin, le prend un peu au hasard, selon
les circonstances; et en définitive une anarchie indolente, réveil-
lée de temps en temps par des anarchies aiguës, que réprime une
crise de despotisme, c'est l'histoire normale des démocraties. —
De toutes ces anarchies tant intellectuelles et morales que so-
ciales, il faudrait enfin sortir.
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AUGUSTE COMTE. 547
III
On n'en sortira que par l'organisation d'un nouveau pouvoir
nrituel. C'est le catholicisme qui avait raison. Il n'était pas la
Srité comme conception générale du monde; il Tétait comme
mception du gouvernement des hommes. Il a inventé le seul
loyen de sauver la liberté sans glisser vers l'anarchie. La sépa-
ition du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel c'est le fon-
3ment même de la liberté vraie, et l'antidote de l'esprit anar-
îique en même temps. Les libéraux veulent que tout ce qui est
itellectuel dans l'homme, pensée, doctrine, croyance, théorie,
digion, conscience, soit soustrait à l'État, et c'est, pour eux, la
berté. Ils ont raison de soustraire à l'État toute cette partie intel-
ctuelle de l'homme ; et c'est précisément ce que fait la séparation
1 spirituel et du temporel. Mais ils ajoutent : « ... soustrait à
État, et tenu pour propriété sacrée de t individu. » C'est ici qu'ils
ndent à un individualisme stérile qui a pour terme l'anarchie ;
c'est ici que nous intervenons pour dire : « Organisons, au con-
aire, en un pouvoir constitué, tout cet élément intellectuel de
îumanité pour le soustraire à l'État, et pour en faire quelque
lose de constitué, de solide et de fécond. »
Au fond, le pouvoir spirituel c'est un état, lui aussi. L'état
vil c'est ce que les citoyens mettent en commun de forces ma-
rielles pour faire de la nation un corps organisé ; le pouvoir spi-
tuel c'est ce que les intelligences mettent en commun de forces
tellec tu elles pour en faire un organisme durable, fécond et pro-
cessif; c'est un état spirituel. Il a existé, il a sauvé le patrimoine
tellectuel de l'humanité ; il a empêché l'humanité de retourner
la bestialité pure; il a sauvé la liberté intellectuelle; il faut le
staurer. Il faut reprendre l'œuvre du catholicisme, en abandon-
int ses théories; il faut ressaisir son esprit de gouvernement
mr organiser un pouvoir spirituel semblable au sien; il faut
ncentrer l'effort scientifique de l'humanité moderne, comme il
ncen trait l'effort théologique, métaphysique, moral, littéraire
déjà scientifique de l'humanité ancienne.
Remarquez que ce pouvoir spirituel séparé du pouvoir civil a
S un progrès sur l'antiquité ; donc il ne peut pas disparaître ;
cun progrès ne disparaît ; tout progrès est acquis et subsiste ;
se transforme, mais il ne tombe pas. — Remarquez déplus que
progrès n'a pas fourni son évolution naturelle. Le catholi-
ime a eu dix siècles de formation, deux siècles de prépondé-
îce, de Grégoire VII à Boniface VIII, cinq siècles de décompo-
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i
548 REVUE DES DEUX MONDES.
sition et <f « agonie chronique >>. C'est un signe que « ce qui
devait périr ainsi dans le catholicisme, c'était la doctrine, et non
l'organisation f qui n'a été passagèrement ruinée que par suite de
son adhérence à la philosophie théologique... » — C'est cette orga-
nisation qu'il faut rétablir.
Remarquez enfin que ce pouvoir spirituel ne périt jamais;
seulement il y a des époques anarchiques où il est exercé par
n'importe qui. Il Test de nos jours par des littérateurs, des roman-
ciers, des avocats, des journalistes. Il devrait l'être par des gens
sachant quelque chose. Organisons le pouvoir spirituel de la
science. 11 y a une « papauté de l'avenir ». Ce sera une papauté
scientifique.
Cette idée n'est pas au terme des méditations d'Auguste
Comte; elle est au commencement, au milieu et à la fin. Elle est
en 1825 dans les articles du Producteur sur « l'organisation du
pouvoir spirituel » ; elle est l'objet où tend le Cours de philoso-
phie positive tout entier. Le réaliser est ce qu'essaye la Politique
positive. Il n'y a aucune contradiction ni môme aucun change-
ment véritable dans la pensée de Comte de 1820 à 1857. On a,
depuis longtemps, abandonné l'idée d'opposer la Politique positive
à la Philosophie positive. Celle-là est le développement naturel
de celle-ci. Dans la Politique positive l'organisation du pouvoir
spirituel se transforme simplement en une religion. Mais quelle
religion? Religion non théologique, religion non métaphysique.
Comte avait posé en principe que la morale consistait à s'écarter
progressivement de l'animalité, de l'état d'enfance, de l'indivi-
dualisme. Il en vient naturellement à une morale sociale qui
considère l'individu comme, en vérité, n'existant pas, et l'espèce
comme existant seule. Confondre ses intérêts avec ceux de l'espèce,
vivre en elle et en elle seule, ne considérer que son progrès, se
considérer comme une cellule seulement de ce grand corps, voilà
la morale. Mais l'espèce ne doit pas être considérée seulement
au temps où nous sommes ; mais dans son ensemble depuis qu'elle
existe; c'est donc à l'humanité tout entière, depuis son commen-
cement jusqu'à son avenir le plus éloigné, que nous nous don-
nons corps et âme. De là le « culte de l'humanité ». L'humanité
est le dieu que nous devons adorer. A elle toutes nos pensées et
en considération d'elle tous nos actes.
Voilà la religion de Comte dégagée de l'appareil liturgique
dont son imagination s'est plu à la surcharger assez ridiculement.
Car Comte est un curieux exemple à l'appui de sa théorie sur la
survivance des anciens états à travers les nouveaux : il a l'esprit
scientifique ; de la période métaphysique il garde le goût des
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AUGUSTE COMTE. 549
abstractions et des subtilités; et de la période théologique il garde
l'esprit sacerdotal. Mais, dépouillée de certaines rêveries et sur-
tout de certains arrange mens ecclésiastiques, sa nouvelle religion
se réduit à ceci : adorer l'humanité. Elle est une simple exten-
sion de sa morale. L'anti-anarchisme devait aller tout naturelle-
ment jusqu'à F anti-individualisme, et l'anti-individualisme jus-
qu'à faire toute une morale de l'absorption de l'individu dans la
communauté, et cette morale jusqu'à devenir une religion de la
grande communauté humaine, un culte extatique de l'humanité.
C'est là que Comte s'est arrêté comme au terme naturel, très
facile à prévoir, très attendu, ou qui devait l'être, de son évolu-
tion intellectuelle. Cette religion c'est au pouvoir spirituel de
l'avenir, à la « papauté future » qu'elle devait être confiée. Elle
devait embrasser, comme toutes les religions passées, la doctrine
religieuse elle-même, la morale, la sociologie qui se confond
désormais avec la morale puisque la morale se confond avec elle,
la science, et la propagation de la science, c'est-à-dire l'édu-
cation.
Comment ce pouvoir spirituel se fondera-t-il? Comme tous
les pouvoirs spirituels se sont fondés, sans aucune participation
de I l'État civil, en dehors de lui, et sans la moindre hostilité
contre lui; cependant, il faut s'y attendre, contre son gré. L'État,
depuis l'antiquité, a toujours une tendance, très naturelle, et
même honorable, quoique illégitime, à absorber le pouvoir spi-
rituel s'il existe, à se transformer en un pouvoir spirituel, s'il
nren existe pas. C'est donc à l'initiative individuelle qu'il faut
s'adresser pour constituer le pouvoir spirituel nouveau. C'est
précisément l'individualisme qu'il faut solliciter à mettre son
énergie à se détruire, en lui persuadant que ce qu'il a de meil-
leur en lui revivra plus fort dans la collectivité où il saura
s'absorber, et que des forces individualistes le nouveau pouvoir
spirituel sera à la fois l'épuration et l'exaltation, n'utilisant
pas celles qui sont factices ou éphémères et les laissant périr,
renforçant, multipliant, éternisant celles qui sont destinées
à durer.
Une grande association, internationale, comme le fut le catho-
licisme, acceptant les principes de la religion positive et s'enga-
geant à les propager, trouvant plus tard son organisation et le
détail de son administration, réunissant tous les hommes qui
auront renoncé à tout esprit métaphysique et théologique, et
propageant la science et la philosophie scientifique, voilà les bases
du pouvoir spirituel de l'avenir. La civilisation est attachée à ce
qu'il naisse et se développe.
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550 REVUE DBS DEUX MONDES.
Il ne se peut pas, du reste, qu'il ne naisse point. S'il en était
ainsi il y aurait une rupture entre le présent et le passé, ce qui
ne s'est jamais vu, ce qui est contraire aux lois naturelles, qui
sont celles de l'humanité comme de la nature entière. Alors l'état
anarchique sera conjuré. « Tant que les intelligences individuelles
n'auront pas adhéré par un sentiment unanime à un certain
nombre d'idées générales capables de former une doctrine sociale
commune, on ne peut se dissimuler gue l'état des nations restera
essentiellement révolutionnaire, malgré tous les palliatifs poli-
tiques qui pourront être adoptés et ne comportera que des insti-
tutions provisoires. Il est également certain que si cette réunion
des esprits dans une même communion de principes peut être une
fois obtenue, les institutions convenables en découleront néces-
sairement, sans donner lieu à aucune secousse grave, le plus
grand désordre étant déjà dissipé par ce seul fait. »
IV
Tel est ce grand système, un des mieux liés, un des plus forts,
et aussi un des mieux appuyés sur des observations justes, que
non seulement les temps modernes, mais l'humanité entière ait
vus naître. La grande observation qui en fait la base consiste à
avoir bien vu ce penchant vraiment nouveau et en même temps
persistant de l'esprit humain à attacher à la science la foi qu'il
attachait autrefois au mystère. C'est un « proverbe des gens
d'esprit » que de dire : « L'homme ne croit qu'à ce qu'il ne com-
prend pas. » Il reste juste; mais il est moins juste qu'autrefois.
Se rendre bien compte de ce changement et en chercher toutes
les causes et en prévoir tous les résultats, c'est ce qu'a voulu
Auguste Comte. Il en a tiré sa loi des « trois états », c'est-à-dire
toute une philosophie de l'histoire. Cette philosophie de l'histoire
est merveilleuse d'ordonnance, de netteté, de vraisemblance même,
et toute pleine d'idées de détail qui sont des fêtes pour l'esprit.
Elle reste contestable en son ensemble. D abord eue encourt le
reproche adressé à un des maîtres de Comte, c'est-à-dire à Bos-
suet. Elle laisse de côté la moitié ou les deux tiers du monde.
Comte ne s'occupe ni des Indiens, ni des Chinois, ni des Maho-
métans, il ne s'occupe, de son aveu même, que « de la majeure
partie de la race blanche, en se bornant même, pour plus de préci-
sion, surtout dans les temps modernes, aux peuples de l'Europe
occidentale. » Pourquoi? Je crains que l'explication ne soit amu-
sante. Parce que « nous ne devons comprendre, parmi les maté-
riaux historiques de cette première coordination philosophique
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AUGUSTE COMTE. S51
du passé humain que des phénomènes sociaux ayant évidemment
exercé une influence réelle sur l'enchaînement graduel des phases
successives qui ont effectivement amené l'état présent des nations
les plus avancées. » En d'autres termes, Comte ne tient compte
pour établir sa loi historique que de ce qui ne la contrarie pas. Il
l'avoue avec la naïveté assez ordinaire aux grands génies : « Ce
puéril et inopportun étalage d'une érudition stérile et mal digé-
rée qui tend aujourd'hui à entraver f étude de notre évolution
sociale parle vicieux mélange de l'histoire des populations qui,
telles que celles de l'Inde, de la Chine, etc., n'ont pu exercer sur
notre passé aucune véritable influence, devra être hautement
signalé comme une source inextricable de confusion radicale
dans la recherche des lois réelles de la sociabilité humaine, dont
la marche fondamentale et toutes les modifications diverses
devraient être ainsi simultanément considérées, ce gui, à mon
gré, rendrait le problème essentiellement insoluble. » Ainsi le pro-
blème est insoluble si l'on en prend toutes les données; mais
nous n'allons en prendre que les données favorables à la solution
que nous en voulons, et vous verrez comme il se résoudra bien.
On pourrait fermer un ouvrage dont la partie essentielle débute
par ce postulatum.
J'irai plus loin. Eût-il tenu compte de tout ce que nous
savons de l'histoire de l'humanité, c'est évidemment si peu de
chose, et ce que nous en ignorons dépasse d'une façon si formi-
dable ce que nous en savons, qu'il n'aurait pas été admis, en
bonne méthode scientifique, à en tirer une loi générale. L'huma-
nité a été fétichiste, polythéiste, monothéiste, elle est encore féti-
chiste, polythéiste et monothéiste selon les endroits; voilà tout
ce que nous en savons. L'ordre et la succession de ces états d'es-
prit nous est parfaitement inconnu. Nous tirons de l'existence de
ces états d'esprit cette conclusion que l'homme est un animal
mystique jusqu'à nouvel ordre ; voilà tout ce que nous pouvons
en déduire. N'allons pas plus loin, et si cela ne nous donne pas
une loi de l'évolution humaine, tant pis pour nous. Il est essen-
tiel de savoir se résigner.
Une partie de son système historique, qui marque bien ce que
tout son système a d'hypothétique et de factice, c'est ce qui con-
cerne le prétendu état métaphysique. Il a besoin comme transi-
tion entre l'état théologique et l'état scientifique d'un état méta-
physique où l'humanité a vécu d'abstractions. Cet état il le fait
de très courte durée. Je ne vois pas qu'il aille à plus de trois
siècles, du xvie au xixe. Voilà un des trois grands états de l'hu-
manité, un état qui dure trois cents ans; le premier ayant duré
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552 REVUS DES DEUX MONDES.
vingt mille ans, et le troisième devant durer toujours! L'histoire
naturelle humaine est bien différente de l'histoire naturelle pro-
prement dite! Et notez que durant cet état, l'état théologique
durait encore, ce que reconnaît Comte, mais de plus avait encore
pour lui les dix-neuf vingtièmes et très probablement les neuf
cents quatre-vingt-dix-neuf millièmes de l'humanité. N'en fau-
drait-il pas conclure qu'il y a eu des métaphysiciens dans tous les
temps ; et qu'il n'y a pas eu de période métaphysique ? Et voilà
tout le système qui s'écroule.
En réalité il ne tient aucunement, il n'est qu'une hypothèse
brillante, assez inutile, du reste, et dont Comte pouvait très bien
se passer. Il pouvait envisager l'humanité, d'ensemble, comme
partagée, très inégalement, entre l'esprit théologique, l'esprit
métaphysique et l'esprit scientifique, et s'efforcer de prouver qu'il
y en avait deux de trop.
Quant à cette élimination même de l'esprit théologique et de
l'esprit métaphysique, Comte la fait avec sûreté, avec suite et avec
une vigueur de dialectique très remarquable. Il faut cependant
faire une distinction. Comte est sensiblement exempt d'esprit
théologique, et j'ai fait remarquer que quand il a transformé sa
morale en une religion, même de cette religion toute idée vrai-
ment théologique est absente; mais il n'est pas exempt, pas du
tout, d'esprit métaphysique. Il reproche aux métaphysiciens leurs
entités ; il a les siennes. Dans les mêmes pages où il raille les
politiques encore imbus d'esprit métaphysique d'expliquer les
phénomènes sociaux par « la grande entité générale de Igl nature »,
il énonce sa prétention de les expliquer par « les lois naturelles »
de la sociologie, il montre ces « lois naturelles » agissant sur les
hommes et les pliant à leur empire et les faisant passer d'un
« état » à un autre; et vraiment il me semble bien voir là des
abstractions personnifiées, nouvelles divinités qui gouvernent le
monde et qui sont écloses du cerveau de notre penseur. En effet
Comte n'a jamais démontré pourquoi les hommes ont passé d'un
état à un autre état, par quelles modifications propres, intimes,
intrinsèques, de leur être, et il semble, dès lors, que ces lois de
leur évolution s'imposent à eux du dehors, les poussent et les for-
cent d'en haut, et nous voilà en pleine conception métaphysique;
il semble que l'homme ait passé par ces phases successives pour
satisfaire le dessein de je ne sais quelle providence. Très souvent
le cours de philosophie positive fait l'effet d'un Discours sur l'his-
toire universelle sans Dieu; l'on y voit les hommes menés, et
menés avec une suite et une rigueur inflexibles, sans qu'on sache
par qui ; mais ils le sont, ils rentrent dans un dessein qu'ils n'ont
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AUGUSTE COMTE. 553
pas conçu, qu'ils n'ont aucune raison de suivre et qu'ils suivent.
Il y a là une sorte de fatalité des lois de l'évolution. Cette fatalité
est bien une entité métaphysique. On peut l'écrire avec une ma-
juscule.
De même il reproche aux métaphysiciens leurs finalités, et il
a la sienne: c'est le progrès. Il croit que les lois de l'évolution
ont un but, et ce but il le connaît : c'est le progrès, non pas
indéfini, il n'y croit pas, mais le progrès se prolongeant d'une
façon qui le fait paraître à nos yeux comme devant être indéfini.
Voilà la grande cause finale de la nature, et Comte raisonne sans
cesse en en tenant compte, quoiqu'il ait dit qu'il ne faut jamais
raisonner par cause finale; et non seulement il en tient compte,
mais c'est le fond même de tous ses raisonnemens. Le progrès
devait exister et c'est pour cela que l'homme a passé par le féti-
chisme, le polythéisme, etc. ; il doit continuer, et c'est pour cela
que la séparation du temporel et du spirituel ayant été une fois
trouvée ne peut pas se perdre, etc. Nous raisonnons ici par cause
finale autant qu'il est possible de raisonner par cause finale.
Je sais bien que Comte est penseur trop pénétrant pour être
dupe du mot progrès à la façon des auteurs de manuels pour in-
struction civique. Il sait que l'idée de progrès est extrêmement ré-
cente ; qu'elle date du xvnic siècle, ou tout au plus de la « querelle
des anciens et des modernes » ; que l'antiquité ne l'a jamais eue, et
a eu plutôt l'idée contraire ; d'autre part, il ne croit pas du tout au
progrès indéfini ; il a même une page très spirituelle sur cette chi-
mère de l'indéfini appliqué aux choses humaines : il est constant
que l'homme civilisé mange moins que le barbare, et de moins
en moins; il est peu vraisemblable pourtant qu'il arrive à ne pas
manger du tout; ainsi du reste. Il écarte même quelquefois les
mots de progrès et de perfectionnement comme n'étant pas scien-
tifiques, et les remplace par le mot développement; mais encore
le mot développement comporte une certaine idée, sinon d'accrois-
sement, du moins d'extension régulière, de déploiement normal
et heureux d'une force jusque-là enveloppée et comprimée, qui est
bien analogue à ce qu'on entend généralement par progrès. — Or
cela même n'est pas scientifique. Tout ce que nous savons en con-
templant l'humanité dans sa carrière, c'est qu'elle change, c'est
que les choses ne sont pas toujours la même chose. Nous ne
savons exactement rien de plus. La loi de l'humanité c'est le chan-
gement : voilà une loi qu'on peut accepter; changement pour le
mieux, nous n'en savons rien, pour le plus compliqué même, ou
pour le plus simple, nous n'en savons rien. Éloignement de
l'animalité; il est probable; mais éloignement progressif et sans
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554 mvui ras Dira mokdks.
retour possible, nous n'en savons rien. Que l'homme ait été un
animal et ait su s'arracher à l'animalité, il est vraisemblable;
qu'il continue et soit destiné à continuer à s'en éloigner de plus en
plus, nous n'en savons rien; car le progrès n'étant pas indéfini,
comme Comte le reconnaît, il est possible que ce que l'homme
peut en réalité, soit atteint; et depuis longtemps; et qu'à partir du
moment où l'homme s'est séparé nettement de l'animalité il n'ait
fait que tourner dans un cercle ou osciller comme un pendule,
changeant toujours, c'est sa loi, mais sans avancer. Or c'est bien
sur l'idée qu'il avance et continuera longtemps, sinon indéfiniment,
d'avancer, que Comte fonde tout son système. Il repose sur une
hypothèse, et sur une hypothèse, non pas plus hypothétique que
celle du progrès indéfini, mais plus fragile encore : il repose sur
cette hypothèse que l'homme, ayant progressé au commencement,
doit progresser jusqu'à une certaine date, et que cette date n'est
pas atteinte. Oh ! qu'en savez- vous? Qui vous a mis dans le secret
de cette chronologie?
Mais le grand point, le nœud du système, c'est le pont jeté entre
les sciences naturelles et les sciences morales. Ici V instinct de la
vraie question est merveilleux, l'effort admirable, et les intentions
excellentes. La vraie question de l'humanité est bien là en effet.
Quelle est la loi de nos actions et où devons-nous la prendre? En
nous? Hors de nous? En nous elle est indistincte, quoi qu'on
en ait dit. La conscience est vacillante et obscure. Notre âme est
trop complexe pour que nous distinguions très facilement quelle
est celle de ses mille voix que nous devons écouter. Il y faut toute
une science, très difficile. Les hommes ont toujours désiré trouver
hors d'eux la loi d'eux-mêmes. Ils l'ont demandée au monde. Le
monde leur a très bien répondu. Gouverné par des dieux ou un
Dieu assez justes, assez bons et assez charitables, il leur a ré-
pondu qu'il fallait être bons et justes, et une morale théologique
plus ou moins élevée a été fondée. Mais ce monde, qui répondait
ainsi, était très probablement un monde factice. C'était un monde
que l'homme avait imaginé sur le modèle de lui-même; qu'il
avait créé, à qui il avait donné pour âmes ou pour âme, des ares
ou un être semblables à lui, un peu meilleurs que lui. Ce que
l'homme écoutait donc c'était lui-même projeté par lui-même an
bout du monde, et des extrémités de l'univers c'était la voix de
lui-même, un peu meilleur, qui lui revenait. Si aucun divorce
n'existait entre l'homme et la nature, c'est que l'homme voyait fa
nature comme gouvernée par un être qui n'était qu'un homme
perfectionné. Au fond, c'était à lui-même qu'il obéissait, mais à lui
agrandi, épuré et cru autre, ce qui était nécessaire pour qu'il obéît, j
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AUGUSTE COMTE. 588
Mais quand les hommes, — à quelque époque du reste que,
plus ou moins nombreux, ils s'en soient avisés, — ont vu, ou cru
voir, que le monde était immoral, qu'il n'avait aucun sentiment
de justice ou de bonté, qu'ils étaient les seuls êtres moraux de
l'univers, ils ont été épouvantés. Ils se sont vus seuls, et ils se sont
vus mystérieux. Ils se sont écriés : « Quelles chimères sommes-
nous? Quels monstres? Quels êtres incompréhensibles? » Et alors
le trouble a été très grand dans l'humanité. Les uns ont osé dire :
« Eh bien! soyons comme le reste de la nature. C'est elle qui
doit avoir raison. Soyons naturels. Détruisons en nous l'être
artificiel que quelques trompeurs sans doute ont fabriqué. Ne
prétendons pas valoir mieux que le reste de l'univers. » D'autres
ont dit : « Eh bien ! soit ! La nature entière a sa loi qui est mé-
prisable, et nous avons la nôtre. Pourquoi non? Suivons la nôtre
avec d'autant plus d'énergie que le monde semble nous railler de
la suivre; nous nous montrerons supérieurs à lui, et voilà tout. »
Et la rupture entre les lois naturelles et les lois de l'homme a été
consommée.
Enfin vient le positiviste qui dit : « Ce n'est pourtant pas
possible. Il ne peut y avoir de contrariété si absolue entre une
bestiole et tout l'univers. Il doit y avoir un moyen de rattacher la
loi de l'homme aux lois générales. » Et il tente sa conciliation
et sa réconciliation de la morale avec la physiologie.
S'il y réussissait, l'accord ancien, l'harmonie du monde aux
yeux de l'homme serait rétablie. L'homme n'apercevait pas de
rupture entre lui et le monde parce qu'il voyait le monde sem-
blable à lui; de nouveau il n'en apercevrait pas, parce qu'il se
verrait semblable au monde. Comte a très bien dit qu'il y avait
synthèse des sciences morales et des sciences naturelles dans l'es-
prit théologique, séparation des unes d'avec les autres dans l'es-
prit métaphysique, synthèse nouvelle des unes et des autres dans
l'esprit positiviste. Mais le positiviste réussit peu dans cette con-
ciliation, et il y réussira peut-être de moins en moins. Plus
les sciences morales et les sciences naturelles seront poussées
avant, plus sans doute leur divorce s'accusera. Ce n'est point des
différences qu'elles aperçoivent entre elles, c'est une contrariété.
Plus la nature est connue, plus elle fait horreur à l'homme; plus
il la connaît, plus il est indigné de cette chose éternelle et
énorme qui n'a pas de but, qui n'a pas de moralité, qui même
est cruelle, sorte de monstre aveugle et féroce, en tout cas, être,
si c'est un être, aussi contraire que possible à tout ce que l'homme
sent de bon en lui. Ce n'est pas à elle qu'il peut se résigner à de-
mander des leçons de morale. Il lui ressemble trop peu pour
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556 REVUE DBS DEUX MONDES.
n'avoir pas peur de lui ressembler. Il ne peut pas y avoir de
morale naturelle, parce que la nature est immorale.
— Mais il peut y avoir une morale sociale, et fondée unique-
ment sur la socialité. — Nous voilà au point précis, en effet.
Mais remarquez d'abord que vous abandonnez déjà votre ferme
connexion entre les sciences naturelles et les sciences de l'homme.
La morale science sociale, c'est la morale science humaine. Si
c'est dans l'instinct social de l'humanité que je dois puiser la loi
de mes actes, ce n'est plus dans la nature que je la puise. Ce n'est
pas dans le mot, sans doute, mais c'est dans l'homme. Une morale
sociale consiste à se représenter les hommes au milieu de la
nature comme ayant leur loi à eux qu'ils n'empruntent qu'à eux :
le divorce entre l'homme et la nature n'est plus supprimé, il est
rétabli. Votre adversaire a cause gagnée.
De plus, la morale fondée sur l'instinct social est bonne, sans
doute, parce que la morale dès qu'elle redevient humaine rede-
vient bonne, mais combien incomplète ! La socialité est meilleure
maîtresse de moralité que le naturalisme, mais non pas excel-
lente ; la société est moins immorale que la nature, mais elle
n'est pas d'une moralité très haute. Ce n'est pas à considérer les
hommes, aies étudier, qu'on apprend à être d'une très pure vertu.
N'a-t-on pas remarqué que la vie de société affine l'esprit et
corrompt le cœur? Sans aller jusqu'aux paradoxes de Rousseau,
dont, quoique solitaire et cénobite vous-même, vous êtes l'anti-
pode exact, n'est-il pas vrai que les hommes sont faits pour vivre
en société à condition de n'y pas trop vivre? La socialité inspire
des sentiraens f ort moraux à la condition presque de s'y soustraire.
Est dévoué à la société celui qui a l'instinct social très prononcé
et qui ne se mêle pas à la société, qui la sert de loin, l'aimant
moins elle-même que l'idée abstraite qu'il s'en fait, et qu'il n'en
garde qu'à la condition de la fréquenter peu. Cela ne laisse pas
d'être significatif.
Généralisons. Considérons l'humanité en tout son ensemble,
dans le présent et le passé. L'histoire est immorale, moins immo-
rale que la nature, mais immorale. Moins que la nature, mais
assez net encore, elle montre le triomphe de la force, de la ruse,
de la violence, etc. Comme la fréquentation de la société, la con-
templation de l'humanité est peu édifiante. Ici encore on est
dévoué à l'humanité à la condition de la connaître d'une façon
un peu idéale et philosophique, comme vous, par exemple, la
connaissez. Encore une fois on peut trouver là une morale, mais
il faut y mettre je ne sais quelle bonne volonté. Il semble que
l'homme qui ne serait pas doué d'un instinct moral par lui-même,
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AUGUSTE COMTE. 557
qui n'aurait que l'instinct social, et qui fréquenterait les hommes
et qui lirait l'histoire, serait un bon citoyen, soumis aux lois, non
révolutionnaire, ce qui pour vous est la moitié de la vertu, bref
un fort honnête homme ; mais dévoué aux hommes, charitable,
généreux, capable de sacrifice, non; ou l'on ne voit pas trop
pourquoi ïl le serait. Dieu permette que tous les hommes arri-
vent seulement au niveau moral que la morale de Comte établit!
mais encore ce n'est pas un niveau bien élevé.
On le voit bien quand Auguste Comte transforme la morale
en religion. Cette religion de l'humanité est un retour incon-
scient à l'esprit théologique, ou, comme dit Comte, à l'état théo-
logique. Elle ne contient pas un mot de théologie, sans doute, je
l'ai dit ; mais elle procède comme l'homme procède en « état
théologique », en procédant moins bien. Il faut adorer l'huma-
nité. Cela veut dire que le plus grand danger pour chaque homme
étant de s'adorer soi-même, il faut qu'il adore un grand être per-
manent, éternel, producteur de moralité, semblable à chaque
homme, mais meilleur que lui, et qui peut être pour chaque
homme un bon modèle. Un être permanent, éternel, producteur
de moralité, semblable à l'homme et meilleur que lui, et modèle
à imiter pour l'homme, c'est précisément ce que l'homme adore
dans l'état théologique. Comme c'est lui qui fait son Dieu, et
comme il le fait à son image, c'est l'humanité divinisée qu'il adore ;
c'est l'humanité épurée, subtilisée, purgée de tout ce qu'elle a
de mauvais, centuplée en tout ce qu'elle a de bon ; mais ce n'est
pas autre chose que l'humanité. — Seulement c'est l'humanité
adorée indirectement; et voilà la supériorité de la religion théo-
logique sur la religion humanitaire. C'est l'humanité adorée sans
que l'on croie que ce soit elle qu'on adore. De tout ce qu'il y a de bon
dans l'humanité on a fait un être extérieur à elle, détaché d'elle,
bien autrement imposant, bien autrement séduisant aussi, auquel
on s'attache de cœur, d'âme, avec passion, toutes choses que l'on
ne fait pas si facilement à l'égard de l'humanité directement con-
sidérée, en songeant à la masse d'éléraens parfaitement indignes
d'adoration qu'elle a contenus. — Et ce Dieu nous commande
d'aimer les hommes ; et nous les aimons à cause de lui, nous les
aimons en lui, ce qui est plus facile que de les aimer directement.
— L'homme dans l'état théologique fait donc exactement ce que fait
Comte; mais il le fait d'une manière plus complète, plus puis-
sante, avec une force d'abstraction plus grande, et de façon à ce
que cela serve à quelque chose. D'instinct ou d'adresse, pour
aimer l'humanité, il l'a transformée en un être adorable qui n'est
pas l'humanité et qui lui commande d'aimer l'humanité. Avec ce
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558 REVUE DES DEUX MONDES.
détour on ne l'aime déjà pas assez ; sans ce détour il n'est pas-
probable qu'on l'aime guère. La religion de Comte n'aura jamais
beaucoup de dévots.
Quant au pouvoir spirituel destiné à propager cette religion
et cette morale, Comte savait trop bien et a trop bien montré
combien est fort l'individualisme moderne pour avoir grande con-
fiance dans l'établissement d'une pareille force spirituelle collec-
tive. Est-il même à désirer qu'elle s'établisse, nous l'examinerons
une autre fois ; mais ce qu'aujourd'hui nous ferons remarquer
c'est que la philosophie positive, particulièrement, n'était pas apte
à la fonder. Ce qui a toujours groupé les hommes, c'est leurs
passions, urines ou mauvaises. La philosophie positive, froide
comme la science, peut éclairer les hommes, les instruire et
même les améliorer ; elle ne les groupera guère. Elle n'inspire
pas l'exaltation, l'enthousiasme, qui fondent les églises. On
m'objectera le stoïcisme, et c'est précisément au stoïcisme que je
songe pour m appuyer. Le stoïcisme a fait office de religion pen-
dant quelque temps. Mais s'il a été si vite et si complètement,
soit balayé, soit absorbé par le christianisme, c'est qu'il n'avait
pas ces vertus excitantes dont je parlais; et s'il n'a jamais été
qu'une religion aristocratique, tandis que le christianisme a été si
vite une religion populaire, c'est pour les mêmes causes.
Ce n'est pas à dire que l'influence de Comte n'ait pas été très
grande. Elle a été immense. Adopté presque entièrement par
Stuart Mill ; s'imposant, quoi qu'il en ait dit, à Spencer, ou, comme
il arrive, coïncidant avec lui et s'engrenant à lui d'une manière
singulièrement précise ; dominant d'une façon presque tyrannique
la pensée de Renan en ses premières démarches, comme on le
voit par V Avenir de la science; inspirant jusque dans ses détails
l'enquête philosophique, historique et littéraire de Taine ; se
combinant avec l'évolutionnisme,qui peut être considéré comme
n'en étant qu'une transformation, — son système a rempli toute la
seconde moitié du xixe siècle, et on l'y rencontre ou tout pur, ou
à peine agrandi, ou légèrement redressé, ou un peu altéré, à
chaque pas que l'on fait dans le domaine de la pensée moderne.
Il a rendu d'éclalans services à l'esprit humain. Personne n'a
mieux tracé les limites respectives de la science, de la philosophie,
de la religion et marqué le point où l'une doit s'arrêter, où l'autre
commence, le point aussi où l'une, sans s'en douter, prend l'es-N
prit et la méthode de l'autre, avec péril de tout brouiller et de
tout confondre. Ces délimitations sont nécessaires et tout le
monde y gagne ou doit savoir y gagner. Personne n'a mieux
défini les trois tendances essentielles de l'esprit humain, qu'il
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AUGUSTE COMTE. 559
prend, sans doute à tort, pour des époques, mais qui, sans doute
éternelles, doivent être exactement définies pour que l'esprit voie
clair en lui-même. Sa pénétration, son intelligence, à force de
tout comprendre, Ta conduit à tout aimer, sauf ce qui est décidé-
ment trop étroit, trop négatif, trop exclusivement polémique, et
un esprit de haute impartialité règne dans toute son œuvre. Il a
eu dans l'avenir de la science, dans sa prépondérance finale, dans
son aptitude à suffire à l'esprit humain et à gouverner exclusive-
ment l'humanité une confiance peut-être trop grande, et le posi-
tivisme n'a pas paru capable de tout ce qu'il mettait en lui, ni
de satisfaire complètement l'esprit humain. Il répondrait que c'est
affaire de temps et queles résidus théologiques et métaphysiques,
pour n'être pas encore brûlés, ne sont pas moins destinés à l'être
un jour. Sans en être aussi sûr que lui, on peut répondre que
c'est beaucoup d'avoir, d'un des élémens essentiels de notre
connaissance, donné une définition précise et une description
systématique admirablement claire, logique et ordonnée, d'en avoir
tracé et subdivisé le domaine et fermement marqué les limites.
C'est quelque chose surtout que de faire penser, et Auguste
Comte est merveilleux pour cela : c'est le semeur d'idées et l'exci-
tateur intellectuel le plus puissant qui ait été en notre siècle, le
plus grand penseur, à mon avis, que la France ait eu depuis Des-
cartes. Comme ayant cru que l'intelligence, et l'intelligence seule,
doit être reine du monde, et comme ayant lui-même été une
intelligence souveraine, il ne peut, il ne doit avoir décidément
contre lui que les anti-intellectualistes. Il l'a prévu; il n'en serait
pas mécontent; et ce n'est pas un mauvais signe.
Emile Faguet.
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CONDITION
DE LA
FEMME AUX ÉTATS-UNIS
VI w
EN LOUISIANE
I. — VERS LE SUD
L'une des impressions les plus vives que j'aie reçues durant
mon séjour aux États-Unis a été celle du brusque passage dune
tempête de neige dans le Nord à un printemps quasi tropical dans
le Sud. Encore ces contrastes de la nature extérieure m'ont-ils
frappée beaucoup moins que la différence des mœurs et de l'es-
prit chez les habitans de ces deux régions si opposées. C'était à
l'époque du plus beau carnaval qui soit au monde : celui de la
Nouvelle-Orléans. De tous les points du continent on y afflue.
Je tombai de la vie pratique en pleine fantaisie, de la réalité dans
un conte bleu.
Mon train avait quitté New- York au milieu d'un blizzard (2 1
effroyable. L'atmosphère cependant s'éclaircit assez vite et je pus
(1) Voyez la Revue des 1er juillet, lw septembre, 15 octobre et !♦' décembre 1894.
du 15 avril 1895.
(2) 11 est difficile, quand on n'a pas habité New- York, d'imaginer l'horreur du
mélange de froid intense, de vent ininterrompu, et de neige tourbillonnante qui
constitue le blizzard.
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 561
distinguer, sur de vastes et monotones étendues, ces espèces de
jouets d'enfans en bois savamment découpé qui représentent
presque partout les maisons de campagne. L'immensité d'un pay-
sage sans relief ni détails les faisait paraître plus petites encore ;
on eût dit autant de châteaux de cartes épars sur un tapis illi-
mité de velours blanc. Ce tapis réussissait à tout cacher sauf, çà
et là, les affiches gigantesques aux enluminures barbares qui
déshonorent les plus beaux sites, les solitudes les plus agrestes
d'un bout à l'autre des États-Unis, recommandant des toniques, des
purgatifs et autres drogues auxquelles sont liés les noms de Hood,
de Pitcher, de Carter, etc., peints en lettres d'un pied de haut
sur les barrières des champs, sur le toit des granges et des ber-
geries. Hood s sarsaparilla, Hood* s Cures, ou simplement Hood s!
perçaient encore quelquefois la neige. Ce n'étaient d'ailleurs que
rivières gelées, stalactites attachées par l'hiver à la paroi des
rochers qu'a fait sauter la mine. Les villes manufacturières, telles
que Newark, mêlaient par intervalles le noir de leurs usines, de
leurs établissemens métallurgiques, à cette blancheur salie par la
fumée. Soudain l'intervention d'un incendie flamboyant changea
toutes choses ; après South-Elizabeth il éclata dans le ciel ; nous
eûmes le spectacle d'un de ces couchers de soleil septentrionaux
qui, par une heureuse compensation, sont, non moins que les
blizzards, particuliers à l'Amérique. Toute la neige en resta rose,
d'un rose pâlissant jusqu'au gris violàtre et livide qui fait pensera
la mort. Après quoi la nuit se déroula, épaisse et profonde. Phila-
delphie m'apparut comme une éblouissante agglomération de feux
électriques tandis que, dans le train énorme et surchargé, s'affir-
mait, égoïste et brutale, la lutte pour l'existence. On faisait queue
à la porte de la salle à manger, et c'était une formidable poussée
pour conquérir une petite table où le repas disputé n'arrivait
qu'après une longue attente. Cependant les domestiques nègres
mettaient beaucoup plus de vivacité à transformer notre vestibule-
salon en dortoir; mais là encore on était serré à faire pitié. Il fal-
lait, vu le nombre des voyageurs, s'accommoder de couchettes
superposées, se résigner à dormir deux par deux, sous les mêmes
rideaux, hommes et femmes pêle-mêle. Tout le monde voyage
en Amérique et sans distinction de classes. Telle petite bourgeoise
ou du moins une personne qu'ici on appellerait de ce nom, —
une vieille fille qui n'irait jamais chez nous plus loin que le chef-
lieu de son département, — se rend de la Nouvelle-Angleterre au
Texas, munie d'un petit panier de provisions et de sa Bible. Tel
fermier pensylvanien, à cheveux blancs, au visage sévère, fait,
accompagné de sa fille, la tournée circulaire jusqu'à San Fran-
cisco. Il est rangé sur la planchette au-dessus de moi :
tome cxxx. — 1895. ^
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562 REVUE DES DEUX MONDES.
— Behave yourself! Conduisez- vous bien, poppa! lui crie la
jeune fille en riant de mon ennui.
Il est desséché par soixante ans de travail, léger comme une
plume, ce qui me rassure un peu. On m'a raconté mainte his-
toire aussi terrible qu'humoristique de cadres rompus et d'alertes
nocturnes qui se sont terminées par des coups de pistolet lâchés à
Pétourdie ! Mais c'était sans doute avant la création de ces Pull-
mann luxueux auxquels ne manque aucun engin de confort, le tout
solidement établi. N'importe, un train au grand complet, fût-il
magnifique, n'est jamais agréable à l'heure des repas ni à celle
du coucher. Le reste du temps on ne s'aperçoit point de l'encom-
brement, chacun étant dispersé, qui au fumoir, qui sur les plates-
formes extérieures, et assuré dans tous les cas de la possession
d'un fauteuil assez large pour représenter au moins deux places
de nos wagons de France.
Quand on est du vieux monde, on dort plus ou moins mal,
agité par le va-et-vient qui se produit à chaque station, par le
moindre frôlement suspect le long des rideaux boutonnés, sous
lesquels on gît en compagnie de sacoches qui renferment le nerf
du voyage. Mais quel moment intéressant que celui où le jour
commence à poindre, où, encore couché, on écarte les rideaux de
sa fenêtre! — Je me rappelle tant et de si vives surprises à cette
heure de l'aube depuis mon arrivée en Amérique ! Le matin mé-
morable, par exemple, où, débarquée de la veille, je m'éveillai
dans l'Ouest devant une pancarte beaucoup plus haute que les
maisons environnantes et qui portait en grosses lettres : « Ceci
est Battle Creek, Micbigan, à mi-chemin entre Chicago et Détroit,
une ville manufacturière toujours grandissante, de 18000 âmes
déjà. » Suivaient tous les avantages offerts par Battle Creek,
depuis les innombrables facilités de transport pour les marchan-
dises jusqu'à l'imprimerie, « la plus belle du monde. » Un million
de dollars répandu chaque année en salaires. « Nous invitons
l'industrie de l'univers entier à se joindre à nous. Welcome! » Et
cette bienvenue, criée au bord du chemin, avait toute l'ampleur
de l'hospitalité américaine avec l'inévitable mélange de hâblerie
à demi consciente. D'autres fois, devant quelque défrichement,
le soleil se levait sur un village à peine sorti de terre : cabanes
provisoires éparpillées, dépenaillées, chacun des colons plantant
sa maison selon son goût, sans aucun souci du voisin ni des lois
de la symétrie. Partout des souches percent le sol; l'arbre abattu,
on ne s'est pas donné la peine d'enlever ses racines, elles hérissent
encore les rues toutes neuves de plus d'une ville déjà prospère,
à plus forte raison un campement à peine conquis sur la forêt !
Mais quel est ce cavalier en chapeau de feutre, à tournure de cowr
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CONDITION DE LÀ FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 563
boy qui, sa sacoche en bandoulière, part au galop? C'est l'agent
de la civilisation, émule de Buffalo Bill, le porteur du courrier.
Longtemps je l'ai suivi des yeux à travers la Prairie embrumée
qui se déroulait comme une mer houleuse, en songeant aux es-
paces qu'il devait parcourir avant de rencontrer de nouveau un
misérable groupe de champignons destiné à devenir avant très
peu d'années une cité populeuse.
Par ce matin de février, dans le Sud, voilà autre chose encore.
L'impression est lugubre, presque tragique : un monument funèbre
commémoratif, des tombes éparses sous des cyprès, l'aspect d'ui\
pays dévasté. Je suis sur le théâtre même de la guerre civile. Il
y a pourtant plus de trente-trois ans que deux batailles, — celle de
Bull-Run et celle de Manassas, — furent livrées ici successive-
ment, presque coup sur coup. Les confédérés remportèrent cette
double victoire, mais combien de revers la suivirent dont les traces
subsistent encore ! Cet air de pauvreté, de délabrement, opposé
à la richesse du Nord vainqueur; ces cabanes en bois, plantées
dans l'argile rouge, jaune ou blanchâtre qu'ont délayée des pluies
diluviennes; ces négresses en guenilles, aux attitudes simiesques,
qui, le pied en dedans, nous regardent passer; ces bois inondés,
ces champs de tabac et de coton très fertiles sans doute, l'été
venu, mais dont la nudité ajoute pour le moment à la désolation
générale, — tels me paraissent être les principaux caractères de
la Caroline du Nord. On y entre en quittant la Virginie au delà de
Dan ville, centre de la région du tabac. Dan ville est la première
cité de quelque importance qui se montre après tant de villages
fangeux accroupis au bord de rivières troubles sur lesquelles sont
jetées des passerelles légères. Malgré la mauvaise saison et la
pluie qui tombe, on se sent au midi. Cette physionomie méri-
dionale est soulignée surtout par la couleur de la population.
Des tas de négrillons grouillent pêle-mêle; leurs mères, presque
invisibles sous le sunbonnet en indienne qui les abrite aussi soi-
gneusement que si le soleil brillait et qu'elles eussent un teint à
ménager, s'occupent des chèvres et des poules. Toutes les locali-
tés que nous côtoyons sont consacrées à la préparation du tabac ;
je ne vois que fabriques de cigarettes; la campagne, dans l'inter-
valle de ces localités noirâtres, est d'un ton rouge foncé rehaussé
du vert sombre et dur de la verdure éternelle des pins. Des bœufs
tondent l'herbe rousse; dans les clairières pratiquées au milieu
des bois, les rangs pressés des souches doivent rendre la culture
difficile. De temps en temps un nègre passe à cheval. Là où
s'étendaient autrefois les riches plantations de leurs maîtres, ces
anciens esclaves traînent la misère d'ouvriers mal payés, si j'en
crois les haillons qui les couvrent. Des myriades de marmots
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564 REVUE DES DEUX MONDES.
plus ou moins charbonnés s'arrachent les sous que nous leur
jetons chaque fois que le train s'arrête. On dirait de jeunes cha-
cals se disputant une proie.
La Caroline du Sud où nous entrons après Charlotte a un
autre nom, Palmetto State, un nom qui fait rêver de végétation
tropicale : il n'y a pourtant pas encore trace de palmiers nains
ni de lataniers sur notre chemin qui continue à courir entre des
ravines boisées et des nappes d'eau grisâtres débordant parmi les
broussailles et les défrichemens. A Spartanburg, je suis tentée de
descendre pour prendre la ligne d'Àsheville. Elle me conduirait
vers de merveilleux paysages, dans un climat que les gens du
Nord vantent comme très doux en hiver et où les habitans du-
Sud vont chercher l'été une fraîcheur relative. Je songe avec re-
gret que quelques heures seulement me séparent de cette branche
des Àlleghanys, les grandes Montagnes fumeuses, dont un ro-
mancier féminin, au talent viril comme son nom de plume, Egbert
Craddock, a décrit les sauvages splendeurs. Il semble qu'en Amé-
rique le sentiment de la couleur locale dans les œuvres d'imagi-
nation ait été porté au plus haut degré par les femmes. Bret Harte
et Cable exceptés, nul n'approche sous ce rapport des authoresses
qui se sont partagé pour ainsi dire les États-Unis : Sarah Jewett
et Mary Wilkins nous ont donné l'essence même de la Nouvelle-
Angleterre; Mary Murfree (Egbert Craddock) est le peintre viril
et puissant des montagnes du Tennessee; Alice French (Octave
Thanet) a l'Ouest pour domaine et nous fait respirer à pleins
poumons l'atmosphère agreste de l'Arkansas; Grâce King s'est
réservé le Sud et les mœurs créoles. Elles ne font pas preuve
seulement d'art en se consacrant ainsi chacune à sa province,
mais encore de patriotisme, ce patriotisme de clocher qui est le
plus sincère et le plus touchant. Comment oublier par exemple
cette description des Montagnes fumeuses :
« Toujours drapés des brumes de l'illusion, touchant toujours
aux nuages qui leur échappent, ces grands pics font penser à
quelque idéal aride qui aurait échangé contre le vague isolement
d'une haute atmosphère tous les biens matériels du monde, moins
âpre au-dessous de lui. Sur ces dômes puissans aucun arbre ne
prend racine, aucun feu ne s'allume. L'humanité est étrangère
aux Montagnes fumeuses; l'utile chez elles est réduit à néant.
Plus bas de denses forêts couvrent les pentes massives et abruptes
de la chaîne; au milieu de cette sauvage solitude, quelque défri-
chement montre çà et là le toit de planches d'une humble cabane.
Plus bas dans la vallée, beaucoup plus bas encore, une rouge
étincelle fait, au crépuscule, pressentir un foyer. Le grain pousse
vite dans ces rares clairières, sur certains points où la terre est
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 565
îeuble ; les mauvaises herbes aussi pullulent à l'infini ; pour les
xtirper dans la saison humide les charrues se hâtent... » Et,
ravaillant aux champs, comme aucune femme ne le ferait dans
3S parties plus civilisées de l'Amérique, Egbert Craddock nous
îontre une belle fille qui interrompt souvent sa besogne pour
ontempler la fantasmagorie des brumes sur le front étincelant
t chauve du grand pic, où disparut le prophète du pays em-
orté dans les nuées à la façon d'Élie, selon une légende locale.
In réalité, le pauvre bon pasteur a donné sa vie pour la plus
ndigne entre ses brebis. Ayant enseigné toujours qu'il ne fallait
as tuer, il s'est substitué volontairement, sous le couvert de la
uit, à un misérable qu'on allait lyncher et peut-être en échange
-t-il retrouvé h l'heure du sacrifice la foi qu'il avait perdue tout
n la prêchant aux autres. C'est un simple chef-d'œuvre que
ette idylle tragique (1) et je donnerais beaucoup pour en voir le
héâtre à loisir. Malheureusement notre train s'est écarté de la
oute qui conduit vers la « Terre du ciel ». Nous roulons toujours
armi les mêmes bois de pins alternant avec des champs. On
econnaît le coton aux petites houppes blanches oubliées lors
e la récolte et le maïs aux tiges nues pareilles à des bâtons qui
à et là se brisent. •
A Greenville, je remarque une fois de plus, en atteignant la
are, les mots : « Salle d'attente pour les gens de couleur. » Ceux-
i ne sont pas autorisés à monter comme voyageurs dans les trains
ue prennent les blancs. Les Américains du Nord blâment cette
igneur; en revanche, à la Nouvelle-Orléans, noirs et blancs se
assemblent devant Dieu à l'église, ce qui n'arriverait point à New-
ork ou à Boston. Le voyageur étranger ne saisit pas sans peine
mtes ces nuances. Pour ajouter dans le cas présent à ma per-
lexité, la paisible vieille fille qui se rend au Texas avec sa Bible
t son petit panier répond sèchement à l'exclamation indignée qui
l'échappe par ces mots de l'Écriture : « Le Christ lui-même a
it : — Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. »
e crois que tout abolitionniste qu'elle soit, il lui serait désagréable
e partager une éternité bienheureuse avec ces fils de Cham qui
n réalité ne se présentent pas ici sous un aspect fort engageant.
;t la campagne n'a rien non plus qui émerveille. A partir de
rreenville seulement elle devient plus accidentée. La Géorgie
ous montre au premier plan des forêts dont les teintes se ré-
uisent, hélas! à la rousseur hivernale des chênes, mais elles sont
îagnifiquement situées, tantôt s'engouffrant dans des gorges pro-
:mdes, tantôt orgueilleusement dressées sur des assises rocheuses
(i) The Prophet of the Great Smoky mountains, by Egbert Craddock ; Boston.
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i
566 REVUE DES DEUX MONDES.
et entrecoupées de blocs de granit qui ont roulé en désordre.
Grande exploitation de bois, chemins pittoresques creusés entre
les collines. Dans le lointain les montagnes qui forment le Blue
ridge plaquent sur le ciel éclairci leurs découpures d'un bleu de
lapis. Elles semblent nous suivre longtemps. Ce n'est pas la sai-
son où les excursionnistes encombrent les hôtels qui avoisinent le
mont Airy et les chutes de Tellulah ; rien ne se révèle à nous que
la vie nègre étudiée probablement en ces parages mêmes par
Thumoriste Uncle Remus, de son vrai nom Joël Chandler Harris,
qui a fixé sa demeure à Atlanta. Elle est assez misérable, cette
vie nègre, à en juger par l'état des fermes clairsemées et des
cabanes croulantes en bois vermoulu, munies d'une cheminée
extérieure qui descend en s'élargissant jusqu'à la base comme
pour servir d'appui au reste. Des pourceaux en liberté se pro
mènent loin de toute habitation, cherchant leur pâture dans les
bois; les balles de coton voyagent le long des routes sur de
curieuses charrettes plates traînées par des bœufs. Une des der-
nières choses que je distinguerai à travers les ombres du soir sera
la sempiternelle annonce : Castoria! Les enfans pleurent pour en
avoir! Castoria!
Nous atteignons dans l'obscivité Atlanta où l'on change de
train. Cette capitale de la Géorgie soutint un siège fameux contre
le général Sherman et fut en partie brûlée. Il n'y paraît plus,
c'est une cité florissante, fière de son commerce. Les rues
brillamment éclairées m apparaissent de loin pendant que nous
nous installons pour la nuit d'une façon plus incommode encore
que la veille, car des familles nombreuses sont venues se joindre
à nous. Que disait donc jadis Hepworth Dixon que l'Amérique
manquait d'enfans? Pourquoi écrivait-il le chapitre inquiétant:
Elles ne veulent pas être m&es? Bah ! il y a de cela près de trente
années, plus qu'il n'en faut pour opérer un changement radical
dans ce pays où tout marche si vite. Aujourd'hui le dévouement
maternel est à la mode ; il est même poussé jusqu'à une exagéra-
tion d'intensité que certains comparent volontiers au peu de dé-
pense émotionnelle et sentimentale faite par les mères françaises;
et les babies pullulent partout. J'ajouterai, je répéterai plutôt,
qu'ils affirment énergiquement leur présence ayant déjà la dose
voulue d'individualité. Mais mon intention n'est nullement de
médire pour cela des jeunes Américains. Habitués de bonne
heure à la liberté des écoles publiques, ils ne ressemblent pas
sans doute aux enfans français surveillés de près et dressés
cependant à ne pas occuper d'eux : ils ne sont pas bien élevés
à ce point de vue. La plupart semblent ignorer ce que nous
appelons la déférence ; on ne leur a jamais enseigné à se tenir à
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 567
leur place; mais personne ne se tient à sa place en Amérique;
pourquoi les enfans commenceraient-ils? Suffit qu'ils soient vifs,
intelligens et drôles. Vous ne pouvez causer avec eux sans être
stupéfait, presque intimidé par l'abondance de leurs idées géné-
rales. Gela s'attrape probablement au Kinder garten, qui prend
l'enfant en Amérique aussitôt qu'il commence à faire des ques-
tions, et où tout contribue à développer chez lui la spontanéité
en même temps qu'à lui faire ramener les effets aux causes. Avant
le Kindergarten ils savent voyager. Il y a dans mon car une très
petite fille qui ne peut encore que balbutier quelques mots ; pen-
dant deux longues journées de route elle ne cesse de trottiner le
long de la galerie qui sépare les places, souriant à celle-ci, à
celui-là, à celui-là plutôt, car elle préfère les hommes. Sa mère lit
dans un coin, levant les yeux de temps à autre pour voir trébu-
cher la petite robe blanche qui perd l'équilibre : nous sommes
lancés à toute vitesse. Plus d'une fois la bambine tombe, se re-
lève silencieusement sans pleurer, ou bien se rattrape au genou
d'un monsieur. S'il l'y invite, elle reste à jouer, à coqueter, oui,
à flirter tout de bon comme elle le fera dans vingt ans, lui con-
fiant sa poupée, lui jetant son mouchoir, riant, poussant de pe-
tits cris, très amusante. Pendant ces deux jours, je ne l'ai pas
entendue geindre ou grogner une fois, dormant quand il le fal-
lait, mangeant quand on voulait, et prenant son bain dans le ca-
binet de toilette des dames comme elle l'eût fait chez elle, de
sorte qu'à l'arrivée, une autre petite robe blanche étant sortie du
sac maternel, la jeune personne se trouva aussi fraîche, aussi
élégante qu'au départ, distribuant des adieux de la main aux
voyageurs séduits et prête à entamer de nouvelles conquêtes.
II. — LA NOUVELLE-ORLÉANS
Notre descente à la Nouvelle-Orléans tint en vérité de la magie,
magie qui commença ce dimanche-là dès le lever du soleil, un
vrai soleil dominical. Il éclaira d'abord la région sablonneuse
des pins aux branches desquels flottait, en drapeaux de deuil, ce
parasite d'un effet mélancolique et bizarre qu'on appelle mousse
espagnole. Du train qui glisse sur les deux bras de la Pascagoula^
on aperçoit vaguement les grands navires à l'ancre dans le golfe
du Mexique; ils attendent leur chargement de bois de charpente.
Plus loin, en passant près de Biloxi, le point où commença en
1699 la colonisation française, au milieu d'Indiens hostiles qui
harcelaient cette poignée d'aventuriers, je devine, plutôt que je
ne les vois, les iles de sable formant le long de la côte une espèce
de chaîne, d'où résulte le Sund, le détroit mississipien. Encore,
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568 REVUE DES DEUX MONDES.
toujours des pins: par les trouées que guette mon regard, appa-
raît de temps en temps une courbe d'azur pareille à celle de quelque
lac immense. Cette côte est très peuplée, le climat de la Passe
Christian et des stations avoisinantes étant recommandé aux ma-
lades. Tout le long de notre parcours s'égrènent des maisons à
vérandas plus grandes qu'elles, entourées de petits jardins où
ressort sur un luisant feuillage vernissé le fruit d'or de l'orange
amère. Arrivés à la baie Saint-Louis, qui a peu de profondeur,
nous cheminons sur pilotis entre le ciel et l'eau. Il est délicieux
de fendre ainsi de grandes étendues. Porté au ras de l'onde, le
voyageur se demande presque s'il nage ou s'il est soutenu par des
ailes. Et le rêve se prolonge à souhait, car nous nous arrêtons
pour jouir d'une vue superbe sur le golfe lointain et sur les pro-
montoires de la rive prochaine couverte de cyprès, d'yeuses, et
de magnoliers, dont la verdure sombre sert de repoussoir par
place à des joyaux de pourpre, quelque espèce d'érable, je sup-
pose.
Un de mes compagnons de voyage m'effraye un peu en me
disant que cette route aquatique n'est pas des plus sûres. Elle
fut d'une construction très difficile à cause du taret destructeur
qui a vite fait de cribler de trous les piles de bois sur lesquelles
nous roulons. On finit, après des expériences de toute sorte, par
tremper le bois dans de la créosote, ce qui le rend inflammable
au contact de la moindre étincelle. Tout flamba en 1879. Espé-
rons que notre plaisir ne sera pas troublé aujourd'hui avant la
fin du spectacle de plus en plus captivant. A mesure que Ton
approche de la rivière Perle, les sables disparaissent, les terres
basses chargées d'une végétation à demi submergée semblent se
fondre dans des marécages chers aux alligators; ce sont des
espèces de jungles hérissées de cannes et de lataniers, des savanes
tachetées de bœufs qui enfoncent dans l'herbe mouvante, des
« bayous » creusés par les fougueuses sorties du Mississipi qui
se crée ainsi d'innombrables affluens. Devant ce combat de la
terre et des eaux, je peux croire que la partie du globe où nous
sommes en est restée au deuxième jour de la création. La parole:
« Vous viendrez jusqu'ici, vous n'irez pas plus loin », n'a pas été
entendue apparemment par ces flots troubles; la séparation n'est
qu'à moitié faite. Vraiment l'esprit s'égare dans ce paysage aqua-
tique qui ne ressemble à rien au monde et ne devrait être habité
que par des amphibies. Cependant, les qualités du sol humide et
tiède tentent de nombreux horticulteurs; ils cultivent, dans les
enclos qui se succèdent, beaucoup de fruits et de fleurs. Des cha-
pelets de roses grimpantes parent les vérandas où de jeunes
femmes fixent sur nous leurs beaux yeux de créoles ; les négresses
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UMS. 369
rient, le poing sur la hanche. Nous passons, me dit-on, de l'état
du Bayou à celui du Pélican, du Mississipi en Louisiane. Je ne
sais plus ce qui, de toute cette eau environnante, est la rivière
Perle, le lac Borgne, les Bigolets qui rattachent celui-ci au lac
Pontchartrain, le lac Catherine ou le Sund. Des ponts-levis qui
s'ouvrent pour laisser passer les bateaux nous portent d'une prai-
rie tremblante à une autre, parmi les cyprès enguirlandés de
mousses qui font penser à de sombres stalactites vivantes. Le
Mississipi pourrait aussi bien être la mer, vu sa largeur, une mer
jaunâtre. Nous abordons la ville du Croissant protégée par ses
levées contre les empiétemens du fleuve plus haut qu'elle. Ce
n'est pas trop des plus solides défenses pour tenir en échec la vio-
lence et la perfidie d'un pareil adversaire.
Comment ne pas songer, en découvrant le port, à toutes les
existences humaines qui s'engloutirent dans ce limon insondable
avant que n'en sortît une grande ville, — aux malheureux coloni-
sateurs français qui débarquèrent là pour mourir de misère?
Tandis qu'on s'arrachait à Paris les chimériques actions du Mis-
sissipi, tandis que la fureur de l'agio atteignait son paroxysme
dans les antres de la rue Quincampoix, les victimes les plus naïves
du système de Law émigraient bravement. Ce fut au début un
élan volontaire, puis des recruteurs eurent recours à la fraude,
aux enlèvemens môme; enfin les prisons et les hôpitaux vomirent
leur écume sur ce rivage apparemment maudit. Les trafiquans
d'esclaves ajoutaient force cargaisons noires à la foule des misé-
rables dupes blanches, et la famine régnait, complice de la fièvre;
les cadavres putréfiés s'entassaient dans la vase, servant d'assises
à la cité meurtrière qui prospéra malgré les épidémies et les
inondations périodiques, qui s'accrut pour ainsi dire de tant d'es-
pérances mortes et de vies sacrifiées. L'écroulement de la Com-
pagnie des Indes ne fut après tout qu'une simple bulle crevée à
la surface du Mississipi, un bouillonnement après tant d'autres.
Le nom lui en est resté, très expressif en anglais : the Mississipi
bubble.
Je me suis plongée, chemin faisant, dans l'histoire de la Loui-
siane, ce qui explique le fugitif cauchemar dont mon imagination
est frappée bien mal à propos, car nous passons d'un paysage
enchanté à une ville en fête. C'est le dimanche gras. Tout le
peuple est dehors pour accueillir les détachemens militaires
venus des différens points des Etats-Unis et qui, musique en tête,
marchent vers les réjouissances du carnaval : lanciers de Boston,
compagnies venues de Détroit, d'Albany et d'autres villes encore.
La Nouvelle-Orléans se trouve conquise amicalement par une
soldatesque jadis ennemie, réconciliée aujourd'hui. A la ren-
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570 REVUE DES DEUX MONDES.
contre de ces hôtes en uniformes variés se portent le gouverneur
et son état-major, les principaux commandans militaires, le
maire, les notables, les gardes continentaux, l'artillerie louisia-
naise, en même temps que de nombreux visiteurs étrangers avides
du spectacle que donne une multitude à laquelle le monde entier
semble avoir fourni son contingent : tous les types en effet y sont
représentés et confondus de la façon la plus pittoresque, ce qui
s'explique sans peine , puisque , d'après le dernier recensement,
18 pour cent seulement des 242 000 habitans de la Nouvelle-
Orléans sont Anglo-Américains : il y a 17 pour cent de Français,
le reste est composé d'Allemands, d'Irlandais, d'Italiens, d'Espa-
gnols; plus 25 pour cent de gens de couleur. Dans cette foule,
le nègre domine par son exubérance, sa gaîté enfantine, son intel-
ligence du plaisir. Il faut bien dire du reste que le carnaval est
pour tous , du haut en bas de l'échelle , l'affaire importante de
Tannée ; on ne cesse d'en tirer gloire, de le préparer ou de s'en
souvenir. Longtemps à l'avance les journaux annoncent, d'un ton
convaincu, que Rex a quitté Stamboul : — « Le roi Rex approche,
disent naïvement les nègres qui se précipitent aux nouvelles. On
l'a vu ici ou là. »
Il semble que ces grands enfans parlent d'une majesté réelle,
tant ils y mettent de sérieux, — le genre de sérieux que les pro-
priétaires de petits souliers accordent à la venue de l'enfant Jésus
ou de saint Nicolas dans la nuit de Noël ; peut-être n'y croient-
ils pas tout à fait, mais ils ne sont pas sûrs de douter. En atten-
dant le roi, voilà ses courtisans qui arrivent de partout : les ca-
nons tonnent, les fanfares éclatent, des hourras montent dans les
.airs. Je prends ma part de l'ovation dont sont l'objet au débotté
les délégués militaires descendus du même train. Cette ovation
se terminera le soir par un banquet à l'Arsenal. Là des toasts
seront échangés par d'anciens adversaires qui, tout en sablant le
Champagne, rappelleront avec courtoisie les coups qu'ils échan-
gèrent, chacun rendant justice à la bravoure des autres, et fini-
ront par boire à la paix, à la camaraderie, à l'hospitalité.
Le temps est loin où les fonctionnaires et officiers du Nord
étaient impitoyablement mis en quarantaine, où un général des
anciennes armées fédérales voyait toutes les femmes de la ville
se lever en masse et sortir de leurs loges à l'Opéra le soir où il
osa y entrer. Si les dernières traces d'un profond ressentiment
sont éteintes, il faut reconnaître que le rôle de conciliateur a été
souvent joué par le carnaval. Il arrive sous le masque de Rex,
octroyant à tous, étrangers et amis, des titres, des décorations,
les enrôlant pêle-mêle sous sa bannière. De fait le carnaval est
un roi très puissant, un roi qui ne craint aucune révolution, le
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 571
vrai maître de cette capitale hispano-française, la dernière Majesté
enfin qui s'impose à Y Amérique républicaine.
Sa puissance repose, comme celle de la plupart des institu-
tions vraiment fortes, sur l'association et sur le mystère. Tous
les membres des divers clubs de la Nouvelle-Orléans composent
des sociétés secrètes d'un genre inoffensif et joyeux : Fes-
toyeurs de la douzième Nuit, Chevaliers de Cornus, Équipage
de Protée, d'autres encore qui se partagent la distribution des
plaisirs de la ville. Les Festoyeurs, par exemple, célèbrent le
jour des Rois, le 6 janvier, par un grand bal, et à cette occasion
offrent aux jeunes filles un gâteau où la fève traditionnelle est
représentée par un bijou. Mais à l'occasion du carnaval surtout
le rôle des « sociétés mystiques » devient d'une haute importance.
Les invitations pieuvent et des préparatifs considérables se pour-
suivent sans que personne jusqu'au dernier moment puisse môme
soupçonner la composition du programme. C'est, entre les mem-
bres de telle ou telle société, une espèce de franc-maçonnerie,
dont les devoirs folâtres m'ont paru très sérieusement acceptés;
dans chaque famille les femmes ne se permettraient jamais une
question indiscrète à l'égard de leurs frères, de leurs fils ou de
leurs maris, quoiqu'elles sachent fort bien à quoi s'en tenir. Si
quelqu'un des chevaliers, pour mieux cacher son jeu, déclare à
la veille du mardi gras qu'il va s'absenter, il est tacitement con-
venu que ce voyage ne le portera pas plus loin que son club.
Parmi les jeunes filles l'émotion est grande. Quelle sera la
reine? Quelles seront les reines plutôt, car Rex et Cornus choi-
sissent chacun leur compagne parmi les plus belles, les plus
élégantes, les plus à la mode. Mystérieusement l'élue est avertie;
elle ignore quel est celui qui l'appelle à partager ses grandeurs;
elle ne le verra que sous un masque, mais elle est sûre qu'il fait
partie de la meilleure société de la ville. On devine que pendant
onze mois sur douze beaucoup de jeunes têtes travaillent et que
les ambitions se donnent carrière. Évidemment toutes ces aspi-
rantes à une fugitive royauté ne peuvent être comme les puri-
taines de Boston occupées par-dessus tout de culture et de phi-
lanthropie. Le mariage est encore leur but principal, un but
qu'elles n'atteignent pas sans peine, la question d'argent, sous
forme d'espérances, sinon de dot, n'étant pas toujours dédaignée.
Aussi faut-il avouer qu'il y a peu de villes d'Amérique où le flirt
soit plus répandu qu'à la Nouvelle-Orléans, flirt sans malice ni
complications d'ailleurs, qui va droit son chemin et ne se propose
que des fins légitimes.
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572 REVUE DES DEUX MONDES.
III. — PENDANT ET APRÈS LE CARNAVAL
Je dus entrer d'emblée dans la fiction qu'acceptait toute la
ville, et durant deux éblouissantes journées suivre le roi de fête
en fête. Le lundi gras, selon l'usage, il arriva censé d'Orient dans
les passes du Mississipi. Un vapeur pavoisé se prête à la circon-
stance, des barques nombreuses lui font escorte, toutes les cloches
sont en branle, tous les vaisseaux de la rade saluent, les drapeaux
de toutes les nations flottent dans l'air qui retentit de musique.
Rex, la couronne au front et le sceptre à la main, apporte la joie
à ses féaux sujets. Qui est-il? Quelle est la nuée de grands sei-
gneurs qui l'entourent? On s'efforce en vain de reconnaître les
figures sous les masques en carton peint qui ne se lèvent jamais.
Ces masques, faits avec beaucoup d'art, vous donnent l'illusion,
quand il le faut, de la beauté féminine, car aucune femme ne
figure tout de bon dans ces folles cérémonies de la rue. Les
reines n'apparaissent qu'aux bals du soir, le visage découvert.
J'assiste à l'entrée du roi d'une des fenêtres du Pickwick-
Club où le beau monde trompe les ennuis de l'attente en prenant
des glaces et en causant. La police à cheval maintient sur deux
rangs une populace bigarrée, l'élément de couleur dans tous ses
atours. Pendant deux jours et deux nuits, ces gens-là sont sur
pied; beaucoup de masques, parmi eux, le nègre sachant se cos-
tumer à ravir avec une loque ou du papier; les blancs se déguisent
en noirs, les noirs en blancs; des bandes de faux Indiens tatoués
défilent ; les arbres sont chargés de jeunes singes à la tête lai-
neuse, la bouche fendue par un rire d'extase.
Voici la musique militaire, l'état-major, la garde nationale,
les milices, des uniformes de couleurs variées, à pied, à cheval :
rouges, blancs, gris. Ce sont ces derniers qu'on applaudit le plus
fort, les gris du Sud. Puis des voitures défilent, chargées de nota-
bilités, d'hôtes étrangers de haut parage; des bravos partent
de toutes les fenêtres. Rex, qui a passé la matinée à se promener
sur le fleuve d'un navire à l'autre, et dont le prétendu bagage,
que se disputent les portefaix enthousiastes, a été transféré en
triomphe de la barque royale à l'Hôtel de Ville; Rex, en grand
appareil, se dirige au milieu de ses ducs et de ses chevaliers vers
ce même édifice, où le maire lui remet, sur un coussin de ve-
lours, les clés de la Nouvelle-Orléans. Ensuite, il cède momenta-
nément la place à Protée que, le soir, nous verrons apparaître,
coiffé d'un casque et yorlé sur le dos d'un griffon, à la clarté des
torches brandies par des centaines de nègres en cagoules rouges.
Il s'est métamorphosé, cette fois, en prince persan. Le griffon
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 573
qu'il chevauche semble effleurer de ses ailes d'acier la crête d'une
vague. Dix-neuf chars le suivent, représentant l'épopée fabuleuse
des premiers rois de Perse : je ne citerai qu'un de ces chars pour
donner l'idée des autres, tous d'une égale beauté, portant des
monumens énormes et des douzaines de personnages : l'Épreuve
du Feu, où le roi Kaus, sous un palanquin d'or, avec toute sa
cour, regarde son fils, faussement accusé, se précipiter à cheval
dans les flammes. Derrière, ce sont les armées de Féridoun, tra-
versant le Tigre au milieu des palmiers et des cactus; — le culte
du feu célébré par des prêtres, en grand appareil, sous la voûte
d'un temple embrasé; — la lutte de Roustan contre un dragon de
quatre-vingts pieds de longueur; — certaine vision du ciel où un
fleuve d'argent roule ses eaux scintillantes d'un bout du tableau à
l'autre. Tout cela défile lentement, au pas mesuré des mules revê-
tues de housses brodées de fleurs de lis, au son de la musique et
des vivats ; et tant de flammes enveloppent la scène entière qu'on
aurait grand'peur d'un véritable incendie si le char des pompiers
ne suivait avec des échelles et tous les engins nécessaires, en cas
d'accident, car on a vu quelqu'un des édifices mouvans s'écrouler
sous le poids des danseurs et des mimes; une jambe cassée, des
contusions quelconques peuvent en résulter pour les acteurs; tous
les secours sont donc à portée de la main.
Rome, Venise, Nice n'ont jamais égalé les merveilles toujours
diverses, créées d'année en année par l'imagination féconde des
organisateurs du carnaval à la Nouvelle-Orléans. Les costumes
commandés sur dessins spéciaux coûtent des sommes extrava-
gantes et ne doivent servir qu'une fois. Il n'est pas un cercle qui
ne soit illuminé : le Boston et le Pickwick, le Cercle militaire,
celui du Commerce, beaucoup d'autres se sont mis en frais ; les
balcons des deux premiers sont chargés de femmes parées pour le
bal qui, vers dix heures, aura lieu à l'Opéra. On n'entre à ce bal
qu'invité spécialement et sur la présentation d'un billet gravé
avec luxe. Quand j'y arrive, toutes les loges sont garnies; l'am-
phithéâtre, réservé aux seules jeunes filles, ressemble à un par-
terre de fleurs. Invasion de la scène par l'équipage de Protée.
Chaque masque choisit sa danseuse et alors commence, le plus
gaiement et le plus honnêtement du monde, sous le regard loin-
tain des familles qui remplissent les loges, un bal où les dames
ignorent le nom et la qualité de leurs cavaliers. Ceux-ci offrent
des présens, bijoux de clinquant, jolis colifichets, et parlent
d'une voix de carton, sans se faire reconnaître.
Le lendemain, mardi gras, redoublement d'animation; nou-
veau cortège, celui de Rex, qui partage les honneurs avec le
Bœuf gras, lequel a un char à lui tout seul. Couvert de guirlandes
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574 REVUE DE8 DEUX MONDES.
de roses et de myrtes, comme une victime expiatoire, il est
entouré de bourreaux demi-nus, qui brandissent des haches et
des glaives. Ce nouveau cortège a un caractère tout littéraire. On
y voit figurer pêle-mêle des scènes de la Jérusalem délivrée, du
Renard, de Gœthe, du Paradis perdu, du Tannhœuser, etc., la
Table ronde, l'Iliade, la Bible, la mythologie Scandinave, que
sais-je? Rex domine le tout sur un trône sidéral que soutient la
croupe d'un dragon gigantesque à ailes de cygne.
D'autres sociétés secondaires comprenant des jeunes gens de
condition plus modeste ont chacune leur parade respective. Le
soir, du haut d'une tribune où la reine de son choix, tout en
satin blanc à crevés de dentelle, tient le sceptre à ses côtés, Rex
recevra l'hommage de la plus belle des processions, celle de
Cornus. Les contes de fée défilent à la suite les uns des autres,
derrière leur jeune roi, qui personnifie par excellence le Prince
Charmant. Dans quelques minutes, à l'Opéra, Cornus retrouvera
une reine digne de lui, vêtue comme Sarah Bernhardt dans Ruy
Blas, avec sa haute fraise, ses broderies d'argent et sa petite
couronne coquettement posée; les couples royaux se rejoindront
après une tournée de visites faites aux différens bals de la ville,
et princes, princesses, fées, génies, sylphes, animaux merveilleux
s'entremêleront dans de magiques quadrilles.
Pendant ce temps, les danses nègres prennent leurs ébats dans
certains quartiers moins aristocratiques ; toute la ville est en liesse,
et ce sont des fronts blancs et noirs terriblement fatigués qui,
le matin, vont s'incliner sous la cendre à l'église catholique,
ou entendre prêcher à l'église protestante que tout est vanité.
Après quoi, les sociétés mystiques se réunissent derechef, — tou-
jours en cachette — pour discuter et combiner le sujet des pompes
de Tannée suivante, décider les costumes dont elles surveillent
Fexécution, répéter les tableaux, etc., de sorte que l'on peut
bien crier dès le carême : « Le roi est mort, vive le roi! »
Pourtant il n'y a pas beaucoup d'années qu'au lendemain
d'une guerre fratricide, cette ville qui s'amuse si franchement et
si joliment semblait écrasée, presque anéantie ; les festoyeurs du
carnaval sont les fils de ces aristocrates du Sud auxquels leurs
adversaires ont reproché des torts graves. Joueurs, duellistes,
corrompus par le contact de l'esclavage, que n'étaient-ils pas?
Ils avaient du moins tous les genres de courage. Le monde
étonné les vit demander des ressources au commerce, aux affaires,
se créer vaillamment une prospérité nouvelle. Et partout où la
pauvreté existe encore à la Nouvelle-Orléans, elle est voilée d'élé-
gance ; on la tient en honneur comme dans d'autres parties des
États-Unis on estime la richesse ; les planteurs d'autrefois aiment
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 575
assez à se déclarer ruinés et à expliquer fièrement pourquoi,
en revenant sur les horreurs d'un temps évanoui où ils eurent
l'occasion de se montrer héroïques avant d'être réduits à devenir
raisonnables. Rien de plus saisissant que les récits de la guerre,
entendus dans telle ou telle maison qui fut opulente, qui est res-
tée hospitalière. Tous les hommes se battaient, les femmes
demeuraient seules dans les plantations, fidèlement gardées par
ces nègres, au nom desquels s'entr'égorgeaient fédéraux et con-
fédérés. Les troupes du Nord passaient, brûlant les bâtimens,
détruisant les vivres, et les dames affectaient devant l'ennemi
de fières attitudes. Elles stimulèrent, en véritables Spartiates,
la bravoure de leurs maris, de leurs fils, de leurs frèces, ne se
plaignirent jamais, travaillèrent quand il le fallut de leurs belles
mains habituées longtemps à l'oisiveté. Maintenant encore on ne
sait pas bien souvent quelle part active la plupart d'entre elles
prennent au soin matériel du ménage sans en laisser rien voir,
et en continuant d'accueillir leurs hôtes avec autant d'entrain
que si elles n'avaient à songer qu'aux arts d'agrément, aux choses
mondaines. Pour ne parler que du carnaval, combien de toilettes
de bal sont l'ouvrage même de celles qui les portent avec une
si gracieuse désinvolture! Hélas, cette folie apparente doit recou-
vrir des regrets de toute sorte. Plus d'un, sous Haccoutrement
mythologique qui le place momentanément au-dessus des sim-
ples mortels, sur un trône de papier mâché, déplore peut-être la
nécessité qui l'a forcé d'abandonner ses études universitaires
pour descendre dans un comptoir. J'ajouterai que ce contraste
des réalités que l'on soupçonne et de la farce extérieure, poéti-
que à la manière d'une mascarade shakspearienne , n'est peut-
être pas la moindre séduction du carnaval de la Nouvelle-
Orléans.
Durant les jours qui suivent, il semble qu'un feu d'artifice se
soit éteint: la ville entière ressemble à cette filleule de fée qui
sur le coup de minuit voit ses diamans se changer en guenilles et
son carrosse redevenir citrouille. On s'aperçoit alors que les rues
sont fort sales, entrecoupées d'horribles égouts où tout ce qui
ailleurs se cache est lamentablement visible ; les maisons, dépouil-
lées de leurs tentures de fête, montrent souvent une façade
lépreuse aux peintures écaillées; les balcons de fer forgé qui
s'avançaient la nuit comme à l'affût d'une sérénade sont, au soleil,
chargés de rouille. Je parle ici surtout du vieux quartier français,
séparé de la nouvelle ville par une grande voie populeuse,
Canal Street, à laquelle, quoi qu'on fasse, on aboutit toujours.
Canal Street est la rue des brillans magasins. Elle trace une ligne
de frontière entre deux mondes absolument différons. D'un côté
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le
576 REVUE DES DEUX MONDES.
la population américaine habitant de larges avenues bien ou-
vertes, bordées de jardins qui entourent des maisons fort co-
quettes, construites en bois généralement pour éviter l'humidité;
de l'autre les créoles fidèles aux rues étroites qui portent des
noms de France : rue Royale, rue de Chartres, rue Dauphine, rue
Saint-Louis, rue Conti, rue de Toulouse. Là les enseignes sont
françaises, on n'entend guère parler que français ou bien le
patois nègre. Pour les Américains du Nord qui pénètrent dans ce
labyrinthe c'est déjà presque l'étranger ; c'est avant tout un passé
auquel ils n'ont point de part. Pour nous c'est une ville de pro-
vince du Midi, peut-être de la frontière d'Espagne. La Place
d'Armes, par exemple, majestueusement encadrée de grands
bâtimens de briques à arcades et à balcons, rappellerait nos vieux
pays sans la statue centrale, un Andrew Jackson en bronze saluant
du geste comme il fit en 1815, lors de l'ovation décernée par une
foule enthousiaste au vainqueur des Anglais. Les bâtimens du
tribunal se trouvent là. Dans le plus ancien, qui fut jadis le Ca-
bildo, est aujourd'hui logée la cour suprême ; du haut de ce balcon
retentit à trois reprises la proclamation par laquelle la Louisiane
était cédée par un maître à un autre. Les portraits des principaux
gouverneurs garnissent la salle où l'on m'introduit. Là j'apprends
entre autres choses que la loi louisianaise est encore fondée sur le
code Napoléon.
De la Cour suprême nous passons à un tribunal beaucoup
plus modeste dont la porte ouverte sur une petite rue nous invite
à entrer. Nous prenons place au milieu de visages étrangement
tailladés et endommagés sous les linges qui les emmaillotent,
parmi des quarteronnes suspectes, des figures patibulaires dont
la couleur varie du jaune au noir. Le juge, voyant deux dames
blanches, les prie courtoisement de se rapprocher de son estrade
où elles trouveront des chaises, et nous assistons au jugement
sommaire d'un certain Charlie, à la physionomie bestiale, qu'une
demoiselle en chapeau à plumes et en cotonnade bleue accuse de
l'avoir battue cruellement. Le paquet qu'elle présente renferme
ses habits coupés en petits morceaux par ce « gentleman » qui a
menacé de la traiter de même. Plusieurs témoins féminins d'une
extrême volubilité sont entendus. Le juge, toujours galant, ne
cesse de les interrompre dans la crainte que leurs révélations ne
blessent les oreilles des dames blanches assez imprudentes pour
s'être aventurées dans ce guêpier. Charlie ne trouve aucun argu-
ment de défense, mais il nie avec une telle fureur et de tels re-
gards à sa victime, que le juge lui dit sévèrement : « — Vous avez
l'air tout prêt à recommencer! » — On l'emmène et il recommen-
cera peut-être en effet après ses vingt-cinq jours de prison. Les
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 577
nègres sont vindicatifs, plus d'un meurtre a ensanglanté la rue
dans des conditions semblables. Inutile de trop approfondir tout
ce que révèlent certains recoins du vieux quartier français où,
derrière les jalousies et les grillages, sont embusquées des formes
provocantes et où foisonnent les débits de liqueurs de l'apparence
la plus louche. La charité a placé de loin en loin auprès de ces mau-
vais lieux des postes de refuge et de salut (rescue homes). 11 suffit
qu'une créature affolée, poursuivie, perdue de quelque manière,
sonne la nuit à cette porte éclairée qui s ouvre immédiatement
devant elle et se referme aussitôt. Derrière la porte, il y a un gîte
assuré, des promesses de réhabilitation et de travail, des inter-
médiaires qui ramènent la brebis égarée au bercail, dans la famille
ou à l'atelier. — Quel état moral suppose ce genre de secours!
s'écrie le Nord vertueux en se voilant la face. — Question de cli-
mat et de race en somme, impulsions plus violentes vers le mal
et plus promptes vers le bien; il faut des remèdes appropriés;
le même régime ne peut suffire à tous.
Mais quittons ces ruelles mal famées pour revenir à la Place
d'Armes ; là encore nous trouverons matière à nous scandaliser,
— tout au moins rétrospectivement. — Les arcades du Cabildo en
effet furent témoins d'une scène épouvantable, antérieure à l'abo-
lition de l'esclavage. On y déposa les victimes mutilées de cette
belle et féroce M"16 Laborie dont le nom est resté en horreur et
dont l'exemple, d'ailleurs unique, suffit à expliquer les accusations
beaucoup trop générales portées dans la Case de l'Oncle Tom
contre les propriétaires d'esclaves. Mmo Laborie inventait pour
punir les siens des châtimens monstrueux. Lorsque la populace,
forçant les portes de sa maison, lui demanda compte de cruautés
qui avaient soulevé l'opinion publique, on trouva des misérables
plongés jusqu'au menton dans un puits à la surface duquel les
retenaient des cordes; d'autres étaient réduits à l'état de sque-
lettes sous les chaînes qui les rivaient au sol. Ce fut une exaspé-
ration facile à concevoir ; Mme Laborie eût été lacérée sur l'heure
sans le dévouement de son cocher nègre qui la fit monter en
voiture et poussa brusquement les chevaux au milieu de la foule
surprise. Avant qu'on se fût mis à sa poursuite elle avait gagné
le port et s'était embarquée pour la France. Les justiciers n'eurent
l'autre ressource que de brûler sa maison.
Sur la Place d'Armes encore se trouve la cathédrale, assez
iaide malgré quelques prétentions architecturales; mais une fres-
que représentant le départ de saint Louis pour la croisade nous
reporte à l'ancien monde ; d'agréables voix de femmes chantent à
[a grand'messe,et quelle jolie sortie ensuite de dévotes ravissantes,
û gaies, si rieuses ! Je me rappelle une véritable pluie tropicale
tome cxxx. — 1895. ./* T; i 37
;/U > " X:^Digitizedby G00gIC
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MYUB DBS DEUX M0NM1.
qui avait farce à jeter des planches comme des passerelles dans
les rues inondées. Avant de s'élancer sous Fa verse, leurs jupes ras-
semblées dans la main au-dessus de leurs petits pieds décou-
verts beaucoup plus haut que la cheville, ces demoiselles habil-
laient sous le porche avec des admirateurs empressés et les
plaisirs à peine évanouis du carnaval faisaient les frais de ren-
tre tien. Vraiment ce n'est guère qu'en Italie ou en Espagne qu on
se permet autant de familiarité avec le bon Dieu.
La tombe de Manon Lescaut ne se trouve pas, comme on me
lavait affirmé, parmi les nombreuses pierres funéraires qui se
mêlent aux dalles du chœur; mais pour me consoler de son
absence, un marchand de bric-à-brac de la rue Saint-Charles
m offrit une cafetière portant le chiffre de cette « personne
légère » (sic) qui s'en était très certainement servie, plus un cou-
vert aux armes de son amant des Grieux dont le père fut, en Loui-
siane, amiral de la flotte française. Il y aurait un chapitre à
écrire sur la singulière galerie où se trouvaient ces reliques
précieuses au milieu d'objets d'art créoles, Rubens et Teniers
apocryphes, porcelaine et verrerie de luxe représentant les
épaves de bonnes familles ruinées, confondues avec des objets
de deux sous que le plus imaginatif des fabricans de curiosités
vendait pour pièces historiques. Il n'est pas étonnant que des écri-
vains tels que George Cable et Grâce King, aient trouvé tant àê
choses piquantes à nous dire sur la Nouvelle-Orléans. Les moind^S,
détails y sont suggestifs. Ce petit enclos, par exemple, derrière kl
cathédrale , c'est le jardin du Père Antoine, un saint prêtre espagnol j
qui, venu en Louisiane dans le ferme propos d'y établir l'inqnisH
tion, fut prié de retourner sans retard dans son pays d'où il revist]
par la suite, non plus avec un mandat du Saint-Office, maïs pa«f|
exercer librement une mission de charité qui rendit son nom vtrj
nérable. Dans les sous-sols de l'hôtel Royal, rue Saint-Louis, an
lieu autrefois la vente des noirs aux enchères. Congo-Square tires
nom de danses africaines que les nègres y exécutaient le f ~
au son du tambour accompagné d'un cliquetis d'os, sans se 1
attrister par le voisinage sinistre de la prison, témoin plus #i
fois de scènes sanglantes. Voici la calaboose, où les maîtres!
saient fouetter leurs esclaves. L'aspect du vieux cimetière
Louis m'a frappée d'horreur. Les tombes éparses, sans
dans un dédale humide où il est difficile de se retrouver, na J
tent guère que des inscriptions en français et en espagnol <
cées sous la mousse gluante et les pâles lichens qui se
aux monumens, plus ou moins dégradés. Il y en a de somf
mais la plupart sont d'un goût médiocre, représentant une*
de commode en marbre munie de' ses tiroirs. Comme on tel
CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 379
creuser, même à une légère profondeur, sans rencontrer de l'eau,
% il faut coucher le mort au-dessus du sol et l'entourer d'ouvrages
en maçonnerie très solides, pour empêcher des exhalaisons dan-
gereuses que je crois sentir néanmoins, comme si elles s'échap-
paient de toutes ces pierres disjointes. Je fuis lâchement, me
croyant poursuivie par la fièvre jaune.
Un peu au delà de la place Jackson, sur la levée, a lieu tous
les dimanches matin le marché français. Il comprend le marché
à la viande, le marché au poisson, le marché aux fruits et le
bazar qui étale non seulement des marchandises variées mais
encore des spécimens de toutes les races. Les Indiens Choctaws y
apportent ces paniers qu'ils tressent à ravir et des simples de toute
sorte, dont ils connaissent les vertus ; les Acadiens, — ces paysans
de France transplantés dans la Nouvelle-Ecosse, chassés de là par
les Anglais et finalement réduits, comme l'a raconté l'auteur
d'Évangeline, à former une communauté patriarcale sur les bords
de la Tèche, — déplient leurs belles cotonnades filées et teintes
au logis, dans des villages pareils aux hameaux de Normandie où
l'on ne parle que français, où sont conservées nos mœurs, nos
habitudes, notre religion catholique. Les Siciliens vendent des
bananes et des oranges; les bouchers, me dit-on, sont presque
tous d'origine gasconne ; les négresses ont devant elles des pla-
teaux de sucreries; les pêcheurs espagnols et italiens vous offrent
des poissons inconnus, aux noms bizarres comme leurs formes,
des crabes, des tortues, des coquillages, tout ce qui entre dans les
savoureux courts-bouillons, dans les jumbolayùs si savamment
épicées, qui, avec le gombo, les fricassées au safran relevées de
curry et tant d'autres mets inimitables, sont la gloire de la cui-
sine créole, celle de toutes les cuisines où il entre le plus d'imagi-
nation, d'audace et d'esprit. C'est au marché un bourdonnement
sans nom de patois confondus, une amusante Babel, et la confu-
sion des langues ne laisse pas d'être parfois pimentée, surtout
quand les nègres s'en mêlent.
Toujours dans cette partie française de la ville, rue d'Orléans,
j'ai visité le couvent de la Sainte-Famille, tenu par des religieuses
de couleur. La présence de ces saintes filles a donné le baptême
pour ainsi dire au local déconsidéré où avait lieu autrefois cer-
tain bal de quarteronnes trop célèbre. Les lits à quenouilles
des pensionnaires de leur race, qu'elles élèvent si pieusement, sont
rangés sur deux lignes correctes et régulières des deux côtés de
la salle de danse qui a gardé son même plancher de cyprès, sur
lequel glissèrent tant de petits pieds lascifs. Et, comme pour con-*
jurer les fantômes qui pourraient venir troubler des rêves inno-
cens, la chapelle s'ouvre près de ce dortoir aux profanes souvenirs.
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580
REVUB DES DEUX MOHDBS.
Ici tout est d'un ton brun foncé, les briques de la grande
maison au long balcon en saillie, les vieilles boiseries intérieures,
les visages des enfans et toutes ces figures encadrées de coiffes
blanches qui les noircissent encore par le contraste, figures que
la nature ne semble pas avoir modelées pour le voile, mais qui
sont cependant si dignes de le porter. Devant elles il faut
bien croire aux anges noirs et admettre que leur race est non
seulement capable d'impulsions généreuses, mais aussi de persé-
vérance. C'est en 1842 que trois ou quatre jeunes filles de cou-
leur se réunirent pour fonder cette congrégation, d'abord dans
un petit local où elles faisaient le catéchisme, préparant les né-
gresses de tout âge à la première communion, prenant soin des
malades. Mais elles se heurtaient à des difficultés de toute sorte,
auxquelles mit fin seulement l'abolition de l'esclavage. Les maisons
de la Sainte-Famille se multiplièrent pour les orphelins, pour les in-
firmes; les bonnes sœurs ouvrirent môme une école de garçons. Au-
jourd'hui ces religieuses sont au nombre de quarante-neuf, sui-
vant la règle de saint Augustin ; le noviciat est très long pour elles,
et chaque année elles renouvellent leurs vœux qui ne deviennent
perpétuels qu'au bout de dix ans révolus. Celle qui nous fit les
honneurs du couvent de la rue d'Orléans, une toute petite femme
délicate, me toucha par son humilité charmante : « Ah ! disait-
elle, si nous pouvions être aidées par quelques mai tresses venues
de France ! » Le programme d'études de leur « Académie » est
peut-être un peu vieillot et naïf; je le transcris sans commentaires:
Éducation solide, utile et chrétienne. Les cours embrassent:
lecture, écriture, dictée, orthographe, grammaire, compositions,
géographie, arithmétique, algèbre, histoire, rhétorique, philo-
sophie naturelle, astronomie, science, étiquette, couture en tout
genre, broderie, crochet, tapisserie, fleurs artificielles (en cire,
en tarlatane, en écailles de poisson), dessin, peinture, français,
espagnol, musique.
Deux petites demoiselles, — lune en pain d'épices, l'autre
ébène, — me prouvèrent que la musique au moins était très
enseignée, ce qui me donne bon espoir pour les autres bran<
d'instruction, même si la science et la philosophie ne sont
poussées bien loin. L'essentiel en tout cas est appris à ces
fans : elles subissent la contagion de vertus admirables. Dans
cour où sèche une lessive, je vois jouer et se traîner les /n'a
nies, les tout petits négrillons de l'asile qui touche au pensioi
— « Oh ! me dit la sœur avec son doux parler sans r, nous
avons de bien plus jeunes ! On n'en refuse aucun, pas même
bambins de quelques mois à peine. Nous les nourrissons
nous pouvonp. Le moyen de les abandonner î t^C
Le
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lé
h
&
CONDITION DE LA FKMME ALX ÉTATS-UNIS. 581
Qui songerait en effet à délaisser les orphelins dans cette ville
où les épidémies ont si souvent livré des troupeaux d'enfans à
la charité publique? Il y a plus d'asiles qu'on n'en peut visiter,
presque tous dirigés par des religieuses, — petites sœurs des pau-
vres, sœurs de Saint Vincent de Paul, etc., — mais la Sainte-
Famille est le seul couvent de couleur. Un homme riche de cette
même race, Thomy Lafon, lui a fait sa part dans les 214 000 dollars
qu'il légua récemment à divers établissemens d'éducation et de
bienfaisance, sans acception de blancs ou de noirs. La religieuse
qui nous reçoit parle de lui avec une effusion de gratitude, tout en
m'apprenant cette particularité singulière que Lafon n'appartenait
pas à l'église de son vivant, quoiqu'il assistât souvent aux
offices par goût ; il ne fit sa première communion qu'au lit de
mort. Je m'écriai, surprise : — « Comment, ce juste n'était pas
chrétien? » Et la petite sœur de répondre vivement : « Oh ! si,
puisqu'il avait la charité ! »
IV. — ASPECTS ET CARACTÈRES LOUISIANAIS
Le nom d'un autre ami des pauvres et des orphelins, Julien
Poydras, est gravé à l'hôpital, sur une tablette de marbre. Nul
philanthrope n'a dépassé en générosité Julien Poydras. Voici en
deux mots le résumé de sa vie à la fois si utile et si romanesque,
d'après les documens fournis par leprofesseurÀlcéeFortier, dont
j'ai goûté vivement la conversation intéressante, sans parler de
son excellent livre plein d'érudition sur l'histoire, la littérature,
les mœurs et les dialectes de la Louisiane (1).
Julien Poydras de Lallande était Breton et marin. Fait prison-
nier par les Anglais en 1760, il réussit à s'échapper et passa en
Louisiane, croyant aborder sur une terre française. Malheureuse-
ment il arriva au moment même où elle retombait sous le joug
espagnol après l'exécution barbare d'un groupe de braves gens (2)
décidés à rester fidèles à la mère patrie, fût-ce malgré elle. Poy-
dras témoigna d'une intelligence et d'une volonté peu communes;
il comprit que tout était à faire au point de vue commercial dans
l'intérieur de ce pays si riche : un ballot sur l'épaule, il devint
colporteur, marchant sans relâche de plantation en plantation, et
bien reçu partout. Il lui fallut peu de temps pour amasser la
somme nécessaire à l'acquisition d'une terre sur le Mississipi, à
Pointe-Coupée, l'endroit le mieux choisi pour des transactions
(1) Louisiana Studies, par Alcée Forticr, professeur de langue et de littérature
française à l'Université de Tulane; Nouvelic-Orléans.
(2) MM. de Lafrénièrc, de Noyan, de Villeré, Marquis, Caresse et Milhet, tou^
jours désignés comme « les martyrs de la Louisiane ».
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582 RKVUE DIB DEUX MOKBEI.
d'une part, avec les nombreux villages qui se succèdent jusqu'à
ia Nouvelle-Orléans, de l'autre avec les Indiens et les postes mi-
litaires. Des agens le représentaient à de grandes distances et sa
fortune grossissait toujours. Toujours aussi croissait le désir qui
l'avait soutenu jusque-là : retourner en Bretagne. Mais au mo-
ment où il préparait enfin le départ tant souhaité, notre Révo-
lution éclata : Poydras ne put surmonter l'horreur que lui in-
spiraient les excès de 93 et, au lieu d'aller rejoindre sa famille,
fit venir les parens qui lui restaient. Jusqu'à sa mort, qui n'arriva
qu'en 1824, il garda les vètemens et les habitudes d'un homme
du xvnie siècle, et ce fut un fidèle sujet du roi Louis XV qui reçut
en 1798 Louis-Philippe duc d'Orléans dans l'habitation de la
Pointe-Coupée. Toujours à la mode du xvme siècle, Poydras
faisait volontiers des vers, au milieu de ses occupations de plan-
teur, de marchand et même d'homme politique, car vers l'âge
de soixante-dix ans il accepta d'être délégué au congrès. Plutôt
que d'user des nouveaux moyens de locomotion, il franchit alors
gaillardement à cheval la distance qui le séparait de Washington,
ce qui lui prit six semaines. Il reste de lui un poème épique,
la Prise du Morne du Bâton-Rouge, premier produit d'une litté-
rature française transplantée en Louisiane et qui a quelquefois
porté de meilleurs fruits. Si Julien Poydras n'était qu'un faible
imitateur de Lebrun et de Le Franc de Pompignan, comme le
dit M. Fortier, — qui lui fait encore beaucoup trop d'honneur par
cette comparaison, — il gardait fidèlement les vertus bretonnes.
Célibataire, il mena une vie pieuse et sans reproche; rêva l'émaa-
cipation de l'esclavage longtemps avant qu'elle ne fût possible;
et ordonna que vingt-cinq ans après lui tous ses esclaves, — il en
avait 1 200, — fussent mis en liberté. Cette clause de son testa-
ment ne devait pas être réalisée! Mais, par bonheur, on respecta
les autres, qui ont enrichi l'hôpital de la Charité, assuré l'exis-
tence de plusieurs orphelinats, et qui chaque année aident à se
marier quelques filles pauvres des paroisses du Bâton-Rouge et
de la Pointe-Coupée.
Il n'est pas nécessaire de se reporter à un passé déjà lointain
pour découvrir à la Nouvelle-Orléans des figures expressives et
originales; j'ai rencontré deux types de contemporains, biea
frappans chacun en son genre : le général Nicholls et le juge
Gayarré.
Jamais je n'oublierai l'impression que produisit sur moi ta
noble et martiale apparence du premier, mutilé par la guerre I
ce point que l'on pourra écrire, sur la tombe qui ne renfermera
qu'une moitié de son corps, l'épitaphe du grand Rantzau :
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 583
Il dispersa partout ses membres et sa gloire...
Et Mars ne lui laissa rien d'entier que le cœur.
Deux fois gouverneur, il défendit avec une indomptable
énergie les droits de la Louisiane et porte aujourd'hui d'un con-
sentement unanime le titre de chief justice, grand-juge, qualité à
laquelle son passé de patriote et de soldat, son désintéressement,
ses vertus toutes stoïques lui donnent des droits incontestables.
Si le général Nicholis est un type superbe d'Américain anglo-
saxon, l'honorable Charles Gayarré m'a paru le plus intéres-
sant des créoles, et avant tout, il faut préciser cette désignation
de créole, sur laquelle, dans le Nord, on affecte souvent de se
tromper en l'appliquant au sang môle. Les créoles sont pure-
ment et simplement les enfans de parens européens fixés aux
colonies. Le nom de Gayarré est un nom navarrais, celui d'un
des trois commissaires qui, en 1766, vinrent prendre possession
du pays cédé par la France à l'Espagne. C'est pourtant un Fran-
çais de la vieille roche que j'ai trouvé dans l'intérieur très mo-
deste que l'historien de la Louisiane, décédé depuis, remplissait
encore, malgré son grand âge, de sa verve et de son esprit. Il se
rattachait à notre pays par les femmes, sa mère étant une Bore,
la fille d'Etienne de Bore, ancien mousquetaire de la maison du
roi Louis XV qui, le premier parmi les planteurs, réussit à fabri-
quer du sucre. Le petit-fils d'Etienne de Bore se distingua au bar-
reau et dans la politique, devint secrétaire d'Etat et publia en
français une histoire de la Louisiane très remarquée, dont l'édition
anglaise ne parut que plus tard. La Revue des Deux Mondes a si-
gnalé autrefois une composition dramatique hardie, the School
for politics, que traduisit le comte de Sartiges, notre ancien am-
bassadeur à Washington. Charles Gayarré dénonça toute sa vie
les fraudes et les manœuvres d'une fausse démocratie, qu'il appe-
lait avec lord Byron une aristocratie de drôles. Il fut de ceux qui
n'admettent que les républiques où des lettres de noblesse sont
accordées à une élite intellectuelle et morale. Et lui-même avait
l'air d'un grand seigneur, malgré la mauvaise fortune qui, après
tant de services rendus, de missions brillamment remplies, d'em-
plois éminens tenus avec éclat, ne lui laissait plus rien, sauf,
il est vrai, le bonheur domestique et un goût inextinguible pour
les lettres, deux talismans grâce auxquels on peut défier le sort.
Cet octogénaire encore jeune me parla de Paris avec tout le feu de
ses anciens souvenirs. Je fus frappée de l'intelligence des choses
de chez nous qu'il gardait après tant d'années, réunissant la
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France et l'Amérique dans un même amour, s'appliquant à mon-
trer les liens étroits de parenté entre les républiques sœurs, à
faire ressortir les rapports qu'offrent leurs deux histoires. L'énu-
mération des travaux que produisit la plume infatigable de
Gayarré serait ici trop longue. Il a touché à toutes les questions
historiques, financières, commerciales, industrielles de son pays;
il a fait du théâtre, du roman ; il a contribué aux progrès de
l'instruction publique. Orateur politique avant tout, il s est acquis
une réputation de conférencier dans les deux langues qu'il écri-
vait également bien. La Nouvelle-Orléans n'a pas produit d'es-
prit plus varié, plus fécond, ni de caractère plus intègre. Je
m'estime heureuse d'avoir pu le saluer dans sa retraite.
Le nombre des créoles de ce type si tranché devient rare
depuis la fin de l'ancien régime. Beaucoup de fils de famille étaient
alors élevés en France ou allaient du moins y achever leurs
études; la fondation de l'Université mit fin à cette tradition, sur-
tout après le développement que lui donnèrent les dons magni-
fiques de Paul Tulane, — philanthrope originaire de notre vieille
Touraine, — lequel consacra 1 050 000 dollars à une œuvre qui l'a
fait justement considérer comme le grand bienfaiteur de la Loui-
siane. Aujourd'hui on chercherait en vain de ces lettrés créoles
qui, sous prétexte d'avoir été au collège à Paris, ne savaient plus
parler anglais; mais le français est encore pour un grand nombre
la langue maternelle, celle dont on se sert entre soi dans l'inti-
mité de la famille. Les femmes surtout conservent pieusement
cette habitude. Ce sont de véritables Françaises qui m'ont servi
de ciceroni dans plusieurs de mes promenades, des Françaises
qui faisaient honneur par la distinction et la beauté à leur loin-
taine patrie, et chez lesquelles je constatais des qualités senti-
mentales, un enthousiasme, d'aimables préjugés remontant à une
époque disparue chez nous, mais qui se perpétue là-bas.
Avec orgueil elles me montrent non loin de la ville « les
Chênes», le magnifique bouquet d'arbres géans mélancoliquement
frangés de mousse espagnole qui pend à tous leurs rameaux en-
deuillés. L'ombre noire qu'ils projettent abrita plus d'un duel à
mort. C'était là, au bon temps, un terrain de combat. Je m'explique
maintenant cette inscription : Victime de [honneur, que Ton ren-
contre souvent dans le vieux cimetière Saint-Louis. Les cime-
tières, non pas celui-là, mais trois ou quatre cimetières moins
anciens, la Métairie, Greenwood, Chalmette, etc., sont de véri-
tables parcs. Les promeneurs y trouvent des allées bien entre-
tenues, de superbes ombrages, des monticules surmontés de
statues, un luxe merveilleux de fleurs. Morts et vivans se
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réunissent ainsi, les premiers semblant faire bon accueil aux
seconds. Après la tournée de cimetière, en cimetière on invite
les étrangers à visiter sur l'Esplanade les beaux jardins du
Jockey-Club, où, par les nuits d'été, ont lieu des illuminations,
des concerts et des bals. Au bord du lac Pontchartrain des restau-
rans renommés attendent les amateurs de canotage et de régates.
C'est là le couronnement pour ainsi dire de toutes les excursions.
Je me rappelle comme un rêve certaine course en voiture décou-
verte le long du bayou Saint-John, où glissaient les bateaux; et
l'exubérante croissance de lataniers étalant leurs éventails sous
les cyprès gigantesques, sous les chênes verts aux chevelures
flottantes; et la fameuse route pavée en coquilles; et les bosquets
d'orangers, et les jardins de roses, et le bout du lac encore pai-
sible, — car nous étions loin de la saison où dans ce site enchan-
teur il y a trop de lumière électrique, trop de spectacles d'été, trop
de musique, trop de dîners de poissons du grand faiseur; — et
les faubourgs enfin si curieux avec leurs maisonnettes à volets
verts sur les marches desquelles, tout le long du trottoir (ban-
quette), se roulent et piaillent les pickanninies. Je ne regardais
pas seulement, j'écoutais, — j'écoutais mes amies créoles me
raconter dans leur français très doux des choses extraordinaires,
— comment il arrive d'aventure que, les vents d'est soufflant l'eau
du golfe dans le lac, celui-ci s'élève, remplit les canaux et inonde
soudain les derrières de la ville, la partie qui n'était autrefois
qu'un marais immense tout bourdonnant de moustiques, tout
grouillant de serpens et où se traînaient en paix les alligators.
C'était au temps de la fièvre jaune, un temps légendaire ; il n'y
a pas de ville moins malsaine aujourd'hui que la Nouvelle-
Orléans. Encore quelques lépreux, il est vrai... Ils sont parqués
à l'extrémité d'un faubourg dans des bâtimens délabrés, près de
l'hôpital des varioleux. Ah ! les pauvres gens auraient grand be-
soin d'un Père Damien ! Ils sont réduits à s'entre-servir et manquent
souvent du nécessaire. L'affreuse maladie n'attaque guère que des
misérables... Pourtant ces dames se rappellent un lépreux homme
du monde... il était môme poète. On l'avait installé à part, dans
une cabane où il écrivait sans relâche des vers sur sa triste situa-
tion. Et sa fiancée lui parlait de temps en temps derrière la fenêtre,
car il allait se marier quand la lèpre l'avait pris... Somme toute,
ils ne sont guère aujourd'hui qu'une quinzaine tout au plus. Com-
bien y en avait-il davantage au temps où on les expulsait là-bas
dsfls les marécages de « la terre aux lépreux » (1) !
(1) Voir dans la Revue du Ie' novembre 1883, Jean Roquelin, par Geqrge Catjle.
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Une visite que les étrangers de passage font toujours, c est
la visite à l'archevêché, d'abord par déférence pour M** Janssens,
un des prélats dont à juste titre l'Amérique s'enorgueillit le plus,
et aussi pour voir de près sa demeure pittoresque, l'ancien cou-
vent des Ursulines, au coin de la rue de Chartres. Il date de 1727 ce
long bâtiment à deux étages, au toit élevé d un rouge noirâtre, aux
lourds volets de cyprès défendant les hautes fenêtres. Sous le porche
on aperçoit, dans les profondeurs d'une cour-jardin sur laquelle
donne une véranda ombreuse, toute sorte de feuillages exotiques :
palmes, figuiers, myrtes, bananiers, lauriers-roses; c'est un jardin
échevelé, négligé, délicieux par cela même, comme tous les vieux
jardins de la Nouvelle-Orléans. Au bout se trouve une petite église.
Depuis longtemps les Ursulines se sont transportées dans un
magnifique établissement situé hors la ville; elles continuent
d'élever, selon les anciens systèmes, un grand nombre de jeunes
créoles catholiques, tandis que les Américaines protestantes sont
tout aux méthodes nouvelles, importées du Nord et qui les con-
duisent parfois jusqu'à une brillante annexe de l'Université de
Tulane, le collège de Sophie Newcomb, fondé par une mère en
mémoire de sa fille (1). Il y a là un double courant qui crée des
personnalités presque aussi différentes que peuvent être différens
les tempéramens anglais et français. Depuis cent cinquante ans,
les Ursulines maintiennent d'une main ferme en Louisiane l'édu-
cation de couvent; elles ont été mêlées aux origines de la Nou-
velle-Orléans et connaissent leur importance. Six Ursulines arri-
vèrent de Rouen à l'appel de Bienville, qui avait fait venir de
même les Jésuites, ayant besoin d'éducateurs pour les enfans de
sa colonie. Le voyage des pauvres religieuses fut une terrible
odyssée , il ne prit pas moins de six mois ; enfin elles passèrent
d'un bateau criblé d'avaries dans des pirogues qui remontèrent le
Mississipi jusqu'à un misérable village enfoui dans les roseaux.
C'était la cité naissante. Sans perdre courage, elles se mirent à
élever les Indiens et les nègres ; à prendre soin des trop nombreux
malades; puis elles eurent à recevoir les filles à la cassette, — des
demoiselles honnêtes et pauvres que le roi envoyait épouser 1»
colons, avec un trousseau contenu dans la cassette en question.
V. — LE RÔLE DES FEMMES DANS LE SUD
L'éducation coloniale fut d'abord entièrement entre les raain>
des ordres religieux; le collège, qui s'ouvrit en 1805, a formé
(1) Mrs Newcomb, de New- York, était veuve d'un riche négociant de 1* Noo-
vclîe-Orléans.
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 587
cependant beaucoup d'hommes distingués. A partir de 1840 les
pensionnats, les académies se multiplièrent à l'infini; on ne man-
quait pas de ressources pour l'éducation même des femmes. La
preuve, c'est qu'après la guerre les veuves et les filles orphelines
de personnages haut placés dans les affaires civiles et militaires
purent se consacrer à l'enseignement. Sans doute il ne faut pas
comparer le genre de culture des femmes du Sud à la culture
intense de leurs sœurs du Nord. Le rapport envoyé au dépar-
tement de l'Intérieur à Washington, après douze années d'in-
spection attentive, par le Révérend docteur A.-D. Mayo, une auto-
rité en fait de questions se rattachant à l'éducation, nous permet
de toucher du doigt les différences. — Jamais, écrit-il, aucun pays
civilisé n'a rien vu de semblable à l'exemple donné par l'Amé-
ricaine de la Nouvelle-Angleterre depuis le jour où elle atteignit
son rocher de Plymouth. Durant deux siècles elle a contribué
sans relâche pour sa part au développement de la République :
rien ne l'a rebutée, ni un climat dur, ni le manque de serviteurs,
ni l'obligation de travailler de ses mains. Elle a souffert patiem-
ment, lutté en silence, jusqu'à ce que l'immigration irlandaise et
le secours des machines l'aient relevée de son volontaire escla-
vage. Alors elle a trouvé 350 manières différentes de gagner
manuellement sa vie; elle a occupé les neuf dixièmes des places
dans le corps enseignant des écoles publiques, et envahi les
universités; elle s'est mêlée des affaires municipales toutes les
fois que l'éducation était en cause. La vie de la femme au Sud
était tout autre : elle avait certes son importance, mais une
importance purement domestique, qui ne se manifestait guère que
sur la plantation : là elle était vraiment reine, avec de grandes
responsabilités et des occasions continuelles d'exercer son initia-
tive, initiative utile et bienfaisante le plus souvent, quoi qu'on en
ait dit. Depuis l'émancipation cependant, le cercle de ses devoirs
et de ses droits s'est élargi : ISO établissemens d'instruction
supérieure s'ouvrent aujourd'hui aux jeunes filles du Sud, et dans
cinquante de ces écoles la co-éducation est admise; les univer-
sités de l'Alabama, du Mississipi, du Texas et du Kentucky re-
çoivent des femmes; 8000 étudiantes sont réparties dans les
collèges de la Louisiane, de la Caroline du Nord, du Tennessee, de
la Virginie, etc. , sans compter la foule de celles qui vont chercher
des diplômes au Nord. Pour ce qui concerne l'instruction secon-
daire, il serait difficile d'établirdes statistiques, — les écoles par-
culières et les couvens catholiques ne s'y prêtant pas, — maison sait
que dans six États les femmes sont déclarées compétentes à voter
pour tout ce qui concerne les questions scolaires. Les progrès ont
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donc été considérables en vingt ans, après dix années environ
d'arrêt absolu dans le développement de l'instruction publique,
ruinée par la guerre comme tout le reste ; et encore les fonds que
Ton préférerait appliquer aux écoles blanches sont-ils en partie
dévorés par les lourdes taxes qu'exige le maintien des écoles
de couleur. Le Sud est prêt d'ailleurs à tous les sacrifices pour
éviter ce qui lui semble intolérable : l'éducation en commun des
deux races. Ce que j'ai vu à Galesburg, — Kindergarten panaché de
noir et de blanc, — ne serait jamais accepté à la Nouvelle-Orléans.
On me cite certains exemples de tolérance dans le Kentucky, mais
il faudra de longues années pour détruire des préventions aussi
profondément enracinées. Le plus petit village a deux maisons
d'école, celle des noirs et celle des blancs. Ces écoles de couleur
s'imposent de plus en plus, et non pas seulement les écoles pri-
maires : le nègre aspire aux hautes études; il y est fortement
encouragé par le Nord, qui a donné son argent, prêté ses profes-
seurs. La Société de secours des affranchis supporte avec l'aide
des églises 21 écoles normales et industrielles, où 233 maîtres
instruisent 4 971 étudians, lesquels, devenus maîtres à leur tour,
élèvent des enfans par centaines de mille.
La seule Association des missionnaires a créé, outre 73 écoles
supérieures d'un ordre moins ambitieux, 6 institutions qualifiées
du nom d'universités; mais il faut se rappeler que le Sud a ainsi
que l'Ouest l'habitude d'user à la légère de ces désignations un
peu exagérées; c'est un des shams, des menus charlatanismes
américains. Il est assez rare que l'étiquette exprime exactement
le rang et le caractère de la chose. N'importe : l'essentiel c'est
que 45000 professeurs de couleur soient aujourd'hui préparas à
conduire 7 millions de leurs pareils, qui sont devenus autant de
citoyens. Dans cette élite, les femmes se distinguent comme par-
tout. La femme de couleur s'entend à merveille à élever les en-
fans; elle a des qualités incomparables de patience, de douceur,
de gaîté, de dévouement, sachant les amuser et les comprendre.
Un observateur intelligent a fait remarquer qu'elles ne sont pas
pour rien les filles de ces admirables mammies et aunties, nour-
rices et gardiennes, que jadis sur les plantations on traitait
comme des membres de la famille, et que tout bon Virginien,
tout bon Louisianais, chérissait presque à l'égal de sa propre
mère. Quinze millions de dollars ont été mis par des bienfaiteurs
du Nord, notamment par des bienfaitrices bostoniennes, dans cette
œuvre des collèges de couleur. Les gens du Sud sont d'avis pour
la plupart que beaucoup de choses inutiles y sont enseignées;
mais à cela on leur répond : « Il n'y a pas de corps sans tête :
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 589
nous formons ici la tête dirigeante. » Bien entendu, elle est for-
mée à la mode du Nord.
— Vous voyez, me disait un défenseur de l'ancien régime
en visitant avec moi l'un de ces établissemens, il n'y a sur les
murs que des portraits de leurs grands hommes. Et pourquoi
Edgar Poë, auquel en France vous rendez justice, pourquoi
Sidney Lanier, musicien autant que poète, qui entreprit d'exprimer
en paroles ce qui n'est peut-être possible qu'à la musique, mais
qui fut un novateur et un prophète à sa façon, pourquoi ces
gloires du Sud ne se trouvent-elles pas ici, auprès des Longfel-
low, des Hawthorne, des Emerson? Ils sont absens, comme est
absent aussi le drapeau louisianais, qui pourrait bien, vous
l'avouerez, garder sa petite place à l'ombre du drapeau des
Etats-Unis. Malgré l'unité accomplie, malgré la réconciliation,
il y a toujours un fond de rivalité entre les anciens adversaires.
Tout ce qu'on peut dire de la prépondérance des dames de
Boston, n'empêche pas que la première statue élevée en Amé-
rique à la gloire d'une femme Tait été à la Nouvelle-Orléans!
C'est un fait : sur la place Margaret, avec ses fontaines et ses
allées bordées de buissons fleuris, se dresse une statue de marbre
blanc, qui ne représente d'ailleurs ni une artiste ni une savante,
mais une simple femme du peuple, un enfant à ses côtés.
La bonne Margaret Haughery, née dans la pauvreté, com-
mença par vendre du lait, puis du pain, le pain qui a nourri des
pauvres en foule. Le surnom d'« Amie des orphelins » fut bien mé-
rité par cette sublime boulangère : elle leur consacra ce qui de
sa vie n'appartenait pas aux affaires et leur fit don d'une grosse
fortune laborieusement gagnée . Le petit jardin qui entoure
sa statue s'étend devant un asile qu'elle enrichit, l'asile que
gouverna la Sœur Régis, tenue elle aussi en vénération. Rien
ne m'a paru plus touchant que cet hommage, rendu par une
ville aristocratique d'instinct à une femme qui ne savait pas lire.
L'incomparable grandeur de la bonté se trouve donc avoir été
honorée en Amérique avant toutes les autres suprématies, avant
la plus haute culture elle-même.
Et cependant la Nouvelle-Orléans, malgré son infériorité en ma-
tière de pédagogie, a produit des femmes très remarquables intel-
lectuellement, des écrivains, des artistes; j'ai essayé de faire con-
naître le plus brillant de ses romanciers féminins, miss Grâce King,
dans une précédente étude (1), et bientôt une traduction mettra
en lumière le talent frais, naturel et charmant de Mrs M. Davis.
(i) Voyez dans la Revue du 1°' avril 1893 : Les romanciers du Sud en Amérique.
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Sans avoir non plus le même génie d'organisation que les
dames du Nord elles savent, au besoin, se mettre à la tète de mou-
vemens généreux : par exemple elles se sont liguées contre la lo-
terie, un danger public, et elles ont réussi, tout appauvries qu'elles
soient, à rassembler en s'associant la somme nécessaire pour
élever dans le cimetière de Greenwood un monument à la mé-
moire des soldats confédérés.
Mrs M.-R. Field, qui signe Catharine Cole ses articles du
Picayune, ne fui pas la moins écoutée parmi les oratrices à la
Foire universelle. Elle a exposé avec autant de netteté que d'élo-
quence le développement des arts, de l'industrie, du commerce,
de l'agriculture dans son État natal; et, ce qui m'a intéressée
beaucoup plus encore que cette nouvelle, dédiée aux partisans de
l'égalité des sexes : — une femme est capitaine, en Louisiane,
d'un bateau à vapeur! — c'est ce qu'elle a dit du goût que mon-
trent beaucoup de jeunes filles pour les travaux de la terre. Un
grand exemple leur est donné par miss K. Minor, à qui son au-
torité reconnue, en ce qui concerne l'industrie du sucre, valut
d'être chargée de prononcer une adresse devant le congrès des
agronomes réuni à Chicago. Dans toutes les paroisses autour de
la Nouvelle-Orléans se trouvent des femmes planteurs, horticul-
teurs et éleveurs, d'excellentes fermières. Tout le long de la ligne
centrale de l'Illinois, il y a des vergers et des potagers exploités
par les femmes ; elles envoient des fraises et des petits pois pré-
coces en janvier aux millionnaires de Chicago. Les fruits, les
fleurs de la Louisiane représentent une richesse ; et quel emploi
plus charmant de l'activité d'une femme que la culture d'un
jardin?
La nature en effet donne sans qu'on l'y invite dans ces climats
quasi tropicaux : la mousse espagnole qui semble n'exister que
pour prêter aux forêts assombries une beauté fantastique se vend
de trois à sept sous la livre avant d'aller rembourrer les matelas
sous le nom de crin végétal ; les négresses en arrachent des poi-
gnées en passant pour les troquer contre diverses marchandises;
les racines fibreuses du latanier servent de brosses. Catharine
Cole énuméra en détail les ressources inépuisables de son pays :
forêts de cyprès qui fournissent pour les bateaux, les barils, les
meubles, les charpentes, leur bois veiné comme de l'onyx; pâtu-
rages sans bornes, sources minérales, marais giboyeux, cours
d'eau remplis de poissons délicats, roseaux d où s'envole la pré-
cieuse aigrette blanche, bétail qui disparait presque dans l'épais-
seur du trèûe, que sais-je encore? Et elle ajouta triomphalement:
« Dans ce pays béni, point de divorces, ou si peul » en finissant
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 591
par l'éloge des hommes, qui sont tous, disait-elle, les gardes
d'honneur de la femme du Sud.
Ces gardes d'honneur, il faut bien le reconnaître, ont au fond,
avec leur chevalerie, legs précieux de l'occupation espagnole,
quelques-unes des idées du vieux monde sur le lot de notre
sexe ici-bas. Ils veulent des femmes belles, aimables, dévouées
à la famille, disposées à se marier jeunes» et ne trouvent nulle-
ment utile qu'on autorise leurs compagnes à voter. La conta-
gion des réformes parties du Nord et leur effet graduel sur la
société du Sud offre donc pour nous un intérêt spécial. Ce qui
sera essayé, ce qui réussira en Louisiane, cette sœur américaine
de la France, aura grande chance de s'acclimater chez nous. Il
n'existe pas entre les Américaines du Sud et les Françaises de
ces différences fondamentales qui tiennent pour ainsi dire au tem-
pérament et qui ne peuvent se définir, quoiqu'on les sente si bien.
Exemple : A New- York une conférencière parle éloquemment
de Jeanne d'Arc, en soutenant qu'il n'y eut aucun mystère dans
l'histoire de la Pucelle, sauf l'éternel mystère du génie militaire
transcendant et que ce fut l'accident du sexe qui seul l'empêcha
d'être estimée à l'égal de Napoléon par un peuple rempli de pré-
jugés masculins. — « Non, s'écrie un de nos compatriotes qui se
trouve parmi les auditeurs, non, jamais les Américains et les
Français ne s'accorderont sur les femmes ! » — Cette anecdote si
caractéristique m'a été racontée par W. C. Brownell, qui savait pour
sa part, ayant habité Paris, combien la figure idéale de Jeanne
d'Arc plane au-dessus de tous les conquérans. Il Ta mise dans
ses French Traits, pénétrant essai de critique comparative qui
fourmille d'idées originales et où un Américain fortement imbu
des procédés de Taine, nous révèle l'Amérique encore mieux peut-
être qu'il ne nous fait connaître à elle, car les demi-erreurs sur
notre compte ne manquent pas à côté de nombreuses vérités;
mais elles sont ingénieuses, elles assaisonnent l'ouvrage d'un
grain de paradoxe très piquant. Tout le monde en France de-
vrait lire French Traits et méditer les leçons indirectes qu'un
étranger nous donne.
VI. — DISCUSSION DU SUFFRAGE FÉMININ
J'arrêterai ici, sans avoir épuisé le sujet, bien loin de là, ces
renseignemens sur la condition des femmes aux États-Unis. Il
me resterait beaucoup à dire et je montrerai peut-être un jour
comment l'organisation de la famille, si différente de la nôtre,
contribue au développement de caractères qu'il ne nous est pas
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592 REVUE DES DEUX MONDES.
facile de comprendre en France, où tout a été si longtemps réglé,
hiérarchisé. L'instinct social est ce qui chez nous frappe le plus
les Américains (1), comme étant l'opposé de leur trait principal,
Tindividualisme.
Pour que mes notes fussent complètes il faudrait aussi placer
auprès des femmes sérieuses qui dans chaque ville travaillent
consciencieusement à créer l'avenir celles qui ne se soucient que
de représenter ce qu'on appelle par excellence « le monde » et
pour qui l'Amérique est le paradis de leur sexe, un paradis sans
efforts et sans sacrifices. Mais j'ai étudié très peu celles-là.
Comment oserait-on du reste, après M. Paul Bourget, revenir
sur l'idole qui passe de son palais de Madison ou de Fifth Avenue
à un cottage de Newport, lequel n'a de simple que le nom, pour
aller finir la saison dans les montagnes du Berkshire chantées
jadis par plus d'un poète et que la mode réduit aujourd'hui à
servir de cadre aux prouesses du sport : courses, polo, lawn-
tennis, défilés d'équipages? Les premiers chapitres ày Outre-Mer
nous donnent de ces choses un tableau plein de vie et de couleur
tracé par le peintre qui a le mieux* rendu toutes les modernités
de mœurs et de sentimens. Je ne sais si l'Amérique a compris le
bien que lui ont fait aux yeux de l' Europe entière les critiques
mêmes de M. Paul Bourget. La vue d'ensemble vraiment énorme
qu'il se proposait de prendre ne lui a pas permis de s'arrêter aux
détails, mais il laisse à ses lecteurs une ineffaçable impression de
la puissance de volonté souveraine, de la robuste santé morale dont
peut se vanter l'Amérique ; et ses portraits de beautés profession-
nelles font entrevoir sous tels défauts impossibles à nier des
trésors d'énergie, d'activité physique et intellectuelle que devraient
envier les simples mondaines d'Europe. J'ai remarqué partout
le goût passionné que presque sans exception les Américaines
ont, non pas seulement pour les exercices en plein air qui servent
de prétexte comme autre chose à la coquetterie et à la vanité,
mais encore pour la nature dans ses parties les plus sauvages,
pour le retour temporaire aux rudesses, à la simplicité de la vie
primitive. L'été, rien ne leur plaît davantage que de camper ici
ou là en pleine solitude agreste devant de beaux sites. L'une
d'elles me disait :
— ISous avons passé un temps délicieux dans les Adirondacks.
Je couchais à la belle étoile, et nous allions d'un lac à l'autre
avec nos guides, dont les canots sont ce que je préfère, après les
gondoles de Venise.
[\) French Traits, hy W.-C. Brownell; New- York, 1893.
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CONDITION DE LA FEMME AUX ÉTATS-UNIS. 593
Une lettre sur le même ton, qui m'a été écrite des montagnes
du Maine, montre l'une des personnes les plus dignes, les plus
posées qui se puissent imaginer, arpentant les forêts, sautant
de pierre en pierre, comme un gamin, le long des ruisseaux où
elle péchait la truite, et dormant en plein air, elle aussi, sous des
couvertures. « Trop heureuse quand une bonne averse n'arrosait
pas mon sommeil! C'était enchanteur, ces réveils à l'aube : j'ou-
vrais les yeux pour voir le ciel violet à travers l'épais feuillage
des hêtres et les lueurs orangées de notre feu de bivouac. » Tout
cela sonne juste et aucune prétention morbide ne résisterait, je
crois, à un pareil régime. Les amoureuses du plein air et de la
nature se préoccupent fort peu généralement de la question
du suffrage.
Au surplus où en est cette question d'un intérêt primordial?
Il importerait de le savoir, car si le droit de voter est accordé
aux femmes dans une partie du monde, quelle qu'elle soit, il
s'imposera partout peu à peu, et une révolution dont on ne sau-
rait calculer les conséquences devra s'ensuivre, modifiant pro-
fondément les mœurs sociales. Beaucoup de journaux, trop
pressés, signalent déjà la chose comme faite, parce que l'Ouest,
plus audacieux que le reste de l'Amérique, a tenté l'expérience ;
mais, en réalité, on en est encore à la discussion. Les meilleurs
esprits forment deux camps qui soutiennent le pour et le contre
avec une grande abondance d'argumens. Je ne crois pas qu'on
puisse lire rien de plus instructif à ce sujet que les récens dé-
bats entre le sénateur Hoar et le docteur Buckley(l). Ils m'ont
paru résumer tous les autres. Le sénateur Hoar est de l'avis de
John Stuart Mill, avec lequel, dit-il, se trouvaient d'accord le
penseur Emerson, le poète Whittier et Lincoln lui-même: il veut
que l'on marche résolument dans la voie ouverte par Lucy Stone
et suivie par Mrs Ward Howe, que la femme soit appelée à prendre
une part active aux affaires du pays et devienne éligible à tous les
emplois. De fait, elle a déjà le pied à Tétrier de la politique. N'est-
ce pas une fonction politique comme une autre celle dont s'acquitte
dans les hôpitaux, après s'être distinguée au temps de la guerre
pour le service des ambulances, Mrs Clara Barton, la grande
organisatrice, avec Mrs J. Ware, du régime pénitencier pour les
femmes? Et Mrs Léonard, leur émule dans les mêmes œuvres,
une puissance elle aussi, n'a-t-elle pas maintes fois voté comme
membre du Conseil d'administration des asiles d'indigens et
d'aliénés dans le Massachusetts? Et Mrs Haie, dont la bienfai-
(1) The right and expediency of woman suffrage, August 1894 : The Century
JtfontWy Magazine,
TO¥J jçxxx, -=- 4895. 38
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594 REVUE DES DEUX MONDES.
santé influence eut pour théâtre la maison des fous à Worcester,
un établissement de l'État comprenant mille pensionnaires? Et
tant de femmes qui tiennent entre leurs mains les rouages de
Tlnstruction supérieure, dira-t-on qu'elles n'ont pas été, qu'elles
ne sont pas encore au pouvoir? Mieux vaudrait le reconnaître
franchement et s'assurer le concours de toutes leurs pareilles
dans ces devoirs publics qu'elles savent si bien remplir. Les lé-
gislateurs prétendent être tout prêts à leur accorder le suffrage,
pourvu qu'une majorité le réclame; mais ceci équivaut à un
refus. Jamais les femmes ne revendiqueront en majorité aucun
droit: ce n'est pas ainsi qu'elles ont depuis vingt-cinq ans fait
tant de conquêtes, dont l'une des plus considérables est le pri-
vilège d'administrer elles-mêmes leurs propres biens. Les femmes
en masse sont toujours hésitantes devant les réformes : qu'on se
passe donc de l'avis des timides! Celles qui ne se soucient pas de
voter seront libres de s'abstenir.
Ainsi raisonne le sénateur Hoar, plus royaliste que la reine,
c'est le cas de le dire. A quoi le docteur Buckley répond assez
judicieusement :
« Peut-être avant de modifier la loi qui écarte la femme des
affaires publiques, faut-il réfléchir que d'un trait de plume on
changera entièrement la nature des relations entre les deux sexes
telles qu'elles existent depuis que le monde est monde. La per-
manence de la famille, d'où résulte la cohésion de la société,
dépend de certaines différences admises une fois pour toutes entre
le masculin et le féminin : le premier gouverne d'un commun
accord. Or le vote est l'expression même du gouvernement. Voter
avec intelligence c'est penser et agir au mode impératif. Pour
devenir votantes, les filles devront être dressées à penser, sentir et
agir dans le même esprit que les garçons. De quel côté s'exercera
la contagion de l'exemple? Est-on autorisé à croire que les femmes
subissent moins que les hommes les effets du milieu, qu'ad-
mises aux assemblées politiques, elles ne passionneront pas les
débats, qu'elles resteront inaccessibles à la corruption? » Le doc-
teur Buckley ne se permet pas, bien entendu, dans ses remarques
aussi respectueuses que modérées, de faire ressortir le côté un peu
chimérique des jugemens portés à l'occasion par les femmes de
son pays sur la nature masculine en général ; mais j'ai déjà dit, je
crois, combien leur ignorance plus ou moins volontaire sous ce
rapport est faite pour nous étonner, nous autres Françaises, mieux
renseignées apparemment. Il s'ensuit un optimisme qui ravit
leurs maris, leurs frères et leurs amis, comme la preuve d'une
virginité d'âme à laquelle les Américains tiennent par-dessus
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CONDITION DE LA FEMME ACX ÉTATS-UNIS. 595
tout, si peu entravée dans ses actes que soit chez eux la jeune
fille. Cette sorte d'ignorance, convenue ou non, permet aux
femmes de porter le langage des anges au milieu des brutales
mêlées humaines. Mais si elles descendaient une bonne fois dans
la poussière de l'arène, que feraient-elles de ce prestige de l'inex-
périence? que deviendrait la womanliness, qui est leur force? Je
crois bien que le docteur Buckley lance discrètement un trait
railleur à ces belles utopistes en disant qu'elles croiraient pou-
voir du jour au lendemain, pour purifier l'air, fermer tous les
saloons, les tripots et les mauvais lieux, sans souci de la liberté.
Et, en admettant que la femme entre résolument dans les réalités
de son nouveau rôle, qu'elle acquière tout de bon l'expérience
d'un leader y comment associera-t-elle ce rôle à la subordination
de l'épouse? Les divergences politiques en famille, les inévitables
rivalités multiplieraient les cas de divorce déjà trop nombreux, et
toute cette excitation ne serait pas de nature à supprimer le
fléau croissant des maladies nerveuses. Il faudrait qu'on demandât
sur ce dernier point l'avis formel du docteur WeirMitchell, connu
à Paris et à Londres comme à Philadelphie pour son éminente
spécialité, laquelle ne l'empêche pas d'écrire des poèmes pleins
d'imagination (4). Me rappelant le soupir significatif qu'il poussa
lorsque je l'interrogeai sur les effets de la culture à outrance
appliquée aux cerveaux de femmes, je crois prévoir quelle serait
sa réponse. Mais à quoi bon en somme appeler les médecins, les
logiciens et les moralistes à la rescousse du bon sens? L'Amé-
rique compte avant tout, pour que les réformes n'aillent ni trop
loin ni trop vite, sur la sagesse des femmes elles-mêmes. Cette
sagesse les a préservées jusqu'ici des excès du parti féministe
proprement dit tel qu'il se manifeste depuis peu en Angleterre ; elle
a empêché le périlleux antagonisme des deux sexes, les hommes
laissant habituellement aux femmes le soin de combattre certaines
illusions de femmes.
Et elles s'en acquittent à souhait. J'ai rencontré chez plusieurs
directrices de collèges le plus louable souci de conjurer le dan-
ger qu'entraînent pour les étudiantes Téloignement trop complet
de la famille à un âge qui devrait être celui de l'application aux
devoirs domestiques, préludes du mariage. C'est une femme qui
a tourné l'arme du ridicule contre ces petits phalanstères comme
il en existe à New-York, formés exclusivement de jeunes filles
(1) Ce genre de cumul n'est pas aussi rare qu'ailleurs en Amérique et ne nuit ni
au poète ni au médecin. J'ai entendu le Dr Weir Mitchell lire lui-même — et admi-
rablement, — devant une nombreuse assemblée, dans un club de Philadelphie, son
beau drame en vers, d'une si màio et si fière inspiration, Francis Drake.
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596 REVUE DES DEUX MONDES.
du monde qu'enlèvent à leur milieu naturel de prétendues obses-
sions philanthropiques et des aspirations très vagues vers une
plus haute féminité, le tout, étayé par certains rêves creux d'entre-
prise personnelle et par la curiosité de vivre en garçons (1).
Enfin, sur le chapitre du suffrage, elles laissent généralement
leurs partisans mâles déployer plus de zèle qu'elles n'en montrent
elles-mêmes. Quelques-unes, — et de celles que leur supériorité
semblerait autoriser aux revendications, — vont jusqu'à se pronon-
cer nettement contre un droit qu'elles jugent inutile ou intem-
pestif. Détail piquant : Mrs Ware, Mrs Léonard, dont un avocat
empressé invoquait les noms à l'appui de ses argumens, refusent
de faire cause commune avec lui. Elles trouvent l'influence de
la femme beaucoup plus efficace sans suffrage et sans situation
politique, « parce qu'il est possible ainsi de discuter toutes les
grandes questions sur la base de leurs seuls mérites. »
La crainte de se rencontrer dans la vie publique avec un ra-
massis d'ambitieuses, d'intrigantes et de viragos, politiciennes
de l'avenir, qui rivaliseraient de cupidité, de menées basses et
tortueuses avec certains politiciens du présent, contribue autant
que tout le reste ensemble à cette réserve de bon augure.
Peut-être néanmoins le mouvement ne se laissera-t-il pas
toujours contenir, et les plus prudentes finiront- elles par être
entraînées bon gré mal gré ; peut-être la Walkyrie perdra-t-elle
dans le combat ses armes idéales et sera-t-elle réduite aux coups
de poing vulgaires, cette lance de lumière et ce bouclier de jus-
tice qu'elle possède aujourd'hui ne trouvant plus leur emploi, si
légalité proclamée doit supprimer toute chevalerie. Évitons les
pronostics en cette ère d aiïranchissemens précipités et de sou-
daines transformations. Mon but était simplement, après un assez
long séjour en Amérique, de noter quelques grands progrès qui
intéressent le monde entier. Ils ont été accomplis sans fracas par
la grâce d'un groupe de femmes qu'avec admiration j'ai vues à
l'œuvre et trouvées dignes de servir de modèle à toutes les
autres.
Th. Bentzon.
(1) A Bachelor Gh-l, par Mrs Harrison, New- York, 1891.
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L'ESTHÉTIQUE DES BATAILLES
Jamais au milieu de tant de paix on n'a tant rêvé de guerre. Le
cauchemar est incessant et il est universel. Vainement vingt-cinq
ans se sont-ils écoulés depuis la dernière guerre de France et dix-
huit depuis la dernière grande guerre européenne ; vainement les
congrès sa van s, les conférences philanthropiques, les ententes
industrielles, les ligues internationales et sociales croisent-elles
leurs réseaux par-dessus les frontières, partageant le monde en
des camps qui n'ont rien de commun avec les nationalités : le
fantôme est debout et partout. En haut, le souverain au casque
d'argent et à l'aigle d'or n'invite quelques parlementaires à dîner
que pour leur faire, après boire, un cours de tactique navale. En
bas, la foule contemple avec terreur, dans les expositions, ou sur
les routes pendant les grandes manœuvres, ces engins de plus
en plus perfectionnés qu'on invente pour la broyer. En attendant,
elle les paie et, avant que ces monstres de fer nç torturent sa chair,
ils lui dévorent son pain.
Aussi bien, pénétrez dans les tribunes d'un parlement : qu'en-
tendez-vous ? Demander de l'argent... Pour quoi? Pour ce cui-
rassé qui n a pas assez de cuirasses, pour ce fusil qui n'a pas assez
de balles dans sa crosse; pour cet obus qui ne peut projeter sa
mitraille que dans une ellipse de deux cents mètres de long...
Entrez dans une cour de justice : on y juge un touriste qui a été
vu photographiant un paysage dans une zone défendue, -^ le cau-
chemar de l'espionnage, — ou un chimiste qui a communiqué une
formule scientifique à un étranger, — le cauchemar de la trahison !
Visitez une exposition : voici des wagons arrangés en dortoirs,
avec des hamacs, des cuisines, des armoires pleines de linge
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598 REVUE DES DEUX MONDES.
blanc. Pourquoi ces lits? Pour les blessés de la prochaine guerre;
et, comme la croix sanglante qui les surmonte, ces linges blancs
seront rouges un jour...
Veut-on secouer cette réalité navrante et se réfugier dans le
rêve, c'est le Rêve de Détaille qui se lève devant les yeux. Car la
poésie est faite de ce qui est loin ou de ce qui n'est plus. Or
la pensée s'envole-t-elle vers ces régions sereines et chimériques
de l'extrême-Orient où elle avait accoutumé de trouver son
repos, le fantôme l'y attend. Dans ces campagnes mamelonnées,
où les personnages des Tori-i faisaient jadis paisiblement la cueil-
lette des iris en fumant leurs pipettes, où les porteuses de sel et
les acteurs jouant du koto aux treize cordes passaient sur les
ponts en dos d'âne, s'émerveillant à la vue du printemps, des eaux
et des fleurs, voici que passent maintenant les bataillons du ma-
réchal Oyama aux tuniques noires, aux képis français, où seule
une applique en forme de chrysanthème rappelle les beaux jours
de l'Art et de la Paix. Ping-Yang, Port-Arthur, Wei-Ha-Weï ne
sont plus que des évocations de massacres et de mutilations. Des
cris de victoire, des cris horribles, où il y a du saké et du sang,
nous arrivent de ces bords enchanteurs où notre imagination se
plaisait à débarquer jadis, et l'Europe attentive, inquiète, tend
l'oreille, se demandant si ce ne sont pas là les cris avant-coureurs
d'une invasion jaune.
Réfugions-nous donc dans le passé, direz- vous; ouvrons un
de ces Mémoires qu'on aime tant lire aujourd'hui, tous nous par-
lent de guerre : de la grande guerre épique où Ton ramassait des
duchés sur le champ de bataille ; de la guerre fantaisiste et enso-
leillée où un galop de charge enlevait une cité opulente comme
un trésor des Mille et une Nuits et mouvante comme un mirage ;
enfin de la guerre triste et sérieuse comme un devoir, où Ton dis-
putait à l'envahisseur des champs que la neige avait faits assez
froids pour servir de tombeaux. Ainsi le passé autant que le pré-
sent, les choses lointaines autant que les choses immédiates, nous
parlent de la guerre, de la guerre de demain. De temps en temps,
l'humanité se débattant prononce bien les mots de : Désarme-
ment ! désarmement ! comme un homme qui cherche à s'éveiller
de son cauchemar en poussant un cri, en appelant à son aide...
Mais on parlait de désarmement aussi à la veille d'Iéna. Et le
spectre de cette guerre qui n'arrive toujours pas et qu'on croit
fatale, ressemble à un de ces mauvais songes qu'on sait n'être
qu'un songe et dont on ne peut parvenir à se réveiller.
Voilà un phénomène curieux. En voici un second. Ces guerres
dont tout le monde parle, personne ne les peint plus. Chaque
année le nombre des tableaux de bataille décroît, et, plus encore
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l'esthétique des batailles. 599
que leur nombre, la valeur de ceux qui les font. Au printemps
dernier, les Champs-Elysées n'en contenaient guère qu'une demi-
douzaine, le Champ-de-Mars qu'un seul, et aucun n'était signé
d'un grand nom. Dans ce pays où les maîtres d'autrefois, — les
David, les Gros, les Géricault, les Vernet, et, à l'occasion, les
Delacroix, les Decamps, — demandaient leurs inspirations à la
lutte en masse, à l'effort physique et moral, violent et prestigieux
vers un but commun, nos maîtres d'aujourd'hui se tournent
plus volontiers vers des scènes calmes et individuelles. Patriotes
autant que leurs devanciers, nos artistes semblent se désintéresser
des spectacles patriotiques. Eux qui eussent, dans un combat,
saisi le fusil échappé aux mains défaillantes des Charlet, des
Bellangé, des Protais, des Neuville, ils n'ont pas relevé leurs
pinceaux tombés. Il en est de même à l'étranger. En dehors des
parades officielles de M. de Werner, les maîtres allemands
dédaignent la guerre, et, par exemple, M. de Uhde, qui a fait la
campagne de 1870, s'est soigneusement abstenu de la peindre. Il
faut descendre jusqu'aux sergens-majors de la peinture pour y
trouver la préoccupation de ces choses brutales et magnifiques.
Et cela |est d'autant plus frappant, qu'au contraire la littérature
en est pleine. A un bout de l'Europe Tolstoï, à l'autre boutM. Zola,
ont consacré aux spectacles et aux sentimens que procure la
guerre leurs pages les plus saisissantes. Ils y ont découvert un
intérêt que leurs prédécesseurs ne soupçonnaient point. La lon-
gueur inusitée de la paix a même permis d'étudier et d'expri-
mer les impressions du soldat mieux qu'on ne l'avait fait jusqu'ici.
Ce capitaine de chasseurs n'a pas occasion de charger l'ennemi :
il écrit l'histoire d'un régiment de cavalerie légère et il y trouve
un réconfort « aux heures de désillusion et de découragement,
aux heures où tout officier se demande s'il verra jamais se rompre
la monotone série des exercices de garnison, s'il atteindra jamais
un idéal qui, chaque jour, semble s'éloigner vers des horizons
plus obscurs (i). » Ce lieutenant d'artillerie ne tire que sur des
cibles automobiles : il écrit le journal de sa vie militaire, « les
impressions qu'un jeune officier éprouve en entrant au service...
sa jouissance de posséder des hommes et de leur appartenir (2). »
Ce lieutenant de vaisseau ne lance pas de torpilles homicides : il
écrit les réflexions et les images qui passent dans sa pensée et
devant ses yeux. Il semble que l'écrivain, le psychologue aient
trouvé un intérêt d'autant plus profond à la guerre que le peintre
s'en désintéressait davantage et qu'ils aient, en quelque sorte
permuté.
(i) Aubier, Introduction aux Souvenirs de Parquin.
(2) Art Roë, Pingot et Moi.
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600 REVUS DES DEUX MONDES.
Est-ce là simple hasard, fragile coïncidence qu'hier n'a pas
connue, mais que demain ne connaîtra pas davantage? ou n'est-
ce pas plutôt l'indice d'un grand changement qui se fait dans la
réalité, dans l'idée et dans l'image de la guerre? Pour nous en
tenir à ce dernier point, la guerre moderne qui préoccupe tous
les esprits n'offre-t-elle plus aux yeux des images qui les émeuvent
ou qui les charment? Tout le pittoresque et toute la poésie des
batailles qui séduisaient tant les imaginations de nos pères se
sont-elles retirées de nos luttes contemporaines pour ne nous en
laisser que toute l'horreur? L'appareil de plus en plus scientifique
du combat, le rôle de plus en plus intellectuel du combattant,
ont-ils tari les sources où puisait le peintre, en même temps qu'ils
ouvraient une voie plus profonde au psychologue, au romancier?
et la guerre, en un mot, serait-elle devenue un de ces objets
Que l'art judicieux
Doit offrir à l'esprit et reculer des yeux ?
Telle est la question que se posent les admirateurs de nos
vieux peintres militaires. Pour l'éclaircir, nous allons examiner
les principales représentations du combat autrefois et aujour-
d'hui, et tâcher de déterminer ainsi la beauté plastique de la
lutte, les conditions de cette beauté, quelque chose comme Y Esthé-
tique des batailles.
I
Pour voir les chefs-d'œuvre de l'art grec primitif il faut
prendre le train de Bavière, et pour voir ceux de l'âge d'or grec, le
paquebot de Douvres. Munich possède les marbres d'Égine, et
Londres les marbres d'Elgin. Mais une simple visite au vestibule
de notre École des beaux-arts ou au Musée de sculpture com-
parée du Trocadéro suffit pour avoir une idée des premiers, et une
station au rez-de-chaussée du Louvre pour apercevoir un spé-
cimen des seconds. Or dans les uns et les autres, le sujet est un
combat. Les figures qui ornaient les frontons du temple d'Égine
étaient celles de guerriers grecs et troyens se battant sur le corps
de Patrocle. D'autre part, celles qui remplissaient les métopes
du Parthénon, enlevées à l'Acropole par lord Elgin, sont les
images des Lapithes luttant contre les Centaures. Ainsi, dès les
exemples les plus connus et les plus imposans de l'art antique,
statues si Ton regarde le fronton d'Égine, hauts reliefs si Ton
regarde les métopes du Parthénon, la lutte d'homme à homme
nous apparaît comme une matière inépuisable aux appropria-
tions du sculpteur.
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l'esthétique des batailles. 601
Rien de plus sculptural en effet que le combat antique. Quelles
que soient les exigences de la plastique, il les satisfait. Que de-
mande avant tout le statuaire pour dresser sur un socle ou profiler
sur une frise des figures de héros? Que ces héros offrent non seu-
lementàTâmede beaux sentimens, maisauxyeux de belles lignes ;
et, comme jusqu'ici les costumiers sont demeurés à ce point de
vue fort au-dessous du Créateur, et comme celui-ci a fait l'homme
nu, le statuaire demande que ces héros soient nus, plutôt qu'en-
sevelis dans les redingotes de nos orateurs ou juchés dans les
bottes de nos généraux. Or le guerrier antique est fort peu vêtu.
Le Gaulois ne l'est presque pas, le Germain non plus, et ils char-
gent la poitrine découverte. Le Dace combat avec une sorte de
tunique et de longs pantalons, mais tout cela est un tissu flexible
et lâche qui se modèle sur la forme du corps. La catafracte ou
cuirasse du cavalier sarmate ne dérobe pas plus la forme de son
corps que les écailles celle du corps d'un poisson. Le combattant
oriental, sauf le sapeur assyrien, entièrement recouvert d'une
cotte de mailles, a les membres à demi nus, et l'on peut s'en rendre
compte dès le premier pas qu'on fait dans la salle asiatique du
Louvre, en entrant. Le soldat grec pareillement : sa cuirasse
ne cache que la poitrine, et encore, loin d'imposer à la vue une
forme différente de celle de l'académie, comme le « corset de
fer » de nos cuirassiers, elle reproduit les saillans et les creux
de la poitrine ; loin de masquer l'homme, elle le révèle. Le chiton
descend à peine au milieu des cuisses. Sans doute le Grec a une
ou deux jambières, des cnémides, mais qui ne couvrent qu'une
partie de la jambe et en se modelant si exactement sur elle qu'on
croit voir une pièce de sculpture ou d'anatomie. Son casque
cache ses joues comme son crâne, mais ce qui est sculptural en
l'homme n'est point la tête, la physionomie, puisque de parti pris
la sculpture supprime l'expression des yeux : c'est le torse, les
jambes, les bras. Or, chez le Grec, la cuirasse est représentative
du torse ; presque toute la jambe et le bras sont nus.
Du légionnaire romain on peut dire la même chose : son
torse, bien que cerclé de fer, garde l'aspect de l'académie; son
visage apparaît sous un casque très simple ; ses bras et ses jambes
sont nus, Yocrea ou jambière n'étant qu'une exception à certaines
époques et selon certains grades; et ainsi dans chacun de ses
muscles, contracté ou détendu, on lit l'effort ou le plaisir. Le
sculpteur connaît de longue date ces lignes qui s'offrent à lui et
il sait quel parti en tirer. Il ne se trouve pas, comme s'il avait
affaire à un guerrier moderne, en présence d'un pied d'éléphant
en basane ou d'un cylindre de drap compliqué d'épaulettes et de
galons que l'Apollon ou le Discobole n'ont jamais connus. Sous le
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602 REVUE DES DEUX MONDES.
soldat il reconnaît l'homme, dont Praxitèle ou Agasias lui a fourni
le type accompli. C'est le même qu'il a vu courir dans les jeux,
lancer le disque ou le javelot, descendre aux bains, s'oindre
d'huile et user du strigile. Le vainqueur de Salamine n'est autre
que l'athlète du Vatican qui a fini de jouer. Tous ces exercices
l'ont préparé à combattre non pas seulement vaillamment, mais
noblement ; ne l'ont pas seulement rendu brave, mais l'ont rendu
beau. Le sculpteur ne peut rêver un plus beau modèle dans un
plus grand sujet.
Que demande-t-il ensuite ? Que la figure à représenter ne soit
pas nécessairement déparée par des accessoires inesthétiques.
Sous peine de montrer leurs héros désarmés, nos sculpteurs
actuels sont obligés de leur faire brandir des fusils à baïonnette
où ne manque ni une vis ni une capucine, ou bien un revol-
ver, heureux quand la couleur locale ne réclame pas l'introduc-
tion de toute l'horlogerie d'un hotch/ciss. Dans l'antiquité, le
sculpteur ne voyait pas avec effroi un soldat entrer en armes dans
son atelier. Plutôt qu'un embarras, ces armes étaient une parure.
Épées celtiques en forme de feuille d'iris, glaives de Mycènes en
forme de feuille de saule, haches palstaves des guerriers du nord,
khopeshs ou cimeterres égyptiens, lourds scramasaxes des Ger-
mains, courts parazones des chefs de Rome, piques sarisses lon-
gues de quatorze coudées, ont tous des lignes calmes et conti-
nues qui rappellent quelque forme naturelle. Rien de plus simple
que l'arc, — une branche qui se détend; que la flèche, — une
baguette qui vole ; la fronde, — un fil replié qui se balance. Le
bouclier romain ressemble à la moitié de l'écorce ôtée à un tronc
d'arbre. Si la guerre antique met en œuvre des machines, c'est
l'exception, en vue d'un siège, et au contraire la règle est le com-
bat à l'épée et au javelot. Ceux-ci, loin de détruire l'harmonie
des lignes courbes et changeantes de l'être, la complètent en lui
opposant l'antithèse de la ligne droite et immobile de la chose. La
panoplie antique n'eût servi à rien dans le combat, que le sculp-
teur eût dû l'inventer pour l'usage quïl en faisait.
Ne pouvant, comme le peintre, ordonner des perspectives
et creuser des profondeurs, ce qu'il réclame d'un sujet ce n'est
pas seulement qu'il soit plastique, c'est aussi qu'il soit simple,
clair et puisse se résumer en l'action de deux ou trois figures.
Les autres conditions sont pour satisfaire l'œil : celle-ci pour
satisfaire l'esprit. Le combat antique y répond merveilleuse-
ment, car il se compose non d'une combinaison d'actions dis-
semblables, mais d'une série de duels. C'est seulement dans les
temps modernes que les progrès de la science ont permis de tuer
de mille façons différentes et d'appliquer au meurtre en masse
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l'esthétique des batailles. 603
l'admirable loi économique de la division du travail. Un canon*
nier ne tue pas de la même façon qu'un mineur, ni un mineur
qu'un dragon, ni un dragon qu'un fantassin, et la part que prend
à la bataille le servant d'une pièce d'artillerie qui porte les gar-
gousses ne ressemble nullement à celle du lancier qui pique les
fuyards. La représentation qu'on nous fera de l'un n'évoquera
nullement l'idée complète de la bataille, parce qu'elle ne sera
pas du tout la représentation de l'autre. Au contraire, un soldat
romain frappe comme un autre soldat romain. Vainement on
voudrait ici nous opposer la division des armées antiques en ca-
valerie, infanterie, et de celle-ci en infanterie de ligne et en ve-
ntes, en archers et fantassins répandus dans la cavalerie. Nous
ne parlons pas ici de parade, mais de combat. Or, dans le combat,
ils faisaient tous le môme ouvrage. Le pilum une fois lancé, — et
il ne menaçait que le bouclier de l'ennemi qu'il avait pour but
d'embarrasser et d'appesantir, — on s'abordait à l'épée. Les ar-
chers et les frondeurs en arrivaient vite là s'ils se voulaient dé-
fendre. L'effet de leurs traits devait être bien peu de chose, puis-
qu'à Pharsale, par exemple, l'armée de César qui s'y trouva en
butte ne perdit que deux cents hommes, tandis que les Pompéiens
en perdaient quinze mille. Les cavaliers antiques, mal armés,
sans étriers, ne faisaient pas de véritables évolutions de cava-
lerie, et nous voyons qu'ils mettaient pied à terre pour combattre.
Polybe raconte qu'à Cannes les cavaliers romains et carthaginois
sautèrent de cheval et saisirent chacun son adversaire. Tite-Live
rapporte la même chose d'un combat contre les Herniques. On
descendait aussi des chars : César dit que, dans une bataille contre
les Bretons, les soldats des chars combattirent à pied avec avan-
tage (4). Ainsi, pas plus la cavalerie que l'infanterie légère ne
donnait un aspect particulier à l'action. Toutes les théories tac-
tiques qu'on a édifiées sur la phalange ou sur la légion ne doivent
pas nous faire oublier que, pour combattre réellement son enne-
mi, le soldat était obligé de le joindre, et qu'à ce moment, quelle
que fût d'ailleurs la résistance qu'on lui opposait, qu'il y eût choc,
ou face à face, ou poursuite, on voyait apparaître un groupe de
lutte, avec de belles armes, en de beaux mouvemens, qui person-
nifiait et résumait toute une bataille partout semblable à elle-
même, — un groupe sculptural en un mot.
Voilà ce que la vie guerrière antique a fourni à l'art : voyons
ce que l'art adonné à la vie. Il a enchanté les regards des enfans par
l'image des combats où s'étaient illustrés leurs pères. Il a surtout
ravi les grands enfans, qui sont les hommes, en leur contant les
(1) Colonel Àrdant du Picq, Études sur le combat.
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604 REVUE DES DEUX MONDES.
luttes de leurs aïeux putatifs, qui sont les dieux. Marathon fait
pendant à la Gigantomachie, et la Centauromachie au combat des
Amazones. En faisant le tour du monument d'Attale, sur l'Acro-
pole, on passait insensiblement de l'histoire des anciens à leur
légende, et ainsi on faisait le tour de leur pensée. Ces batailles,
l'Art les a non seulement figurées en raccourci, par des statues,
comme le Phrygien ou le Perse combattant du Vatican, les bar-
bares luttans ou vaincus de Venise, de Naples, du Louvre, du
Capitole, de la collection Torlonia, l'Amazone foulant les guer-
riers du casino Borghèse : il les a déroulées indéfiniment, tou-
jours pareilles et toujours nouvelles, — chevaux cabrés, ho-
plites surgissant, barbares aux longs cheveux, renversés à terre,
— soit resserrées deux à deux dans des métopes, coupées par
les triglyphes aux trois gouttelettes, soit cavalcadant librement
sur l'architrave et tournant à chaque angle de l'édifice pour
continuer au couchant la lutte commencée au midi. Il les a
hissées sur les arcs de triomphe, enroulées autour des colonnes
élevées à la gloire des vainqueurs, et l'œil du vieux soldat voyait
avec surprise cette prodigieuse ascension d'une armée vers le
ciel bleu, ou reconnaissait avec fierté la cohorte à laquelle il avait
appartenu. Il les revoyait aussi sur les vases, les amphores,
retracées à l'infini, sous ses pieds en des mosaïques reproduisant
les tableaux célèbres, jusque dans les coupes où était figuré le
massacre des vaincus. Et lorsque le vieux guerrier ne pouvait
plus lever les yeux vers les frises des temples ou vers les co-
lonnes, lorsqu'il allait au delà des murs, dormir son dernier
sommeil, la bataille recommençait autour de lui, et, sculptés sur
son sarcophage, les chevaux cabrés, les bras tendant les javelots,
les porteurs d'enseignes, les barbares, entouraient de leur lutte
furieuse ce corps qui ne craignait désormais plus rien de leurs
coups. — Les métopes du Parlhénon, comme les frises de la Vic-
toire Aptère, du Thésée, du Jupiter d'Olympie, des temples de
Phigalie, de Pergame et de Gjôlbaschi, comme les bas-reliefs de
l'arc d'Orange, des colonnes Trajane et Antonine, et des sarco-
phages répandus partout, à Brescia, à Sidon. au Campo Santo de
Pise, pour ne citer que quelques-uns des plus fameux, nous mon-
trent que les artistes grecs ou gréco-romains ont fait des luttes
sanglantes qui avaient bouleversé leur patrie, un accompagne-
ment et un ornement pour les vivans et pour les morts.
La composition de ces batailles est toujours la même quant aux
grandes lignes. Placés de profil, les personnages combattent deux à
deux. C'est le seul thème adopté dans les métopes du Parthénon et
dans la frise de Phigalie et le plus ordinairement suivi dans les
bas-reliefs de la Victoire Aptère, de Gjôlbaschi, du sarcophage de
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l'esthétique des BATAILLES. 60ÏÏ
Sidon, et des frises de Magnésie du Méandre, ces dernières au
Louvre. Souvent un troisième^et un quatrième agresseurs arrivent
à la rescousse, un mort encombre le terrain, un ami chargé d'un
blessé passe au second plan, mais la lutte n'en est pas moins
resserrée dans d'étroites limites, et le drame d'à côté se confond
si peu arec elle, que, parfois, les combattans, voisins pied à pied,
se tournent complètement le dos. Sans doute l'antiquité nous offre
des exemples de batailles par masses ou par files, mais c'est dans
ses œuvres inférieures, sur les bas-reliefs de Ninive, contant la
gloire de Sennachérib ou d'Assourbanipal, sur les monumens
d'Egypte proclamant la grandeur de Ménéphthah ou de Ramsès III,
ou bien, à l'autre bout de son histoire, sur la colonne Trajane.
Là, l'artiste a voulu donner l'idée de la masse par un pêle-mêle
indescriptible ou par des processions de guerriers cheminant un
à un, ou bien par des monceaux de têtes réparties dans l'épaisseur
du bas-relief, à des plans différens. Mais tout ceci se passe bien
avant la belle époque de la sculpture antique, ou bien après elle.
À l'époque classique, la foule, impossible à figurer par le relief,
disparaît presque entièrement devant le type. Comme le dit très
bien l'auteur de Kampfgruppe und Kâmpfertypen : « Nous voyons
avec quelle force consciente d'elle-même, les artistes se sont
débarrassés de tout réalisme, de tout récit à la manière épique,
et se sont seulement appliqués à faire rendre par leur art le côté
dramatique de la lutte. Ils ne se sont plus dès lors inquiétés le
moins du monde de représenter, au vrai et au long, la suite du
combat, mais bien de faire évoluer de jeunes corps nus dans des
attitudes intéressantes et hardies. Ils ont laissé là la réalité qui,
dans le combat, précipite une masse contre l'autre ; ils ont placé
l'homme contre l'homme et ils ont donné à l'individu une im-
portance qu'il n'a jamais eue dans la nature, mais bien dans la
fantaisie vivante de l'artiste (1). » Le duel, plus ou moins compliqué
par la présence d'un mort entre les combattons, d'un blessé qui
se relève, d'un ami qui accourt à l'aide, forme le fond de toute
cette composition.
Où se passe ce duel ? L'artiste ne nous le dit pas et qu'avons-
nous besoin de le savoir? Tout ici réside dans la force ou l'agilité
de l'être et rien dans le concours des choses. D'ailleurs, la bataille
antique se passe le plus souvent dans une plaine unie ou mollement
ondulée, comme à Zama, à Verceil, à la Trébie, et le terrain n'ayant
aucune part dans le choix des manœuvres et de l'action, la nature
n'entre pour aucune dans la victoire. Aussi, la plupart du temps, il
n'y a même pas un essai de la montrer! Les bas-reliefs de Kouyoun-
(1) Qscar Bie, Kampfgruppe und Kâmpfertypen in for Antike,
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606 REVUE DES DEUX MONDES.
djik, qui sont de véritables procès-verbaux, nous montrent bien les
files d'archers, de lanciers, d'eunuques ou de frondeurs assyriens
cheminant entre des bandes treillagées qui représentent des mon-
tagnes, sous des branches écartelées, qui représentent des forêts
et sur de grandes chevelures emmêlées de poissons qui repré-
sentent des fleuves. Parfois même des carrés de roseaux, droits
comme des fers de lances, nous donnent à soupçonner des marais,
et Ton peut voir dans un escalier du Louvre des soldats de Sen-
nachérib passant l'eau, étendus sur des outres, préludant ainsi
aux expériences faites il y a quelques années par les élèves de
TÉcole de Joinville-le-Pont pour traverser les rivières sur des
bidons. Mais le dessin du paysage joue là un rôle indicatif plutôt
que descriptif. C'est toujours l'épi de blé que le graveur chaldéen
figure auprès d'un taureau, pour donner à entendre que ce taureau
est dans un champ. D'autre part, nous apercevons bien sur la
colonne Trajane des rocailles figurant les Garpathes facilement
enjambées par les Daces qui y cherchent un refuge contre les
légions. Mais dans la sculpture grecque, le combat va sans aucune
indication de la nature qui l'environne. Supérieur à elle, n'atten-
dant de sa part ni péril ni secours, le guerrier se profile sur un
horizon nu et irréel, comme l'Olympe, ne demandant à la terre
que de le porter tant qu'il combat et, s'il succombe, de le recou-
vrir.
Avec un beau spectacle, l'art antique a donné à la vie un
exemple de dignité. Pour l'apprécier, il faut noter que le combat
d'alors, s'il était plus plastique que les nôtres, était aussi beau-
coup plus cruel et presque bestial. Toute blessure qui désarmait
l'homme sur le champ de bataille était immédiatement suivie
du coup de grâce. Dans le grand bas-relief d'Ibsamboul, nous
voyons les soldats jeter en tas aux pieds des vainqueurs les mains
coupées des ennemis et les scribes égyptiens en dresser l'inven-
taire avec la plus tranquille exactitude. Dans les bas-reliefs de
Kouyoundjik, ce sont les têtes qu'on entasse ainsi et toujours des
scribes sont là pour en prendre note. Un triomphe d'Assourba-
nipal ne va pas sans que, devant le cortège royal, on jette en
l'air, comme on fait les roses dans les processions, les têtes des
vaincus. Sur la colonne Trajane, on voit un légionnaire romain
tenant, entre ses dents serrées, la tête d'un Dace qu'il vient de tran-
cher d'un coup de glaive. Voilà ce que l'art trop naïf ou déjà dé-
pravé de l'antiquité orientale ou de la basse antiquité romaine
nous apprend sur la réalité des combats. L'art grec, reproduisant
ce combat bestial, Ta ennobli. Il n'a presque jamais montré de
telles scènes. Il a fait voir la lutte parfois terrible, non la cruauté;
la victoire, non la vengeance ; il a voilé le plus possible la brutalité
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l'esthétique des batailles. 607
du corps à corps. II a fait comme les témoins intelligens d'un
duel : il a écarté les adversaires au moment où les coups deve-
naient aveugles. Il a cherché les attitudes qui excitent l'admira-
tion plutôt que celles qui écrasent l'ennemi. Dans les marbres
de Phigalie, Amazones et Athéniens, on dirait un jeu plutôt
qu'une lutte. La sérénité admirable qui plane sur tout l'art grec a
pénétré ces furieux. Ils ont la puissance des Dieux et aussi leur
calme immortel. Regardez les guerriers d'Égine : ils sont nobles,
aisés, mélancoliques et presque gracieux. Le sourire de ceux qui
tombent est mystérieux comme leur destin. Ceux qui combattent
encore le font avec vigueur, mais sans rage, avec volonté, mais
sans passion. Ils semblent savoir qu'ils dominent de bien haut
les hommes et que leur bataille se livre plus près du ciel, sur un
fronton.
La sculpture grecque a fait plus encore. Elle a ennobli ce que
les Grecs méprisaient le plus au monde : le Barbare, c'est-à-dire
l'âme sans philosophie et le corps sans gymnastique. Elle l'a
choisi non comme comparse ou trophée d'un triomphe, mais
comme objet lui-même d'admiration. Elle Ta célébré non pas vic-
torieux, mais vaincu, et vaincu non pas rêvant une revanche
possible, mais mourant. Elle a fait Le gladiateur ou plutôt le
Gaulois expirant qui est au Capitole. On ne sait qui est cet homme
aux cheveux crépus, affaissé sur son bouclier, la tête basse, une
épée brisée à la main, qui semble écouter son sang couler par
les lèvres de sa blessure. Il gît au milieu de la salle, tout seul.
Autour de lui, se tiennent debout, dans des attitudes joyeuses et
triomphantes, des dieux, des prêtresses, des déesses, des satyres,
des philosophes, aristocratie de la forme et de la mythologie,
êtres qui ont un nom, une naissance, une histoire, membres
qui ont eu une éducation, que l'huile a assouplis, que la pa-
lestre a développés, que le massage a rendus harmonieux, torses
élancés, lèvres souriantes : Antinous, Apollon, Bacchus, une jeune
fille portant une colombe... Sa forte et soucieuse physionomie
de sauvage qui souffre injustement semble refléter autant de sur-
prise que de peine et son cerveau aussi impuissant à s'expliquer
le pourquoi de la défaite que le pourquoi de la douleur. A cet
homme qui défendait, nu et d'instinct, le sol des ancêtres contre
un envahisseur bardé de fer et de logique, nous nous sentirions
incapables de dire quelque chose qui pût le consoler, sinon que
nous croyons le comprendre. Chaque fois que nous avons suc-
combé après une de ces luttes où ce qui est inexpérimenté, bar-
bare et généreux en nous s'est mesuré avec ce qui est civilisé,
conventionnel et égoïste dans le vieux monde où nous sommes
venus combattre, nous avons un peu ressemblé à ce Gaulois ex-
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608 REVUE DES DEUX MONDES.
pirant. Nous avons senti qu'une impulsion noble en nous était
brisée et que brisé aussi était le. buccin où, naïvement, nous
croyions annoncer aux autres quelque vérité ou quelque justice.
Et nous avons regardé, comme lui, s'écouler, de la blessure faite
par les réalités, le flot de nos espérances et de nos illusions.
Est-ce donc là un symbole et le sculpteur a-t-il voulu enno-
blir la défaite? Peut-être, mais quand même il n'aurait pas eu ce
but précis, il a sûrement voulu, et cela se voit à chaque tournant
de sa statue, ennoblir l'académie barbare, faire voir non comme
dans une caricature, mais comme dans une ethnographie, la
beauté particulière de ce corps rude et non dégrossi, de ces mem-
bres bruts, de cette poitrine et de ce torse taillés en carrés, où la
culture grecque n'a pas mis son empreinte . Et il y a merveilleuse-
ment réussi. Pas un des triomphateurs qui ont gravi ces degrés
fameux, là, sous les fenêtres, n'a connu la gloire que ce soldai
obscur a remportée. On ne monte plus au Capitole aujourd'hui
que pour venir l'admirer. Et tous les dieux de cette salle ne
semblent avoir été groupés autour de cette agonie que pour servir
de cortège, eux, les célèbres et les immortels, à ce Barbare sans
nom et sans histoire, qui va mourir.
II
L'arquebuse n'a pas tué seulement le héros du combat indi-
viduel et renversé tout l'ordre de choses établi par la lutte à l'arme
blanche. Cet « artifice du diable », comme disait Montluc, a tué
aussi la sculpture guerrière. En fait, rarement les sculpteurs
modernes se sont avisés de représenter des batailles. En prin-
cipe, ils ne peuvent y réussir. C'est à un autre art désormais que
cette tâche est dévolue. La poudre écarte les combat tans : il faut
donc représenter l'espace. Elle les force à se dissimuler derrière
des accidens de terrain : il faut donc montrer le paysage. Elle
change l'aspect du ciel en y répandant de superbes et sinistres
nuages, signes avant-coureurs d'une grêle qui fauche les hommes
comme l'autre les épis de blé : il faut donc représenter l'air. Elle
diversifie à l'infini les fonctions des combattans, en sorte que
ceux-ci, les tirailleurs, ne sont vus qu'un à un; ceux-là, les
canon niers, qu'en groupes; ces autres, enfin, les troupes de ligne
marchant sur une position, qu'en masse. Cette masse, il faut la
montrer dans sa profondeur, indiquer la houle des têtes, et, par
la perspective, l'étendue des lignes engagées, — toutes choses que
le relief ne peut faire ou fait mal. En même temps, les armes
simples des anciens ont fait place à des engins compliqués. On
ne peut évider le marbre jusqu'à lui faire exprimer tous les
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l'esthétique des batailles. 609
rouages et les ressorts d'une arquebuse. L'impossibilité de résis-
ter aux coups de l'artillerie fait qu'on ne porte plus de cuirasses,
le goût du confort, qu'on se recouvre entièrement de vêtemens,
et la gloriole, qu'on les veut magnifiques et brodés, hérissés
d'appendices et d'affiquets bizarres. C'est fort peu sculptural.
Regardez, pour vous en convaincre, les statues de l'arc de triomphe
du Carrousel — surtout le sapeur, dont un moulage au musée du
Trocadéro nous permet de distinguer tous les détails — ou encore
le Tambour de bronze, battant la charge, auprès de la colonne
de Raffet, dans le jardin de l'Infante, au Louvre.
D'autre part, si la sculpture est impuissante à rendre l'espace
qui est entre les combattans, le paysage, le feu, la fumée, quelles
ressources la peinture n'y trouvc-t-elle pas? Ce qu'a été la pein-
ture de batailles dans l'antiquité, nous l'ignorons et ce ne sont
pas les descriptions de Pline ou de Pausanias ou un morceau de
la mosaïque de la bataille d'Arbelles, qui peuvent nous dire si le
combat d'alors prêtait beaucoup à l'interprétation par le pinceau.
Mais assurément, il y prêtait moins que le combat moderne.
L'union intime de l'homme et de la nature, celle-ci servant à
celui-là non pour se promener, mais pour se retrancher ; non de
décor, mais de défense ; celui-là n'étant plus pour celle-ci le « bon-
homme qui fait bien dans le paysage », mais le héros qui lutte
pour garder ce paysage à son pays, voilà le thème pittoresque par
excellence! Et quoi de plus pittoresque aussi que ces uniformes
colorés, bigarrés, mille fois plus variés que les vêtemens de
guerre des anciens, ces feutres empanachés, ces chabraques, ces
buffleteries, ces musiques, tout cet attirail que le sculpteur s'épui-
serait en vain à reproduire? Dans la bataille antique le combat-
tant était plastiquement beau. Dans le combat moderne, il est
pittoresque. La peinture de batailles a paru.
La bataille est, d'ailleurs, pour l'artiste une occasion et, si
l'on y réfléchit, peut-être la seule où il puisse montrer une masse
en mouvement, animée d'un élan unique, vers un but facile à
percevoir. Elle lui permet de varier à l'infini tous les mouvemens
particuliers des hommes qui composent cette masse, et ainsi de
nous donner une des plus grandes jouissances esthétiques : la
sensation de la variété dans l'unité. Elle fournit une diversité
d'attitudes qu'aucun sujet n'égale, de sentimens qu'aucun événe-
ment n'inspire, parce qu'elle ramasse et concentre en un point
toutes les manifestations de l'énergie physique ou morale, — et
de son contraire. Elle joint le calme au désordre, la souffrance
à l'enivrement, l'inquiétude à l'espoir, la mort à la vie. Le geste
mbdéré du chef qui prévoit, ordonne et désigne, s'oppose aux
gestes outrés des soldats qui s'entraînent, s'excitent, et, selon
toot cxxx. — 1805. ^^vT^" ^7^ P$
V -*r-^\
610 REVUE DES DEUX MONDES.
l'énergique expression de Souvaroff, « fuient en avant ».La posi-
tion droite ou agenouillée de celui qui tiraille tranche avec l'atti-
tude courbée de celui qui marche à l'ennemi. Le blessé qui
s'affaisse, le clairon qui sonne, l'ami qui relève et soutient un ami,
le tirailleur à court de munitions qui fouille dans la giberne d'un
camarade hors de combat, la recrue qui s'arrête épouvantée
devant quelque horrible blessure, brisent la monotonie du mou-
vement général des tètes tendues et des bras dirigés vers le même
but. Et lorsque l'artiste a employé toutes les expressions que lui
fournissent la frayeur, la colère, l'exaltation, le désespoir, lors-
qu'il a épuisé toutes les attitudes bondissantes, rampantes, pro-
vocantes, hésitantes, défaillantes, tous ces mouvemens réflexes
qui révèlent la vie à ce moment où le cœur bat plus vite et où il
semble que la vie atteigne son maximum d'intensité, il lui reste
encore la ressource inépuisable et suprême du mouvement défi-
nitif de ceux qui ne feront plus de mouvemens, de l'attitude de
ceux qui ne prendront plus volontairement aucune attitude, —
des morts. Ainsi l'horreur de la guerre sert l'artiste, autant que
sa beauté. Les victimes concourent à la joie de son œuvre comme
les triomphateurs, parce que les unes et les autres, plus que des
personnages de la vie ordinaire, lui offrent des poses contrastées
et saisissantes. Et il y a vraiment une esthétique des batailles,
parce qu'il y a une esthétique du mouvement.
Au début, le peintre ne s'en rend pas bien compte. Ni Paolo
Ucello, dont une Bataille est au Louvre, ni Simone Memmi
et Luca di Tommé au palais public de Sienne, ni même beaucoup
plus tard Vasari, au Palazzo Vecchio de Florence, ne parvien-
nent à faire évoluer leurs masses. Puis, tout d'un coup, ils ne
voient plus dans la guerre que la mêlée. Le type de cette con-
ception du mouvement est la Bataille de Salvator Rosa (au
Louvre). Comme lui Parrocel, Casanova, Wouwerman, Le Brun,
le Bourguignon, s'imaginent que les escadrons se choquent,
se pénètrent et s'embrouillent jusqu'à ne plus se reconnaître;
conception très fausse, car dans la réalité, « jamais deux troupes
de cavalerie ne s'abordent à la charge. L'une d'elles est toujours
rompue avant que le choc se produise, comme si elle éclatait
sous la puissance irrésistible de l'air comprimé (1). » « C'est l'ima-
gination des peintres et des poètes qui a vu la mêlée (2). » Ils la
voient presque exclusivement, jusqu'à Van der Meulen, qui, le
premier, fait sentir, dans la bataille, comme Malherbe dans les
vers, une « juste cadence ». Malheureusement le mouvement
s'arrête, ou du moins se restreint aux personnages de premier
(1) Général du Barail, Mes Souvenirs.
(2) Colonel Ardant du Picq, Etudes sur le combat.
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l'esthétique des batailles. 611
plan, tandis que semblent immobiles, au fond du tableau, des
milliers d'hommes rangés comme des soldats de plomb. C'est
l'école tactique où Martin, Lenfant et Blaremberghe sont passés
maîtres, dans le temps où triomphe la tactique prussienne et où
il semble « qu'on ne puisse mener trois hommes de l'autre côté
d'un fossé sans une table de logarithmes. (1) » Mais tandis que
Blaremberghe continue, en ses gouaches laborieuses, à célébrer
les victoires tactiques de Louis XV, un autre art militaire boule-
verse le monde. Avec Bonaparte le mouvement des masses rentre
dans la guerre, et avec Gros dans l'art. Ce n'est plus la mêlée de
Casanova ni la tactique de Van der Meulen : l'idée de la masse
en mouvement commence à XAboukir de Gros, inspire tous les
grands peintres militaires et se fixe dans un vrai chef-d'œuvre :
V Assaut de Constantine d'Horace Vernet.
De nos jours, les peintres ont compris de même où était l'intérêt
esthétique des batailles. Ils ont gardé le mouvement mais ils ont
abandonné la masse. C'est l'épisode mouvementé qui les a tentés
et c'est lui que de Neuville et Détaille ont peint. Les exemples en
sont présens à toutes les mémoires. Écrasée dans les actions en
masse, la France s'est rejetée, dans son art, comme elle l'avait fait
dans sa campagne de 1 870, vers les glorieux petits faits épisodiques.
Ses artistes font de la peinture de francs-tireurs. Ils montrent une
embuscade, une surprise, une escarmouche, un contact d'avant-
postes, le mouvement individuel comme d'autres ont montré le
mouvement en groupes ou en masses. Ils font voir la bataille par
tout petits morceaux, non en Clausewitz ni en Jominis, mais en
Marbots et parfois tout simplement en capitaines Coignets. Mais
combien, par ailleurs, ils diffèrent des Marbots et des Coignets, des
Lejeunes et des Parquins, de tous ceux qui, comme le général du
Barail, n'ont rien connu de plus beau que « de s'en aller dans
la vie, bercé sur un bon cheval, en entendant le bruit du fer qui
choque les routes sonores et le cliquetis du sabre sur les éperons, »
il suffit pour s'en apercevoir de regarder ces pages navrantes
qui furent le Siège de Paris de Philippoteaux et la Bataille de
Nuits de Poilpot, le Champigny de Détaille et de Neuville; les
charges de M. Morot, le Cimetière de Saint-Privat, le Bourget.
Car si au point de vue esthétique, toute la bataille tient au
mouvement qu'elle imprime à des masses, on peut y considérer,
au point de vue humain, un autre côté : le sentiment qu'elle
fait naître en nous : horreur ou admiration, plaisir ou souf-
france. Ce sentiment c'est lui que nous allons étudier mainte-
nant pour nous rendre compte de l'évolution de la peinture,
(1) Colmar von der Gollz, Rosbach et léna.
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612 REVUE DES DEUX MONDES.
car, autant que l'idée du mouvement, ce sentiment a changé.
Tout d'abord nos peintres actuels ont serré de plus près la
réalité navrante du champ de bataille et y ont découvert ce
qu'avant notre époque on n'y avait jamais soupçonné : la souf-
france. Jusqu'à de Neuville et Détaille, tous, sauf un seul, Callot,
l'ont ignorée. On n'avait quasi jamais représenté les blessures
ni les agonies, ou, si on les avait représentées, c'était pour faire
ressortir l'énergie surhumaine des blessés ou des agoni s ans. Dans
la Bataille d'Eylau de Gros, le jeune Lithuanien ne pense pas à sa
jambe fracassée, mais uniquement à prêter à l'Empereur un ser-
ment de fidélité. Dans le Hohenlinden de Schopin, le geste du
blessé est le même et le serment semblable. Ce sont les frères de
ce sergent des gardes-françaises qu'on apportait mourant au camp
et qui dit : « Ce n'est rien, le régiment s'est bien montré! » ; de ce
soldat d'Austerlitz qui ne pouvait se tenir immobile pendant que
les chirurgiens l'amputaient d'une jambe et qui criait radieux :
« Voyez donc comme ils avancent! » ; de ce canonnier qui, ayant
le bras coupé par un boulet, le ramassa, le mit dans la gueule du
canon et l'envoya à l'ennemi. Regardez à Versailles tous ces ta-
bleaux représentant les guerres du premier Empire : il y a fort
peu de blessés dans ces images d'une époque qui en vit tant.
Dans les combats de Wertingen, d'Aïcha, d'Hollabrunn, de
Hanau, de Montmirail, on n'en trouve presque pas. Ceux du
Combat de la Corogne, par Lecomte, ont l'air parfaitement sa-
tisfait. Ceux de la Bataille d'Austerlitz , de Gérard, sont des enne-
mis qui ne se plaignent visiblement que de la défaite ; ils té-
moignent d'une douleur patriotique, non physique. A Lutzen,
de Raffct, comme à Wiïrtchen, comme à Lobau, de Meynier, s'il
y a des blessés, c'est pour acclamer l'Empereur qui passe. Ils
sont là « pour l'enthousiasme », comme ces pauvres diables,
transis, les pieds dans la boue, que le général Thiébault rencontra,
attendant sur une route la calèche de Napoléon (1). Dans le Fré-
déric H saluant le régiment d Anspach-Bayreuth après Hohen-
friedberg, par Camphausen, on ne voit que trois blessés. Un gre-
nadier atteint à la main gauche, qu'il repose sur son fusil, rit de
plaisir en voyant les drapeaux conquis et les ennemis prisonniers;
un autre, la tête entourée d'un linge, acclame le roi en souriant.
Personne ne pense à ces bagatelles. Ce sont toujours, à ce point
de vue, les successeurs de Vander Meulen, et Van der Meulen n'a
rien vu dans la guerre que de gracieux. On y va comme à une
fête, ayant seulement noué sa cravate peut-être un peu plus vite
que de coutume. On caracole, on cause, on sourit et Ton dîne. Il
(!) Baron Thiébault, Mémoires,
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l'esthétique des batailles. 613
n'y a guère de différence entre le Repas de chasse, de Van Loo,
qui est au Louvre et le Camp entre Saint-Sébastien et Fontarabie,
de Martin, qui est à Versailles. Les airs des gardes-françaises
sont gais comme le cliquetis des verres. Le devoir patriotique n'a
pas une autre figure que le plaisir.
Il n'y avait donc pas alors de blessures hideuses, de misères,
de cris de désespoir et peut-être de reproches pour les auteurs de
toutes ces tueries? — Non, il n'y en avait pas. N'en croyons pas
les historiens armés de statistiques, croyons-en ces peintures !
Lart est plus vrai que la vie. Non, il n'y avait pas de plaies
hideuses puisque les yeux des artistes n'en voyaient pas, ni de
cris de désespoir puisqu'ils n'arrivèrent pas aux oreilles des
poètes. Non, il n'y avait sans doute pas de récriminations contre
le souverain, puisque l'artiste a pu, sans soulever de protesta-
tions indignées, peindre des sourires jusque sur les lèvres blê-
missantes des mourans. Non, il n'y avait pas de regrets de la vie
qui s'écoulait par ces blessures, de la nature qui verdissait dans
ces rameaux, de l'avenfr qui brillait dans ces yeux jeunes d'en-
fans, de ces villes qui hérissaient l'horizon de leurs clochers
conquis. Il n'y avait surtout pas dans les âmes de ces interroga-
tions pédantesques et sociologiques : Pourquoi la guerre? pour-
quoi la lutte entre les pauvres, qui y trouvent un supplément de
souffrances, tandis que seuls quelques chefs y trouvent un supplé-
ment de prospérité? Non, ces sentimens ne sont venus que plus
tard à des gens qui, ne se battant plus par plaisir ni par car-
rière, ne se battant plus que par devoir, étaient bien plus près de
ne plus se battre du tout. Il n'y avait alors que la joie : joie du
jeu, joie de la gloire, joie d'entrer en courant dans les villes, de
passer en chantant les fleuves, de planter sur les bastions des
drapeaux étoiles de balles, et de revenir conter ces choses entre
deux représentations de Quinault! Gardons-nous d'imaginer chez
ces ancêtres poudrés des idées et des sentimens qui ne nous sont
venus qu'après eux, de vouloir qu'ils souffrissent de nos maux,
eux qui ne jouissaient pas de nos plaisirs; et, de même que nous
ne pouvons raisonnablement espérer qu'ils eussent ressenti nos
enthousiasmes pour la Walkyrie ou pour le Petit Eyolf, ne les
plaignons pas d'être morts, un jour de victoire, en voyant passer
le Roi!
Car ils voyaient leur chef, ces soldats des anciens tableaux de
bataille. La patrie se présentait à eux non comme une imperson-
lelle entité, un ensemble de forces concomitantes dont la longue
léfinition exige la collaboration de plusieurs Académies, mais
tous les traits d'un homme beau, dispos, alerte, splendidement
rêtu, le même homme qu'à ce moment on invoquait Ut-bas, au
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614 REVUE DES DEUX MONDES.
pays, dans les chaumières, et ils avaient tout dit, ils avaient tout
rappelé, de leur famille, de leur clocher, de leur pays, quand ils
avaient crié : Vive le Roi! Dans la bataille antique, le chef est
tout. Ramsès sur son char représente à lui seul l'armée égyptienne,
et seul il vient à bout de cent ennemis de taille lilliputienne, ou
même d'une ville fortifiée, dont les défenseurs, criblés par ses
flèches, implorent sa merci. Dans les batailles de la Renaissance,
le chef est toujours au milieu de la mêlée, et sur les murs du
Vatican, Constantin charge Maxence avec le même entrain
qu'Alexandre le satrape dans la mosaïque d'Arbelles. Avec Van der
Meulen et toute son école, le roi absorbe toujours le premier plan.
Ordinairement bien campé sur un cheval cabré, il montre du bout
de sa cravache la bataille à un aide de camp qui reçoit, chapeau
bas, l'ordre de la gagner. Dans le Fontenoy de Lenfant, Louis XV
est là au moment où le duc de Richelieu accourt et à cette ques-
tion : « Quelles nouvelles? » répond : « La bataille est gagnée, si Ton
veut. » Au loin, on voit bien les pièces d'artillerie qui ont ébranlé
la colonne anglaise et la Maison du roi chargeant par cette
brèche, mais on sent que toute la bataille est dans cette noble
attitude du roi, refusant de désespérer et de reculer derrière l'Es-
caut. A-t-on besoin de rappeler que Napoléon, chez Gros, chez
Gérard, joue le premier rôle et que chez Vernet il représente,
comme Ramsès, toute la bataille? A Iéna, on ne voit que lui, se re-
tournant furieux, des cris intempestifs des jeunes soldats. A Fried-
land, peint d'après un croquis d'après nature du grenadier Pils, on
ne voit que lui, donnant à Oudinot Tordre de terminer l'affaire. A Wa-
gram, on ne continue à ne voir que lui, maniant la lorgnette d'une
main et tendant de l'autre, à son page Gudin, une des cartes de
Racler d'Albe. Mais cette grande figure une fois disparue des ta-
bleaux de bataille, personne ne prendra plus sa place. On ne croira
plus qu'un seul homme représente une nation et gagne une ba-
taille. On ne croira plus à Ramsès. Delaroche nous montre bien
encore le duc d'Angoulême, assistant à la prise du Trocadéro,
appuyé contre les gradins de franchissement, et Horace Vernet
donne une assez bonne place au maréchal Rugeaud dans la ba-
tail d'Isly, mais c'est la fin. Avec Meissonier, on ne voit Napo-
léon III, à Solférino, qu'au second plan. Avec Détaille et de Neu-
ville, il a disparu tout à fait, et ses généraux aussi. Ce n'est même
pas le fantôme tragique qui, chez M. Zola, cherche la mort à la
Râpée . Regardez les tableaux , non seulement de Neuville et Détaille,
mais de MM. Morot, Armand-Dumaresq , Rerne-Bellecour, h
figure du chef y manque presque toujours. On dirait aies voirqne
les généraux n'ont joué aucun rôle dans la guerre de 1870, — les
images sont parfois cruelles, — et que ce fût là une guerre à
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l'esthétique des batailles. 615
hasard et de soldats. Jusqu'à nos peintres, on a toujours montré
la guerre, vue du côté du roi. Avec eux on la voit du côté du
peuple.
Le chef disparaissant, les regards qui étaient tenus levés vers lui
et comme distraits par cette incarnation de la patrie ont mieux
aperçu les misères et les dégoûts de la guerre. Les anciens peintres
montraient un chef rayonnant de joie et pas de blessés, les con-
temporains ne nous montrent pas le chef, mais ils insistent sur
les meurtrissures de la chair à canon. Toute joie est tombée.
Évoquez ces pages lugubres de Neuville, de Berne-Bellecour, de
Morot, ces soldats harassés, hâves, maigris, couverts de givre ou
de poussière ; les routes défoncées, les talus ensanglantés, les
blessés grattant la terre de leurs doigts crispés, les ambulances,
les bouillies de chairs vives, ces tas de débris de maisons môles
de débris d'hommes, dont les premiers plans de ces tableaux sont
encombrés. Et ne dites pas que ces peintres ont vu la guerre si
laide parce qu'ils l'ont vue du côté de la défaite, semblables à
ces blessés qu'on emporte du champ de bataille, qui peignent
toujours la journée sous les plus noires couleurs parce qu'elle n'a
pas été heureuse pour eux. M. Vereschaguine, qui est venu après
eux, a peint la victoire ; il a vu les Russes entrer à Plevna; et ses
tableaux sont à ce point navrans qu'un critique anglais disait qu'un
seul d'entre eux « annulerait l'éloquence du plus persuasif des
sergens recruteurs qui se tiennent au coin de Parliament
Street (1) ». — Le panorama du siège de Paris, dont on se souvient
sans doute, fut la première grande révélation de cet aspect de la
guerre. On n'y voyait pas d'assauts brillans et héroïques, pas de
luttes à gestes sculpturaux, pas de corps à corps, pas de ces
mouvemens d'ensemble qu'on prête à une foule, et qui pour dix
mille corps ne révèlent qu'une âme ; on n'y voyait même pas l'en-
nemi. La mort ne montait pas sur les remparts, comme une
hydre magnifique, aux mille têtes étincelantes, ni avec des chants
entrain ans, des écharpes déployées, flottant au vent. Non. Çà et
là, un homme s'affaissait comme pris d'un mal subit. On voyait des
brancards, des civières, des linges ensanglantés. Les uniformes
avaient pâli à ce point qu'on ne distinguait plus un militaire d'un
civil, — c'est dire l'homme vêtu de bleu, de rouge et d'or, qui
s'offre à la mort dans la force et la beauté de son âge, comme ce
colonel de Vérigny qui réservait ses plus belles tenues pour les
les jours de combat (2), — et l'homme qui, lugubrement habillé de
noir, semble porter toute sa vie le deuil d'une fin médiocre et d'un
destin inutilement évité. Les officiers n'avaient plus en main le
(1) Hilary Skinner, War Arlists and war piclures.
(2) Commandant Parquin, Souvenirs et Campagnes.
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616 REVUE DES DEUX M0NDE8.
sabre qui jette des éclairs, mais la lorgnette du touriste ou de
l'abonné de l'Opéra. Ils ne brandissaient pas de drapeaux, comme
Bonaparte à Arcole. Immobiles, dans les bastions, à la musique
des balles, ils attendaient le danger froidement, sans excitation
du corps ni de l'esprit, comme un médecin au lit d'un cholé-
rique.
Si l'on veut mesurer exactement la différence d'impression que
les misères de la guerre font sur un artiste de notre temps et celle
qu'elles éveillaient chez un artiste du temps de Napoléon, il faut
comparer ceux-ci non pas traitant des sujets différens d'après des
données diverses, mais traitant le même sujet, munis des mêmes
renseignemens. On se rappelle peut-être le Maréchal Lannes à Ess-
ling, de M. Boutigny, exposé au Salon de 1894. Quatre-vingt quatre
ans auparavant, en 1810, le Salon contenait aussi les Derniers mo-
mens du duc de Montebello, par Bourgeois, et ce tableau a été gravé
dans les Victoires et Conquêtes. Il y a de grandes analogies entre
les deux. Napoléon entouré de sa garde est descendu de cheval et
se jette sur son ami en lui prenant la main. Dans les deux, Lannes
est représenté couché sur un brancard, le corps de trois quarts, la
tête de profil, tournée à notre droite, vers l'Empereur. Mais dans
le tableau de Bourgeois, il n'y a qu'un blessé, et encore parce que
le peintre ne pouvait faire autrement : c'est le maréchal Lannes.
Dans celui de M. Boutigny, en 1894, il y en a sept. Chez Bourgeois,
la scène se passe en plein champ, au milieu des soldats, avec une
éclaircie sur la bataille. La garde entoure le groupe formé par
Lannes, ses porteurs et Napoléon. Les chevaux caracolent, les
plumets jaillissent, les fumées tourbillonnent, les aigles impé-
riales planent, les cheveux des tètes découvertes flottent en
boucles au vent des batailles : c'est l'action à peine interrompue,
c'est une halte humanitaire et l'occasion de gestes de sensibilité,
dans une charge héroïque. Begardez le héros lui-même. Est-il
blessé? On ne le voit guère. Sa main droite gantée tient encore
son épée nue ; sa main gauche place la main de l'Empereur sur
sa poitrine découverte. La jambe emportée est dissimulée sous un
large manteau. Larrey est là, en grand uniforme, fouillant dans
une cassette, mais on ne voit point ce qu'il en retirera. En 1894,
au contraire, la scène est vue dans une triste cour de ferme, aux
bâtimens vermoulus, aux carreaux brisés, loin de tout spectacle
entraînant. Çà et là, des blessés qui souffrent. Le maréchal est
étendu sans geste théâtral ; sa jambe mutilée, enveloppée de linges,
est la chose que le spectateur voit tout d'abord et avec un profond
sentiment de répugnance. Les instrumens de chirurgie sont au pre-
mier plan: un bassin plein de sang y est aussi et Larrey, revêtu
du tablier qui lui a servi pendant l'opération, semble encore ses-
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l'esthétique des batailles. 617
suyer les mains. Puis, contre un mur, bien en évidence, énormes,
le sabre que la main ne brandira plus, le chapeau à plumes qui
n'ombragera plus qu'un cercueil. Le premier tableau était une
scène de fête guerrière: le second est une vue d'ambulance. Toute
la différence entre la peinture de bataille d'hier et celle d'aujour-
d'hui tient entre ces deux mots.
En même temps que le spectacle des ambulances nous fait
oublier la gloire de l'homme en attachant nos yeux sur ses mi-
sères, un autre spectacle va nous faire oublier l'homme même,
ou du moins va le réduire à un rôle bien secondaire : c'est l'appa-
rition de la Nature. Longtemps on l'a ignorée, dans l'art comme
dans les récits. Mont lue ne met jamais un coin de paysage dans
ses Mémoires, et s'il nous parle d'arbres c'est à titre de potences,
pour nous dire qu'il y a pendu les huguenots « sans dépense
d'encre ni de papier »; de telle façon qu'on pût suivre à ces
<( enseignes » le chemin par où il était passé (1). Callot fait de
même. Les peintres de « mêlées » négligent d'ordinaire de nous
montrer où elles ont eu lieu. Pour les peintres de l'école topo-
graphique ou lactique, les bastions sont les seules montagnes, les
tranchées les seules vallées. Si Martin, Lenfant,Blaremberghe nous
montrent un arbre, c'est « l'arbre de mémoire » exigé par l'Acadé-
mie au premier plan, arbre maigre et compassé comme on en voit
dans les cours de collège. Van der Meulen ou Parrocel déploient
un horizon académique sans émotion, sans intérêt, sans vie.
Lisez les récits de guerre du grand Frédéric : le paysage y paraît
moins encore. Mais voici que le xvme siècle finit. Rousseau a
tourné les regards des spectateurs et des acteurs eux-mêmes vers
le fond de toutes les scènes de ce monde. Derrière les person-
nages éphémères, le décor éternel est apparu. Qu'y a-t-il dans ce
décor, quels en sont les fils cachés et les mystères? Jusque dans
la bataille, cette préoccupation suit l'homme des temps nou-
veaux. Pendant le bombardement de Verdun, Gœthe, qui faisait
partie de l'armée alliée, se promenant dans les vignes, avec le
prince do Reuss, l'entretient d'un phénomène de réfraction des
couleurs observé le matin même, et tous deux s'émerveillent, non
de la tactique de Dumouriez, mais de ce que « l'atmosphère, les
vapeurs, la pluie, l'eau et la terre nous offrent incessamment des
teintes changeantes, et dans des conditions et des circonstances
si diverses, qu'on doit désirer d'apprendre à les connaître d'une
manière plus précise (2). » Le général Lejeune éprouve les mêmes
impressions en passant dans la forêt d'Amstetten, et fait admirer
à Murât la terre et les arbres couverts de neige. « Le givre
(1) Montluc, Mémoires.
(2) Gœthe, Campagne de France.
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618 REVUE DES DEUX MONDES.
argenté adoucissait la couleur éclatante des feuilles mortes du
chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée
dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait
encore plys suaves et offrait un tableau charmant. Éclairés par
le soleil, des milliers d'énormes glaçons, semblables à ceux de
nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces
arbres comme autant de lustres éblouissans. Jamais salle de bal
n'avait reflété autant de diamans... » Mais voici que huit régi-
mens autrichiens et hongrois viennent interrompre la rêverie. D
faut du canon... « Ces deux pièces chargées à mitraille culbu-
tèrent toute la tête de colonne ennemie. Pas un seul biscaïen ne
fut perdu. La commotion fit crouler sur nos têtes les amas de
neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les esca-
drons disparurent enveloppés dans un nuage (4). » Voilà que le
charme de la nature a éclipsé la vaillance de l'homme. Voici que,
chez Gros, sa mélancolie recouvre et domine toutes les misères,
comme la neige toutes les blessures, et que l'agonie de l'hiver a
surpassé en horreur l'agonie des combat tans. Regardez la Bataille
cTEylatt, qui est au Louvre, et ne pensez pas que ce soit l'âme seu-
lement des artistes ou des poètes qui ait senti la tristesse infinie de
cette plaine. Parquin, qui n'était qu'un sabreur, en a eu le cœur
serré. « Les forêts de sapins qui abondent dans ce pays et qui
bordaient le champ de bataille le rendaient encore plus triste.
Ajoutez à cela un ciel brumeux dont les nuages, paraissant ne
pas s'élever au-dessus des arbres, jetaient sur toute cette scène
une teinte lugubre et nous rappelaient involontairement que
nous étions à trois cents lieues du beau ciel de France (2). »
Avec Horace Vernet, Protais et tous les peintres de ce temps,
la nature pénètre encore davantage le tableau de bataille. Le
combat de l'Habrah est un paysage autant qu'un tableau de
figures. La prise d'Alger, de Gudin, n'est qu'un paysage. Les
compagnons de Bonaparte n'avaient vu en Egypte que les traces
des hommes, des Pharaons. Ceux du duc d' Au maie voient en
Afrique des paysages nouveaux et splendides. Devant Laghouat,
avant de conter le bombardement, M. du Barail prend le temps de
dépeindre : « L'aspect du paysage est d'une tristesse grandiose. En
dehors de l'oasis, aussi loin que la vue peut s'étendre, on n'aper-
çoit pas un brin d'herbe. Partout du sable. Dans les profondeurs
du sud, le désert paraît stérile et nu. Du côté du nord, le regard
est arrêté par une ligne de rochers qu'un sable jaune, rutilant,
plaqué dans leurs anfractuosités, fait paraître plus noirs et plus
brûlés. Dans les grandes chaleurs de l'été, alors que l'air vibre
i
(1) Général Lejeune, De Valmy à Wagram.
(2) Commandant Parquin, Souvenirs et Campagnes.
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l'esthétique des batailles. 619
autour de soi, on dirait voir des flammes léchant du charbon (1). »
A tout instant la nature vient ainsi prendre, dans les récits des
officiers eux-mêmes, la place réservée autrefois aux héros et la
beauté de son œuvre pacifique fait pâlir la beauté des œuvres de
destruction. Ses lumières du matin brillent plus que les feux de
salves; ses nuages planent longtemps après que les fumées du
canon se sont dissipées. — Chez les peintres de la guerre de 1870,
l'impression sera la même, mais centuplée par l'éducation que
nous a donnée notre récente école de paysage. Regardez, dans
la grande galerie de Versailles, quel est, de tous ces champs de
bataille, celui qui donne le plus profondément l'idée de la nature:
c'est le Combat de la Plâtrière, d'Alphonse de Neuville. Dans la
plupart de ses autres toiles : le Courrier intercepté, De Montbé-
liard à Strasbourg, A la recherche d'un gué, le Combat sur une
voie ferrée, comme dans celles de Détaille : En retraite, la
Colonne Vincendon en Tunisie, les Prisonniers, le paysage envahit
et occupe les deux tiers, parfois les trois quarts de la composi-
tion. Les bois, les champs, les coteaux, les eaux fuyantes, les
brumes, tout le décor où s'agite l'homme nous pénètre et nous
émeut plus que ce qu'y fait l'homme même. Le stratège du
xixe siècle, fût-il M. de Moltke, ne peut plus considérer un
paysage comme un simple terrain de manœuvres : malgré lui,
une poésie s'en dégage qui, un instant, lui fait oublier tout le
reste : « Le séjour de Greisau doit être fort agréable, écrit-il, de
Ferrières, le 21 septembre 1870, à présent où l'automne donne
aux feuilles des arbres leurs teintes rouges et dorées. Les pluies
que vous avez eues il y a quelque temps auront été très favo-
rables aux gazons et aux plantations d'arbres, et j'espère que la
verdure sera bien fraîche tout autour de la chapelle... », et le
4 mars 1871 : « Les arbustes se couvrent de feuilles et je crois
que dans une quinzaine, les cerisiers pourraient peut-être bien
fleurir (2)... »
Nous ne savons ce qu'il est advenu des cerisiers de M. de
Moltke, mais ce qui fleurira sûrement dans les âmes des hommes
de guerre de l'avenir, c'est ce sentiment que nos conquêtes sont
peu de chose auprès des prodiges de la nature et nos agitations
au prix de sa sérénité. Elle est la grande charmeresse des âmes
contemporaines; dans les images que nos peintres nous font de
la guerre, elle envahit, elle absorbe, elle résorbe tout. A mesure
que le paysage augmente d'importance dans le tableau de ba-
tailles, voici que les splendeurs de l'uniforme, l'héroïsme des
gestes, le théâtral des attitudes, tout ce qui faisait la beauté des
(1) Général du Barail, Mes Souvenirs.
(2) Comte de Moltke, Lettres à sa mère, édition française, par E. Jaeglé.
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620 REVUE DES DEUX MONDES.
tueries napoléoniennes diminue. Tant mieux. La nature enva-
hissant le champ de bataille, c'est la vie prenant la place de la
mort. C'est le travail sourd et incessant de Dieu pour le bien et
pour la beauté à la place de notre ingéniosité pour le mal et de
notre virtuosité pour le laid. Les mousses et les lierres réunis-
sent et affermissent entre elles les pierres que nos obus ont divi-
sées et brisées. Les arbres croissent et prodiguent des fruits là où
les affûts prodiguèrent la mort. L'homme se lasse ; la terre ne se
lasse pas. Elle donne le pain comme elle a donné le fer, mais son
suc qui rouille les épées nourrit les plantes. Tous — môme ceux
que leur carrière incline à la guerre — éprouvent cet enseigne-
ment de paix et l'expriment. Je n'en veux pour preuve que ces
mots d'un officier d'artillerie racontant qu'au milieu de ses ma-
nœuvres en plein champ il a pris pour point de direction un
marronnier en fleurs : « Que de lieues on trace sur cette lieue
carrée! En avant, demi-tour, en arrière, et des déploiemens
obliques et des défilés aussi! L'herbe qu'on écrase rend une
odeur de rêve épanchée et de la terre égratignée s'élève et nous
grise doucement l'âme des germes endormis. Y a-t-il encore une
guerre quelque part, dans l'espace ou dans le temps? Non, la
guerre est abolie de par la sérénité de la nature (1). »
III
On aperçoit déjà comment finit la peinture de batailles, c'est-
à-dire comment elle tend à n'être plus qu'une variété du paysage,
— qu'un paysage animé. On l'apercevra mieux encore si l'on
examine ce que seront vraisemblablement les combats de demain,
non pas au point de vue de leurs résultats politiques ni même à
celui des sentimens qu'ils éveilleront dans les âmes, mais au point
de vue des spectacles qu'ils dérouleront devant les yeux. —
Sera-ce un spectacle d'ensemble, comme celui qu'eurent les
habitans de Tournay le 11 mai 1745, du haut des remparts de
leur ville, tandis qu'entre Anthoin et le bois de Barry les essaims
blancs et bleus des Français disloquaient l'énorme masse rouge
de la colonne Cumberland? Ou comme celui qu eurent du haut
des collines de Vienne les invités du prince de Ligne, le 5 juil-
let 1809, lorsque, dans l'immense plaine de Wagram, l'Empe-
reur semblait débordé par les troupes autrichiennes, et que les
mouchoirs de l'aristocratique assistance flottaient au vent, vers
les armes allemandes, comme un appel et un espoir? Non. A
cette époque, les adversaires se rapprochaient assez pour qu'à
(1) Art Roi*, Vingot et mot*
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l'esthétique des batailles. 621
Fontenoy les Français pussent faire aux Anglais la fallacieuse
politesse de les engager à tirer les premiers, pour qu'à Essling les
grenadiers décimés par le canon autrichien criassent en voyant
mettre le feu aux pièces : « C'est pour moi » (1)! On apercevait
donc du même coup d'œil les deux armées se faisant face. Au-
jourd'hui que les fusils nettoient l'espace devant eux à plus de
mille mètres et les canons à plus de quatre mille, des batailles
entières pourront avoir lieu sans que personne, sauf les gens du
service aérostatique, voient à la fois les deux côtés de la lutte, et
si ceux-ci les voient, ce sera sous forme de lignes noires se mou-
vant sur une carte topographique. On pourra concevoir la ba-
taille avec l'esprit; on ne la verra plus avec ses yeux.
Pourra-t-on au moins, en ne montrant qu'un côté de l'action,
en faire sentir la grandeur? Figurer à côté des soldats qui exé-
cutent le chef qui conçoit, la tête qui dirige, et qui apparaît, dans
les luttes futures, comme le facteur principal du succès? On le
pourra moins encore. Car la prodigieuse puissance des canons
modernes ne rendra pas seulement intenable toute position trop
rapprochée, elle obligera les ennemis même éloignés à ne pas se
grouper entre eux. Les obus à mélinite en démolissant les mai-
sons, les obus à mitraille en répandant, comme un coup d'arro-
soir, trois cents balles sur un petit périmètre feraient trop de
ravages dans des bataillons serrés. Il ne faut donc pas seule-
ment que les lignes s'écartent l'une de l'autre ; il faut que chacune
d'elles sespace. Une armée développée avec les effectifs dont on
dispose aujourd'hui ne tiendra pas moins de dix kilomètres;
elle en tiendra davantage si elle est coupée par des obstacles
naturels, des marais, qui viendront s'ajouter à cette longueur.
Où sera le chef de cette masse d'hommes, le cerveau d'où parti-
ront et auquel aboutiront toutes les fibres nerveuses de cet orga-
nisme? Évidemment assez loin en arrière. « On a reproché à l'Em-
pereur son inaction à la Moskowa, dit Marbot, il faut cependant
reconnaître que du point central où il se trouvait avec ses ré-
serves il était à même de recevoir les fréquens rapports de ce qui
se passait sur toute la ligne. Tandis que s'il eût été d'une aile à
l'autre en parcourant un terrain aussi accidenté, les aides de
camp, porteurs de nouvelles pressantes, n'auraient pu l'aperce-
voir ni le trouver. » Dans l'avenir, le chef fera de même. Il se
tiendra en un point relativement équidistant de tous les points
de la ligne engagée et il est aisé de .comprendre que plus une ligne
sera longue, plus ce point en arrière sera éloigné.
Il faudra donc choisir, représenter ou le chef ou l'armée. Le
(i) Les Cahiers du capitaine C oigne t.
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622 REVUS DES DEUX MONDES.
chef ? Quel spectacle pittoresque offrira-t-il donc ? Trop loin de
Tennemi pour le voir, trop loin de ses troupes pour être vu
d'elles, ne correspondant avec ses lieutenans que par téléphone
ou estafettes, il n'apparaîtra plus dans ces attitudes vigoureuses
et significatives que lui prêtait l'imagination sans doute, mais
aussi parfois la réalité. On a vu Lannes saisir l'échelle d'assaut
à Ratisbonne, Ney prendre un fusil pour protéger la retraite de
Russie, Drouot défendre ses pièces contre une charge de cavalerie,
à Hanau, Napoléon lui-même pointer un canon en 1814, Canro-
bert, enfin, à Saint-Privat, accourant tête nue, l'épée en main, au
milieu de ses batteries. Notez d'ailleurs que c'est toujours dans la
défaite, dans la retraite ou à des momens désespérés, que le chef,
au lieu d'être à son poste, qui est au loin, près des réserves, —
là où la vue physique de l'action lui est interdite, mais où la vue
intellectuelle en est plus sûre et plus complète, — vient se mêler
à ses soldats, faire un métier héroïque, mais qui n'est pas le
sien. Dans la guerre à venir, il se tiendra calme et isolé, dans une
méditation féconde peut-être, mais intraduisible aux yeux. Un
monde de pensées et de sensations pourra rouler dans sa tête sans
que rien n'en paraisse au dehors. « N'y a-t-il pas quelques mouve-
mens visibles dans les muscles de la figure ou de la main ? se de-
mande M. Vereschaguine en observant Skobeleff au milieu d'une
bataille dans les Ralkans. — Non, répond-il, sa physionomie est
calme et ses mains sont, comme à l'ordinaire, enfoncées dans les
poches de son pardessus. » (1) Le romancier, le poète écriront
peut-être sur ce calme leurs plus belles pages, mais que voulez-vous
que le peintre fasse d'un général qui a les mains enfoncées dans
les poches d'un pardessus !
Regardons les soldats. Eux aussi sont loin de l'ennemi. Ils ne
peuvent le menacer ni du geste, ni du regard, ni de la voix. Ils
en sont réduits à des mouvemens machinaux généralement pré-
vus par la théorie. Quelques-uns d'entre eux jouent un rôle pure-
ment mécanique et tout ce qu'on leur demande c'est de garder
assez de sang-froid pour l'exécuter mécaniquement. Autrefois le
canonnier d une place pointait lui-même sa pièce. Aujourd'hui il
ne regarde même plus du côté de l'ennemi. Penché sur les gra-
duations du niveau, attentif aux indications de l'officier, le collier
est tout le champ visuel où son œil se meut. S'il se relève,
fera-t-il des gestes de défi, d'encouragement? Non, il demeurera
immobile. Brandira-t-il une épée? Non, il tiendra un goniomètre
La crainte se manifestera-t-elle au moins chez ces hommes par
des mouvemens pittoresques? Jadis, à Sébastopol, chaque coup de
(i) Vassili Vereschaguine, Souvenirs, Enfance, Voyages, Guerres.
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I
l'esthétique des batailles. 623
l'ennemi était annoncé par le veilleur qui criait : « Mor-tier! » et
tout le monde se jetait à terre, attendant que la bombe eût éclaté.
Autant de poses curieuses et significatives. L'homme voyait dis-
tinctement le danger qui le menaçait : « Quelqu'un le souleva
par les épaules, il ouvrit les yeux avec effort et vit sur sa tète
le ciel d'un bleu sombre, des myriades d'étoiles et deux bombes
qui volaient dans l'espace, comme cherchant à se dépasser (1). »
Mais à l'avenir, avec une vitesse initiale de 500 mètres, le projectile
vient trop vite pour qu'on en soit averti. Ce n'est plus la bombe
qui prenait le temps de fumer avant d'éclater, faisant comme
le voleur classique qui demandait, au lieu de frapper, la bourse ou
la vie. L'obus fusant aura éclaté avant même d'avoir touché le
sol. Avant d'avoir fait un geste de frayeur, le vivant ne sera plus
qu'un mort.
Si au moins, à défaut de la signification des gestes et des atti-
tudes, les batailles futures offraient le pittoresque des costumes
et de l'armement! Mais bien au contraire, toutes les armures,
selon le mot de Musset, sont tombées pièce à pièce et toutes les
broderies fleur à fleur. Nous ne reverrons plus les magnifiques
parures d'autrefois : les pelisses, les brandebourgs, les « flammes »
aurore ou jonquille, les tresses en cadenettes. les feutres brodés
d'argent ; nous ne reverrons plus ni les « dragons chevelus » qui
portaient de la peau de panthère au front, ni les carabiniers qu'on
appelait les «chevaux noirs »,'ni les cuirassiers qu'on appelait les
« corsets de fer », ni les grenadiers aux bonnets à poil qu'on appe-
lait « les ruches à miel »,
Ni les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés!
Ruskin voulait que, pour incliner les peuples au travail et au
bien, l'on habillât de pourpre et d'or les laboureurs et les phi-
lanthropes et que, pour les détourner de la guerre, on vêtit les
soldats de noir, comme le bourreau. Il doit être satisfait. L'égalité,
comme le roi antique, fauche de son sceptre tous les plumets qui
dépassent la mesure, et si l'on n'a pas encore réduit au noir les
uniformes de nos soldats, c'est que cette couleur plus qu'aucune
autre tranche dans la campagne et les désignerait aux coups; les
armes qu'ils manient sont aussi les plus disgracieuses qu'on puisse
imaginer. Leurs formes ont perdu tout souvenir des choses natu-
relles qui les avaient inspirées. Depuis longtemps le chien du
fusil n'était plus le véritable chien du début, tenant une pierre
de pyrite entre ses mâchoires, et les ooulevrines, serpentines ou
(i) Léon Tolstoï, les Cosaques; Sébastopol.
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624 REVDB DBS DEUX MONDES.
dragonneaux, ornés de foudres, de flammes, de lions et d'amours,
décorés de banderoles où on lisait velox et atrox, igné et arte,
étaient allés, dans les musées, rejoindre le bomerang égyptien.
Aujourd'hui on tue avec des bâtons sans grâce emmanchés dans
une boîte et qu'on appelle des hotchkiss. Détaille encombre ses
batteries de lunettes d'approche et de « caisses d'instrumens »,
et dans le tableau de M. Roll, exposé il y a quelques années sous
ce titre : la Guerre, tout le premier plan était rempli par un ap-
pareil dont on ne savait trop s'il servait à la cuisine ou à la pho-
tographie et qui se trouvait être celui de la télégraphie optique!
Il restait encore au combat moderne un élément pittoresque
et par momens poétique ; la fumée dont Tolstoï nous a décrit « les
nuages lilas clair se déroulant et se développant tour à tour »,
dont les artistes de Tokio se servent pour voiler les aspects ines-
thétiques des villes ou des champs dans leurs illustrations de la
guerre sino-japonaise. Lisez sur la fumée du combat de Prairial
ces lignes de Moreau de Jonnès : « Le nuage qui nous envelop-
pait ainsi était produit par la combustion de 100000 barils de
poudre à canon ; il ne ressemblait pas à la brume océanique des
jours précédens; au lieu d'en avoir la couleur grise uniforme, il
variait, selon une foule d'accidens, d'intensité, de formes et de
teintes. Tantôt il était d'un noir opaque, fuligineux, brillante
d'étincelles et envahi subitement par des flammes rougeâtres, et
tantôt il était diaphane, donnant à la lumière du jour l'aspect d'un
clair de lune, et effaçant les objets, par une sorte de mirage fan-
tastique. Il était souvent parsemé de cercles brunâtres s'élevant
dans l'air horizontalement, et qui rappelaient ceux que les peintres
du moyen âge traçaient au-dessus de la tête de leurs personnages
saints... Quand le nuage se déchirait, quelque vaisseau ennemi,
ceint d'une double et triple zone jaune et rouge nous montrait
son flanc hérissé de canons prêts à nous foudroyer (1). » — Or ce
dernier spectacle pittoresque de la guerre, la poudre sans fumée
nous l'enlève. La foudre éclate dorénavant sans orage et ces petits
flocons qui, dans les tableaux de Neuville, indiquent encore où
est l'ennemi, disparaissent de la bataille à venir. On ne voit plus
rien.
Ainsi la peinture n'est plus l'art qui pourra dégager le côté
intéressant de la guerre. Sera-ce par hasard la musique? Si le
combat n'a plus comme dans les temps antiques un aspect sculp-
tural, ni, comme hier encore, un aspect pittoresque, ne conserve-
t-il pas un aspect auditif qu'on notera d'autant plus soigneusement
que les autres auront disparu? Les bruits du çanop,des balles, les
(1) Moreau de Jonnès, Aventures de guerre,
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l'esthétique des batailles. 625
plaintes des blessés, les hourrahs des vainqueurs mêlés aux voix
de la nature, n'ont-ils pas do quoi tenter un art nouveau? Nul ne
peut nier que cet aspect existe. Tolstoï a noté « les sifflemens des
balles qui tantôt bourdonnent comme des guêpes, tantôt gémissent
et fendent l'air en vibrant comme une corde d'instrument »,et leur
cri particulier, lorsqu'elles arrivent « par essaims comme passent au-
dessus de nos têtes, en automne, des volées de petits oiseaux (1). »
C'est surtout la nuit, lorsque la pensée n'est plus accaparée par les
impressions visuelles, que se révèle dans le combat l'aspect auditif.
« Chaque soir, dit un canonnier de la batterie nord de Sébastopol,
nous nous amusions à suivre le vol de la bombe et nous l'appe-
lions « la colombe », car elle roucoulait comme un pigeon (2). »
Les soldats qui veillaient aux avant-postes pendant le siège de
Paris, reconnaissaient bien les motifs principaux do cette sym-
phonie de la guerre, les sons sourds des pièces allemandes se
modifiant au loin, selon la distance, et la vibration en si bémol des
pièces françaises une fois qu'elles avaient tiré. Et si vous lisez la
description de la nuit qui précéda Inkermann, dans Camille
Rousset, vous y trouverez un tableau auditif très complet : « La
journée du 4 novembre avait été sombre et pluvieuse ; la nuit
vint vite. Aux tranchées d'attaque, arrivaient de la ville comme
des bouffées de rumeurs; on entendait des cris, des chants; les
chiens aboyaient plus fort et plus longtemps que de coutume.
Après minuit, les cloches sonnèrent. Vers trois heures il y eut
comme une salve d'acclamations, puis, de nouveau, le son des
cloches, ensuite des bruits sourds, des roulemens de voitures et
des grincemens de roues... A minuit, quand les cloches avaient
sonné d'abord, c'était que, dans les églises, les prières commen-
çaient pour les combattans du S novembre ; après trois heures,
c'étaient leurs acclamations soulevées par les harangues éner-
giques de leurs chefs, puis le son des cloches qui annonçaient la
solennelle bénédiction des prêtres ; enfin les bataillons s'étaient
mis en marche et les grincemens des roues venaient de l'artillerie
qui suivait le chemin raboteux de Karabelnaïa (3). » N'a-t-on
pas fait souvent de la musique imitative pour moins que cela?
Lulli n'a-t-il pas harmonisé dans son Alceste le combat d'Hercule
assiégeant une ville? Jeannequin ne reproduisit-il pas dans un
choral le bruit de la bataille de Marignan, avec les cris des com-
battans et les détonations : tarata boum! Beethoven n'a-t-il pas
composé pour Wellington une Bataille de Vittoria où l'on entend
(1) Léon Tolstoï, les Cosaques; Sébastopol,
(2) Souvenirs de Sébastopol recueillis et rédigés par Alexandre III. Traduction de
M. Notovitch.
(3) Camille Rousset, Histoire de la guerre de Crimée.
TOilE cxxx. — 1895. Ms
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626 REVUE DES DEUX MONDES.
les trompettes sonnant le réveil des Anglais, puis une grosse
caisse figurant les coups de canon, et enfin une « machine à fu-
sillade » indiquée dans la partition pour compléter l'illusion? Et
plus près de nous, pour peindre les sentimens qu'un combat agite
dans le cœur d'un homme, — fût-ce un enchanteur, — Wagner
n'a-t-il pas fait dire par Klingsor, au commencement du deuxième
acte de Parsifal, toutes les phases de la lutte qu'il aperçoit par
la fenêtre ! Mais il faut bien avouer qu'aucun de ces essais — sauf
le dernier, — n'a été assez heureux pour qu'on puisse raison-
nablement attendre quelque chose de leurs recommencemens.
La plupart des bruits de la bataille moderne, les sifflemens stri-
dens des balles surtout, excèdent de beaucoup notre puissance
d'analyse auditive, et Berlioz a eu beau mettre un coup de canon
dans une de ses symphonies, nous devons douter que les « co-
lombes » de l'artillerie enchantent jamais nos oreilles. Ce sont là
des bruits, ce ne sont pas des sons.
Mais qu'avons-nous besoin de chercher plus longtemps la forme
d'art qui exprimera le côté nouveau, suggestif, du combat mo-
derne, et ne l'a-t-on pas trouvée? N'est-elle pas dictée par la
complexité des sentimens que les âmes contemporaines, moins
fermes peut-être mais plus affinées, plus analystes que les autres,
ressentiront au milieu du danger? Dans le combat antique,
l'homme était beau ; dans le combat moderne, jusqu'au milieu
de ce siècle, il était pittoresque. Aujourd'hui, il n'est ni beau ni
pittoresque, mais plus que jamais il est pensant. Ce n'est donc
plus à la sculpture, ni à la peinture, mais bien à la littérature
et à cette variété de littérature qu'on appelle psychologique, que
le combattant ressortira désormais. Dire ses pressentimens, ses
craintes, ses souvenirs; noter ses colères, ses pitiés, ses dégoûts;
saisir ses sympathies obscures pour l'ennemi inconnu que son
arme va étendre blême et sanglant; mettre au jour ses réflexions
confuses sur le profit qu'il retirera lui-même de ce meurtre;
peser les motifs déterminans de demeurer ferme au poste :
l'amour-propre vis-à-vis de quelques camarades, le désir d'un
galon, l'entêtement d'un parti pris, la lassitude d'avoir peur, et
ceux de se mettre à l'abri : la sollicitation de la « carcasse, »
comme disait Turenne, ou de « mon frère âne, » selon le mot de
saint François ; l'idée de la famille, nombreuse là-bas, qui attend
le retour; peindre enfin le combat qui se livre en lui plutôt
qu'autour de lui, et qui sera d'autant plus vif qu'on s'étourdira
moins et qu'on réfléchira davantage, que les baïonnettes seront
moins sanglantes et seront plus « intelligentes », n'est-ce pas la
tâche exclusive de l'écrivain?
Dans tous les pays il s'en acquitte, et le résultat est qu'il
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l'esthétique des batailles. 627
donne à tous l'horreur de la guerre, tandis que le peintre leur
en donnait l'admiration. Faut-il s'en applaudir? C'est une grande
question qu'on ne saurait décider en peu de mots, à la légère, ni
de sitôt. Nous observerons seulement, ici, que l'homme ne va
qu'aux choses dont il se fait une image favorable, et si l'on ne
peint plus, si Ton ne peut plus peindre de beaux tableaux de
batailles, c'est un signe qu'on ne voit plus dans la guerre ce
caractère de poésie ou de « divinité » qu'un de Maistre ou un
Proudhon y voyaient encore il y a cent ans. Et Proudhon ou de
Maistre n'avaient pas manqué de contradicteurs. Avant eux maint
philosophe avait essayé de démontrer l'inutilité de la guerre. On
les avait à peine écoutés. Pas plus au temps des Vernet et des
Gros qu'au temps des Van der Meulen ou des Salvator Rosa, les
nations n'avaient mesuré leur enthousiasme pour les victoires au
profit qu'elles en retiraient, et les plus inutiles avaient continué
de leur sembler les plus belles. On n'a permis aux philan-
thropes de plaider l'inutilité de la guerre que du jour où les
peintres n'ont plus montré sa beauté.
Mais puisque aujourd'hui la tristesse des combats a remplacé
leur éclat, puisque toutes nos forces vives se tournent vers le
progrès industriel et social ou la recherche du bien-être, vers
l'art de se conserver et d'augmenter ses jouissances et non de se
détruire en supprimant la source de toutes les jouissances, nous
non plus nous ne regretterons pas la perte de l'esthétique des
batailles. Nous souhaiterons seulement que la Paix, reine du
monde, ne soit pas le repos ou l'indolence, pires que la mort.
Nous souhaiterons que ce ne soit pas la bride lâchée à tous les
appétits et à toutes les fantaisies du « moi » , désormais sevré
d'émotions fortes, curieux d'émotions factices et débarrassé du
seul correctif qu'on lui connût : le besoin de la solidarité dans
un grand danger national. Que sous ce masque béni de la charité
ne se cache pas précisément son contraire, l'égoïsme, qui ne cher-
cherait dans la paix qu'une assurance contre la principale occa-
sion de dévouement! La guerre avait ses grandeurs; la paix, pour
l'égaler, doit avoir ses sacrifices. Elle doit n'être qu'un autre champ
de bataille avec d'autres ennemis à combattre : le vice, qui endurcit
l'âme plus que la lutte; la misère, qui tue le corps mieux que
les balles. Dieu veuille que dans Ja paix nous ne regrettions
jamais ce qu'au milieu de la guerre on voyait parfois transpa-
raître, malgré toutes les cruautés et toutes les tristesses : le grand
frisson d'enthousiasme qui console des heures où il faut vivre et
qui adoucit l'heure où il ne faut plus qu'espérer.
Robert de la Sizeranne.
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ESSAI SUR GŒTHE
11 w
LA GRISE ROMANTIQUE
Un des traits les plus caractéristiques do Gœthe, c'est que son
développement fut continu. Il ne s'arrêta jamais longtemps sur
une idée ni sur un parti pris, tant que dura, du moins, la période
de sa « formation » qui est, à coup sûr, la plus intéressante de
sa longue carrière. Son développement représente alors et repro-
duit celui de ses contemporains : il traverse leurs expériences, il
se pénètre de leurs pensées, il s assimile sans efforts leurs modes
et leurs goûts, qui se modifient assez vite, en sorte qu'il nous
apparaît pour ainsi dire s'éloignant de lui-même et toujours diffé-
rent. Il a beaucoup changé, il s'est rattaché à des écoles opposées,
il a professé des doctrines contradictoires, et c'est peut-être bien
dans ce perpétuel mouvement — dans cet « éternel devenir »,
comme il aurait dit, — que son génie a puisé le meilleur de sa
force. Ainsi, sa première œuvre importante fut romantique. Mais
il était, de sa nature, le moins romantique des hommes : le
romantisme, qui convenait si bien aux Klopstock et aux Schiller,
ne fut pour lui qu'une crise que déterminèrent certaines circon-
stances, assez artificielles en réalité, à laquelle il échappa de bonne
heure et complètement. Nous voudrions, dans les pages qui
suivent, en retracer les phases et en examiner le résultat le plus
direct : ce drame de Gœtz de Berlichingen, qui demeure, avec
ses imperfections, une des œuvres les plus vivantes de Gœthe,
une de celles qu'on peut encore goûter avec le plus de franchise.
(1) Voyez la Revue du iw juillet.
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EtSAI SUH GŒTHE. 629
I
La première éducation de Gœthe avait été toute classique,
dans le sens assez étroit que comportait ce mot pendant la seconde
moitié du xvme siècle, en Allemagne surtout où il signifiait alors
imitateur, et, plus spécialement, imitateur du goût français. Les
idées de son père, — personnage qu'il est impossible de se re-
présenter autrement qu'en pur style rococo; — l'occupation de
Francfort, pendant sa petite enfance, par des troupes françaises;
la représentation du Théâtre-Français, installé dans la ville, qu'il
fréquentait avec passion ; le commerce du comte de Thorane,
lieutenant du roi, qui, logé dans sa maison paternelle, se prit
pour lui d'une affection, très vive : tout cela devait l'incliner, de
bonne heure, vers la culture d'outre-Rhin, à laquelle adhéraient,
en ce temps-là, la plupart des beaux esprits de son pays. La lec-
ture de la Messiade, d'ailleurs interdite comme livre dangereux,
ne fut point une révélation, fut à peine un incident. A Leipzig, les
leçons de Gellert et de Clodius ne contrarièrent point ces disposi-
tions acquises : le premier, vieilli, perdait peu à peu l'action très
grande qu'il avait exercée sur ses élèves; le second, petit homme
un peu ridicule d'aspect, mais d'esprit modéré et judicieux, leur
donnait quelques bons préceptes qu'il contredisait ensuite par ses
mauvais vers boursouflés d'expressions prétentieuses. Aussi, les
lettres et les travaux de cette époque témoignent-ils, chez le jeune
Wolfgang Gœthe, d'un esprit rompu à une discipline acceptée,
contre laquelle il ne songe même point à s'insurger. A vrai dire,
les lectures de Lessing et de Winckelmann, comme aussi les leçons
d'Oeser, son professeur de dessin, déposèrent en lui les germes
d'idées nouvelles; mais ces idées ne devaient éclore que plus tard,
sous des influences plus actives.
Ce fut pendant son séjour à Strasbourg, où il arriva au mois
d'avril 1770, pour poursuivre ses études de droit, que Gœthe
subit sa première et complète transformation. Il y entra en rela-
tions avec Herder, son aîné de peu d'années, que la publication
des Fragmens sur la nouvelle littérature allemande et des Forêts
critiques avait déjà rendu célèbre, et qui travaillait à son traité
sur V Origine du langage. Or, Herder était un novateur : il avait
rompu avec toutes les idées classiques et néo-classiques dans les-
quelles Gœthe avait été jusqu'alors élevé. Fervent de poésie popu-
laire ou primitive, épris de simplicité, il admirait Shakspeare et
la Bible, Ossian; Homère et le Vicaire de Wakefield. A Kœnigs-
berg, il avait assidûment fréquenté un personnage singulier,
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630 REVUE DES DEUX MONDES.
Hamann, le « Mago du Nord », l'auteur bizarre de livres hermé-
tiques, dont le « front douloureux », le « regard de prophète »,
la « bouche à la fois parlante et silencieuse », et les écrits obscurs,
où roulaient de grandes idées vagues comme des nuages dans
l'espace, l'avaient fasciné. Des écrivains français alors en vogue,
un seul trouvait grâce aux yeux du jeune critique : Rousseau,
que Kant, son professeur, lui avait fait connaître, et dont il
accepta avec enthousiasme quelques-unes des idées : la bonté
naturelle de Phomme, la nécessité de recourir à la nature, la
haine de la civilisation, etc. Malade, mélancolique, soumis au
pénible traitement qu'exigeait l'opération d'une fistule à l'œil dont
il souffrait depuis longtemps, Herder reçut souvent la visite du
jeune Gœthe, lui exposa ses doctrines, se fit lire par lui ses écri-
vains préférés, les commenta, le marqua de son empreinte. Et ce
fut, dans l'âme neuve de l'étudiant, toute une moisson nouvelle
qui poussa, étouffant l'ancienne.
Bien des années plus tard, en quelques-unes des pages les
plus profondes des Mémoires (1), Gœthe a expliqué comment il
se dégagea, avec ses amis, des influences jusqu'alors passivement
subies. C'est un morceau magistral de critique générale, qui semble
écrit de verve, dans l'ardeur d'une conviction toute fraîche, et je
ne crois pas qu'on ait jamais marqué en traits plus frappans,plus
décisifs, le défaut de la littérature vieillie qui agonisait avec la
société dont elle était le fruit. Surtout, je ne crois pas qu'on ait
jamais expliqué avec plus de clarté comment, au cours de cette
période, les écrivains allemands, jusqu'alors dépendant des
reîtres, se détachèrent d'eux pour acquérir leur conscience et
leur originalité. Mais si ces pages retracent un épisode intellectuel
de la jeunesse de Gœthe, elles ont été écrites avec toute l'expé-
rience, toute la réflexion de sa maturité : vécues vers la vingt-
deuxième année, elles ne furent en réalité pensées que beaucoup
plus tard; aussi, tout en retenant les résultats qu'elles constatent,
ne peut-on pas laisser à l'étudiant de Strasbourg l'honneur de les
avoir authentiquemcnt conçues à l'heure de son histoire où il lui
plaît de les placer. Quoi qu'il en soit, elles marquent la rupture
complète avec la littérature dont Voltaire était le plus illustre
représentant, et l'effort vers un idéal entièrement opposé.
Déjà auparavant et à diverses reprises ramenés à la nature nous ne vou-
lûmes rien admettre que la vérité et la sincérité de sentiment, et son expres-
sion vive et forte :
L'amitié, l'amour, la paternité,
Ne se produisent-ils pas eux-mêmes?
(1) Livre XI.
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ESSAI SUR GŒTHE. 631
Tel fut le mot d'ordre et le cri de guerre avec lequel les membres de
notre petite bande universitaire avaient coutume de se reconnaître et de s'en*
courager.
C'était donc, dans toute son ampleur, avec les exagérations
qu'elle comporte volontiers, la doctrine du retour à la nature,
telle que Rousseau l'avait prêchée. Mais cette doctrine n'est point
d'une pratique facile : entre la nature et nous, il y a la solide bar-
rière qu'ont élevée des siècles de civilisation, en sorte que nous
pouvons à peine encore la sentir et la comprendre autrement qu'à
travers ceux qui l'ont comprise et sentie avant nous. Goethe, en
réalité, ne se détachait des Français que pour tomber sous d'autres
influences; et il Ta reconnu, en partie du moins, car s'il ne con-
fesse pas assez clairement peut-être la part qui revient à Rousseau
dans son nouveau catéchisme, du moins proclame-t-il que Shaks-
peare fut son véritable éducateur et l'empêcha de retomber, de
parti pris, dans l'état sauvage.
Cest ainsi qu'à la frontière de France, dit-il en se résumant, nous fûmes
tout d'un coup affranchis et dégagés de l'esprit français. Nous trouvions
leur manière de vivre trop arrêtée et trop aristocratique, leur poésie froide,
leur critique négative, leur philosophie abstruse et pourtant insuffisante,
en sorte que nous étions sur le point de nous abandonner, du moins par
manière d'essai, à l'inculte nature, si une autre influence ne nous avait
préparés depuis longtemps à des vues philosophes et des jouissances intel-
lectuelles plus libres, plus élevées et non moins vraies que poétiques, et
n'avait pas exercé sur nous une autorité, d'abord modérée et secrète, puis
toujours plus énergique et plus manifeste. J'ai à peine besoin de dire qu'il
s'agit ici de Shakspeare.
Gœlhe connaissait Shakspeare dès Leipsig, où il avait appris
à l'aimer dans le livre de Dodd [Beauties of Shakspeare) et dans
la traduction en prose que Wieland avait achevée en 1766. Mais
ce fut Herder qui lui en donna la passion : Herder, en effet, ne se
contentait pas de le lire, il l'étudiait : « dans le sens que je donne
à ce mot, » écrivait-il à son ami Merck avec son habituelle suffi-
sance. Il en traduisait en vers des fragmens et des scènes, il le
récitait et le déclamait avec l'enthousiasme qui était de mode dans
le petit cénacle. Goethe ne tarda pas à renchérir encore. 11 devint,
comme l'appelait un de leurs camarades, Lerse, «le digne ami de
Shakspeare » ; il interpella Shakspeare en empruntant à Dante
son vers fameux :
Tu sei lo mio maestro él mio autore;
il rêva de faire, après lui, une « tragédie épico-dramatique » sur
Jules César; enfin, rentré à Francfort, il y organisa une fête
shakspearienne, au cours de laquelle il prononça une sorte de
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632 REVUE DES DEUX MONDES.
discours dithyrambique, dont le style emphatique et violemment
imagé rappelle d'assez près celui de Herder, et qui est d'ailleurs
assez caractéristique pour qu'il faille le lire (1) :
Ne vous attendez pas à ce que j'écrive d'une manière suivie. Le repos
de l'âme n'est pas une robe de fête et je n'ai pas encore beaucoup pensé à
Shakspeare ; je l'ai pressenti, éprouvé, et c'est tout ce que j'ai pu faire. La
première page que j'ai lue dans son œuvre me fit sien pour la vie; et, Quand
j'eus achevé sa première pièce, je restai comme un aveugle de naissance qui
a recouvré la vue en un instant, grâce à une main miraculeuse. Je compre-
nais, je sentais très vivement que mon existence s'était élargie à l'infini;
tout était nouveau pour moi, inconnu, et cette lumière à laquelle je n'étais
pas accoutumé me faisait mal aux yeux. J'appris à voir peu à peu, et, grâce
a mon génie compréhensif, je sens encore vivement ce que j'ai appris. Je ne
doutai pas un instant que je renoncerais au théâtre régulier. L'unité de lieu
me semblait triste comme une prison, les unités d'action et de temps ni ap-
parurent comme de pesantes chaînes mises à notre imagination. Je sautai
dans l'espace libre et sentis seulement alors que j'avais des mains et des
pieds. Et maintenant que je vois combien de mal m'ont fait de leur trou les
maîtres des règles, et combien d'âmes libres sont encore courbées sous leur
joug, mon cœur crèverait si je ne leur déclarais la guerre et ne cherchais
chaque jour à renverser leurs tours. Le théâtre grec, que les Français ont
pris pour modèle, était tel, qu'un marquis aurait plus facilement imité Alci-
biade que Corneille suivi Sophocle. D'abord intermède du service divin,
puis solennellement politique, la tragédie montra au peuple de grandes
actions isolées de ses ancêtres, avec la pure simplicité de la perfection;
elle éveilla de grands et complets sentimens dans les âmes, car elle était
elle-même grande et complète. Et dans quelles âmes! Des âmes grecques.
Je ne puis pas m'expliquer ce que cela signifie, mais je le sens, et en raison
du peu d'espace dont je dispose, je m'en rapporte a Homère, à Sophocle,
à Théocrite : ce sont eux qui m'ont appris à sentir.
Là-dessus, je nepuism'empêcher dédire: Petit Français, que veux-tu faire
de l'armure des Grecs? elle est trop grande et trop lourde pour toi. C'est pour-
quoi toutes les tragédies françaises sont aussi des parodies de soi-même. Vous
savez, messieurs, par expérience, comme elles sont faites selon la règle, se
ressemblent comme deux souliers, et sont ennuyeuses, par-dessus le marché:
je ne m'étendrai donc pas là-dessus.
Je ne sais pas au juste qui, le premier, a introduit sur le théâtre l'action
capitale et nationale; c'est là l'occasion pour les amateurs d'un débat cri-
tique. Je doute que l'honneur de la découverte appartienne à Shakspeare;
mais il suffît qu'il ait porté cette conception à un degré qui a toujours
paru le plus élevé, car il est peu de regards capables d'y atteindre et peu
d'espoir qu'on parvienne à voir au delà, ou même à le dépasser. Shaks-
peare, mon ami, si tu étais encore de ce monde, je ne pourrais vivre qu'au-
près de toi; quelle joie j'aurais à jouer le rôle secondaire d'unPylade:
pourvu que tu fusses Oreste, je le préférerais à celui plein de dignité d'un
grand prêtre du temple de Delphes.
Mais je m'arrête, messieurs, pour écrire la suite demain, car je suis
monté à un ton qui ne vous paraît peut-être pas si édifiant, bien qu'il émane
de l'entière sincérité de mon cœur.
(I) Publié par Otto Jahn, Biographische Aufsalze; Leipzig, 1866.
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ESSAI SUR GŒTHE. 633
Le théâtre de Shakspeare est comme une boîte à surprises, où l'histoire
du monde se déroule devant nos yeux, suspendue aux fils invisibles du
temps. Ses plans, pour parler dans le style commun, ne sont pas des plans ;
mais toutes ses pièces tournent autour d'un point secret (qu'aucun philo-
sophe n'a encore vu ni déterminé) dans lequel l'originalité de notre moi, la
prétendue liberté de notre vouloir s'entre-choquent dans la marche nécessaire
du tout. Mais notre goût gâté enveloppe nos yeux d'un tel brouillard, qu'il
nous faudrait presque une nouvelle création pour ressortir de ces ténèbres.
Tous les Français, et les Allemands infectés d'imitation, môme Wieland,
se sont fait peu d'honneur envers lui. Voltaire, qui a toujours professé de
maudire toutes les majestés, s'est montré un vrai Thersite. Si j'étais Ulysse,
je lui ferais courber le dos sous mon sceptre. La 'plupart de ces messieurs
se heurtent surtout à ses caractères. Et je crie : Nature, nature! rien n'est
plus naturel que les personnages de Shakspeare.
...Il rivalisa avec le Prométhée, il copia, trait pour trait, ses personnages
d'après lui, mais dans des dimensions colossales; c'est pourquoi nous recon-
naissons en eux nos frères ; puis il les anime du souffle de son esprit; il parle
à travers eux tous et chacun reconnaît sa parenté.
Et comment notre siècle peut-il s'arroger le droit de juger de la nature ?
D'où la connaîtrions-nous, nous, qui dès notre jeunesse avons appris à sentir
d'une manière amphigourique et gênée et à voir par les autres? Souvent,
j'ai honte devant Shakspeare, car il m'arrive quelquefois de penser au pre-
mier abord : J'aurais fait cela autrement; ensuite, je reconnais que je suis
un pauvre pécheur, que la nature prononce par Shakspeare des arrêts
sans appel, et que nos personnages à côté des siens ne seraient que des
bulles de savon romanesques.
Et maintenant je termine, quoique je n'aie pas encore commencé. Ce que
de nobles philosophes ont dit du monde peut se dire aussi de Shakspeare ;
ce que nous appelons le mal n'est que le revers du bien, qui doit exister, de
même que les zones tropicales doivent être brûlantes et la Laponie glacée
pour qu'il y ait des zones tempérées. Il nous conduit à travers le monde en-
tier, mais nous, en hommes expérimentés et délicats, nous disons à chaque
sauterelle qu'il nous fait voir : Seigneur, il veut nous manger!
Allons, messieurs, sonnez la trompette pour appeler les nobles âmes hors
de l'Elysée du prétendu bon goût, où elles vivent à moitié engourdies dans
un ennuyeux crépuscule, avec des passions dans le cœur et pas de moelle
dans les os, pas assez fatiguées pour se reposer et pourtant trop paresseuses
pour agir, en sorte qu'elles gaspillent et perdent leur vie obscure entre les
myrtes et les lauriers.
Les livres ne furent cependant pas les seuls éducateurs de
Gœthe qui dut, au lieu même de son séjour, la révélation d'un
monde aussi nouveau pour lui que celui de Shakspeare. Dès son
arrivée à Strasbourg, il avait couru à la cathédrale, qui l'avait
fortement impressionné. « Elle produisit sur moi,raconte-t-il,une
impression toute particulière, que je fus incapable de démêler
sur-le-champ, et dont j'emportai l'idée confuse en montant bien
vite à la tour, afin de ne pas laisser échapper le moment favo-
rable d'un soleil haut et clair, qui allait me découvrir tout ce
vaste et riche pays... » Il conserva toujours un vif souvenir de
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634 REVUE 0X8 DEUX MONDES.
cette première impression, souvent renouvelée, dans laquelle ve-
naient se confondre le charme du paysage et l'admiration de
l'édifice, d'abord inconsciente, puis bientôt raisonnée et cristal-
lisée en doctrine esthétique. Cette doctrine fut exposée dans un
petit écrit intitulé : l'Architecture allemande, que Herder inséra
plus tard dans son traité sur la Manière de fart allemand. C'est
encore un dithyrambe, un discours déclamatoire, un peu puéril,
dont l'esprit et le ton rappellent de la manière la plus frappante le
discours sur Shakspeare. On remarque que Goethe a substitué à
l'expression habituelle « architecture gothique », celle de son choix,
a architecture allemande » . Dans le fait, sa brochure est tout en-
flammée d'un beau zèle national ; il apostrophe assez violemment
les « Welches » auxquels il reproche leur « constante imitation
de l'antiquité qui enchaîne leur génie » ; il célèbre « l'originalité
des vieux Allemands, il félicite son pays de posséder un « art
national » qu'il proclame « le seul vrai » ; et, dans le fragment
essentiel de l'opuscule, essaie non sans une certaine pénétration
de préciser les motifs de son enthousiasme :
Lorsque j'allai, pour la première fois, à la cathédrale, j'avais la tête
remplie de notions générales sur le bon goût. J'honorais, par ouï-dire, l'har-
monie de l'ensemble, la pureté des formes, j'étais un ennemi juré de la spon-
tanéité confuse de l'ornementation gothique. Sous la rubrique « gothique »
comme dans un article du dictionnaire, je comprenais toutes les obscurités
synonymes qui évoquaient en moi des impressions d'indéfini, de désordonné,
d'anormal, de compilé, de rapiécé, de surchargé. Sans plus d'intelligence
que le peuple qui appelle barbare tout le monde étranger, je qualifiais de
gothique tout ce qui ne rentrait pas dans mon système, depuis les sculptures
et les figurines multicolores et faites au tour qui ornent les maisons bour-
geoises de nos gentilshommes, jusqu'aux restes sérieux de la vieille archi-
tecture allemande, sur laquelle, pour quelques volutes bizarres, j'entonnais
le chant commun : « Tout écrasé d'enjolivures. » J'éprouvais le même sen-
timent désagréable qu'à rencontrer un monstre mal venu et broussailleux.
Quelle sensation inattendue me surprit dès l'entrée ! Une impression pro-
fonde, complète, remplit mon âme; et parce qu'elle se composait de mille
détails harmonieux, je pouvais la goûter et en jouir, mais je n'aurais pu
l'expliquer ni la décrire. On dit qu'il y a ainsi des joies du ciel. Que de fois
je suis revenu goûter cette joie céleste et terrestre d'embrasser l'esprit gi-
gantesque de nos vieux frères dans leurs œuvres! Que de fois je suis revenu,
de partout et de loin, pour contempler sous chaque lumière du jour sa di-
gnité et sa magnificence ! Il est pénible à l'esprit de l'homme de ne pouvoir
s'incliner et adorer quand l'œuvre de son frère est si sublime. Que de fois
le crépuscule du soir a délassé mes yeux fatigués d'explorer dans sa paix ami-
cale, alors que les innombrables parties se fondaient en une seule masse
qui, grande et simple, se dressait devant mon âme! Et je tendais mes forces
avec délices, pour jouir et pour m'instruire. C'est alors que se révéla à moi,
dans un pressentiment secret, le génie du grand maître de l'œuvre. « De
quoi t'étonnes-tu? murmurait-il. Toutes ces masses étaient nécessaires; ne
les vois-tu pas dans toutes les vieilles églises de ma ville? Ce ne sont que
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ESSAI SUR GŒTHE. 635
leurs dimensions arbitraires que j'ai élevées à une proportion harmonieuse.
Ainsi, au-dessus de l'entrée principale, flanquée de deux plus petites, s'ouvre
le vaste cercle de la fenêtre, d'habitude correspondant à la nef de l'église et
qui n'était autrefois qu'une lucarne, analogue aux petites fenêtres des clo-
chers, — tout cela était nécessaire et je l'ai fait beau. Mais, hélas! voici que
je plane à côté de ces nobles et sombres ouvertures, qui me paraissent
abandonnées, vides et inutiles! Dans leurs formes sveltes et hardies, j'ai ca-
ché les forces mystérieuses qui devaient élever dans les airs ces deux tours,
dont je constate avec tristesse qu'il n'existe qu'une encore, sans le diadème
à sept tourelles que je lui destinais, afin que les provinces voisines lui ren-
dissent l'hommage, ainsi qu'à sa sœur royale. » — Ce fut sur ces mots qu'il
me quitta, et je m'enfonçai dans une tristesse sympathique jusqu'à ce que
les oiseaux du matin, qui nichent dans ses mille ouvertures, m'éveillassent
en saluant le soleil. De quelle fraîcheur il brillait dans l'éclat parfumé du
matin! avec quelle joie je tendis les bras vers lui, regardant la grande
masse harmonieuse, vivante en ses innombrables détails, comme dans les
œuvres de l'éternelle nature où tout, jusqu'au moindre filament, tend à
compléter l'ensemble! Comme l'énorme édifice, aux solides fondations,
s'élève légèrement dans les airs ! comme tout y est ajouré et pourtant con-
struit en vue de l'éternité! Je dois à tes enseignemens de génie, de ne plus
chanceler devant les profondeurs, la goutte de paix délicieuse installe dans
mon âme l'esprit qui peut contempler de haut une pareille création, et dire
semblable à Dieu : « Cela est bon. »
Rapproché du discours sur Shakspeare, ce morceau nous donne
une idée assez exacte de ce qu'était l'état d'esprit de Goethe en
4771 , au moment où il rencontra le sujet de Gœtz de Berlichingen
et composa sa première œuvre importante. Il s'était épris de la
période de l'histoire où le génie allemand, déchu depuis la guerre
de Trente ans, se déployait avec le plus d'ampleur; il avait rompu
avec les influences classiques jusqu'alors subies, avec d'autant
plus de violence qu'une telle rupture était, de sa part, un acte
d'émancipation ; enthousiaste de la forme littéraire la plus opposée
qu'il y eût aux moules antiques et français, il rêvait de l'illustrer
en toute intransigeance; enfin, il était animé de cette belle ardeur
juvénile, de cette confiance en soi dont on étaye ses premiers
efforts.
II
Cette première pièce, dans sa première forme (Histoire de
Gœtz de Berlichingen dramatisée), fut écrite en six semaines, de
verve. Elle nous apparaît comme une œuvre fort complexe,
qui est à la fois historique et personnelle, qu'un jeune écrivain a
composée avec le parti pris bien arrêté de réaliser un idéal litté-
raire déterminé, et dans laquelle, entraîné par la pente irrésis-
tible de son génie avant tout personnel, il s'est livré lui-même
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636 REVUE DES DKCX MONDE*.
d'une façon bien plus complète qu'il ne le croit. Il nous faut dé-
mêler ces élémens divers.
Si l'on 'se reporte aux doctrines littéraires et philosophiques
que nous venons d'analyser, on se représentera facilement ce que
devait être, dans la pensée de Gœthe, son premier drame. Il
devait, d'abord, s'éloigner autant que possible de toute forme
classique : point de règles! liberté d'allures complète, comme il
convient à un successeur de Shakspeare! de l'humanité, — de la
nature, rien de plus, mais en abondance! Shakspeare a trouvé
ses plus beaux sujets dans le champ de l'histoire nationale, de ma-
nière à pouvoir combiner les caractères de l'épopée avec ceux du
drame, à réunir sous sa main les élémens poétiques que fournit la
triple source de l'histoire, de la légende, de la religion : il fallait
chercher et trouver dans le même domaine ; et là commençaient les
difficultés, l'histoire de l'Allemagne n'offrant guère d'unité, du
moins en ses époques les plus séduisantes. Enfin, en dehors de sa
signification poétique, l'œuvre devait encore représenter les idées
générales que Rousseau avait répandues. — On reconnaîtra que le
sujet choisi réalisait à peu près ces conditions. /l peu près, disons*
nous, car ce ne fut pas sans subterfuges que Goethe parvint à
faire, du personnage de son choix, un héros national.
C'est à Strasbourg qu'il avait appris à le connaître, en lisant
l'autobiographie que le chevalier Gœtz de Berlichingen avait
écrite de sa main de fer, en haut allemand du xvie siècle; et,
d'emblée, comme il s'était passionné pour Erwin de Steinbach,
il se passionna pour ce personnage. Il raconte qu'à ce propos,
avant de se mettre à l'œuvre, il étudia de très près l'histoire de
l'Allemagne pendant les xv° et xvie siècles. J'imagine cependant
que ces études portèrent sur les détails pittoresques et sur les
mœurs bien plus que sur les questions politiques : car s'il était entré
dans ce domaine ardu, effroyablement compliqué, il n'en serait
point sorti; surtout, il n'en aurait point rapporté la conception
simplifiée de ce Gœtz qu'il nous a livrée.
Gœtz de Berlichingen (1), en effet, tel qu'il nous apparaît dans
l'histoire et même dans son autobiographie — recueil d'anec-
dotes contées sur un ton de brusquerie soldatesque — n'est point
une des figures de premier plan de la Renaissance, de même que
les événemens auxquels il prit part ne sont que des épisodes de
second ordre. Vu de près, il nous apparaît bien inférieur à cer-
tains de ses contemporains avec lesquels il n'est pas sans quelque
(1) L'histoire de Gœtz de Berlichingen a été écrite plusieurs fois. Voir entre autres
J.-W. von Berlichingen f Geschichte des Ri tiers Gœtz von Berlichingen; Leipzig,
1861, et Jansscn, V Allemagne à la fin du moyen âge.
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ESSAI SUR GŒTHE. 637
ressemblance, tels que Ulrich de Hûtten ou Franz de Sickingen.
C'était, tout simplement, un de ces Ratibritter (chevaliers-bri-
gands), dont les villes commerçantes de rAllemagné, surtout
Nuremberg, eurent tant à se plaindre, et qui finirent quelquefois
ignominieusement suppliciés par les bourgeois vainqueurs. Il
contribua, pour sa bonne part, à troubler ce qu'on appelle aujour-
d'hui la « paix publique », mot qui, sous l'empereur Maximilien,
n'avait guère de sens. C'était un rude compagnon, farouche, vio-
lent, à qui plaisait la rapine, qui ne détestait ni le pillage, ni
Tincendie. En 1504, à Tâge de 24 ans, il prit part, aux côtés du
margrave d'Ànspach , à la guerre de succession de Bavière ; un
boulet de canon lui enleva la main droite. Il la remplaça par une
main de fer, que lui fabriqua un armurier, et qui lui permit de
manier encore la lance et l'épée. Cette main de fer dut frapper
fortement l'imagination de Gœthe, à qui elle apparut comme un
symbole de force, de courage et de loyauté. Mais le bon cheva-
lier ne la leva pas toujours pour les meilleures causes. D'abord,
il éprouvait un plaisir de soudard à s'en servir. C'était un batail-
lard, qui aimait pour eux-mêmes les coups qu'on donne et qu'on
reçoit. Il entrait en campagne contre Nuremberg, par exemple,
par simple amour de l'art, « parce qu'il avait eu envie de se me-
surer un peu avec ceux de Nuremberg », dit-il. Ce goût du sang
lui est si naturel, que, loin de s'en excuser, il s'en vante. Écoutez,
par exemple, le récit de cet épisode, et dites-moi si jamais on a
plus allègrement célébré le plaisir de se battre : « Un jour, comme
j'étais sur le point d'attaquer, j'aperçus une troupe de loups fon-
dant sur un troupeau de moutons; cet incident me parut d'un
heureux augure. Nous allions commencer le combat; un berger
se trouvait tout près de nous, gardant ses moutons, lorsque,
comme pour nous donner le signal, cinq loups se jettent en môme
temps sur le troupeau; je le vis et le remarquai volontiers; je
leur souhaitai bonne réussite et à nous aussi, leur disant : « Bonne
chance, chers compagnons, bon succès à vous, en tous lieux ! »
Je regardai comme un fort bon signe que nous eussions com-
mencé l'attaque ensemble... » S'il aimait à se battre pour le plai-
sir, Gœtz ne détestait point non plus les bénéfices qu'on peut re-
tirer des bonnes surprises et des bons guets-apens. S'étant emparé
du comte Philippe de Waldeck, il ne le relâcha que contre une
rançon de dix-huit mille florins. Lui arriva-t-il d'entrer en cam-
pagne pas pur amour de la justice, pour soutenir les droits lésés
des faibles? Gœthe semble le croire, et raconte, comme s'il s'agis-
sait d'un exploit très noble, la lutte que son héros soutint contre
Cologne, Examinons cet épisode d'un peu plus près.
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638 REVUE DES DEUX MONDES.
Un tailleur de Stuttgart, nommé Sindelfinger, qui était bon
tireur d'arbalète, avait gagné le premier prix dans un concours de
tir ouvert par la ville de Cologne, prix qui consistait en une somme
de 300 florins. Sous de mauvais prétextes, on ne le paya pas.
Sindelfinger, aussitôt, renonce à son pacifique métier de tailleur
pour entrer dans les gardes du corps du duc de Wurtemberg,
dont il comptait obtenir la protection pour recouvrer ses 300 flo-
rins. Le duc, en effet, s'efforce d'intervenir en sa' faveur. De
puissans seigneurs s'intéressent à l'affaire, et adressent des récla-
mations au conseil et au bourgmestre de Cologne, qui ne nient
point leur dette, mais qui persistent à ne la pas payer. Alors, les
réclamans remettent leurs intérêts entre les mains de Gœtz, et
l'affaire se corse aussitôt. Gœtz envoie au conseil de Cologne une
lettre de défi (qui se trouve encore dans les archives de la ville),
et ouvre les hostilités en s'emparant de deux marchands colonais,
qui d'ailleyrs jouent au plus fin avec lui et réussissent à l'attirer
dans de nouvelles difficultés avec l'évêque de Bamberg. Enfin
après cinq années, l'affaire s'arrange grâce à l'intervention du
comte de Kônigstein, et se règle enfin par le paiement à Gœtz
et à Sindelfinger d'une somme de 1 000 florins d'or, soit, d'après
des calculs d'équivalences, vingt-trois fois la valeur de la somme
originairement contestée. Le comte de Kônigstein, en récom-
pense de sa médiation, reçut aussi de la bonne ville des bijoux
de grande valeur. — Est-ce que cette justice de chevaliers ne fait
pas apprécier celle des procureurs?
Mais la page la plus noire de la biographie de Gœtz, c'est
celle où son histoire se confond avec celle de la guerre des
paysans de 1525. Ayant eu le tort d'accepter de faire cause com-
mune avec des révoltés sanguinaires et d'être leur chef, il eut
encore celui de les abandonner. Ses actes en cette occurrence sont
les seuls qu'il s'efforce, dans son autobiographie, de justifier. Us
lui valurent d'être poursuivi par la ligue souabe (ligue des princes,
prélats et villes impériales qui s'efforçaient de maintenir la paix
intérieure en lieu et place de l'empereur, lequel avait trop d'autres
soucis pour se livrer à cette difficile besogne et manquait d'ail-
leurs des moyens nécessaires). — Mis en jugement et condamné,
il passa deux ans en prison. Grâce à de puissantes interventions,
il fut relâché contre une caution de 25000 florins, et sous pro-
messe solennelle de ne plus quitter son château de Hornberg. 11 y
vécut une vieillesse pieuse ; pendant ses dernières années, il fré-
quenta assidûment le pasteur de son village, qui finit par s'établir
auprès de lui, moyennant un traitement de 16 muids de blé et
de 10 florins d'argent comptant. Il mourut en 1862; son toro-
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ESSAI SUR GŒTHE. 639
beau, sur lequel il est représenté agenouillé et priant, a été con-
servé jusqu'aujourd'hui, et Ton en peut voir une reproduction au
musée germanique de Nuremberg.
Que cette histoire soit haute en couleur, qu'elle ait un cachet
pittoresque, attrayant pour un poète, on ne saurait le nier. Mais
que le héros nous en soit donné comme un modèle de chevalerie,
c'est ce qu'il nous est plus difficile d'admettre. Pourtant, Gœtz
de Berlichingen a trouvé ses apologistes. L'un d'entre eux,
M. Reinehld Pallmann, qui a étudié de très près les sources de
son histoire, s'efforce de le justifier par un raisonnement assez
spécieux (1) : selon lui, Gœtz de Berlichingen et, avec lui, la
plupart des chevaliers souabes et franconiens [dont l'histoire res-
semble à la sienne, manifestaient, dans leurs luttes contre les
princes, les prélats et les villes de la ligue souabe, « d'un ins-
tinct très sain de l'avenir qu'on pouvait souhaiter à l'empire alle-
mand ». Les princes, les prélats et les villes tendaient è, l'accrois-
sement de leur puissance locale, aux dépens de la puissance
impériale affaiblie et chancelante. En les combattant, les cheva-
liers combattaient donc pour l'empire: « Ils voulaient média-
tiser... Ils poursuivaient un but social d'une signification émi-
nente. Dans leurs tendances, et nullement dans celles des princes
de l'époque... était le véritable avenir de l'Empire allemand.
Et c'est le fait de l'aveuglement historique ou du particularisme,
de les signaler et de les condamner comme anarchistes. » Il va de
soi que cette interprétation, qui d'une façon bien inattendue
découvre en Gœtz de Berlichingen un ancêtre politique de M. de
Bismarck, justifie aux yeux de notre auteur la conception
gœthéenne du personnage :%
« Récapitulons, dit M. Pallmann en conclusion de son étude,
ce que le Gœtz de Berlichingen authentique est à la caricature
que la précédente critique en a créée, et nous verrons que le por-
trait du brave chevalier, animé d'un inépuisable amour de la
liberté, tel que Gœthe nous l'a donné, n'est point un portrait de fan-
taisie. Au contraire, malgré l'insuffisance des secours historiques
dont il disposait, il a, avec cet instinct qui est le propre des
grands poètes, restauré en son personnage le vrai Gœtz historique
et placé ainsi devant les yeux du peuple allemand un héros
national représentatif. C'est pour cela que son chevalier à la main
de fer, comme type du véritable honneur allemand, fascine encore
aujourd'hui les spectateurs, si même ils ne connaissent pas exacte-
(1) Ver his Loris che Gœtz von Berlichingen mit der eisernen Hand und Gœthe' s
Schauspiel Uàerihn; Berlin, 1894.
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640 REVUE DES DEUX MONDES.
ment les véritables circonstances dans lesquelles vécurent et
agirent le chevalier et ses amis. »
Sans pénétrer dans le labyrinthe inextricable de l'histoire de
l'Allemagne pendant le premier tiers du xvie siècle, il ne serait
point difficile de marquer la faiblesse d'une telle interprétation,
d'ailleurs ingénieuse et bien d'accord avec les tendances des histo-
riens du nouvel empire. Il suffirait de constater, d'abord, que ces
goûts de rapine et cette humeur batailleuse avoués avec une can-
deur si naïve, montrent bien en notre héros un animal d'instinct
et de proie, un « loup », plutôt qu'un penseur profond cherchant
à démêler, dans l'obscurité des temps, le vrai fil des destinées de
son pays; ensuite, que Gœtz n'exprime nullement ces « aspira-
tions », et que, s'il se réclame de l'empereur, c'est parce que
l'autorité de celui-ci est éloignée, faible, impuissante à s'imposer,
tandis que celle de la ligue souabe est immédiate. Il sait fort bien
qu'il n'a rien à redouter ni de Maximilien, ni du faible Charles V :
c'est pour cela, sans doute, qu'ils ont ses sympathies; et s'il a du
goût pour l'idée impériale, ce n'est point parce qu'elle flatte son
sentiment national : c'est parce que, pour lui, l'empire c'est le
désordre, c'est-à-dire le libre exercice de sa force et le triomphe
de sa violence.
Du reste, Goethe n'alla pas chercher si loin. Il n'était point
alors un esprit politique, et il ne le fut jamais, bien qu'il dût un
jour, comme on sait, arriver aux affaires. Il n'était pas non plus
patriote, nous l'avons déjà vu. Il ne l'était pas même en ce temps-
là, où la vieille Allemagne ne l'attirait que par son éclat pitto-
resque, où son « nationalisme » était un sentiment essentielle-
ment littéraire. Si l'on en doute, qu'on lise l'article qu'il publia
dans les Frankfurter Gelehrten Anzeigen, peu de temps après Gœtz,
sur « l'amour de la patrie » (1): « Si nous trouvons une place
au monde, y dit-il, où nous reposer avec nos biens, un champ
pour nous nourrir, un toit pour nous couvrir, n'avons-nous pas
là une patrie ? Et est-ce que des milliers et des milliers d'hommes
n'ont pas cela dans chaque état?... Le patriotisme romain, que
Dieu nous en préserve !... etc. » Il assistait en paisible philoso-
phe à l'agonie du vieil empire, sans en rêver un nouveau; et je
crois que M. Pallmann lui-même, malgré toute son ingéniosité,
ne parviendrait point à faire de lui, comme de son héros, un
précurseur de M. de Bismarck. Son idée a été beaucoup plus
simple : il s'est épris de Gœtz pour des raisons analogues à celles
qui l'avaient attaché à Shakspeare. Gœtz a représenté, pour lui,
(1) A propos d'un lirro de J. von Sonnenfels intitulé : Ueber die Liebe des Voter-
lands et publié à Vienne en 1771.
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ESSAI SUR GŒTHE. 641
dans le domaine social, la nature et la liberté, comme Shaks-
peare les représentait dans le domaine littéraire, comme le
gothique les représentait dans celui de l'art. Il Ta opposé à la
tyrannie des institutions établies, qui choquaient ses opinions
libertaires, comme il opposait Shakspeare aux règles classiques
et les ogives de la cathédrale de Strasbourg aux colonnes de l'ar-
chitecture antique. Il Ta compris, en un mot, à travers Rousseau.
C'est pour cela, et non pour des motifs plus compliqués, et non
plus par une intuition prophétique des temps futurs, qu'il le dé-
fend, qu'il le justifie, qu'il l'idéalise, qu'il le fait mourir — non
pas assisté par un bon pasteur de campagne occupé de nettoyer
son âme, mais en murmurant : « Air céleste... Liberté ! Liberté ! »
et quril conclut : « Homme généreux ! Malheur au siècle qui t'a
repoussé!... Malheur à la postérité qui te méconnaîtra!... » En
réalité, son Gœtz, si Ton veut lui trouver un sens général, est un
frère aîné de Cari Moor, le brigand modèle, redresseur des torts
des honnêtes gens ; malgré tout l'effort de Goethe pour lui donner
une couleur « renaissance », il demeure un homme de la fin du
xviii' siècle, qui a lu le Contrat social et ï Emile.
Cet effort, — où tant de dramaturges devaient persister sans
un succès meilleur et qui ne nous a dotés que du trompe-l'œil
baptisé du nom de « couleur locale », — cet effort aboutit le plus
souvent à des résultats puérils. Nous lui devons des fragmens
épisodiques que Goethe fut d'ailleurs obligé de supprimer plus
tard, quand sa pièce dut être jouée au théâtre de Weimar, et qui
sont en elles-mêmes de peu d'intérêt. Telles sont les scènes qui
se passent au palais épiscopal de Bamberg, où paraissent des
personnages qui n'ont avec le drame aucun lien, même indi-
rect, et qui tiennent des propos dont le seul but évident est de
nous montrer que l'auteur est au courant des « papotages » de
l'époque :
L'évêqce. — Y a-t-il maintenant beaucoup d'Allemands de la noblesse
qui étudient à Bologne?
Olêarius. — Des nobles et des bourgeois. Et, soit dit sans vanité, ils s'y font
le plus grand honneur. On a coutume de dire à l'Académie, en manière de
proverbe : « Studieux comme un gentilhomme allemand. » Car, tandis que les
bourgeois s'efforcent, avec un zèle honorable, à compenser par leur savoir
leur défaut d'origine, les nobles s'appliquent avec une louable émulation à
relever encore leur éclat natif par le mérite le plus éclatant.
L'évoque. — Ah !
Liebitraut. — Qu'on dise que le monde ne s'améliore pas tous les jours!
Studieux comme un gentilhomme allemand ! voilà ce que je n'ai pas entendu
de mon temps. Si quelqu'un m'avait prédit cela pendant que j'étais à l'école,
je l'aurais traité de menteur. On voit qu'il ne faut jurer de rien.
Olêarius. — Oui, ils font l'admiration de toute l'Académie. Quelques-uns
Tom cxxx. — 1895. 41
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642 REVUE DES DEUX MONDES.
des plus âgés et des plus habiles reviendront bientôt comme doctores. L'Em-
pereur sera heureux de pouvoir leur confier des emplois.
Liebitraut. — Cela ne manque pas.
L'abbé. — Ne connaîtriez- vous pas, par exemple, un jeune gentilhomme..»
Il est delaHesse...
Oléarius. — Il y a beaucoup de Hessois à Bologne.
L'abbé. — Il s'appelle... Il est de... Aucun de vous ne le connaît?... Sa
mère était une;... Oh! son père n'avait qu'un œil... il était maréchal.
Liebitraut. — De Wildenlholtz?
L'abbé. — C'est cela! de Wildenlholtz!
Oléarius. — Je le connais bien. Un jeune homme de beaucoup de talent.
On loue surtout son habileté dans la dispute.
L'abbé, -t- Il tient cela de sa mère.
Liebitraut. — Mais son père ne s'en vanta jamais. Cela montre comment
les défauts ne sont que des vertus déplacées.
L'évéque. — Comment disiez-vous que s'appelle l'Empereur qui a écrit
votre Corpus juris ?
Oléarius. — Justinien.
L'évéque. — Un excellent seigneur ! Qu'il vive !
Oléarius. — A sa mémoire !
(Ils boivent.)
L'abbé. — Et son livre doit ôtre un beau livre.
Oléarius. — On pourrait l'appeler le livre des livres. Un recueil de toutes
les lois, avec les sentences faites pour tous les cas ; et ce qui pouvait être
encore défectueux ou obscur est complété par les commentaires dont les
hommes les plus sages ont orné cet excellent ouvrage.
L'abbé. — Un recueil de toutes les lois? Peste! On y trouve aussi les dix
commandemens?
Oléarius. — Implicite, oui, mais non explicite.
L'abbé. — C'est bien ce que je veux dire : simplement, sans autre expli-
cation .
L'évéque. — Et ce qu'il y a de plus beau, c'est qu'un État pourrait, comme
vous le dites, vivre dans la paix et la tranquillité les plus sûres, si ces lois
y étaient bien établies et bien maintenues...
La volonté de respecter l'histoire et de l'introduire au com-
plet dans son drame est pour Goethe une gêne continuelle ; mais,
plutôt que de s'en libérer, il préfère paraître maladroit. Prenons,
par exemple, l'anecdote caractéristique du tailleur Sindelfingen
que nous avons contée plus haut : Gœthe tient à l'utiliser. Dans
sa première version, qui est la plus longue, elle se trouve intro-
duite avec assez de naturel dans une discussion qu'ont ensemble
Elisabeth (la femme de Gœtz) et Marie (sa sœur), tout en racon-
tant des histoires au petit Charles (son fils) :
Dans la seconde version, plus resserrée, l'anecdote perd presque
tout son sens, étant présentée autrement :
Elisabeth. — ... Te souviens- tu encore de la dernière sortie de ton père,
lorsqu'il t'apporta un petit pain blanc ?
Charles. — M'en apportera-t-il encore?
Elisabeth. — Je le pense. Vois-tu, il y avait un tailleur de Stuttgart qui
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ESSAI SUR GŒTHE. 643
•était fort habile à tirer de Tare, et qui avait gagné & Cologne le prix de tir.
Charles. —Était-ce beaucoup?
Elisabeth. — Cent florins. Et ensuite ils ne voulurent plus le lui donner.
Marie. — N'est-ce pas, Charles, que c'est vilain?
Charles. — Vilains jeux !
Elisabeth. — Alors, le tailleur vint trouver ton père, pour le prier de
l'aider à obtenir son argent. Et ton père partit à cheval, et enleva à ceux de
-Cologne un couple de marchands et les tourmenta jusqu'à ce qu'ils eussent
donné l'argent...
Dans la troisième version, la scène se rétrécit encore, en
sorte qu'elle semble faite uniquement pour ce petit récit, dont le
-caractère anecdotique s'accentue ainsi de plus en plus et qu'aucun
lien ne rattache plus à l'action générale. Il est vrai que l'esthé-
tique de Goethe n'admet pas ce que nous appelons la « composi-
tion » : elle réclame toutes les libertés shakspeariennes et veut
que le poète se promène sans entraves d'aucune sorte à travers
•son sujet. Cette liberté ne lui réussit que lorsqu'il la prend tout
entière : les plus belles scènes de la partie historique de Gœtz
sont à coup sûr celles du siège de Jaxthausen, parce que là, s'il a
toujours sous les yeux le texte des mémoires de son héros, il
ne s'astreint point à le suivre et en profite sans abdiquer son
indépendance.
III
Du reste, le véritable intérêt de l'œuvre se trouve bien davan-
tage dans sa partie fictive, ajoutée et, si l'on peut dire, person-
nelle.
Rappelons que Goethe l'écrivit à Francfort, en revenant de
Strasbourg, dans un moment plutôt pénible de sa vie. Il venait
de quitter une ville qui lui plaisait, une existence libre, des amis
avec lesquels il se trouvait en communauté d'idées, et la douce
Frédérique Brion, la fille du pasteur de Sesenheim, dont l'aimable
souvenir ne laissait pas que de lui causer des remords assez
vifs. Il se trouvait, de nouveau, dans la confortable maison de la
Fosse-aux-Cerfs, où son père, plus maniaque que jamais, le rap-
pelait sans cesse à la poursuite de cette carrière juridique qui ne
lui plaisait guère, qu'il acceptait pourtant comme un joug qu'on
n'a pas la force de secouer, et qui allait le conduire à Wetzlar :
en pleine prose donc, bien loin des libres chevauchées à tra-
vers la campagne alsacienne, des rêveries dans la cathédrale, des
belles conversations avec Herder ou Lerse. Son esprit, exalté par
ses rêveries, bouillonnant de jeunesse, se lança d'abondance sur
la piste que lui avaient ouverte les mémoires du chevalier à la
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644 REVUE DBS DEUX MONDES.
main de fer. « Tout mon génie, écrivait-il à son ami Salzmann,
se tourne vers une entreprise pour laquelle Homère, et Shaks-
peare, et tout est oublié. Je dramatise l'histoire d'un des plus
nobles Allemands; je sauve la mémoire d'un brave homme; et
Ténorme travail que cela me coûte me procure un véritable passe-
temps dont j'ai si grand besoin ici. Car il est triste de se trouver
dans un lieu où toute notre activité doit se dévorer elle-même... »
En six semaines, il rédigea la première version de son œuvre,—
qui demeure peut-être bien supérieure à ses autres remaniemens.
Au fur et à mesure, il en faisait lecture à Cornélie, qui se passion-
nait avec lui pour ses héros. Ceux-ci perdirent bientôt, malgré
la « couleur locale » répandue à flots, leur personnalité histo-
rique : ils devinrent de vrais contemporains de l'auteur, ils
s'identifièrent aux êtres qu'il rencontrait tous les jours; son
imagination se plut à mêler aux figures que lui fournissaient les
données authentiques des « mémoires » d'autres figures dont elle
fit tous les frais. Parfois, c'était de parti pris qu'il faisait interve-
nir ses souvenirs dans son œuvre : ainsi, il se plut, de son propre
aveu, à mettre en scène un de ses amis de Strasbourg, Franz
Lesse, qui devient, dans l'infortune, le fidèle compagnon de
Gœtz (1). De l'amie, de la confidente qu'il avait en sa sœur Cor-
nélie, il prend quelques traits pour les donner à la sœur de Gœtz,
Marie. Cornélie était, en ce moment-là, fiancée à un ancien ca-
marade de son frère nommé Schlosser. De là, les fiançailles de
la pièce, qui ne sont point historiques, car une sœur de Gœtz
de Berlichingen fut en effet la femme d'un chevalier nommé
Martin de Sickingen, lequel n'était point le fameux Franz de
Sickingen, et si Gœtz, en parlant de celui-ci dans ses mémoires,
l'appelle quelquefois son « beau-frère », c'est en suivant un usage
particulier aux chevaliers franconiens. Comme Marie pour Weis-
lingen, Cornélie avait eu auparavant un vif attachement pour an
« jeune Anglais » dont Gœthe ne nous donne pas le nom (2). Or
ce souvenir est particulièrement reconnaissable dans la pièce :
lisez, je vous prie, la scène où Franz de Sickingen vient deman-
der la main de Marie, changez les noms des personnages, suppri-
mez quelques détails, et dites si elle n'a pas Y odeur de la réalité,
(1) « ... Il disait souvent que le ciel ne l'ayant pas fait pour être un héros de
guerre et d'amour, il voulait se contenter du rôle de second, entendu dans le setf
du roman et de l'escrime. Comme il resta toujours égal à lui-même et qu'il offrait
le vrai modèle du caractère ferme et bon, son idée se grava dans mon esprit es
traits aussi profonds qu'agréables, et quand j'écrivis Gœtz de Berlichingen, je a*
sentis engagé à consacrer le souvenir de notre amitié, et je donnai le nom de France
Lerse au brave homme qui sait se subordonner si noblement. ( Vérité et Poéne,l Iî«)
(2) Vérité et poésie, 1. VI.
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ESSAI SUR GŒTHE. 645
si Ton ne croirait pas entendre une conversation authentique
entre deux jeunes lecteurs de Rousseau et des romans anglais,
épris des sentimens naturels, résolus à la générosité, naturelle-
ment grandiloquens.
Schlosser. — Oui, je viens demander à votre noble sœur son cœur et sa
main. Et si votre voulez me donner son âme pure, alors
Gœthe. — Je voudrais que vous fussiez venu plus tôt. Il faut que je vous
avoue que X... a déjà demandé son amour... 11 voltige de côté et d'autre
pour chercher sa pâture, Dieu sait sur quel buisson !
Schlosser. — Est-ce possible ?
Gœthe. — Gomme je vous le dis.
Schlosser. — 11 a rompu un double lien.
Gœthe. — La pauvre fille passe maintenant sa vie à pleurer et à prier.
Schlosser. — Nous allons la faire chanter.
Gœthe. — Quoi ! vous vous décideriez à épouser une fille abandonnée ?
Schlosser. — Cela vous honore tous deux d'avoir été trompés par lui.
Faut-il que la pauvre fille entre au couvent parce que le premier homme
qu'elle a connu était un indigne? Non, je persiste!...
Gœthe. — Je vous dis qu'elle ne le regardait pas avec indifférence.
Schlosser. — As-tu si peu de confiance en moi, que tu me croies inca-
pable de chasser le souvenir d'un misérable? Allons auprès d'elle!
En traçant le portrait de cette mélancolique délaissée, Gœthe
pensait certainement aussi à la pauvre fille qui lui avait donné tout
son cœur, mais à laquelle il ne prêtait pas, semble- t-il, des senti-
mens aussi généreux que ceux dont s'inspirait sa littérature ; car,
son œuvre publiée, il recommandait en ces termes à son ami
Salzmann d'en faire tenir un exemplaire à M11- Brion : « La
pauvre Frédérique se trouvera en quelque mesure consolée
puisque l'infidèle est empoisonné... »
Il serait facile de relever, dans le détail, bien d'autres concor-
dances avec la réalité. Ce qui nous intéressera davantage, c'est
de voir comment Gœthe s'est traité lui-même, ce qu'il a mis,
dans son œuvre, de son propre moi.
D'instinct, il a trouvé le procédé qui devait si bien lui réussir
plus tard, auquel nous devons ses deux créations les plus célè-
bres : le dédoublement. Ceci est déjà fort instructif : Gœthe a
senti sa complexité, il n'a pas cru possible de réunir, en une seule
figure littéraire, les traits contradictoires que la réalité se plaît
si volontiers à combiner dans un même être. Il a donc créé le
personnage de Weislingen,pour servir à la fois de complément et
de réponse à Gœtz; et il a pu, ainsi, manifester les faces opposées
de son âme, se mettre tout entier dans son œuvre, sans offenser
la psychologie conventionnelle dont il subissait encore incon-
sciemment les lois, et sans paraître se confesser. Gœtz est orné
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646 REVUE DE8 DEUX MONDES.
de qualités dont l'ensemble constituait à ses yeux le véritable
héros : il est loyal et chevaleresque, généreux, désintéressé,
joyeux; le mobile de ses actes, l'axe de ses pensées, c'est l'amour
ardent de l'indépendance ; il ne combat que pour la conquérir;
et il combat contre les hommes et les principes que Gœthe n'ai-
mait pas, contre les prêtres ambitieux, étroits, cupides, tels que
les « philosophes » aimaient à les décrire, contre une aristocratie
oppressive et rusée, pour sa liberté, pour celle des autres, pour
les droits des faibles. S'il paraît inconséquent ou coupable en se
laissant entraîner dans les rangs de fanatiques sanguinaires, ce
n'est qu'une fausse apparence : il s'est sacrifié dans un noble dessein,
pour arrêter la révolte, pour en changer les caractères, pour
éviter les cruautés inutiles. Il a raison, seul contre tous. Il meurt
en disant aux siens : « Fermez vos cœurs avec plus de soin que
vos portes. Voici le temps de la fraude; la carrière lui est ouverte.
Les méchans régneront par la ruse, et le noble cœur tombera
dans les filets. » Pas un doute sur la légitimité de ses actes n'im-
portune sa conscience. Il est l'honnête homme au sens complet
du mot, le brave homme, et encore l'homme joyeux, qui puise
sa gaîté dans la pureté de son âme. Mais Gœthe sait bien que, si
c'est là ce qu'il voudrait être, ce n'est point précisément ce qu'il
est. Il a déjà des souvenirs de Leipzig et de Strasbourg, qui sont
lourds à son cœur que le sentiment de sa supériorité n'a pas
encore desséché. Il ne peut regarder derrière soi, sans frissonner
en songeant aux larmes qu'il a déjà fait répandre. Il est mûr pour la
crise de mélancolie qu'il va traverser bientôt. C'est pour cela qu'il
conçoit Weislingen, l'homme faible sans méchanceté, trop facile-
ment gouverné par les impressions de l'heure présente, ce malheu-
reux « excédé de ce qu'il est », traître et honteux de ses trahisons,
qui ne peut sans rougir regarder le loyal Berlichingen, — et qui
est peut-être bien la figure la mieux dessinée de la pièce, la plus
fouillée en tout cas, la plus humaine, la moins conventionnelle et
la plus vraie. Que Gœthe, en la créant, ait songé à son propre cas,
on n'en saurait douter, d'autant moins qu'on la retrouvera dans ses
prochaines œuvres, dans Clavijo, dans Stella, marquée de traits
plus vigoureux. Ses amis, cependant, s'y trompèrent : et le laissè-
rent au bénéfice de son Gœtz, dont ils devaient bientôt lui donner
le nom, à leur table d'hôte de Wetzlar. Il savait bien qu'on le
flattait, mais la méprise ne dut pas lui déplaire : mieux vaut
passer pour Faust que pour Méphisto, pour don Quichotte que
pour Sancho Pança.
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ESSAI SUR GŒTHE. 647
IV
Cependant, ces élémens, fournis les 'uns par l'histoire, les
autres par la vie, ne constituent pas toute l'œuvre. Un autre élé-
ment vient encore s'ajouter à leur mélange, un élément purement
romantique, dans le plus mauvais sens du mot, c'est-à-dire arti-
ficiel, conventionnel et factice. Il est représenté surtout par la
figure d'Adélaïde et par les scènes qu'elle inspire.
Adélaïde est tout imaginaire. Goethe ne l'a rencontrée ni dans
l'histoire ni dans la vie : il l'a tirée de son propre fonds ; et vrai-
ment l'on reconnaîtra qu'elle ne lui fait pas beaucoup d'honneur.
Dans sa pensée, elle doit avoir une valeur symbolique : elle in-
carne, je suppose, les mauvaises tendances de l'Allemagne, les
tendances aristocratiques et cléricales, celles-là mêmes que sou-
tenaient Tévèque de Bamberg et Weislingen, et que Gœtz com-
battait. De plus, opposée aux deux autres femmes de la pièce,
Elisabeth et Marie, Tune vaillante et l'autre tendre, elle repré-
sente les séductions funestes des dangereuses charmeresses : elle
est la « femme fatale » qui arrête la marche des héros, sème
la haine entre eux, manie avec une égale habileté le mensonge,
la ruse et le poison : Circé, lady Macbeth, que sais-je (1)? Nul
ne l'approche sans être vaincu par elle ; Goethe lui-même, de son
propre aveu, subit le sort commun : pour elle, il oublia son loyal
héros, qui, peu à peu (dans la première version) s'efface pour lui
livrer la scène : « Malgré moi, confesse-t-il, ma plume lui appar-
tenait tout entière, l'intérêt qu'elle avait allait croissant; et comme
à la fin Gœtz demeure en dehors de l'action et ne reparaît que
pour prendre fâcheusement part à la guerre des paysans, il est
bien naturel qu'une charmante femme l'ait supplanté auprès de
l'auteur qui, secouant les liens de l'art, pensait à s'essayer dans
un nouveau champ. » Cette « charmante femme » n'est rien moins
que la cheville ouvrière de la pièce : c'est elle qui, en séduisant
Weislingen, l'éloigné de Marie et empêche sa réconciliation avec
Gœtz; elle séduit aussi Sickingen; elle séduit Franz, Técuyer de
Weislingen, qui, sur ses ordres, empoisonnera son maître. Une
sentence de la Sainte- Weh me arrête enfin le cours de ses exploits ;
mais elle séduit aussi le messager chargé de l'exécuter, et, si elle
reçoit de lui le juste châtiment de tant d'abominables crimes,
(1) « Adélaïde est la contre-partie la plus complète du parti vieil allemand; elle
est la beauté en lutte contre la force, mais la beauté coquette, élégante, fausse, — la
beauté telle que les vieux allemands pouvaient l'attribuer à l'art français. » Richard
M. Meycr, Gœthe, Berlin, 1895.
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648 REVUE DES DEUX MONDES.
c'estque sa force ou son adresse la trahissent au moment suprême.
Ramenée à ces grandes lignes, la conception d'Adélaïde paraît
d'un romanesque plutôt médiocre, et Ton est déjà tenté de la
classer dans la galerie de ces héroïnes de mélodrame qui ne
sauraient exciter en nous qu'un intérêt vulgaire. Que sera-ce si
nous l'examinons de plus près, dans le détail des nombreuses
scènes qui lui sont consacrées? Bien qu'elle monologue volontiers,
tout exprès pour dévoiler la noirceur de ses desseins, il n'en est
pas une où l'art du poète parvienne à l'expliquer, pas une non
plus où elle prenne vie. Elle flotte dans un nuage de romanesque
de pacotille, dans les brumes d'un moyen âge d'opéra. Le mobile
de ses actes, les ressorts de ses sentimensne nous sont point mon-
trés : sans comprendre pourquoi ni comment, nous voyons seule-
ment qu'elle fait de détestable politique et change d'amans avec
une blâmable complaisance. Puis, quand la mesure de ses for-
faits est comble, on nous transporte dans le caveau souterrain
où siège le « Tribunal secret », et le décor prépare le dialogue :
sept « grands-juges » siègent autour d'une table recouverte d'un
tapis noir où sont posés un glaive et une corde ; de chaque côté,
sept juges assistans restent debout, en longues robes blanches, et
le jugement commence :
Premier grand-juge. — Juges du Tribunal secret, vous avez juré sur la
corde et le glaive d'être irréprochables, de juger en secret, de punir en se-
cret, pareils à Dieu. Si vos mains et vos cœurs sont purs, levez les bras et
appelez sur le malfaiteur : Malheur! Malheur!
Tous, levant le bras. — Malheur ! Malheur !
Premier grand-juge. — Crieur, commence le jugement.
Le premier juge assistant, s'avançant. — Moi, crieur, je porte plainte
contre le malfaiteur. Que celui dont le cœur et les mains sont purs, pour
jurer par la corde et le glaive, qu'il accuse par la corde et le glaive! qu'il
accuse ! qu'il accuse !
Un second juge assistant, s'avançant. — Mon cœur est pur de crimes, et
mes mains de sang innocent. Que Dieu me pardonne les mauvaises pensées
et arrête la volontél Je lève ma main, et j'accuse! j'accuse! j'accuse!
Premier grand- juge. — Qui accuses-tu?
L'accusateur. — J'accuse sur le glaive et la corde Adélaïde de Weislin-
gen... etc.
Maintenue dans la seconde version, cette scène mélodrama-
tique fut supprimée dans la troisième. Ici, d'ailleurs, les rema-
niemens prennent un intérêt particulier, en ce sens du moins
qu'ils nous montrent à quel degré d'incertitude et d'incohérence
était la pensée de Gœthe par rapport à ce personnage d'Adélaïde,
sa création préférée cependant, dont il allonge et rétrécit tour à
tour le rôle élastique.
Dans la première version, le jugement était suivi, après une
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ESSAI SUR GŒTHE. 649
courte scène intermédiaire, de l'exécution. Adélaïde, seule dans
sa chambre à coucher, tourmentée par de « singuliers pressen-
timens », inquiète de l'obscurité, remuait de vagues pensées en
un monologue trop évidemment destiné à prévenir la surprise
du spectateur : « Weislingen est-il mort? Franz est-il mort?
C'était un brave garçon... » On l'aurait crue en proie à quelques
remords, on aurait pensé à lady Macbeth, si elle ne s'était brus-
quement endormie. On entendait alors un appel de la voix de
Franz : l'exécuteur de la Sainte-Wehme sortait de sa cachette,
sous le lit; un « Esprit » appelait : « Adélaïde! » Elle s'éveil-
lait : et la scène du meurtre s'accomplissait, rapide, violente,
mélodramatique comme celle du jugement :
Adélaïde, réveillée. — Je l'ai vu. Il se débattait dans les affres de la mort !
Il m'appelait! il m'appelait! Ses yeux étaient creux et pleins d'amour!...
Assassin! assassin!
L'assassin. — Ne crie pas ! Tu appelles la Mort. Des esprits vengeurs fer-
ment les oreilles du secours.
Adélaïde. — Veux-tu mon or? mes bijoux? Prends-les! mais laisse-moi
la vie.
L'assassin. — Je ne suis pas un voleur. Les ténèbres ont jugé les ténèbres,
et tu dois mourir.
Adélaïde. — Malheur! malheur!
L'assassin. — Sur ta tête ! Si les horribles spectres de ton action ne tour-
nent pas ton regard effrayé vers l'enfer, alors regarde en haut, regarde le
vengeur dans le ciel, et prie-le de se contenter du sacrifice que je lui offre.
Adélaïde. — Laisse-moi vivre! Que t'ai-je fait? Je suis à tes pieds.
L'assassin, à part. — Une princesse royale! Quel regard! quelle voix!
Dans ses bras, moi misérable, je serais un dieu... Si je la trompais! Puis-
qu'elle est en mon pouvoir.
Adélaïde. — 11 semble ému.
L'assassln. — Adélaïde, tu m'attendris. Veux-tu me promettre?
Adélaïde. — Quoi?
L'assassin. — Ce qu'un homme peut demander à une belle femme dans
la nuit profonde.
Adélaïde, à part. — La mesure est comble. Le vice et la honte, comme
des flammes infernales, m'ont enlacée dans des bras diaboliques. J'expie,
j^expie! C'est en vain que j'essaie d'effacer le vice par le vice, la honte par
la honte. Le déshonneur le plus affreux ou la mort la plus vile se présentent
à mes yeux dans une image d'enfer.
L'assassin. — Décide-toi.
Adélaïde, à part. — Un rayon de délivrance! {Elle s'approche du lit; il
ta suit : elle tire un poignard des colonnes et Ven frappe.)
L'assassin. — Traîtresse jusqu'à la fin. (Il tombe sur elle et Vétrangle!)
Serpent! (Il lui donne des coups de poignard.) Je saigne aussi. Voici le prix
de tes désirs sanguinaires! Tu n'es pas la première. Dieu, qui l'as faite si
belle, ne pouvais-tu la faire bonne? (Il sort.)
Dans la seconde version, cette scène disparaît : le jugement
seul nous renseigne sur le sort d'Adélaïde. Puis, dans la troi-
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650 BJBVUB M» DEUX MORDES.
sième, il n'y a plus ni jugement ni exécution, Gœthe ayant sans
doute reconnu la violence excessive et la valeur banale de telles
scènes. Et tout cela est remplacé par une scène de remords et de
terreur, tout aussi romantique et shakspearienne si Ton veut,
bien qu'un peu moins invraisemblable et composée :
Adélaïde, seule. — Heureux enfant ! pressé par le sort le plus terrible,
tu joues encore! Le mouvement puissant des flots se tourne en écume, l'acti-
vité puissante de la jeunesse se tourne en jeu. Je veux te suivre : ma forme
blanche, comme un esprit, regardera vers toi du haut de ces murailles. Je
le vois, oh! si distinctement! sur son cheval blanc : la lumière du jour l'en-
toure, et les mouvantes ombres aiguës l'accompagnent! Il s'arrête; il déploie
le voile: sait-il que je lui fais signe? Il veut continuer! Il hésite encore!
Marche donc, adolescent ! marche à ton triste but ! C'est étrange, ce noir
passant qui vient à sa rencontre. Une forme sombre et noire de moine
s'avance. Ils se rencontrent. S'arrêteront-ils? se parleront-ils? Ils passent à
côté l'un de l'autre sans avoir l'air de se voir ! Chacun suit sa route. Franz
descend, et,jeneme trompe pas, le moine monte vers le château! Pourquoi
un frisson d'effroi pénètre-t-il mes moelles ? N'est-ce pas un de ces moines
dont j'ai vu des milliers de nuit et de jour? Pourquoi celui-là me ferait-il
peur? Il marche toujours, lentement, très lentement. Je le vois distincte-
ment, sa forme, ses mouvemens. (On sonne.) Le portier doit garder les
portes fermées, et ne laisser entrer personne avant le jour, qui que ce puisse
être. (A la fenêtre.) Je ne le vois plus. A-t-il pris le sentier ? (On sonne.) On
examine sans doute les petites portes de derrière, si elles sont bien verrouil-
lées et fermées. . . Murs, châteaux, liens et verrous, quel bienfait pour ceux
qui ont peur, qui s'angoissent! Et pourquoi est-ce que je m'angoisse? L'hor-
reur s'approche-t-elle de moi qu'on accomplit au loin, sur mon ordre? Est-ce
là le crime qui me met devant les yeux l'image d'une sombre vengeance? Non,
non : c'était un être réel, étrange, inconnu! Si c'était un jeu de mon imagi-
nation, je devrais le voir ici aussi. (Une forme noire voilée, tenant une corde
et un poignard, entre, menaçante, par une porte de derrière, et s* avance vers
Adélaïde, {placée de telle manière qu'elle ne peut pas voir cette apparition
effrayante de ses yeux physiques ; en effet, elle regarde plutôt du côté opposé.)
Mais là-bas, là-bas, il y a une ombre! Qu'est-ce que c'est? Qu'est-ce que
c'est que cette tache obscure qui passe sur le mur?Malheur, malheur à moi!
je suis folle! Domine-toi, remets-toi! (Elle ferme un instant les yeux, puis
retire ses mains et regarde dans la direction opposée.) Voici qu'elle plane
ici, voici qu'elle se traîne là. Lance-toi sur elle ! Mais elle disparaît. Va-t'en,
vision de ma folie ! Elle fuit, elle s'éloigne ! Ainsi veux- je te persécuter, ta
pourchasser! (Tout en repoussant Cimage,elle aperçoit tout à coup la figvrt
réelle qui traverse la chambre à coucher. Elle pousse un cri et se jette sur l*
sonnette.) Des lumières, des lumières, des flambeaux! Tout le monde ici!
Encore des flambeaux ! Que la nuit qui m'environne devienne le jour!
Sonnez l'alarme! que chacun coure aux armes ! (On entend sonner.) Inspecte!
cette chambre ! Elle n'a point d'autre issue. Trouvez-le, enchaînez-le. —
Pourquoi tremblez-vous ? Un criminel est caché ici. (Quelques soldats
s$ éloignent.) Vous autres, entourez-moi. Tirez vos épées ! Sortez vos halle*
bardes !... A présentée suis plus calme. Restez tranquilles. Attendez. Soute?
nez-moi, mes chères amies! Ne me laissez pas tomber! Mes genoux chan-
cellent. (On lui offre un siège.) Approchez-vous, défenseurs ! Entoures-moi»
veillez sur moi. Qu'aucun de vous ne bouge d'ici jusqu'au plein jour!
i
ESSAI 8UR GŒTHE. 651
De tels remaniemens dépassent de beaucoup l'importance et la
signification des retouches habituelles. On est en tout cas fondé à
en conclure que l'auteur, pris de doutes sur son œuvre, n'en
ignorait point les imperfections : il trouvait plus facile de les re-
connaître que de les corriger. C'est qu'il ne s'agissait pas de dé-
tails d'exécution, mais d'un vice plus grave, d'un vice inhérent à
la conception même de la pièce, qu'il nous faut signaler.
Un des reproches que la critique a le plus souvent adressés à
Gœtz de Berlichingen, c'est de manquer d'unité. Or, en prenant
ce mot dans son sens le plus classique, les apologistes de Gœthe
n'ont guère eu de peine à montrer que ce reproche n'avait point
de raison d'être. Il est évident, en effet, que Gœthe n'a point voulu
que son œuvre soit une à la façon d'une tragédie de Racine ou
même de Corneille : d'autant moins que l'idée qu'on se fait de
l'unité n'est pas la même sous les diverses latitudes, pour un Alle-
mand et pour un Latin, pour un Anglais et pour un Français.
Mais il y a une unité supérieure aux trois unités d'Aristote, et plus
indispensable, quelle que soit la race du poète et de son public :
c'est celle que je voudrais appeler pour un instant Yunité d'in-
tention. Or celle-ci manque complètement à la première œuvre de
Gœthe, par le fait même de la diversité des élémens dont elle
est composée. Il n'y a pas d'accord possible, pas d'harmonie, entre
les sentimens contradictoires dont le poète s'inspire, les uns con-
temporains, et jaillissant, pour ainsi dire, d'une source naturelle,
les autres laborieusement empruntés à l'histoire, d'autres encore
tout artificiels, procréés au hasard des soubresauts d'une imagi-
nation de vingt-deux ans. Le poète se trouve pris entre le besoin
qu'il a de s'exprimer lui-même à travers des personnages histo-
que et sa ferme volonté de respecter les données authentiques
qu'il croit posséder. La figure d'Adélaïde, produit capricieux
de sa fantaisie, achève de bouleverser l'équilibre plus ou moins
solide qu'il avait cru établir dans le premier acte ; en sorte que
le résultat final de ses efforts n'est autre que le triomphe de
l'incohérence.
S'il était nécessaire de plaider les circonstances atténuantes,
on pourrait rappeler que Gœthe, lorsqu'il acheva sa première
version, — laquelle demeure, malgré tout, la plus importante, —
atteignait à peine sa vingt-deuxième année ; qu'entre sa première
et sa seconde rédaction, il commit l'imprudence de demander
le conseil de ses amis, dont il reçut, comme toujours, des avis
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652 REVUE DES DEUX MONDES.
inconciliables, allant du blâme catégorique (Herder) à l'enthou-
siasme absolu ; que sa troisième version ne fut en réalité qu'une
tentative malheureuse pour rendre possible la représentation
d'une œuvre qu'à l'origine il ne destinait point à la scène ; qu'au
moment où il composa Gœtz, le théâtre allemand ne lui offrait
aucun modèle, les pièces de Lessing se rapprochant encore trop,
pour son goût d'alors, du « genre classique », et la meilleure
pièce « romantique » existant alors, VUgolin de Gerstenberg,
étant bien loin d'être un chef-d'œuvre ; enfin que, tout imprégné
de Shakspeare, tout rempli de théories absolues comme on l'est
volontiers à son âge, il ne se trouvait point en état de dégager
encore sa personnalité. Mais ce plaidoyer n'aurait pas sa raison
d'être, car Gœtz de Berliching en , tel qu'il était, obtint, en somme
l'accueil le plus favorable, voisin de l'enthousiasme. Il souleva
— ce qui ne fut point pour déplaire à son auteur — quelque
colère parmi les « classiques ». Un critique, qui n'était autre que
le roi de Prusse, le condamna vertement : « On peut pardonner
à Shakspeare des écarts bizarres, dit en effet Frédéric II dans
son petit écrit intitulé : De la littérature française; car la nais-
sance des arts n'est jamais le point de leur maturité. Mais voilà
encore un Gœtz de Berlichingen qui paraît sur la scène, imitation
détestable de ces mauvaises pièces anglaises, et le public applaudit
et demande avec enthousiasme la répétition de ces dégoûtantes
platitudes. » Mais on sait que Frédéric n'était pas « dans le
mouvement », du moins en littérature. Par une contradiction
qu'on a souvent relevée, le prince qui travaillait alors à pré-
parer l'avenir politique de l'Allemagne ne comprenait point le
parti qu'il aurait pu tirer des aspirations a nationalistes » éparses
autour de lui; d'ailleurs, outre la forme déréglée de Gœtz, il
ne pouvait qu'en désapprouver les tendances libertaires, lui dont
on sait le goût pour les gouvernemens solides ; et comment l'ami
de Voltaire, pénétré des doctrines de son siècle, eût-il pu goûter
ce moyen âge idéaliste, de morale austère, et, en somme, chré-
tienne? En revanche, l'œuvre nouvelle parut une révélation aux
« vieux allemands » de la suite de Klopstock, aux « hommes
libres », fanatiques de Rousseau ou disciples de Herder (qui, lui,
faisait ses réserves), aux jeunes poètes du Hainbund groupés au-
tour de Bûrger et de Vosz : à tel point que plusieurs d'entre
eux, parmi les plus considérables, Lavater, Stilling, Klopstock
lui-même, tinrent à honneur de féliciter le jeune poète et
d'entrer en relations personnelles avec lui. Le public suivit ce
mouvement : mise en vente au prix de douze groschen, la pièce
reçut un tel accueil que, dès 1774, l'acteur Karle. de Berlin.
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Karl^gfte
i
ESSAI SUR GŒTHE. 653
essaya de la mettre à la scène; quelque difficile ou impos-
sible qu'elle fût, cette entreprise n'en excita pas moins l'intérêt
général; et la pièce lui valut de si bonnes recettes, qu'il put la
jouer treize fois dans le courant de l'année. L'auteur avait donc
mille raisons d'être satisfait; et il Tétait : « Maintenant, quant
à mon cher Gœtz, écrivait-il à un ami quelques semaines après la
publication de sa pièce, je me confie à sa bonne nature : il réussira
et il durera. C'est un fils des hommes qui a beaucoup de défauts,
et cependant l'un des meilleurs... Mais j'ai déjà reçu de tels ap-
plaudissemens que j'en suis étonné. Je ne crois pas que je fasse de
longtemps quelque chose qui touche autant le public. » Cette bonne
opinion qu'il avait de sa première pièce, il ne la perdit jamais. Alors
même que son périple autour des idées l'avait entraîné bien loin
du romantisme, il demeurait plein d'indulgence pour les « défauts »
de son chevalier à la main de fer : « J'ai écrit mon Gœtz de Berli-
chingen quand j'avais vingt-deux ans, disait-il à Eckermann, et
dix ans plus tard j'étais étonné de la vérité de mes peintures. Je
n'avais rien connu par moi-même, rien vu de ce que je peignais;
je devais donc posséder par anticipation la connaissance des
différentes conditions humaines. »
Cependant, quoique satisfait, Goethe ne devait pas persévérer
dans la voie qui lui avait valu ce premier succès, car elle était con-
traire à son véritable génie. Gœtz demeure, en effet, la seule de
ses œuvres qui porte nettement la marque de l'époque du Sturm
und Drang, de tempête et de violence; elle est la seule qu'ait pro-
duite la crise romantique où d'autres, comme Klopstock, s'attar-
dèrent, mais qui, pour Goethe, devait être rapide et légère comme
une maladie d'enfant.
Edouard Rod.
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LA QUESTION TCHÈQUE
Il y a vingt-six ans déjà que M. Saint-René Taillandier pu-
bliait ici même, sur la situation politique de la Bohême, un
article qui était un cri d'alarme (1). L'écho s'en perdit vite dans
Tindifférencedu public mal préparé à le comprendre, dont l'atten-
tion ne fut que trop distraite par les événemens. Depuis 1869, la
« question tchèque » n'a cessé de devenir plus grave et plus aiguë
d année en année. Elle est aujourd'hui la question vitale de la
politique autrichienne. Elle est, surtout, le principal obstacle au
progrès du germanisme. A ce double titre, elle a pour la France
un intérêt de premier ordre. « Il s'agit de nous! » disait déjà
M. Saint-René Taillandier à une époque où notre territoire était
intact et où nos prochains désastres n'étaient même pas soup-
çonnés. Il s'agit de nous, aujourd'hui, plus que jamais. Combien
de Français le savent-ils? Notre souhait et notre but seraient qu'il
y en eût quelques-uns de plus.
I
Si on jette les yeux' sur une carte ethnographique de l'Europe,
on remarquera que la frontière de la race et de la langue alle-
mandes dessine, à l'Est, un grand angle rentrant. Tandis que l'Al-
lemand du Nord s'avance jusqu'à Breslau et l'Allemand du Midi
jusqu'à Vienne, au centre même de l'Allemagne, la race germa-
nique ne dépasse pas la frontière de Bavière. Le chemin de fer de
Nuremberg à Prague n'a pas plutôt franchi la forêt de Bohême
que le paysage, les costumes, la langue, tout change comme un
(1) V Autriche et la Bohême en 1869. La question tchèque et Vintérêt français,
1» août 1860.
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LA QUESTION TCHÈQUE. 655
décor. Un plateau un peu triste, et des vallées sans grandes lignes
succèdent aux plaines bavaroises : et les champs sont peuplés de
paysans aux vétemensde couleurs voyantes, dont l'aspect n'a rien
d'allemand. C'est le pays slave. Le grand losange dessiné par les
montagnes de Bohême, flanqué à l'Est par la Moravie, qui le relie
aux nations de la même race, est la patrie des Tchèques, cette
avant-garde du monde slave, qui a survécu à la disparition de
«es congénères du Nord et du Sud, les Slaves de la Baltique et
ceux du Danube. Au Sud comme au Nord, la germanisation a fait
son œuvre. Les Tchèques de Bohème restent seuls debout, en-
tourés de trois côtés par les Allemands, mais luttant our leur
race et pour leur langue avec une énergie sans égale. Épieu en-
foncé dans la chair allemande, comme on dit en Allemagne. Ro-
cher battu par la mer germanique, disent les Slaves avec plus de
justesse. L'histoire de l'assaut furieux qui lui est livré depuis
plusieurs siècles est intéressante comme un drame.
Déjà la vague allemande en a emporté plus d'un morceau. La
-couronne de saint Venceslas, ceinte depuis 1526 par les princes
de la maison d'Autriche, réunissait les trois pays de Bohême,
Moravie et Silésie. La paix de 1742 a fait passer aux mains de la
Prusse la plus grande partie de la Silésie, et la province prus-
sienne qui porte aujourd'hui ce nom ne compte plus que des Alle-
mands et quelques Polonais. En Bohême même et en Moravie,
la race allemande s'est emparée de districts entiers. A la suite de
la terrible défaite de la Montagne-Blanche en 1619. qui a été pour
la Bohême ce que la déroute de Mohâcs avait été, un siècle plus
iôt, pour la Hongrie, le pays a été mis en coupe réglée au profit
•des Allemands. Conquête plus terrible que celle des Turcs, car la
domination turque, une fois disparue, ne laisse pas de traces,
tandis que la domination allemande marque partout son empreinte,
-et poursuit une œuvre systématique. La noblesse tchèque périt
sur l'échafaud, et des Allemands se partagèrent ses dépouilles.
Les colons allemands, les marchands allemands, les jésuites alle-
mands, l'administration allemande, purent accomplir sans obs-
tacle, pendant cent cinquante ans, leur œuvre de dénationalisation.
La géographie même du pays fut germanisée, et tous les noms de
lieux reçurent des formes allemandes qui ont passé dans les habi-
tudes européennes, et qui ont fait trop souvent prendre le change
sur la véritable nationalité du pays. A la fin du xvme siècle, la
langue tchèque n'était plus parlée que par des paysans, et on
pouvait déjà se permettre de calculer le petit nombre de généra-
tions qu'il lui faudrait pour disparaître tout à fait, comme avaient
autrefois disparu les Slaves de la Saxe et du Brandebourg.
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656 REVUE DES DEUX MONDES.
Le réveil, ou, comme on dit en Bohême, la résurrection dn
peuple tchèque, est un des faits les plus extraordinaires de l'his-
toire des nationalités. La Grèce elle-même et la Hongrie n'ont pas
eu à vaincre des difficultés de même ordre. Pour tirer de l'oubli
la langue nationale réfugiée dans les campagnes, pour renouer les
traditions interrompues, faire revivre l'ancienne littérature, rajeu-
nir et enrichir une langue qui ne suffisait plus aux idées et aux
besoins modernes, composer jusqu'à un alphabet et une ortho-
graphe, créer des œuvres nouvelles, reconquérir les villes, l'ad-
ministration, les écoles, vaincre la résistance et souvent la persé-
cution d'un gouvernement hostile, il a fallu des prodiges de
volonté et de ténacité. Les Tchèques ont accompli ces prodiges.
Ils ont voulu avoir, et ils ont eu, des historiens, des littérateurs,
des poètes, des philologues, des hommes d'État. Les noms de
Kollar, de Çelakovsky, de Jungmann, de Safarik, de Tomek, de
Palacky surtout, pour ne citer que les plus célèbres, sont inti-
mement liés à l'histoire de la Bohême> et ont acquis un éclat et
une réputation européennes. Grâce à eux, et après un siècle
d'efforts soutenus et de luttes persistantes, la Bohême a repris
son rang de peuple civilisé, de kulturland, à la grande déception
de ses voisins allemands, et replacé la vieille langue des hussites
parmi les plus belles et les plus riches de l'Europe.
Le mouvement national avait déjà un demi-siècle de durée,
et le peuple tchèque avait repris possession de lui-même, lors-
que éclatèrent les événemens de 1848. Ce fut partout, en Europe
et surtout en Autriche, l'année des illusions démesurées. Les
Tchèques purent croire un instant que les droits historiques de
la couronne de saint Venceslas allaient être reconnus et consacrés
par une constitution fédérative de la monarchie autrichienne. Ils
purent même se leurrer de l'espoir d'une entente fraternelle avec
leurs compatriotes de race allemande, séduits, eux aussi, par le
libéralisme indécis de l'époque qui prêtait si commodément à tous
les malentendus. La désillusion fut prompte. L'échauffourée
encore mal expliquée de juin 1848 ramena le régime militaire et
autoritaire, et après la défaite des Hongrois insurgés, ce fut la
Bohême, restée fidèle à la monarchie, qui paya pour eux. Quant
aux Allemands, on ne tarda guère à comprendre que leurs aspi-
rations avant tout pangermanistes et impériales n'avaient rien de
commun avec les droits de la Bohême. La célèbre réponse de
Palacky au Congrès de Francfort : « Je ne suis pas Allemand ».
souleva dans toute l'Allemagne un cri de colère contre le peuple
qui refusait d'élire des députés à la diète germanique, et qui con-
voquait, à Prague, un congrès slave.
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LA QUESTION TCHÈQUE. 657
Les douze années qui suivirent furent des plus dures pour
la Bohême. Les derniers vestiges de l'ancienne constitution
avaient disparu. La Diète, depuis 1848, n'était plus convoquée. Le
régime de centralisation allemande et d'autoritarisme militaire
se montra dans toute sa rigueur. Ce fut le temps des procès de
presse, des persécutions et des tracasseries administratives f le
temps du « système autrichien » dans le sens le plus déplaisant
du mot. Pour que le découragement n'ait pas envahi les Tchèques,
il n'a fallu rien moins que leur extraordinaire énergie et leur
foi enracinée dans leur droit et dans leur avenir.
Les revers de la guerre d'Italie marquèrent la fin du système.
Le gouvernement autrichien sentit que le régime d'autorité avait
fait son temps et que le moment était venu de constituer des
représentations nationales.
Trois fois, en 1861, en 1863, en 1870, les Tchèques purent
croire que cette volte-face du gouvernement tournerait à la recon-
naissance de leurs droits. Trois fois cet espoir fut déjoué par les
efforts combinés des Allemands et des Magyars.
Le diplôme du 10 octobre 1860 avait tracé les grandes lignes
d'une constitution fédérative de la monarchie autrichienne, avec
un parlement central composé de députés élus par les diètes de
chaque État. La joie fut immense en Bohême : et la déception
n'en fut que plus sentie lorsque la constitution du 24 février 1861 ,
doublée de lois électorales qui sont encore en vigueur aujour-
d'hui, établit à Vienne un Reichsrath,doté de l'essentiel des attri-
butions législatives, en réduisant singulièrement le rôle des diètes
locales, et en réglant les élections de façon à assurer partout, à
ces diètes comme au parlement de Vienne, la majorité aux Alle-
mands.
Le Reichsrath institué en 1861 put à peine siéger. Les Hon-
grois, les Croates, les Tchèques et les Moraves avaient refusé
d'y envoyer des députés. Le gouvernement dut céder. En 1865,
le ministère Schmerling fut remplacé par un ministère Belcredi,
qui reçut la mission de rédiger une constitution plus en har-
monie avec les aspirations des diverses nationalités. La Diète de
Bohême vota aussitôt une adresse de remerciemens, à laquelle
l'empereur répondit par la promesse de se faire couronner roi :
promesse dont il faut saisir toute l'importance, en se rappelant que
la vieille constitution de Bohême n'admet l'autorité que du roi
couronné, et que de tous les souverains de la Bohême, le roi
François-Joseph était le seul et le premier qui n'eût pas ceint so-
lennellement, à Prague, la couronne historique.
Les événemens de 1866 se chargèrent de renverser encore
tous cxxx. — 1895. 42
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658 REVUE DES DEUX MONDES.
cette fois les espérances des Tchèques. Sous l'influence du comte
de Beust, qui avait succédé à Belcredi, une seule des nationalités
de la monarchie, la seule qui ne portât point ombrage aux aspira-
tions pangermaniques grandissantes, les Magyars, se firent la
part du lion. La Hongrie obtint une quasi indépendance. Le
reste de la monarchie, sorte de demi-cercle composé des élémens
les plus disparates, fut constitué en Etat distinct, désigné, faute
de mieux, sous le nom d'Etat « cisleithan », avec parlement central
à Vienne, pourvu des attributions les plus larges.
Les Tchèques refusèrent de siéger. Le 22 août 1868, les dé-
putés tchèques signèrent une déclaration expliquant qu'il n'y avait
pas de place pour les représentans de la Bohême dans une as-
semblée dont l'existence même était la négation des droits de leur
patrie.
Cette abstention était un grave péril pour les nouvelles in-
stitutions. Depuis que le dualisme avait séparé la Hongrie du
reste de la monarchie, la Bohême et ses annexes étaient devenues
le plus important des « royaumes et pays représentés au Reichs-
rath », pour parler le style officiel. Que devenait le Reichsrath
sans les députés de ce royaume? Dès 1869, des efforts furent tentés
pour amener un compromis, et le 12 septembre 1870, sous la
pression des événemens, sentant la nécessité de résister à la puis-
sance croissante de l'Allemagne par la coalition de toutes les
forces non allemandes de l'empire, le gouvernement autrichien,
par décret, reconnaissait, plus officiellement que jamais, les droits
historiques de la Bohême, et renouvelait la promesse solennelle
du couronnement.
L'illusion, cette fois, ne dura que six semaines. La velléité
de résistance à l'Allemagne avait fait place à la crainte de la nou-
velle et formidable puissance qui allait être l'empire allemand. La
Diète de Bohème avait à peine élaboré des articles fondamentaux,
en harmonie avec le décret du 12 septembre, que, le 30 octobre,
l'ordre fut donné de procéder aux élections comme par le
passé.
Les députés tchèques persévérèrent dans leur abstention :
mais elle ne tarda pas à leur être reprochée en Bohême même.
Leur absence au Reichsrath permettait le vote des lois les plus
funestes, notamment celui des lois électorales de 1873, conçues
de manière à favoriser partout l'élément allemand. D'autre part,
le système des élections directes ayant été substitué à celui des
élections par les diètes, la raison de l'abstention n'était plus la
même. La Bohême ne pouvait envoyer de représentans au Reichs-
rath : mais les électeurs de chaque circonscription le pouvaient
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LÀ QUESTION TCHÈQUE. 659
d'autant mieux que les députés des circonscriptions de langue
allemande ne se faisaient pas faute de siéger. La question fut
l'objet de longs débats, et donna naissance à la scission entre les
Vieux-Tchèques, qui voulaient continuer le système d'abstention,
et les Jeunes-Tchèques, décidés à siéger. Ceux-ci l'emportèrent en
1879. Les Tchèques parurent à la Chambre des députés de Vienne,
non sans faire entendre une déclaration solennelle, portant qu'ils
n'entendaient renoncer à aucun des droits de la Bohême.
Depuis cette époque, la question du droit public de la Bo-
hême n'a pas fait un pas. Le ministère conciliant du comte
Taaffe a été, pour les Tchèques, une période de calme relatif.
À sa chute, les tendances centralistes ont repris de plus fort. Le
procès de l'Omladina, la proclamation du petit état de siège à
Prague, en sont de tristes symptômes. La question tchèque reste
pendante, et, après tant de déceptions, la solution en semble au-
jourd'hui plus éloignée que jamais.
II
La lutte continue, néanmoins, toujours plus âpre et plus ar-
dente, contre les Allemands et la germanisation d'abord, contre
l'administration autrichienne et les tendances centralistes ensuite.
Double guerre qui, au fond, n'en fait qu'une; pour tenir tête à
tant d'ennemis, ce n'est pas trop de la vigilance et de l'énergie de
tout un peuple.
Contre l'envahissement allemand, c'est la guerre de langues,
et son application directe, la guerre d'écoles. Il n'est pas aisé à
des Français de se rendre un compte exact de ces luttes de races
qui sont le fond de la politique de toute l'Europe centrale et
orientale. Le sentiment de la patrie est chez nous indépendant de
la race, et il n'est nulle part plus vif que dans ceux de nos dé-
partemens qui ne parlent pas français. Il en est tout autrement
entre Allemands et Slaves. La langue, la race, la patrie ne font
qu'un. Tout Slave qui cesse de parler slave pour s'exprimer en
allemand pense en allemand, a le cœur allemand et est perdu
pour les Slaves. Le jour où la Bohême parlerait allemand, il n'y
aurait plus de Bohême, mais une province allemande.
La situation géographique des Tchèques, au milieu des Alle-
mands qui les entourent, est heureusement favorable. Ils occu-
pent le centre du pays. Les Allemands, qui ont débordé de toutes
parts la frontière de Bohême, se répandent en bande allongée le
long de cette frontière, et ne forment une masse compacte qu'au
Nord, surtout au Nord-Ouest, dans la région connue par les bains
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660 REVUE DBS DEUX MONDES.
de Teplitz, de Carlsbad et de Marienbad. Les Tchèques ont, de
plus, la majorité. Ils sont 3 millions trois quarts en Bohême,
contre 2 millions d'Allemands; 1 million trois quarts en Moravie,
contre 500000 Allemands; 140000 en Silésie, contre 280000 Alle-
mands et 180000 Polonais; en tout 5650000 Tchèques contre
180000 Polonais et 3 millions d'Allemands.
En revanche, ils sont isolés du reste des Slaves. Au Nord, au
Sud et à l'Ouest, ils sont entourés par les Allemands. A l'Est, ils
touchent aux Polonais, qui, pour des raisons politiques, tiennent
dans le monde slave une place à part et ne leur prêtent aucun
appui, et aux 2 millions de Slovaques de Hongrie, qui sont des
Tchèques, mais tellement persécutés par les Magyars qu'ils ont
trop à faire à se défendre pour songer à porter secours à d'autres.
Les Tchèques ne peuvent compter que sur eux-mêmes.
C'est donc avec leurs propres forces qu'ils ont lutté et luttent
encore pour obtenir l'usage de leur langue dans les administra-
tions, dans les tribunaux, dans les assemblées politiques, dans
les écoles. Non pas qu'ils entendent, — ils s'en sont toujours
défendus, — imposer leur langue à ceux qui ne la parlent pas,
comme font les Magyars en Hongrie. Ce qu'ils demandent, c'est
l'égalité de traitement (rovnoprdvnost) et l'abolition définitive du
système unitaire et allemand de Joseph II, que le gouvernement
autrichien ne peut se décider à répudier tout à fait.
La loi constitutionnelle du 21 décembre 1867 a pourtant pro-
clamé le principe de ce traitement égal, en décidant que les lan-
gues autres que l'allemand, dans tous les pays cisleithans, seraient
usitées concurremment avec l'allemand dans l'école, dans les
administrations et dans la vie publique (c'est-à-dire la prépara-
tion, la discussion et la publication des lois et ordonnances). La
fameuse ordonnance sur les langues du ministère Taaffe, en 1880
(Sprachenverordnung), a consacré cette égalité dans les détails,
en décidant que les fonctionnaires seraient tenus de répondre au
public, oralement et par écrit, dans la langue de leur interlocu-
teur; que les publications officielles seraient faites dans les
diverses langues usitées dans chaque pays; que les dires des
témoins seraient consignés dans leur langue ; que les inscriptions
sur les registres publics seraient faites dans la langue des requé-
rans ; et que les jugemens seraient rendus, en matière pénale,
dans la langue de l'accusé, et en matière civile, dans celle de l'as-
signation. Malgré les efforts désespérés des Allemands pour em-
pêcher l'effet de cette ordonnance et faire prévaloir le principe
d'une langue allemande officielle, elle est demeurée en vigueur,
au grand avantage des Tchèques dont les plus instruits savent
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LA QUESTION TCHÈQUE. 661
l'allemand, taudis que les Allemands répugnent à apprendre le
tchèque, ce qui les écarte des fonctions publiques. Une loi du
28 février 1882 a créé l'Université tchèque, en dédoublant l'Uni-
versité de Prague; et presque aussitôt, les étudians tchèques se
sont trouvés d'un tiers plus nombreux que les étudians alle-
mands. Les deux Universités,' tchèque et allemande, occupent
encore (sauf pour la médecine), le même bâtiment; mais toute
communication est murée, et la grande salle, qui a deux portes
d'entrée, sert alternativement à l'une et à l'autre, suivant un règle-
ment rigoureux.
Enfin, le même principe d'égalité a été appliqué aux écoles.
Partout où la population est tchèque, l'école doit être tchèque ; et
dans les localités ou districts où les deux langues sont parlées,
dès que le nombre des enfans tchèques atteint le minimum légal,
leurs parens ont le droit de réclamer une école tchèque.
Tel est le principe ; mais l'application en laisse singulière-
ment à désirer. Les recensemens, qui doivent servir à attribuer
telle ou telle localité à la langue tchèque où à la langue alle-
mande, sont conduits de manière à fausser continuellement la
vérité. Un Allemand est-il installé dans une ville tchèque? Il
réclamera sa qualité d'Allemand qui lui sera reconnue sans diffi-
culté. Un Tchèque habite-t-il un pays allemand? On lui expli-
quera que comme il est entouré d'Allemands, la langue qu'il em-
ploie le plus habituellement (Umgangssprache) est nécessairement
l'allemand, et qu'il convient, par suite, de le classer comme Alle-
mand. Gomme ce Tchèque est le plus souvent un ouvrier sans res-
sources et sans défense, il n'ose protester. Pour achever, les
patrons et chefs d'industrie, qui sont presque tous Allemands,
obligent leurs ouvriers tchèques, sous peine de congé immédiat,
à envoyer leurs enfans à l'école allemande. Il va de soi, enfin,
que partout où il est question de fonder une école tchèque, l'ad-
ministration ne manque pas d'y trouver mille difficultés ; et les
municipalités allemandes épuisent, avant de s'y résigner, tous les
recours administratifs et tous les degrés de juridiction.
Les Tchèques ont compris que la loi ainsi appliquée ne suffi-
sait pas. Elle suffisait d'autant moins qu'elle laissait la porte toute
grande ouverte à l'envahissement germanique, en donnant aux
Allemands la faculté de créer, même en pays tchèque, des écoles
allemandes où les parens tchèques, par nécessité ou par faiblesse,
envoient leurs enfans. Cette œuvre de germanisation est merveil-
leusement secondée par le Schulverein allemand, qui dispose de
ressources considérables, et qui ne néglige rien pour façonner à
l'allemande les jeunes générations, en leur donnant une éduca-
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662 REVUE DES DEUX M0NDB8.
tion allemande qui influe sur toute leur existence. Les plus puis-
sans auxiliaires du Schulverein sont les juifs, au nombre de près
de 100000 en Bohême, et, là, comme partout, des prosélytes
infatigables de germanisation. Bien qu'établis presque tous en
pays tchèque, 52 pour 100 se sont, au recensement, déclarés de
langue allemande. Toute école israélite — et les écoles Israélites
sont ouvertes aux enfans de toutes les confessions — est une
école allemande ; et dans bien des localités, sans l'école israélite,
il ne pourrait y avoir d'autre école qu'une école tchèque.
Le danger que le Schulverein fait courir à la nationalité
tchèque est des plus menaçans. Depuis un demi-siècle, depuis
l'instruction obligatoire et la poussée irrésistible qui entraîne les
classes inférieures à élever le niveau de leur culture intellec-
tuelle, l'école est devenue une arme terrible entre les mains des
gouvernemens et des partis. Nous en savons quelque chose en
France par les luttes religieuses qui sont nées des lois scolaires.
En Autriche, et surtout en Bohême, où toutes les questions
s'effacent devant les questions de nationalité, l'école est le grand
instrument de la guerre des langues. C'est à coup d'écoles que
le Schulverein prétend germaniser la Bohème, et s'il avait toute
liberté de le faire, il lui suffirait sans doute de deux ou trois
générations pour y parvenir.
A ce péril évident, les Tchèques cherchent à parer en se ser-
vant de la même arme. Au Schulverein ils ont opposé la Malice
skolska. Fondée en 1880, la Malice, ou fonds tchèque, a déjà
fondé 2 gymnases, 56 écoles publiques et 48 écoles maternelles.
Elle entretient actuellement 1 gymnase, 42 écoles primaires et
40 écoles maternelles sur ses seules ressources. Tantôt elle crée
des écoles, en pays mixte, dès que le nombre d'enfans parlant le
tchèque est suffisant ; tantôt elle se substitue à l'administration et
fonde elle-même l'école tchèque privée là où une école publique
devrait exister, aux termes de la loi. Déjà elle a forcé la main à
l'administration en l'obligeant à prendre à son compte 1 gymnase
et 15 écoles primaires, fondés par elle. 9328 enfans fréquen-
taient, en 1894, les écoles de la Malice, et 4000 les écoles fon-
dées par la Malice et devenues publiques. Ce sont, en tout,
13330 enfans sauvés de la germanisation, qui, sans elle, les aurait
sûrement atteints.
Pour subvenir aux frais considérables de ces écoles, et entre-
tenir partout un mouvement d'opinion en faveur de l'éducation
nationale, la Malice a, sur tout le territoire, des comités locaux :
elle en compte 221 en Bohême, 43 en Moravie, 3 en Silésie;
chiffres bien insuffisans encore, si on les compare à ceux du
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LA QUESTION TCHÈQUE. 663
Schulverein, plus puissant, il çst vrai, et plus ancien de date, qui
n'a pas moins de 500 comités en Bohême, 152 en Moravie et 51
en Silésie, sans compter 244 en haute et basse Autriche. La
même inégalité se retrouve dans les ressources. Les recettes de
la Matice se sont élevées, en 1893, à 221 943 florins, et ses dé-
penses à 197346 florins, alors que le Schulverein, soutenu par les
banquiers allemands et israélites, alignait 284547 florins de
recettes et 231242 florins de dépenses.
La difficulté d'action est, aussi, bien plus grande pour la Ma-
tice. L'école allemande germanise les enfans qu'elle instruit.
L'école tchèque ne slavise personne, par la raison décisive que
les enfans allemands ne la fréquentent pas, tandis que nombre
de Tchèques, par faiblesse ou par crainte, ou par désir de donner
à leurs enfans une éducation qu'ils croient plus avantageuse, les
envoient à l'école allemande : on en compte près de 17000,
aujourd'hui encore.
Ce n'est pas tout, et la fondation des écoles tchèques est
semée d'obstacles de tout genre. Non seulement l'administration
suscite toutes les difficultés imaginables, mais les propriétaires,
qui, en pays de frontière ethnographique, sont généralement tous
allemands, refusent de vendre leurs terrains pour la construc-
tion des bâtimens scolaires. Il faut, pour déjouer leurs efforts, se
livrer à des ruses de toute espèce. Au mois de mai dernier, un
avocat de Prague a réussi, avec la complicité d'une vieille
paysanne dévouée à la cause nationale, à arracher à un proprié-
taire allemand la vente d'un emplacement destiné à une future
école, en lui donnant à entendre qu'il s'agissait, pour l'acquéreur,
d'établir une boulangerie dont il montrait les plans.
Un autre désavantage des Tchèques, c'est qu'ils ne peuvent pas,
ou n'ont pu jusqu'à présent, suivre hors de Bohême ceux de leurs
compatriotes qui s'y établissent, et leur fournir les écoles dont
ils auraient besoin pour leurs enfans. A Vienne seulement, la
colonie tchèque compte 250000 personnes; et jusqu'ici, malgré
les efforts réitérés des députés et de la presse, il n'a pas été pos-
sible d'ouvrir à Vienne une seule école ni même une église
tchèque. Tous les enfans tchèques sont obligés d'aller à l'école
allemande, et de recevoir l'enseignement religieux en alle-
mand.
Aussi l'objet de la Matice est-il avant tout défensif. Le Schul-
verein poursuit une œuvre de conquête ; la Malice fait œuvre de
préservation nationale. Son emblème, une femme qui défend
des orphelins, est d'une parfaite justesse. Son principe est le
droit, proclamé par Komensky au début de ce siècle, qui appar-
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664 REVUE DES DEUX MONDES.
tient à tous les parens tchèques de faire donner l'éducation à
leurs enfans dans leur langue nationale. Malgré ses ressources in-
suffisantes, la Malice est soutenue par un sentiment public tellement
puissant qu'elle réussit à arrêter la marche en avant de la race
germanique. L'honneur en revient à l'infatigable dévouement
des hommes qu'elle a placés à sa tête, au premier rang desquels
il convient de placer un savant doublé d'un patriote, M. Çela-
kovsky, et aux efforts continus de toutes les classes de la popu-
lation. Tout est mis en œuvre pour la propagande : comptes ren-
dus, brochures de toute espèce, traités dans le genre de ceux que
distribuent les sociétés bibliques, fondations de bibliothèques,
jusqu'à la création de jeux de cartes nationaux, dont les figures
représentent des personnages de l'histoire de Bohême, et qui sont
vendus au profit de la Malice. Aussi les souscriptions affluent-
elles jusque dans les plus petits villages, et si le total en est
encore bien insuffisant, c'est que les contributions des paysans
sont nécessairement très réduites. Les générosités considérables
restent encore à l'état d'exception ; elles existent pourtant : telle,
par exemple, celle de M. Jean Neff , qui donnait, l'année dernière,
10000 florins à l'école réale de Lipnik, en Moravie, et autant à
l'école commerciale de Brno (Brunn).
La résistance de la nationalité tchèque s'accentue si bien que
les Allemands paraissent renoncer à l'attaquer de front. Dans ces
derniers temps, une sorte de mouvement stratégique se dessine
dans leurs procédés d'investissement. C'est sur la Silésie et sur
la Moravie qu'ils portent désormais tous leurs efforts. Les Tchèques,
dans ces deux pays, sont beaucoup moins bien organisés qu'en
Bohême : les villes sont en grande partie allemandes. La race
slave y occupe une bande beaucoup moins large, et comme
étranglée entre la Silésie allemande et l'Autriche allemande. Si
le Schulverein parvenait à germaniser la Moravie et la Silésie
autrichienne, la Bohême serait coupée du monde slave, et resterait
à l'état d'épave ou d'îlot perdu dans la mer allemande. La Malice
a compris le danger, et en ce moment même, c'est en Moravie et
en Silésie qu'elle accumule ses moyens de défense.
Par contre, en Bohême même, les écoles tchèques suivent une
marche progressive qui menace de couper en deux les popula-
tions allemandes. Non pas que la Malice poursuive en cela le
moindre calcul : elle ne peut songer, et serait impuissante, à sla-
viser les Allemands. Mais elle suit naturellement le mouvement de
la population, et ce mouvement se porte, par la force des choses,
du côté des régions industrielles, où l'ouvrier tchèque est parti-
culièrement apprécié par les chefs d'usines. Aussi le nord de la
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LA QUESTION TCHÈQUE. 665
Bohême, sur la frontière de Saxe, est-il le théâtre d'une immigra-
tion constante de Tchèques en pays allemand. Les écoles de la
Matice, déjà très nombreuses sur ce point, les empêchent de se
germaniser au contact des populations de la région, et il est
permis d'espérer que plus d'un district purement allemand sera
ainsi transformé, par lente infiltration, tout au moins en pays
bilingue.
Les résultats acquis, depuis le commencement du siècle, sont
de nature à justifier cet espoir et à donner aux Tchèques con-
fiance dans leur avenir. Il y a soixante ans, Prague pouvait
encore passer pour une ville allemande. Il y a quinze ans encore,
elle semblait disputée entre les deux langues. Quel changement
depuis ! A part le quartier des étrangers, où l'allemand se montre
aux enseignes et s'entend dans les conversations à peu près
comme l'anglais dans quelques rues de Paris, la ville est rede-
venue tchèque. Les quartiers de Vinohrady, de Novémiesto, de
Smichov, sont entièrement tchèques, au point qu'il est souvent
difficile, à celui qui ne parle que l'allemand, de s'y faire com-
prendre. A vrai dire, la ville n'avait jamais cessé d'être slave : elle
avait pris seulement un vernis allemand qui faisait illusion, et
qui a disparu, grâce aux efforts du patriotisme tchèque.
Ce patriotisme a véritablement fait des merveilles. Il n'est
pas un paysan, un ouvrier en Bohême qui ne se considère
comme un champion de sa nationalité et comme obligé de la
défendre. C'est à l'aide de milliers de souscriptions recueillies
obole par obole, que les Tchèques ont édifié leur musée national,
qui est aujourd'hui une des gloires de Prague, et que les gens de
province viennent, enfouie invraisemblable, visiter les dimanches,
par manifestation de patriotisme. C'est de la même manière que,
sans subvention d'aucune sorte, a été construit le théâtre national,
élégant monument dans un site admirable, sur le quai de la
Vltava, en vue des hauteurs du Hradçany. A peine construit
depuis quelques semaines, en 1881, ce théâtre a brûlé de fond en
comble. Le dévouement à la cause nationale ne s'est pas décou-
ragé : les souscriptions ont recommencé à affluer, et deux ans
après, un nouveau théâtre plus beau que l'ancien s'élevait à la
même place.
En ce moment même, une exposition tchéquo-slave, où tout
ce qui touche à la nation tchèque et aux Slovaques de Hongrie a
été historiquement et artistement groupé, attire à Prague tous les
Tchèques du fond de toute la province. La visite de l'exposition
«st un devoir patriotique, une sorte de pèlerinage auquel chacun
«consacre ses économies.
s.
(f^y ■ - -r ■. . ■: ', Digitizedby GoOgle
666 REVUE DBS DEUX MONDES.
Ce patriotisme se manifeste même dans les petites choses et
dans les détails de la vie de tous les jours. Lorsque le gouver-
nement autrichien, à l'instigation des Hongrois, a cessé d'imprimer
les billets de banque dans toutes les langues de la monarchie,
et a mis en circulation de nouveaux billets en deux langues
seulement, allemand d'un côté, magyar de l'autre, les Tchèques
ont protesté à leur manière en écrivant à la main, sur tous les
billets qui passaient par la Bohême, les mentions tchèques au-
dessous des inscriptions officielles. C'était une besogne nationale:
dans chaque maison, on y travaillait le soir à la table de famille.
Il a fallu, pour y mettre un terme, décréter que les billets ainsi
surchargés n'auraient plus cours.
Un « catéchisme national », publié cette année même et ré-
pandu à milliers d'exemplaires, contient, outre des renseignemens
ethnographiques très précis, des prescriptions minutieuses sur les
devoirs des Tchèques envers leur pays. Il faut qu'ils donnent à
leurs enfans des noms tchèques, qu'ils emploient constamment la
langue tchèque, sauf le cas de nécessité absolue, qu'ils disposent
leur intérieur à la mode nationale, qu'ils ne laissent passer aucune
occasion de se défendre pied à pied contre l'envahissement alle-
mand, et de le manifester. Ces exhortations sont suivies à la
lettre. Les journaux sont remplis d'annonces comme celle-ci:
« Moulin à vendre, dans telles conditions. Ne sera vendu qu'à un
Tchèque de patriotisme éprouvé. » Le moulin est en pays de
frontière ethnographique : il ne faut pas y perdre un pouce de
terrain, et le meunier est une sentinelle postée en face de l'ennemi
qui ne saurait être relevée par le premier venu.
III
Un semblable effort témoigne, chez un petit peuple, d'une
singulière vitalité. Pourtant il ne représente que la moitié de sa
tâche : et il a eu à dépenser une énergie au moins égale dans une
autre lutte, la défense des droits historiques de la Bohême conte
la centralisation autrichienne.
Sur ce terrain, toutes les forces du pays devraient, semble-
t-il,être unies. Tchèques et Allemands devraient lutter de concert
pour la reconnaissance des droits et de l'autonomie de leur patrie
commune. De fait, il en a été ainsi autrefois, au temps des illu-
sions de 1848. Mais les Allemands n'ont pas tardé à se séparer des
Tchèques. Bien plus Allemands que Bohémiens, ce qu'ils désirent
et appellent de tous leurs vœux, c'est le régime de centralisation
allemande, qui réduirait la Bohême à l'état de province. 11 a été
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j
LA QUESTION TCHÈQUE. 667
sérieusement question, il y a quinze ans, pour leur donner satis-
faction, de couper la Bohême en deux, et de séparer le pays
allemand du pays tchèque, ce qui aurait été la négation de tous
les traités et la violation du droit la plus ouverte. A vrai dire, les
Allemands de Bohême sont des descendans d'immigrés qui n'ont
jamais cessé de se rattacher à leur patrie d'origine. Les vrais et
les seuls Bohémiens, ce sont les Tchèques.
Par malheur, les Allemands comptent parmi eux à peu près
toute la noblesse. C'est là un avantage capital, dans un pays où
la noblesse a encore des privilèges politiques considérables et
une fortune territoriale immense. La noblesse de Bohême possède
environ le cinquième du territoire. Une influence de cette im-
portance, employée au service de la cause nationale, en aurait
vraisemblablement déterminé le succès. C'est ce qui est arrivé en
Hongrie, où la noblesse, restée magyare, a toujours marché à la
tête du mouvement national. Mais la noblesse de Bohême a péri
presque tout entière lors des sanglantes exécutions qui ont suivi
le désastre de la Montagne-Blanche. On peut voir à Prague,
malgré les remaniemens que le monument a subis, la place de
l'échafaud de 1621, où le gouvernement autrichien infligea à la
Bohême vaincue une blessure qu'elle ressent encore. La no-
blesse allemande implantée dans le pays, et enrichie des dé-
pouilles de l'ancienne, lui est restée étrangère. Ce qui restait de
la noblesse tchèque, ou, comme on dit, de la noblesse historique,
s'est à moitié germanisé, et, sauf rares exceptions, ses membres
n'ont pas su inspirer confiance à la nation qui les accuse de ne
l'avoir soutenue que dans la stricte limite de leurs intérêts parti-
culiers. La langue allemande, signe caractéristique, est restée sa
langue de prédilection. Elle est parlée dans les intérieurs, et sert
à l'éducation des enfans.
Le peuple tchèque en est donc réduit à ne compter que sur
lui-même pour défendre les droits historiques de sa patrie. La
reconnaissance de ces droits a été la condition de l'union per-
sonnelle de la Bohême et de l'Autriche lors du mariage de Fer-
dinand avec l'héritière de Bohême en 1521, et de son élection par
les délégués des États en 1526. La Bohême, comme la Hongrie,
n'a jamais cessé, en droit, d'être un royaume distinct, ayant sa con-
stitution, sa Diète, ses lois, et n'obéissant qu'à son roi couronné.
Mais la Hongrie, dont l'union remonte à la même date et aux
mêmes actes, a vu reconnaître et consacrer ses droits par le com-
promis de 1867. La Bohême, moins heureuse, attend encore. Le
roi n'est pas couronné ; la constitution historique n'est pas ob-
servée; l'existence même, à Vienne, d'un parlement commun à
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668
RBVOB OU MUX MOHM6.
toute la Cisleithanie, où siègent des députés tchèques, en est la
négation directe et la violation de tous les jours.
Assurément, il ne saurait être question de se séparer de l'Au-
triche. L'union avec la monarchie de Habsbourg est une nécessité
pour les pays de la couronne de saint Venceslas. C'est leur seule
sauvegarde contre l'absorption et l'engloutissement par l'Alle-
magne. Mais cette union peut revêtir bien des formes, et elle se
concilierait admirablement avec le respect des points essentiels
de la constitution du pays et de son autonomie traditionnelle.
L'Autriche, disait, il y a cinquante ans déjà, un des plus éminens
parmi les Tchèques, sera fédérative ou elle ne sera pas. Entre
toutes les formes de fédération que la fertilité du droit public
moderne a su inventer, le choix serait à faire et la formule i
trouver ; mais en réclamant le système fédératif sous une forme
quelconque, les Tchèques, il est impossible de ne pas le recon-
naître, ne réclament que le minimum de leurs droits.
Ce n'est pas qu'ils soient, eux-mêmes, tous d'accord dans leurs
revendications, et surtout dans la conduite politique à tenir pour
les faire triompher. La division des partis, vieux-tchèque et
jeune-tchèque, qui a éclaté vers 1879, à propos de la présence
des députés au Reichsrath, est une des calamités de la Bohême,
et le serait surtout si elle devait durer. A vrai dire, pourtant, elle
s'explique par l'extrême difficulté de la situation. Sans alliés so-
lides, en face de ministères autrichiens qui ne diffèrent le plus
souvent que par le degré de leur mauvaise volonté, et d'un Reichs-
rath où la majorité est allemande, ayant de plus à tenir tête à
l'hostilité des Hongrois et au danger qui vient d'Allemagne, le
peuple tchèque peut-il nourrir des espérances sérieuses? Les
Vieux-Tchèques sont d'avis de les borner, et de ne réchiner
que l'absolue égalité de traitement des deux nationalités
tchèque et allemande. Les Jeunes-Tchèques, qui ont obtenu
aux dernières élections une majorité écrasante, sont d'awî
contraire. Pour eux, l'égalité de traitement viendra nécessaire-
ment; on y marche tous les jours. Ce qu'ils entendent réclamer
de toute leur énergie, c'est la reconnaissance de tous les
de la Bohême, c'est la constitution d'un État analogue à celui
la Hongrie, depuis 1867. Le dualisme, pour les Jeunes-Tch
n'est qu'une étape. L'injustice serait souveraine de ne pas éi
au moins à la Bohême le bienfait de l'autonomie dont la H<
jouit depuis près de trente ans.
Il est difficile de n'être pas frappé de ce que ces aspirations
d'équitable. Un certain degré d'autonomie est la condition de
vie d'une nation, et si la Bohême ne l'obtenait pas, le
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LA QUESTION TCHÈQUE. 669
de l'effort séculaire qu'elle a fait pour se reprendre et se recon-
stituer serait tous les jours remis en question. Nous autres, dont
l'unité et l'indépendance remontent plus haut que celles de tous
les autres peuples, nous avons peine à nous figurer ce qu'elles
représentent. Pour s'en rendre compte, il suffit de comparer la
Bohême à la Hongrie, Prague à Budapest. Les progrès
accomplis par la Hongrie, depuis trente ans, tiennent presque
du merveilleux. Les finances ont été restaurées, l'industrie en-
couragée, l'agriculture a pris un développement énorme, la capi-
tale a quadruplé, le réseau des chemins de fer s'est accru de nou-
velles lignes d'importance européenne, le travail législatif a été
poussé avec énergie; à dix ans de distance, les changemens ac-
complis frappent l'observateur le plus superficiel. La Bohême,
qui ne dispose ni de sa législation, ni de ses finances, ni de ses
voies ferrées, ni de ses écoles, qui alimente par ses impôts le
budget autrichien, ne peut pas se permettre de semblables visées.
Ce sont les moyens d'action qui lui manquent. Ce sont eux qu'elle
demande à une organisation politique où ses droits seront reconnus
et respectés.
Quelle espérance lui est exactement permise? Le terrain est
brûlant, et on comprendra que nous nous tenions ici dans des gé-
néralités. La dislocation de la coalition, l'effondrement du parti
libérai allemand, la démission de M. de Plener, sont d'hier, et
peut-être tous ces événemens marquent-ils un tournant dans la
politique autrichienne. Quoi qu'il en soit, une des questions qui
ont contribué à la chute du ministère, celle de la réforme électo-
rale, est de celles qu'on n'évite plus quand elles ont été une fois
mises à l'ordre du jour; et cette question est capitale pour les
Tchèques. Ira-t-on jusqu'au suffrage universel, comme le propo-
sait le comte Taffe? C'est assez improbable ; mais alors même que
la réforme s'arrêterait à moitié chemin, les Slaves en général, et
les Tchèques en particulier ne peuvent qu'en tirer des avantages
signalés. Par toute l'Autriche, à l'heure actuelle, la législation
électorale est combinée de telle sorte que la majorité des habi-
tans est en minorité dans la Diète locale aussi bien qu'au Reichs-
rath; et cette injustice tourne constamment au détriment des
Slaves et au profit des Allemands, voire des Italiens. Si le suf-
frage universel existait en Cisleithanie, et s'il était sincèrement
appliqué, la majorité des députés au Reichsrath de Vienne serait
slave.
L'extrême enchevêtrement dos nationalités et des partis poli-
tiques complique, il est vrai, singulièrement la question. Parmi
les Slaves, les Polonais forment un groupe à part, dont les sym-
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670 «VUl DBS DEUX M0RDBS.
pathies paraissent bien plutôt acquises aux Allemands qu'à leurs
congénères tchèques, ruthènes, siovènes et dalmates. Par con-
tre, les Allemands sont eux-mêmes fort-divisés ; et s'il y en a
beaucoup, à Vienne et ailleurs, qui rêvent de la grande Allemagne,
il en est aussi qui ont conscience d'être avant tout Autrichiens.
Les cléricaux du Tyrol et les antisémites seraient, le cas échéant,
un appoint tout trouvé pour assurer la majorité aux Tchèques et
à leurs alliés. Des combinaisons ont déjà été tentées et des coali-
tions peuvent se former ou sont même déjà formées à l'heure
actuelle. Si les Tchèques sont assez politiques pour rester unis et
ne pas commettre de fautes, ils auront, sous peu, une partie sé-
rieuse à engager, et qui sait ce qui peut en sortir?
L'intérêt bien entendu de la monarchie ne serait-il pas, d'ail-
leurs, de les soutenir? L'hégémonie allemande et hongroise,
résultant du système du dualisme, est pour elle un danger per-
manent. L'élément allemand n'a que trop de tendance à chercher
son point d'appui à l'étranger, et la fidélité des Magyars ne résis-
terait peut-être pas à une épreuve sérieuse. Les nationalités
slaves, au contraire, sont, par la force même des choses, les sou-
tiens de l'Autriche sans laquelle elles ne peuvent subsister, et
qui, sans elles, n'aurait plus cette raison d'être qui faisait dire à
Palacky que si elle n'existait pas il faudrait l'inventer. Le jour où
l'empereur laissera seulement entrevoir aux Tchèques qu'il est
prêt à entrer dans la voie des concessions, le sentiment de
reconnaissance et d'attachement pour sa personne fera explosion
dans tous les pays de la couronne de saint Yenceslas. Beaucoup
d'entre eux ne sont pas éloignés de croire que cette attitude est
possible ou même prochaine. Le réseau de questions nationales
et internationales qui enveloppe toute l'Autriche y rend les solu-
tions particulièrement lentes et difficiles, et exige du monârqea
une prudence et une dextérité singulières. Ne serait-il pas préma-
turé de perdre patience, et ceux qui ont raison ne seraient-ils pas
ceux qui espèrent?
En terminant son recueil de poésies allégoriques : les Chante
de Fesclave, qui a fait sensation à Prague, cette année même, et
qui a donné quelque alarme à la police, le poète Svatopluk Çech,
qui a malheureusement le tort de mêler la cause socialiste aux
revendications nationales, semble entrevoir l'aurore de temps
nouveaux : « Je sais qu'elle brillera, cette aurore, et que ce n'est
pas une pure illusion de mes rêves et de mes souhaits ardais.
Pour moi, il ne me sera pas donné de secouer le joug de mon
vieux front... des mains d'esclaves jetteront sur mes chaînes, dans
la tombe, des poignées d'argile; mais vous, ô chers jeunes gens,
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LA QUESTION TCHÈQUE. 671
avant que s'accomplisse le cours de vos années, vous foulerez
d'un pied heureux le rivage ensoleillé de la liberté. Aussi laissez
la dure main du maître brandir son fouet dans l'ombre, et que
chacun garde fidèlement en son cœur la foi dans l'avenir ; que le
lien d'un môme effort unisse fortement toutes vos pensées; que
toutes vos forces soient concentrées pour le jour de Faction :
l'humanité fraternisera, les chaînes des esclaves tomberont, et
alors notre drapeau, ô mes frères, flottera haut et étincelant. »
IV
Si ce souhait d'un poète, que nous ne voulons prendre, bien
entendu, qu'au sens national et patriotique, venait à se réaliser,
saurions-nous, en France, à quel danger nous aurions échappé?
Il n'est que temps de le signaler pendant qu'il menace encore,
que la lutte dure, et que l'issue eu est toujours cruellement in-
certaine.
L'ennemi que combattent les Tchèques, quelle que soit la
forme de leur lutte, politique ou ethnographique, c'est le vieil
ennemi héréditaire de la race slave, c'est l'Allemand. Or cet ennemi
est aussi le nôtre. Il l'a été hier, il peut l'être demain encore,
sur les champs de bataille. Il l'est aujourd'hui, sous des allures
plus dissimulées, mais plus dangereux encore que dans la guerre,
et poursuivant avec ténacité un plan de conquête pacifique qui
menace toute l'Europe.
L'Autriche n'est-elle sortie de la Confédération germanique,
en 1866, que pour graviter dans l'orbite du nouvel empire alle-
mand, et pour devenir par son gouvernement, son administra-
tion, sa politique économique et douanière, un instrument de
germanisation? C'est bien ainsi qu'on l'entend en Allemagne: la
poussée vers l'Est, le Drang nach Osten, qui a été assigné pour
objet aux visées autrichiennes, n'a pas d'autre sens. Le dualisme
a été créé en 1867 tout exprès pour diriger l'Autriche dans cette
voie en attribuant une prépondérance décisive à deux minorités
dans l'empire, les Allemands et les Magyars.
Or cette germanisation menace directement et uniquement
les Slaves. Les sept millions ou sept millions et demi de Magyars,
entourés de peuples slaves de tous les côtés, tout à fait en dehors
des frontières ethnographiques de l'Allemand, et ne se rattachant
à aucun peuple congénère, ne portent au germanisme aucun
ombrage. Bien au contraire, ils l'aident puissamment dans sa lutte
contre les Slaves, que nul ne s'entend à poursuivre avec autant
d'âpreté. Mais les Tchèques, les Slovaques, les Polonais, les
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672 REVUS DBS DBUX MCftlDBS.
Rut h en es, les Slovènes, les Croates, les Serbes, Slaves du Nord et
Slaves du Sud, sont les victimes désignées de la politique aile*
mande et de l'envahissement du germanisme. Il n'est pas d'objet
qui tienne plus à cœur à tout bon Allemand. L'existence du Slave,
à ses côtés et sur le sol autrichien, lui apparaît comme une ano-
malie qu'il faut faire disparaître, comme un obstacle au dévelop-
pement et au progrès de la civilisation allemande, presque comme
une honte. Lorsque les Sty riens d'Autriche, au printemps der-
nier, ont délégué une députation pour féliciter le prince de
Bismarck à l'occasion de son anniversaire, il n'a pas dédaigné,
en répondant à leurs souhaits, de traiter avec eux ce problème. D
leur a expliqué qu'il s'était demandé souvent pourquoi la provi-
dence n'avait pas voulu que la terre entière fût habitée par use
seule race: il est aisé de supposer laquelle. Après réflexion, la
solution lui était apparue. Il avait compris que la condition de
la vie, c'est la lutte. Pour développer la vitalité de la race germa-
nique, il lui fallait donc des adversaires, et c'est là, évidemment,
le rôle providentiel que les autres races sont appelées à jouer.
Ce n'est pas seulement le cerveau du prince de Bismarck que
cette idée hante et obsède. Elle est universelle en Allemagne, et se
traduit de toutes les manières. Sans vouloir attacher plus d'im-
portance que de raison à une fantaisie, n'est-ce pas une sorte du
thermomètre de l'opinion allemande que ce récit d'imagination,
paru il y a quelques mois sous le titre de Germania triomphons,
qui se propose de décrire l'état de l'Europe et du monde dans un
quart de siècle, et qui nous montre une Allemagne démesuré*
ment étendue à l'Est aux dépens des pays slaves, comme le der-
nier mot des aspirations et des ambitions germaniques? L'auteur
de cette singulière brochure a son plan tout tracé, qui n'est
peut-être pas si chimérique : amuser la France en l'occupant
dans les quatre parties du monde ; lui tailler même aux antipodes
de larges compensations pour lui faire oublier et accepter sa vu*
tilation; et soumettre les Slaves conquis à une germanisation
rationnelle, scientifique et progressive, par les moyens d'ailleurs
les plus vexatoires : voilà le rêve. Et au bout de ce rêve, cari
cinquante millions d'hommes parlant allemand, répandus &
Hambourg à Constantinople.
Ce qui est plus sérieux, c'est le régime administratif et pofê*
tique de l'Autriche et de la Hongrie, c'est le Schulverein, c'eà
l'envahissement germanique par le commerce, par l'industriel
par les lignes de chemins de fer, par les traités et par la coaKSÉ
naison des tarifs de douanes. Ce qui se passe en Bohême if \
répète, sous des formes variées, en Galicie, en Carniole, enlstrie,
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LA QUESTION TCHÈQUE. 67$
en Croatie, en Bosnie, en pays slovaque. Partout l'élément slave
est combattu à outrance, pourchassé et traqué, voire, ce qui est
presque inconcevable, au profit des irrédentistes italiens 1 Si,
dans cette lutte de vie ou de mort, l'élément allemand venait à
l'emporter définitivement, si la germanisation de l'Autriche
entière venait à ne plus être qu'une question d'années, si le
torrent rompait toutes ses digues, le résultat serait bien quelque
chose d'analogue aux songes de l'auteur fantaisiste qui signe :
Ein gràsstdeutscher. La nation compacte et gigantesque que pour-
rait être l'Allemagne de demain serait, ethnographiquement,
politiquement et économiquement, l'arbitre de l'Europe et du
monde. Ce jour-là, nous serions définitivement un très petit
peuple, tenu à discrétion par un voisin démesuré. *
L'Allemagne s'entend à cette guerre de races autant et plus
qu'à celle des armes. Elle s'y prépare de longue main ; elle y pro-
cède méthodiquement et scientifiquement : elle y fait servir et
contribuer toutes ses forces et toutes ses ressources. Ce n'est
point à de nouveaux combats qu'elle prétend demander sa gran-
deur future ; l'œuvre qu'elle poursuit en pleine paix est autrement
féconde, et d'autant mieux conçue que notre sécurité n'en prend
pas d'alarme.
Quelle en sera l'issue? Tout repose sur la force de résistance,
sur la vitalité et sur l'énergie des Slaves d'Autriche, et avant tout
des Tchèques, qui sont leur avant-garde. La Bohême emportée,
il est peu vraisemblable que le reste puisse tenir. La marche en
avant ou le recul de la langue tchèque ou de la langue allemande,
dans les villages de Bohême, marque une étape d'un mouvement
formidable qui doit entraîner l'Autriche et l'Europe avec elle.
C'est là ce qui nous semble donner quelque intérêt à ce que
nous avons appelé la « question tchèque ». Cette question est à
peu près ignorée en France, et la raison en est assez claire. La
langue des Tchèques n'est pas connue, et tout ce qui nous arrive
de Bohême parvient par l'intermédiaire des journaux allemands
et des correspondans allemands qui s'entendent à merveille à
propager leur version particulière, ou même à organiser, sur les
points qui les gênent, la conspiration du silence. Il est à peine
croyable que la presse française ait accepté, et accepte encore
docilement, sur ce point, les leçons toutes faites qui lui sont
servies de Vienne ou de Budapest. Tel de nos grands journaux a,
sans se douter de ce qu'il faisait, des années durant, combattu la
cause tchèque et soutenu celle du germanisme. N'est-ce pas aussi
notre presse qui, à la veille de Sadowa, prodiguait ses encou-
ragemens à la Prusse?
tow eux. — 1895. 43
i
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674 REVUE DES DEUX MONDES.
Notre ignorance, en cette matière, va jusqu'à l'incroyable.
Nulle part, dans les écoles françaises, l'ethnographie n'est ensei-
gnée ou même soupçonnée. Beaucoup de nos hommes politiques
n'ont jamais voulu se rendre compte que les « provinces alle-
mandes de l'Autriche » ne comprennent pas tout ce qui faisait
partie de la Confédération germanique. La grande majorité des
Français n'est pas plus avancée que Chateaubriand, qui, rendant
visite, à Prague, à Charles X, exilé, voyait d'une fenêtre du
Hradçany un passant en écouter un autre avec une extrême atten-
tion, et disait à son voisin : « Savez-vous à quoi pense cet homme?
Il attend le verbe. » Il eût été bien surpris d'apprendre que, selon
toute probabilité, le trait portait à faux et que ces deux hommes
parlaient une langue slave où le verbe ne « s'attend » pas. Des
hommes d'État comme M. Thiers, comme Jules Ferry, n'ont
jamais connu ni compris la question slave. Le grand public sait
à peine distinguer la Bohême de la Hongrie, et n'a su montrer
qu'une bienveillante surprise chaque fois que les Tchèques ont
tenté de manifester leurs sympathies à notre endroit en nous
envoyant une députation de leurs Sokols.
Il serait temps d'en finir avec cette routine. Depuis un siècle,
les Français n'ont cessé de gaspiller leurs sympathies. L'Italie, la
Pologne, la Hongrie, la Prusse elle-même, ont tour à tour excité
notre enthousiasme. C'est hier seulement que nous avons renoncé
à la légende du péril russe, si soigneusement entretenue par les
Polonais et les Allemands, si docilement acceptée. M. Saint-René
Taillandier lui-même, dans l'article que nous avons cité, ne
faisait-il pas, en 1869, un crime impardonnable à Palacky d'être
allé au congrès slave de Moscou ?
L'heure du désenchantement a sonné pour presque toutes no*
illusions. C'est un commencement; mais il ne suffit pas de
reconnaître que notre amitié s'est égarée, il faudrait encore savoir
la reporter sur ceux qui la méritent en effet. Et s'il est vrai que
la communauté d'intérêts est le meilleur ciment de l'amitié des
peuples, où est-elle plus évidente qu'entre Français et Slaves? La
poussée germanique les menace, les uns et les autres, de la même
manière. A l'Ouest comme à l'Est, elle vise à les rejeter hors de*
grands courans européens, à reculer leur frontière politique et
ethnographique, à faire prendre à l'Allemagne, sur Taxe central
de l'Europe, une position dominatrice et inexpugnable. Voilà
pourquoi la question est vitale, pour les Slaves comme potf
nous. C'est là qu'est le fond de Y « alliance russe », si mal com-
prise par tant de Français.
En tendant la main aux Tchèques, les Français feraient preutt
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LA QUESTION TCHÈQUE. 675
du patriotisme le plus intelligent. Cette héroïque petite nation
est habituée à se passer d'alliés et à ne compter que sur elle-
même. « Ndrod sobè » (populus srèe), porte la fière inscription du
théâtre tchèque, qui peut servir de devise à tout ce qui s'est fait
en Bohème. Mais qui pourrait dire ce que lui apporterait d'en-
couragement un peu de sympathie française? L'avantage que
nous y trouverions serait même très direct. Le grand obstacle à
l'action commune des Slaves est la multiplicité de leurs langages.
S'il n'est pas vrai de dire, comme on le répète en Allemagne, que
deux Slaves qui ne parlent pas la même langue sont obligés,
pour se comprendre, de s'exprimer en allemand, il est certain que
le besoin d'une langue internationale est vivement senti par tous
les Slaves. Ne serait-il pas d'une importance énorme pour nous
que ce fût la langue française? Déjà il s'est formé, à Prague, une
« alliance française » qui propage de toutes ses forces l'étude de
notre langue. Mais combien ce mouvement n'aurait-il pas plus
d'efficacité si, de France, il recevait encouragement et appui?
La cause des Tchèques est la nôtre. De l'issue de la lutte qu'ils
soutiennent, comme les Français du Canada, et par des moyens
tout à fait analogues, contre un ennemi dix fois supérieur en
nombre, dépend le sort de l'Autriche, et peut-être celui de l'Eu-
rope, où les questions autrichiennes sont appelées, d'un jour à
l'autre, à passer au premier plan. — Pour peu que nous soyons
soucieux de l'avenir, notre intérêt national est de considérer et
de suivre avec attention ce qui se passe à Prague.
Pierre Dà reste.
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU
BT
LE COSMOPOLITISME UTTÉRA1RE
Jean-Jacques Rousseau et les Origines du Cosmopolitisme litteimre, par M. J. Texte;
Hachette, 1895.
« Le lecteur serait étonné si je dressais ici la liste de ce que
nous avons de travaux sur l'histoire de la vie et des œuvres de
Jean-Jacques Rousseau », écrivait-on à cette place il y a neuf
ans ; et depuis lors, la liste s'est accrue d'une vingtaine de volumes,
à ma connaissance, et de je ne sais combien d'articles en France
et à l'étranger. S'il fallait avoir lu cette bibliothèque et se la rap-
peler pour parler de Rousseau, ou si l'on n'était reçu à parler de lui
qu'à la condition d'apporter des vues inattendues et de ne jamais
se rencontrer avec les devanciers, je me récuserais tout le premier;
et je crois bien que M. Texte lui-même, en dépit de son érudition
abondante, se verrait accusé d'information sommaire ou d'invo-
lontaire plagiat. Il a pensé, nous pensons comme lui que dans un
grand sujet et autour d'un grand nom, chacun a licence de glaner
à son tour, sans autre souci des moissonneurs qui lièrent les
gerbes d où le grain est tombé.
Jean-Jacques n'intervient d'ailleurs dans la thèse de M. Texte
qu'à titre d'importateur du cosmopolitisme littéraire en France.
La découverte n'est pas neuve ; depuis Mme de Staël, cette fonction
spéciale de l'écrivain genevois apparaît avec une évidence crois-
sante à tous ceux qui étudient la marche des idées dans notre
pays. Rousseau, disent-ils tous, personnifia une réaction victo-
rieuse du germanisme contre la tradition latine. J'aurai quelque*
réserves à faire sur la propriété de ces termes, je crois qu'on en
peut trouver de plus justes pour qualifier un phénomène sor
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(
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 677
lequel nous sommes d'accord. Acceptons provisoirement les dé-
finitions que notre auteur emprunte à Mme de Staël. Il ne prétend
rien découvrir, mais il a beaucoup exhumé ; de quelques remarques
éparses chez ceux qui l'avaient précédé, il a fait un système for-
tement coordonné et tout un chapitre qui manquait dans les
histoires de notre littérature. Il ne sera plus permis de parler du
xviii6 siècle sans se référer à ce livre substantiel, également informé
sur la France et sur l'Angleterre, aussi recommandable par le
savoir de l'érudit que par l'intelligence du critique.
Une heureuse fortune a servi M. Texte. Il voulait traiter un
point d'hisloire ; il y rencontre un débat réveillé par nos contem-
porains. Les controverses anciennes qu'il résume, elles retentissent
à nos oreilles avec les mêmes argumens de part et d'autre ; son
ouvrage en est tout réchauffé ; si bien qu'à la soutenance de la thèse,
en Sorbonne, l'audacieux se vit admonesté. Des voix officielles, ou
qui le furent, défendirent contre lui l'intégrité du génie français,
qui n'a jamais été violée, comme l'on sait, et les intérêts de la
librairie française, commis à la vigilance des censeurs de la Ré-
publique. On croyait entendre Voltaire lui-même, au temps où
il s'effrayait devant des curiosités qu'il n'avait plus.
Divertissons-nous à retrouver dans les témoignages recueillis
par M. Texte la terreur instinctive des bonnes d'enfans, quand
elles voient leur petit bonhomme grandir, courir et déchirer ses
lisières. Nous constaterons en passant de quel poids ce prodigieux
Jean-Jacques pèse sur tout notre établissement intellectuel. Nous
chercherons enfin si les diverses révolutions dont il fut l'excita-
teur ne seraient pas les effets d'une cause historique plus lointaine
et plus générale encore que celles dont on se contente d'habi-
tude.
I
La conquête de la France par l'Angleterre au dernier siècle,
tel pourrait être le titre de l'ouvrage qui nous occupe. M. Texte
suit pas à pas l'envahisseur et retrace les phases successives de
l'annexion. Aux beaux temps de Louis XIV, on n'imagine même
pas qu'il y ait un foyer d'art et de pensée chez « ce peuple enragé,
quoique stupide et septentrional », ainsi que le qualifie le jésuite
Cou Ion. Les séditieux ameutés par un Cromwell contre la ma-
jesté royale n'inspirent d'autre sentiment que l'horreur. Quand
le Grand Roi a la curiosité de s'enquérir des écrivains et des
savans qui pourraient exister en Angleterre, son ambassadeur
Comminges lui parle vaguement « d'un nommé Miltonius, qui
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618 rivot ras
s'est rendu plus infâme pair ses dangereux écrits que les bar-
reaux et lés assassins de leur Prince. » Oublieuse de ce qu'elle a
dû récemment à l'Espagne et à l'Italie, la France de Boileau
estime qu'au delà de ses frontières, et surtout du côté du Nord,
le reste du monde ne pense pas honnêtement. C'est l'heureuse
persuasion de la Chine : d'une Chine admirable, et très fondée à
revendiquer sa supériorité, mais aussi naïve que l'autre dans sa
prévention contre l'universelle barbarie de tout ce qui n'est pas
elle. Comme à la Chine, on n'admettait de rivaux et de maîtres
que dans le lointain passé ; les nôtres dormaient dans les tom-
beaux de la Grèce et de Rome. Le seul doute auquel l'esprit
français pût s'ouvrir naissait de la querelle des anciens et à»
modernes, très différente des controverses futures sur le cosmo-
politisme; querelle de famille, entre des élèves et des maîtres
dont nous étions évidemment les uniques héritiers.
Par une de ces conséquences imprévues qui font de l'histoire
une ironie perpétuelle, les premières atteintes à la tradition da
grand siècle allaient sortir de la révocation de l'Édit de Nastes,
décrétée pour sauvegarder l'unité française. Une foule d'esprits
curieux, portés par leur doctrine au libre examen, se répaatô
sur l'Europe et principalement en Angleterre. Le choc en retour
ne se fit pas attendre. Obligés d'apprendre la langue du pays
d'exil, promptement séduits par le nouveau monde qu'ils décou-
vraient, les bannis renvoyèrent dans leurs écrits les premières
notions de ce monde à la mère patrie. Ils formèrent un vaffc
atelier de journalisme et de propagande; les idées anglaise^**
bientôt les œuvres traduites, circulaient entre Londres, la Jbfi
et Genève : on n'imprimait, on ne lisait que Bibliothèques briitfr
niques et Mémoires littéraires sur t Angleterre ; ces feuilles afri»
vaient à Paris. Cent ans plus tard, l'exode semblable des émigrés
aura les mêmes effets; notre pays désigne de temps à autre 4k
victimes pour aller lui chercher des idées. Je croirais pourtaat
que M. Texte, entraîné par un épisode qu'il a consciencieuseflfcflt
étudié, grossit quelque peu l'importance du rôle qu'il attrih**
aux réfugiés pro tes tans. Les communications actives ente W
deux peuples voisins ne s'établirent qu'après 1720; les
sateurs qui allumèrent la curiosité française furent le Suisse
de Murait, avec un ouvrage très goûté des contemporains, M
Prévost et le jeune Voltaire.
On a trop bien parlé ici de Prévost pour qu'il soit n<
de rappeler l'enthousiasme contagieux du bénédictin d<
revenu d'Angleterre avec des romans imités de ceux qu\
sait à Londres, avec un bagage de traductions qu'il allait "
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JEAN-JACQUBS ROUSSEAU. 679
compléter en faisant passer dans notre langue la fameuse Clarisse.
Quant à Voltaire, M. Texte ne dit rien de trop en avançant que
les Lettres philosophiques, ou Lettres sur les Anglais, marquèrent
en 1734 une date de l'histoire littéraire aussi décisive que celle de
1810, où Mme de Staël donna son livre De l'Allemagne. La pas-
sion anglaise de Voltaire se changera plus tard en dénigrement ;
mais au temps de sa jeunesse et de son voyage à Londres, il était
tout aux jouissances de curiosité qu'il voulait faire partager aux
Welches. Avec des initiateurs aussi persuasifs, le branle se com-
muniqua rapidement; l'anglomanie qui sévit en France dès le
second tiers du xvin* siècle égala nos plus frénétiques engoûmens
d'aujourd'hui. Elle s'étendit à tout, aux modes, aux aspirations
politiques, déjà tournées vers l'idéal de la liberté britannique,
& la philosophie athée, qui se repaissait de Locke et de Hume,
aux prédilections littéraires.
Shakspeare n'est pas encore connu ; les anglomanes du siècle
dernier ne remontèrent que fort tard à cette source mère et ne
s'y enivrèrent jamais. Les grands livres anglais de leur temps leur
suffisaient; le roman en premier lieu, sous la forme réaliste
et bourgeoise que lui avaient donnée nos voisins, et qui allait
faire de ce genre dédaigné ce qu'avait été pour d'autres époques
la poésie épique, l'expression vivante et habituelle des mœurs,*
des senti mens, des idées. C'est Robinson, le livre merveilleux
qui est toute l'Angleterre : une audace individuelle nourrie
dans une Bible, conquérant un empire sur la mer, et le façon-
nant toujours pour des résultats positifs; Robinson, qui explique-
rait à lui seul la formation des États-Unis par les naufragés de
sa race, jetés sur les grèves du Nouveau Monde avec ce seul via-
tique, leur Bible, avec ce seul instrument pour refaire une civili-
sation, leur volonté anglaise. C'est Clarisse Harlowe, le roman
qui a changé les âmes dans toute l'Europe, qu'on ne lit plus
depuis cinquante ans, et sans lequel l'homme de nos jours ne
serait pas ce qu'il est. — Ce sont, avec des prises moins univer-
selles, Swift, Fielding, Sterne; et les poètes, Pope, Thomson,
Gray, ce décalque anticipé du Lamartine des Méditations.
Ce sont enfin — je cours sur les sommets — Toung et Mac-
pherson. Le succès du pseudo-Ossian est plus ancien qu'on ne-
croit, il n'a pas attendu la protection de Bonaparte. Les pre-
miers Fragmens de Macpherson parurent en 1760, Fingal en
1762; ils passèrent aussitôt en France. L'enchantement opéra dès
cette époque et alla croissant. « Sous le Directoire, raconte
M. Texte, les habitans du bois de Boulogne furent épouvantés de
voir briller au milieu des arbres une grande flamme; s'étant ap-
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680 REVUS DBS DEUX MONDES.
proches, ils aperçurent des hommes accoutrés à la Scandinave
qui tentaient de mettre le feu à un sapin, et chantaient d'un air
inspiré en s'accompagnant d'une guitare : c'étaient des admira-
teurs d'Ossian qui voulaient, comme les héros calédoniens, dormir
en plein air et allumer des arbres pour se chauffer. » Les admi-
rateurs d'Ibsen n'en sont pas encore là.
Pour être moins pittoresques, les témoignages accumulés par
notre auteur sur la vogue aes importations anglaises ne sont pas
moins significatifs. Diderot est tout flamme, suivant son habitude :
il met Richardson « sur le même rayon avec Moïse, Homère, Eu-
ripide et Sophocle. » L'Éloge qu'il écrivit à la gloire de l'Homère
moderne rencontra peu de contradicteurs. Marmontel place le
romancier anglais au-dessus de tous les écrivains anciens et
récens. « Si l'on osait, dit d'Argenson, on nommerait le sieur
Grandisson un nouveau Christ apparu sur la terre, tant il est par-
fait. » Le grave Bufîon se laisse gagner. Chez les femmes qui
mènent le siècle, c'est une fureur. Après la mort de Richardson,
Mma de Genlis va voir en Angleterre le portrait du grand homme.
Mma de Tessé se prosterne sur le tombeau avec un désespoir qui
inquiète son guide. Mme du Deffand écrit à Walpole : « Depuis
.vos romans, il m'est impossible de lire aucun des nôtres. » L'ai-
mable Lespinasse imagine la plus féminine et la plus touchante
des louanges, dans une lettre adressée à son amant un jour de dé-
couragement : « Je crois que si je lisais Clarisse ce soir, je n'y
trouverais ni amour ni passion. Mon Dieu ! peut-on tomber plus
bas? » Richardson est dieu; mais tous ses compatriotes sont pro-
phètes. Gibbon et Sterne s'étonnent des ovations que leur vaut en
France le seul nom d'Anglais. « Nos opinions, dit le premier,»»
mœurs, même nos habits étaient adoptés en France; un rayon 4*
gloire nationale illuminait tout Anglais, dont on supposait ton»
jours qu'il était né patriote et philosophe. » Au lendemain même
du traité de Paris, le public acclame en plein théâtre des vers
de Favart, où le peuple anglais est glorifié. Moins d'un demi-
siècle après la mort de Louis XIV, la France est moralement coft*
quise par des pensées, des sentimens, des formes d'art qui tel
brèche dans sa tradition classique. Et Ruckle peut écrire, noa
sans raison : « La jonction des esprits français et anglais], si
nous considérons ses effets immenses, est le fait le plus importât
dans l'histoire du xvme siècle. »
Des protestations s'élèvent, cependant ; timides d'abord, comiae
celle de J.-B. Rousseau, gémissant sur « ce malheureux esprit
anglais qui s'est glissé parmi nous depuis vingt ans », ou celle dl
Fréron: « La saine antiquité n'est plus consultée; à peine
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 681
naît-on de nom les plus beaux génies d'Athènes et de Rome. »
Les Mémoires de Trévoux s'inquiètent de voir la France devenue
a bien bonne amie de la littérature d'Angleterre. » L'opposition
parle plus haut, elle éclate, quand Voltaire en prend la tête :
Voltaire, qui avait été le principal ouvrier du rapprochement,
qui cherchait dans sa vieillesse, comme le sorcier de la ballade,
des mots efficaces pour arrêter le génie trop docile à son premier
appel et devenu menaçant dans la maison inondée. Il faut faire
dans cette résistance la part des qualités du patriarche, le bon
sens, l'esprit de mesure; la part aussi de ses pires défauts, la
jalousie, l'irritation contre tout ce qui alarmait son règne; et
rien ne l' alarmait plus que le succès des écrivains anglais, de
leurs disciples français, du maudit petit horloger de Genève. La
verve endiablée du vieillard dissimule mal le travail de rétraction
qui s'est opéré dans son intelligence, après 1760. Le grand cu-
rieux de jadis, sensible à toutes les manifestations de la pensée,
est revenu au classicisme le plus sec et le plus étroit : les
personnages de ses tragédies ont exprimé de l'homme tout ce
qu'on en peut dire sans sortir des bonnes règles. Si l'idéal litté-
raire de Voltaire avait triomphé, il n'y aurait eu de place après
lui que pour Viennet et Luce de Lancival. Quelle confiance pou-
vait-on mettre dans les sentences du critique qui écrivait à cette
époque la lettre à Bettinelli ? « Je fais grand cas du courage avec
lequel vous avez osé dire que le Dante était un fou, et son ouvrage
un monstre... Le Dante pourra entrer dans les bibliothèques des
curieux, mais il ne sera jamais lu. » Ses jugemens sur les An-
glais seront désormais du même goût; et non seulement sur
Shakspeare, dont personne n'avait encore l'intelligence, mais sur
tous les Anglais contemporains qui tournent les têtes welches, de
Swift à Macpherson. Tous monstres, barbares; il injurie, selon
sa coutume, il aurait volontiers recours au bras séculier, il ap-
pelle l'ombre de Richelieu à la défense de la tradition nationale.
L'auteur de l Orphelin de la Chine s'est refait chinois; ce même
homme, qui oppose au christianisme les grandes religions orien-
tales et le redoutable argument de la relativité des conceptions
du divin, raisonne en littérature comme le mandarin proclamant
aux antipodes que rien ne compte en dehors de sa tradition : du
moins celui-ci le dit-il pour quatre cents millions de personnes
convaincues.
Derrière Voltaire, un Dorât se lamente sur « le monstrueux
mélange d'un génie étranger » ; Condorcet, La Harpe, Marie-
Joseph Chénier vont renchérir. La querelle s'envenime entre les
enthousiastes et les récalcitrans : ceux-là invoquent les droits de
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682 REVUE DES DEUX MONDES.
l'esprit humain, ceux-ci l'autel de la patrie et la discipline des
ancêtres. Les accusations, les plaidoyers, les brocards échangés
entre les deux camps ne diffèrent pas de ceux que nous enten-
dons aujourd'hui; et comme aujourd'hui, le public laisse dire les
guides patentés, il va où son instinct le porte. Des besoins de sen-
timent ont grandi, auxquels ne répond plus la littérature dessé-
chée des encyclopédistes; des sources ont jailli, qui contentent
ces besoins; le public s'y désaltère, il se soucie peu de savoir si
elles sont étrangères ou nationales. Le travail d'élargissement et
de métamorphose s'accomplit, irrésistible comme les phénomènes
naturels de la végétation, indifférent aux vents contraires qui
ne troublent qu'un instant le cours régulier des saisons.
Pour ceux qui ont peine à séparer de l'initiative puissante
d'un homme ce fonctionnement nécessaire des lois historiques,
l'arrivée de Rousseau explique le gain de la bataille. Sans lui,
elle fût peut-être restée longtemps incertaine ; il décida l'avenir
en absorbant la sève étrangère pour ajouter de nouvelles branches
au vieux tronc français.
II
Il arrive en France vers le milieu du siècle, à l'heure de la
grande fortune des livres anglais ; ses amis les lui vantent, Diderot
lui en rebat les oreilles; il les lit, il est pris, au moment même
où il cherche l'expression littéraire des idées qui fermentent dans
son cerveau et des sentimens qui bouillonnent dans son cœur. Le
livre qu'il va écrire sera-t-il donc, comme tant d'autres, une imi-
tation plus ou moins adroite de Richardson? Non. Chez tous ces
Parisiens anglomanes, la contagion n'a touché que quelques par-
ties de l'être : elle envahit Rousseau jusqu'aux moelles, parce qu'il
apporte une nature très différente de la leur, septentrionale, ger-
manique, comme on voudra l'appeler, en tout cas sérieuse, pro-
fonde, sentimentale et morale. Il reconnaît du premier coupdans
les romans britanniques l'aliment approprié à sa sensibilité ; il assi-
milera et reproduira avec son originalité individuelle ce que les
autres goûtent et imitent. Avant lui, dirait un chimiste, il y avait
eu mélange des deux esprits; avec lui, il y a combinaison. C'est
le dernier et nécessaire période des inoculations littéraires;
aussi longtemps qu'il n'est pas atteint, on en reste aux curiosités
passagères, à l'engouement; les acquisitions du cosmopolitisme ne
se fixent et ne deviennent nôtres que par la souveraineté d'un
écrivain qui les naturalise. Toute lacomplexion de Jean-Jacques
le désignait pour csl office. Il commence à quarante-cinq ans le
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 683
roman bourgeois et lyrique, raisonneur et ingénu, analytique et
passionné, qui transportera dans notre langue, dans nos mœurs,
avec notre habit et notre accent, la substance même des romans
anglais; Héloïse paraît et fait oublier Clarisse; la transfusion du
sang a réussi.
De nos jours, la Nouvelle Héloïse n'est guère plus lue que
Clarisse Harlowe. C'est un grand tort, et Ton se prive de jouis-
sances que le préjugé d'ennui ne permet pas d'imaginer. Je le dis
timidement et bien bas, je cherche encore dans notre langue un
roman supérieur à celui de Jean-Jacques. Et voici mon critérium :
les années où je relis la Nouvelle Héloïse, je ne puis plus sup-
porter de longtemps la lecture d'un autre roman. Le style est
emphatique, je l'accorde; encore quelques tours de cadran, et le
style de nos romantiques paraîtra aussi boursouflé, aussi démodé ;
quelques tours encore, et l'on trouvera des rides sur la prose de
Flaubert et de nos réalistes ; les beautés intérieures des grands
ouvrages n'en subsisteront pas moins. Qu'importe le vêtement
usé, quand il recouvre un homme, quand on devine une âme dans
cet homme? Il faudrait couper la moitié de Y Héloïse, toutes les
digressions intolérables sur des objets qui ne nous intéressent
plus, j'en conviens; mais dans la moitié qui demeurerait, le cri
de la passion retentit plus strident qu'il ne se fit jamais entendre ;
et les effets de cette passion sont étudiés jusque dans chaque fibre
des victimes qu'elle possède.
Pour la première fois, un écrivain français est venu qui a dit ceci :
L'amour n'est pas l'accident qu'ont dépeint nos poètes, nos tragi-
ques, nos romanciers de l'âge classique; ce n'est ni un passe-temps
léger, ni une idylle, ni un thème à bel esprit, ni une sentimenta-
lité à fleur de peau, ni une vertu chevaleresque, ni même le mal
sacré qui s'attache à la chair d'une Phèdre ou d'une Hermione ;
c'est une révolution douloureuse qui intéresse toute la personne
humaine, jusque dans les idées, les raisonnemens, les actes où il
y a en apparence le moins de rapports avec la passion. Les opi-
nions de Julie et de Saint-Preux, leurs vues sur la société et sur
l'univers sont profondément modifiées du moment qu'ils aiment.
C'est un effort désespéré pour réaliser dans le cercle des choses
visibles les aspirations infinies insufflées à l'homme moderne par
la promesse chrétienne. C'est une association permanente de
toute la nature au drame particulier de deux existences ; le pay-
sage, à peine aperçu des amans classiques, devient un état d'âme,
comme l'on dit, ou plutôt un état du cœur. Phèdre souhaitait
reposer à l'ombre des forêts; pour Saint-Preux, les forêts, les
eaux, les montagnes sont dans Julie, et Julie est partout en elles.
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684 REVUE DBS DEUX M0KDE8.
L'amour subi ainsi est inséparable d'une constante préoccupa-
tion morale; mais ce n'est plus la morale inflexible qui lui op-
posait sa règle simple dans Corneille; c'est une plaidoirie per-
pétuelle du sentiment devant le tribunal de la conscience, un
travail de casuistique pour chercher des accommodemens, pour
transformer l'égarement en vertu ; c'est surtout et toujours une
confession, où l'homme savoure le triste plaisir de scruter son
cœur.
Cette confession voluptueuse et mélancolique des faiblesses,
cet alliage du naturalisme païen et de l'infini désir chrétien, ce
tourment dans l'ivresse amoureuse d'autre chose qu'on voudrait
y mettre, c'est proprement le lyrisme moderne, celui dont Shaks-
peare fut le père dans le monde, dont Rousseau fut le père chez
nous. On en discerne sans doute quelques frémissemens ayant
lui, dans un vers de Racine ou de La Fontaine, dans un soupir
de Mme de Lafayette, de Fénelon ou de Vauvenargues, dans un
cri divinatoire de Rossuet ou de Rourdaloue. Avec un peu d'ingé-
niosité et beaucoup de lecture, il sera toujours facile de grouper
un faisceau de citations où l'on nous montrera le romantisme
des classiques; tout au moins celui que nous leur prétons. Mais
réunir ces traits épars, en faire la trame même d'une œuvre,
mettre à nu dans cette œuvre sa personne saignante et gémissante,
cela était réservé à Rousseau ; comme il lui était réservé de
détrôner les rois tragiques et les seigneurs anonymes pour nous
intéresser à d'humbles bourgeois du <&nton de Vaud, à tout le
détail de leur vie quotidienne, à leurs embarras d'argent et aux
embellissemens de leur jardinet. Si les petites gens avaient déjà
diverti la bonne compagnie avec la gaîté picaresque d'un Gil
Blas ou la tendre folie d'une Manon, ils n'avaient jamais essayé
de s'imposer par un pathétique sérieux qui les égalât à Titus et
à Bérénice, ils n'avaient jamais réclamé l'attention en raison
même de leur simplicité et comme représentai de la vie du plus
grand nombre. Toute la littérature de notre siècle, sortie de cette
double révolution, est contenue en germe dans la Nouvelle
Héloïse : le romantisme d'abord, puis le réalisme. Julie est
l'aïeule de filles très dissemblables dont elle ne peut renier
aucune, depuis Atala jusqu'à Emma Rovary; quant à Saint-
Preux, ses descendans s'appellent légion, ils ont tous le signe
héréditaire, de Werther et de René jusqu'à ceux qui naissent
à cette heure; on en trouverait chez les Rougon,on en trouverait
chez les Macquart.
On se demande, en vérité, si ce colossal Jean-Jacques, infé-
rieur à beaucoup de nos grands écrivains par l'étendue de l'esprit
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i
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 685
et la perfection de l'art, eut jamais un égal en puissance créa-
trice. En même temps qu'il nous dotait d'une littérature nou-
velle, il s'emparait de tout notre avenir politique et social! Je
regrette que M. Texte, limité par l'objet spécial de son étude,
n'ait pu montrer en Rousseau que l'initiateur littéraire. Le
monstre est trop incomplet, trop incompréhensible, quand on ne
l' envisage pas sous tous ses aspects, inventeur du lyrisme et du
sentiment de la nature, propagateur de la littérature bourgeoise
et de la littérature personnelle, évangéliste de la Révolution et
de la démocratie.
Nos pères avaient au commencement de ce siècle une idée très
imparfaite des origines de la Révolution et de l'action prépondé-
rante de Jean-Jacques ; ils le confondaient dans la colonne d'assaut
des encyclopédistes, ils résumaient leur jugement dans le refrain
populaire :
C'est la faute à Voltaire,
C'est la faute à Rousseau.
*
A mesure que les horizons du passé se dégagent, le rôle de
Rousseau se précise et grandit, il s'oppose au rôle des autres phi-
losophes. Ceux-ci furent surtout des destructeurs : il fut un con-
structeur, très dangereux à notre avis, mais enfin il le fut. Voltaire
et ses acolytes préparèrent la Révolution en tant qu'ils firent
table rase ; il reste bien peu de chose de leur apport, en dernière
analyse, dans les élémens qui ont servi à la refonte sociale, dans
l'idéal démocratique. L'élaboration des matériaux résistans est le
fait de Rousseau. Pour Voltaire en particulier, ce serait un lieu
commun de rappeler combien cet aristocrate eût été déçu et scan-
dalisé par le tour que la Révolution a pris. A l'heure où elle l'eût
fait guillotiner proprement, elle ne retenait déjà plus rien de son
esprit. Cet esprit plane encore sur la Constituante, sur les grands
seigneurs, les juristes, les lettrés qui saluent l'aube libérale et
humanitaire de 89 ; qu'en reste-t-il en 93, au moment où Rous-
seau est dieu, un dieu inspirant et agissant? Qu'en reste-t-il
aujourd'hui? Le pli de pensée qu'on appela le voltairianisme, et qui
fut assez général dans la bourgeoisie française pendant la pre-
mière moitié de notre siècle, put faire illusion sur la survivance
intellectuelle du philosophe de Ferney ; il devient un anachro-
nisme fort rare. Le merveilleux écrivain continue d'exister, pour
le plaisir des dilettantes, au même titre qu'un Montaigne ou un
Xol Bruyère; mais comme nourrisseur et directeur de foules, il
n'existe plus dans cette démocratie contemporaine, couvée par
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686 REVUE DBS DEUX MONDES.
Rousseau, sortie du Contrat social, emplie de l'âme et cristallisée
autour de la pensée fondamentale du terrible sophiste.
Je l'ai dit ici et m'excuse de le répéter : toutes les construc-
tions d'idées de nos raisonneurs politiques portent sur la pierre
angulaire du système de Rousseau, elles peuvent se résumer dans
la ligne qui résume le Discours sur l'inégalité et le Contrat social:
l'homme naturel est né bon, la société et ses lois l'ont rendu mau-
vais. Darwin combat Rousseau dans les esprits cultivés; Terreur
qu'ils abandonnent descend plus bas, jusqu'au fond des intelli-
gences rudimentaires. Causez avec l'anarchiste populaire : qu'il
soit un doux rêveur ou un agitateur aigri, vous retrouverez cette
conviction indéracinable à la base de tous ses argumens, et le
plus souvent vous ne lui arracherez pas d'autre argument. C'est
le pivot sur lequel l'imagination de notre peuple tourne, tra-
vaille et se déforme depuis cent vingt-cinq ans. Les corollaires
de la proposition sont innombrables. Rousseau a développé les
principaux, nos expériences sociales les développent docilement
d'après lui : souveraineté directe du peuple, égalité chimérique
de tous les hommes, égalité des biens enfin, « puisqu'il est mani-
festement contre la loi de nature... qu'une poignée de gens
regorge de superfluités, tandis que la multitude affamée manque
du nécessaire. » C'est le dernier mot du Discours sur r inéga-
lité; ce sera sans doute la dernière expérience que nous ferons
pour suivre jusqu'au bout Jean-Jacques. Je me trompe : comme
pour mieux attester sa docilité envers son maître, notre siècle
finissant va rechercher la première thèse du philosophe dans ce
premier écrit, le Discours sur les Sciences et les Arts; on convient
avec lui que « le progrès des sciences et des arts n'a rien ajouté à
notre véritable félicité et qu'il a corrompu nos mœurs. » Si nos
nihilistes priaient, on entendrait sur leurs lèvres la prière décla-
matoire composée pour l'Académie de Dijon : « Dieu tout-puis-
sant, toi qui tiens dans tes mains les esprits, délivre-nous des
lumières et des funestes arts de nos pères, rends-nous l'igno-
rance, l'innocence et la pauvreté, les seuls biens qui puissent
faire notre bonheur et qui soient précieux devant toi. » — Ils la
diront ; et ce seront les mêmes qui psalmodiaient naguère la Prière
sur l'Acropole, adressée par cet autre à Minerve civilisatrice!
Rousseau fut le père de la démocratie. Il a jeté cette fille,
comme les autres, aux Enf ans-Trouvés. Il la personnifiait d'avance,
lui, le seul démocrate du xvni* siècle, dans son talent, son humeur,
sa vie, par ses défauts et ses qualités. Il en avait les goûts, te
allures, les passions, les grandeurs et les petitesses, les noblesses
de cœur et les sottes vanités, les abandons et les défiances, b
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JEAN-JACQCE8 ROUSSEAU. 687
grossièreté et la sensibilité, le sérieux et le chimérique, la sin-
cérité ingénue sous des mensonges imaginatifs. Incarnation vi-
vante du peuple qu'il allait façonner, ce plébéien a subjugué le
monde avec les deux forces dont dispose le peuple : la vérité du
sentiment et l'obstination logique dans un raisonnement abstrait.
Car il nous saisit, et ceci nous ramène à la question de race,
entre les deux branches d'une tenaille. Il unit en lui les deux
esprits qui pouvaient agir dans toutes les directions, sur les
hommes les plus différens. Poète, lorsqu'il sent et imagine, Jean-
Jacques est le septentrional qu'on a dit, le germanique et le
disciple des Anglais, vrai, ému, lyrique, réaliste, brisant une
tradition usée, soufflant le vent nouveau que demandaient les
imaginations, préparant la littérature de l'avenir. Philosophe,
lorsqu'il raisonne et déduit, c'est le vieux latin, le logicien ab-
solu de l'esprit classique, rentrant dans la tradition, menant un
sophisme jusqu'aux conséquences extrêmes ; il n'emprunte plus
alors à ses maîtres anglais que les théorèmes de quelques pen-
seurs, sans les atténuations pratiques et le sens du positif qui
défendent ce peuple contre l'idéologie. Par cet autre côté de lui-
même, il a prise sur les instincts permanens de notre race, il
prépare la société du lendemain. C'est ainsi qu'il peut modeler
d'une main un Chateaubriand et un Lamartine, de l'autre un
Robespierre, un Ledru-Rollin, un Proudhon.
Donc, nous vivons, par tous nos organes, de la pensée de ce
vagabond, de ce malade, de ce fou, comme on disait dans la vieille
langue, qui croyait dire quelque chose avec cette appellation mal
définie des plus variables combinaisons de nos facultés cérébrales.
Quand on essaye de mesurer le pouvoir créateur, universel et
prolongé de cet homme extraordinaire, on doute si Napoléon
lui-même a fait des conquêtes plus vastes et laissé dans le monde
une empreinte plus profonde et plus durable. Quelque crédit
que l'on fasse à la puissance individuelle, celle de Jean- Jacques
serait inexplicable si nous n'apercevions pas ses sources de force,.
C'est le mérite de M. Texte de nous les avoir montrées; on dé-
couvre dans son livre une race derrière l'homme, on y voit l'édu-
cation de Rousseau, et le renouvellement de la France à travers
lui, par les meilleures énergies d'un autre peuple.
III
Comment définissons-nous cette action de la race, qui paraît
«i décisive dans ce cas particulier? — Génie septentrional, génie
germanique, disent-ils. — Acceptons, toujours provisoirement,
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688
RXVUB D88 DEUX XOftMS.
l'ethnique adoptée. Un fait est hors de contestation : depuis près
de deux siècles, une aurore boréale illumine progressivement ce
ciel du Nord, qui nous apparaissait jadis ténébreux et vide; la
clarté nouvelle lutte contre le vieux soleil méditerranéen, die lui
dispute de vastes régions de l'Europe qu'il éclairait seul, elle Tin-
quiète jusque sur le sol latin. On a vu cette lumière distincte
naître et grandir tour à tour sur l'Angleterre, sur l'Allemagne,
sur les pays Scandinaves, sur la Russie. De partout, les « North-
mans » avancent en masses profondes, comme au temps où ils
sortaient de leurs forêts ; ils s'émancipent chez eux de la sujétion
latine, ils viennent camper sur les terres classiques, refoulant les
anciens maîtres. Y aurait-il donc une loi de l'histoire qui impo-
serait aux grandes invasions un double et différent effort, à in-
tervalles éloignés, pour que leurs conquêtes soient pleinement
achevées ?
Une première fois, les « barbares » conquièrent l'empire
romain par la force brutale ; absorbés aussitôt par la civilisation
qu'ils venaient détruire, ils balbutient les arts qu'elle leur en-
seigne, ils se montrent incapables d'y rien changer ou ajouter.
Un millier d'années passent. Avec la Réforme d'abord, puis avec
la production d'une littérature originale en Angleterre et enfin en
Allemagne, les « barbares » recommencent l'ancienne conquête,
par la pensée, cette fois; et ils menacent d'expulser les écoles
latines comme ils avaient jadis expulsé les légions. Cette inva-
sion en deux temps serait d'une belle symétrie ; à ceux qu'elle ne
satisferait pas, on peut proposer une autre hypothèse.
Il y a une généralisation bien audacieuse dans ce terme, « les
littératures du Nord »; et une impropriété difficile à justifier
dans cet ethnique, « l'esprit germanique, la réaction germa-
nique », dont Mme de Staël et ses continuateurs font couramment
usage à propos de Rousseau. A quoi et à qui l'applique-t-on? Anx
influences exclusivement anglaises que subissait la France do
xvme siècle, avant qu'il y fût question d'une littérature alle-
mande ; à un Genevois tout pénétré de ces influences, mais qui
n'avait jamais lu un livre allemand. Croyez-vous qu'il soit très
exact d'appeler Shakspeare un poète germanique ? Les nuances
sont- elles si peu tranchées qu'on puisse confondre l'esprit anglais
et l'esprit allemand, soit dans les productions récentes de leois
grands écrivains, soit dans les trésors nationaux de légendes et
de vieux poèmes où se sont formées les littératures de ces peu-
ples? A cet égard, l'Angleterre eut beaucoup moins de commune
cation avec l'Allemagne que la France, puisque notre hautmej*
âge, nous le remarquions naguère, a vécu sur un fonds comaiu*
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 689
avec le moyen âge d'outre-Rhin. — La communauté de race
permet de ranger Anglais et Allemands sous l'épithète de « germa-
niques », dira-t-on. — Je n'en sais rien. Que faites- vous du bon
duc Rollon? Pourquoi Flaubert ne serait-il pas un « esprit ger-
manique » au même titre que Richardson, si par hasard ce der-
nier descendait d'une souche normande?
Puisqu'on établit les classifications d'après ces lointaines ori-
gines, je demande à remonter hardiment un peu plus haut, jus-
qu'au Celte. Il formait le tuf même de la race dans les lies britan-
niques, avec des affleuremens encore reconnaissables sur certains
points, là comme dans notre Armorique, dans notre Auvergne,
et au pied des Alpes.
Il semble que le génie celtique nous soit familier, tant on
s'accorde à nous le dépeindre avec des traits précis : poésie mé-
lancolique, tendresse sérieuse, communion intime avec la nature,
amour de l'aventure et de la liberté. On lui rapporte l'inspiration
des plus vieux, des plus beaux poèmes que les bardes aient chantés
des deux côtés du détroit. Le génie celtique est très loin dans le
temps, sans doute. Mais qui n'a été frappé par un phénomène
que l'on observe fréquemment, sur soi-même ou chez les quelques
individus dont on connaît parfaitement toutes les origines héré-
ditaires? Durant les années de jeunesse et de force, ces origines
s'accusent peu, l'homme s'adapte avec souplesse aux conditions
des divers milieux où il se trouve, il leur emprunte une physio-
nomie. C'est vers la vieillesse et sur le déclin qu'on voit repa-
raître, dans son esprit et dans son caractère, les indices fonciers
de l'hérédité prédominante, le signe indélébile de la famille à
laquelle il appartient le plus. N'en serait-il pas des races comme
des individus? Vieillissantes et affaiblies, seraient-elles sujettes à
des retours d'atavisme, retrouveraient-elles la sensibilité parti-
culière qui caractérisa leur enfance? S'il en était ainsi, on pour-
rait supposer la réapparition d'un filon celtique, reliant tous
ceux qui proviennent de cette souche : rien n'expliquerait mieux
les affinités subites qui ont apparenté si étroitement la lignée
des poètes anglais, depuis Shakspeare, et certains écrivains de
chez nous : ce Breton de Chateaubriand et quelques autres de sa
province, en qui le vieil Armor chante la chanson qu'il continue
chez ses enfans de la grande île ; cet Alpin de Rousseau ; et je ne
sais qui me tient d'ajouter: cet Auvergnat de Pascal. Celte à coup
sûr, si le génie celtique est sérieux et inquiet, douloureux et har-
diment libre. On se le figure, cent ans plus tard, gagné l'un des
premiers aux résonances de sa propre âme qu'il eût reconnues
chez les lyriques du Nord. Celte ou non, quand il n'y aurait pas
toux cxxx. — 1895. 44
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690 REVUE DES DEUX MONDES.
tant d'autres raisons de l'aimer, on le chérirait pour l'embarras
qu'il leur donne, lorsqu'ils veulent réduire l'esprit français à leur
médiocre type d'unité factice; il est si grand, et d'une originalité
si rude, qu'ils ne peuvent ni le négliger, ni le raccourcir et le
ployer sur leur lit de Procuste.
Oui, le Celte arrangerait tout; il expliquerait Rousseau, et ses
aspects divers, et le pouvoir du monstre; il en expliquerait bien
d'autres. Il n'y aurait plus de germanisme, plus même de cosmo-
politisme dans l'affaire. Précieuse hypothèse! Nous ne nous
ferons pas tuer pour la soutenir. Elle s'accorderait pourtant avec
la juste définition que donnait ici M. Fouillée, quand il écartait
l'embrouillamini des théories anthropologiques sur les « Celto-
Slaves ». — « Les races sont de simples types psychologiques...
les races sont des sentimens et des pensées incarnés. » — Mais je
n'ignore pas combien ce terrain est glissant. On y peut jouer un
instant avec des intuitions, pourvu qu'elles ne dégénèrent pas en
affirmations. La question des races est une question d'été, comme
l'on dit, un de ces problèmes pour lesquels on cherche à loisir
une solution élégante, au temps où chôment les débats passion-
nans.
Question d'été, aussi, le cosmopolitisme. Le livre de M. Texte
fera entendre aux plus sourds qu'elle est vieille, et que le mal, si
mal il y avait, a sévi durant tout le dernier siècle avec autant
de force qu'aujourd'hui, préparant les maux dont ils se plaignent
aujourd'hui. Dès lors, les classiques prétendaient que tous les
livres avaient été écrits, que tout avait été dit, et qu'il ne fallait
plus chercher des formes nouvelles. La sympathie pour les choses
étant le principe et la raison de l'art d'écrire, cela revenait à dire :
Tout a été aimé, il ne faut donc plus aimer. — Dès lors, il était
trop facile de battre Voltaire avec son propre argument. Voltaire
et ses tenans craignaient qu'on n'altérât la qualité maîtresse de
l'art classique, de l'art français : l'universalité, qui en a fait Tari
du monde entier. Gomment ne voyaient-ils pas que la première
condition, pour le maintien de cette universalité, est de suivre
toujours les transformations et de répondre à toutes les exigences
de l'univers?
Les protectionnistes littéraires raisonnaient, devant une dé-
couverte de même nature, comme ces théologiens dangereux qui
condamnèrent d'abord Galilée. Ceux-ci crurent l'Église menacée
quand un homme vint leur dire : « Notre petite terre n'est plus le
centre de la création, il y a d'autres mondes, l'infini du ciel s'en
remplit. » Si, par impossible, l'Église^avait persisté dans Terreur de
ces timides canonistes, si elle avait refusé d'étendre sa doctrine à
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JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 691
la mesure des cieux mieux connus, elle y eût perdu son univer-
salité. Les classiques disaient de même aux novateurs : « La France
de Louis XIV est le centre du monde, qui tourne autour de notre
esprit; il n'y a rien au delà. » Gomme il y avait autre chose, et
beaucoup de choses, cet esprit ne pouvait garder son hégémonie
qu'en se hâtant de les acquérir et de les envelopper. Imagine-
t-on, à l'aurore du romantisme européen, entre Byron et Shelley,
Gœthe et Schiller, un esprit français représenté devant le monde
par Esménard et Lebrun-Pindare? C'est pourtant ce qui fût
arrivé si Ton eût écouté les conseils de Voltaire : ils eussent
rendu impossibles un Chateaubriand, un Lamartine, un Hugo.
Il y aurait encore plus de folie pour nous à croire que nous
pouvons rester un centre immuable et se suffisant à lui-môme,
dans cet univers que notre époque a fait si petit et si rempli, si
prompt aux changemens, aux communications, aux acquisitions
de toute sorte, en un mot si cosmopolite. Bien plus qu'au
xvin6 siècle, un effort perpétuel de compréhension et d'assimila-
tion nous est imposé, si nous voulons garder notre prédominance
intellectuelle. — Nous y perdrons nos qualités sans acquérir celles
des autres, dit-on. — C'est là un aveu de déchéance physiolo-
gique. Le jour où l'on reconnaît que l'estomac cesse de fonc-
tionner pour la nutrition, il n'y a plus qu'à mourir. C'est le dia-
logue du médecin et du malade : « Refaites vos forces, prenez
une alimentation substantielle. — Mais mon estomac ne digère
plus, docteur! — Alors, mourez! » murmure tout bas le méde-
cin, qui a jugé son homme. Et s'il faut mourir de consomption,
peu importe que ce soit en vivant de régime, avec la tisane de
la Dame Blanche et du vaudeville national, ou à la suite des excès
que l'on commettra en allant entendre Wagner, Ibsen et les autres
« barbares ».
Nous ne voulons pas mourir; et je ne saurais mieux terminer
qu'en empruntant à M. Texte la sage conclusion qu'il oppose à
cette boutade de Herder : Le temps de la littérature française est
fini : — « Ce qui était fini seulement, c'était, après trois siècles de
gloire, une forme particulière de l'esprit français, l'une des plus
belles qu'il ait revêtues, mais dans laquelle il ne s'est, quoi qu'on
en dise, ni épuisé, ni défini tout entier. »
Eubène-Melchior de Vogué.
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POÉSIE
SONNETS DE BRUGES
LA VILLE LOINTAINE
Vers les dunes de fleurs sauvages, où s'étale
Le déploiement des flots d'airain, mornes et lourds,
Avec ses bœufs de pourpre et ses prés de velours,
Se déroule sans fin la Flandre Occidentale.
On voit parfois, debout sur la mer végétale,
Les clairs moulins avec leurs ailes, et les tours
Des paroisses, tandis que rêve aux anciens jours,
Bien loin sur l'horizon, la vieille capitale.
Dans la limpidité des crépuscules d'or,
Merveille du couchant, tu semblés le trésor
De quelque cathédrale opulente et pillée :
Car tes églises font, par les rouges soleils,
— Telle dans la campagne une proie oubliée, —
Comme un groupe de grands reliquaires vermeils.
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poésie. 693
AUX APPROCHES DE LA NUIT
Les voyageurs errans regagnent leurs auberges,
Avant de s'endormir dans leur morne dortoir,
Pleines d'amour céleste et de mystique espoir,
Les sœurs candides vont prier au pied des cierges.
Le canal sommeillant luit entre ses deux berges,
Et j'écoute, appuyé sur le pont vieux et noir,
Les bruits vagues des eaux et les cloches du soir
Qui chantent doucement sur l'oraison des vierges.
0 rêveur triste et las, qui laisses lentement
Pénétrer en ton cœur, comme un enchantement,
Ces voix de songe au fond d'un magique silence ;
Devant les longs clochers hors de l'ombre émergeant,
Repose-toi, tandis que l'Angélus balance
Son cantique parmi les étoiles d'argent.
LE VIEUX MAITRE
AU ik kan.
Moi, Jan van Eyck, malgré l'effort des envieux
— Que Monseigneur saint Luc, de sa main vénérée,
Puisse à jamais bannir loin de notre contrée ! —
J'ai dompté la couleur, et j'ai fait de mon mieux.
Sachez que j'ai dressé, dans mon zèle pieux,
Les tours du Paradis sur une aube dorée,
Crispé les cheveux noirs de la Vierge adorée
Et dans son trône ardent pourtrait le Roi des Cieux.
Resplendissant et clair comme au sortir des forges,
J'ai peint d'acier bruni le harnois de saint Georges,
Et d'un coeur affermi je marche vers ma fin :
Car, mes œuvres m'ayant orné de grands mérites,
J'irai m'agenouiller devant l'Agneau divin
Dans le pré vert, fleuri de blanches marguerites.
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'694
REVUE Dit DEUX MONDES.
LE TOMBEAU DE CHARLE8-LE- TÉMÉRAIRE
La mort depuis longtemps avait brisé l'orgueil
De Charles, que le sang de sa lignée enivre,
Allongé sur l'étang son corps tout blanc de givre,
Et pour jamais éteint les flammes de son œil.
Le roi Philippe deux, pour qu'un si noble deuil
Pût dans notre mémoire immortellement vivre,
Abrita sous le poids d'un lourd tombeau de cuivre
Le grand -duc d'Occident couché dans son cercueil.
Fils d'une magnifique et violente race,
Il garde sa superbe, et sa large cuirasse
Sur son miroir poli porte la Toison d'or;
Et nous voyons toujours, malgré le sort contraire,
Avec son chef velu prêt à rugir encor,
Le lion qui sommeille aux pieds du Téméraire.
LE MARCHÉ
Dans l'air vif, lumineux et subtil du matin,
La ville est en tumulte et la foule est en joie.
Au milieu du marché la Hanse se déploie.
Les deniers des changeurs font un bruit argentin.
Voici l'ambre léger, né sous un ciel lointain,
Les vins de pourpre sombre où le soleil flamboie,
Les harnais de cuir fauve et les pourpoints de soie,
Les ivoires sculptés et les hanaps d'étain.
Hier, vers Damme et Sluus, quand la mer était haute,
De grands navires noirs s'avançaient vers la côte,
Balancés lentement par les houles du Nord ;
Et les Osterlingen, drapés dans leurs fourrures,
Se dressaient à l'avant des vaisseaux de haut bord,
Sur la proue éclatante où brillaient des dorures.
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poésie. 695
FORMOSIS BRUGA PU ELUS
Les femmes d'autrefois, altières et sereines,
Qui vers ces fiers logis s'avançaient à pas lents,
Erigeaient, sous l'orgueil des tissus opulens,
Les seins durs et polis des antiques Sirènes,
Et lorsque se montraient ces beautés souveraines,
Que rehaussait l'éclair des joyaux aveuglans,
Leurs grands yeux, leurs cheveux d'or sombre et leurs bras blancs
Rendaient les rois pensifs et jalouses les reines.
J'évoque, cependant qu'au bord des vieux canaux
Le carillon du soir descend en cascatelles
De cristal et d'argent sur les pas-de-moineaux,
Leurs corps harmonieux frémissans de dentelles,
Et leurs doigts fuselés que chargeaient les anneaux,
Et le charme effacé de leurs grâces mortelles.
APRÈS ROOSEBEKE
Redresseurs sans merci de leurs griefs anciens,
Voici que les barons ont écrasé les villes,
Remis dans le devoir les multitudes viles,
Et que le grand Brasseur est mort avec les siens.
Les bourgeois sont frappés dans leur vie et leurs biens;
Les cités ont perdu leurs franchises civiles ;
Et les sombres captifs longent en mornes files,
Les cadavBes, rongés des corbeaux et des chiens.
Dans Bruges la conquise où pèse un noir silence,
Les féodaux vainqueurs, ayant quitté la lance,
Vêtus de lourds brocarts, marchent sous le befFroi ;
Pendant qu'au loin, faisant tourbillonner leurs lames,
En chemises de fer, les cavaliers du Roi,
S'embrasent aux lueurs des villages en flammes.
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TV- >■-• \ '.- • t v;-.--
696 REVUS DES DEUX MONDES.
OPUS JOHANNIS MEMLINC, 1479
À l'horizon béni du céleste portique,
Resplendit un lointain mirage d'Orient,
Et la Mère de Dieu regarde en souriant
Catherine la prude et Barbe la mystique.
Jan Floreins van der Rijst, sur ce noble triptyque,
Pour les glorifier mieux encor qu'en priant,
A fait, dans le cristal d'un air pur et brillant,
Peindre le Précurseur et l'Apocalyptique,
Ses deux patrons : celui dont Hérode Antipas
A la danseuse impure accorda le trépas,
Après qu'il eut au Christ donné le saint baptême,
Et celui qui, hanté du terrible réveil,
Pâlissant aux horreurs du jugement suprême,
Vit un ange puissant debout dans le soleil.
LA SAINTE
Vous cachez sous l'ampleur de la robe aux plis verts
Votre corps frêle et pur de vierge et de martyre,
Jamais vos yeux baissés ne cesseront de lire,
Et d'une coiffe d'or vos cheveux sont couverts.
Je veux, bien que je vive en un siècle pervers
Et que l'antique espoir loin de nous se retire,
Madame sainte Barbe au bienheureux sourire,
A vos pieds délicats faire chanter mes vers.
Un murmure affaibli d'orgues aériennes,
Flotte sur les parfums des fleurs élyséennes.
Quand vous vous promenez dans les vergers du ciel.
Tel, célébrant la grâce angélique des femmes,
Quand Jan van Eyck eut dit la splendeur du réel,
Le divin Hans Memlinc a su peindre des âmes.
Henri Potez.
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LE « NAPOLÉON INCONNU »
DE M. FRÉDÉRIC MASSON
Ce fut, paraît-il, durant les Cent-Jours, que Napoléon enferma ses
papiers de jeunesse, ses écritures d'étude, dans un carton couvert d'un
papier grisâtre à dessins quadrillés, et portant cette inscription : « A
remettre au cardinal Fesch seul. » Le cardinal emporta ce carton à
Rome et n'eut pas la curiosité de rouvrir. En 1839, son grand vicaire,
l'abbé Lyonnet, le rapporta à Lyon. Il le cédait plus tard à Libri, qui
à son tour le revendait à un célèbre bibliophile anglais, le comte
d'Ashburnham. Après la mort du comte, sa bibliothèque fut vendue
par lots, et les papiers de Napoléon furent acquis par le gouvernement
italien, qui les déposa à Florence, dans la bibliothèque médicéo-lau-
rentienne. Ce sont ces papiers que M. Frédéric Masson vient de publier
avec la collaboration de M. Guido Biagi, en les accompagnant d'un
lumineux et instructif commentaire, dont les futurs biographes du
grand homme ne pourront se dispenser de tenir compte. M. Masson
n'a pas écrit une histoire suivie de la jeunesse de Napoléon; mais
jusqu'ici personne n'en avait [mieux marqué les phases successives;
personne n'avait si bien expliqué par quel sourd et long travail inté-
rieur ce Corse acquit le sentiment de ses vraies destinées, et résolut
de se donner à la France, qui en retour ne tarda pas à se donner à
lui (1).
Parmi ces papiers, dont quelques fragmens avaient été publiés,
il en est de fort curieux, qui nous fournissent des renseignemensprécis
sur l'idée que dans sa jeunesse Napoléon se faisait de lui-même et des
autres, sur ses goûts, ses penchans naturels, sur ses prédilections et
(i) Napoléon inconnu, papiers inédits (i 786-1 793), publiés par Frédéric Masson et
Guido Biagi, accompagnés de Notes sur la jeunesse de Napoléon [1769-179$), par Fré-
déric Masson; Paris, 1895, Paul Ollendorff.
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698 REVU* DBS MUX MOKDÉS. " ""'
ses répugnances, sur les influences diverses qu'il a subies. H en est
d'autres, et malheureusement ce sont les plus nombreux, auxquels
M. Masson me paraît attacher une importance exagérée. Les cahiers
où le jeune officier consignait les extraits de ses lectures sont pour la
plupart fort insipides. Tel adolescent, qui ne gagnera jamais la bataille
d'Iéna, met plus du sien dans ses copies. Cependant il lui arriva on
jour de mêler à ses extraits de l'histoire grecque de Rollin des consi-
dérations sur les rois, que Rollin n'eût point signées : « Le premier roi,
écrivait-il à l'âge de dix-neuf ans, est toujours le premier homme de
son peuple... Son autorité a toujours été plus absolue que celle de ses
successeurs, jusqu'à ce que la corruption introduisant dans le gouver-
nement la religion prêchée par des hommes vendus, ait enfin fait
oublier aux hommes leur dignité et les causes premières de l'institu-
tion de tout gouvernement. Alors le despotisme élève sa tête hideuse
et l'homme dégradé, perdant sa liberté et son énergie, ne sent plus en
lui que des goûts dépravés. »
Il nous importe aussi de savoir qu'en 1788, à Auxonne, il se pro-
posait d'écrire une dissertation sur l'autorité royale et d'établir « qu'il
n'y a que fort peu de rois qui n'eussent pas mérité d'être détrônés. *
Mais en général il ne fait que transcrire ses auteurs, il est avare de sas
réflexions personnelles, et quand il nous apprend que Gécrops fut le
premier roi d'Athènes, que Milon mangea un bœuf de quatre ans,
qu'Alcibiade avait un chien qui coûtait 3 500 livres, ou que les éphores
mirent à l'amende le père d'Agésilas pour avoir épousé une petite
femme qui n'était propre qu'à enfanter des roitelets, quelque bonne
volonté que nous y mettions, il ne nous apprend rien sur lui-même»
Je regrette que M. Masson n'ait pas pratiqué quelques coupes sombras
dans ces cahiers d'écolier; que par une superstition d'éditeur, il n'ait
pas dégagé de tout fatras les documens précieux que contiennent ses
deux volumes in-octavo. Aujourd'hui tout le monde sait lire, etjamais
il n'y eut moins de vrais lecteurs ; jamais cette grosse gourmandise de
l'esprit, qui avale et digère tout, ne fut plus rare. De toutes les notes
que Napoléon tira de la Géographie de Lacroix, une seule méritait
d'être religieusement transcrite. C'est la dernière, qui est ainsi conçue:
« Sainte-Hélène, petite tle. »
Il est des hommes de génie dont la croissance semble 'aussi facile
que prompte; ils ont eu de bonne heure l'instinct de leur destinée, et
tout lésa préparés à la remplir. 11 en est d'autres qui, avant de se trouver,
ont dû se chercher longtemps. Napoléon, qui, dans l'espace de quelqne*
années, a joui de plusieurs siècles de vie, est assurément un des
génies les plus précoces qui aient étonné le monde par leurs prospé-
rités et leurs malheurs, et cependant il a mis du temps à se connaître;
avant d'entrer au port, il a beaucoup erré; il est revenu de trèslem.
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NAPOLÉON INCONNU. 699
Jusqu'en 1789, ce Corse n'est qu'un Corse qui entend rester Corse. 11
n'a pas d'autre ambition que d'employer sa jeunesse à raconter
l'histoire de son lie et son âge mûr à lui rendre la liberté ; que sait-on?
elle l'en récompensera peut-être en faisant de lui son dictateur et son
Solon. Jusqu'à l'âge de vingt ans, il n'éprouve pour la France qu'une
insurmontable aversion ; les Français sont à ses yeux les conquérans
de son pays ; il ne leur pardonnera jamais d'avoir contraint un peuple
libre « à courber la tête sous le triple joug du militaire, du robin et du
maltôtier. » C'est une très petite patrie que la Corse ; mais ce sont les
petites patries qui inspirent les attachemens les plus passionnés, les
plus idolâtres. « Il ne pensait, ne rêvait qu'à la Corse. Il avait pour elle
cette passion sauvage des enfans exilés, reployés sur eux-mêmes, qui
ne communiquent à qui que ce soit leur secret et qui meurent parfois
de ce grand et terrible amour. » Un jour il la sacrifiera, mais il ne
l'oubliera jamais. A Sainte-Hélène, nous dit-on, il cherchait sur ses
lèvres le bouquet du vin de la Sposenta, qui seul aurait pu rafraîchir
sa bouche.
11 est venu en France parce que le roi Louis XV avait daigné ouvrir ses
écoles, ses collèges militaires aux jeunes nobles du pays conquis, dis-
posés à prendre le parti de l'épée ; mais il ne saurait s'imaginer que la
sienne lui serve jamais à se battre pour le roi de France. 11 veut deve-
nir un officier capable, il emploie à s'instruire le temps qu'on le con-
damne à passer dans la terre de servitude ; ne lui demandez pas de se
donner, il est résolu à s'appartenir toujours. Quand on l'aura reçu lieu-
tenant, l'idée lui viendra d'intéresser M. Necker aux malheurs des Cor-
ses. « 0 pauvre Corse, terre de tribulation et d'angoisse, lit-on dans le
mémoire qu'il se proposait de lui adresser, par quelle destinée as-tu
toujours été la victime des nations étrangères qui t'ont tyrannisée? » Il
n'a pas, comme on voit, le don de l'insinuation, et ses mémoires, ses
discours sont un peu crus. On lit plus loin : « Le luxe de votre capitale,
vos palais... Au nom de votre roi... » 11 ne pouvait dire plus clairement
que ce roi n'était pas le sien. « Comment eût-il été Français? dit fort
justement M. Masson. Qu'on imagine un enfant de Lorraine, né en 1871,
brusquement transporté en 1880 dans une école militaire delà Prusse,
élevé aux frais de l'empereur d'Allemagne, destiné à porter l'épée
comme officier allemand, non parce qu'il a choisi ce métier, mais parce
que c'est la seule prof ession qui lui soit ouverte, et pour laquelle l'État
donne aux gentilshommes pauvres l'éducation gratuite. Qu'on voie
cet enfant entouré uniquement de petits Prussiens, qui ignorent sa
langue et sont disposés à faire de lui leur souffre-douleur ; car il est
un étranger, il est un vaincu. » Telle est la situation de Napoléon à
Autun, à Brienne, à Paris. « Eh! quoi monsieur est Corse! On
le devine à sa tournure, à ses façons, à son accent. Mais est-il bien
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700 «VUE DIS DXDX MOUDS!.
possible d'être Corse?... Belle patrie que la Corse ! Allez, nom avons
fait trop d'honneur à votre lie en la mangeant. » Le moyen d'aimer ces
imbéciles !
Ce qui redouble son antipathie pour la France, c'est que ce Jeune
homme, dont la mère n'a qu'une servante, et qui s'est régalé souvent
du pain de châtaignes des bergers, est né dans un pays aux mœurs
simples, patriarcales, égalitaires, où les gentilshommes prenaient pour
la plupart dans les actes publics et privés la qualification de seigneurs,
sans qu'il en résultât, a dit un auteur corse, « ni suprématie pour eux
ni infériorité pour les autres. » Ajoutez que le patriote qui avait déli-
vré la Corse de la tyrannie génoise, Paoli, avait été dès son enfance
son héros, son dieu, et que dans la candeur de son âme il avait pris cet
ambitieux pour un républicain d'une vertu antique, pour un Spartiate,
pour un Lycurgue. 11 voit les choses et les hommes par les yeux de ce
faux Lycurgue. 11 est pauvre, et il n'aime pas qu'on soit trop riche; il
est timide, et il goûte peu les adolescens qui, en sortant de nourrice,
savent déjà le monde et la vie ; il est sauvage, et il se défie des gens trop
polis ; il n'est qu'un cadet de bonne maison, et il considère le droit
d'aînesse comme une odieuse iniquité ; il a découvert que la société
française est fondée sur le privilège, et il déteste tous les privilèges.
Exilé dans la terre d'Egypte, il se sent dépaysé et solitaire ; rien nehd
plaît, rien ne lui sourit, rien ne l'attire; la mélancolie le ronge; il est
sombre comme une chouette encagée, qui rêve à son creux de rocher
et voudrait bien y retourner.
« A l'École militaire de Paris, dira-t-il un jour, nous étions nourris,
servis magnifiquement, traités en tout comme des officiers jouissant
d'une grande aisance, plus grande que celle de la plupart de nos faufi-
les. *> Cette aisance, ce luxe le touchent peu ; il ne lui importe guère qull
y ait un contrôleur de la bouche, sept hommes à la cuisine, six àl'office,
un à la pourvoierie, onze pour le service commun, trois suisses et sept
portiers, en tout cent onze domestiques. Quelques douceurs qu'il pufese
trouver dans la maison où on l'a logé, l'esprit de cette institution tonte
monarchique lui répugne. Elle est moins destinée à créer des hommes
de guerre, des généraux, qu'à faire des officiers instruits qui soient en
môme temps de vrais gentilshommes, ayant des manières nobles, un
vernis d'élégance, « ce ton de politesse si rare et si difficile à acquérir
dans toute éducation publique. » 11 consent à se laisser instruire, fine
se laissera pas élever. Il pense à ses montagnes et aux pâtres qui 1m
habitent. Qu'est-ce qu'un roi de France entouré de sa noblesse ? Ose-
riez-vous comparer ce vain fantôme de majesté royale à la gloire q»
s'acquit Paoli dictateur d'une république? 11 trouve aux jeunes geasdft
grande famille dont il est le condisciple, dont il ne sera jamais l'ani
des figures de privilégiés. « Sans être grand de taille, je ne manqtofe
pas d'être assez fort. Je me rappelle qu'à l'Ëcole militaire, nous aâtw
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NAPOLÉON INCONNU. 701
petits nobles, nous nous donnions des rouflées avec les fils de grands
seigneurs, et j'en sortais toujours vainqueur. »
En vertu d'un droit, il est reçu officier le 1er septembre 1785 à l'âge
de seize ans et quinze jours. Le voilà lieutenant en second au régiment
de la Fère du corps royal de l'artillerie. Le plus ancien fragment qu'on
ait rencontré dans ses papiers est daté de Valence le 26 avril 1786 :
« C'est aujourd'hui, écrit-il, que Paoli entre dans sa soixante-
unième année. » Toujours Paoli! Puis il s'applique à se démontrera
lui-môme que les Corses ont eu le droit de secouer le joug génois. Il
puise ses principes dans le Contrat social, dont il s'est nourri, qu'il sait
par cœur. Il pose en fait que le pacte par lequel un peuple confie l'au-
torité à un corps quelconque est toujours révocable; que le peuple,
quand il lui plaît, peut reprendre la souveraineté qu'il avait commu-
niquée : « Les hommes dans l'état de nature ne forment pas de gouver-
nement. Pour en établir un, il a fallu que chaque individu consentît
au changement. L'acte constituant cette convention est nécessairement
un contrat réciproque. Tous les hommes ainsi engagés ont fait des
lois : ils étaient donc souverains... Il n'y a pas de lois antérieures que
le peuple , qui dans quelque gouvernement que ce soit doit être fon-
cièrement regardé comme le souverain, ne puisse abroger. » Conclu-
sion : « Si par la nature du contrat social, il est prouvé que, sans
même aucune raison, un corps de nation peut déposer le prince, que
serait-ce d'un privé qui, en violant toutes les lois naturelles, en com-
mettant des crimes, des atrocités, va contre l'institution du gouverne-
ment? » Il ajoute : « Ainsi les Corses ont pu, en suivant toutes les lois
de la justice, secouer le joug génois et peuvent en faire autant de celui
des Français. Amen. »
Ce jeune officier pauvre, timide et sauvage emploie ses veilles à ré-
fléchir sur son métier, à se perfectionner dans les mathématiques, et
il achète beaucoup de livres, qu'il dévore. Lorsque, en 1786, il va passer
quelques mois dans son pays natal, il y apporte, au témoignage de son
frère Joseph, plus de volumes que d'effets de toilette et avec son Cor-
neille, son Racine, son Voltaire, les œuvres de Plut arque, de Platon,
de Cicéron, de Tite-Live, de Tacite, de Montaigne, de Montesquieu, de
Raynal. On trouve aussi dans son énorme malle les poésies d'Ossian,
que, quoi qu'on ait pu dire, il ne préféra jamais à Homère. Il lit tout, et
il emploie le reste de ses loisirs à songer, à causer avec lui-même, la
plume à la main. Qui lui a appris à rêver? Le grand écrivain qui fut
son premier maître. Comment n'eût-il pas adoré Rousseau, l'homme
de la nature, de la justice, « le séducteur immortel des âmes inquiètes,
l'oracle de quiconque se tient pour incompris, déshérité, persécuté? »
Cet ermite bourru et maussade était un enchanteur, qui du fond de sa
solitude charmait et remuait le monde. Il avait inventé, dans son
désert, l'art de rêver avec méthode, et il fit des songes où tant de vérités
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702 uyra Dtt DBDX «OTOM.
se mêlaient aux chimères et où les chimères étaient si belles que non
seulement tous les grands poètes, mais les peuples eux-mêmes vou-
lurent les refaire après lui.
« n aurait dû être immortel, disait Napoléon, et n'eût-il fait que k
Devin du village, il aurait assez fait pour le bonheur de ses semblables
et pour mériter que le monde sensible lui élevât une statue. » Mais
quelques mélodies que l'incomparable musicien qui l'inspirait fit
chanter à l'esprit de ce Corse, il n'oubliait pas son lie : elle était tou-
jours présente à sa pensée. « Toujours seul au milieu des hommes, je
rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de
ma mélancolie... Que les hommes sont éloignés de la nature! qu'ils
sont lâches, vils, rampans! Quel spectacle verrai-je dans mon pays?
Mes compatriotes chargés de chaînes et qui baisent en tremblant la
main qui les opprime. Ce ne sont plus ces braves Corses qu'un héros
animait de ses vertus, ennemis des tyrans, du luxe, des vils courti-
sans. Fier, plein d'un noble sentiment de son importance particulière,
un Corse vivait heureux s'il avait employé le jour aux affaires publiques.
La nuit s'écoulait dans les tendres bras d'une épouse chérie. La ten-
dresse, la nature rendaient ses nuits comparables à celles des dieux...
Français, non contens de nous avoir ravi tout ce que nous chérissions,
vous avez encore corrompu nos mœurs. » Il pense à se tuer : « Quand
la patrie n'est plus, un bon patriote doit mourir... La vie m'est à charge
parce que je ne goûte aucun plaisir et que tout est peine pour moi. Elle
m'est à charge parce que les hommes avec qui je vis et vivrai proba-
blement toujours ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la
clarté de la lune diffère de celle du soleil. »
Et la femme, dira-t-on, qu'en fait-il? N'est-elle pas le plus beaudee
rêves et la suprême consolation des exilés? Elle remplace tout, die
tient lieu de tout, même de la patrie absente: quand elle nous a pris le
cœur, fût-on subitement transporté de la baie d'Ajaccio dans les fiords
de la Norvège, on n'est étranger nulle part, on est partout chez soi. Il
le savait bien : « L'homme est-il hors de sa maison, écrira-t-il, il lui
faut une liaison, un appui, un sentiment... Le lierre s'embrasse an
premier arbre qu'il rencontre : c'est en peu de mots l'histoire de
l'amour. » Il avait dix-huit ans lorsqu'il fit sa première connaissance
avec la femme . D voulait savoir ce que c'était, tenter une expérience phi-
losophique : il s'en vante du moins. 11 était allé la chercher « dans les
sérails » du Palais-Royal, par une froide soirée de novembre. « J'étais
sur le seuil de ces portes de fer quand mes yeux errèrent sur une per-
sonne du sexe. L'heure, la taille, sa grande jeunesse ne me firent pas
douter qu'elle ne fût une fille. » Elle n'avait pas l'air grenadier; elle
était pâle, semblait débile et sa voix était douce. « Ou c'est, me dia-je,
une personne qui me sera utile à l'observation que je veux faire, 0*
elle n'est qu'une bûche. » Ce n'était pas une bûche. 11 la questions!*
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NAPOLÉON INCONNU. 703
elle consentit à lui répondre, mais elle ne fut pas la dupe de ce prétendu
philosophe : « Allons chez vous. — Mais qu'y ferons-nous? — Allons,
nous nous chaufferons et vous assouvirez votre plaisir. » Sans doute
elle fut contente de lui; elle ne lui dit pas ce que la courtisane véni-
tienne avait dit à son maître : Studia la matematica.
Rousseau, quil'avaitinstruit dansl'artde rêver, l'initie aux mystères
du cœur et de l'art d'aimer ; il lui enseigne comment il faut s'y prendre
pour mettre sa chair au service de son âme, pour idéaliser ses sensa-
tions et donner un corps, une réalité tangible à ses chimères.
« Qu'est-ce donc que l'amour? dira-t-il. Le sentiment de sa faiblesse
dont l'homme solitaire ou isolé ne tarde pas à se pénétrer, à la fois le
sentiment de son impuissance et de son immortalité ; l'âme se serre,
se double, se fortifie; les larmes délicieuses de la volupté coulent. On
guérit les peines de l'âge mûr par la dissipation : voulez-vous guérir
celles de l'amour? Triste médecin, arme-toi de courage, tu détruiras
un innocent. Si tu as du sentiment, tu sentiras la terre s'entr' ouvrir. »
Mais si l'auteur de la Nouvelle Héloïse a inventé ce qu'on pourrait ap-
peler le platonisme pratiquant, s'il a glorifié lagrande passion, s'il en a
fait un culte et la plus noble des ivresses, Rousseaulégislateurestsévère
pour elle: il lui interdit de porter le trouble dans les cités, il la tient pour
la plus grande ennemie des vertus sociales et civiques. Comme son
maître, Napoléon ne craint pas de se contredire; ôtez à Rousseau ses
contradictions, vous l'aurez singulièrement diminué. Comme lui, son
disciple chante la palinodie : il déclare qu'une nation livrée à la galan-
terie ne connaît plus le zèle patriotique, que l'amour est nuisible] à la
société, que le dieu bienfaisant qui en délivrerait le monde aurait bien
mérité des peuples et des individus. « Ah! chevalier, vos journées en-
tières sont sacrifiées à une promenade monotone et solitaire, jusqu'à
ce que l'heure vous permette de voir Adélaïde... Que vous importent
l'État, vos concitoyens, la société?... Vous ne désirez que de vivre
ignoré à l'ombre de vos peupliers. Profonde philosophie! Que je dé-
teste cette passion qui a produit une si grande métamorphose!... Un
coup d'oeil, un serrement de main , un baiser, un attouchement corporel. . .
mais je ne veux pas vous irriter... Chevalier, cesse de restreindre cette
âme altière et ce cœur jadis si fier à une sphère aussi étroite. Toi aux
genoux d'une femme! Fais plutôt tomber aux tiens les méchans con-
fondus. » M. Masson l'a dit avec raison, la Corse et Rousseau, voilà
tout le Bonaparte dans sa première manière, avant qu'un grand événe-
ment, qu'il n'avait point prévu, fasse époque dans son existence
comme dans l'histoire du monde.
La Révolution va changer tout le cours de ses idées et de sa vie;
elle lui révélera sa vraie destinée. Chose curieuse, il ne semble pas
l'avoir pressentie; on ne trouve pas dans ses papiers de jeunesse une
page, une ligne qui prouve qu'il eût médité la prophétie de Rousseau
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70* RXVUS DES DEUX MORDES.
annonçant que l'Europe allait entrer dans l'âge des grandes crises. As*
sûrement ce jeune officier ne manquait pas de clairvoyance; mais fl
était inattentif à ce qui se passait autour de lui; ses pensées habitaient
la Corse. L'ancien régime lui inspirait d'insurmontables répugnances:
plus les événemens marchent, plus il s'éprend de la Révolution. Le
8 février 1791, il est à Serve, près Saint-V allier, dans la cabane d'un
pauvre avec lequel il s'est entretenu longtemps : « Il est quatre heures
du soir; le temps est frais, quoique doux; je me suis amusé à marcher;
la neige ne tombe pas, mais n'est pas loin. J'ai trouvé partout les
paysans très fermes sur leurs étriers. Surtout en Dauphiné, ils sont
tous disposés à périr pour le maintien de la Constitution. J'ai vu à
Valence un peuple résolu, des soldats patriotes et des officiers aristo-
crates... Les femmes sont partout royalistes. Ce n'est pas étonnant :1a
liberté est une femme plus jolie qu'elles qui les éclipse. » Ce Corse
n'eût jamais épousé la vieille France; leurs humeurs étaient incompa-
tibles : il avait pour elle un de ces éloignemens instinctifs qui résis-
tent à tout. Le jour viendra peut-être où il épousera la France nouvelle;
la noce sera brillante, et c'est l'Europe qui paiera les violons.
Les censeurs chagrins, que la gloire trop éclatante des hommes de
génie incommode, sont disposés à expliquer toutes leurs actions par
des calculs d'intérêt personnel. Ils oublient que la foi seule transporte
les montagnes et que les grands hommes ont toujours cru fortement
à quelque chose. Au début ils sont sincères, presque candides ; les cal-
culs viennent plus tard. Ceux qui prétendent qu'en se ralliant aux
principes de 1789 Napoléon n'avait pensé qu'à lui-même et à la carrière
qu'il voyait s'ouvrir devant son ambition, feront bien d'étudier ses
papiers de jeunesse: ils y verront que ces principes étaient depuis
longtemps les siens, qu'il les avait sucés avec le lait. Pouvait-il lui en
coûter de se rallier à des hommes qui avaient sa foi, ses idées, qui parta-
geaient ses sentimens et ses haines? Il se reconnaissait en eux. Il n'avait
pas attendu qu'ils entrassent en scène pour s'élever contre les privilège»
et prêcher l'égalité civile. La Révolution n'a pour lui rien de nouveau,
rien qui l'étonné; elle lui a emprunté son programme: peu s'en faut
qu'il ne se flatte de l'avoir inventée. La constitution qu'elle donne à la
France lui parait calquée sur celle que Paoli avait donnée à la Corse.
Elle est fondée non seulement sur les mêmes principes, mais sur les
mêmes divisions administratives : « Il y eut alors, écrit-il, des muni*
cip alités, des districts, des procureurs syndics, des procureurs de la
commune. Paoli renversa le clergé, appropria à la nation le bien des
évoques. Enfin l'histoire de la marche de son gouvernement est presque
celle de la révolution actuelle. » La France avait conquis la Corse: il
lui semble que la Corse prend sa revanche, qu'à son tour elle conquiert
la France : « Dans un instant tout est changé. Du sein de la nation que
gouvernaient nos tyrans est sortie l'étincelle électrique; cette nation
NAPOLÉON INCONNU. 705
éclairée, puissante et généreuse s'est ressouvenue de ses droits et de
sa force: elle a été libre et a voulu que nous le fussions comme elle.
Désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes. Il
n'est plus de mer qui nous sépare. »
La Révolution ne l'étonné ni ne l'effraie ; loin de la trouver trop
audacieuse, il la trouve par momens trop timide, et quand elle frap-
pera le grand coup et abolira la royauté, cet événement lui semblera
fort naturel. Dès 1789, il parlait la langue des jacobins : « Quel tableau
offre Thistoire moderne! Des peuples qui s'entre-tuent pour des que-
relles de famille ou qui s'entr'égorgent au nom du moteur de l'univers ;
des prêtres fourbes et avides, qui les égarent par les grands moyens de
l'imagination, de l'amour du merveilleux, de la terreur. Dans ce dédale
de scènes affligeantes, quel intérêt peut prendre un lecteur éclairé?
Mais un Guillaume Tell vient-il à paraître, les vœux se fixent autour de
ce vengeur des nations. » Deux ans plus tard, le 27 juillet 1791, il
écrivait de Valence à son ami Naudin, commissaire des guerres à
Auxonne, que l'Europe était partagée entre des souverains qui com-
mandaient à des hommes et d'autres qui régnaient sur des bœufs ou
des chevaux; que les premiers comprenaient la Révolution, mais
qu'elle leur faisait peur; qu'ils craignaient que le feu ne prit chez eux,
que c'était le cas de l'Angleterre, de la Hollande; que quant aux souve-
rains qui commandaient à des chevaux, incapables de comprendre la
France nouvelle, ils la méprisaient et lui laisseraient le soin de se dé-
truire elle-même : « A leur dire, vous croiriez que nos braves patriotes
vont s'entr'égorger, de leur sang purifier la terre des crimes commis
contre les rois, et ensuite plier la tête plus bas que jamais sous le des-
pote mitre, sous le fakir cloîtré et surtout sous le brigand à parchemins.
Ils attendent le moment de la guerre civile, qui selon eux et leurs plats
ministres est infaillible. »
Dans cette même lettre il appelle la France « la mère patrie ». C'est
une expression toute nouvelle sous sa plume, et cependant il faudra
du temps pour qu'il se donne résolument et sans réserve. On ne se
défait pas en un jour de ses préventions, de ses souvenirs, de toutes
ses habitudes d'esprit. Il n'a pas entièrement dépouillé le vieil homme;
le Corse qui est en lui a la vie dure. En 1791, l'Académie de Lyon avait
proposé pour le prix d'éloquence le sujet que voici : « Déterminer les
vérités et les sentimens qu'il emporte le plus d'inculquer aux hommes
pour leur bonheur. » Napoléon concourut, il avait alors vingt-deux
ans. L'Académie fit mauvais accueil à son discours. On le déclara au-
dessous du médiocre. L'un de ses juges le définit « un songe très pro-
noncé ». Un autre décida « que c'était peut-être l'ouvrage d'un homme
sensible, mais qu'il était mal ordonné, trop disparate, trop décousu,
trop mal écrit pour fixer l'attention. » M. Masson s'indigne de ce juge-
ment sommaire, qui me paraît dur, mais juste. Napoléon reprochera
tome cxxx. — 1895. h&
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706 REVUE DES DEUX MONDES.
un jour à son frère Lucien « de courir après le pathos. » Il y a beaucoup
de pathos dans son Discours de Lyon, qui n'en est pas moins fort
curieux. On y voit clairement à quel point en 1791 il était encore le pr%
sonnier de son passé.
Ce jeune officier d'artillerie, qui fut un révolutionnaire avant la
Révolution, ose pour la première fois entrer en contestation avec
Rousseau. Il persiste à croire comme son maître que l'état de nature
fut l'âge du bonheur; mais il se le représente autrement. Il ne saurait
admettre que l'homme primitif fût un animal solitaire, qui, comme la
bête, n'étant ni bon ni méchant, était uniquement occupé de se conser-
ver et de se défendre, ne connaissait d'autres biens que la nourriture,
une femelle et le repos. Dans l'état de nature, l'homme, nous dit-il, vi-
vait d'une manière conforme à son organisation naturelle, et en tout
temps l'homme fut un être sensible et pensant. Modéré dans ses désirs,
il pouvait se passer de gouvernement. Il n'y avait ni riches ni pauvres;
tout le monde avait sa subsistance assurée, et les conditions étant éga-
les, personne ne convoitait le bien d'autrui, chacun trouvait dans son
propre cœur tout ce qu'il faut pour être heureux. Voulez-vous vous
faire une idée approximative du véritable état de nature, embarquez-
vous à Marseille, allez en Corse et tâchez de vous imaginer ce qu'elle
serait devenue si on avait laissé faire Paoli. L'homme le plus près de la
nature et partant le plus fortuné est un Corse vivant de peu, ayant
assez de loisirs pour rentrer souvent en lui-môme et méditer sur l'ori-
gine des choses, l'âme assez sensible pour aimer à s'égarer dans la
campagne, à passer la nuit dans la chétive cabane du pâtre, « couche
sur des peaux, le feu à ses pieds, » ou à s'asseoir sur un rocher, « au
clair des rayons argentés, dans le parfait silence de l'univers, et à goû-
ter le baume salutaire de la rêverie. »
L'intempérance des désirs et les dérèglemens de l'esprit sont h
source de tous les malheurs. Quand les hommes eurent confondu
l'usage avec l'abus, il fallut des gouvernemens pour protéger contre
l'indignation des petits d'injustes inégalités que condamnait la nature.
« L'imagination sortit alors de l'antre où elle s'était longtemps en-
fermée. Il y eut de jeunes polissons au teint fleuri qui caressèrent les
femmes et coururent les filles, et des ambitieux au teint pâle qui s'em-
parèrent des affaires. » L'ambition a tout perdu; elle a si grand appétit
que rien ne peut la rassasier : « Elle a mené Alexandre de Thèbes en
Perse, du Granique à Issus, d'Issus à Arbelle, de là dans l'Inde; elle
lui a fait conquérir et ravager le monde pour ne pas la satisfaire; dans
son délire, il s'agite, il s'égare ; il se croit un dieu, il veut le faire croire
aux autres. » Le Discours de Lyon est plein d'invectives contre les am-
bitieux. On pourrait croire que ce jeune homme crache dans le plat
pour en dégoûter les autres : la vérité est qu'il le méprise, faute de
savoir comment il s'y prendra pour en manger. Il n'a pas encore b
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NAPOLÉON INCONNU. 707
dans l'avenir; tout occupé de ses écritures, il ne se doute pas de ce que
les destins viennent d'écrire dans leur livre.
C'est de 1791 à 1793 que s'accomplit en lui la crise décisive ; il fait
ses dents, il mangera. Il ne partage plus sa vie entre la lecture et le
rêve ; soit en France, soit en Corse, il se mêle aux hommes et aux
affaires du temps. Il a voulu savoir, en sortant de l'École militaire,
ce que c'était que la femme ; il veut savoir ce que c'est que la poli-
tique. Et tout d'abord, ayant eu l'occasion de pratiquer ce Paoli qui
avait été son idole et son dieu, il prend sa mesure et le trouve mé-
diocre. Il aura bientôt des démêlés avec ce faux Lycurgue ; il acquiert
assez d'importance pour lui devenir suspect ; il entre dans des com-
plots, il devient une façon de conspirateur militaire; il y gagne de
perdre toutes ses illusions, d'apprendre à connaître les hommes, les
factions, les partis. Il les étudie dans son lie, il les étudie aussi à Paris,
où il assistera à l'insurrection du 10 août. Tout en se donnant à l'astro-
nomie, qu'il déclare « un beau divertissement et une superbe science »,
il voit de près les grands meneurs de la Révolution, et ils lui parais-
sent fort petits : « Ceux qui sont à la tète sont de pauvres hommes...
Tu connais l'histoire d'Ajaccio : celle de Paris est exactement la même ;
peut-être les hommes y sonMls plus petits, plus méchans, plus ca-
lomniateurs et plus censeurs. Chacun cherche son intérêt; l'on intrigue
aujourd'hui aussi bassement que jamais. » Il en conclut que tout cela
détruit l'ambition, qu'il faut vivre tranquille, jouir des affections de
famille et de soi-même : « Voilà, mon cher, lorsque l'on jouit de 4 à
5 000 livres de rente, le parti que l'on doit prendre, et que l'on a de vingt-
cinq à quarante ans, c'est-à-dire lorsque l'imagination calmée ne vous
tourmente plus. »
Cette fois, il n'est plus sincère, et,quoi qu'il en dise, son imagination
le tourmente. Il a constaté que l'émigration avait enlevé à l'armée près
des deux tiers de ses officiers d'artillerie, « que la désertion est exces-
sive. » Que de places vacantes 1 quelles espérances pour ceux qui
restent et qui savent leur métier! Ce qui est admirable, c'est que plus
les politiciens lui paraissent petits, plus la cause qu'ils compromettent
lui semble grande. Après le 10 août, Paoli croit la France perdue et se
dispose à livrer la Corse aux Anglais ; Napoléon croit plus fermement
que jamais à l'avenir de la France nouvelle. La Révolution lui apparaît
comme une force invincible et divine. Elle a fait des prodiges, servie
par des nains; quelle figure ferait-elle dans le monde si un grand
homme lui disait un jour comme le Romain : a Je suis ton Caïus, sois
ma Caïa! »
Ses dernières incertitudes se sont dissipées. Il suffit pour s'en con-
vaincre de lire le Souper de Beaucaire, ce dialogue magistral, écrit
d'un style ferme, sobre, précis, nerveux, qui fait moins penser à
Rousseau qu'à Machiavel ou à Thucydide et à l'immortelle conférence
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REVU* DES DEUX MORDES.
des Athéniens et des Méliens. Le dernier jour de la foire, an militaire,
deux négocians marseillais, un Ntmois et un fabricant de Montpellier
9£ «oupent ensemble. Marseille s'est soulevée contre la Convention. Le
militaire, qui s'appelait sûrement Bonaparte, déclare à ses compa-
gnons de table que l'insurrection aura une misérable issue, qu'on ne
résiste pas à la force des événemens, qu'il y a des fatalités qu'on ne
conjure pas. — « Pouvons-nous obéir à des hommes de sang? s'écrie
l'un des Marseillais. Nous sommes de vrais républicains, amis des lois,
de l'ordre, ennemis de l'anarchie et des scélérats. » — Le militaire ne
défend pas les hommes de sang: il abandonne au Nimois, au fabricant
de Montpellier, le soin de plaider les circonstances atténuantes. Le mi-
litaire ne moralise point; il a tant moralisé dans sa jeunesse qu'il s'est
dégoûté des sermons, il ne prêchera plus.
Désormais il ne parle que le langage de la politique ; il est l'homme
de la destinée ; elle lui a dit ses secrets. Il ne croit qu'à ce qu'il appel-
lera plus tard « l'esprit de la chose. » C'est l'esprit de la chose qui
dans toutes les circonstances importantes inspirera sa conduite ; il ne
veut plus avoir d autre guide, et il mettra au service de son nouveau
maître, le seul qui ne se trompe jamais, l'incomparable lucidité de sa
pensée, son impérieuse volonté, son imagination de feu et son sang
méridional, qu'il sentait couler dans ses veines, nous dit-il, « aveclt
rapidité du Rhône. » Il démontre au Marseillais que l'armée com-
mandée par Carteaux aura facilement raison d'une révolte, qui a tout
-contre elle. Il lui démontre aussi que les insurgés, qui se donnent pour
de bons républicains, ne sont que des contre-révolutionnaires déguisés,
^t que la nation verra clair dans leur jeu : « Depuis quatre ans de révo-
lutions, après tant de trames, de complots, de conspirations, toute là
perversité .humaine s'est développée sous difîérens aspects; les
hommes ont perfectionné leur tact naturel. Cela est si vrai que le peuple
partout s'est réveillé au moment où on le croyait ensorcelé. » Il dé-
montre enfin que lutter contre « le génie de la République », c'est vou-
loir combattre contre les vents, qu'il n'est pas de puissance humaine
capable de tenir la Révolution en échec, que l'avenir lui appartient
En 1791, il hésitait à s'embarquer, et, se sentant comme enchaîné
à la côte, il s'amusait à philosopher sur les tempêtes et les naufrages.
En 1793, il a pris la mer; sa barque est frôle, la vague est haute, maïs
il saura trouver son chemin, et déjà il a vu son étoile émerger des
brumes de l'horizon. L'auteur du Discours de Lyon était un romantique
qui se cherchait encore ; l'auteur du Souper de Beaucaire est quelqu'un;
on s'en apercevra bientôt. Demain Toulon lui offrira l'occasion d'entrer
dans l'histoire : il ne la manquera pas.
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G. Valbkrt.
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j
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
3i juillet.
Au moment où nous écrivons cette chronique, les élections desti-
nées à renouveler par moitié les conseils généraux viennent d'avoir
lieu, mais il reste à procéder aux scrutins de ballottage et les résultats
ne sont pas encore assez bien connus pour pouvoir être appréciés.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que les républicains ont gagné un cer-
tain nombre de sièges, et notamment sur les socialistes. Ces derniers
répètent tous les jours que le pays se range de plus en plus à leur
opinion; ils annoncent de grands succès électoraux; les faits n'ont
pas réalisé leurs prophéties. De tous les partis, — puisqu'ils ont la
prétention d'en former un, — le leur est celui qui a le plus souffert
du scrutin du 28 juillet. Ces élections n'ont d'ailleurs pas eu d'impor-
tance; elles se sont passées dans le plus grand calme, et le repos des=
vacances n'en a pas été agité.
Mais la Chambre elle-même, avant de se séparer, a voté un ordre-
du jour qui a laissé quelque trouble dans les esprits. Nous voulons
parler, tout le monde le sent, de l'interpellation de M. Pourquery de
Boisserin. Le Conseil de l'ordre de la Légion d'honneur a décidé de ne
pas rayer M. Eiffel de la liste de ses membres. A-t-il eu tort? a-t-il eu
raison? c'est une question que nous n'avons pas à examiner ici. Si la
grande-chancellerie a cru devoir s'arrêter à la résolution qu'elle a
prise, elle a eu sans doute pour cela des motifs sérieux, mais ces mo-
tifs, nous ne les connaissons pas : ils n'ont pas été exposés à la
Chambre, qui a entendu seulement l'accusation de M. Pourquery de
Boisserin, sans qu'aucune réponse y ait été faite. Loin de nous la
pensée de blâmer, sur ce point, la réserve du gouvernement, car la
Chambre n'avait pas à juger la décision de la grande-chancellerie,
et c'est par un véritable abus de pouvoir qu'elle l'a condamnée par son
vote. Le doute mêlé d'anxiété, qu'un tel débat a produit dans les
imaginations s'est trouvé, le débat une fois terminé, encore plus grand
qu'il ne l'était auparavant, Il s'agissait de cette déplorable affaire
de Panama qui pèse d'un poids si lourd sur notre situation générale
depuis quelques années, et qui ne paraît pas avoir encore épuisé
toute sa puissance de nuire. Quand on croit en avoir fini avec elle,
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REVDB DES DffUX MOHDM*
elle renaît sous une autre forme. Elle a touché à tant de gens et à
tant de choses qu'elle se renouvelle sans cesse, an moment où on
s'y attend le moins, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, comme
si tout le corps social et politique en avait été infesté. Personne as-
surément n'aurait pu croire que la grande-chancellerie de la Légion
d'honneur, qui échappe par sa composition même à tout soupçon non
seulement de complaisance, mais de faiblesse, en serait un jour
atteinte par un ricochet inopiné. 11 en a été ainsi pourtant. On a dît
beaucoup, pendant la discussion, que le peuple était « simpliste ».
Nous n'aimons pas ce mot qui est né au hasard des improvisations
parlementaires : il signifie sans doute que le peuple n'aperçoit pas les
choses dans leur complexité, mais que ses yeux en sont frappés par
une résultante toujours simple et, par cela même, inexacte. Aussi,
bon gré mal gré, l'impression produite par la question Eiffel et par
la discussion qu'elle a provoquée est que quelqu'un n'a pas fait tout
son devoir; mais qui? on n'en sait rien. La confusion du débat s'est
répandue dans les esprits. Est-ce le gouvernement qui a eu tort? est-
ce la grande-chancellerie? est-ce la Chambre? La difficulté où l'on est
de répondre avec certitude a rendu l'incertitude plus pénible. Lorsque
de pareilles questions sont posées, il faut les résoudre tout de suite, et
ne pas en remettre la solution à une loi ultérieure. Au surplus, c'est
se bercer d'une illusion un peu puérile que de croire ici à l'efficacité
d'une loi quelconque. On pourra faire toutes celles qu'on voudra sans
que la conscience publique soit en rien allégée. M. le garde des sceaux
a essayé de le faire sentir à la Chambre. « Je pense, a-t-il déclaré,
que si vous modifiez les lois organiques de la Légion d'honneur tout en
y maintenant un conseil de discipline, si vous confiez l'appréciation
des faits disciplinaires à des juges, vous aurez substitué des hommes
à des hommes sans supprimer la possibilité d'erreurs. » Alors que
faire? M. Trarieux ne l'a pas dit. Il s'est même refusé à user de l'initia-
tive gouvernementale pour préparer un projet de loi quelconque; et
si, un peu plus tard, M. le président du Conseil, entraîné par le mouve-
ment de la Chambre, a promis au contraire de déposer ce projet, ff
s'est appuyé, pour en montrer l'utilité, sur les argumens les plus
étrangers à la cause. De quoi s'agissait-il, en effet? De la non-radiation
de M. Eiffel. Et de quoi a parlé M. Ribot ? Du droit, exorbitant d'après
lui, qu'une loi récente a attribué à la grande-chancellerie de donner
son avis sur les propositions de décoration] faites par le gouverne-
ment. La grande-chancellerie a-t-elle exercé ce droit? C'est probable;
n'est-ce pas pour cela qu'on le lui avait donné? L'avait-elle demandé,
sollicité? Non, assurément; mais à cette époque la Chambre était
beaucoup moins frappée de la nécessité de faire sortir de la Légion
d'honneur quelques-uns de ses membres que de la facilité avec
laquelle on les y avait fait entrer. C'est contre ce mal qu'elle a *
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REVUE. — CHRONIQUE. 711
prendre des précautions, et elle a voté, sans même la discuter, une loi
qui confiait à la grande-chancellerie une sorte de contrôle sur les
titres des candidats proposés par le gouvernement. Cette loi a-t-elle
eu depuis des inconvéniens? Nous l'ignorons : au moment où elle a
été votée, le gouvernement en a remercié la Chambre. En tout cas,
elle n'avait rien à faire dans la question de M. Eiffel, sinon peut-être à
montrer combien il est imprudent de céder à des suggestions hâtives,
inconsidérées, quelquefois passionnées, et de promulguer des ré-
formes avec une réflexion insuffisante, à la suite d'une émotion acci-
dentelle et d'un parti pris improvisé.
Si la Légion d'honneur appelle vraiment des réformes, il fallait
les étudier avec un peu plus de possession de soi-même et de sang-
froid. En ce qui concerne M. Eiffel, il fallait dire courageusement
à la Chambre que la grande-chancellerie avait pris, dans la plé-
nitude de ses pouvoirs, une décision définitive et irrévocable.
Peut-être s'est-elle trompée ; mais il vaut mieux subir les inconvé-
niens passagers d'une erreur que de renverser ab irato une institu-
tion sous prétexte de l'améliorer. Tous les tribunaux se trompent :
on n'a jamais considéré que ce fût une raison pour laisser s'affaiblir
l'autorité de la chose jugée. Il est vrai qu'il y a pour les tribunaux ordi-
naires plusieurs degrés de juridiction, et que, si l'un a mal jugé, un
autre est institué pour reviser sa sentence. Au-dessus des tribunaux
de première instance, il y a la cour d'appel, et au-dessus de la cour
d'appel, la cour de cassation. Ce système de garanties superposées
donne incontestablement plus de sécurité; mais peut-il être appliqué
à l'ordre d'affaires qui relève de la Légion d'honneur? On a répété à
plusieurs reprises qu'il n'y avait pas de recours contre la décision du
Conseil de l'ordre, et on a paru le regretter. Cela nous semble, au
contraire, tout à fait naturel et convenable. Les questions d'honneur
ont un caractère particulier qui ne permet pas de les soumettre aux
mêmes conditions de procédure qu'un litige ordinaire. Un tribunal se
trompe sur l'application de la loi, parce que nos lois sont souvent
très compliquées, surchargées d'une jurisprudence variable, et que
les espèces qu'on lui soumet présentent, elles aussi, des points de
vue très divers. Qu'un tribunal plus compétent revise un jugement
mal rendu, rien de mieux. Le premier juge n'a pas à s'en émouvoir,
encore moins à s'en offenser: on se rirait de lui s'il manifestait de
pareils sentimens. Mais quand il s'agit de l'honneur, c'est bien diffé-
rent! La loi qui le régit est simple comme la conscience d'un honnête
homme. Elle ne comporte ni un grand nombre d'articles ni une procé-
dure alambiquée, et la seule garantie que l'on puisse donner à ses jus-
ticiables est tout entière dans le caractère des juges. Il n'y en a pas, il
ne peut pas y en avoir d'autre. Si un juge de droit commun n'a pas le
droit d'être froissé parce qu'on lui dit qu'il a mal jugé un procès ordi-
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*?12 un» ras dsux vokdis.
naire, il n'en est pas de même d'un jury d'honneur, et la Conseil de
Tordre n'est pas autre chose. 11 Test même à un degré supérieur, tant
à cause de sa composition que de la part qui y est prise par le gou-
vernement. N'est-ce pas celui-ci, en effet, qui nomme le grand-chan-
celier et tous ses collègues? Il les choisit parmi des militaires qui ont
fini leur carrière, parmi des administrateurs qui ont honoré la leur par
l'éclat de leur talent ou par la dignité de leur vie, parmi des savans
illustres et respectés. Et c'est à ces hommes qu'on viendrait dire : —
Comme vous pouvez vous tromper sur une question d'honneur, nous
allons instituer au-dessus de vous un tribunal plus compétent en pareille
matière! — Qui ne voit ce qu'une pareille proposition a, il faut dire le
mot, de blessant? La loi actuelle a beaucoup mieux compris la nature
des questions à résoudre et les convenances particulières à l'institution
destinée à les régler, lorsqu'elle a voulu que la décision prise par la
grande-chancellerie ne pût être modifiée que dans un sens favorable
au légionnaire trop sévèrement frappé. Elle a prévu seulement un
excès de rigueur, et on ne peut pas prévoir autre chose sans frapper de
discrédit une institution qui est faite pour veiller à l'honneur national.
Mais ce qui est particulièrement inadmissible, c'est que, ce second
degré de juridiction, qui n'est pas parce qu'il ne doit pas être, la
Chambre supplée à son absence en se chargeant de le représenter.
Quoi qu'on en dise, les assemblées parlementaires sont honnêtes:
quand même quelques-uns de leurs membres le seraient individuelle-
ment moins que d'autres, ou même ne le seraient pas du tout, elles
sont, dans leur ensemble, comme un public au théâtre, et l'on sait à
quel point ce public est accessible aux beaux sentimens. La différence
est que la Chambre est en même temps spectatrice et actrice : elle se
sait surveillée, volontiers même suspectée, et, dans ses manifestations
extérieures, elle est plutôt disposée à pousser la morale publique et
privée jusqu'à l'intransigeance, surtout lorsqu'elle n'est pas elle-même
en cause. Une Chambre est, à ce point de vue, un jury d 'honneur
redoutable. 11 n'obéit pas seulement à la voix de l'honneur ; d'autres
encore parlent tout bas à son oreille. Faut-il les énumérer? Une
Chambre se compose de partis politiques, et les partis, quelque effort
qu'ils fassent pour se dégager de la préoccupation de leur intérêt propre,
y parviennent bien difficilement. Même dans une affaire d'honneur,
lorsqu'ils aperçoivent un moyen de flétrir un adversaire, ou simple-
ment de fomenter une agitation dont ils espèrent profiter, la tentation
est trop forte pour qu'ils y résistent sûrement. Alors il se produit dans
toutes les fractions de la Chambre, non pas toujours une émulation
vraiment vertueuse, mais quelque chose qui en a l'apparence. On veut
être aussi pur que son voisin, quelquefois davantage : on enchérit sar
lui. Il y a, dans tout cela, du pharisaïsme mêlé à une honnêteté réelle,
mais à une honnêteté qui devient facilement théâtrale et ne dédaigne
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REVUE. CHRONIQUE. 713
pas de faire de l'effet . On se laisse aller à prouver sa vertu au détriment de
celle d'autrui. Si les mécontens profitent de la circonstance pour embar-
rasser le gouvernement en l'obligeant à prendre parti, on- voit quels
autres élémens entrent aussitôt en fermentation. C'est pour cela
que les assemblées politiques feront toujours trembler ceux dont elles
tiendront l'honneur entre leurs mains. Encore une fois, nous laissons
de côté la personne et la cause de M. Eiffel ; elles ne sont qu'un accident
dans un ordre de choses beaucoup plus général ; mais le jour où les
décisions prises par la grande-chancellerie pourront être évoquées par
la Chambre des députés, et que, sous la chaude parole d'un orateur,
elles seront le jouet de votes parlementaires, toutes les garanties que
les lois antérieures ont données aux légionnaires, et que nous avons
rappelées, disparaîtront du même coup. Sans doute, le cas de M. Eiffel
est et restera exceptionnel; mais, en pareille matière, c'est trop d'une
exception. Une fois de plus, on a laissé la Chambre s'enivrer du senti-
ment de sa toute-puissance ; on lui a laissé croire qu'il n'y avait rien en
dehors d'elle qui ne lui fût accessible, et qu'elle ne pût soumettre à sa
volonté ; on lui a permis, sinon de casser une décision définitive, au
moins de briser le tribunal qui l'avait prise ; loin de protéger ce tribunal,
le gouvernement a soulevé contre lui d'autres griefs encore que ceux
dont M. Pourquery de Boisserin s'est fait le dénonciateur enflammé. Et
c'est là ce qui est grave. La conscience publique est-elle plus éclairée
qu'avant? est-elle soulagée ? sait-elle davantage ce qu'elle doit penser?
est-elle mieux à même de distinguer les fautes commises par ceux-ci
ou par ceux-là et de distribuer les responsabilités? Personne n'oserait
le dire. Il y a seulement une institution de plus ébranlée. Le Con-
seil de l'ordre ne pouvait pas se dispenser de donner sa démission ;
il l'a donnée. Après l'avoir en quelque sorte provoquée, on ne pouvait
pas se dispenser de l'accepter ; on l'a acceptée. Des hommes infiniment
honorables ont éprouvé le sentiment amer d'une blessure qu'ils jugent
imméritée; on les remplacera par d'autres. On remplacera aussi la loi
actuelle par une autre loi. Et puis? M. Eiffel restera décoré, et, loin
d'avoir désormais plus de sécurité, les légionnaires en auront moins,
car ils sauront que, lorsqu'elle le veut, c'est la Chambre des députés qui
devient leur vrai conseil de discipline. Admire qui youdra ce résultat,
mais nous voudrions bien savoir à qui il profite.
Le 15 juillet, M. Stamboulof a été assassiné à Sofia. Le crime s'est
accompli vers huit heures du soir, c'est-à-dire à un moment où il faisait
encore jour, et dans une rue fréquentée. Il est surprenant que les assas-
sins aient pu s'échapper. Certes, la police de Sofia est mal faite : elle
est d'autant plus maladroite que le danger auquel M. Stamboulof était
exposé, et dont il vient d'être victime, était connu de tout le monde;
lui-même l'avait à maintes reprises signalé très haut. Une étrange
fatalité a pesé sur toute cette affaire. L'année denÀtoQ,'\b %<&\»otw&-
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714 BEVUE DBS DEUX MONDES,
ment bulgare a donné à entendre à M. Stambonlof qu'il ferait bien 4e
quitter pour quelque temps le pays: il s'y est refusé. Cette année,
il a demandé lui-même l'autorisation d'aller aux eaux de Carlsbad: le
gouvernement ne la lui a pas accordée. Une lourde responsabilité
pèse donc sur le ministère, car son refus entraînait pour lui une obli-
gation encore plus étroite de veiller sur un homme dont il avait fait en
quelque sorte son prisonnier. M, Stambonlof ne disait pas, comme
Sylla: « J'ai un nom, » ou plutôt il croyait que son nom devait attirer
sur lui les poignards au lieu de les en détourner : l'infortuné ne se
trompait pas.
Il faut donc reprocher au gouvernement bulgare de la négligence et
de l'incurie, mais rien n'autorise à aller plus loin. On l'a fait pourtant
On a dit, en termes à peu près formels, que le gouvernement avait
été complice du crime; on a insinué, par un retour de modération ou
de bon sens, que, s'il ne l'avait pas suggéré lui-même, il avait d'avance
connu le projet et ne s'était pas opposé à son exécution. En tout état
de cause, il regarderait la disparition de M. Stamboulof comme un bon
débarras. De telles suppositions sont odieuses lorsqu'elles ne reposent
sur aucune preuve ni commencement de preuve, et c'est ici le cas.
Quand même le passé du prince Ferdinand et celui de M. Stoflof
ne protesteraient pas contre le rôle qu'on leur attribue, leur intérêt les
aurait certainement détournés de toute connivence criminelle, car ils
n'avaient en ce moment rien à craindre de M. Stamboulof, et leur prin-
cipale préoccupation devait être de donner à l'Europe l'impression que
leur gouvernement était humain et fort. Qu'il soit humain, nous n'en
doutons pas : le prince Ferdinand n'a jamais signé que contraint et forcé
les ordres de mort que M. Stamboulof exigeait de lui, et les exécution*
ont cessé après l'arrivée de M. Stoïlof au pouvoir; mais que ce gouver-
nement soit fort, il lui reste à en faire la preuve. La faiblesse de la po-
lice au moment de l'assassinat, son impuissance depuis à trouver
les assassins, inspirent des doutes à cet égard. Quant au péril que
M. Stamboulof pouvait faire courir au gouvernement, il était nul. L'at-
titude de la foule pendant les funérailles et les sentimens qui s'expri-
ment tout haut dans les cercles de Sofia, dans les journaux, dans les
rues, montrent que l'opinion générale était hostile à la victime. Les
souvenirs qu'avait laissés sa dictature sont de ceux qui poussait!
toutes les vengeances privées, et cela est vrai surtout chez un 'peuple
qui, malgré des qualités très sérieuses, n'est encore qu'imparfaite*
ment civilisé et dont l'énergie première n'a rien perdu de sa rudesse.
On peut en juger par M. Stamboulof lui-même : supérieur par l'in-
telligence et par la volonté à la plupart de ses compatriotes, il a in.
carné en lui ce que leurs passions ont encore de violent, parfois de
féroce. Il a été un type bulgare à l'état brut.G'est là qu'il faut chercher
l'explication de sa mort tragique.
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REVUE. CHRONIQUE. 715
Qu'il ait été, à sa manière, sincèrement et passionnément patriote,
soit! Si sa dictature a coûté à son pays du sang et des larmes, elle a
contribué à assurer son indépendance. La Bulgarie est maintenant
hors de tutelle. Certaines choses qu'on a pu croire possibles autrefois
ne le sont certainement plus,et personne n'essaierait de les renouveler.
Plus tard, lorsque des souvenirs cruels se seront effacés, on rendra
peut-être plus volontiers justice à M. Stamboulof ; mais on dira aussi
que, dans les procédés qu'il a employés, il a dépassé toute mesure, et
que, s'il était resté plus longtemps au pouvoir, il aurait définitivement
compromis sa cause par l'exagération qu'il mettait à la défendre. Con-
vaincu que l'ingratitude est le premier devoir d'une nation jeune qui
aspire à l'indépendance, et que ses amis de la veille ont nécessairement
la prétention de devenir ses maîtres du lendemain, il voyait dans la
Russie le principal, l'unique obstacle au libre développement de la
Bulgarie. Plus les services rendus avaient été grands, plus le danger lui
semblait menaçant. Toute sa politique a consisté non seulement à
rompre avec la Russie, mais à creuser entre elle et lui un de ces fossés
que rien ne peut plus combler. Il semblait craindre de n'avoir jamais
accumulé assez de griefs entre les deux pays. Tous ceux qui étaient sus-
pects à ses yeux de tendances russophiles étaient ses ennemis person-
nels, et il les supprimait. Il a déployé dans cette lutte une vigueur
farouche que rien ne lassait, qu'aucun scrupule n'embarrassait. Il a
multiplié les assassinats juridiques. Pourtant, quelque jalouse que fût
son ardeur particulariste, il sentait bien que la Bulgarie ne pouvait pas
encore se protéger elle-même, et qu'elle avait besoin, pour assurer sa
sécurité, de trouver quelque concours au dehors. Il n'avait pas l'em-
barras du choix. L'histoire des petits royaumes, des petites principau-
tés balkaniques, est remplie tout entière par la lutte d'influence de la
Russie et de l'Autriche : c'est tantôt celle-ci qui l'emporte et tantôt
celle-là, mais c'est toujours l'une des deux. M. Stamboulof s'est tourné
du côté de l'Autriche, derrière laquelle il apercevait le fantôme gigan-
tesque et rassurant de la Triple Alliance. Son patriotisme a abouti à
faire de lui le chef et presque l'inventeur du parti autrichien bulgare.
H a cru trouver dans cette politique la force qui lui manquait par ail-
leurs. D'autre part, la bienveillance de l'Autriche, qui, n'ayant rien fait
pour la Bulgarie, devait se montrer moins exigeante que la Russie, lui
apparaissait moins à craindre que la tutelle de celle-ci. Ces vues étaient
en partie justes, et un politicien habile, souple, avisé, un homme d'État
véritable, propre à tous les ménagemens qu'exige une [situation déli-
cate, aurait pu, en profitant de l'opposition d'intérêt des deux puis-
sances, s'appuyer tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre, et assurer entre
elles l'indépendance de son pays. Mais M. Stamboulof n'a pas été cet
homme d'État. Dès le premier jour, il s'est laissé envahir par un sen-
timent fort peu politique, l'aversion, la haine de la Russie. Vlvràft.
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&SVU1 DES DBUX VOVUt.
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personnellement brûlé ses vaisseaux. Il sentait bien que si l'influence
russe regagnait un peu du terrain qu'il lui avait fait perdre, il était
perdu lui-môme. Aussi était-il arrivé à faire de la Bulgarie le boulevard
de l'Europe centrale contre l'empire moscovite.
Cette politique était- elle sage? Convenait-elle à la principauté?
N'était-elle pas trop violente pour se soutenir longtemps? Il faut
demander aux faits seuls une réponse à ces questions. On raconte que,
lorsque le prince Alexandre de Battenberg revint à Sofia après
l'étrange enlèvement qui lui avait fait toucher le territoire russe, il
annonça tout de suite l'intention d'abdiquer. M. Stamboulof ne négligea
rien pour l'en dissuader. Un prince qui devait tout au tsar et qui avait
eu l'imprudence de se brouiller avec lui semblait à M. Stamboulof un
instrument providentiel. Mais le prince n'en jugeait pas de môme.D
n'avait pas prévu, il n'avait pas voulu la disgrâce à laquelle il s'était
exposé; la sentant irrémédiable, il comprit que son rôle était fini et
demanda à la vie privée le calme et les compensations dont il ne devait
pas jouir longtemps. La déception de M. Stamboulof a été grande à
ce moment, mais il n'était pas homme à se décourager. Il assuma
pour son propre compte la régence de la principauté et gouverna avec
quelques-uns de ses amis jusqu'au moment où il réussit enfin à se
procurer un autre prince. Et à quelle puissance alla-t-il l'emprunter?
A l'Autriche. Certes, il a pu se flatter alors d'avoir bien joué son jeu et
de s'être assuré tous les moyens de succès. C'était pour lui un coup de
fortune d'avoir pu mettre un prince autrichien sur le demi-trône de
Bulgarie. Sans doute, le gouvernement austro-hongrois déclarait bien
haut qu'il n'était pour rien dans cette aventure; le prince Ferdinand de
Saxe-Cobourg avait agi à sa tête et à ses risques et périls; le cabinet de
Vienne désavouait toute participation officielle et même officieuse à
l'événement. Mais la nature et la force des choses devaient agir en fa-
veur du développement de l'influence autrichienne à Sofia, et c'estoa
résultat auquel on ne pouvait pas être assez indifférent à Vienne pour
y demeurer toujours étranger. La politique autrichienne a été, depuis»
remarquablement discrète, prudente, réservée dans la forme, mais an
fond active et efficace en Bulgarie, comme elle l'était déjà en Serine.
Quant à la politique moscovite, elle a été nulle. Le tsar Alexandre IB,
personnellement blessé de l'attitude de la Bulgarie à son égard, né-
content, aigri même, autant du moins que peut l'être une âiae noUt
et bienveillante qui voit ses intentions méconnues et calomniées,
d'ailleurs partisan résolu du repos de l'Europe et craignant de le a»
promettre pour des intérêts qui, à ses yeux, n'en valaient pas la peu*
et pour des gens qui ne méritaient pas ce sacrifice ou ce risque, le tstf
s'était réfugié dans une abstention absolue. Il comptait, lui aussi, i
la justice immanente des choses et sur un retour immanquable de Jij
Bulgarie à sa politique naturelle et traditionnelle. Ainsi, rien n'a g** |
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REVUE. — CHRONIQUE. 717
M. Slamboulof; aucun obstacle ne lui a été opposé du dehors; iî a pu
pousser à bout son système. Qu'est-il arrivé? Lequel, de lui ou du
gouvernement russe, avait vu le plus juste dans l'avenir? On peut en
juger aujourd'hui. M. Stamboulof a cru sans doute qu'Alexandre de
Battenberg: au moment où il a abdiqué, obéissait à la fascination qu'à
cause de son origine le prestige du tsar devait exercer sur lui ; mais
un prince autrichien devait échapper à ce préjugé, si ce n'était là qu'un
préjugé. Pourtant, au bout de quelques années, le prince Ferdinand, à
son tour, s'est aperçu que son gouvernement devenait impossible, et
qu'il s'affaiblissait chaque jour davantage par la tension exorbitante
que lui imposait son hostilité contre la Russie. Un tel effort épuisait
ses forces vives. Se gouverner soi-même, c'est-à-dire indépendamment
de la Russie, est le désir de tout Bulgare ; mais gouverner contre la
Russie et réduire à cela tout le programme du gouvernement a été
l'erreur d'un homme et a amené l'effondrement de sa politique. Le
prince que M. Stamboulof était allé chercher à Vienne et qu'il a eu le
droit de regarder comme sa créature s'est séparé de lui, et presque
aussitôt une sorte de détente s'est produite dans les rapports de Saint-
Pétersbourg et de Sofia.
M. Stamboulof a dû éprouver une irritation profonde lorsqu'il a
appris qu'une députation bulgare se rendait en Russie, après s'être
évidemment assurée d'y recevoir un accueil favorable. Cette députation
n'avait rien d'officiel, on n'en est pas encore là ; son caractère était tout
privé ; mais elle était conduite par le métropolite Clément et compre-
nait une délégation du Sobranié, de sorte qu'elle représentait à la fois
l'élément religieux et l'élément national du pays : les deux, au surplus,
se confondent aisément et n'en font qu'un. Toute la Bulgarie avait les
yeux fixés sur Saint-Pétersbourg, attendant avec anxiété des nouvelles
des délégués qui s'y rendaient en son nom. On a appris qu'ils avaient
été reçus successivement par le prince Lobanof, ministre des affaires
étrangères, par M. Pobedonostzef, procureur général du saint-synode,
enfin par l'empereur lui-même, et que les paroles échangées dans ces
entrevues solennelles avaient été aussi satisfaisantes que possible.
Le prince Lobanof a été jusqu'à dire que l'empereur n'avait aucun
grief personnel contre le prince Ferdinand : c'était aplanir la voie à
un rapprochement dont il ne reste plus qu'à trouver la forme. M. Po-
bedonostzef, qui est, comme personne ne l'ignore, un très important
personnage politico-religieux et qui avait toute la confiance du dé-
funt empereur, a reçu dans un banquet la députation bulgare, et en
même temps une mission abyssine venue, non sans quelque déplaisir
pour l'Italie, resserrer les liens religieux de l'Abyssinie et de la Russie.
Après les toasts d'usage, M. Ppbedonostzef, s'adressant au métropolite
Clément, l'a assuré que les Russes étaient ravis de voir à Saint-Péters-
bourg leurs frères en religion. Le métropolite a remeicife «n ^w\a&X^
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718 BSVCB DBS DKUX HOMMES.
son tour un toast au procureur général du saint-synode. An cous de
son allocution, il a rappelé que la Bulgarie avait transmis i la Russie
la foi orthodoxe, la civilisation et Tart de la lecture et de l'écriture, et
que, de son côté, la Russie avait donné à la Bulgarie l'indépendance et
la liberté. « Les Bulgares, a-t-il ajouté, ont beaucoup péché contre la
Russie, mais l'amour de la Russie envers eux est resté le même. »
Quelles paroles! Si M. Stamboulof a eu le temps d'en recueillir l'écho
à Sofia, on peut juger, à l'emportement de son âme, de la colère qull
en a ressentie ; mais presque en même temps, comme par une fatalité
qui faisait disparaître l'homme avec sa politique, le malheureux était
mis en pièces dans une rue de Sofia. Ce drame sinistre, en révoltant
la conscience humaine dans le monde entier, donnait l'essor aux senti-
mens secrets qui avaient peine à se contenir dans certains pays, et leur
permettait de s'exprimer en termes violens. On s'explique mainte-
nant les accusations indignes qui ont été lancées [de le prince Fer-
dinand et M. Stoïlof. Est-ce bien la seule horreur du crime qui s'exha-
lait dans ces imprécations passionnées? N'était-ce pas aussi la déception
causée par une politique destinée, si elle se poursuit, à rendre la Bul-
garie indépendante non seulement de la Russie, mais de la Triple
Alliance? Lorsqu'on sommait le prince Ferdinand d'abdiquer au pro-
fit de son fils, s'agissait-il de venger M. Stamboulof de l'homme le
plus innocent de sa mort, ou plutôt de profiter de la faiblesse d'une
longue régence pour faire de la Bulgarie un champ ouvert à toutes les
intrigues? Il suffit de poser ces questions.
Quant à la Bulgarie, le meilleur gage qu'elle puisse donner en ce
moment de sa correction envers l'Europe, le plus sûr moyen pour die
de mériter confiance et sympathie, est d'arrêter résolument la pro-
pagande anarchique et révolutionnaire qui se fait sur son territoire,
faut-il dire au profit de la Macédoine ? La Macédoine n'a aucun profit à
tirer de cette agitation intempestive. Ceux qui la fomentent ont eu
l'esprit frappé par les événemens qui se sont, il y a quelques mois,
passés en Arménie et qui ont amené une intervention amicale de plu-
sieurs puissances auprès de la Porte. Mais d'abord les révoltes par-
tielles qui ont éclaté en Arménie n'avaient pas été provoquées du
dehors, et la Porte ne pouvait pas en attribuer l'initiative à l'ambition
brouillonne d'un autre pays ; de plus, la répression parait avoir été, non
pas énergique, mais sanguinaire ; enfin, pourquoi ne pas l'avouer? il
est beaucoup plus facile de limiter et de localiser les conséquences
des affaires arméniennes qu'il ne le serait, en pleine Europe et sur cet
échiquier si compliqué des Balkans, de rester maître des développe-
mens que prendrait la question de Macédoine si elle venait par mal-
heur à se poser aujourd'hui. La Bulgarie assumerait donc une lourde
responsabilité si, soit par ;une connivence secrète, soit simplement
par négligence, elle permettait à des comités semi-bulgares et seoi»
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REVUE. — CHRONIQUE. 719
macédoniens d'attiser chez elle an foyer dont les brandons servi-
raient à allumer l'incendie de l'autre côté de ses frontières. Rien
n'excuserait une pareille attitude. La Porte s'en est déjà plainte: on
lui a répondu de Sofia qu'elle ferait bien d'accorder des réformes à la
Macédoine. Cette réponse est plutôt de nature à encourager le mal
qu'à y mettre un terme. Il n'y a pas dans l'Europe occidentale, civi-
lisée et respectueuse des règles du droit des gens, un seul gouverne-
ment qui l'accepterait de la part d'un autre, si cet autre laissait en
même temps l'insurrection s'organiser chez lui et semblait môme la
propager. La Porte, perfidement attaquée, n'a songé qu'à se dé*
fendre ; elle l'a fait jusqu'ici avec autant de modération que de fer-
meté. Les derniers télégrammes annoncent que plusieurs des bandes
insurrectionnelles qui étaient passées de Bulgarie en Macédoine sont
revenues à leur point de départ assez fortement endommagées : qui
pourrait trouver mauvais que la Porte repoussât la force par la force?
Tout ce qu'on lui demande est de s'en tenir là et de ne pas égarer la
répression sur des villages tout entiers, sur [des femmes, sur des
enfans, comme elle l'a fait en Arménie il y a quelques mois, et en
Bulgarie même il y a quelque dix-huit ans. Le temps est passé où
elle pouvait répondre à la révolté par le massacre et par la terreur.
Rien n'est plus facile que d'arrêter dès le début les échauffourées
bulgaro-macédoniennes, à la condition d'éviter des fautes diverses sur
le danger desquelles l'Europe et la Porte sont suffisamment éclairées
par l'expérience. Mais la Bulgarie a un rôle à tenir, une attitude à
prendre dans cette circonstance, et son gouvernement a une occasion
d'atténuer les impressions pénibles produites par un malheur qu'il au-
rait dû et qu'il n'a pas su prévenir : saura-t-elle en profiter?
Nous ne dirons aujourd'hui qu'un mot des élections anglaises. Le
résultat en est connu de tout le monde, et il est encore trop tôt pour
en apprécier les conséquences. Quant aux causes de l'échec presque
sans précédent que les libéraux viennent d'éprouver, chacun les énu-
mère à sa façon et donne plus d'importance tantôt à celle-ci, tantôt à
celle-là. Toutes ces causes diverses ont agi en même temps et dans le
même sens pour amener la catastrophe. La vérité est que le parti libéral
avait en quelque sorte abdiqué entre les mains de M. Gladstone, et que
celui-ci, emporté par une fantaisie d'imagination qui s'attachait aux
objets les plus divers, sans d'ailleurs en poursuivre jusqu'au bout et en
épuiser aucun, avait fini par troubler profondément la conscience
politique du pays. La séduction exercée par le grand vieillard sur ses
nombreux fidèles fait le plus grand honneur à son talent merveilleux
et à son caractère sympathique ; on sentait en lui des idées généreuses
et un cœur toujours chaud; mais il a surchargé son programme, il
a surmené, harassé, éreinté son parti; il en a tendu en quelque sorte
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720 REVUB DE8 DEUX MONDES.
et faussé tous les ressorts. Lui seul était capable de faire quelque
temps encore illusion sur ce que cette situation avait de désastreux.
Napoléon disait familièrement qu'après sa mort le monde dirait :
« Ouf! » Bien qu'il n'y ait aucune analogie entre Napoléon et M. Glads-
tone, la disparition de ce dernier a produit, à un moindre degré, une
impression du même genre. Il est incontestable aujourd'hui que Y An-
gleterre ne voulait pas du home rule, qu'elle en était excédée, que son
irritation augmentait sans cesse à mesure qu'elle voyait cette question
envahissante prendre la place de toutes les autres et leur faire obstruc-
tion. Elle savait gré à la Chambre des lords de son opposition : elle lui
a donné gain de cause contre ceux qui voulaient la supprimer comme un
obstacle démodé. Si M. Gladstone, moins affaibli par l'âge, avait pu
rester à la tête de son parti, la défaite n'aurait pas été moins certaine,
peut-être aurait-elle été moins complète. L'inconvénient de ces hommes
d'une supériorité qu'il faut bien qualifier d'excessive, lorsqu'ils ne savent
pas la gouverner et la modérer eux-mêmes, est de tuer à l'avance leurs
successeurs. On a dit après coup que lord Rosebery était insuffisant
comme chef de parti : qui sait si tout autre aurait été plus heureux que
lui? En tout cas, ce n'aurait pas été sir William Harcourt, puisque tout
• le monde convient aujourd'hui que ses réformes ou projets de réformes
ont eu la plus grande part dans l'échec des libéraux, et que la plupart
de ceux-ci s'efforcent même de la lui attribuer tout entière. Sa défaite
électorale, qui s'est produite dès le premier jour et dont les proportions
ont étonné tout le monde, a sonné le glas funèbre de tout le parti. D
avait voulu toucher aux débits de boisson, et il avait soumis les succes-
sions foncières à une taxe progressive très élevée : nous recommandons
son mélancolique exemple à ceux de nos hommes politiques que son
audace a enthousiasmés et qui brûlent sans doute encore du désir de
l'imiter. En réalité, le parti libéral désorganisé n a plus de tête : ce n'est
que dans l'opposition qu'il pourra se reformer et trouver un chef.
Les années ne lui manqueront pas pour cela. Avant les élections, les
conservateurs optimistes ne craignaient pas d'assurer que leur majo-
rité dépasserait cinquante voix : elle est de trois fois supérieure à ce chiffre.
Il faut remonter très haut dans l'histoire de l'Angleterre pour retrouver
une situation aussi belle et aussi forte que l'est en ce moment celle de
lord Salisbury. Quel que soit son très grand mérite, il a été encore
mieux servi par les fautes des libéraux que par sa propre habileté;
mais la victoire est telle qu'il ne tient qu'à lui d'en profiter largement
et longtemps.
Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetiere.
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APRÈS FORTUNE FAITE
PREMIÈRE PARTIE
h
1
Quiconque s'est rendu cTHyères à Saint-Raphaël par le chemin
de fer du littoral a remarqué à main gauche, une petite heure
après son départ, un bourg de tournure africaine, bâti en amphi-
théâtre sur l'un des premiers gradins des montagnes des Maures
et dominant une pente escarpée, couverte de lavande et de cactus.
Tous les itinéraires de Provence nous apprennent que ce bourg,
appelé Bonnes, commande une vue admirable sur la rade qui
porte son nom, et dont l'angle septentrional est occupé par le
Lavandou, joli village de pêcheurs et petit port où peuvent se
réfugier les bâtimens de commerce d'un faible tirant d'eau. Les
guides nous apprennent aussi que, le chêne-liège étant l'essence
principale des vastes forêts des Maures, la plus importante indus-
trie du pays est la fabrication des bouchons. Mais ils ne nous disent
pas qu'en 1857 Tun de ces fabricans de bouchons, nommé Fran-
çois Trayaz, mourut à l'âge de soixante-trois ans, après une
courte maladie qui ne semblait pas dangereuse, laissant deux fils
«t deux filles et une fortune d'un demi-million.
L'aîné de ses fils avait l'humeur sédentaire; il ne comprenait
pas qu'on pût vivre ailleurs qu'en Provence. Le cadet, au con-
traire, avait le pied léger et du goût pour la vie d'aventures. Il
méprisait la demi-richesse, la jugeait plus humiliante que la
pauvreté. Gueux ou millionnaire, c'était sa devise. Il avait lu
quelque part qu'un émigrant qui sait choisir son endroit et son
métier, et qui apporte avec lui quelque argent, est presque sûr
tomk cxix. — 1895. ^
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722
IlEVUE DES DEITX MONDES.
d'en gagner beaucoup. Aux personnes de sa famille qui se mo-
quaient de lui, il répondait : « Jouez aux boules, mangez vos
oignons, jouissez de votre petit bonheur tranquille: le mien fera
un jour tant de bruit qu'il vous empochera de dormir. » Six mois
après la mort de son père, il s'embarquait pour New-York avec ses
120 000 francs.
Ce qu'il fit en Amérique, comment il s'y prit pour amasser
une grosse fortune, on ne Ta jamais su exactement. Il était de
son naturel fort mystérieux, ne racontait ses affaires à personne.
On assure qu'ayant quitté New-York pour s'enfoncer dans l'Ouest,
il acquit dans le Dakota un ranch vacant, qu'il se fît concéder à
vil prix par le gouvernement, moyennant quelques libéralités
judicieusement distribuées. Douze ans après, paraît-il, s'étant lassé
de ses dix mille bœufs, il partit pour les Montagnes-Rocheuses,
où affluaient les aventuriers. Il courut de côté et d'autre, chercha
sans rien trouver ; il commençait à se décourager lorsqu'un heu-
reux hasard lui fit découvrir une mine d'argent si riche qu'elle W
rendit quelque temps la somme de 2 000 dollars par jour.
Ce qu on peut affirmer, c'est qu'il avait du flair, une opiniâtre
volonté, l'esprit d'entreprise accompagné de cette prudence auda-
cieuse qui guette les occasions et ne risque rien qu'après enquête.
Avec cela, peu de besoins, peu de scrupules et l'humeur dure. B
se passait facilement des douceurs de la civilisation et du co»-
merce des civilisés; il s'était plu parmi ses cow-boys, il ne se dé-
plaisait point dans la compagnie des prospecteurs. Il aimait to
sociétés primitives, rapprochées de l'état de nature, où l'on se fait
soi-même justice et où l'on gagne ses procès le revolver en main.
On raconte que lorsqu'il habitait son ranch , un voisin lui vpak
disputé la possession d'une source, la querelle s'envenima, <p*
les cow-boys s'en mêlèrent, et que trois hommes furent taés.
On prétend aussi que plus tard, ayant eu des difficultés avec I* j
concessionnaires d'une mine proche de la sienne, il recourut ax
grands moyens; que l'un d'eux fut trouvé mourant dans imfosaé|
et dénonça comme son assassin l'un des fighting-men ou è*|
bravi de M. Christophe Trayaz, qui eut le chagrin de voir arrête!
et mettre en jugement ce preux défenseur de son droit. Ma» <
l'acquitta, et le bruit courut que M. Trayaz avait acheté le;
qu'il lui en avait coûté 15 000 dollars.
Sa mine lui rapportait moins : il la revendit à desspécul
retourna dans l'Est. Il avait le génie des placemens; il "
tripla son avoir. Il s'était surmené, et pour la première fois il
vie, ce Provençal trapu, fortement râblé, aux larges et
épaules, tomba malade. On le crut mort; il se rétablit,!
avait peine à le reconnaître, tant il avait maigri et comme i
APRÈS FORTUNE FAITE. 723
Il s'était remis à travailler: des accidens fâcheux, des syncopes
l'avertirent de l'épuisement de ses forces. Son médecin lui déclara
qu'il se tuait, qu'il était menacé d'une affection cardiaque, que le
repos lui était absolument nécessaire. Cet arrêt le consterna, il
avait horreur du repos, toutefois il voulait vivre; après avoir pâti,
il voulait jouir. Il avait alors cinquante-huit ans. Il savait que
l'Amérique n'est pas un endroit où l'on se repose. Bien à contre-
cœur, après de longues tergiversations, il se décida à repartir pour
l'Europe, â s'en aller vieillir dans son pays natal, où il rapportait
avec une immense fortune un immense orgueil, un grand mépris
pour l'espèce humaine, un profond dédain pour la morale com-
mune, un égoïsme insolent et capricieux, qui lui fournissait toutes
ses règles de conduite.
On croira sans peine que son retour, après trente ans d'absence,
fit sensation dans son village. Il n'avait jamais donné de ses nou-
velles; on ne connaissait son aventure que par ouï-dire, par de
vagues rumeurs. Il s'était formé une légende à son sujet; on
racontait des histoires impossibles, et on citait comme autorité
un Hyérois, dont le cousin issu de germain habitait l'Amérique,
et qui affirmait que par des moyens ténébreux M. Trayaz était
devenu l'un des plus riches capitalistes de l'Europe ; quil possé-
dait au bas mot 200 millions. Ce Hyérois, que du reste personne
n'avait jamais vu, exagérait; mais qu'on en ait 200 ou 70, c'est
un détail qui ne se lit pas sur la figure, et quand M. Trayaz se
promenait dans Bonnes, les femmes, les enfans accouraient aux
fenêtres ou sur le pas des portes pour voir passer ses 200 mil-
lions.
On s'étonnait seulement que leur propriétaire payât si peu de
mine, qu'il eût une apparence si chétive. On cherchait ses épaules,
ses poignets, on ne les trouvait pas. Il avait perdu ses muscles; il
ne lui restait que ses nerfs, qui le tourmentaient. Petit, maigre,
chauve, le nez et le menton crochus, les joues creuses, le teint
blême, cet homme fourbu avait de grands yeux noirs, que leur
éclat sans chaleur rendait inquiétans : l'un était tout grand ouvert,
il fermait l'autre à moitié, et de ses deux yeux le plus parlant et
celui qui voyait tout était l'œil à demi fermé.
Revenu de si loin avec des poches si pleines, on le considé-
rait comme un être extraordinaire, comme un magicien rempli
de secrets qui mourraient avec lui. On le vénérait, on le craignait,
mais on l'aimait peu, Et pourtant, à dire d'experts, il n'était pas
méchant. Ses amis d'Amérique lui rendaient le témoignage qu'il
avait de soudains accès de générosité et, dans ses heures d'en-
jouement, une grâce sauvage qui n'était point déplaisante. Mais
incapable de résister à ses fantaisies, quand ses nerfs le tra-
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724 REVUE DES DEUX M0NDE8.
cassaient, son bonheur était de tracasser et d'humilier son pro-
chain.
Le premier soin de cet oiseau de proie fut de se faire un nui
ou une aire. La jolie plaine qui s'étend de la station de Bonnes
au Lavandou, et que traverse le Bataillier, est bornée au nord
par la chaîne principale des Maures courant de l'ouest à Test en
serrant de près la mer, au midi, par une chaîne secondaire qui
s'en détache à la Londe et, se partageant en plusieurs lignes do
hauteurs parallèles, aboutit à la presqu'île du cap Bénat. Une
petite vallée, riche et riante, sépare deux de ces chaînons. La
beauté rare de ses figuiers et la succulence de leurs fruits l'ont
fait surnommer la Figuière. La terre y est bonne et se prête éga-
lement, selon les endroits, à la culture de la vigne, de l'olivier,
du froment, de l'avoine, de la fraise et de la fève. La Figuière et
une grande partie de la montagne couverte de chênes-liège qui
l'abrite au sud appartenaient à un comte Destreux, que ses fer-
miers ne voyaient pas souvent, et dont le château se dégradait
d'année en année sans qu'il se mît en peine de le réparer. A plu-
sieurs reprises, dans ses besoins d'argent, il avait aliéné des
morceaux de son ample domaine. Il finit par se résoudre à vendre
le reste. Un acquéreur se présenta, et le marché était presque
conclu. L'énorme surenchère qu'offrit M. Trayaz le fit rompre.
Si content qu'il fût de son achat, il n'entendait point s'en tenir
là. Il n'aimait pas les enclaves, il voulait non seulement re-
couvrer les terres aliénées, rétablir dans son intégrité ce grand
domaine, mais l'agrandir, posséder le vallon tout entier. 0 eut
facilement raison de la plupart des petits propriétaires qui déte-
naient des parcelles de ce qu'il regardait comme son bien; il leur
fit des offres si séduisantes qu'il aurait fallu être fou pour les
refuser. Mais il y a des gens qui préfèrent au plaisir de s'enrichir
par une bonne affaire celui de garder ce qu'ils ont, de prouverai
monde qu'ils ont une volonté et n'en démordent pas. Deux entêtés,
un paysan et un artiste, déclinèrent toutes les propositions de
M. Trayaz ; il tâcha en vain de les circonvenir, ils se bâtaient. S
aimait à emporter les places de haute lutte et avait peu de talent
pour la diplomatie. Il disait : « Je veux et je paie comptant; fûtes
votre prix. » L'artiste et le paysan répondaient : « Nous sommes
bien où nous sommes, nous y restons. » L'homme qui avait jadfe
acheté un jury américain s'étonnait, s'indignait de la résistance
de ces deux imbéciles qui entendaient si mal leur intérêt. Bel?
reusement le ciel lui donna une nouvelle marque de sa bienvah
lance en lui envoyant M. Félix Sucquier.
C'était un agent d'affaires établi récemment dans le pays»
courait sur lui des bruits fâcheux, mais on n'y croyait pan:
APRÈS FORTUNE FAITE. 725
arrive souvent aux Provençaux de croire ce qui n'est pas et de ne
pas croire ce qui est. Cependant sa face rouge et bouffie, son
front fuyant et bourgeonné, son regard oblique, sa grande bouche
tortueuse, ne prévenaient pas en sa faveur. La' première fois qu'il
le vit, M.Trayazle trouva fort laid; il lui reprocha surtout d'avoir
les mains visqueuses et de l'onction dans la voix, et il tint pour
démontré que les fâcheux récits étaient vrais. Mais il n'avait
aucune aversion naturelle pour les drôles; il estimait qu'ils sont
plus faciles à manier et souvent plus utiles que les honnêtes gens,
pourvu toutefois qu'on les connaisse à fond et qu'on les ait à sa
discrétion. Il interrogea longuement M. Sucquier, le tourna et le
retourna, lui extorqua des aveux complets et toute l'histoire de
son passé. Dès lors il lui parut qu'il le tenait, il l'employa et s'en
trouva bien.
M. Sucquier entreprit d'abord le paysan. Il lui annonça un
jour, sur un tonde douloureuse sympathie, que l'eau qui lui ser-
vait à irriguer ses fraisiers et ses légumes lui serait avant peu
retirée ; qu'on lui en avait concédé l'usage par pure tolérance ;
que le ruisseau d'où elle provenait prenant sa source dans une
partie de la montagne récemment acquise par M. Trayaz, le nou-
veau propriétaire de la Figuière était libre d'en détourner le cours
et se proposait d'user de son droit. « Soit, nous plaiderons, »
répondit l'autre. Sur quoi l'officieux et onctueux entremetteur,
qui ne chantait pas toujours le même air, se mit à rire. Plaidait-on
contre un monsieur qui possédait 200 millions?
— 200 millions ! fit le paysan, qui se piquait d'être un esprit
fort. Les gens de Bormes se moquent de nous. Si quelqu'un les a,
ce n'est pas ce petit homme maigre, qui ressemble à un poulet
vidé.
— Vous avez raison, mon brave : je tiens d'une personne bien
informée qu'il n'en a que 60, et comme en Amérique on
n'accorde le titre de millionnaire qu'à celui qui possède un mil-
lion de livres sterling, c'est-à-dire 25 millions de francs, le
petit homme maigre n'est millionnaire que deux fois et demie.
A votre aise ! plaidez si le cœur vous en dit, et que le ciel vous
assiste !
Il fallut trois mois pour convaincre le bonhomme : il se rendit
enfin, et M. Sucquier reçut une belle gratification.
Le plus difficile restait à faire. Le domaine de M. Trayaz
s'étendait au levant jusqu'à la mer. Il avait succédé au comte
Destreux dans la possession d'une crique en demi-cercle que
bornent d'un côté une falaise nue, de l'autre une montagne boisée
et un promontoire rocheux, lequel, vu de loin, ressemble à un
sphinx accroupi, posant des questions ou racontant ses rêves aux
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726 REVUE DES DEUX MONDES.
pécheurs et aux mouettes. Cette anse de deux kilomètres de long
n'était pas à ses yeux le plus méprisable de ses biens. Il était fier
de sa plage de sable fin qui brillait comme l'argent et de ses
dunes tourmentées couvertes d'herbes pâles. La plage du Lavan-
dou, où Ton vient de loin se baigner, n'est défendue contre le
soleil que par un rideau de tamaris ; la crique de la Figuière est
ombragée d'un grand bois de pins maritimes, auxquels se mêlait
d'admirables pins parasols.
Cet endroit est délicieux, surtout au printemps, quand les
genêts y étalent leurs grappes d'or et les cistes leurs bouquets
blancs ou roses. Impossible de passer par là sans rêver d'y pos-
séder un chalet. Cette idée était venue depuis longtemps à un
vieux peintre, connu dans le pays sous le nom du père Antoine.
Il avait découvert ce site enchanteur et acheté du comte Destreox
tout juste assez de terrain pour se bâtir en contre-bas de la falaise,
sur une plate-forme de granit, un atelier et une petitemais on qu'on
appelait l'Antonine. Il y passait les trois quarts de l'année. B
faisait son ménage, sa cuisine, heureux de ne devoir qu'à lui-
même
Le plaisir et le gré des soins qu'il se rendait.
Il aimait la pêche. De la falaise se détachait une langue de ro-
chers: il y amarrait son bateau, que cette jetée naturelle proté-
geait contre les vents du large. Comme pour une âme d'artiste
voir c'est avoir, tout ce qu'il voyait de sa fenêtre lui appartenait.
Le bois de pins, la plage d'argent, le promontoire qui ressemblait
à un sphinx, les îles, Port-Cros, le Titan, la mer et ses vagues,
le ciel, ses nuages et ses étoiles, tout cela était à lui comme
Antonine.
M. Trayaz avait de tout autres idées sur la propriété; il pensait
qu'il ne posséderait véritablement sa crique que le jour où il "
aurait délogé cet intrus, cet usurpateur du sol d'autrui. D M
rendait justice; il trouvait sa maison de bon goût, heureusement
située et agréable à voir; il n'en était que plus impatient delahri
prendre. Mais le moyen? Le premier négociateur qu'il lui dépêd»
eut peine à se faire écouter jusqu'au bout.
— Non, mille fois non! s'écria-t-il. Il est donc insatiable, cl
richard? Allez lui dire que, quand il m'offrirait des millions, 8 (
n'aura pas mon Antonine. C'est de toutes les maîtresses qneW j
pu avoir dans ma vie la seule qui ne m'ait jamais donné que**!
plaisirs. Nous nous adorons, nous nous sommes épousés. EhlfÇ j
diable ! que le roi David laisse sa femme à Urie et au pauvre s*
brebis! j
A quelque temps de là, comme il revenait de la pêcbè, tj
APRÈS FORTUNE FAITE. 727
aperçut. un entrepreneur de bâtisse et ses ouvriers qui, armés de
cordeaux, de chaînes à arpenter, de niveaux à bulle d'air,
s'occupaient à prendre des mesures et de temps à autre marquaient
de grandes croix rouges sur de vieux pins, qu'ils désignaient
pour l'abatage. Ils partirent vers midi, revinrent deux heures
après. Leur manège intrigua beaucoup le père Antoine et l'in-
quiéta un peu. 11 essaya de faire causer le maître maçon, qui ne
lui fit que des réponses vagues. Il se rendit le soir au Lavandou,
où il allait quelquefois prendre son absinthe. Il rencontra à mi-
chemin M. Sucquier, qu'il connaissait de vue. Il l'aborda, le
questionna.
— Eh! bon Dieu, lui répondit l'agent d'affaires, je ne sais
rien, mais je crois savoir. Je me suis laissé dire que M. Trayaz,
qui ne sait que faire de ses revenus , ne méprise pas les petits
profits. Les hivernans délaissent les grands hôtels; la mode est
aux villas, aux chalets. On en bâtit depuis peu au Lavandou,
et M. Trayaz se propose, paraît-il, d'en construire quatre ou cinq
dans sa crique; on assure qu'ils sont loués d'avance. Il abattra
une partie de son. bois, ne laissera que l'ombrage nécessaire.
Si vous voulez savoir mon sentiment, je vous dirai que c'est
une pitié, que cet homme se déshonore. J'ai toujours pensé
que les vieux arbres c'est sacré. Après tout, que vous importe?
Vous êtes maître chez vous, et vous garderez votre maison, à
laquelle personne ne peut toucher. Espérons que vous aurez des
voisins tranquilles.
— J'étais venu ici pour n'en point avoir, répondit le père
Antoine en serrant les poings, et M. Trayaz est un brigand!
— Entre nous, c'est aussi mon avis, repartit M. Sucquier,
mais je ne le dis que tout bas.
Et il s'empressa de couper court à l'entretien, comme un homme
qui s'est oublié et voudrait rattraper ses paroles.
Le lendemain l'entrepreneur reparut, et bientôt les travaux
commencèrent. Le vieux peintre était navré : c'en était fait de sa
solitude, de son repos, de son bonheur, de sa mer et de son ciel ;
on l'avait dégoûté d'Antonine. Il ne restait plus qu'à la vendre: il
en demanda un prix énorme, exorbitant, qui fut accordé sans
contestation. Quand tout fut réglé, que les signatures furent
échangées, qu'il eut empoché son argent, il courut chez M. Trayaz
pour se donner l'amer plaisir de lui dire son fait. Il le traita de
bourgeois, de philistin, de grigou, de barbare, de massacreur de
beaux sites, de spéculateur éhonté. M. Trayaz écouta son dis-
cours en silence, d'un air de recueillement et de componction;
puis il dit :
— Vous avez, mon cher monsieur, une façon un peu vive de
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728 REVUE DES DEUX MONDES.
dire aux gens leurs vérités; c'est le seul moyen de faire impres-
sion sur eux, votre méthode me paraît bonne. Vos reproches ont
touché le barbare, et votre éloquence a sauvé la vie à mes pins.
Je renonce à mes projets, à mes bâtisses, et votre maison, que je
trouve charmante, sera précieusement conservée par moi en sou-
venir de la leçon trop méritée que vous venez de me donner.
Quelques jours plus tard, on apprit que M. Sucquier était
devenu l'intendant de M. Trayaz, qui le récompensait de ses
heureuses inventions en lui allouant un gros traitement. Il exigeait
beaucoup des gens qui le servaient, mais il les payait en consé-
quence.
Il avait reconstitué et agrandi son royaume ; il s'occupa de s'y
installer. Le vieux manoir du comte Destreux lui plaisait mé-
diocrement. Il n'eut garde de le réparer et de s'y établir. S'il avait
beaucoup d'orgueil, il était exempt des petites vanités d'un par-
venu, et les façades composites ne lui disaient rien. Il était de-
venu très Américain; il préférait aux plus belles ordonnances
une villa bien aérée, commode, confortable et très moderne.
Il abattit le château, en abandonna les matériaux à qui voulut
les prendre : cette libéralité le fit bien voir dans le pays, et du
même coup donna lieu à d'assez vives querelles, qui le diver-
tirent. Il choisit pour emplacement de sa villa une terrasse que
signalait de loin aux regards un cèdre gigantesque. Quand on
bâtit dans le Var, la difficulté est de s'arranger à la fois pour avoir
de la vue et pour s abriter du mistral. Cette terrasse commandait
un vaste horizon, et un ressaut de la montagne la couvrait du
côté du nord-ouest. Il avait fait venir de nombreuses escouades
d'ouvriers, et n'avait pas attendu d'avoir démoli pour commen-
cer à construire. Après de longues discussions, son architecte lui
avait présenté un plan qui lui agréait. Deux corps de logis de
deux étages, en carré long, se terminaient par des pignons à
redans artistement décorés; une grande cour séparait ces deux
ailes, que reliait dans le fond un bâtiment central, précédé d'une
galerie couverte, dont les arcades étaient soutenues par des piliers
rustiques. Le gros œuvre de maçonnerie et de couverture fut
promptement expédié, et on procéda à l'aménagement intérieur.
Il acheta à Paris et à Londres ses tentures et ses meubles. Il mé-
prisait la pretintaille, le clinquant ; il aimait en toute chose le
solide, le luxe sérieux, de bon aloi, l'élégance sans prétention.
Il avait demeuré jusqu'alors chez l'un de ses fermiers. Tout
ce qui lui retraçait le souvenir de la vie étroite d'autrefois, des
années déjà lointaines où il avait pâti et connu les privations,
lui était agréable. Cependant, le jour de printemps où il prit pos-
session de ce qu'il appelait son hospice de vieillard, son cœurse
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I
APRÈS FORTUNE FAITE. 729
dilata et son regard s'adoucit. Il se logea au premier étage de
l'aile de gauche. Son balcon, exposé au sud-est et où montait le
parfum des citronniers en fleur, donnait sur un grand jardin,
qu'il avait conservé en se promettant de l'embellir. En face de lui,
encadrés par sa montagne et ses forêts de chênes, s'étendaient
ses trois cents hectares de terres cultivées, ses champs de seigle
et d'avoine, ses vignes, ses vergers d'oliviers, que traversait sa
rivière bordée par de longues rangées de cannes à quenouilles.
Les toits en brique de ses fermes faisaient des taches rouges dans'
le paysage, et le feuillage luisant de ses figuiers contrastait
agréablement avec la verdure sévère des arbres qui ne perdent
pas leurs feuilles. Une des fenêtres de son cabinet de travail avait
vue sur la plaine du Lavandou et, par l'échancrure d'une col-
line, sur le village de Bormes accroché à son coteau. Il aimait à
fumer la pipe près de cette fenêtre. Assis à califourchon sur une
chaise en tapisserie, il contemplait l'endroit où il était né, et
croyait reconnaître, à peu de distance d'un grand palmier, la
maison où un jour, en sortant de table, son père s'était endormi
et ne s'était pas réveillé. Il causait longuement avec ce mort. A
lui seul il disait tout.
Il était revenu en Provence depuis trois ans, et depuis six
mois il était chez lui, lorsque un soir d'automne, après avoir
gagné trois parties de billard à M. Sucquier, il s'avisa tout à
coup que, si content qu'il fût de sa villa et quoiqu'il s'y trouvât
fort bien, il s'y ennuyait à mourir. Cette découverte le terrifia.
— Serait-il vrai, pensa-t-il, que le repos c'est l'ennui, et
qu'il est plus facile de s'enrichir que de jouir de sa richesse?
Il creusa longtemps ce mélancolique et redoutable problème.
Ce soir-là, cet homme comblé par la fortune se sentit pauvre, et
il était aussi triste, aussi sombre en pensant à son bonheur
qu'avait pu l'être le vieux peintre en se séparant à jamais de son
Àntonine.
II
Quand il s'était décidé à revenir vieillir en Provence,
M. Trayaz s'était promis d'y mener une existence fort solitaire.
Son orgueil avait persuadé à ce misanthrope qu'il n'avait besoin
de personne, qu'il se suffirait aisément à lui-même. Si sa maison
était grande, c'est qu'il fallait bien que le palais fût proportionné
à l'étendue du royaume. Il avait un assez nombreux domestique
pour qu'il y eût un peu de mouvement autour de lui et pour que
ses appartemens déserts fussent bien tenus ; mais il comptait n'y
offrir l'hospitalité qu'à ses amis d'Amérique, si d'aventure ils
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730 REVUE DES DEUX MONDES.
venaient le voir. Il n'était pas nécessaire au bonheur de ce soleil
de s'environner de planètes gravitant autour de sa gloire et lui
renvoyant sa lumière.
Tant qu'il s'était occupé d'acheter des champs, des chalets à
des gens qui ne voulaient pas les vendre, de démolir un vieux
château, de bâtir une villa, les heures lui avaient semblé courtes.
Délivré de ce tracas, elles lui parurent plus longues. Si considé-
rable que fût sa correspondance d'affaires, il l'expédiait prompte-
ment. Ses fréquentes conférences avec son intendant étaient des
distractions insuffisantes ; il avait bientôt fait de lui donner ses
ordres : il avait la parole brève et n'aimait pas à se répéter. II
s'intéressait à ses fermes, visitait souvent ses fermiers. Malheureu-
sement l'agriculture n'était pas un métier qui convint à sou
humeur, à l'ardeur fiévreuse de son esprit, à la rapidité de ses
pensées. La terre l'impatientait, elle travaille si lentement! Passe
encore s'il avait eu des savanes à convertir en terres de labour,
des friches à mettre en culture : la Figuière était depuis longtemps
un endroit fort civilisé, où tous les grands travaux étaient faits;
il n'y avait rien à créer, on ne pouvait que perfectionner. Il
n'avait aucun de ces goûts qui abrègent les journées. Il aurait pu
dire comme certain sage : « Je ne bois pas, je ne joue pas, je ne
lis pas ; bref je n'ai point de vices, et on assure qu'il en faut pour
rendre la vie supportable. » Quand il avait parcouru des yeux
les longues colonnes du New-York Herald et les colonnes plus
courtes du Petit Marseillais, il savait tout ce qu'il tenait à savoir.
Il déjeunait et dînait tête à tête avec M. Sucquier, et, bien qu'il
fit grand cas de son mérite, il y avait des momens où ce visage
bourgeonné, cette voix doucereuse et ce sourire mielleux lui
causaient des nausées. M. Sucquier, qui avait de la pénétration,
ne tarda pas à s'apercevoir que son auguste patron s'ennuyait. On
pouvait craindre qu'il ne se dégoûtât de la Figuière, qu'il ne la
revendît, et M. l'intendant était fort attaché à sa place.
— Monsieur Trayaz, lui dit-il un jour, ce qui manque ici,
c'est une femme. Il ne tiendrait qu'à vous d'en trouver une à
votre convenance.
— Vous me proposez de me marier? C'est la première sottise
que je vous aie entendu dire, mon cher Sucquier: Dieu veuille
que ce soit la dernière !
Puis après un moment de réûexion : — S'il m'en souvient,
j'ai de la famille : j'ai envie de faire connaissance avec elle. Ces
gens-là m'amuseront peut-être, et ils animeront cette maison,
dont vous êtes jusqu'ici le seul ornement.
Il disait vrai ; quoique pendant trois ans il n'eût pas eu l'air
de s'en douter, il avait de la famille. Il avait perdu une sœur
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APKÈS FORTUNE FAITE. 731
et un frère, morts l'un et l'autre comme leur père à 63 ans.
Mais la seconde de ses sœurs avait été plus heureuse : elle venait
d'atteindre à sa soixante-cinquième année, et se portait fort bien.
C'était la veuve d'un négociant marseillais, M. Limiès, qui
avait gagné beaucoup d argent et en avait beaucoup dépensé.
Marseille est une ville qu'on ne peut plus quitter quand on l'a
habitée quelque temps : Mme Limiès y était restée et y vivait de
ses modestes rentes. Elle n'en sortait que pour rendre service aux
siens. S'agissait-il d'une maladie grave à soigner, d'une querelle
à accommoder, de quelque affaire désagréable à arranger, on
l'appelait et elle accourait. Elle était de ces femmes qui sont nées
pour être bêtes de somme et porter le paquet des autres. Elle
avait deux filles ; l'aînée comme la cadette avait tenté plus d'une
fois de garder à demeure cette mère utile. Mais elle savait que
ces filles adorées ne s'entendaient pas, que se donner à l'une c'était
se brouiller avec l'autre, et, le service rendu, elle repartait bien
vite. Dans l'intérêt même de ses affections, elle tenait à son indé-
pendance, et elle aimait Marseille.
L'aînée était mariée depuis vingt ans à un Lorrain, M. Raoul
Lejail, qui avait plus de mérite que de santé. Il était avocat; mais,
le goût des fonctions publiques lui étant venu de bonne heure, il
n'avait jamais plaidé. Après avoir été le secrétaire, puis le chef
de cabinet d'un ministre en vue, il avait obtenu une sous-préfec-
ture dans le Var, et c'était à Toulon qu'il avait rencontré et épousé
Mlle Mélanie Limiès. Quelques années après son mariage, on
l'avait nommé préfet en Corse, où ses administrés lui avaient
donné tant d'ennuis qu'il s'était rebuté de son métier et avait
renoncé à toute ambition. Ayant fait des économies, et regrettant
d'avoir trop vécu pour les autres, il s'était promis de ne plus
vivre que pour lui-même.
De complexion délicate, il se croyait bien à tort menacé de
phtisie ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il s'enrhumait facilement.
Mais ilavaitpour principe que les petits maux nonsoignés engen-
drent fatalement les maladies mortelles. 11 estimait que la Pro-
vence maritime est la seule partie du territoire français que puisse
habiter un valétudinaire qui n'a pas de penchant pour le suicide,
mais il déclarait que ce paradis est plein d'embûches. Il avait
séjourné successivement sur tous les points du littoral méditer-
ranéen, dans le vain espoir d'y découvrir un endroit où le mistral
ne soufflât jamais. Faute de mieux, il s'était fixé définitivement au
Dattier, joli hameau très abrité, situé à mi-distance entre le La-
vandou et Saint-Tropez. Les habitans prétendent que leurs dattes
mûrissent quelquefois, mais je ne connais personne qui en ait
mangé. M. Lejail prétendait, lui, qu'on ne peut vivre, même au
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732 REVUE DES DEUX MONDES.
Dattier, qu'à force de précautions, qu'il y serait mort dès la
première année s'il ne s'était gardé à carreau. Dans ses prome-
nades, il emportait toujours sur son bras gauche deux pardessus,
l'un plus léger, l'autre plus épais, et quand il passait du soleil à
l'ombre ou du midi au nord, il mettait, selon les cas, l'un ou
l'autre et quelquefois tous les deux.
Pourtant il faut rendre à ce malade plus ou moins imaginaire
la justice qu'il n'était point un Argan, qu'il eût été incapable de
marier sa fille au jeune Diafoirus pour être à même des consul-
tations. Il ne consultait que lui; il tenait que le meilleur des mé-
decins est un malade qui a lu des livres de médecine et qui
s'étudie sans cesse. 11 n'était pas non plus de ces cacochymes
incommodes qui exigent que tout le monde les plaigne et s'occupe
de leurs maux. 11 se chargeait de se soigner, il demandait seule-
ment qu'on le laissât faire, sans l'obliger jamais à enfreindre un
seul des articles du savant régime qu'il s'était prescrit à lui-même.
Au demeurant, hors cette faiblesse, M. Lejail était un homme
d'esprit et de âain jugement, agréable causeur, fort instruit,
surtout en matière de droit et d'histoire. Un Parisien de ses amis
l'avait qualifié d'égoïste intelligent. Quand on a l'amour de la
lecture et une bibliothèque, on ne s'ennuie pas au Dattier, et on
ne s'ennuie nulle part lorsqu'on est un docteur habile, attaché à
la personne d'un malade très compliqué, auquel il s'intéresse
passionnément.
Il en allait tout autrement de Mma Lejail. Le Dattier était pour
elle une prison, un tombeau; il y passait beaucoup d'allans et de
venans, mais depuis que le monde existait, M. Lejail seul avait
eu l'idée de s'y arrêter. Elle protestait d'autant plus contre son
sort qu'elle ne croyait qu'à moitié aux rhumes de son mari; elle
n'avait garde de le lui dire, c'eût été un cas de divorce. Cette
femme brune, aux traits réguliers, mais un peu durs, se souve-
nait d'avoir été préfète; elle avait dans le sourire, dans le regard,
quelque chose de discret et d'officiel. Elle regrettait le temps de
ses grandeurs; elle était née pour le monde, où elle avait réussi,
et elle faisait sentir quelquefois à M. Lejail Ténormité du sacri-
fice qu'il lui imposait. Ce qui la chagrinait surtout, c'est qu'elle
avait une fille à marier, et qu'on ne se marie pas au Dattier. Fort
jolie, fort élégante, aussi blonde que sa mère était brune,
Mlle Huguette Lejail venait d'entrer dans sa dix-neuvième année.
Elle savait ce qu'elle valait. La profonde solitude dans laquelle
on avait enterré sa malice et ses grâces ne l'avait point rendue
timide; elle avait le ton délibéré, la parole incisive et nette.
L'hiver précédent, Mme Lejail l'avait envoyée passer trois mois à
Marseille, chez sa grand'mère, qui l'avait présentée à ses
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APRÈS FORTUNE FAITE. 733
amis, conduite au bal. Elle avait été fêtée, courtisée ; mais aucun
de ses danseurs n'avait paru disposé à demander sa main. Ils la
trouvaient charmante, mais impérieuse; peut-être aussi crai-
gnaient-ils qu'elle ne fût une de ces femmes qui coûtent très
cher à qui les aime, qu'elle n'eût trop de fantaisies et pas assez de
dot.
La sœur cadette de Mme Lejail avait, semblait-il, un sort plus
enviable. Elle ne vivait pas dans un désert, sans autre divertis-
sement que le médiocre plaisir d'accompagner chaque année un
valétudinaire dans la vallée des Alpes que, par des raisons d'hy-
giène, il avait choisie pour son séjour d'été. Son mari, M. Hector
de la Farlède, était un gentilhomme campagnard qui habitait un
castel aux portes de la ville de Grasse, si célèbre par ses es-
sences et ses parfumeries. Habitans ou hivernans, elle y trouvait
toujours à qui parler. Les médisans racontaient que le père de
M. de la Farlède s'appelait tout bonnement M. Bourdigue, qu'avec
le temps il avait ajouté à son nom celui du village où il était né.
Son fils, à qui le premier de ces noms plaisait moins que le second,
avait fini par l'escamoter, et après avoir signé ses lettres « Bour-
digue de la Farlède, » il ne les signait plus que « B. de la Farlède. »
Libre à ses correspondans de le croire baron; il ne prenait pas
ce titre, mais il ne se fâchait pas contre les gens qui le lui
donnaient.
C'était un homme de forte taille et de forte voix, qui avait l'air
avantageux, l'abord cavalier et de gros yeux ronds bordés de cils
d'un blond si pâle qu'ils paraissaient blancs. C'était là, avec ses
prétentions nobiliaires, son signe particulier. Il se piquait d'avoir
de belles relations, et, voisinant avec un comte et une marquise des
environs, il s'arrangeait pour que personne n'en ignorât. Ce gen-
tilhomme, d'intelligence courte, n'avait pas assez d'esprit pour se
douter que sa femme en avait beaucoup plus que lui. Il se donnait
l'air de n'en faire qu'à sa tête; dans le fond, c'était eïle qui gou-
vernait. Mais elle s'appliquait à ménager son amour-propre, à lui
persuader que lorsqu'il faisait ce qu'elle voulait, il imposait ses
volontés à sa servante.
On prétendait que Mma Blandine de la Farlède n'avait pas
toujours gardé à son mari une inviolable fidélité. On l'accusait
d'avoir eu des bontés pour un jeune médecin, fort beau garçon.
Après avoir dérangé quelques ménages, il était allé s'établir dans
une ville d'eaux, et on reconnaissait que cette aimable femme,
aux cheveux châtain clair et.au regard de velours, ne lui avait
point donné de remplaçant. Un incident était survenu. Après
six années de mariage, lorsqu'elle désespérait d'avoir jamais d'en-
fant, elle avait mis au monde, non sans effort ni sans douleur,
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734 1ŒVLE DES DEUX MONDES.
un fils qu'en apparence le forceps n'avait pas endommagé. Dès
lors, méprisant les aventures du cœur, elle n'avait plus rien cher-
ché : son Jules était tout pour elle.
Malheureusement, après lui avoir donné de grandes joies, Jules
lui causait de grandes anxiétés. C'était un arriéré. Elle avait tâché
de se rassurer en considérant que maint homme de génie a com-
mencé par être un lourdaud; mais elle dut se rendre à l'évidence,
reconnaître que cet esprit noué ne se dénouerait jamais. A
douze ans on l'avait mis au collège, où il n'avait pu rester; il
fallut lui donner des maîtres particuliers, qui s'évertuaient en vain
de tirer du feu de ce caillou : aucune étincelle n'avait jailli, et
Mma de la Farlède se demandait avec épouvante quel avenir atten-
dait le fruit de ses entrailles. Que n'était-elle riche à millions!
Les millions sauvent tout. Cet épais garçon, de santé florissante,
noyant dans la graisse le peu d'intelligence que le ciel lui avait
octroyé, regardait la vie et le monde bouche bée, avec des yeux
ahuris, comme on regarde un pays inconnu où Ton désespère de
trouver son chemin II avait à treize ans l'air et les goûts d'un
bébé, et pour surcroît de malheur, il était rustique de tournure,
de manières, et beaucoup plus Bourdigue que de la Farlède. Son
ambitieuse mère le comparait tristement aux enfans du même
âge. Dans ses heures de mélancolie, ses beaux yeux veloutés, qui
jadis avaient raconté des romans, ne révélaient plus que ses dé-
convenues maternelles, et disaient dans un langage voilé que son
fils était son idole et sa croix.
Les deux sœurs n'éprouvaient Tune pour l'autre qu'une mé-
diocre sympathie. Mme de la Farlède en voulait à Mma Lejail d'avoir
une fille qui n'était point une arriérée, et Mma Lejail ne pouvait
pardonner à Mme de la Farlède de ne pas s'appeler Mme Bourdigue
et de jouer quelquefois à la baronne. Ce qui envenimait leur
zizanie, c'est que l'aînée accusait Mma Limiès de la sacrifier à sa
cadette, et que la cadette soupçonnait sa mère de préférer dans le
secret de son cœur Huguette à Jules. Au reste elles se faisaient
bon visage quand elles se rencontraient, mais elles se rencon-
traient rarement.
Durant les trente années qu'il avait passées en Amérique,
M. Trayaz n'avait donné de ses nouvelles à aucun des siens. Long-
temps on le crut mort ou vivotant dans quelque endroit perdu,
où cet aventurier traînait sa misère. Un jour, Mma Limiès apprit
de quelqu'un, qui connaissait quelqu'un qui assurait l'avoir vu,
qu'il était établi à New- York et qu'il était riche. On avait presque
oublié ce disparu, on ne prononçait plus son nom, on recommença
à s'en occuper. Quand Mlle Huguette Lejail, qui n'était encore
qu'une petite fille et qui avait déjà le goût de la dépense, deman-
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APRÈS FORTUNE FAITE. 735
dait de l'argent à son père pour satisfaire quelque fantaisie coû-
teuse, il lui répondait : « Adresse-toi à ton grand-oncle Chris-
tophe. » Cette réponse l'exaspérait; elle ne croyait qu'à moitié à
l'existence de cet éternel absent. Et pourtant? que savait-on? Deux
ou trois ans plus tard, il lui arriva de le voir en rêve ; elle était
superstitieuse, elle ne douta plus qu'il n'existât, qu'il ne revînt,
et elle se promit de s'adresser souvent à lui. Tout à coup la
nouvelle se répandit qu'il était de retour, qu'il avait gagné là-bas
tant de dollars qu'il ne savait qu'en faire, et que, faute de mieux,
il venait d'acheter la Figuière. La sensation fut profonde. M. Trayaz
n'avait pas été plus ému le jour où il avait découvert sa mine
d'argent. Quelle mine d'or qu'un oncle d'Amérique qui avait le
triple mérite de posséder soixante ou quatre-vingts millions,
d'être célibataire et de commencer une maladie de cœur! Il de-
vint l'unique entretien des veillées, et on y pensait plus souvent
encore qu'on n'en parlait. Mais il faut rendre à Mm" Lejail et à
Mme de la Farlède la justice que dans cette affaire ce n'était pas à
elles-mêmes que ces tendres mères songeaient : grâce à leur
oncle, l'une se berçait de l'espoir que sa fille épouserait un
prince, l'autre que son fils, à qui l'esprit ne venait pas, pourrait
désormais se passer d'en avoir.
Cependant les semaines et les mois s'écoulaient, et l'oncle
Christophe ne donnait pas signe de vie à sa famille ; on pouvait
craindre qu'il ne l'eût reniée. Au Dattier comme à Grasse, on
bouillait d'impatience, on avait la fièvre, on ne vivait plus. La
personne sur qui l'on se déchargeait de toutes les missions dé-
licates fut mise en demeure de se dévouer une fois de plus aux
intérêts de ses filles et de ses petits-enfans. Mme Limiès avait écrit
depuis longtemps à son frère pour le féliciter et lui exprimer
son vif désir de le voir : elle n'avait point reçu de réponse. On
exigea qu'elle allât relancer dans sa solitude cet homme mysté-
rieux et taciturne.
Ce ne fut pas sans émotion qu'elle se présenta à la Figuière.
Elle y trouva M. Trayaz occupé à faire bâtir sa maison. Assis sur
une poutre, au milieu des gravois, il hâtait le travail de ses
maçons. Il daigna offrir à sa sœur une place sur sa poutre bran-
lante, mais son accueil fut glacial. Il répondit d'un ton bref aux
questions qu'elle lui faisait et n'en eut point à lui faire. Il lui dé-
clara qu'il était revenu en Europe pour s'y reposer, et qu'on ne
se repose que lorsqu'on est seul. Il trouva l'occasion de lui
vanter les mœurs américaines et le mépris qu'ont les Yankees
pour nos sots préjugés touchant les relations de famille. Il lui
parla d'un de ses amis de là-bas qui, mécontent de son fils, avait
donné trente millions à une université, seize à une bibliothèque
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REVUE DES DEUX MONDES.
publique, et il approuva hautement l'emploi que ce sage irait
fait de son bien. Quand elle prit congé de lui, il ne tenta point
de la retenir.
— Je ne puis t'offrir de dîner avec moi, lui dit-il; je vis chez
un de mes fermiers, qui me nourrit.
Elle se retira, consternée des propos qu'il avait tenus et plus
encore de certains regards qu'il lui avait jetés. Ce petit, homme
pâle et dur, qui pourtant était son frère, lui avait fait l'effet d'un
étranger qu'elle ne se souvenait pas d'avoir jamais vu, et cet
étranger lui avait fait peur. Il lui avait semblé par instans qu'elle
causait avec un sanglier, et que ce sanglier pensait s'être montré
fort débonnaire en la laissant sortir vivante de sa bauge. Elle
écrivit sur-le-champ à ses filles, et sa lettre pouvait se résumer en
ce mot terrible : « Laissez là toute espérance ! » Ses filles, con-
sternées, l'accusèrent de n'avoir pas su s'y prendre, d'avoir manqué
d'adresse, de savoir-faire. Obligez les gens, c'est ainsi qu'ils vous
récompenseront de vos peines.
Quelle ne fut pas sa surprise en recevant, dix-huit mois
plus tard, une lettre par laquelle M. Trayaz l'invitait, elle et ses
enfans, à venir faire à la Figuière un séjour de quelque durée dés
le 1er février! Elle était alors souffrante et alitée. Elle s'empressa
de remercier de sa gracieuse invitation ce frère qui lui avait fait
peur, elle lui promit de s'y rendre aussitôt qu'elle serait rétablie,
et elle écrivit en hâte à ses filles et à ses gendres. Leur joie
égala leur étonnement. M. de la Farlède parut, durant toute une
semaine, encore plus bouffi qu'à l'ordinaire : c'était l'effet que
produisait sur lui le bonheur. Son aimable femme, qui n'était
jamais bouffie, avait dans ses bons jours des gaîtés jaseuses et ga-
zouillantes; on l'entendit chantonner du matin au soir. Elle se fit
faire des robes, tout en se plaignant que sa mère eût négligé de
s'enquérir quelle était la couleur favorite de M. Trayaz. Au milieu
de ses préparatifs, elle trouvait le temps de sermonner Jute.
Elle tâchait de lui faire comprendre l'importance de l'événement,
les attentions qu'il devait avoir pour se rendre agréable à sob
grand-oncle, que son avenir en dépendait. Elle le conjura de s'ob-
server, de ne plus béer aux mouches, de ne plus baver, en laissant
pendre sa langue. Il s'y engagea solennellement dès qu'elle lai
eut assuré qu'il passerait de longues semaines à la Figuière sans y
apercevoir la figure d'un professeur.
MBe Lejail était aussi heureuse que sa sœur , mais die eut
quelque peine à vaincre les résistances de l'ancien préfet. Il com-
mença par jeter les hauts cris. Y pensait-on? Ce déplacement eu
plein hiver l'épouvantait; il tenait pour certain que la villa co*
struite par un Provençal longtemps expatrié, qui ne connaissait
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APRÈS FORTUNE FAITE. 737
plus son pays, devait être un nid à maladies; il prévoyait des ca-
tastrophes et de redoutables courans d'air: voulait-on sa mort?
Mme de la Farlède avait pour son mari les ménagemens com-
mandés aux femmes qui ont quelque chose à se reprocher ; l'irré-
prochable Mme Lejail le prenait de haut quelquefois avec le sien.
Elle lui signifia qu'il était ridicule, et que d'ailleurs un père doit
savoir faire des sacrifices à ses enfans. Il finit par se rendre. Les
gens d'esprit sont curieux : il n'était pas fâché de savoir com-
ment était fait le Provençal transformé en Américain dont on
s'entretenait partout, jusqu'à Draguignan et à Nice. Mme Lejail
n'eut garde de faire aucune recommandation à sa fille; elle savait
que cette jeune personne, aussi futée que jolie, se chargeait de se
les faire à elle-même. Huguette s'était promis dès la première
minute de faire la conquête de son oncle, et comme elle allait
vite en affaires, elle avait décidé qu'il s'occuperait de l'établir
et que, s'il n'était pas un ladre, elle obtiendrait de lui un ou deux
millions de dot. Son imagination ne lui avait jamais servi qu'à
donner des grâces et un air de fête à ses calculs ; ce qu'il y avait
en elle de romanesque, elle le mettait au service d'un petit
égoïsme très positif, et il y avait toujours des chiffres dans ses
rêveries.
Mme Lejail espérait que sa sœur, qui avait l'esprit de détail
et soignait beaucoup ses toilettes, ne serait pas prête au jour fixé,
qu'elle la gagnerait de vitesse, que non seulement elle serait la
première à reconnaître la place et à s'y ménager des intelli-
gences, mais qu'on lui saurait gré de son zèle. Elle se trompait,
et lorsqu'elle monta dans le train du Sud-France, elle s'y rencontra
nez à nez avec une blonde qu'elle croyait encore à Grasse. Elle
dissimula son dépit , et, après s'être embrassées, les deux sœurs cau-
sèrent de choses indifférentes, pour se cacher l'une à l'autre
l'intérêt passionné qu'elles prenaient toutes deux à la grande affaire
qui depuis quinze jours absorbait toutes leurs pensées. En arri-
vant vers onze heures à la station de Bonnes, on trouva deux lan-
daus qui attendaient, accompagnés d'un fourgon pour les ba-
gages. A mesure qu'elles approchaient de la Figuière, leur
agitation croissait, et le cœur leur sautait dans la poitrine. L'ef-
frayante description que leur mère avait faite du sanglier leur
revenait à l'esprit. Que n'était-elle là pour leur prêter son assis-
tance, pour parer ou recevoir les coups? N'est-il pas des cas où,
fût-elle mourante, coûte que coûte, une mère sort de son lit?
On arriva enfin, et à leur grand soulagement elles découvrirent
que l'oncle terrible était beaucoup plus débonnaire qu'elles ne
pensaient. Il était là en personne pour les faire descendre de voi-
ture; à travers le nuage qu'elles avaient sur les yeux, il leur
Tom cxxx. — 1895. 47
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738 REVUE DES DEUX MONDES.
parut gracieux, souriant. M.Sucquier les conduisit dans le corps
de logis destiné aux étrangers, et leur fit visiter les deux apparie*
mens qu'on leur avait préparés, l'un au rez-de-chaussée, l'autre
au premier étage. Elles trouvèrent l'ameublement très confor-
table et de très bon goût, et il y avait partout des fleurs. M. Lejail
lui-même se réconcilia avec son sort lorsqu'il eut appris de
M. l'intendant que le rez-de-chaussée était bâti sur cave, et qu'il
eut constaté par une consciencieuse exploration qu'il n'y avait pas
trace d'humidité, que sa chambre était exposée au midi, que la
cheminée ne fumait pas, et que le soleil qui entrait par ses deux
fenêtres était presque aussi chaud qu'au Dattier.
Dès que les deux sœurs furent sous les armes, elles se rai-
dirent par la galerie couverte dans le salon, où leur oncle le»
attendait. Un domestique en livrée marron annonça, l'instant
d'après, que le déjeuner était servi. M. Trayaz offrit le bras à
Mme Lejail. Le repas fut succulent, ce qui causa une joie parti-
culière à M. de la Farlède, qui était le gourmand de la bande.
L'amphitryon se montra aimable, enjoué et interrogant. On re-
marqua avec étonnement qu'il était au fait de petits détails in-
times dont les journaux ne parlent point; on ne savait pas qu'à
ses nombreuses fonctions M. Sucquier ajoutant celle d'informa-
teur, lui procurait tous les renseignemens qu'il désirait avoir. D
déclara au dessert que la famille était décidément une belle in-
stitution, qu'elle avait des douceurs que rien ne remplace, qu'il
en avait été trop longtemps sevré, qu'il espérait que ses hôtes se
trouveraient assez bien chez lui pour y passer deux ou trois mois.
Rayonnantes de bonheur, ses deux nièces se disaient du regard
l'une à l'autre : « A quoi pensait notre mère? Il est charmant.»
En sortant de table i il prit Huguette par le menton, et de l'antre
main lui caressant les cheveux :
— Oh ! le beau brin de fille ! Savons-nous la musique ?
— Elle chante, se hâta de dire Mm# Lejail.
C'était vrai, elle chantait; elle avait la voix juste, agréable
dans le médium, aigrelette dans les notes hautes. M. Trayai b
conduisit au piano. Il aimait beaucoup la musique, mais il n'était
difficile ni sur le choix des morceaux ni sur l'exécution, thi
flonflon, joué par un ménétrier de village, lui procurait
griserie d'imagination et lui faisait oublier ce monde suMtt*
naire, où l'homme qui ne pâtit plus ne sait que faire de i
bonheur, et où il faut choisir entre l'effort et l'ennui. Qttafl!
Huguette eut achevé sa romance, que Mme Lejail avait accom-
pagnée, il la complimenta sur son talent, et un nuage passai
le front de Mma de la Farlède. Mais il tint la balance égale. III*
pota les grosses joues de Jules et le pria de lui réciter une faWe. 4
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APRÈS FORTUNE FAITE. 739
Sa pauvre mère eut une angoisse. Heureusement il est une pro-
vidence pour les innocens, et Jules, qui avait bien déjeuné et
commençait à prendre goût à la Figuière, récita sans broncher la
fable du Savetier et du Financier. A vrai dire, il bredouillait,
mangeait la moitié de ses mots, laissait beaucoup à faire à l'in-
telligence de l'auditoire. Son grand-oncle lui tapota de nouveau
les joues, en le félicitant de son heureuse mémoire. Il ajouta :
— Mon ami, n'en crois pas le bon La Fontaine. J'ai connu
en Amérique un financier qui avait des sommeils de savetier.
A ces mots, il poussa un profond soupir. On en conclut que
ses nuits n'étaient pas bonnes. Décidément ce millionnaire indul-
gent avait toutes les vertus de son état.
Il mena ces dames dans ses serres, magnifiquement tenues,
et il coupa lui-même avec son sécateur deux de ses fleurs les
plus rares, dont il orna de sa main leur corsage. Elles se disaient :
« Mais oui, il est charmant : où donc notre mère avait-elle
l'esprit? » Pendant qu'elles retournaient dans leur appartement
pour surveiller leurs femmes de chambre, qui défaisaient leurs
malles, il emmena les deux hommes faire le tour du proprié-
taire. Ce fut un moment critique pour M. Le j ail. Ce jour-là,
comme il arrive souvent dans les févriers de la Provence, le
soleil était ardent, l'ombre était froide. M. Lejail s'arma de son
parasol blanc, mit sur son bras gauche ses deux pardessus, et,
chemin faisant, il endossa tantôt l'un, tantôt l'autre, sans que
M. Trayaz parût trouver ce manège singulier. M. de la Farlède,
qui portait depuis peu Tordre du Mérite agricole, lui expliqua
dans un style trop pompeux comment il s'y prenait pour élever
ses porcs, qui avaient été primés. Il sembla s'intéresser vivement à
ses récits, et ce grand éleveur se disait comme sa femme : « Eh!
oui, il est charmant, c'est un bon diable. » Plus circonspect et
plus sceptique, M. Lejail réservait son jugement. L'expérience
qu'il avait des hommes lui avait appris que dans certains cas ce
n'est pas le premier coup d'œil qu'il faut sauver, que le second
est quelquefois moins agréable que le premier.
En effet, M. Trayaz se montra moins commode pendant le
dîner, et les affaires se gâtèrent un peu. Ce fut la faute de l'an-
cien préfet, qui, coiffé de son éternelle calotte de velours noir,
serait mort plutôt que de s'écarter de son régime, et son régime
lui prescrivait de manger très peu le soir, sous peine de passer une
nuit blanche. L'amphitryon s'aperçut qu'il refusait les hors-
d'ceuvre, qu'il ne touchait que du bout des dents à son
poisson.
— Vous ne mangez pas, mon cher Lejail. Attrister sa vie
pour la conserver me paraît un sot calcul, et, au surplus, à quoi
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740
REVUE DES DEUX MONDES.
servent le régime et les précautions? Croyez-moi, vous mourra
plus tôt que vous ne le pensez.
M. de la Farlède ne méritait à cet égard aucun reproche; il
fit honneur au diner comme au déjeuner, mais il parla longue-
ment de son comte et de sa marquise. Quand on fut au Cham-
pagne, M. Trayaz porta un toast :
— Je bois, dit-il, à la vertu de mon aimable nièce Mme Lejail,
aux cheveux et à la voix de sa charmante fille, à la calotte de ve-
lours de M. le préfet. Je bois aux grâces et aux beaux yeux de
ma nièce Blandine, aux joues appétissantes de son gros Jules.
Puis il se tourna vers M. de la Farlède ; mais son verre lui
trembla dans la main, et il le posa sur la table, en disant :
— Excusez mon trouble, mon cher Bourdigue de la Farlède:
c'est la première fois que je porte un toast à un baron, ami d'un
comte et d'une marquise.
A peine eut-on passé au salon, il annonça qu'il avait l'habi-
tude de se retirer à neuf heures précises, pour causer affaires avec
son intendant ; il engagea ses hôtesà s'amuser entre eux comme
ils l'entendraient, et, leur ayant montré d'un geste les tables de
jeu et la salle du billard, il monta chez lui, suivi de M. Sucquier.
III
Un peu plus tard, entre dix et onze heures, M. et Mm* Lejail
se trouvaient seuls dans leur salon particulier. Huguette les avait
quittés pour aller écrire une lettre dans sa chambre. Enfoncé
dans un fauteuil près de la cheminée, enveloppé dans sa douil-
lette, son bonnet de velours rabattu sur ses yeux, les jambes allon-
gées, l'ancien préfet chauffait les semelles de ses pantoufles à un
grand feu, qu'il alimentait de temps à autre en y jetant une
souche d'olivier. L'épigramme que lui avait décochée M. Trayai
lui était restée sur le cœur, et la prédiction sinistre dont il l'avaft
accompagnée lui avait fait courir un frisson le long du dos.
M. Lejail entendait la plaisanterie, et il aimait à plaisanter; i
sa santé et son régime élaient des sujets sacrés : en parler légère-
ment lui paraissait une indécence aussi scandaleuse que de nie
dans une église. Il regrettait amèrement son cher Dattier, il !
maudissait la faiblesse qu'il avait eue de se laisser entraînerait j
Figuière. Il avait en ce moment l'air sombre d'un homme qui]
creuse ou ronge une idée déplaisante. Ce qui ajoutait à son inH
tation, c'est que Mme Lejail, les yeux fixés sur une tasse de tWl
où elle semblait lire sa destinée, paraissait contente, ravie, <M
que son visage sévère s'éclairait par instans d'un sourire.
La rage dans le cœur, il jeta encore une bûche au feu.
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APRÈS FORTUNE FAITE. 711
— A quoi penses-tu, Raoul? lui dit-elle en reculant sa chaise.
Nous ne sommes pas en Sibérie.
— Vàs-tu me demander d'économiser son bois?
— Je te demande de ne pas me rôtir. Si tu as froid, prends du
thé. Mon oncle fait venir le sien de l'Inde, il est délicieux.
— Comme le propriétaire... Est-ce assez triste? Il y a vingt
ans que nous vivons ensemble, et tu ne sais pas encore que le
thé est un poison pour moi.
Elle secoua la tête, et après un moment de silence :
— Je crois que nous nous trouverons bien de notre séjour
ici. Ma mère me reproche quelquefois de me faire des monstres.
Cette journée qui m'effrayait s'est passée à merveille. Il nous a
prouvé qu'il avait l'esprit de famille, et il m'a paru que dès la
première minute il prenait Huguette en goût.
— Oui, parlons un peu de lui. Tu n'en dis pas assez, ma
chère; non seulement il a l'esprit de famille: je le tiens, moi,
pour un homme des plus aimables, d'un commerce exquis, d'une
irréprochable courtoisie...
— Plus bas, je te prie: on pourrait t'entendre.
— Je parlerai aussi haut qu'il me plaira, poursuivit-il en bais-
sant la voix, et je déclare que cet homme charmant, né avec les
dispositions les plus heureuses, les a sans doute perfectionnées
en Amérique. C'est dans ce pays-là qu'il a appris à parler aux
gens de leur décès avec tant de désinvolture.
Elle pinça les lèvres :
— Quand tu aurais mangé de la barbue, en serais-tu mort?
— Je n'y vois rien d'impossible. Au surplus, que t'importe?
— Il y a si longtemps que tu meurs, murmura-l-elle, que je
commence à m'y faire.
Il ne se défendit pas, il attaqua, et, ayant repoussé sa calotte sur
le derrière de sa tète :
— Soit, ne nous occupons plus de ma santé, à laquelle tu
portes un si vif intérêt. Mais permets-moi de te dire, ma chère
Mélanie, que tu te crois très fine, que c'est la prétention de toutes
les femmes, et que souvent elles s'abusent lourdement. Tu t'es
figuré qu'en venant ici tu faisais une affaire d'or...
— Plus bas, de grâce, dit-elle, en frappant du plat de la main
sur la table.
— Ah çà! les murs de cette maison ont-ils des oreilles? Il
ne manquerait plus que cela pour m'en rendre le séjour savou-
reux... Je te répète que tu te fais de grandes illusions, que les
adorateurs du veau d'or font souvent un métier de dupe...
— Il est des choses qu'on peut penser, mais qu'on ne dit
pas.
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742 REVUE DES DEUX MONDES.
— Je les dis. Que veux-tu? Je suis ce soir d'humeur à les
dire. Tu es arrivée ici pleine d'espérances et décidée à trouver
ton oncle adorable, à supporter avec une patience angélique
toutes les avanies qu'il lui plaira de te faire...
— Mais il me semble que jusqu'ici...
— Eh ! oui, il n'en a fait encore qu'à moi, et celles-là ne comp-
tent pas. Mais tu auras ton tour. Eh bien! souviens-toi de ma
prophétie : ton oncle est un grand mystificateur, et nous sorti-
rons de cette maison aussi riches que nous y étions entrés.
— Tu es un incorrigible pessimiste, répliqua-t-elle en rem-
plissant pour la seconde fois sa tasse de ce thé des Indes qu'elle
trouvait délicieux. Grâce au ciel, les catastrophes que tu annonces
n'arrivent pas toujours.
— C'est possible, mais rappelle-toi ce que l'homme charmant
a dit jadis à ta mère. Il Ta régalée de l'histoire d'un Américain
qui avait déshérité sa famille et donné trente millions à je ne sais
quelle université. Sois sûre que lui-même projette d'en fonder
une quelque part, dans l'Ohio peut-être ou dans le Dakota, à
moins que ce ne soit dans le Wisconsin. Ma chère, je le connais
dès maintenant comme si je lavais fait. Écoute-moi bien : son
université, qui portera son nom, aura tout, et Mme Lejail n'aura
rien. C'est un orgueilleux et un ennuyé. Il nous a appelés auprès
de lui pour l'aider à tuer le temps, à titre de distraction provisoire.
Nous sommes sa ménagerie : quand ses singes, ses gazelles et ses
toutous ne l'amuseront plus, il leur dira bonsoir et les renverra
chez eux avec leur courte honte, la tête plus basse, le nez plus long.
En ce moment, la porte de la pièce voisine s'entr'ouvrit.
Mile Huguette apparut sur le seuil, tenant d'une main son démê-
loir, de l'autre ses cheveux défaits. Elle n'écoutait jamais aux
serrures, mais elle avait l'ouïe d'une incomparable finesse.
— Maman a raison, dit-elle : tu es un insupportable pessimiste.
Lorsqu'on se mêle de faire le prophète, il ne suffit pas de croire,
il faut savoir, et on ne sait rien avant d'avoir pris langue. 11 y a
ici un homme dont la conversation doit être fort instructive; il
s'appelle M. Sucquier, et je gagerais que mon oncle lui dit ses se-
crets. Il était assis à table à côté de moi; quoiqu'il soit très laid
et d'une propreté douteuse, j'ai été fort aimable pour lui, et je
suis sûre qu'il me veut du bien. Interroge-le dès demain. Quand
on a été préfet, on doit s'entendre à faire causer les gens.
Cela dit, elle disparut, et la porte se referma.
— Ma fille, pensa M. Lejail, a vraiment l'esprit fort délié, et
la sagesse parle quelquefois par la bouche des en fan s.
Cette réflexion ayant modifié le cours de ses idées, il ne pro-
phétisa plus.
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APRÈS FORTUNE FAITE. 743
Pendant qu'on devisait ainsi au rez-de-chaussée, les habitans
du premier étage se livraient à un entretien du même genre,
quoiqu'un peu différent. Comme sa sœur, Mme de la Farlède
buvait du thé des Indes. Son mari ne se rôtissait pas à un feu
d'enfer; il lampait amoureusement l'un de ces vieux cognacs très
authentiques qui opèrent des miracles. Un quart d'heure aupara-
vant, il était ou croyait être furieux: depuis qu'il avait fait la con-
naissance de ce nectar, son humeur s'était sensiblement radoucie.
— Ainsi vous pensez, ma chère amie, qu'en me portant ce
toast, M. Trayaz n'avait aucune intention blessante?
— J'en suis certaine.
— Mon Dieu ! ce toast n'avait en lui-même rien d'offensant ;
c'est son ton qui m'a déplu... J'avais cru m'apercevoir qu'il avait
en ce moment je ne sais quel accent d'ironie, de persiflage...
— Vous vous trompiez. Je suis convaincue qu'il était sincère-
ment flatté d'avoir à sa table l'ami d'un comte.
— Au fait, dit M. de la Farlède en se carrant, il est devenu
à moitié Américain, et les Américains, paraît-il, sont fort enti-
chés des grandeurs. Allons, à la bonne heure! car autrement...
Vous le savez, Blandine, je ne ressemble pas à mon cher
beau-frère: je tiens plus à ma dignité qu'à ma vie, et ma dignité
est fort chatouilleuse. Quand on se joue à moi, je rends pois
pour fèves.
Malgré l'épaisseur des murailles, on entendait par intervalles
un bruit étrange dans la chambre attenante. Jules y dormait à
poings fermés, et il avait la fâcheuse habitude de ronfler.
— Songez à Jules, murmura Mme de la Farlède.
— Eh! madame, je n'ai pas besoin qu'on me rappelle mes
devoirs de père. J'aime mon fils et je suis prêt à lui faire tous les
sacrifices, hormis celui de ma dignité.
Il y avait à côté de la bouteille de cognac un flacon de kirsch.
Il voulut en tâter; il en huma quelques gouttes, qu'il promena
dans sa bouche, et il fit la grimace.
— Son kirsch ne vaut pas son cognac, et tenez, madame, si
jamais il venait à me manquer, je suis homme à le lui dire. Oui,
je lui dirais, comme je vous le dis, que son kirsch est médiocre.
On raconte que Napoléon Ier retint prisonnier aux Tuileries
un conseiller d'État auquel il avait commandé un travail pressé.
On l'avait mis sous clef, mais on le nourrissait bien. Ses amis lui
ayant demandé si ce procédé ne lui avait pas paru un peu cava-
lier : — « Certes, répondit-il, mais j'ai dit son fait au grand
homme. Quand il s'est informé, en me tirant l'oreille, si j'avais
trouvé bon certain pâté qu'il m'avait envoyé : — « Sire, lui ai-je
reparti, il était trop salé ! » Mm* de la Farlède ne craignait pas
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744 REVUE DES DEUX MONDES.
que son mari imitât dans l'occasion l'héroïque courage de ce con-
seiller d'État et qu'il parlât jamais à M. Trayaz de son kirsch.
Elle le connaissait trop pour ne pas savoir quelle vénération lui
inspiraient les millions et les millionnaires.
— Vous savez, dit-elle, que votre dignité m'est aussi chère
qu'à moi-môme.
Il vida son petit verre dans la cheminée et revint au cognac.
— Après tout, reprit-il, croyez bien que je rends toute jus-
tice à votre oncle. Je reconnais tous ses mérites. Il a un grand
train de maison, sa villa est très confortable, sa cuisine est
exquise, son argenterie est magnifique, ses écuries sont superbes
et dignes d'un roi. Je regrette seulement qu'il ait en certaines
choses des goûts trop roturiers. En voulez-vous la preuve? Le
château qu'habitait le comté Destreux avait été bâti sous
Louis XIV, en 1699. Ce renseignement est sûr: je le tiens de la
marquise de Niex. Qu'en dites-vous, ma chère amie? Ne faut-il
pas être un franc bourgeois pour avoir abattu cette demeure sei-
gneuriale et l'avoir remplacée par une maison sans histoire?
— On y est si bien! répondit-elle en se pelotonnant comme
une chatte dans sa causeuse.
— Je ne dis pas le contraire, mais c'est égal, il est déplorable
que M. Trayaz soit si étranger à tout un ordre de sentimens. D
méprise les apparences; ne lui en déplaise, les apparences ont
leur prix. La livrée de ses gens n'est pas mal, avouez pourtant
qu'elle est un peu triste... Mais ce n'est pas là ce que je lui re-
proche le plus. N'avez-vous rien remarqué ici qui vous ait étonnée?
— Rien.
— Nous avons des délicatesses que n'ont pas les femmes. Ce
qui m'a fort déplu, à moi, c'est que votre oncle admette à sa table
son intendant, son M. Sucquier, qui me paraît un homme très
comir.un, sans monde et sans manières.
Son artificieuse femme le regarda d'un air d'admiration.
— Hector, dit-elle, je lis votre pensée dans vos yeux et je la
trouve excellente. .
— Qu'est-ce à dire? demanda-t-il, fort étonné qu'on pût lire
quelque chose dans ses gros yeux ronds.
— Eh! oui, vous vous êtes dit que ce M. Sucquier, qu'on fait
dîner avec nous, devait être un personnage fort important, un
homme à ménager, et qu'au surplus on pourrait savoir par lui
bien des choses !
A son tour, il trouva excellente cette idée qui ne lui était pas
venue.
— Mon Dieu! répondit-il modestement, nous avons nos
petites malices. Ne m'avez-vous pas déclaré plus d'une fois que
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APRÈS FORTUNE FAITE. 745
j'étais né pour la diplomatie?... Mais croyez- vous, Blandine, que
je puisse, sans me compromettre, lier conversation avec ce
subalterne, qui, je le répète, est un homme très commun?
— Vous saurez vous y prendre, et soyez sûr que vous n'aurez
pas de grandes avances à lui faire ; qu'il se sentira très honoré de
la moindre marque d'attention que vous voudrez bien lui donner.
Elle ajouta d'un ton patelin, en montrant du doigt le mur
derrière lequel son enfant ronflait :
— Songez à Jules!
— C'est bon, c'est bon! Je sais apparemment ce que j'ai à
faire.
Le lendemain matin, M. Sucquier surveillait le dé fonce ment
d'une pièce de terre qu'on se proposait de convertir en vigne,
quand il aperçut de loin M. Lejail qui se dirigeait de son côté. Il
faisait un temps de demoiselle, et l'ex-préfet n'avait vu aucun
inconvénient à prendre l'air de bonne heure. M. l'intendant vint
à sa rencontre, et l'entretien s'engagea. M. Lejail avait toutes les
craintes; il redoutait les rhumes, il se défiait du microbe. Il
commença par s'informer si l'eau qu'on buvait àlaFiguièreavait
été analysée: M. Sucquier lui donna sa parole qu'il n'en était pas
dans tout le pays de plus saine et de plus pure. Ce premier point
élucidé, on causa des travaux des champs. M. Sucquier en vint à
dire que la plus commode et la plus économique de toutes les
cultures était celle du chêne-liège, qui n'en demande aucune et
n'impose au propriétaire que les frais de décorticage.
— C'est l'affaire de quelques jours, dit-il : on paie cinq francs
les ouvriers, et l'écorce repousse en six ans. On estime que, l'un
dans l'autre, chaque pied rapporte un franc par année, et
M. Trayaz en possède plus de cinquante mille sur sa montagne.
Il s'agissait d'arriver à la question brûlante ; quoique les
préfets s'entendent à faire causer les gens, M. Lejail ne trouvait
pas le joint. Heureusement, il avait affaire à un homme qui
venait volontiers au secours des questionneurs embarrassés.
— Oui, reprit-il, cette terre est d'un gros rapport, et songez
que, pour acheter sa montagne et ses champs et pour bâtir sa
maison, M. Trayaz n'a pas déplacé un seul de ses fonds, qui sont
presque tous restés en Amérique. Il a tout payé avec ses revenus
et il ne doit pas un sou.
Et il s'écria d'un air paterne :
— Quelle bénédiction pour une famille qu'un tel oncle!
— Ah ! permettez, lui dit vivement M. Lejail : personne ne
peut nous soupçonner d'avoir fait, en venant ici, une démarche
intéressée. M. Trayaz a déclaré nettement à ma belle-mère qu'il
n'entendait rien faire pour les siens.
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«^
746 REVUE DES DEUX MONDES.
— Il plaisantait, il plaisante quelquefois. Je crois savoir per-
tinemment... mais peut-être aurais-je tort d'en dire davantage.
— Vous parlez au plus discret des hommes, lui repartit
M. Le j ail, qui commençait à trouver que la conversation de
M. Félix Sucquier était intéressante.
— M. votre oncle est un homme de famille, un patriarche,
son testament en fera foi. Mais ce n'est pas tout, il a du goût pour
les donations entre vifs. « Quand les héritages viennent, me
disait-il un jour, on n'a plus de dents pour les croquer. » Et il
me disait aussi : « Les gens qui ne se dévêtissent qu'après leur
mort n'ont pas le plaisir de contempler le visage des heureux
qu'ils font. » On le croirait dur, il ne l'est pas.
— Vous me surprenez au dernier point, mon cher monsieur
Sucquier, s'écria M. Lejail en s efforçant en vain de dissimuler son
émotion. M. Trayaz a donné à entendre à Mm* Limiès que, selon
les idées américaines, qui sont les siennes, on ne doit rien à sa
famille.
— Assurément : aussi n'est-ce pas un acte d'équité qu'il entend
faire en faisant des heureux, et la justice n'aura rien à voir dans
la distribution de ses libéralités. Ceux des siens qui sauront lui
plaire seront favorisés , les autres seront réduits à la portion congrue.
Et d'un air d'attendrissement :
— Le gros lot sera au plus aimable !
Mais il parut regretter son indiscrétion et rompit les chiens.
Il ne disait pourtant jamais que ce qu'on l'avait chargé de dire.
M. Lejail se retira l'esprit ballotté, tiraillé entre des impressions
contraires, conservant ses doutes, mais ébranlé dans son incré-
dulité, prêt à admettre que certaines expériences valent la peine
d'être tentées, résolu à laisser sa femme et sa fille agir à leur
tête, et, en ce qui le concernait, à ne point contrarier leurs petites
manœuvres, à avoir pour M. Trayaz tous les ménagemens, toutes
les complaisances, tous les égards compatibles avec les soins
qu'il devait à sa chère et sainte personne.
Deux ou trois heures après, l'intendant fut abordé par M. de
la Farlède, à qui il répéta en d'autres termes tout ce qu'il avait
dit à M. Lejail. L'homme aux cils blancs commit une imprudence:
pour témoigner sa satisfaction à M. Sucquier, il lui donna i plu-
sieurs reprises de petites tapes d'amitié sur l'épaule. Il en résulta
qu'avant de le quitter pour retourner à ses affaires, M. Sucquier
lui tendit une main grasse, qu'il dut prendre et serrer. A- «
demanda si sa dignité n'avait pas couru une aventure et souffert
un grave dommage: cette question embarrassante lui donnait da
souci, mais ce qu'il venait d'apprendre l'avait tant réjoui que »
contentement lui fit oublier son inquiétude .edbv'
APRÈS FORTUNE FAITE. 747
M. Trayaz était un galant homme; il désirait que ses invités
se trouvassent bien chez lui. Il leur avait dit, dès le premier jour :
<c Mes enfans, considérez ma maison comme la vôtre, faites tout
ce qu'il vous plaira. » Il avait mis à leur disposition ses chevaux,
ses voitures, ses cochers; ils donnaient leurs ordres et allaient où
ils voulaient. Il y avait dans la crique toute une flottille : un
canot, une chaloupe, une yole, des bateaux pour la promenade
et pour la pêche, et dans la maison du vieux peintre, des lignes,
des nasses, des filets. M. de la Farlède s'en servait souvent. A la
fin de la première semaine, Huguette avait reçu en présent de
son grand-oncle une jolie charrette anglaise, attelée d'un poney,
qu'elle avait le plaisir de conduire elle-même. Ce qui la touchait
davantage, c'est que ce cadeau lui faisait l'effet d'une promesse;
elle y voyait la garantie des grandes libéralités sur lesquelles
elle fondait son avenir. Pour ne point faire de jaloux, M. Trayaz
avait donné à Jules un bourriquet élégamment sellé et harnaché
de rouge. De ce jour, la Figuière fut un vrai paradis pour ce
gros garçon : point de professeurs, et un âne qui était à lui!
M. Lejail n'était pas le plus mal partagé. M. Trayaz avait trouvé
dans le château bâti en 1699 une vieille bibliothèque, riche sur-
tout en livres d'histoire, parmi lesquels il en était de rares. Quoi-
qu'il eût peu de goût pour la lecture, il l'avait conservée soigneu-
sement et installée dans une grande salle du bâtiment central,
au-dessus de la galerie couverte. M. Lejail passait des heures fort
agréables dans cette bibliothèque, éclairée par trois fenêtres et
chauffée par un calorifère.
Il employait le reste de ses journées à observer du coin de
l'œil les manèges de Mme Lejail s'appliquant à disputer à sa sœur
les bonnes grâces de son oncle. Il lui disait quelquefois, pour
l'animer au jeu : « Le gros lot sera à la plus aimable. » Il y a
des plaisirs réservés aux sceptiques: ils ne jouent pas, ils regardent
jouer.
Pour être juste, il faut convenir que ces deux femmes étaient
également admirables, qu'elles rivalisaient d'attentions et d'em-
pressemens, qu'elles avaient Tune et l'autre ce zèle qui ne se
relâche jamais et ne connaît pas les distractions, que jamais
vieillard ne fut couvé des yeux, choyé, caressé comme Tétait
M. Trayaz par ses infatigables nièces, qui, lorsqu'il avait oublié
l'un de ses gants dans sa chambre ou qu'il avait quelque message
à faire porter, retrouvaient à son service leurs jambes de vingt
ans. Il paraissait sensible à leurs soins et le leur prouvait en les
tutoyant et prenant avec elles de petites privautés. Ce qui rendait
leur tâche plus difficile, c'étaient les inégalités de son caractère;
elles se pliaient à tous les caprices de son humeur. Était-il gai,
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748 REVUE DES DEUX MONDES.
expansif et bavard, elles écoutaient ses histoires avec dévotion, et
leurs yeux semblaient boire ses paroles. Était-il sombre et pré-
occupé, elles veillaient à ce qu'on fit autour de lui un religieux
silence. Lui arrivait-il de leur pincer la joue ou la taille, leur
figure prenait une expression de voluptueuse félicité. Leur lan-
çait-il quelque dure épigramme, elles souriaient agréablement et
baisaient la verge qui les frappait.
Elles poussaient quelquefois le dévouement jusqu'à l'héroïsme.
Un jour, comme en présence de son oncle Mm* de la F arlède aidait
Jules à se mettre en selle, l'àne fit un mouvement et lui marcha
sur le pied. Elle était fort douillette ; elle faillit pousser un cri,
mais elle ne cria pas, et M. Trayaz lui ayant proposé de faire avec
lui un tour dans le parc, elle accepta sans sourciller. Elle souffrait
mort et martyre, il ne s'en douta pas. Le soir de ce même jour,
en sortant de table, il pria Huguette de lui chanter une romance
qu'il aimait. MmeLejail,qui luttait depuis quelques heures contre
une de ces migraines sur lesquelles l'antipyrine ne peut rien, eut
le courage de se mettre au piano et d'accompagner sa fille.
M. Lejail se disait en la regardant :
— Elle est prodigieuse. Auri sacra famés!
Mme de la Farlède, qui était sinon plus zélée, du moins plus
inventive que sa sœur, trouva le moyen de lui infliger une cruelle
mortification. Elle avait le bon esprit de causer quelquefois avec
M. l'intendant; elle apprit de lui que M. Trayaz était né le
3 mars 1830. Vers le milieu de février, elle dépêcha son mari à
Marseille, d'où il lui rapporta un étui à cigares en cuir de Russie.
Elle brodait, elle peignait, elle avait des doigts de fée et un fin
talent de miniaturiste. Sur un canevas, dont elle recouvrit une
des faces de l'étui, elle fit une broderie représentant deux
branches entre-croisées d'amandiers et de pêchers en fleurs; au
milieu, elle fixa une plaque d'ivoire où elle peignit son portrait.
Ce joli travail fut commencé et terminé dans le plus profond
mystère. Le 3 mars, M. Trayaz trouva l'étui sous sa serviette; il
en fut charmé et déclara qu'il ne s'en séparerait jamais. Ce fut un
jour de triomphe pour Mme de la Farlède, un jour de confusion
pour Mme Lejail. Elle se sentait la bouche et le cœur amers en
pensant que son oncle, qui était un grand fumeur, aurait sans
cesse l'occasion de contempler l'agréable figure de cette intri-
gante, et qu'il l'emporterait partout avec lui.
M. Trayaz semblait prendre plaisir à attiser la jalousie de»
deux sœurs. Se donnant tantôt à l'une, tantôt à l'autre, et tour à
tour leur prodiguant ses grâces de Yankee ou les con tris tant par
ses froideurs, il les faisait passer par d'incessantes alternatives
d'espérance et d'inquiétude. Selon les jours, chacune d'elles pou-
APRÈS FORTUNE FAITE. 749
vait se croire préférée ou délaissée. Quand il se promenait dans
son parc, il n'en prenait qu'une en sa compagnie, et il s'appliquait
à lui soutirer des confidences ou l'induisait à médire de l'absente.
— Voyons, ma chère, dit-il un jour à Mm* Lejail, en arpen-
tant avec elle une petite allée que bordait un double rang de
cyprès et de thuyas, voyons, Mélanie, tu ne veux rien me dire?
Je pose en principe que toute femme a quelque chose à cacher.
Une fois pour toutes, conte-moi tes petits secrets.
— Je vous jure, mon oncle, que je n'en ai point.
— Prétends-tu me faire croire que tu n'as jamais fait de traits
à ton mari?
Si tout autre se fût permis de soupçonner sa vertu, Mmc Lejail
eût bientôt fait de souffleter l'insolent ; mais il y a des situations
où l'on sort de son caractère, et des hommes à qui tout est per-
mis. Elle se contenta de rougir en baissant les yeux.
— Ah ! mon oncle, dit-elle avec un demi-sourire, pour qui
me prenez- vous^ donc?
— Je te prends pour la femme d'un homme qui est si occupé
de sa petite santé que tu aurais pu le tromper dix fois sans qu'il
s'en aperçût.
— Je conviens, répondit -elle, que M. Lejail est un homme
heureux; que s'il avait épousé telle femme de ma connaissance,
elle n'aurait pas résisté peut-être, pour employer votre mot, à
l'envie de lui faire des traits.
— Ta sœur Blandine, par exemple ?
— Mais non, mais non, mon oncle. Croyez bien qu'il est à
mille lieues de ma pensée...
— Ne fais pas l'innocente. Il est certain qu'elle a des yeux qui
racontent des histoires, ta petite sœur, et quant à son mari, il a
toute l'encolure d'un homme qui, par droit de naissance, appar-
tient à la grande confrérie. Eh bien ! puisque tu ne veux pas me
dire tes secrets, dis-moi ceux de ta sœur, il t'en coûtera moins.
— Quand je vous dis que je ne sais rien, mon oncle !
— Accouche, mauvaise, ou ton vieux bonhomme d'oncle se
brouille avec toi.
En bonne Provençale, elle avait quelquefois la dent dure, et
quand on est en colère, on dit tout. Se penchant à son oreille :
— Il y avait jadis à Grasse un médecin qui, paraît-il, était
un fort joli garçon et dont toutes les femmes raffolaient.
— Et c'est ce médecin qui est cause que le baron Bourdigue
a la tète qu'il a?
— Encore une fois, je ne sais rien. Au surplus cette pauvre
Blandine serait excusable. Elle est restée six ans sans avoir d'en-
fant, et une femme sans enfans s'ennuie.
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750 REVUE DES DEUX MONDES.
— Et quand elle veut à toute force avoir un Jules, reprit-il,
elle appelle à son aide le plus joli des médecins. C'est bien là ce
que tu prétends insinuer?
— Moi ! point du tout, et vous me faites dire des horreurs.
— Ma foi! fit-il, il faut avouer que cet enfant de l'amour n'a
inventé ni la poudre ni l'art de plaire.
Cette conclusion ravit Mm< Lejail; un puissant enchanteur
venait de mettre du baume sur sa blessure, et elle fut quelque
temps sans penser à l'étui brodé.
Le lendemain, comme M. Trayaz remontait sa grande avenue
d'eucalyptus en compagnie de Mm* de la Farlède, ils se croisèrent
avec une charrette anglaise et un poney conduits par une jolie
blonde, qui fit à son oncle un signe de tête accompagné d'un sou-
rire à la fois doux et victorieux.
— Il n'y a pas à dire, s'écria-t-il en la regardant s'éloigner :
c'est une jolie fille !
— Très jolie, lui répondit Mrae de la Farlède. Les traits, la
taille, les épaules, les mains, les pieds, tout en elle est joli.
— Gageons qu'il y a un mais, dit M. Trayaz en riant.
— Eh! oui, mon oncle, il y en a un. J'aime beaucoup ma
nièce, et je comprends que sa mère en soit fière. Je trouve pour-
tant qu'il lui manque quelque chose.
— Quoi donc?
— La fraîcheur.
— Tu es bien difBcile! C'est une matinée d'avril.
— Oh! vous ne m'entendez pas. Je regrette que cette petite
âme ait été défraîchie trop tôt par les réflexions intéressées d'un
petit égoïsme trop savant pour son Age. Je trouve Huguette trop
raisonnable et trop raisonnante. Elle connaît les choses de la vie
autant et plus que sa mère ; elle ne fait rien, ne dit rien sans inten-
tion ; elle est déjà tout calcul, et sa physionomie le dit, ce qui ne
m'empêche pas, bien entendu, de lui vouloir beaucoup de bien.
— Il y paraît, ma chère.
— Je ne sais, poursuivit-elle, comment on élève aujourd'hui
les jeunes filles. Ne pensez-vous pas qu'à dix-huit ans il est trop
tôt pour considérer la vie comme une affaire?
— Tu aimerais mieux qu'on la regardât comme une aventure?
— Je voudrais au moins que, dans ses rêves d'avenir, ht jeu-
nesse iît sa part au sentiment, qu'elle écoutât quelquefois parier
son cœur. Huguette a trop d'esprit. Mon Jules n'en a pcrirf,
il n'en aura jamais. C'est son cœur qui le gouverne, et de quoi
qu'il s'agisse, il l'en croira toujours. Il m'a fait l'autre jour \
affront! N'a-t-il pas eu l'audace de me déclarer qu'il préférait!
grand-oncle à tout, même à sa maman? DigmzedbyC
APKÈS FOKTCNE FAITE. 751
— Je lui en sais gré, il a su reconnaître que j'avais un faible
pour lui. Toutefois, à te parler franc, il y a quelqu'un que je lui
préfère.
— Qui donc? demanda-t-elle avec un peu d'inquiétude.
— C'est sa maman, ma chère. Eh ! oui, c'est sa maman.
Il se planta devant elle et la regarda dans les yeux.
— Le fait est qu'à trente-neuf ans tu me parais plus propre à
inspirer des passions que cette galopine qui fait trotter là-bas son
poney et qui ne dit rien sans intention. Sais-tu quoi? Défais-toi
de ton mari par le fer ou le poison, et foi de barbon! je t'épouse.
Que t'en semble? Sans doute tu me trouves trop vieux?
— Ah ! mon oncle, répliqua M,ue de la Farlède en le chatouillant
de la prunelle, vous êtes un de ces hommes qui pour les femmes
n'ont jamais d'âge... J'ai peut-être tort de vous le dire; mais je
ne me pique pas, comme Mélanie, de ne commettre jamais d'im-
prudences.
Il lui pinça le bout du menton.
— Elle est un peu grave, en effet, ta grande sœur, avec ses
airs de reine et ses sourcils presque joints. Tu es une câline, toi,
une charmeuse, et tes yeux imprudens me plaisent.
Cette déclaration l'enchanta. Elle était incapable de se débar-
rasser de M. de la Farlède par le fer ou le poison, et elle réduisait
à leur juste valeur les propos galans de son oncle. Elle en sa-
voura pourtant la douceur, elle dégusta cette ambroisie.
La température fut si douce dans la première quinzaine de
mars qu'on se serait cru en été, et, un matin, M. Trayaz décida,
sans consulter personne, qu'on prendrait le café en plein air.
M. Lejail fut sur le point de s'insurger : sa femme lui jeta un
regard si impérieux qu'il se tut et se résigna. Il trouva le moyen
d'abréger cette redoutable épreuve en proposant, à peine eut-il
vidé sa tasse, une partie de billard à son beau-frère.
Les trois femmes restèrent sur la terrasse avec leur oncle. Il
avait le goût des hamacs; il en fit apporter un, qu'on suspendit
à deux poteaux. Il s'y installa et pria Huguette de lui lire le
journal. La charge de lectrice du Grand-Mogol était échue à cette
jeune personne, qui s'en acquittait à merveille; si elle manquait
de fraîcheur d'âme, elle avait la diction nette et ponctuait ses
phrases aux bons endroits. Elle commença de lire. Sa mère la
regardait et Técoutait, les bras croisés. Assise un peu plus loin,
Mme de la Farlède brodait. Jules, à qui elle avait enjoint de ne
point faire de bruit, se tenait accoudé sur la balustrade, et ba-
vant sur sa collerette, il contemplait le ciel bleu en pensant à
son âne.
Les cerisiers et les pêchers, encore sans tewvYY^b e\. w>\nsk\8>
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752 REVUE DES DEUX MONDES.
de fleurs, faisaient dans les champs des nuages blancs et roses;
une brise tiède remuait la fine chevelure des poivriers ; les grappes
jaunes d'un mimosa embaumaient l'air et Huguette lisait le Petit
Marseillais. Elle s'avisa que son grand-oncle venait de s'assoupir.
Sa tante s'en aperçut aussi, et, cessant de broder, elle saisit dans
ses blanches mains la corde pendante du hamac, qu'elle balança
avec autant de délicatesse que si elle eût bercé un enfant. Hu-
guette posa son journal, ouvrit son parasol, qu'elle tint au-dessus
de la tête du dormeur, dont un rayon de soleil caressait indiscrè-
tement les sourcils et le front. Pour ne pas demeurer en reste, sa
mère décroisa les bras, et, armée d'un éventail, elle s'appliqua à
défendre contre les mouches ce sommeil auguste et sacré.
Tout à coup Jules, ayant vu passer sur le mur où il s'appuyait
un gros lézard vert, qui lui fit peur, poussa un cri perçant.
M. Trayaz tressaillit et rouvrit les yeux.
— Pourquoi Jules a-t-il crié? dit Mm* Lejail avec un accent
de reproche tragique.
En ce moment, sa douce sœur l'eût volontiers étranglée.
— Ne grondez pas cet enfant, dit M. Trayaz : mon réveil est
délicieux. Quels soins vous avez pour moi, mes chères petites, et
quel plaisir d'avoir des nièces!
Il lui vint alors aux lèvres un de ces sourires narquois qu'il
avait appris dans le Dakotq, en conversant avec des cow-boysou
des prospecteurs, et, ayant promené sur les trois femmes un
regard circulaire, il leur dit :
— Je suis le miel et vous êtes les mouches.
IV
Mm* Limiès, dont la santé avait été lente à se rétablir, arrivai
la Figuière vôrs le milieu de mars. Elle fut logée dans un appar-
tement du premier étage contigu à celui qu'occupaient M. et
Mme de la Farlède. Il y avait dans cet appartement un grand
salon, tendu de soie brochée couleur ponceau. Il fut décidé qu'on
s'y réunirait chaque soir pour prendre le thé aussitôt que
M. Trayaz, qui n'en prenait pas, se serait retiré chez lui.
Dès le premier soir, avant que ses gendres eussent terminé
leur partie de trictrac, Mme Limiès emmena ses filles dans ce
salon rouge, et, avec tous les ménagemens, toutes les circon-
locutions qu'emploient les mères esclaves, elle leur adressa ta*
tendre réprimande sur la mésintelligence qui régnait entre elles
et sur le tort qu'elles se faisaient par leurs zizanies.
— Qui vous la dit? s'écrièrent-elles d'une seule voix.
— Votre oncle lui-même. Il m'a déclaré que vous étiez toute s
APRÈS FORTUJŒ FAITE. 753
deux de charmantes femmes, que votre seul défaut était de ne
pas vous aimer et de ne pas vous entendre.
Ses deux filles s'empressèrent de se justifier, et, comme il
arrive en pareil cas, elles se justifièrent en accusant et leurs
plaidoyers furent des réquisitoires. Chacune d'elles reprocha à
sa sœur de n'avoir pas joué franc jeu, de l'avoir traitée en rivale
et desservie secrètement par des médisances. Après les avoir pa-
tiemment écoutées, leur mère se permit d'insinuer que d'habi-
tude les torts sont partagés; sur quoi Mm° Lejail s'écria : « Tu
m'as toujours préféré Blandine ! » et Mmo de fa Farlède riposta :
« J'ai toujours été sacrifiée. » Elles citèrent des faits, remon-
tèrent dans leurs récits jusqu'à l'âge où elles jouaient encore à
la poupée.
Quand elles eurent tout dit et redit, Mm* Limiès reprit la
parole pour leur démontrer qu'elle les avait toujours tendrement
et également aimées, que tout ce qui était sorti de ses entrailles
lui était cher. Puis elle leur représenta que les maisons divisées
se perdent. Elle s'échauffa, s'attendrit, fut éloquente.
— Embrassons-nous, leur dit-elle, et prouvons à tout l'uni-
vers que nous ne sommes qu'un cœur et qu'une âme.
Elle leur ouvrit ses bras ; tout ce qu'elle y gagna fut un baiser
sec que Mme Lejail lui donna sur la tempe droite, pendant que
Mm* de la Farlède effleurait du bout des lèvres sa tempe gaucjhe.
Mais ce qu'elle leur dit ensuite les toucha davantage.
— Je vous apporte, mes filles, une fâcheuse nouvelle. Je
m'étais imaginé que sur la foi des renseignemens qu'il avait re-
cueillis, votre oncle ne s'intéressait qu'à la branche aînée de sa
famille : je me trompais. J'ai appris de lui tout à l'heure qu'il
avait invité quelqu'un qui vous tient de près, mais que vous
connaissez peu, à venir faire comme nous un séjour à la Figuière
et que ce quelqu'un est le fils de feu mon frère Jérôme, votre
cousin Casimir Trayaz.
— La nouvelle, en effet, est fâcheuse, dit Mm* Lejail, à qui
cet événement parut grave. Et a-t-il invité la mère avec le fils?
— Tu oublies, ma fille, répondit Mme Limiès, que depuis peu
ma belle-sœur est devenue infirme, qu'elle est paralysée des deux
jambes et ne sort plus de chez elle que pour faire le tour de son
jardin dans une chaise roulante.
En ce moment, ses deux gendres entrèrent. Elle les mit au
fait. M. de la Farlède prit la chose fort légèrement.
— Casimir Trayaz! dit-il en se préparant un grog. Eh quoi!
ce blanc-bec vous semble dangereux? C'est un garçon qui n'a
jamais rien fait, n'étant bon à rien, et notre oncle l'aura bientôt
toisé et jaugé.
tome exix. — {895. ^ *&
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75t REVUE DES DEUX MONDES.
Huguette assistait à cette conversation sans y prendre part.
Assise dans un coin du salon, elle lisait un roman anglais, Tan-
crèdc, qu'elle avait apporté du Dattier. Disraeli était son roman-
cier favori, parce que ses héros et ses héroïnes regardent comme
indispensables au bonheur une foule de superfluités et d'acces-
soires dont les imbéciles réussissent à se passer; que l'argent est
à leurs yeux l'outil universel, la première des puissances sociales;
et qu'appartenant à l'école du romantisme millionnaire, ils boi-
vent leurs potages dans de petites coupes de Sèvres, leur vin
dans des verres de Venise, et ont appris dès leur plus tendre jeu-
nesse qu'il faut manger les truffes avec du beurre. Les livres
de cet ingénieux et spirituel écrivain lui procuraient dans sa so-
litude du Dattier de grandes joies, mêlées, il est vrai, de grandes
mélancolies ; mais elle possédait deux des vertus théologales et
provençales, la foi et l'espérance. Elle avait un autre don : elle
jouissait de la précieuse faculté de faire deux choses en même
temps, de s'absorber dans une lecture et d'entendre, sans avoir
l'air d'écouter, tout ce qui se disait autour d'elle.
Elle ferma son livre, et se tournant vers sa grand'mère :
— Bonne maman, vous connaissez mieux que nous mon cousin
Casimir. Tout ce que je sais de lui et de sa famille, c'est que son
père était resté à la tête de la fabrique de bouchons, qu'une concur-
rence dangereuse ayant diminué ses profits, il l'a vendue, que nous
étions ses commanditaires; qu'il n'a pas été de bonne foi, ne nous
a pas donné notre dû. Je sais aussi qu'il s'était marié peu aupara-
vant, que sa femme était d'Aix, qu'elle l'a décidé à s'y établir,
qu'il n'a eu qu'un fils dont il rêvait de faire un avocat, que, lui
mort, Casimir n'a pas achevé ses études, qu'il n'a plus rien fait,
qu'il vit avec sa mère, qu'il a trente ans et qu'il est un petit rentier.Je
l'avais vu une ou deux fois, dans mon enfance, je ne l'ai pas rêva
et ne me souviens guère de lui. Bonne maman, quelle idée dois-je
me faire de mon cousin Casimir?
M. de la Farlède répondit pour elle :
— C'est un bellâtre.
— Ce n'est pas là ce que je demande. Je voudrais savoir s'il
est intelligent, s'il a du manège, de l'adresse.
— Lui! c'est un paltoquet, un dadais.
— Dadais ou paltoquet, soit! dit M. Lejail. Mais ce dadais, ne
vous déplaise, a sur nous un précieux avantage : il s'appelle
Trayaz, et notre oncle peut lui savoir gré d'être le seul membre
de sa famille qui porte son nom. J'ai constaté plus d'une fois
que ce genre de considérations exerce une grande influence
sur les décisions, sur les volontés des testateurs et des dona-
teurs,
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APRÈS FORTUNE FAITE. 755
— Vous voilà bien! lui dit son beau-frère. Vous êtes l'homme
qui a peur de tout.
— Si papa est un incorrigible pessimiste, reprit Huguette,
vous êtes peut-être, mon oncle, un peu trop optimiste. Je me suis
laissé dire que dans les choses de la vie comme à la chasse, vous
avez le tort de mépriser trop vos ennemis, et que vous revenez
quelquefois bredouille.
— Impertinente! s'écria M. de la Farlède. Je t'apprendrai à
parler.
On ne l'intimidait pas facilement. Elle se leva, vint se planter
au milieu du cercle, et regardant tour à tour son oncle, sa tante
et sa mère, cette jeune sibylle leur dit :
— Que nous nous aimions ou ne nous aimions pas, il n'im->
porte. Il est si facile de faire semblant de s'aimer! Quand on est
raisonnable, on oublie ses dissentiment pour se liguer contre
l'ennemi commun et défendre contre lui l'assiette au beurre.
Son père s'amusait toujours de ses sagesses hardies et précoces,
et il se mêlait quelque admiration aux étonnemens qu'elle lui
causait.
— Bravo, Huguette ! lui dit-il. Ton style manque parfois de
noblesse, mais tes sentences sont marquées au coin d'une imper-
turbable raison. Ma fille, ton conseil sera écouté. L'histoire uni-
verselle nous apprend que la meilleure diversion aux querelles
intestines est une guerre étrangère.
Là-dessus, la séance fut levée. A la vérité, les deux sœurs na
s'embrassèrent pas en se quittant, mais elles se tendirent la main,
et dans les jours qui suivirent, elles se firent bon visage, elles
eurent presque l'air de s'aimer.
Il y a toujours du vrai et du faux dans les médisances de
famille. Si on pouvait sans injustice classer Casimir Trayaz parmi
les oisifs et les inutiles, c'était le calomnier que de prétendre,
comme M. de la Farlède, qu'il ne fût bon à rien. Il était bien
doué, et s'il l'avait voulu, il serait arrivé comme un autre : ce qui
lui manquait c'était l'ambition. Il était le type de ces petits ren-
tiers de province, qui attachent beaucoup de prix aux bonheurs
négatifs, genre de jouissances presque inconnu à Paris, où tout
le monde a la lièvre. Ne dépendre de personne, ne recevoir
d'ordres de qui que ce soit, n'être pas sujet à l'heure, employer
ses journées à sa guise, ne jamais sentir le dur aiguillon de la
nécessité, il n'en fallait pas davantage pour que Casimir fût heu-
reux.
Les oisifs s'ennuient quelquefois, il ne connaissait pas l'ennui.
Ce beau garçon était fort répandu; les intrigues mondaines, les
commérages de salons occupaient agréablement son esprit. Il s'in-
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&■'&"
756
REVUE DES DEUX MONDES.
téressait vivement aux petites affaires des femmes, et il en était
plus d'une qui lui voulait du bien. Mais cet inutile était un sage,
et ses passions ne lui avaient jamais causé de graves embarras.
Il s'était fait une loi de dépenser consciencieusement ses petites
rentes, sans jamais toucher au capital: ni le jeu ni ses innom-
brables amourettes n'avaient fait de trous dans son budget. Ce
n'était pas seulement par esprit de parcimonie qu'il mettait de
l'ordre et de la méthode dans ses plaisirs. Esclave de sa liberté,
il redoutait les entrainemens des liaisons sérieuses, il se défiait
des gluaux où l'on reste pris, des bonnes fortunes qui flattent
l'amour-propre, mais qu'il faut acheter par des servitudes et de
longues fidélités. Il préférait les maîtresses obscures, à qui cm
donne des pendans d'oreilles en chrysocale, et qu'on peut quitter
sans façons le jour où les yeux et le cœur sont las.
Une seule fois, il avait failli se démentir. Il s'était laissé
prendre par une belle Italienne qu'il avait rencontrée sur une plage.
Elle ne lui avait rien accordé, mais il lui avait paru que sa rési-
stance était molle. Il s'était engagé à aller la voir à Venise, et il
fallait que sa passion fût sérieuse, puisque durant trois mois il
avait suivi un cours d'italien. Mais au moment de partir, il s'était
ravisé; toute réflexion faite, il avait craint que son aventure ne
le menât trop loin, et il était resté à Aix. Guéri de sa dangereuse
maladie, il avait résolu de s'en tenir aux conquêtes faciles, à ce
qu'il appelait l'amour économique. Après avoir aimé Mathurine,
il aimait Anaïs, et de temps à autre, dans ses jours de folie et de
magnificence, il les aimait toutes les deux à la fois.
Cependant, môme en province, on n'est jamais constamment
ni parfaitement heureux. Il y avait des soirs où ce sage se disait
que pour valoir quelque chose, le métier d'inutile demande ua
peu d'éclat, et quoique Anaïs eût de beaux yeux, son bonbeer
lui semblait médiocre. Si chère que lui fût sa liberté, il rêvait par
momens d'épouser une héritière et de faire quelque figure chas
le monde. La lettre qu'il venait de recevoir de son oncle lui avait
ouvert tout à coup des horizons nouveaux; cette invitation im-
prévue lui avait paru une de ces bonnes aubaines qu'à Jneutf
d'être fou on ne laisse pas échapper. Quand il eut bouclé ao
malles, il dit à sa mère, qui s'affligeait de ne pouvoir l'a
pagner :
— Je voudrais vous emmener, mais je n'ai pas besoin m'& ;
m'aide. Plus j'y pense, plus il me semble qu'il y a quelque cboer
à tenter là-bas, et je me fais fort de réussir à détourner sarM&i
un filet ou même un bras de ce Pactole américain.
Et comme elle hochait la tête en signe d'incrédulité:
— Vous me prenez donc pour un sot ou un maladroit?
APRÈS FORTUNE FAITE. 757
— Dieu m'en garde ! Mais ton père m'a souvent dit que ce qui
te manquait le plus, c'est la faculté de vouloir et l'esprit de suite;
que tu étais incapable d'avoir pendant deux semaines la même
idée et de lui tout rapporter. C'est de tes idées de traverse que je
me défie.
Elle le connaissait. A une imagination grossissante et prompte
à s enflammer il joignait la légèreté de l'humeur. Il était bien de
son pays, où la beauté du ciel engage l'homme à se laisser vivre,
et où loubli est aussi facile que le désir. Quoiqu'il fût bon tireur,
il revenait souvent de la chasse le carnier vide : il avait rencontré
en chemin une jolie paysanne, et le jupon lui avait fait oublier
son lièvre.
— Vous verrez! vous verrez! répliqua- t-il. Vous aurez pro-
chainement la preuve que dans les grandes occasions je sais
vouloir et jouer serré.
Son arrivée à la Figuière quelques minutes avant le -déjeuner
ne fut pas heureuse : elle fut marquée par un incident désagréable,
qui lui aurait paru de mauvais augure s'il avait été superstitieux.
Au moment où la voiture qui l'avait amené de la gare de Bormes
s'arrêtait devant le perron de la villa, il aperçut de loin son oncle
qui traversait la terrasse pour venir à sa rencontre. Emporté
par son zèle, il s'élança si précipitamment à terre que le pied lui
manqua et qu'il tomba tout de son long. Mais il se releva leste-
ment, et il plaisanta avec tant de bonne grâce sur sa maladresse
et sur les inconvéniens des excès d'empressement que M. de la
Farlède, qui avait été témoin de sa chute et s'apprêtait à s'égayer
à ses dépens, fut réduit au silence. Il y a des gens qui sont heu-
reux dans leurs malheurs; il ne s'était pas fait une égratignure,
il en était quitte pour quelques taches de crotte sur sa jaquette.
M. Trayaz lui donna un quart d'heure pour en changer. Les mal-
veillans espéraient que ce jeune homme, qui paraissait soigner
beaucoup sa personne, s'oublierait à sa toilette, que son oncle, qui
n'aimait pas à attendre, lui donnerait d'entrée de jeu un mauvais
point. Il n'en fut rien : la cloche n'avait pas encore fini de sonner
lorsqu'il apparut coiffé, parfumé avec discrétion, mis des pieds
à la tête avec une élégance de bon goût et sans recherche, et
on dut reconnaître qu'il s'habillait bien et qu'il s'habillait vite.
Pendant le déjeuner, Huguette l'observa souvent du coin de
l'œil, l'examina, l'éplucha. Elle remarqua tout d'abord que, si son
front commençait à se dégarnir, il avait le teint clair et frais. Elle
rendit justice non seulement à son nœud de cravate et à la coupe
de sa jaquette, mais à la vivacité de son regard, à son air atti-
rant, à sa moustache fine, à la blancheur de ses mains et à des
ongles roses, taillés comme elle aimait qu'on les taillât.
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788 REVUE DES DEBX M09&BS.
— C'est dommage, pensait-elle, qu'un si beau garçon Mit m
si maigre parti.
Elle constata aussi que M. Trayaz le regardait et l'interrogeait
beaucoup, et qu'il répondait à ses questions avec une familiarité
respectueuse qui ne déplaisait point au tyran. Elle en conclut que
son oncle Hector était un imbécile, que le nouveau venu était
pour la branche aînée un redoutable concurrent.
Vers la fin du repas, comme on projetait une promenade en
voiture pour l'après-midi, M. Le j ail fit observer que le ciel se
couvrait, que le soleil avait disparu derrière un nuage noir.
— Le soleil? dit M. Trayaz, mais le voici!
Et il montrait du doigt son radieux et triomphant neveu.
Il refusa d'accompagner les promeneurs, et, appuyé sur le
bras de Casimir, suivi de son mastiff ou dogue anglais, auquel il
avait donné le nom de Wasp, le seul être à qui il passât tout, il
alla surveiller un travail dont il avait fait son affaire. La petite
rivière, souvent à sec, qui traversait son domaine, se transformait,
dans la saison des pluies, en torrent dévastateur : il avait résolu
de l'endiguer, de rectifier son cours et de reconstruire un pont
qu'elle avait emporté l'hiver précédent. Ce travail l'intéressait;
ce ruisseau qui faisait du dégât chez lui était à ses yeux un rebelle,
un insolent, qu'il avait juré de réduire à l'obéissance, de sou*
mettre à sa puissante volonté. C'était un genre de plaisir qa'il
s'était souvent donné dans sa vie : hommes ou rivières, il aimait
à avoir raison de tous les audacieux qui lui résistaient.
Il passa l'après-midi à donner des ordres à ses ouvriers et i
causer tantôt avec Casimir, tantôt avec Wasp. Il en fut de même
le lendemain et les jours suivans.
— Allons voir, disait-il à son neveu, si ces messieurs t»-
vaillent.
Il ne s'ennuyait point dans sa société. Il n'était pas l'ennemi
des commérages; il lui faisait raconter ses bonnes fortune**!
toute la chronique scandaleuse d'Aix. Souvent aussi il le raillait,
rappelait le roi des inutiles. Casimir avait l'humeur souple; Une
se fâchait jamais, prenait tout en douceur. Il lui arrivait quelque*
fois de flatter son oncle, mais gentiment, sans bassesse, san*
flagornerie. M. Trayaz lui ayant dit :
— Tu es loin d'être un sot, mais tu as le genre d'esprit qw
ne sert à rien.
— Mon cher oncle, répliqua-t-il, je voudrais avoir celui (fà
sert; malheureusement il n'y a jamais qu'un homme de gtfnii
dans une famille, et quand je suis venu au monde, la place était
prise.
Des fenêtres du salon Mme Limiès et ses filles apercevait
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APRÈS FORTUNE FAITE. 759
au loin ces deux hommes devisant pendant des heures entières
avec animation. Ces longs tête-à-tête les mettaient au supplice :
que de choses ne peut-on pas se dire dans un après-midi ! M. Tra-
yaz semblait avoir oublié quïl avait des nièces ; il leur parlait à
peine, il affectait de ne pas les voir. Les injustes caprices de cet
oncle ingrat les désolaient: elles se livraient à des réflexions
amères dont elles se faisaient part Tune à l'autre, tant leur com-
mune disgrâce les avait rapprochées. Forcé de se rendre à l'évi-
dence, M. de la Farlède lui-même ne doutait plus que l'intrus,
comme il l'appelait, ne fût en faveur.
— Décidément vous le méprisiez trop, lui disait son beau-
frère : il n'y en a plus que pour lui.
Il faut rendre à Casimir le témoignage que la préférence que
lui témoignait son oncle ne lui tourna point la tête, qu'il ne
songea pas un instant à s'en prévaloir pour mortifier ou chagriner
qui que ce fût. N'ayant pas consulté M. Sucquier, il n'avait pas
appris de lui qu'il y aurait dans le divin royaume beaucoup
d'appelés et peu d'élus, que le bonheur des uns ferait le malheur
des autres. Au surplus, il était d'un bon naturel, ne voulait de mal
à personne. Il pensait que, quand la source est abondante, il doit
être permis à tout le monde d'y boire, et il s'étonnait qu'on lui
fît grise mine. En présence de M. Trayaz, on le ménageait beau-
coup; lorsque le maître n'était plus là, on lui battait froid. En
vain faisait-il l'agréable, on n'écoutait passes histoires falotes, on
ne riait pas de ses plaisanteries, on le tenait à distance; on n'avait
garde de lui proposer de venir prendre le thé dans le salon rouge,
dont la porte lui restait fermée. Il finit par reconnaître que ses
chers parens avaient formé une ligue contre lui, et il en prit son
parti galment, car il faisait tout avec gaîté.
Mais pourquoi Huguette était-elle du complot ? Ils étaient faits
pour s'entendre, elle et lui. En retrouvant cette jolie cousine qu'il
avait vue toute petite, et dont il avait oublié la figure, il s'était
passé quelque chose dans sa tête et dans son cœur. Il s'était dit
que dans ce monde Dieu place toujours la récompense à côté de
la peine. Il avait tout quitté, Mathurine et Anaïs, pour faire un
acte de vertu en s'appliquent à conquérir l'amitié d'un vieillard
ironique et sournois, et, par une grâce spéciale du ciel, il avait
rencontré dans la maison de servitude une charmante fille, qui
ne semblait pas farouche. Si elle avait consenti à se laisser faire
un doigt de cour, il aurait coulé à la Figuière des jours délicieux,
et si le soir il s'obstinait à rêver autour de ce salon rouge dont
on lui refusait impitoyablement l'entrée, c'est qu'à travers cette
porte close il croyait la voir et l'entendre. Hélas ! elle aussi lui
tenait rigueur, le traitait en ennemi. On lui avait fait sa leçon;
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760 REVUE DES DEUX MONDES.
elle l'évitait, elle le fuyait, et, tour à tour hautaine ou moqueuse,
elle semblait lui dire : « Tu perds ton temps, je suis un oiseau
d'approche difficile. »
M. Trayaz n'avait pas été prudent: tous les jours, que le vent
soufflât du nord ou du midi, il avait passé des heures à surveiller
ses ouvriers. Un soir il rentra pâle et frissonnant, et il eut dans
la nuit un accès de fièvre. On fit venir le médecin, qui déclara
que ce n'était qu'un rhume, mais que' les rhumes se changent
quelquefois en grippe, et que la grippe est un danger quand le
cœur n'est pas absolument sain. Il ordonna un traitement et
engagea le malade à garder le lit. Cet événement mit la villa en
émoi; on s'interrogeait, on s'agitait. M. Lejail seul conserva tout
son sang-froid ; il croyait plus facilement à sa mort qu'à celle de
son prochain :
— Il s'en remettra, disait-il, et peut-être à l'avenir méprise-
ra-t-il moins les pardessus et ceux qui les partent.
Ce fut pour Mme Limiès et ses filles un retour signalé de
faveur ; quand l'homme est souffrant, il ne croit plus qu'à la
femme. Deux semaines auparavant, Mme Lejail et sa sœur se
seraient disputé l'honneur de servir d'infirmière à leur oncle;
désormais tout s'arrangeait à l'amiable, et elles se relayaient
auprès du lit, se chargeaient l'une après l'autre de distraire
l'homme pâle et de lui donner ses tisanes. Elles auraient voulu
le veiller, il n'y consentit pas; mais chaque nuit elles se rele-
vaient à tour de rôle pour lui administrer une potion d'aconit
et d'antimoine, qu'il devait prendre toutes les deux heures. Quand
elles se furent remises de leur alerte, elles bénirent un incident
qui les avait fait rentrer en grâce. Comme la femme est toujours
disposée à abuser de son bonheur, Casimir ayant à deux reprises
demandé à voir son oncle, elles lui signifièrent avec hauteur
qu'il avait besoin de repos, et le neveu trop aimé fut éconduit
Ne sachant plus que faire ni à qui parler, s'ennuyant à mou-
rir dans une maison où tout le monde lui tournait le dos, il
s'avisa un jour d'aller au Lavandouv On s'y rend de la Figuière
en trois petits quarts d'heure. On contourne une colline basse,
couverte de lentisques et de bruyères arborescentes, et on dé-
bouche sur une plage longue de deux kilomètres. Si vous faites
jamais cette promenade, ne suivez pas le bord de la mer: il
n'est rien de plus fatigant que de marcher sur un sable fin où le
pied enfonce. Ne passez pas non plus par les gazons que traverse
le Bataillier: vous seriez arrêté plus d'une fois par des fossés
vaseux. Laissez à gauche ces prairies marécageuses, et vous trou-
verez le sentier que vous dçvez prendre. Étroit, caillouteux, fort
accidenté, mais charmant, il court entre de hauts buissons et par
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j
APRÈS FORTUNE FAITE. 761
endroits entre des parterres de pourpiers, étalant au soleil leurs
admirables fleurs d'un rose vif ou d'un jaune paille, dont on
peut dire, comme des lis de l'Évangile, qu'elles sont plus magni-
fiquement vêtues que Salomon dans sa gloire.
Ce que Casimir trouva au Lavandou, on ne l'a jamais su; à
quel attrait mystérieux il céda en y retournant, on ne le sait pas
davantage. Ce qui est certain, c'est que durant toute une semaine
il y passa la moitié de ses journées, et qu'un soir il ne revint pas
dîner. Il ne rentra qu'au matin, comme on ouvrait les portes, et
se glissa furtivement dans sa chambre, qui par malheur était
juste au-dessus de la chambre de Mm* de la Farlède, laquelle
avait le sommeil léger et, comme Huguette, l'oreille très fine.
Les conjurés tinrent conseil, ils décidèrent que l'ennemi com-
mun s'était oublié, qu'il avait fait une faute dont on pouvait tirer
parti contre lui, et, selon l'usage, Mma Limiès fut chargée de mener
la campagne et d'attacher le grelot. M. Trayaz, qui avait quitté
son lit, descendait tous les jours au salon. Elle profita d'un ins-
tant où elle s'y trouvait seule avec lui pour lui parler de Casimir;
elle lui en fit un grand éloge, auquel elle mêla quelques restric-
tions timides; elle en ajouta d'autres, dételle sorte que de minute
en minute le diable devenait plus noir. Il l'écoutait d'un air bien-
veillant, sans mot dire. Encouragée par son silence approbatif,
elle hasarda le paquet, raconta que depuis une semaine leur neveu
était sans cesse sur le chemin du Lavandou, qu'il y avait du mys-
tère dans sa conduite, que les domestiques en jasaient et que, la
nuit précédente, il avait découché.
— Je comprends, dit-elle, que les jeunes gens s'amusent;
mais je voudrais qu'ils choisissent leur endroit et leurs occasions.
Il me semble que Casimir a manqué de respect à la maison où il
reçoit l'hospitalité, et, ce qui me paraît plus grave, il n'a songé
qu'à son plaisir dans un moment où ta santé était pour nous tous
un sujet d'inquiétude, de pénibles préoccupations.
Il s'était penché pour caresser son dogue, étendu à ses pieds.
Il releva la tête, regarda sa sœur de travers, et fronçant son long
nez pointu :
— Je ne sais ce que vous a fait ce jeune homme : vous êtes
toutes contre lui. Ne vous en déplaise, je l'aime tel qu'il est,
laissez-le tranquille et ne me gâtez pas mes plaisirs.
Elle fut atterrée par cette réponse, et ses enfans ne le furent
pas moins quand elle les mit au fait de son piteux insuccès.
— Il est le maître de la place, dit Mm* Lejail.
— Bah ! dit M. dé la Farlède, il a fait une imprudence, il en
fera une seconde qui le perdra.
— Ne vous y liez pas, lui répliqua l'ancieji préfet. Dieu, qui
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762 REVUE DES DEUX MONDES,
veut le bonheur de ses créatures, a donné le chien à l'aveugle et
le repentira l'étourdi.
Le lendemain, pendant que son mari faisait la grasse matinée,
Mm* Lejail entra de bonne heure dans la chambre de sa fille, qui
s'occupait en ce moment d'écrire à une de ses amies de pension,
une de ces confidentes intimes à qui Ton dit tout, à condition,
bien entendu, de tout arranger. En attendant qu'elle eût fini, sa
mère s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre et contempla d'un œil
mélancolique un grand magnolia qu'un coup de mistral avait
dépouillé d'une partie de ses fleurs; peut-être se disait-elle qu'il
en est des grandes espérances comme des arbres fleuris, qu'il suffit
d'un caprice du ciel pour les défleurir.
D'habitude il ne fallait qu'un quart d'heure à Huguette pour
remplir deux feuillets de son élégant griffonnage. Ce jour-là
l'inspiration ne lui venait pas, elle était distraite; à tout moment
elle posait sa plume, et, les yeux demi-clos, semblait causer avec
elle-même. Tout à coup, se tournant vers sa mère :
— Ainsi, maman, tu crois que c'en est fait, que mon oncle
s'est à jamais coiffé de ce beau garçon ?
— Je crois comme ton père, répondit Mme Lejail, que l'esprit
de contradiction est la qualité dominante de ton grand-oncle, et
que tout ce que nous pourrions faire ou dire pour combattra sa
prévention ne servirait qu'à l'ancrer davantage dans ce cerveau de
granit.
— Soit ! à nouveau cas, nouveaux conseils. Je suis bien
trompée ou mon cousin me trouve fort à son goût. J'ai beau lui
faire froide mine, il a parfois une façon de me regarder où la
tendresse se mêle au reproche. Que dirais-tu si dès ce jour...
Mme Lejail mit son doigt sur sa bouche. Elle avait deviné, et
la pensée qui était venue à sa fille, elle l'avait eue, elle aussi; mais
elle l'avait repoussée comme une tentation à laquelle elle était
tenue de résister.
— Eh ! maman, rien n'est plus simple que de retourner son
char et de remplacer la haine par l'amour. Gela se fait constam-
ment, et encore une fois qui nous empêche?...
— La foi des traités, ma chérie. Nous sommes désormais liées,
ta tante et moi, par une convention tacite. Nous nous sommes
engagées à unir nos intérêts, à ne pas agir séparément, et je me
ferais une conscience...
— La foi des traités ! interrompit Huguette, qui méprisait^
vains scruçuW». Vaça.^ disait-il cas l'autre jour, en parlant <k
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APRÈS FORTUNE FAITE. 763
la Triple Alliance, que les alliés ne restent fidèles au pacte com-
mun que tant qu'ils y trouvent leur avantage ?
Mme Lejail ne répondit pas.
— Qui ne dit mot consent, reprit-elle, et il y a un autre pro-
verbe qui dit que qui n'ose rien n'a rien.
— Je ne te comprends pas, dit sa mère, en affectant de ne
pas comprendre.
— Vous aurez compris avant le déjeuner, car j'entends régler
sur-le-champ cette petite affaire. Quel que soit le mérite des olives
mûres et toutes noires qui se laissent tomber de l'arbre, la meil-
leure huile se fait avec les olives vertes, qu'on cueille soi-même
sur l'olivier.
Et aussitôt, ayant refermé son buvard, elle quitta son peignoir,
se coula dans une jolie robe de foulard jaune ; puis elle mit sur
sa tête une capeline en paille d'Italie, prit d'une main son om-
brelle, de l'autre un livre, et tira une révérence à sa mère, qui
avait assisté à ces préparatifs sans mot dire.
— Mais, Huguette, es-tu folle?
— Moi, folle ? Je ne fais jamais que des actes de haute sagesse.
— Enfin, de grâce, où vas-tu? ■
— Je vais m'assurer à l'instant si mon cousin est réellement
amoureux de moi.
— Et tu iras le trouver dans sa chambre pour le lui de-
mander?
— Ah ! pour qui donc ma mère me prend-elle?
Puis, ayant jeté les yeux sur la pendule : — Il n'est pas encore
descendu, mais dans une demi-heure il sortira.
Elle se dirigeait vers la porte ; Mme Lejail essaya de la retenir.
— As-tu confiance en moi ? dit-elle en se retournant.
— Assurément; mais, je t'en supplie, sois prudente, très pru-
dente.
Elle haussa légèrement les épaules, tant cette recommandation
lui semblait superflue, et elle disparut.
Après avoir eu une de ces idées de traverse dont sa mère se défiait,
Casimir était rentré, selon son expression, dans l'âpre sentier du
devoir. Il avait résolu de se refuser tous les plaisirs, de se donner
cœur et âme à son oncle, de sacrifier l'agréable à l'utile. Il y a
cependant des distractions innocentes qu'un pénitent sincère peut
se permettre sans remords. Ayant passé sur les bords de la Médi-
terranée les vingt premières années de sa vie, la mer était pour
lui une amie d'enfance qu'il était heureux de revoir. Il l'aimait
aussi parce qu'il aimait la femme, cette chose mouvante dont on
ne voit pas le fond. Depuis que M. Trayaz était malade et ne
l'emmenait plus chaque matin assister à l'endiguement dune
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764 REVUE DES DEUX MONDES.
rivière, il avait pris l'habitude de faire une promenade sur Fera
avant le déjeuner. Huguette le savait, elle savait tout.
Comme elle l'avait prédit, il sortit vers dix heures et se dirigea
vers la crique, en méditant sur les bons et les mauvais hasards
de la vie. Il n'était pas homme à philosopher longtemps; il
aimait mieux déclamer des vers, surtout les siens. Il en faisait
beaucoup, en provençal et en français. A défaut d'autres mérites,
il avait l'abondance, une prodigieuse facilité. Il improvisait des
sonnets au pied levé; plus souvent il composait des romances
dans lesquelles il racontait ses aventures amoureuses et qu'il appe-
lait son journal rimé. La dernière qu'il eût pondue, et qu'il réci-
tait en ce moment, lui avait été inspirée par Anaïs, et commençait
ainsi :
Un soir je me glissai chez elle
Gomme un voleur, et cette belle
En perdit quelque temps la voix.
Puis elle dit : « Si tu m'en crois,
Allons courir, allons au bois
Cueillir l'aubépine nouvelle. »
— « Il n'est pas de plus beaux endroits,
Répondis-je à cette infidèle,
Qu'une chambrette où je te vois.
Nous avons, ma chère, autrefois,
Cueilli la noisette et l'airelle,
Et tu t'envolas en chemin.
Je tenais l'oiseau dans ma main :
Il s'est échappé d'uu coup d'aile,
Me disant : Repassez demain !... »
Comme il approchait de la maison du vieux peintre, il s'arrête
un instant, le nez en l'air, pour retrouver la suite, qui lui échap-
pait. Il la retrouva enfin, et d'une voix retentissante:
Los fleurs des bois, ma douce reine,
N'ont jamais rien dit à mon cœur.
Eh ! qu'importent à mon bonheur
L'aubépine ou la marjolaine ?
Vois, le jour commence à pâlir:
C'est l'heure propice au désir,
Et la fleur que je veux cueillir
Ne croît pas à l'ombre d'un chêne.
Il s'avisa soudain que la plage était habitée, qu'une jeune^er-
sonne en robe de foulard jaune était assise au sommet d'un i
ticule de sable, qu'un pin parasol abritait sous son ombre.
— Eh ! parbleu, c'est elle ! murmura-t-il, en se repr
d'avoir donné trop de voix.
Il avait tort de s'inquiéter. Penchée sur un livre ouvert fiS
APRÈS FORTUNE FAITE. 765
tenait de ses deux mains, elle était si absorbée dans sa lecture
que sans doute elle n'avait rien entendu, et lorsqu'il l'aborda,
humble comme un chien qui a reçu le fouet et craint de le rece-
voir encore, elle laissa échapper un petit cri de surprise. Mais il
s'aperçut du même coup que le livre qu'elle lisait avec tant de
recueillement était à l'envers.
— C'est une rusée, pensa-t-il ; elle m'attendait.
Et il se confirma dans l'idée qu'en' le chagrinant si longtemps
par ses rigueurs, elle avait obéi à une consigne.
— Ma cousine, dit-il, je méditais tout à l'heure sur les fâcheux
hasards de la vie. Il en est de charmans, puisque je vous rencontre
ici.
— Le temps était si beau, répondit-elle, que je n'ai pu résister
à la tentation de venir respirer l'air de la mer.
— Vous le respirez de trop loin. Ma cousine, je suis de la
race des audacieux. Si vous consentiez à vous arracher à votre
livre, je vous proposerais une promenade en bateau : me feriez-
vous la grâce d'accepter?
Elle prit un ton sévère pour lui exprimer l'étonnement où la
plongeait cette proposition; mais l'aménité du sourire sauvait tout.
— Serait-ce bien convenable, mon cousin?
— Du moment que cela nous convient à vous et à moi, il me
semble que toutes les convenances sont observées... Je cours pré-
parer le canot.
Un énergique battement de mains avertit bientôt Huguette que
tout était prêt. Quelques minutes plus tard, ils s'embarquaient.
Elle s'assit à l'arrière, en disant:
— Je me charge du gouvernail, occupez-vous de la voile.
Elle s'entendait à gouverner un bateau; elle n'avait pas d'autre
fête au Dattier. La mer, où se réfléchissait un ciel pommelé,
était d'un gris d'opale d'une douceur infinie. Mais ils ne songeaient
pas à l'admirer. Dès qu'ils furent sortis de la crique, le vent
fraîchit, la voile s'enfla, et ils coururent quelques bordées. Casi-
mir interrogeait Huguette, lui faisait raconter sa vie. Elle lui dit
ses occupations, ses ennuis, et aussi les agréables distractions
qu'elle trouvait chez sa grand'mère à Marseille. Il lui parut en
l'écoutant qu'elle avait le bouquet sur l'oreille, que ce jeune cœur
était mûr pour l'amour et le mariage. Peu à peu il sentit sa tète
se prendre, comme le jour où il avait rencontré pour la première
fois sa belle Italienne. Les femmes produisaient sur lui le même
effet que le vin : il se grisait facilement, mais sans arriver jamais
à la pleine ivresse. 11 y eut un silence, pendant lequel il la man-
geait des yeux. Puis il s'écria :
— Mon Dieu , ma cousine, comment faites- vous pour être si \olie*?
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766 REVUS DÉ8 DEUX MOftbfiS.
— Gela m'est venu sané y penser, répondit-elle en riant et
sans rougir.
— Je suis un homme transparent, et je chercherais en vaini
vous cacher ce que j'ai dans le cœur. Aussi bien vous vous douta
depuis longtemps de l'ineffaçable impression que vous avez faite
sur moi... Mais de quoi riez-vous ?
— Do rien.
— Mais encore ?
— Je pense à quelque chose que disait maman.
— Et que disait-elle, votre maman?
— Le soir que vous n'êtes pas venu dîner, elle a prétendu que
vous aviez une affaire de cœur au Lavandou.
Moins effronté qu'elle, il ne put s'empêcher de rougir; mais
il recouvra bientôt son aplomb.
— Est-ce que le cœur, dit-il, a rien à voir dans ce genre
d'affaires? Au surplus, je vous jure... Eh! tenez, puisque vous
m'obligez à vous le dire, vous avez été si cruelle à mon égard
que, pour étourdir mon chagrin, j'ai fait de grandes courses dans
les montagnes des Maures. Un soir je m'y suis perdu, et je n'ai
pas su retrouver le chemin de la Figuière.
— Ce qui me parait encore plus certain, dit-elle, c'est que
nous ferons bien de regagner la terre, sous peine d'arriver en re-
tard au déjeuner.
— Dieu ! que vous êtes raisonnable! et que je voudrais pouvoir
vous communiquer un peu de ma folie ! Figurez- vous que je son-
geais à vous emmener là-bas, dans l'île du Levant. On y trouve
de charmans petits déserts, où je vous aurais dit certaines choses
qui pour le moment doivent rester entre vous et moi,
— Qu'à cela ne tienne ! il me semble que dans ce bateau noas
sommes seul à seule, et que, quoi qu'il vous plaise de me dire, je
serai forcée de vous écouter.
La brise était tombée, la voile collait au mât. Il prit les avi-
rons et se mit à ramer, mais tranquillement.
— Divinités marines, s'écria-t-il, tritons joufflus, et toi sohm-
nelle Amphitrite, conduisez ma langue et fournissez-moi des pa-
roles qui touchent le cœur de l'adorable créature que vous atat
le bonheur de bercer sur vos flots !
— Cet exorde me paraît suffisant, dit-elle, arrivons au bit
— Vous souvient-il, ma cousine, que jadis, dans le tempa de
ma verte jeunesse et de votre tendre enfance, je passai toute
une semaine chez vos parens?Ils habitaient Saint-Raphaël, *W
père n'ayant pas encore découvert que c'est un endroit mortâ
pour les anciens préfets qui se croient malades. J'avais alors G
aujourd'hui quelque dix ans de plus que vous, et vous faosiel
APRÈS FORTUNE FAITE. 767
jnoi tout ce qu'il vous plaisait. Un jour, vous m'avez dit : «Jouons
au mari et à la petite femme... » Et me mettant un râteau sur
l'épaule : « Va travailler, mon homme; quand tu reviendras, je
te donnerai une bonne petite galette bien chaude, que j'aurai fait
cuire moi-même. » Je ne sais pas si la galette était bonne, mais
je sais que je l'ai mangée. Ma cousine, vous en souvient-il?
— Supposons que je m'en souvienne. Mais ramez, je vous prie,
ou nous n'aborderons jamais.
— Votre excellent père nous surprit jouant à ce jeu et nous
pria de jouer à autre chose. Il pensait sans doute qu'un prince
régnant était seul digne de vous épouser, et il n'avait pas tort;
hélas ! on n'en trouve ni à Saint-Raphaël ni au Dattier. Et puis
dans ce temps-là, je portais un nom très obscur ; les choses ont
bien changé depuis. La famille possède aujourd'hui son grand
homme, dont on parle avec vénération à vingt lieues à la ronde.
Désormais une femme peut éprouver quelque orgueil à s'appeler
Mm* Casimir Trayaz. Qu'en pensez-vous, ma cousine?
— Je pense, mon cousin, que vous êtes très long dans vos
récits, que quand je lis un roman, je cours tout de suite à la fin
et que j'attends avec impatience la fin de votre histoire.
— La voici, ma fin. Croyez-vous que le jour où j'aurai l'hon-
neur de demander votre main à monsieur votre père, il me repro-
chera comme jadis de mal choisir mes amusemens et mes jeux ?
— Ah! mon cher monsieur, que vous êtes prompt! Il me
semble que je suis pour quelque chose dans cette affaire et que
vous feriez bien au préalable de vous assurer de mon consente-
ment.
— Eh bien! ma cousine, consentez-vous?
— Je demande à m'informer, à m'instruire, et je ne vous
répondrai que quand nous aurons fait plus ample connaissance.
— Avez-vous besoin de me connaître davantage pour savoir
si je vous plais ou si je vous déplais? Soyez indulgente et conve-
nez que je vous plais... Savez- vous l'italien, ma cousine?
— Non, mon cousin.
— Alors je risque ma citation : La donna rtcusa e brama.
— Ce qui veut dire, répondit cette fille subtile qui n'avait pas
besoin d'apprendre les langues pour les savoir, que la femme à la
fois refuse et désire. Vous êtes un peu fat, mon cousin.
— Que dites- vous là? Je me rends justice. Ce qui me manque
c'est la galette... Je ne parle pas de celle que jadis vous m'avez fait
manger.
— Non, vous parlez de celle qui est nécessaire au bonheur,
dit-elle avec un demi-soupir.
— Heureusement nous savons où la prendre. Changeons de
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768 REVUE DES DBCX MONDE».
métaphore, c'est notre oncle qui a le sac. À vrai dire, ce
bélier à la toison d'or me paraît peu commode à tondre.
j'ose croire qu'il me veut du bien, qu'il vous trouve charmante et
que le jour où nous lui ferons part de notre commun projet, il
daignera secouer sur nous quelques flocons de sa laine.
— Et là-dessus, répliqua-t-elle, ils débarquèrent.
En effet le canot, après avoir longé la jetée, venait d'acco*
ter le petit quai qui bordait la terrasse de la maison du peintre.
— Avant que je vous débarque, prononcez une parole encou-
rageante. Dites-moi que dès ce jour vous me considérez couunt
un prétendant possible, acceptable.
— Je ne dis ni oui ni non.
— Quand une femme ne dit pas non, c'est qu'elle dit oui. Ab!
ma oouiiue, je suis un mendiant, faites-moi l'aumône, celant
vous epgage à rien, et dans ce lieu solitaire où les tritons scnb
peuvent nous voir, souffrez, au risque de les rendre jaloux, que
ce prétendant acceptable dépose sur de beaux yeux coule»
d'aigue-marine un baiser furtif et discret.
— Oh! pour cela, non! s'écria-t-elle en se levant; je vousfta*
terdis absolument.
Il n'insista pas et débarqua le premier. Puis, avant qu'elle
eût pu deviner son intention, il la saisit par la taille pour la met-
tre à terre, et l'occasion lui semblant bonne, il effleura de M
lèvres de beaux cheveux d'un blond très doux et très rare en
Provence.
— Vous êtes un homme sans foi ni loi ! lui dit-elle vivement,
mais sans colère.
Et, le laissant amarrer son bateau, elle s'enfuit.
— Cours, ma petite, je te retrouverai, lui disait-il entre ses
dents. Tu es une fieffée coquette qui me fera voir du pays.
Grâce à toi, je suis sûr de ne plus m'ennuyer à la Figuière. Eht v
que diable ! si attaché qu'on soit à ses devoirs, on ne peut eaaw
tout le jour avec son oncle.
Quelques minutes avant le déjeuner, Huguette entrait préci-
pitamment dans la chambre de sa mère, en lui criant :
— Je crois que l'affaire est faite!
Puis, sans se donner le temps de reprendre haleine, elle fâ
raconta son équipée. * *
— Il me semble que le reste te regarde, que c'est à toi et
pressentir mon grand-oncle, de savoir ce qu'il serait disposée tm*
pour moi si j'épousais son neveu bien-aimé. Jusqu'à ce qneU
m'aies procuré cette importante information, je ne saurai M <
quelle conduite tenir à l'égard de ce beau garçon, qui me pia& >]J|
Elle l'adjura de se hâter, lui représenta que l'ii
* Digitled by V;
APRÈS FORTUNE FAITE. 769
do tous les maux le plus insupportable. Mm° Lejail ne demandait
pas mieux que de la satisfaire ; mais la démarche qu'elle allait ten-
ter lui semblait périlleuse. Il y a des hommes qui à première vue
paraissent effrayans, et qu'on trouve à Fuser plus accessibles,
plus maniables qu'on ne l'avait pensé. D'autres ressemblent à ces
montagnes dont le sommet n'offre au regard que des pentes molles
et gazonnées où l'on peut cueillir des fleurs ; rien n'avertit que
ces gazons fleuris descendent vers d'invisibles précipices, qui
attendent et guettent les imprudens. Pendant les premières semai-
nes de leur séjour à la Figuière. charmées de la physionomie
accorte de leur oncle, Mm° Lejail et sa sœur avaient eu peine à
comprendre l'effroi qu'il inspirait à leur mère. Mais un jour il
leur avait dit en souriant : « Je suis le miel et vous êtes les mou-
ches. » Ce sourire leur avait donné le frisson, elles avaient vu le
précipice.
Malgré les instances de sa fille, Mm° Lejail ne se pressa point
de remplir sa mission, et plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'elle
abordât le délicat sujet. Selon toute apparence, elle se serait
tue longtemps encore, si un après-midi son oncle, qui faisait sa
première sortie, la trouvant seule dans une allée du jardin, ne
l'eût interpellée, en lui disant d'un ton brusque :
— Eh ! vraiment, j'en apprends de belles. Depuis quand per-
mets-tu à ta fille de faire des promenades en mer, tète à tète avec
un jeune homme? C'est leur témoigner à tous deux beaucoup de
confiance.
Elle était fort étonnée qu'il fût si bien informé. Elle ignorait
qu'un matin M. Sucquier, occupé à étudier le tracé d'une route
destinée à l'exploitation d'une forêt, eût aperçu du haut d'une col-
line un canot qui courait des bordées. A ses nombreux mérites il
ajoutait celui de grand policier, et le zèle avec lequel il s'acquit-
tait de cette fonction lui attirait non la considération, mais la
bienveillance du maître, à qui il ne déplaisait pas que son inten-
dant se fit un plaisir de tout voir et de tout rapporter.
— Ma parole ! reprit M. Trayaz, les femmes sont de drôles
d'animaux. Un jour, envoyée par vous, ta mère vient me signifier
d'un air échauffé que mon neveu est un mauvais sujet, qu'il
manque de respect à ma maison, que ses escapades nocturnes
scandalisent mes hôtes et mes gens, que je dois le prier au plus
tôt de vider mon plancher, et, le lendemain, M11* Lejail passait
deux heures sur l'eau avec ce garnement, ce débaucheur de ser-
vantes d'auberge !
Elle eut un moment de sérieux embarras ; il y a des contra-
dictions difficiles à expliquer; mais elle avait appris dans les pré-
fectures à ne perdre jamais contenance.
T0»S«. - 1895, »
*
770 REVUE DES DEUX MONDES,
— Mon oncle, dit-elle, les femmes sont quelquefois trop
promptes à juger leur prochain. Nous avions calomnié Casimir.
Nous avons appris depuis qu'il ne passait point son temps dans
les auberges du Lavandou, que ce grand marcheur faisait des
excursions dans la montagne et qu'un soir. . .
— Ah çà! interrompit-il, me prends-tu pour un niais? Dis-
moi plutôt qu&Huguette fait quelquefois des fugues à l'américaine
dont tu n'es pas responsable.
— Celle-ci était bien innocente : on s'est rencontré sur la
plage, et comme Huguette est encore une enfant...
— C'est toi qui le dis, mais il y a des têtes où il fait jour de
bon matin.
Il ajouta d'un ton plus doux :
— J'ai cru m'apercevoir que Casimir tournait beaucoup autour
de ta fille. Prends garde, c'est un jeune homme fort entrepre-
nant.
— Je crois qu'il a sur elle des vues sérieuses ; il lui a fait une
déclaration en règle, et je ne serais pas surprise qu'avant peu il
nous demandât sa main. Je désirais vous consulter à ce sujet.
Quel parti devrai-je prendre? J'entends me gouverner entière-
ment par vos avis. Vous n'êtes pas seulement le meilleur des
conseillers, nous vous considérons comme le véritable chef delà
famille.
— Vous me faites beaucoup d'honneur, répondit-il en rica-
nant, et qui a les honneurs a les charges. Mais toi-même, que
penses-tu de mon beau neveu?
— Il ne me déplaît point, et il m'a semblé qu'il vous plai-
sait.
— Où prends-tu qu'il me plaise? Il m'amuse, il a quelque drô-
lerie dans l'esprit ; mais en général les loustics sont de tristes
maris, et puisque tu veux bien me consulter, Huguette n'est pas
près de monter en graine, ne te presse pas de la marier, et surtout
garde-toi bien de la donner à cet olibrius.
Cette réponse catégorique, qui n'était pas celle qu elle atten-
dait et désirait, lui causa un véritable saisissement qu'elle réussit
à cacher.
— Merci, mon cher oncle, dit-elle, me voilà tout à fait fixée,
et Huguette a pour vous tant d'affection et de respect qu'elle
regardera toujours vos conseils comme des ordres.
Là-dessus, sachant ce qu'elle voulait savoir, elle changea de
propos. Comme on peut croire, elle ne fit part qu'à sa fille de
son entretien avec l'homme insondable dont les brusques évolu-
tions déroutaient tous les calculs. Mais elle ne vit pas d'inconvé-
nient à exç\ic\\ifcT ^ s& *<£nk cj&fc, %\ \amais leur oncle avait eu du
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APRÈS FORTUNE FAITE. 771
goût pour leur cousin, il en était bien revenu, qu'il le qualifiait
de loustic et d'olibrius. Ne le jugeant plus dangereux, ses parens
s'humanisèrent, lui firent meilleur visage, ne le tinrent plus en
quarantaine. Il en fut charmé; mais il s avisa du même coup
que son oncle s'était sensiblement refroidi pour lui et que Huguette
était redevenue subitement un oiseau de difficile approche. Il se
dit que M. Trayaz était le plus capricieux des vieillards, qu'on ne
se bat pas contre des caprices, qu'il en est de fâcheux et d'aimables,
qu'il faut laisser aux uns le temps de s'user, aux autres le temps
de renaître, que la patience et l'espérance sont deux puissantes
divinités, qui se chargent d'arranger nos affaires malgré le
mauvais vouloir des hommes et des choses. En ce qui concernait
Huguette, il ne s'en tint pas à la politique expectante, à l'indo-
lente sagesse des bras croisés. Il jura qu'il aurait raison de cette
coquette, de ses inexplicables variations d'humeur, qu'il domp-
terait ce cœur fantasque et dur, qui tour à tour s'offrait ou se re-
fusait. Ce fut à cela que, tout en s acquittant sommairement de
ses devoirs envers son oncle, il employa la majeure partie de
ses journées. Une fois de plus dans sa vie il fit passer l'accessoire
avant le principal, et se piquant au jeu, peu s'en fallait qu'il n'ou-
bliât ce qu'il était venu faire à la Figuière.
Un soir, les deux hommes et les quatre femmes réunis dans
le salon rouge entendirent frapper à la porte, et avant que per-
sonne eût crié : Entrez ! on vit avec surprise s'introduire dans le
sanctuaire le beau garçon qu'on avait si longtemps exclu de
l'autel et du sacrifice. Il se présenta d'un air dégagé, avec une
noble et gracieuse assurance. Il fut reçu sans enthousiasme, mais
poliment. Avant de s'asseoir, il promena ses yeux autour de lui
et s'écria :
— Le voilà donc, ce fameux salon rouge où l'on est si bien
pour conspirer!
— Vous nous prenez donc pour des conspirateurs? lui dit
Mm* Limiès.
— Ma chère tante, répondit-il, on m'accuse d'être un grand
étourdi. Pure calomnie ! J'observe et je comprends. Abattons un
instant nos cartes. Nous avons, vous et moi, pour le propriétaire
de cette maison et d'une foule d'autres biens meubles ou im-
meubles un attachement aussi profond que sincère. Mais, soyons
francs, cette affection n'a rien de commun avec l'amour mystique
qui méprise les récompenses et préfère le bonheur d'aimer à
toutes les joies du paradis. Vous avez cru voir en moi l'ennemi
de vos intérêts, vous vous trompiez.
Et il ajouta d'up ton prophétique en se frappant la poi-
trine :
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772 REVUE DES DEUX MONDES.
— L'ennemi, ce n'est pas l'homme que voici, c'est celui qui
vient !
Cette menaçante parole et l'accent avec lequel die fut pro-
noncée firent impression sur l'assistance. On le pria de s'expli-
quer.
— L'homme qui vient, reprit-il, et avec qui vous aurez à
compter avant peu, est le fils de feu ma tante Marianne, sœur
cadette de Mme Limiès ici présente, c'est mon cousin Silvère San-
vagin.
— Quoi ! dit. Mme Limiès avec étonnement, mon frère ferait
venir ici Silvère?
— Quoi! dit M. de la Farlède avec mépris, ce déclassé! cet
aide-jardinier de M"" la comtesse de Rins! Et vous le croyez
redoutable? Vous prenez donc au sérieux cet épou vantail de chè-
nevière ? Vous êtes un mauvais plaisant, Casimir.
— Eh ! permettez, ce déclassé a, paraît-il, monté en grade. Je
ne le connais guère, mais M. Trayaz, qui, informé je pense par
son Sucquier, est plus instruit que nous de toutes les affaires de
notre famille, prétend qu'il est devenu le jardinier en chef, le
professeur de botanique, l'homme de confiance, le factotum delà
comtesse et son commensal.
— Allons donc ! se récria M. de la Farlède, qui ne souffrait
pas qu'on parlât légèrement d'une comtesse et se croyait tenu de
défendre contre les olibrius l'honneur de la noblesse française.
Vous ne me ferez jamais croire, mon bon, que M"* de Rins admette
à sa table l'homme qui ratisse ses allées. Voudriez-vous par ha-
sard nous donner à entendre...
— Ne me faites pas dire ce que je ne dis point. J'affirme seu-
lement que, si Silvère a jamais ratissé ses allées, il ne les ratisse
plus et qu'elle sait ce qu'il vaut. Vous oubliez qu'avant de manier
la binette et le sarcloir, il avait pioché les livres. C'est un drib
de pèlerin. Après avoir fait de brillantes études au lycée de Mar-
seille, il n'a pas cru déchoir en entrant au service de la femme
qui possède le plus beau jardin d'Hyères. Silvère Sauvagin est
un bachelier qui s'est fait jardinier par amour.
— Par amour? s'écria Huguette, qui, selon son habitude,
s'était assise à l'écart et lisait Tancrède.
— Entendons-nous, ma cousine : jardinier par amour des
plantes. C'est, faut-il croire, sa seule passion.
— A la bonne heure! dit-elle. Je commençais à m intéresser
à lui.
— Dites plutôt, mon bon, reprit M. de la Farlède, que vota*
Silvère s'est fait jardinier parce que son père, tombé en déconfi-
ture, ne lui avait rien laissé, et qu'au surplus il y a dos fils &
APRÈS FORTUNE FAITE. 773
famille à qui, faute de se sentir, tous les métiers semblent bons...
Je suis intimement convaincu, a j ou ta-t-il en se rengorgeant, que
M. Christophe Trayaz ne voudra jamais de bien qu'à ceux de ses
proches qui peuvent lui faire honneur.
— Détrompez-vous, mon cher cousin. M. Christophe Trayaz,
vous le savez, aime à avoir auprès de lui des oreilles attentives
et complaisantes dans lesquelles il verse le petit nombre de ses
secrets qu'il destine à l'exportation . C'est votre serviteur qu'il a
choisi cet après-midi pour son confident, et je crois entrer dans
ses intentions en vous répétant fidèlement ce qu'il m'a fait la
grâce de me dire. Voulez- vous savoir lequel de ses neveux il
avait invité tout d'abord, avant nous tous, à venir manger de son
sel? C'est Silvère Sauvagin. Vous ne connaissez pas beaucoup de
fous qui le soient assez pour demeurer insensibles aux avances
d'un oncle qui a plus de deux millions de revenus et pas d'enfans ; je
n'en connais qu'un, moi qui vous parle : c'est Silvère Sauvagin.
Quels furent ses motifs? Est-ce un original, un ours ou un pro-
fond politique? Je l'ignore. Il allégua de pressantes occupations
qui le retenaient à Hyères. Mais ce qu'il y a de plus étonnant dans
cette histoire, c'est que M. Trayaz ne s'est pas rebuté, qu'il est
revenu à la charge, qu'il a envoyé une seconde invitation, qui a
été acceptée... Et voulez- vous savoir, ma chère tante, continua-t-il
en se tournant vers Mm* Limiès, pourquoi mon oncle se montre
si débonnaire envers le fils de votre sœur Marianne? C'est qu'elle
seule a cru à son génie. Lorsqu'il est parti pour l'Amérique,
avant qu'elle fût mariée, elle l'a pressé d'emporter avec lui la
moitié de sa petite fortune, en lui disant qu'elle ne pensait pas
pouvoir mieux placer son argent. Il n'a pas accepté ses offres,
mais il s'en souvient.
— C'est un sentiment très humain, dit M. Lejail. L'empereur
Napoléon III a toujours eu une bienveillance particulière pour
quiconque avait cru à son avenir, quand les sages le traitaient
encore de rêveur et d'aventurier.
— Que voulez-vous, mes chers enfana? dit Mme Limiès d'un air
contrit, je n'avais pas la foi.
— Il fallait l'avoir ! lui dirent sècliçment ses filles.
— Un dernier mot! reprit Casimir. Si vous doutez encore
que durant son séjour ici Silvère soit traité comme aucun de nous
ne le sera jamais, écoutez-moi : ce jeune homme, qui en prend à
son aise avec mon oncle, lui a écrit qu'il ne pourrait arriver
demain que par le train du soir, et mon oncle a décidé qu'en
faveur de ce politique ou de cet ours, il retarderait son dîner
d'une heure.
Ce dernier argument fit plus d'effet (\uq tarc\ \a T«Aa, ^
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774 REVUE DES DEUX M0NDE8.
M. de la Farlède lui-même fut saisi d'une vague inquiétude.
— Eh! oui, s'écria Casimir, la situation est grave, et nous
devons tout prévoir.
— Ce que je prévois pour ma part, dit Mm* Limiès, à qui le
reproche de ses filles était resté sur le cœur, c'est que Silvère ne
sera pas ici deux jours sans être brouillé avec mon frère. Quand
il faisait ses études à Marseille, je l'ai reçu quelquefois chez moi:
il était alors assez agréable, quoiqu'un peu bizarre. Je l'ai revu
le jour de l'enterrement de son père, je l'ai trouvé fort déplaisant,
agressif, revêche, épineux.
— Ce n'est pas une raison, ma tante, pour qu'il déplaise à
mon oncle ; cela le changera. Il commence à se blaser sur les
grâces un peu banales d'héritiers tels que nous, aux jarrets
flexibles, à l'échiné souple : il ne sera pas fâché d'avoir un sau-
vage à apprivoiser. Gardons nos lampes allumées; vos intérêts
et les miens sont solidaires, veillons au grain.
Il était content de lui ; il avait pris sa revanche des imperti-
nences de ses chers parens, en leur disant des choses désagréables
et alarmantes, et il les avait contraints en même temps à l'accepter
pour un des leurs. Pendant qu'on raisonnait sur ce qu'il avait
dit, il réussit à se glisser jusqu'au petit guéridon devant lequel
Huguette était assise.
— Je n'ai pas perdu mon temps, lui dit-il. L'alliance n'est
plus triple, elle est quadruple, et j'en suis. Désormais j'ai mes
entrées dans le salon où ma reine passe ses soirées.
Elle ne lui répondit que par un léger haussement d'épaules.
— Ma chère petite cousine, ajouta-t-il en baissant la voix,
quand donc die ferez-vous la grâce de venir vous promener en
mer? Les tritons nous attendent.
— Mon grand cousin, répliqua-t-elle, vous leur direz de ma
part qu'il y a des sottises que je ne fais pas deux fois.
Victor Cherbdlibz.
(La deuxième partie au prochain numéro.)
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L'INDIVIDUALISME ET L'ANARCHIE
EN LITTÉRATURE
FRÉDÉRIC NIETZSCHE ET SA PHILOSOPHIE
On Ta dit, et c'est une observation profonde, depuis cent ans
révolution littéraire a marché de l'individualisme au socia-
lisme. Si par « individualisme » on entend toute conception de
la vie qui développe l'individu sans s'inquiéter de la société, et
par « socialisme » toute doctrine qui subordonne ou sacrifie l'indi-
vidu à la société, on reconnaîtra en effet que la première moitié
du siècle est caractérisée par un puissant développement de l'in-
dividualité dans tous les sens, tandis que la seconde se distingue
par l'envahissement graduel des préoccupations sociales.
Envisagez toutefois le mouvement littéraire de ces vingt-cinq
dernières années ; observez surtout les tendances des générations
nouvelles, et vous serez frappés d'un fait, c'est que, loin d'abdi-
quer devant le socialisme, l'individualisme a grandi en propor-
tion. Il en est même arrivé à la phase suraiguë de l'anarchie
libertaire. On ne se contente plus de proclamer avec Rousseau
le droit divin du sentiment et de la passion, avec Gœthe le droit
de l'homme à développer harmonieusement toutes ses facultés.
Aujourd'hui, la révolte de l'individu contre tout ce qui existe
est à l'ordre du jour. C'est la guerre déclarée au passé tout entier,
aux principes mêmes de la morale, du sentiment religieux, de la
philosophie et de la société. « Le culte intensif du moi », la pro-
clamation de la souveraineté absolue de l'individu, sont devenus
des pratiques mentales, des habitudes littéraires. Et à regarder le
fond des choses, tels attentats dont nous avons été témoins tfaoÀ.
peut-être pas tant pour cause l'inégalité soc\&\fc e\Ae& w^Sxs&rk&
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776
BEVUE DES DEC* MONDÉS.
de certaines classes que la désintégration de la pensée philoso-
phique qui dirige notre siècle. Pour remédier au mal, nous
voyons les romanciers et les moralistes du camp opposé dénier
à l'individu toute indépendance, réclamer son abdication entière
devant le bien social et la charité.
A vrai dire, ces deux conceptions opposées ne peuvent trou-
ver leur synthèse que dans une idée supérieure qui s'applique
aussi bien à l'essence de l'individu qu'à l'essence de la société.
Bornons-nous à constater pour le moment que les deux adver-
saires qui s'étaient d'abord exercés contre d'autres ennemis ont
fini par se rencontrer. Mieux armés, plus vigoureux que jamais,
ils sont aux prises, et si acharnée est la lutte que l'on se demande
lequel des deux l'emportera du socialisme niveleur ou de l'anar-
chie universelle.
Il n'y a pas eu jusqu'à présent dans la littérature contenipo-
raine d'individualiste plus convaincu et plus radical que Nietzsche.
Il s'est placé au pôle opposé de Tolstoï. Si celui-ci réclame
l'immolation complète de l'individu à la société, son antagoniste
prétend que la société n'est là que pour l'individu fort. Nietzsche
personnifie l'individualisme en ses derniers excès, mais avec une
énergie et une certaine grandeur qui l'élève fort au-dessus des
dilettantes ordinaires du moi. Il ne ressemble en rien à ces mo-
dernes Narcisses qui regardent en souriant leur visage ironique
dans un joli miroir et disent à leurs voisins émerveillés : « Faites
comme moi, et vous trouverez le bonheur; il n'est point d'autre
sagesse. » Il a tous les défauts de l'orgueil, mais aussi sa qualité
maîtresse : le mépris de la popularité. Il a âprement poursuivi la
vérité sur des sentiers escarpés et dangereux. Il a vécu dans les
tortures d'une maladie cérébrale qu'il exaspérait par un travail
acharné. Il a connu les ivresses de la solitude et en a bu les
amertumes jusqu'à la lie. Il s'était juré qu il trouverait « l'homme
surhumain » en lui-même, en niant l'âme et Dieu «et en se pas-
sant de l'humanité. A cette gageure, il mit sa vie en jeu et t
laissa sa raison. Son cas peut donc nous inspirer cette sorte d'a£
miration mêlée de pitié qu'on a pour les grandes natures dévoyées
et pour les grandes infortunes. Le cas de Nietzsche est la maladie
dominante des jeunes générations. Gomme elle s'accompagne ches
lui d'une belle intelligence et d'une âme d'artiste, elle revêt une
beauté tragique qui donne à sa personne la valeur d'un symbole
et d'un avertissement. « Il n'a rien vécu en dehors de lui-même,
et toute sa vie fut dans le drame de sa pensée », dit son meilleur
biographe, Mm# Lou-Andréas Salomé. Cette tragédie intérieur*
dont il fut à la fois le héros, le bourreau et la victime, où toutei
les pensées deviennent des personnages et parfois des spectres
L'INDIVIDUALISME ET L> <AftiiltCHI£. 777
effrayans, pourrait s'intituler le drame de l'orgueil intellectuel eu
joies et souffrances d'un athée mystique. A ce titre, il mérite une
place dans l'histoire de la pensée contemporaine. En le racontant,
nous aurons l'occasion d'étudier une des plus inquiétantes mala-
dies morales de cette fin de siècle (1).
I
Il y a dans la vie do certaines âmes de brusques vol tes-f aces,
où, prises d'une haine violente contre l'objet de leur culte, elles
brûlent ce qu'elles ont adoré et adorent ce qu'elles ont brûlé. En
pareil cas, l'idole renversée n'est qu'une occasion qui fait éclater
la vraie nature et jaillir du fond de l'homme l'ange ou le démon.
Il y a eu un de ces points tournans dans la vie intime de Nietzsche ;
ce fut sa rupture avec Richard Wagner. A partir de ce moment,
la maladie de l'orgueil qui couvait en lui se développa en propor-
tions gigantesques pour le conduire à un athéisme féroce etjusqu'au
suicide intellectuel. Dans cette étude, j'insisterai sur ce point
capital de son évolution, parce qu'on y trouve la clef de son être
et le secret de sa philosophie. Mais avant de parler de la crise
d'où sortit ce grand anarchiste de la pensée, — qui a recueilli tant
d'injures en son pays et tant d'encens dans le nôtre, — rappelons
en deux mots ses débuts.
Frédéric Nietzsche naquit le 15 octobre 1844, dans une
petite ville de la Saxe. Son père était pasteur protestant et des-
cendait d'une famille de gentilshommes polonais (les Nietzki). Il
montra de bonne heure les dispositions variées d'une nature riche,
mais contradictoire : une finesse de perception et une sensibilité
excessive, jointe à l'énergie opiniâtre de la volonté; la passion
de la musique et de la poésie avec un goût d'analyse méticuleuse
et l'amour de la dialectique poussé jusqu'au sophisme; des en-
gouemens fanatiques avec les soubresauts d'une âme taciturne
et toujours en sourde révolte. Il y avait en lui un savant, un
artiste et un philosophe. Mais jamais ils ne purent s'entendre, et,
comme aucun des trois ne voulut céder le pas à l'autre, ils
(1) Voici la liste des principaux ouvrages de Nietzsche : Die Geburt der Tra-
goedie, 1872. — Unzeitgemdsse Betrachlungen, 1873-76, 3 vol. — Menschliches,
Allzumenschliches, 1878. — Morgenrôthe, 1881. — Die frohliche Wissenschaft, 1882.
— Also sprach Zarathuslra, 1883-87. — Jenseits von Gut und Base, 1886. — Zur
Généalogie der Moral, 1887. — Der F ail Wagner, 1888. — Gotzendâmmerung, 1889.
— Antichrist, 1895.
Le livre de M-e Lou-Andréas Salomé : Nietzsche in seinen Werken est capital pour
l'intelligence de la personne et du penseur. — Parmi les travaux français parus sur
Nietzche, rappelons la remarquable étude de M. Cherbuliez, publiée dans la Revue
du 1« octobre 1892.
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778 REVUS DES DEUX MOUDEl.
finirent par se porter des coups mortels. Nietzsehe fit ses étadeeà
Bonn. En 1865, il était nommé professeur de philologie grecque
à l'université de Bâle. Il avait alors vingt et un ans.
Nietzsche avait appris de ses professeurs une masse de faits et
l'art desséchant d'une critique purement négative, mais l'ensei-
gnement universitaire ne lui avait inculqué aucune idée directrice.
Les tortures intellectuelles de la seconde moitié du xix* siècle
l'avaient atteint. N'avait-il pas vu l'esprit humain menacé dans sa
liberté et sa dignité par ses propres créations, je veux dire par
les prétentions excessives des sciences naturelles et par le déve-
loppement de l'industrie ? N'avait-il pas vu les intelligences bana-
lisées, les caractères amoindris aux laminoirs de la bureaucratie
et du militarisme? N'avait-il pas vu aussi l'élégance des mœurs
et le sens de la beauté oblitérés par le ilôt montant de la démo-
cratie niveleuse? Le monde moderne ne souriait pas à sa nature
raffinée, éprise de culture aristocratique et d'un idéal transcen-
dant. C'est alors qu'il lut Schopenhauer. Le pessimisme idéaliste
du philosophe de Francfort s'empara souverainement de soi
esprit. Pour Schopenhauer, la vie est mauvaise en elle-même et
par essence. Fils de la nature inconsciente, l'homme procède
d'un instinct aveugle, d'un désir sans frein comme sans but. 0
n'y a de refuge que dans la pensée ou dans l'art. Bouddha avait
déclaré que le seul remède contre le mal de vivre c'était l'anéan-
tissement par l'ascétisme et le renoncement absolu. Mais analyser
subtilement le néant des choses et peindre avec détachement les
luttes folles de la volonté, ne sont-ce pas de délectables occu-
pations ? Schopenhauer se complut donc à trouver dans la philo-
sophie et dans l'art de réjouissantes stations entre la vie et le
néant.
Cette philosophie répondait au tour d'esprit et aux besoins
intimes de Nietzsche. Il s'en revêtit comme d'une cuirasse contre
le monde environnant et se mit en route, pareil au chevalier
d'Albert Durer, qui s'avance armé de pied en cap et impassible,
entre la Mort et le Diable. Mais il cherchait encore son idéal. U
Grèce antique l'attirait invinciblement; il marcha vers elle. G*
qu'il lui demandait, ah ! c'était bien plus que la candeur des
marbres, que l'éblouissement de la beauté et l'ivresse des chants
harmonieux, c'était l'énigme gardée par le sphinx, le secret de
l'homme et de la vie. Il soupçonnait que là-bas, une fois peaV*
être, au milieu du chaos sanglant et des éternels avortemens de
l'histoire, sur les plages de l'Hellénie et de la Grande-Grèce avifl
été réalisé le noble idéal, non pas seulement de la philosophie
mais de la vie philosophique. Un instant il avait cru î'apercevttf
dans les énigmatiques figures de l'école ionienne, dans TWèl
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l'individualisme et l'ammuie. - 779
et surtout dans le puissant Heraclite. Mais ces ombres s'étaient
vite évanouies, et le grand Pythagore avait passé devant lui sans
lui dire le secret des nombres, de l'âme et du Cosmos. 11 ne se
découragea pas et quitta, en esprit, les pays germains et les temps
modernes pour aborder à la terre des dieux, des héros et des
sages, lourdement affublé du bouclier de Kant et de la lance de
Schopenhauer. 11 chevaucha droit sur l'Acropole et sur le théâtre
de Bacchus; il croyait que la tragédie, centre vivant de Fart grec,
lui livrerait tous les secrets d'Eleusis et de Delphes. En appro-
chant, il vit que ce n'était qu'une ruine plus lamentable que les
autres. Gomment retrouver la vision de ces héros fabuleux se
mouvant dans le cadre de ce paysage sculptural et de ces chœurs
divins, voix personnifiées de l'énigme tragique? Il y avait là un
mystère comme celui du cadavre dont l'âme s'est envolée. Nietzsche
s'arrêta perplexe.
C'est à ce moment précis qu'il fit la connaissance de Richard
Wagner (1). Tous ceux qui ont vécu dans l'intimité du grand
artiste ont connu sa puissance enveloppante. Il y avait en lui du
Titan et du magicien. De même que son œuvre offre une syn-
thèse merveilleuse des arts, il semblait les joindre dans sa per-
sonne, par ce don spécial du dramaturge qui consiste à voir et à
représenter toute chose en mouvement et en action. Lorsqu'il se
donnait, sa conversation tumultueuse était comme traversée par
les éclairs de ses créations et le rayonnement d'une volonté
indomptable. Ce fut pour Nietzsche une révélation foudroyante.
Telle est la puissance du génie qu'il transforme l'univers pour
ceux qui l'approchent. L'enthousiasme du néophyte fut sans
réserve. A ce moment il s oublia; il se livra complètement comme
le disciple se livre au maître : les années qui suivirent furent
certainement les plus heureuses de sa vie.
Par l'œuvre de Wagner, la tragédie grecque elle-même s'éclai-
rait d'un jour nouveau. Schopenhauer n'avait-il pas dit que la
musique est la révélatrice de l'âme des choses et leur expression
directe? Cela n'a jamais été plus vrai que des drames de Wagner,
où les motifs dominans et les jeux infinis de l'harmonie traduisent
les mouvemens intérieurs des personnages et font en quelque
sorte palpiter leur cœur sous nos yeux. De ce rôle révélateur de
la musique dans le drame wagnérien un rayon devait jaillir sur
le rôle du chœur dans la tragédie. Malgré l'abîme qui sépare le
théâtre grec du théâtre moderne, Nietzsche pensa non sans raison
que, dans l'un comme dans l'autre, le sentiment tragique provient
d'une même source et que cette source jaillit du plus profond
(1) La rencontre eut lieu à Leipzig, en 1868, chez M"# Brockhaus, sœur du
compositeur. Wagner avait alors cinquante-cinq ans et Nietzacta V\xv^\,-^a».\x^.
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arcane de l'homme, de la loi fondamentale de l'Être : dm mys*
tère de la vie et de la mort.
De cette fermentation d'idées sortit le premier livre do
Nietzsche : l Enfantement de la tragédie par le génie de la musique,
qui parut en 1872. On y trouve déjà les qualités maîtresses du
penseur et de l'écrivain. On y sent aussi l'influence dominante de
ses premiers maîtres, Schopenhauer et Wagner. Le chef-d'œuvre
de l'art grec y est présenté comme l'œuvre combinée d'Apollon,
génie de la belle individualité, source du rêve et de la poésie, et
de Dionysos, génie de la création et de la destruction universelle,
source de l'ivresse et de la musique. Le plaisir essentiel de la tra-
gédie consiste, selon Nietzsche, à nous enivrer à la fois de la gran-
deur de la vie individuelle et de la force de la vie universelle qui
l'engloutit après l'avoir enfantée. Elle doit nous mener par la ter-
reur et la pitié à ce ravissement dionysiaque, où, abandonnant
notre vie propre, nous participons en quelque sorte « à la puissance
indestructible de l'Être des êtres, à la force créatrice de l'Unique
vivant. » Ce livre, riche d'aperçus nouveaux, vibrant d'une émo-
tion profonde et contenue, fit scandale dans l'Université. D ta-
hissait aux yeux des continens de la science neutre ma enthou*
siasme choquant. Avoir des idées hardies et des sentiment
passionnés, cela est-il permis quand on est professeur de philo-
logie? Ce qui indignait surtout les puritains de l'école, c'était de
voir un des leurs interpréter la tragédie grecque à l'aide de
Richard Wagner, alors encore fort décrié. On ne fit pas à Nietzsche
la seule critique légitime qu'on pouvait lui adresser. S'il y * *&
point faible dans son essai, d'ailleurs si remarquable, c'est ée
n'avoir pas éclairé la tragédie grecque par les mystères àr '
c'est de confondre le Dionysos morcelé de la vie terrestre
le Libérateur de la vie céleste et de prendre le plongeon
les élémens pour l'union mystique de l'âme régénérée et
citée avec l'Esprit divin. Mais les adversaires de Nietzsche ne
geaient qu'à la critique des textes et à la dignité de la
Leurs protestations et leurs réfutations ajoutèrent à sa gfanè
naissante.
Dans les années qui suivirent, Nietzche ne fit que développer
les principes posés dans son essai sur la tragédie. Il n'était pts
encore l'individualiste outré, l'anarchiste violent de la peoiée
qu'il devint plus tard. En philosophie, il demeurait le disciple
fidèle de Schopenhauer. Il ne croyait ni à Dieu ni à la survie A
l'âme humaine, mais il admettait une sorte d'âme du moo4%
réalité transcendante qui se manifeste par la hiérarchie deeforcô
et des idées dans la nature comme dans l'humanité. Au nom A
la philosophie, il déclarait la guerre à la science positiviste (Jf,
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l'individualisme et l'anarchie. 18i
ne voit que l'apparence des choses et prétend imposer une règle
à la vie. Au nom de la conscience et de l'intuition, il déclarait la
guerre à l'abus et à la tyrannie de l'histoire. « Nous ne voulons
servir l'histoire, disait-il éloquemment, qu'en tant qu'elle sert la
vie. L'essentiel n est pas le savoir, la somme de science et de
faits, mais la force plastique d'un homme, d'un peuple, d'une
civilisation, leur puissance originale de croître, de s'assimiler le
passé et l'étranger, de guérir leurs blessures, de remplacer leurs
forces perdues, de recréer du dedans les formes brisées... Sans
quoi nous devenons un chaos de richesses disparates et non assi-
milées, dont la variété entrave notre personnalité organique. Nous
devenons le théâtre passif des pensées d'autrui. L'histoire dans
ces conditions devient une maladie (1). » Ce n'est donc pas l'his-
toire, mais l'art qui exprime la vraie vie. Il réalise ce que la nature
a voulu et tenté, il achève ses ébauches imparfaites. C'est pour-
quoi « le monde n'est justifiable que comme phénomène esthé-
tique ». Enfin Nietzsche proclamait la souveraineté du génie, lui
rendant l'hommage et le culte suprême. Car lui seul, « le sublime
solitaire », manifeste la vérité transcendante. Il en est l'annon-
ciateur et le révélateur unique. Il est « un premier né en dehors
du temps, un messager de l'Éternel ». Appelant Wagner « le
sauveur de la culture germanique, le restaurateur de l'art diony-
siaque et apollinien qu'il avait rêvé lui-même, il donnait de son
génie dramatique et musical la définition suivante : « Le drame
chez Wagner suit sa marche rigoureuse comme le destin impla-
cable, et la musique s'y soumet avec une certaine cruauté de ré-
solution, tandis que l'âme de feu de cette musique voudrait
s'échapper en pleine liberté. Au-dessus de toutes les mélodies et
de la lutte des passions, par-dessus la tourmente des contradic-
tions, plane une intelligence symphonique toute-puissante qui
enfante perpétuellement la paix avec la guerre. Jamais Wagner
n'est plus Wagner que lorsque les difficultés se décuplent et qu'il
peut régner sur de grands ensembles avec la joie du législateur.
Il se plait à dompter des masses fougueuses et rebelles, à les
ramasser en rythmes simples, à imposer une seule volonté à la
diversité troublante des désirs et des ambitions. »
Dix ans plus tard, dans un pamphlet célèbre, le même Nietzsche
déniait à Wagner le talent dramatique, l'appelait le prince des
décadens et le corrupteur de la musique moderne. Que s'était-il
donc passé? Sur ce point Nietzsche garde un profond silence. Il
se contente de faire la déclaration suivante dans l'avant-propos :
« La plus grande expérience de ma vie fut une guérison. Wagner
(1) Unzeilgemtisse Betraçhtungen /, yom Nutzen und Nachtheil der Historié fUr
das ïeben,
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788 RBVEB DE8 DWX MGHW,
appartient simplement âmes maladies. » Pauvre Nietzsche) 0*90
guérit pas si facilement de Wagner, quand on Fa subi an poat
où l'avait subi son plus illustre disciple. Certes il a réussi à ee
prodige. Mais reste à savoir si en se guérissant de son maître fl
ne s'est pas détruit lui-même, et s'il n'a pas triomphé comme
ces médecins qui chassent la maladie en tuant le malade* Quoi
qu'il en soit, le cas Nietzsche n'est pas moins intéressant quefe cas
Wagner. Si celui-ci touche au centre du problème esthétique et
à l'avenir de l'art dans son intégrité, l'autre confine au point le
plus sensible du problème philosophique et religieux de noire
temps. Il nous fait voir à nu une plaie profonde de l'âme contem-
poraine, plaie d'autant plus dangereuse qu'elle se cache sous na
masque littéraire savamment tissé.
II
Je rencontrai Nietzsche à Bayreuth, en 1876, aux premières
représentations de Y Anneau du Nibelung. Si ces mémorables
fêtes scéniques marquent désormais un point capital dans l'histoire
de l'art dramatique, elles furent peut-être aussi l'origine secrète
de la nouvelle évolution de Nietzsche. Du moins m'a-Uil semblé
qu'il reçut là les premières atteintes du mal qui l'a poussé dflps
cette voie.
En causant avec lui, je fus frappé de la supériorité de «m
esprit et de l'étrangeté de sa physionomie. Front large, cheveux
courts repoussés en brosse, pommettes saillantes du Slave, lu
forte moustache pendante, la coupe hardie du visage lui auraieat
donné l'air d'un officier de cavalerie, sans un je ne sais quoi dô
timide et hautain à la fois dans l'abord. La voix musicale, te
parler lent, dénotaient son organisation d'artiste; la démawkft
prudente et méditative était d'un philosophe. Rien de plus trom-
peur que le calme apparent de son expression. L'œil fixe trahis-
sait le travail douloureux de la pensée. C'était à la fois l'œil $v$
observateur aigu et d'un visionnaire fanatique. Ce double carac-
tère lui donnait quelque chose d'inquiet et d'inquiétant» d'é-
tant plus qu'il semblait toujours rivé sur un point unique. Dans
les momens d'effusion, ce regard s'humectait d'une doucegr 4ç
rêve, mais bientôt il redevenait hostile. Toute la maniera i'êbi
de Nietzsche avait cet air distant, ce dédain discret et voilé qui
caractérise souvent les aristocrates de la pensée. Mm* Salomé, g£
juge l'homme avec une singulière pénétration, dit : « Ses yeH
semblaient les gardiens de trésors muets. Leur regard était tourrf ]
au dedans; ils reflétaient ses impressions intérieures;
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l'individualisme et l'anarchie. 783
tourné au loin vers les régions inexplorées de l'âme humaine.
Dans une conversation animée, ces yeux pouvaient avoir des
éclairs saisissans, mais dans ses heures sombres, la solitude par-
lait à travers eux avec une expression lugubre, menaçante et
comme de profondeurs inconnues. »
Pendant les répétitions générales et les trois premières repré-
sentations de la tétralogie, Nietzsche parut triste et affaissé. Il
souffrait déjà du commencement de ce mal cérébral qui devait
l'accabler plus tard , mais il souffrait plus encore d'une mélan-
colie profonde et inexprimée. En présence de Richard Wagner,
il était timide, gêné, presque toujours silencieux. Celui-ci, lancé
dans cette colossale entreprise, où il avait à manier trente-cinq
personnages principaux, — dieux et déesses, géans, nains, hommes
et femmes, héros et Walkyries, sans parler des chœurs, de la ma-
chinerie et de l'orchestre, — jouissait en jeune Wotan, malgré ses
63 ans, du triomphe légitime d'avoir créé un monde et de le
mettre en œuvre. Aux courtes heures de repos que lui laissait son
travail d'Hercule, il donnait cours à cette gaieté fantaisiste, à cet
humour exubérant qui était comme l'écume de son génie. Devant
faire passer son âme et sa pensée dans ces êtres de chair et de
sang, forcé de maintenir en équilibre les amours-propres, les
rivalités et les petites passions de ce régiment d'acteurs et d'ac-
trices, il se faisait régisseur et acteur lui-même. Charmeur subtil
et dompteur d'âmes, il arrivait toujours à ses fins avec un mélange
de violences et de caresses, de colères fauves et de très sincères
attendrissemens, sans jamais perdre de vue son but. Vivant dans
cet orage assemblé par lui et le dirigeant, il ne pouvait donner
qu'une attention distraite à ses disciples et à ses admirateurs.
Devant les prodiges d'art qu'il accomplissait chaque jour sous nos
yeux, nous avions tous, non pas, Dieu merci! les sentimens,
mais quelque chose des étonnemens de Mime en face de Siegfried
qui reforge l'épée brisée de son père après l'avoir réduite en
limaille et fondue au creuset. L'orgueil de Nietzsche souffrait-il de
cette infériorité? Sa sensibilité suraiguë se blessa-t-elle de cer-
taines rudesses familières du maître? Sa conscience de moraliste
pointilleux s'insurgea-t-elle contre certains contrastes inévitables
entre la nature humaine et le génie d'un grand homme? Ne vou-
lut-il pas admettre qu'un créateur de cette envergure, qui réalise
un miracle esthétique taxé d'impossible par le monde entier,
ne peut guère considérer ses meilleurs amis que comme des
instrumens de son œuvre, et cela surtout au moment où il
l'accomplit en pleine lutte, contre vents et marées? Dans sa pre-
mière intimité avec Wagner, Nietzsche s'était placé avec son maître
sur un pied d'égalité. Il lui avait dédié son premier livre comme
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784
i'Tsï
REVUE DES DEUX MONDES.
« à son sublime lutteur d'avant-garde » {meinem erhabmta ttot
kàmpfer). Il se figurait peut-être la réforme de l'Allemagne comme
une école de philosophie, d'esthétique et de morale dontSckh
penhauer serait l'ancêtre vénéré, Wagner l'artiste et le mette»
en œuvre, mais dont lui, Nietzsche, serait le prophète et le suprême
législateur. Il est certain que le Walhalla tourbillonnant de
Bayreuth, avec son Wotan impétueux et souverain, ne ressemblait
guère à ce rêve de professeur schopenhauerien. L'auteur de la
Naissance de la tragédie disparaissait comme tout le monde èuê
l'apothéose du maître, et celui-ci, le narguant un peu, mais
sérieusement indigné et affligé de voir le disciple si morose, n^
comprenant rien d'ailleurs, semblait lui crier comme Loge, le
démon du feu, du haut de l'arc-en-ciel qui conduit au palais des
Immortels : « Pourquoi ces plaintes? Réjouissez-vous au soleS
des dieux nouveaux! » Nietzsche assista donc sans enthousiasme
aux scènes grandioses de la Walkyrie, de Siegfried et du Crépu*
cule des Dieux, dont il s'était promis tant de joie. Quand aine
partîmes ensemble, aucune critique, aucune parole de blâme Bd
lui échappa, mais il avait la tristesse résignée d'un vaincu, le Ai
souviens de l'expression de lassitude et de déception avec laquelle
il parla de l'œuvre prochaine du maître et laissa tomber ce pro-
pos : « Il m'a dit qu'il voulait relire l'histoire universelle ayeat
d'écrire son poème de ParsifaU... » Ce fut dit avec le sourire et
l'accent d une indulgence ironique, dont le sens caché
être celui-ci : « Voilà bien les illusions des poètes et des
ciens, qui croient faire entrer l'univers dans leurs fantasmagorie
et n'y mettent qu'eux-mêmes ! » Ajoutons que Nietzsche, païen 4t
antireligieux jusqu'à la racine de son être, en voulait dès lcmi
Wagner de traiter un mystère chrétien. Il ne comprenait {Ép
qu'en son maître, comme en tout vrai créateur, le poète
indépendamment de toute philosophie abstraite et n'obéi
qu'au sentiment intime; que d'ailleurs ce courant chrétien <
coule déjà à pleins bords dans Tannhœuser et dans
venait des sources les plus profondes de sa riche nature; et qu'a
l'hommage au Christ par la glorification du saint Graal, loin d'été
une simple fantaisie d'artiste, était peut-être l'acte le plus
et le plus sérieux de sa vie. Mais pour Nietzsche, être
un titre quelconque, fût-ce avec le symbolisme d'un artistes
génie, fût-ce avec l'indépendance d'une foi personnelle et
c'était faire acte d'hypocrisie ou de lâcheté. La publicatio*!
poème de Parsifal n'eut lieu que deux ans après. En
temps, Nietzsche publiait un livre où il rompait avec tout*
passé. Une brouille irrémédiable s'ensuivit. Mais le
ment avait précédé la rupture, et je demeure persuadé quoi
l'individualisme et l'anarchie. 785
gueil blessé du disciple en fut la cause première et secrète (1).
Le nouveau livre de Nietzsche était un recueil d'aphorismes et
de morceaux détachés, avec ce titre bizarre: Choses humaines, par
trop humaines. Il ne fallait pas une grande perspicacité pour y recon-
naître le contre-coup des déceptions personnelles de l'écrivain .
R. Wagner n'y était point nommé, mais il y était beaucoup ques-
tion de la vanité du génie, de l'art et de toute chose en général.
Un scepticisme écœurant succédait au noble enthousiasme des
ouvrages précédens. Ce qui surprenait davantage encore c'était la
volte-face complète du penseur. Rien ne trouvait plus grâce
devant lui. Il prenait le contre-pied de toutes ses théories; il
foulait aux pieds ses idées les plus chères. Mm- Salomé dit que
Nietzsche avait besoin de s'affranchir de Wagner pour devenir
complètement lui-même. Oui, sans doute. Mais de là à l'injustice
et à l'ingratitude envers l'homme auquel il devait la plus grande
révélation de sa vie, il y a loin. D'ailleurs il commettait une chose
plus grave : il s'armait en guerre contre son propre idéal. Comme
un homme qui croit avoir été dupe, il s'acharnait contre toutes
ses anciennes idoles, l'art, la poésie, la métaphysique, le génie,
l'amour, la sympathie humaine, la morale, l'homme, l'humanité.
Tout y passait, il ne laissait rien debout. Avec cela il se posait
lui-même en renonciateur et en héros au nom de la vérité, et le
croyait sincèrement, alors qu'il n'était au fond qu'un destructeur
exaspéré par le poison subtil de l'orgueil intellectuel. Cette pas-
sion, plus pernicieuse que toutes les erreurs des sens, qui con-
sume la vie de l'àme à sa source, devait le pousser de sophisme
en sophisme jusqu'au plus effroyable de tous les châtimens.
Ah ! s'il n'eût bafoué que des personnes humaines, la redou-
table Némésis, cette logique infaillible des choses, le choc en
retour des forces projetées, l'eût frappé moins durement. Mais,
dans sa rage iconoclaste, il s'en prenait aux choses saintes par
excellence : aux idées génératrices de la vie. Il faisait crouler des
montagnes devant ce qu'il appelait lui-même : le chemin des
Mères ! — A la place des vérités éternelles, il ne veut plus
(1) Mw* Salomé raconte qu'en 1882 elle se trouvait à Bayreuth lors de la repré-
sentation de Parsifal,et qu'une amie commune de Nietzsche et de Wagner, M11* Mal-
vida de Mcysenbug, l'auteur distingué des Mémoires d'une idéaliste, beau livro
Justement célèbre en Allemagne, crut pouvoir tenter, de son propre mouvement,
une réconciliation, en proposant à Wagner une entrevue avec son ancien disciple.
C'était vraiment trop espérer du caractère de ces deux hommes. Au seul nom de
Nietzsche, Wagner bondit, défendit à son amie do jamais répéter ce nom en sa pré-
sence, et sortit de la chambre hors de lui. — D'autre part, M"* Salomé nous apprend
<|ue Nietzsche, qui avait provoqué la rupture et voué à Wagner une hainevenimeuse
«dont ses écrits montrent les traces, souffrait néanmoins de la perte de cette amitié
^Jusqu'à verser des larmes en parlant des morne ns heureux passés a^fcc *crcv -axu^Tt
ornai tre.
tome eux. — 1895. ^
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786 REVUE DES DEUX MONDES.
1
admettre que la réalité et l'enchaînement logique des faits. Il ne
croit plus à l'intuition qui perçoit ces vérités, mais seulement à la
dialectique qui discerne cet enchaînement. C'est la doctrine posi-
tiviste poussée à ses dernières conséquences, qui fait du monde
une chaîne indéfinie de causes et d'effets, sans cause primordiale
et sans but final. Logiquement il supprime la métaphysique. Le
sentiment est une source d'erreur. A la place de Dionysos, sym-
bole de l'inspiration et de l'extase, il met Socrate, non pas le
Socrate véritable qui était loin de nier l'intuition, mais un Socrate
de sa façon qui représente « l'homme scientifique » . Remarquons
ici que cet homme scientifique selon Nietzsche, dépourvu dïntui-
tion et par conséquent de sagesse, manque du centre véritable de
toute science. L'idéaliste renégat attaque ensuite l'art et la poésie
comme des ouvriers perfides de chimères dangereuses. Les poètes
grecs eux-mêmes, qu'il avait tant admirés, ne sont plus mainte-
nant que « des acteurs et des menteurs habiles à farder la vérité. »
Ceux qu'il avait appelés « les inspirés, les voyans de la vérité
dionysiaque » sont flétris comme « les ivrognes du sentiment. »
L'enthousiasme est comparé « à l'eau-de-vie qui énerve et fait
dépérir les sauvages. » Quant au génie, voilà comment on parle
de lui : « Oh ! la gloire à bon marché que celle du génie ! Que
son trône est vite élevé et son admiration changée en habitude!
Toujours on s'agenouille devant la force. Vieille coutume d'es-
clave ! » Jadis il avait vu dans le génie une sorte de miracle et le
but même de l'humanité; il n'y voit plus maintenant qu'un pro-
duit de l'atavisme. En morale, les conclusions de Nietzsche sont
encore plus négatives qu'en esthétique et qu'en philosophie. Il
admet la théorie positiviste de son ami Rée, dérivée d'ailleurs de
Hobbes, d'après laquelle tous les phénomènes moraux n'ont
d'autre mobile que l'égoïsme et se ramènent à l'intérêt. Il ne
veut pas comprendre et nie péremptoirement toutes les action*
nées de la sympathie spontanée, de la sympathie réfléchie et
du concept social, qui sont autant d'oublis du moi, autant <)*
cessations de la lutte pour la vie, autant d'affirmations de la loi
universelle de solidarité et d'amour. La vanité humaine devient
pour ce vivisecteur de l'âme « la chose en soi ». Après quoi
l'exécuteur des hautes œuvres de l'athéisme transcendant s'écrie,
fier de sa victoire : Fiat veritas! pereat vital Périsse la vie phitti
que la vérité ! Sophisme et folie suprême de l'orgueil, — comme
si la vérité n'était pas l'âme de la vie, et la vie la preuve de 1*
vérité !
Ce n'est cas impunément qu'on jette l'anathème aux maltr*
auxquels ou doVt sou \\v\\a^\«u,^\. ç& n'est pas impunément qu'a*
maudît ses à\fcux. k ^wcÇvc fo ^ T^fe\&^^\*taaâb& <ss&bï dans m
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l'individualisme et l'anarchie. 787
désert d'où il ne sortira plus et qu'il peuplera tantôt des rêves
ardens de son orgueil, tantôt des fantômes troubleurs de sa
mauvaise conscience. Il avoue lui-même sa peur : « Quand je
continuai ma route seul, je tremblais: peu après, je tombai
malade. J'étais plus que malade, j'étais las de mes incessantes
désillusions sur tout ce qui peut encore nous enthousiasmer,
nous autres hommes modernes. » Parfois son chemin l'effraye,
son œuvre l'épouvante. Le monologue suivant, d'une saisissante
vérité d'accent, nous fournit le point capital pour cette étude
pathologique du moi radicalement irréligieux que nous allons
poursuivre. On y surprend comme un premier germe de désor-
ganisation, l'émiettement de la conscience en plusieurs moi con-
tradictoires, qui vont s'entre-détruire. Voici d'abord la voix de
l'athée qui se réveille seul et qui frissonne : « Où s'en est allé
Dieu ? Je vais vous le dire ! Nous l'avons tué ! Vous et moi ! Nous
tous nous sommes ses meurtriers!... » Et voici que, malgré
lui, dans l'âme de l'athée se fait entendre la voix delà conscience
profonde. Elle murmure à voix basse, comme si elle avait peur
de ses propres paroles: «... N'entendons-nous rien encore des
fossoyeurs qui enterrent Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la
putréfaction divine? — Les dieux se décomposent! Dieu est
mort ! Dieu reste mort! Et nous l'avons tué ! Comment nous con-
soler, nous meurtriers parmi les meurtriers ? La chose la plus
sainte et la plus puissante que l'homme ait possédée jusqu'à pré-
sent a saigné sous nos couteaux ! Avec quelle eau pour rions -nous
nous laver ? » Mais écoutez maintenant le raisonnement subtil
et démoniaque qui répond à cette voix de la conscience et qui
Tétouffe pour finir en un cri de^ joie luciférienne : « La grandeur
de cette action n'est-elle pas trop grande pour nous? Ne faut-il
pas que nous devenions dieux nous-mêmes pour en paraître
dignes? Il n'y a jamais eu de plus grande action, — et tous ceux
qui viendront après nous appartiendront, à cause de cette action
même, à une histoire supérieure à toutes les histoires précé-
dentes. )>
Mais cette joie n'était pas sans trouble, ni ce triomphe sans
inquiétude. « Dès lors, dit son amie intime, sa vie fut un envelop-
pement toujours plus profond dans la solitude d'où jaillit sa
pensée intérieure. » Ce n'était pas la solitude bénie qui communie
avec les hommes et l'âme de toute chose par le divin amour, mais
-une solitude rongée d'amertume, de haine et de démons inté-
rieurs. « Sous sa pensée philosophique claire et raisonnée, dit
^encore son confesseur féminin, il y avait d'insondables abîmes de
«entimens, de souffrance et de passion. Ainsi il a çu dite, dfe \w\-
^nême qu'il se cachait sous un manteau de \um\èTe. »\te\\*ttv\fct*
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788 REVUE DES DEUX MONDES.
ou d'ombre selon le jour. Le manteau ne lui suffit pas, il lui
faut le masque. Dans son noir pessimisme, il croyait que tous les
hommes dissimulent, se composent un personnage d'emprunt.
« Dans tout ce qu'un homme laisse voir de lui-même, on peut
se demander : Qu'est-ce que cela doit cacher? D'où veut-il dé-
tourner le regard? Quel préjugé veut-il éveiller? Et puis encore :
Jusqu'où va la finesse de sa dissimulation ? et en quoi se mé-
prend-il? » Nietzsche était au fond d'une sincérité d'enfant terrible,
trop passionné pour ne pas se trahir sans cesse, trop poète pour
ne pas s'exprimer malgré lui. Il se taillait des masques, sous pré-
texte de se garer de la sottise et de la méchanceté des hommes.
Dans Au delà du bien et du mal nous trouvons cet étrange dia-
logue : « Voyageur, qui es-tu? — Repose-toi. — Me reposer? Cu-
rieux que vous êtes! A quoi sert le repos? Donne-moi plutôt... —
Quoi? — Un masque de plus, un autre masque. » Reconnaît-on
dans cette préoccupation l'inquiétude fébrile de cet Ahasvérus
de la pensée qui n'a plus ni frères, ni foyer, ni patrie, qui ne
trouve de repos nulle part; qui chaque jour se construit un sys-
tème et le démolit le lendemain comme une hutte de planches
mal jointes pour chercher un nouvel abri, — et qui a besoin du
masque et du manteau pour se cacher aux autres, — et surtout
pour se cachera lui-môme?
Elle s'étend maintenant autour de lui, toujours plus vaste et
plus livide, la lande déserte sous les nuages bas, sans soleil et
sans arbres. Le penseur solitaire se présente dès lors à nous
sous une nouvelle figure. Il est devenu le Voyageur et m
ombre (1). Il chemine à pas lents, défiant et circonspect. Il va, il
va toujours, cherchant la lumière d'un désir plus âpre et plus
obstiné à mesure que les ténèbres s'épaississent autour de lui. D
a voulu conquérir la fierté virile et l'indépendance suprême; il
a cru s'affranchir en supprimant ces trois idées mères : Dieu,
l'âme et l'amour, et il ne s'aperçoit pas qu'il a supprimé les prin-
cipes organiques de l'univers et de la société. Il ne comprend
pas qu'il s'est fermé à lui-même les sources de l'intelligence spi-
rituelle, de la force et de la vie. Il ne voit pas qu'il s'est voué au
plus fatal des esclavages, à celui de ce moi inférieur et personnel
que Pascal appelait « le moi haïssable ». Le voyageur sans guide
et sans étoile est devenu la proie de son ombre, qui le conduits
travers le crépuscule au hasard des chutes et des ravines. Daff
un accès de positivisme exaspéré, il a cru, supprimant toute mé-
taphysique et tout sentiment religieux, se débarrasser à tout ja-
mais des illusions et des chimères décevantes qui halluciné
(\) Titre OCuxiNoVvttv* ft^Vm*^* to^\^vàvfc,
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l'individualisme et l'anarchie. 789
le commun des mortels. Et voici que, dans la brume de sa lande, se
meuvent toutes sortes de formes fantomatiques. Les unes sont les
projections de son moi multiple, privé de son principe directeur;
ce sont <c ses masques » extériorisés, devenus vivons. Les autres
sont les images de ses rêves secrets, de ses désirs refoulés par sa
raison, qui, malgré lui, prennent une forme et s'incarnent. Il
sait que ces larves n'ont aucune réalité, qu'elles sont l'œuvre de
son imagination surexcitée et malade. Mais ces formes, qui ont
acquis une vie propre, indépendante de sa volonté, le déconcer-
tent et l'irritent. Bientôt elles vont lui montrer leurs frais visages
ou leurs faces de monstres. En attendant, voilées encore, elles lui
font des signes de la main, des hochemens de tête ; et fasciné,
entraîné malgré lui, il les suit, sans savoir où. Il a des heures de
faiblesse, d'attendrissement, où il semble se repentir de ses blas-
phèmes contre la poésie et l'idéal. Alors son esprit a d'involon-
taires envolées vers des mondes inconnus. « Oh ! s'écrie-t-il, si
seulement les poètes redevenaient ce qu'ils doivent avoir été un
jour, — des voyans qui nous racontent quelque chose des mondes
possibles... s'ils nous laissaient pressentir quelque chose des
vertus futures ou des vertus qui ne seront jamais sur cette terre,
— mais qui pourraient être quelque part dans le monde!... S'ils
nous montraient les constellations de pourpre, les voies lactées
du beau! Où êtes-vous, astronomes de l'idéal? Il y a tant d'au-
rores qui n'ont pas encore lui (1) !... » Mais ce ne sont là que des
lueurs perdues dans les nuages noirs qui pèsent lourdement sur
la lande blafarde et maudite, et de courts momens de répit dans
la lugubre odyssée du « voyageur » . Dès qu'il regarde son ombre
noire, celle-ci lui chuchote : « N'as-tu pas juré de mettre fin à
toutes les chimères? Détruis, détruis le rêve absurde du ciel.
Marche à ton royaume à toi, à celui où tu seras seul maitre, — et
moque-toi des autres! »
Et le voyageur se retourne, hagard, cherchant derrière lui
une lueur ou un rayon pour le guider. Il frissonne. Encore des
fantômes! Mais cette fois-ci ce sont deux grandes ombres trop
connues : celles des maîtres qu'il a reniés, celles de Schopenhauer
et de Wagner. Ce sont ces deux hommes de génie dont il avait
reçu toute son éducation de penseur et d'artiste. Dans son orgueil
farouche, dans ses cauchemars d'halluciné, il les appelle mainte-
nant : « le philosophe bourru et le magicien dangereux. » Et
voici que les deux ombres se dressent derrière lui, sévères et
hautes. « Que me voulez-vous? dit le voyageur. Il y a longtemps
que je vous ai tués, spectres maudits! » Et ils répondent: «Nous
(1) Morgenruthe.
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790
REVUE DISC
ne somme» que les ombres de tes maîtres. Tu portas
dans ta chair; c'est pourquoi nous te suivons. On ne fa e
spectres; nous sommes les hôtes de ton atmosphère. » Alors, il
les cingle d'un coup de fouet et reprend sa route par les sabla,
les landes et les montagnes. Mais à chaque étape, il les retrou-
vera; et elles lui diront du geste et du regard : « Nous sommes
là; va-t'en plus loin. »
Un jour, une autre voix, venue de très loin, d'une sphère
inconnue, lui dira : « Lorsque l'homme renie le Divin, «a
ombre le mène aux abîmes. » Ce fut sans doute le jour où il en-
tendit cette voix que Nietzsche conçut l'idée de son Zarathoustra,
Loin de changer de route, il répondait à l'avertissement salutaire
par un défi triomphal, par la plus audacieuse apothéose du npt
que penseur ou poète ait jamais imaginée.
III
De 1876 à 1883, Nietzsche s'était volontairement astreint «a
positivisme le plus étroit comme à une pénitence et à une gym-
nastique. Mais le moment devait venir, où, las de cette cm»
train te, il briserait les portés de sa prison. Sa nature indépen-
dante et imaginative répugnait d'instinct au rationalisme jœ;
mais elle se révoltait plus violemment encore contre toute $ftf$
religieuse ou sociale. Il s'était jeté par dépit dans le détermi-
nisme absolu. Maintenant il y souffrait le martyre, il y étoufirfL
Dans sa Science joyeuse, qui est une science fort triste, il faiteflt
aveu : « Tous mes voyages et mes ascensions de mon!
n'étaient que le pis aller d'un impuissant. Ma volonté tout
veut voler, rien que voler. » Ce vol d'aigle vers la coi
des choses dernières, il le tenta. Ne voulant pas recoi
le seul acte vraiment libre est l'assentiment de l'homme à P
universel reconnu, il décréta un beau jour que la liberté
comme un miracle de la volonté souveraine de l'homme
Ainsi, nouveau Lucifer, il croyait se créer lui-même son
sa justice, son ciel, et devenir « l'homme surhumain ». IL
tait par là la doctrine de la souveraineté de la raison
adoptée depuis peu, et cela non pour en appeler à Pi
comme au tribunal suprême de l'esprit, mais pour diviniser'
stinci. Ce paradoxe est le point de départ de la troisième et
nière phase de Nietzsche. Zarathoustra est le manifeste et K
gile de cette prétendue révélation.
Un mot encore sur les circonstances extérieures qui
gnèrent la genèse de cette œuvre étrange. Forcé par sa
renoncer au professorat, de plus en plus misanthrope» ne
* . * igitizedbyVjCnJgrcr •
^INDIVIDUALISME ET i/ ANARCHIE. 791
autour de lui que de rares amis, Nietzsche avait pris l'habitude
de passer ses hivers à Gênes et ses étés dans l'Engadine. Du port
de Gênes la Superbe « il aimait du sein de l'abondance à regarder
les mers lointaines ». C'est là qu'il crut voir « l'aurore d'un
nouveau monde sortir de l'horizon voilé. » Mais c'est surtout
à l'ombre des hautes Alpes qu'il se sentait devenir lui-même,
rien que lui-même. « Dans plus d'un paysage, dit-il, nous nous
reconnaissons avec un frisson délicieux. C'est le plus agréable
des dédoublemens. La nature de l'Engadine est parente de la
mienne. Nous ne nous étonnons pas l'un de l'autre, nous
vivons en confidence. Cette haute vallée alpestre, blottie sans
crainte sous les terreurs de la neige éternelle, où l'Italie et la
Finlande semblent se côtoyer, cette patrie de toutes les couleurs
argentées de la nature est aussi la mienne. Car, du fond de ses
petits lacs immobiles, la solitude elle-même me regarde avec ses
yeux. » C'est là qu'il vécut son rêve, qu'il osa ses dernières au-
daces. Plus de noir pessimisme, mais une joie effrénée de vivre.
Plus de positivisme étouffant, mais la liberté de l'esprit lancé
dans toutes ses fantaisies.
Enterrées à jamais, ces vieilles chimères de Dieu, de l'âme,
de l'humanité, de l'au-delà, du surnaturel; écroulés pêle-mêle,
tous ces faux dieux dans le crépuscule des idoles ! Mais l'homme
fort, l'homme intellectuel se forgeant son idéal, son humanité, à
son gré, sans rien au-dessus de lui, sans autre loi que la sienne,
au mépris des faibles et des sots et conviant tous les forts à faire
- comme lui ; telle est la conception de ce Zarathoustra par lequel
Nietzsche prétendait révéler à ses contemporains et à la posté-
rité « l'homme surhumain » qu'il avait découvert. Jamais style
plus beau ne fut mis au service d'idées plus meurtrières du vé-
ritable, de l'éternel idéal humain. Une prose ample et rythmée,
une langue bâtie à grands blocs, comme les murs cyclopéens, en
vocables de granit puissamment allitérés. Sur ces fortes assises,
des gerbes de poésie, une forêt vierge d'images ; et, travaillant
en dessous, une pensée volcanique qui fait craquer le sol comme
la lave en éruption, toujours prête à dévorer ce qu'elle enfante.
g Et, comme d'un soufflet de forge, il sort de ces versets des colères
- d'Isaïe interrompues de rires sataniques, des râles de Titan ter-
rassé par un dieu.
A trente ans, Zarathoustra s?est retiré dans la montagne. Il a
vécu dix ans dans une caverne sans autre compagnie que ses
^ deux animaux familiers, un aigle et un serpent, symboles de
^l'orgueil etde la prudence, qui lui procurent sa nourriture. Pen-
~" dant dix ans il jouit de son propre esprit, sans regret ni lassitude
un bonheur parfait. Mais se trouvant trop riche en sagesse, il
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792
REVUE DES DEUX MONDES.
de décide à redescendre vers les hommes pour partager j
avec eux. En route, il rencontre un vieil ermite dont lit prière pro-
duit sur 1 oreille du prophète l'effet d'un grognement monotone.
Zarathoustra passe devant lui avec un sourire de mépris et se dit
à lui-même : « Serait-il possible que ce vieux saint dans sa forêt
ne sache pas encore que Dieu est mort? » Dans la ville prochaine,
il trouve la foule assemblée sur le marché. Elle attend l'arrivée
d'un danseur de corde. En attendant, le prophète annonce m
peuple la bonne nouvelle :
Je vous enseigne l'homme surhumain. L'homme est quelque chose qii
doit être vaincu. Qu'avez-vous fait pour le vaincre?
Jusqu'à présent tous les êtres ont créé quelque chose au delà d'eux-
mêmes : vous voulez être le reflux de cette grande marée, et vous aimer'
mieux en revenir à l'animal que de vaincre l'homme?
Qu'est-ce que le singe pour l'homme ? Un rire ou une honte douloureuse.
Voilà ce que l'homme doit être pour l'homme surhumain, un rire et m
honte douloureuse.
Vous avez fait le chemin du ver de terre à l'homme, et beaucoup en w»
est encore du ver. Autrefois vous étiez des singes, et maintenant encart
l'homme est plus, singe qu'aucun singe du monde !
0r9 je vous enseigne l'homme surhumain qui est le sens de la terre. Q*
votre volonté dise qu'il soit le sens de la terre.
Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre, et n'en croyez, pi»
ceux qui vous parlent d'espérances supraterrestres ! Ce sont des empoiioa-
neurs, qu'ils le sachent ou non.
Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des em^
eux-mêmes, dont la terre est fatiguée : qu'ils s'en aillent en poussière!
Jadis le blasphème contre Dieu était le plus grand des blasphèmes,
Dieu est mort, et avec lui sont morts aussi ses blasphémateurs,
contre la terre, estimer les entrailles de l'Insondable au-dessus du
la terre, voilà maintenant le crime des crimes !
Jamais peut-être l'évangile de l'athéisme moderne nVM$!
formulé avec plus de cynique assurance qu'en cette première ]
dication de Zarathoustra. Jamais peut-être aussi n'y
plus flagrante contradiction. Faut-il s'étonner si la foule
ne comprend rien à cet « homme surhumain » qui desceoH
singe, qui ne croit qu'à la terre et veut s'élever au-dessus (T*
qui nie la divinité manifestée par l'univers et se proclame 4
lui-même? — Mais ainsi parla Zarathoustra; inclinez- vous.
Bientôt après, une grande lumière se fait dans l'esprit du]
phète pendant qu'il mûdite dans la forêt. Que lui importe I
troupeau de la foule? Que lui font les acrobates et leurs <
vres? Ce sont des vivans qu'il lui faut, des compagnons i
lui, des créateurs de son espèce, des hommes forts et
retournera à sa montagne, il rentrera dans sa caverne, <
dent l'aigle et le serpent. Là, il appellera à lui des disciï
l'individualisme et l'anarchie. 793
enseignera sa doctrine. Le sermon de la montagne de Zara-
thoustra débute par une parabole intitulée : les Trois métamor-
phoses: « Il faut que l'homme devienne chameau, lion et enfant. »
Chameau humble et patient, qui porte les plus lourdes charges,
gravit les plus hautes montagnes, boit l'eau la plus sale et se
nourrit d'herbes sèches. Ainsi l'esprit conquiert les trésors dont
il a besoin pour son œuvre. Mais un beau jour, au fond du désert,
il devient lion. Il veut « saisir sa proie de liberté, lutter avec son
dieu et tuer le grand dragon » . Vous croyez peut-être que ce dragon
est le vieux péché des théologiens, une des innombrables tenta-
tions de saint Antoine. En vérité, cela serait trop vieux jeu. Le
grand dragon s'appelle : « Tu dois», mais le lion de l'esprit ré-
pond : « Je veux. » Il aimait le devoir comme la chose la plus
sacrée, il faut qu'il déchire son amour pour être libre. Pourquoi
faut-il maintenant qu'il devienne enfant? L'enfant est l'innocence,
l'oubli, le recommencement, un jeu, une roue qui roule d'elle-
même. « Pour le jeu de la création il faut une sainte affirmation.
C'est sa volonté que veut l'esprit, c'est son monde que veut ga-
gner celui qui a perdu le monde. » Cette parabole serait vraie et
profonde, si le chameau, au lieu d'assembler arbitrairement des
faits dans une vue égoïste, cherchait la vérité intime cachée en toute
chose; si le lion, au lieu de s'en prendre à l'idée du devoir et par
là de nier l'ordre universel, ne s'attaquait qu'aux monstres de
l'ignorance, du préjugé et de l'habitude; si le bel enfant qui joue
dans l'innocence et la joie était le fils de l'amour libre et spon-
tané qui s'oublie parce qu'il se donne et qui crée parce qu'il aime.
Nous surprenons ici sur le fait le procédé habituel de Nietzsche,
qui consiste à revêtir un sophisme d'une image originale et frap-
pante, de manière à séduire les simples et les esprits faux, ou les
purs dilettantes, — si nombreux aujourd'hui! — qui se plaisent
aux images, admirent les gestes, et se moquent des idées.
Les chapitres suivans développent au long l'évangile indivi-
dualiste et anarchique. Après avoir proclamé la liberté absolue de
l'individu, Zarathoustra déclare la guerre à ses ennemis. Guerre
aux prétendus justes et bons, qui ne sont pour lui que les pares-
seux et les lâches! Guerre aux prétendus vertueux, qui ne sont
que les hypocrites ! Guerre surtout aux prêcheurs d'au-delà ! Ce
sont, aux yeux de Zarathoustra, des hallucinés ou des tartufes de
sensualité raffinée. Enrevanche,il proclame saint et sacré le corps
physique qu'il nomme « une pluralité avec un sens, la paix dans
la guerre, le troupeau conduit par un berger. » Nietzsche ignore
que le corps est sacré en effet parce qu'il est l'image de l'âme en
ses facultés diverses et l'instrument de l'esprit, non parce qu'il est
un assemblage d'atomes. Il ne s'aperçoit pas cju'en soutirant &
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794 REVUE DES DEUX MONDES.
l'homme l'esprit et l'âme, il le prive à la fois de son principe
directeur et de son principe plastique, lui arrachant du même
coup l'essence divine et la substance humaine. La Rochefoucauld
a montré merveilleusement combien l'homme est habile à se
tromper par amour-propre. Il eût admiré dans le cas présent com-
ment il excelle à se ruiner par orgueil. Voilà un prophète qui
prêche l'homme surhumain et lui ôte la force qui'pourrait l'élever
au-dessus de lui-même. Il sent bien qu'en admettant l'âme ou
l'esprit au-dessus et au delà du corps, il faudrait leur donner
pour cause et pour fin Dieu, le Divin et l'ordre universel. Quelque
nom qu'il donne à cette puissance insondable, elle le dépassera
de toute son immensité. Voilà ce qu'il ne veut à aucun prix. De
là l'apologie du corps et l'appel à l'instinct. Mais l'instinct évoqué
se vengera. Le renversement de la hiérarchie des forces est la
malédiction de l'intellectuel pervers qui a tué sa sensibilité mo-
rale et détruit son centre de gravité. L'instinct érigé en guide
conduit l'intellectuel à la folie; non seulement l'enseignement
antipsychique, anti-organique et antisocial de Zarathoustra en-
fantera l'anarchie autour de lui, la guerre de tous contre tous; il
bouleversera sa propre conscience, il mettra la guerre entre son
cerveau, son cœur et ses sens. Ce sera la désintégration et l'effon-
drement. Juste Némésis! Qui travaille pour la vie, la reçoit; mais
l'ouvrier de la mort est saisi par elle.
En attendant, l'évangile à rebours, le nouveau sermon de la
montagne, continue âpre et incisif. Les flèches d'acier volent
empennées de roses, les paradoxes s'empanachent de pensées
rares. Zarathoustra flétrit l'humilité comme une vertu de va-nu-
pieds, comme un haillon d'hypocrisie. Lui-même donne l'exemple
d'un orgueil sans contrainte comme sans limite. Les sages et les
prophètes du passé étaient tous des saints imbéciles ou des pédans
solennels. Leur doctrine a sombré à cause de « l'esprit de lour-
deur qui était en eux. » Ils n'ont su que trébucher et tomber. Zara-
thoustra seul s'en va sur toute chose d'un pas subtil de danseur,
seul il a des ailes, seul il a trouvé la vérité sur sa montagne.
Dans l'ivresse de sa découverte, son esprit pétille comme la
mousse du vin nouveau. « Un air léger et pur, le danger tout près,
et l'esprit plein de joyeuse méchanceté : tout cela va bien ensemble.
Je veux avoir autour de moi des esprits malins, car je suis cou-
rageux. Un courage qui chasse les spectres, se crée lui-même des
démons. Le courage veut rire. — Je ne sens plus avec vous : ce
nuage que je vois à mes pieds, cette noirceur et cette lourdeur
dont je ris, c'est votre nuée d'orage... Celui qui monte sur les
hautes montagnes rit de toutes les tragédies et de tout le sérieux
funèbre de \a\T\e.lnso\icians, ironiques, violens, ainsi nous veut
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l'individualisme et l'anarchie. 795 *{M
la sagesse. Elle est femme et n'aime que les guerriers. » Au mi-
lieu de ces bouffées d'orgueil, de belles pensées brillent çà et là
comme des sentences d'or au-dessus de portes de marbre :
« De tout ce qu'on écrit, je n'aime que ce qu'un homme écrit
avec son sang. Ecris avec ton sang, et tu sauras que le sang est
de l'esprit. — Jadis, l'esprit était dieu, puis il devint homme;
maintenant, il se fait populace. — La rosée tombe sur le gazon au
plus profond silence de la nuit. Ce sont les paroles chuchotées
en silence qui amènent la tempête. Les pensées qui gouvernent
le monde s'en viennent à pas de colombes. » L'État moderne est
assez malmené. « Ce sont des créateurs qui ont créé les peuples.
Ils ont suspendu sur leur tête une foi et un amour, ainsi ils ont
servi la vie. Maintenant, des destructeurs tendent des pièges en
grand nombre et appellent ces pièges l'État. Ils suspendent sur
sa tête une épée et mille appétits. » Dans ses diatribes acerbes,
Zarathoustra manie le fouet de la satire avec la violence d'un
Ju vénal, et c'est là qu'il déploie sa vraie force. Voici, par
exemple, un croquis des ambitieux, politiciens, spéculateurs et
journalistes : « Voyez ces superflus! Ils volent les œuvres des
inventeurs et les trésors des sages ; ils appellent leur vol culture,
mais tout chez eux devient maladie et malaise. Voyez ces super-
flus, ils sont toujours malades. Ils vomissent leur fiel et l'appellent
un journal. Ils se dévorent les uns les autres et ne peuvent pas
se digérer. Voyez ces superflus! Ils acquièrent des richesses et
n'en deviennent que plus pauvres. Ils veulent le pouvoir et
d'abord le brise-glace du pouvoir : beaucoup d'argent, ces im-
puissans! Voyez-les grimper, ces singes agiles! Ils grimpent par-
dessus les autres et se tiraillent si bien qu'ils retombent tous dans
la fange des bas-fonds. »
Si impitoyable que soit Zarathoustra pour les imitateurs de
tout genre, qu'il range dans la catégorie des cabotins et acrobates,
il n'hésite pas à emprunter plusieurs idées à Schopenhauer, no-
tamment celle sur la femme et sur l'amour. Aussi peu que le
« philosophe bourru » croit-il à l'idéalisme, à l'intuition, au
sens divinatoire de la femme, même supérieure, dans Tordre
spirituel, à ce « quelque chose de divin » que lui attribuaient
les Germains selon Tacite. « La femme est avant tout un chat et
un oiseau, au meilleur cas, une nourrice. » Il juge comme un su-
prême ridicule et comme le déshonneur du genre mâle la mis-
sion sociale que la femme s'est donnée en Amérique et qu'elle
commence à revendiquer en Europe. Bien moins encore consen-
tirait-il à voir en elle la compagne intellectuelle de l'homme, la
confidente de son idéal et l'âme de sa volonté. « Tout dans la
femme est énigme, et tout a une solution qui s'appelle mater-
.• - ■"«
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796 REVUE DES DEUX MONDES.
ni té. L'homme est pour la femme un moyen. Le but est toujours
l'enfant. Mais qu'est-ce que la femme pour l'homme? L'homme
véritable veut deux choses : braver un danger et jouer. C'est
pour cela qu'il veut la femme comme le plus dangereux des
jouets. L'homme doit être élevé pour la guerre et la femme pour
le repos du guerrier; tout le reste est folie. Le bonheur de
l'homme s'appelle : je veux ; le bonheur de la femme s appelle :
il veut. Et il faut que la femme obéisse et trouve une profondeur
à sa surface. L'âme de la femme est une surface, une pellicule
mouvante sur une eau peu profonde. Mais lame de l'homme est
profonde; son fleuve mugit dans les cavernes souterraines; la
femme pressent sa force, mais ne la comprend pas. »
Que vont faire maintenant ces hommes forts? « Vous, les
solitaires d'aujourd'hui ; vous, les séparés et les renonciateurs,
vous serez un jour le peuple. De vous, qui vous êtes élus vous-
mêmes, doit naître le peuple élu, et de lui l'homme surhumain.
Tous les dieux sont morts. Maintenant, nous voulons que vive
l'homme surhumain! C'est le midi de la volonté! » Voilà de
fières paroles et de vastes perspectives. Nous ne sommes pas de
ceux qui voudraient les interdire à l'humanité. Fussent-ils irréa-
lisables, ce sont les beaux espoirs qui poussent aux grandes
actions. Et puis, si l'homme n'a que peu d'années pour lutter
avec le destin, l'humanité a devant elle l'infini des siècles. La
préparation d'une humanité d'élite par la sélection voulue des
meilleurs est peut-être l'avenir de l'espèce. Mais Zarathoustra
a-t-il réuni dans son groupe les conditions indispensables pour
l'accomplissement de son œuvre? D'abord il en écarte la femme,
ou du moins il la réduit au rôle de la maternité physique, lui
refusant celui de la vivification sensible et de la création dans
Tordre psychique. En méprisant cet élément essentiel, Zara-
thoustra supprime la matrice même où le génie s'élabore dans
un divin mystère. En se disant seul prophète et seul inventeur de
la vérité, il supprime en outre tout lien entre le passé et le pré-
sent; il coupe la chaîne magnétique qui, d'âge en âge, unit les
peuples, les sages aux sages, les génies aux génies. En déclarant
la notion du bien et du mal un acte arbitraire de l'homme fort,
il détruit la notion même de la vérité. Il s'ôte la possibilité
d'avoir un seul disciple sérieux, car tous auront le droit de s'in-
surger contre lui au nom de son propre principe. Ils ne feront
qu'imiter leur maître qui ne veut d'aucun maître, pas même de
Dieu.
Zarathoustra a renié les idées mères. Maintenant, il aura
beau avoir de la force et du génie, il n'enfantera que d'autres
orgueilleux çlws \uvpi\*$&xvs> *^ V\\. Il çarlo bien de ses dis-
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l'individualisme et l'anarchie. 797
ciples,mais nous ne les voyons pas; ce sont des ombres muettes,
fantômes de sa pensée. Aussi ne lui suffisent-ils pas, il en cherche
d autres. Mais où les trouver? Une nuit, il rêve qu'un enfant lui
présente un miroir. Il s'y regarde et aperçoit avec terreur une
hideuse grimace, la face d'un démon qui ricane. « Je comprends
le sens du rêve, dit le prophète en s'éveillant. Ce méchant visage
signifie la caricature que mes ennemis et mes calomniateurs
font de ma doctrine. » Mais le rêve pourrait s'interpréter diffé-
remment : cette face et ce rire démoniaque ne seraient-ils pas
une dernière admonition de la conscience et ne pourrait-elle pas
se traduire ainsi : « Prends garde, voilà ce que tu vas devenir si tu
poursuis ta route ! » Mais Zarathoustra n'est plus capable d'avoir
un remords. « Il bondit .comme un chanteur et un voyant saisi
par l'esprit. Pareil à l'aurore, un bonheur à venir était répandu
sur son visage. » Il bondit hors de sa caverne et chante un
hymne en l'honneur des îles bienheureuses qu'il va conquérir :
Mon amour impatient déborde à torrens, en aval; il veut monter et des-
cendre. Sortant des monts silencieux et des orages de la douleur, mon âme
roule dans les vallées.
Trop longtemps j'ai désiré et regardé le lointain. Trop longtemps j'ai
écouté la solitude: ainsi j'ai désappris le silence.
Je ne suis plus qu'une bouche qui parle, un torrent qui mugit entre de
hauts rochers : je veux précipiter ma parole dans les vallées.
Et que le torrent de mon amour se précipite sur des chemins de traverse!
Comment un torrent ne trouverait-il pas le chemin de la mer?
Sans doute il y a un lac en moi, un lac solitaire, renfermé en lui-môme ;
mais mon torrent d'amour l'entraîne avec lui — vers la mer!
Je vais des voies nouvelles, un nouveau verbe nie vient. Comme tous les
créateurs, je suis fatigué des vieux langages. Mon esprit ne veut plus inarcher
avec des sandales usées.
Les vieux verbes marchent trop lentement : — je saute dans ton char,
tempête! Et je te fouetterai encore de ma méchanceté!
Comme un cri et comme une voix jubilante, je veux traverser les mers,
jusqu'à ce que je trouve les îles bienheureuses où résident mes amis.
Et avec eux mes ennemis! J'aime tous ceux à qui je puis parler! Mes en-
nemis aussi font partie de ma félicité.
Quand je veux monter sur mon cheval le plus sauvage, c'est ma lance qui
m'aide le mieux à sauter en selle; ma lance est le serviteur toujours prêt
de mon pied.
La lance que je jette contre mes ennemis! Comme je remercie mes enne-
mis de pouvoir la lancer enfin !
Trop forte était la tension de mon nuage. Entre les éclats de rire de mes
éclairs, j'enverrai de la grêle dans les profondeurs.
Alors ma poitrine se gonflera puissamment, et puissamment elle soufflera
la tempête dans les profondeurs : ainsi elle se soulagera.
En vérité, mon bonheur et ma liberté sont pareils à la tempête! Mais
je veux faire croire à mes ennemis que Satan rugit sur leurs têtes.
Et vous aussi, mes amis, vous serez effrayés de ma sagesse sauvage; et
peut-être vous enfuirez-vous avec mes ennemis.
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■iVi^
ÏIMf REVUS DES flEUX MOK^.
... Ma sagesse sauvage est une lionae. Elle est, denflttb egcriuW djfrllfr
montagnes solitaires; sur de rudes pierres elle a mis W moéde tK>*|ta?
jeune lionceau.
Et maintenant elle court follement à travers le désert et cherche uaém
gazon — ma vieille sagesse.
Ce morceau donne une idée du puissant lyrisme de Nietaehfc
Une prose qui a les emportemens de l'ode, l'écume fougueuse,
le mugissement profond des torrens alpestrea. Remarque!
l'étrangeté de cet amour qui finit en haine et en imprécations.
Remarquez aussi l'analogie de cet impétueux départ avec les che-
vauchées tempétueuses de Wotan dans la Valkyrie et dans Stof-
fried. Zarathoustra, le briseur de chaînes, n'a pas si bien secoué
la sienne qu'il le croit. L'ombre de Wagner s'étend sur sa mon-
tagne. Le disciple, en fuyant le maître, lui a dérobé unmorctau
de son masque, un lambeau de son manteau magique.
Nous voici dans les îles bienheureuses, du moins, je le sup-
pose aux promontoires hardis, aux cimes de verdure, aux golfes
d'azur, aux mers foncées où le soleil couchant jette ses masses
d'or liquide. Car la pensée du prophète fend les airs, et nous
n'apercevons ces paysages qu'à vol d'oiseau, entre deux effluves
lyriques, comme par des déchirures de nuages. Va-t-il du moins
nous montrer son groupe, ses disciples, sa cité idéale? Mais non;
n'entendons toujours que le monologue du solitaire, et puis ce
sont de nouvelles satires plus violentes, plus amères contre la
société qu'il vient de quitter. Il en veut « à la racaille écrivas-
sière » qui empoisonne toutes les sources ; aux prêcheurs d'éga-
lité, qu'il appelle « des tarentules de haine et d'envie »; aux
sages célèbres « qui ne sont vénérés que parce qu'ils servent h
superstition des foules, bêtes de trait qui se laissent atteler comme
des bœufs au chariot du peuple, ou comme de petits ânes à l'équi-
page d'un grand politique »; aux philosophes solennels « qui
marchent la poitrine bombée, l'air sublime, mais dont le regard
est celui d'un fauve mal dompté, et qui ont toujours l'air «Tua
sanglier accroupi dans sa bauge ».
Il ne peut souffrir les savans. « On reste affamé à leur table
pendant qu'ils croquent la vérité comme on croque des noix. Ds
sont pareils à des sacs de farine enveloppés d'un nuage de pous-
sière. Qui se douterait que cette poussière vient des blés et de la
joie dorée des moissons? » Les plus maltraités sont les poètes
« qui savent peu et apprennent mal, c'est pour cela' qu'ils sofll
forcés de mentir. Ils falsifient leur vin et font dans leur cave plus
d une mixture empoisonnée et indescriptible. Et parce quifc
savent peu, ils aiment de grand cœur les pauvres desprit,
quand ce sont de jeunes femmelettes. Ils sont même affriolé**
l'individualisme et l'anarchie. 799
choses que les vieilles commères se racontent le soir, et ils ap-
pellent cette friandise l'Éternel féminin. Un peu de volupté et un
peu d'ennui, voilà, jusqu'à présentée meilleur de leur pensée.
Ils s'intitulent volontiers des conciliateurs, mais ce sont des
entremetteurs et des faussaires. J'ai voulu jeter mon filet dans
leur mer, mais je n'en ai jamais tiré que la tête d'un vieux dieu.
Ainsi la mer n'a donné qu'une pierre à l'affamé. Il se peut qu'eux-
mêmes soient originaires de la mer. Sans doute on y pêche des
perles, mais quand on y cherche une âme on n'y trouve que de
l'écume salée. Us ont aussi appris de la mer sa vanité. La mer
n'est-elle pas le paon des paons? Devant le plus hideux buffle,
elle roule sa ceinture écumeuse, elle étale son éventail d'argent
et de soie. En vérité, leur esprit est lui-même le paon des paons,
une mer de vanité; ils font la roue devant des buffles pourvu
que ce soient des spectateurs! » Nietzsche excelle dans la satire
intellectuelle, qui fustige jusqu'au sang les travers de l'esprit.
Mais, outrancier par nature, il force le trait et l'on sent chez lui
plus de haine encore que d'indignation. Il atteint peut-être le
modèle du genre dans sa satire des gens cultivés qui, n'étant rien
par eux-mêmes, s'attifent des défroques du passé.
Je vous ai regardés, mes contemporains, ô hommes cultivés qui vous dites
intellectuels. — J'ai dû rire ! Jamais mes yeux n'ont rien vu de plus drôle et
de plus bizarre.
J'ai ri; je ris encore : Voilà, m'écriai-je, la patrie des pots de couleur!
Le visage et les membres barbouillés de cinquante taches : ainsi je vous
ai vus à mon grand étonnement, hommes du présent!
Et vous étiez entourés de cinquante miroirs, qui répétaient et flattaient
vos jeux de couleurs.
En vérité, vous ne pourriez porter un masque plus carnavalesque que
votre propre visage, ô gens du présent. Qui est-ce qui pourrait vous recon-
naître?
Vous êtes couverts des signes du passé; et ces signes, vous les avez
peinturlurés de nouveaux signes : ah ! que vous êtes bien cachés contre tous
les interprètes !
Sût-on sonder les reins, qui croira que vous en avez encore des reins?
Vous êtes pétris de couleurs cuites et d'étiquettes collées les unes contre les
autres.
Tous les temps et tous les peuples me regardent à travers vos voiles ;
toutes les mœurs et toutes les croyances parlent par vos gestes.
Si je vous arrachais vos voiles, vos chiffons, vos couleurs et vos gestes,
il resterait de vous juste assez pour effrayer les oiseaux.
En vérité, moi-môme, je suis un oiseau effarouché, depuis le jour où je
vous ai aperçus nus et sans couleur; je me suis envolé quand vos squelettes
m'ont fait des gestes d'amour.
J'aimerais mieux être journalier dans le monde souterrain des ombres
de jadis! — les ombres ont plus de muscles et de sang que vous.
... Vous dites : Nous sommes entièrement réels, sans foi et sans super-
stition : ainsi vous vous vantez, — hélas ! hommes sans poitrine,
i
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800 revue jms8 deux nonim« m
Gomment pourriez- vous croire, hommes bigarrés, — vous <pà êtes fat
peintures de tout ce qui a jamais été cru !
Vous êtes des réfutations ambulantes de la foi elle-même; tous êtes le
rhumatisme vivant de la pensée.
Vous êtes des inféconds : c'est pour cela que tous manquez de foi. Gehri
qui doit créer a toujours ses rêves prophétiques et ses astres conducteurs,*
et croit à la foi !
Vous êtes des portes à demi ouvertes devant lesquelles attendent des
fossoyeurs. Et votre réalité consiste à dire : • Tout ce qui vit mérite de
périr ! »
Dans tout ce poème, je vois bien la fin d'un monde, mais je
ne vois pas l'aurore du nouveau. 0 Zarathoustra, prophète impi-
toyable au passé, impitoyable au présent; toi qui as fermé l'oreille
au cri de la souffrance humaine et qui, dirait-on, n'a jamais mis
le pied dans un hôpital, dans une mine de houille ou dans un
galetas de pauvres; toi qui as étouffé les voix divines de ton
propre cœur; toi qui ne crois pas aux puissances célestes et qui
veux l'homme surhumain : toi qui ensables les sources de l'amour
et qui cependant t'appelles « un chanteur de la joie et un danseur
de la vie », es-tu si sûr de toi-même? Il fait sombre autour de toi,
dans les vallons de ton lie bienheureuse. Quand tu passes le soir
avec tes disciples muets dans la clairière ombreuse, les jeunes
filles aux belles chevilles qui dansent sur la pelouse cessent
subitement leurs rires et s'enfuient malgré ton salut amical. Ton
regard leur fait peur. Toi-même tu trembles devant le crépuscule
envahissant, et, seul avec ta propre âme, tu recules devant le
noir qui s'épaissit dans ses profondeurs.
Dans une de tes courses en mer, au déclin du soleil, tuas vu
se profiler sur la splendeur du couchant une île noire, toute semée
de tombeaux, et tu as reconnu les tombeaux des rêves chers à ta
jeunesse. Mais tu as beau dire que ta volonté invulnérable, ta
volonté qui brise les rochers est assise sur ces tombeaux comme
la jeunesse éternelle. Tu es inconsolé. Ces rêves que tu pleures
malgré tout, ces rêves que rien ne pourra réveiller, ce ne 90X&
pas comme tu le crois tes ennemis, c'est toi-même qui lésa tués
avec les flèches de ton orgueil ! Ta Némésis s'est jetée sur toi et
t'accable. Tu voudrais aimer encore, mais tu ne peux plus!
Une nuit, le prophète s'enfuit brusquement comme un voleur,
et, quittant les îles bienheureuses, se rembarque pour le coati-
nent. 11 a besoin d'être seul dans son antre et de se consulter avec
son aigle et son serpent. Revenu dans sa montagne, Zarathousb*
est hanté malgré lui par l'idée de Dieu. 11 la sent
comme une épée de Damoclès sur sa tête. Mais il la nie
rage. Un certain nombre de sages ont pensé ceci:
une âme et un esprit et qu'il y en a d'mi^braWes, \\ èojjL*
l'individualisme et l'anarchie. 801
avoir une source infinie d'amour et d'intelligence d'où nous
venons et où nous retournons, Vénérons-la. » Le nouveau pro-
phète dit : « S'il y avait un Dieu, comment supporterais- je de
n'en pas être un? Donc il n'y en a pas. » C'est le paroxysme de
l'orgueil athée. L'absence de loi universelle lui paraît nécessaire
à la liberté humaine. « J'ai placé cette joie céleste sur l'homme
comme une cloche d'azur en enseignant qu'il n'y a pas de volonté
éternelle dans les volontés particulières. La raison suprême est
ce qu'il y a de plus impossible. » Et il l'appelle « l'araignée céleste
qui étreint le monde dans sa toile ». Et il se réjouit que le ciel
soit au contraire « un plancher pour des accidens divers. » La
vraie prière est un exercice métaphysique spontané, la respiration
et l'aspiration par laquelle l'âme communie avec sa source divine.
Voilà ce que Zarathoustra ne veut pas admettre. Pour lui c'est
la dernière des lâchetés. Les genoux plies et les mains jointes le
font bondir. « Maudits soient tous les diables lâches qui sont en
vous, qui geignent et joignent les mains et voudraient adorer.
La prière est une ignominie! » A ceux qui parlent de blasphème,
le prophète répond en riant : « Oui, je suis Zarathoustra, l'homme
sans Dieu... et de moi naîtra l'homme surhumain. »
Après avoir expédié ainsi les vieilles tables de la loi, il pro-
mulgue les nouvelles. Elles se résument en deux idées : le con-
cept de la vie et le concept de la morale. Pour Zarathoustra le
fond de toute vie est le désir du pouvoir. Hommes ou animaux
font semblant de s'aimer, mais ne s'associent que pour s'accabler
les uns les autres. L'esclave subit le maître pour lui dérober de
la puissance et l'exercer sur des inférieurs. Le désir de régner
est le fond de l'âme et le but de la vie. De ce concept de la vie
découle celui de la morale, c'est-à-dire l'idée de force substituée
à l'idée du bien et du mal. De ce que les lois de la morale ont
subi des variations selon les peuples et les temps, Nietzsche conclut
que l'idée du bien n'est qu'une chose relative, arbitraire, indivi-
duelle et sans fondement. Il ne voit pas que le bien n'est pas
autre chose que l'harmonie de l'homme ou de la société. On peut
varier sur les moyens; l'idée demeure immuable. Le bien conçu
comme une harmonie est chose positive; car elle enfante la vie.
Le mal n'étant qu'une discordance est chose négative et sans
réalité propre ; car elle produit la destruction et la mort. Pour
Nietzsche le bien n'est que la loi du fort imposée au faible. « Fais
ce que tu veux, mais sache vouloir », voilà toute sa morale. Le
mal pour lui a tout autant de réalité que le bien, il préfère même
en général le méchant parce quril est plus énergique. « Je ne me
lasse pas, dit-il, de la beauté des méchans. Je suis bien heureux
de contempler les merveilles qu'élabore la chaude couvaison des
toih gxx$. ~- 1895. 51
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Mi livra 0bé mô* titkm*1
•oleils brûlanft: tigres, palmiers et serpens à sonnette** l^lifci
les hommes aussi il y a de belles portées de fauves, de magnificat*
couvées de reptiles et beaucoup de merveilles admirables se trou-
vent parmi les méchans. Il est vrai que de même que vos sages
ne m'ont pas paru assez sages, de même la méchanceté humaine
m'a paru au-dessous desaréputation.Mais,envérité,il y a encore
un avenir pour le mal, et le midi le plus brûlant n'est pas encore
découvert pour les hommes. Il faut que de vos chats sauvages
naissent des tigres, de vos crapauds et de vos lézards des dragons
et des crocodiles. »
Cependant, empoisonné de sophismes, saturé d'orgueil, Zara-
thoustra tombe de plus en plus sous le poignet d'airain de st
Némésis. Malgré sa superbe outrecuidance, la terreur de l'Eternel
et de l'Infini pèse sur lui. Cette terreur prend enfin la forme
d'une hallucination. Lui-même appelle ce cauchemar ? Énigme ou
le spectre de la solitude profonde. C'est malgré lui qu'il trahit
cette aventure. Il la conte un soir, à voix basse, à de vieux loups
de mer qui l'ont accueilli sur leur navire.
Le cœur dur et les lèvres serrées, je marchais un jour d'un pas lugubre
dans le crépuscule cadavéreux. Plus d'un soleil avait sombré pour moi.
Je gravissais un sentier obstiné, méchant et solitaire, qui se tordait sur
les pierres croulantes, sans touffe d'herbe ni buisson; le sentier de mon-
tagne grinçait sous la morsure de mon talon.
Je passais muet sur le rire moqueur des caillous, écrasant la pierre qui
me faisait glisser : ainsi mon pied se forçait à monter.
Oui à monter, en dépit du nain perclus accroupi sur mes épaules, et
l'esprit de pesanteur qui versait du plomb dans mes oreilles et des pensées
de plomb dans mon cerveau.
11 chuchotait ironiquement, distillant les syllabes : « Oh, Zarathoustrt,
pierre de sagesse, pierre de fronde, destructeur d'étoiles, tu t'es lancé haut
Mais toute pierre lancée retombe.
«Te voilà condamné à toi-même et à ta propre lapidation. Ta as lancé ta
pierre au loin, mais elle retombera sur toi. »
Marchant ainsi, Zarathoustra arrive à un portail de rocheft
naturels d'où partent deux chemins creux. L'un va vers l'éternité
du passé, l'autre vers l'éternité de l'avenir, et sur le portail ûË
lit : « le moment présent. »
Regarde, dis -je au nain, ce moment présent! De ce porche une rue<fo*-
cend en arrière ; derrière nous il y a une éternité.
Ne faut-il pas que toutes les choses qui peuvent courir aient déjà «DE
fois passé par cette porte? Ne faut-il pas que tout ce qui peut arriver
arrivé déjà une fois dans le cours des temps ?
Car toutes les choses montent par une de ces vallées pour de
dans l'autre sans s'arrêter jamais.
Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune et ce clair de]
l'individualisme et l'anarchie. 803
même, et moi et toi sous le portail qui parlons à voix basse des choses
éternelles — n'avons-nous pas déjà existé?
Et ne,devons-nous pas revenir pour courir de l'autre côté, en avant, de-
vant nous, dans la longue vallée lugubre — et revenir éternellement?... Le
temps lui aussi est un cercle.
Je parlais ainsi et toujours plus faiblement; car j'avais peur de mes
propres paroles et de mes pensées de derrière la tête. Alors tout à coup
j'entendis hurler un chien.
... Et ce que je vis alors, seul, abandonné, entre ces roches sauvages,
sous le plus odieux et le plus désolé des clairs de lune, jamais vraiment je
n'ai rien vu de pareil.
Un jeune berger se roulait, se débattait à terre, étouffant, le visage con-
vulsé. Un lourd serpent noir lui pendait de la bouche.
Ai-je jamais vu autant de dégoût et de pâle horreur sur un visage? Sans
doute il avait dormi la bouche ouverte : alors le serpent était entré dans son
gosier et l'avait mordu là.
Je saisis le serpent dans ma main et je tirai de toutes mes forces — mais
en vain. Il était plongé dans la gorge et s'y était fixé de ses crocs. Et je
criai au berger: Mors! mors donc! Coupe-lui la tête !
Et dans ce cri, il y avait mon horreur, ma haine, mon dégoût, ma pitié,
tout ce qu'il y a eu en moi de bon et de méchant — en un seul cri.
0 vous, marins intrépides I aventureux chercheurs dont les voiles rusées
tentent les mers inconnues, marins ivres d'énigmes, ô vous qui n'avez
peur de rien, vous que des sons de flûte entraînent vers les gouffres per-
fides 1
Répondez, devinez mon énigme, déchiffrez la vision du plus solitaire des
hommes.
Les rudes marins de l'aventureux navire ne répondirent rien
à Zarathoustra. Ils se contentèrent de tirer leurs cordages en sif-
flant une hardie chanson de mer, ce qui était peut-être la plus
éloquente des répliques. Je tenterai cependant de répondre à leur
place. Oui, il y a en tout ceci une puissante Némésis et une logi-
que impeccable. L'idée du Divin ou d'une cause première et d'une
fin dernière, antérieure et postérieure au monde visible, supé-
rieure au temps et à l'espace, s'impose à la raison sans qu'elle
puisse l'embrasser. Mais l'intuition directe de l'esprit voit en
Dieu sa propre source et la raison de tout. L'âme remonte à lui
par un acte d'amour et un effort de bonté qui est en même temps
la plus haute affirmation d'elle-même et la condition de toute
connaissance spirituelle. Zarathoustra en niant, par orgueil, Dieu,
l'Ame et l'Amour divin, s'est fermé la sphère supérieure de la
conscience, où l'homme trouve dès à présent son refuge et son
sanctuaire. Par cette négation voulue, haineuse et opiniâtre, il
a mutilé sa propre nature. Ayant détruit en lui-même le paradis
de l'âme et l'Olympe de l'Idée pure, il se condamne à tourner
éternellement dans le monde élémentaire, la buffera infernal che
mai non resta, et se plonge dans l'enfer qu'il s'est créé. Il a repoussé
en blasphémant l'ange voilé de l'éternité spirituelle; mais le
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801 REVUE DES DEUX MONDES.
noir serpent de l'éternité matérielle le mord et l'étouffé (1).
A partir de ce moment, Zarathoustra a sa pensée de derrière
la tête. Elle le tenaille et le paralyse. Son harmonie intérieure est
détruite; dès lors il ne perçoit plus l'harmonie de l'univers. Il a
voulu renverser la hiérarchie des forces dans le monde; voici
quelle se renverse en lui-même et lui fait perdre la raison. Le
vertige le prend et l'abime l'attire. Il pressent sa folie avec hor-
reur. Mais jusqu'au bout l'orgueil lui fera illusion. Il se persua-
dera que de son propre effondrement va sortir « l'homme surhu-
main. » La fin du poème porte déjà les traces visibles de la folie
et de l'hallucination. Zarathoustra a ramassé aux confins de son
royaume quelques hommes supérieurs qui représentent ce qu'il
y a de plus distingué dans la société actuelle. Parmi eux se trou-
vent deux rois dégoûtés de leur métier, un pape sans emploi, le
mauvais magicien et quelques autres originaux. Il les convie tous
à un banquet dans sa grotte. Ce repas agreste, assaisonné des sen-
tences caustiques du maître, semble à la fois une parodie du ban-
quet de Platon et de la Cène du Christ. On y déguste un agneau
apporté par l'aigle familier en mémoire de ce que « les faibles
ne sont bons qu'à être mangés. » Le prophète, s'étant éloigné un
instant pour prendre l'air, retrouve ses hôtes en prière devant un
âne qu'ils encensent faute d'un autre dieu. Zarathoustra comprend
alors que ces gens prétendus supérieurs, qui ont malgré tout
besoin d'adorer quelque chose et de diviniser quelqu'un, fût-ce
un âne, sont indignes de sa grande pensée. Il lui faut des forts
qui ne craignent rien et ne se courbent pas. A ce moment, Zara-
thoustra voit un superbe lion couché à ses pieds. Ce lion formi-
dable est un lion qui rit. Terrible aux autres, il est doux à son
maître et lui lèche amicalement les mains. Il se dresse et mugit.
Aussitôt tous les hôtes de la grotte s'enfuient épouvantés et des-
cendent la montagnes à toutes jambes. Le prophète comprend
alors que « sa pitié pour les hommes supérieurs a été son dernier
péché. » Mais il déclare que « ses vrais enfans vont venir « et
rayonne « comme un soleil levant. »
Telle la conclusion de ce poème fameux et de l'évangile anar-
chique de Nietzsche. La folie complète était proche. Ce qu'il y a
de tragique et de vraiment saisissant dans l'histoire de cet homme
c'est que l'apothéose de son héros imaginaire fut le signal de sa
propre défaite. La figure de Zarathoustra, spectre grandi de
lui-même, fut la dernière hallucination par laquelle il voulut se
(1) M"6 Salomc raconte que, dans les deux années qui précédèrent l'éclipsé tottk
de son intelligence, Nietzsche était absolument hanté par cette idée du retour éterod
des choses. La première fois qu'il lui en parla, ce fut à voix basse, avec tons te
signes de la terreur la plus profonde.
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11 i
l'lndividlalisjje et l'anarchie. 805
cacher l'inévitable abîme, mais qui l'y mena d'autant plus sûre-
ment. Veut-on jeter un coup d'œil dans le drame intérieur qui se
joue derrière le poème? Veut-on voir le visage de l'homme sous
le masque du héros, et tout ce qu'il y a de désespoir sous ce
triomphe apparent? Qu'on lise son avant-dernier écrit intitulé :
Dithyrambe de Dionysos. On y trouvera le passage suivant :
« Maintenant, seul avec toi, double dans mon propre savoir, entre
cent miroirs, faux devant toi-même, incertain entre mille souve-
nirs, fatigué de chaque blessure, refroidi de tous les givres, égorgé
dans mes propres filets, connaisseur et bourreau de moi-même!
malade qui meurt d'un venin de serpent, prisonnier qui a reçu
le lot le plus dur, je travaille courbé dans mon propre puits,
enfermé dans mon propre moi comme dans une caverne, je me
creuse moi-même et je suis ma propre tombe, impuissant, raide,
un cadavre. » Cette entière confession montre assez ce que cet
orgueil forcené renferme de misère cachée et à quelles ténèbres
aboutissent les plus hardis mineurs de la pensée lorsqu'ils ont
éteint en eux-mêmes la lumière de la sympathie.
Au cours de cette étude j'ai fait ressortir les extraordinaires
qualités de Nietzsche, afin que l'on mesure la profondeur de sa
chute à la hauteur de son esprit.
Écrivain de premier ordre, moraliste pénétrant, penseur pro-
fond, satyrique génial, poète puissant à ses heures, ses dons
merveilleux semblaient l'appeler à être un réformateur bienfaisant
de la pensée pour sa génération. Tout a été englouti dans la plé-
thore du moi et dans la folie furieuse de l'athéisme. Voilà pour-
tant celui qu'une fraction de la jeunesse se propose pour modèle
et que des esprits légers citent journellement comme le prophète
de l'avenir! S'ils ne reculent pas devant ses conclusions, qu'ils
apprennent du moins par son exemple où peuvent mener certaines
pratiques intellectuelles. L'histoire des idées morales de notre
temps accordera sans doute à Nietzsche la grandeur tragique d'un
homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout de son idée, et
qui a donné, par son suicide spirituel, la plus éclatante démons-
tration de son erreur. Quant à Zarathoustra, il mérite de rester
dans la littérature comme un monument unique, puisqu'il nous
révèle l'âme de l'athée jusqu'au fond. On ne peut que plaindre
ceux qui y chercheront une philosophie. C'est un magnifique
sépulcre sculpté en marbre, mais un sépulcre qui recouvre — le
néant.
Edouard Schlré.
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làmmmm
DE L'ORGANISATION
DU
SUFFRAGE UNIVERSEL
Ild)
EXPÉDIENS ET PALLIATIFS
Au premier problème posé : — Comment faire pour conjurer
lacrise de l'État moderne? et ainsi résolu : Organiser le suffrage
universel, — s'ajoute et se lie un second problème, dont les don-
nées peuvent, ou doivent même être formulées ainsi : Comnmt
organiser le suffrage universel de telle façon que, tout en restai
universel et égal, il dégage la meilleure représentation, permette
la meilleure législation, et assure enfin le fondement le ph»
solide qu'il soit possible de donner à l'État?
Tant que ce second problème n'est pas résolu, le premier m,\
l'est qu'à demi : il peut l'être scientifiquement, philosophique*
ment ; il ne Test point pratiquement et politiquement. Or il Htt* '
faut ici une solution pratique et politique ; plus encore tjue 'fà$M
doctrine, nous avons besoin d'un texte de loi. Cette solution p^
litique, il y a peut-être un moyen de la trouver et sûrement, ~"
(1) Voir la Revue du i« juillet.
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 807
le moyen existe, ce ne saurait être que celui-ci : Repasser un à
un tous les systèmes imaginés depuis qu'on s'est aperçu des vices
du suffrage universel, depuis cinquante ans que nous Pavons; les
analyser un à un et les critiquer par rapport à chacun des termes
énoncés, en se souvenant qu'il ne s'agit pas seulement de corriger
ou d'atténuer tel ou tel des inconvénient du suffrage universel
inorganique, mais bien d'organiser le suffrage universel ; de
l'organiser profondément et presque au sens qu'a le mot en
biologie ou en physiologie ; qu'il ne s'agit pas de moins que de
mettre d'accord Y institution nationale avec la vie nationale; et, en
somme, de substituer à quelque chose de très simple, mais de
mort-né, quelque chose de vivant, mais par là même d'assez
complexe.
Ainsi, le chemin est tracé : aller du tout simple au moins
simple, du moins simple au plus compliqué, et, cependant, prendre
garde que si aucun de ces systèmes ne fournit à lui seul, sans
doute, la solution cherchée, chacun d'eux ou quelqu'un d'entre
eux peut apporter un élément de solution; que si aucun d'eux,
sans doute, n'organise le suffrage universel, plusieurs d'entre eux
peuvent quand même servir à l'organiser. — Nous ne perrons
donc guère, au début, que les plus timides et, par conséquent,
les moins efficaces, ceux qu'on appellerait volontiers des expédiens
ou des palliatifs; mais, s'ils contiennent quelque parcelle dont on
puisse tirer de Tordre et de la vie, et qui soit à quelque degré un
principe d'organisation, il serait dommage de la perdre, pour les
avoir jugés trop vite et les avoir rejetés trop dédaigneusement.
I. — EXPÉDIENS COMPATIBLES AVEC LA FORME ACTUELLE
1° VÉducation du suffrage universel.
Ce qui vient d'abord à l'esprit, c'est que l'éducation du suf-
frage universel n'est pas faite et qu'il faut la faire. Là-dessus, on
n'hésite pas; on ne s'interroge pas; et pourtant, il vaudrait la
peine d'y réfléchir : en effet, qu'est-ce, au juste, que de faire
l'éducation du suffrage universel? et cette éducation, si haute-
ment désirable, peut-on ou ne peut-on pas la faire? et à supposer
qu'on l'entreprenne, avec quels instrumens, par quels procédés?
On en voit trois ou quatre : F école, la presse, les associations libres,
enfin une sorte à! auto-éducation, — l'électeur, en votant, s'appre-
nant à voter, comme c'est, si l'on en croit le proverbe, en forgeant
qu'on devient forgeron.
L'école, l'école primaire, de la ville au village. Mais qu'y ensei-
gnera-t-on?La lecture, l'écriture, les quatre règles de l'arithmé-
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808 REVUE DES DEUX MONDES.
tique, un peu d'histoire et de géographie ; avec cela force « leçons
de choses ». Et après? Tout homme qui sait lire est un homme
sauvé : soit, puisqu'on nous l'affirme ; mais tout homme qui saura
lire saura-t-il choisirunbon député? Quel rapport nécessaire y a-t-il
entre savoir lire et savoir voter? Bien peu de personnes s'en sont
embarrassées, et l'on a eu tôt fait de les traiter d' « ignorantins »,
d' « obscurantistes » ou, ce qui dit tout, de « réactionnaires ».
On est parti bravement, et généreusement, en campagne. Nous
avons découvert et expérimenté une folie nouvelle, la folie scolaire.
Qui niera qu'il y eût des maisons d'école à bâtir et des communes
à pourvoir de maîtres d'école? Mais pourquoi cette architecture?
et pourquoi cette apothéose? Des monumens, partout des monu-
mens! L'État aidera les communes à jeter l'argent par les fe-
nêtres, pourvu que les fenêtres aient des sculptures, et toujours
plus de frontons et toujours plus de devises ! Au sommet, en
plein ciel, l'instituteur transfiguré, versant sur le pays des torrens
de lumière. Ce n'est plus l'humble fonctionnaire, dont rutile et
modeste office était de faire épeler les enfans. C'est une espèce
d'apôtre. L'instituteur primaire, c'est l'Homme qui forme l'homme
et le Citoyen qui prépare le citoyen.
Afin de l'aider dans sa tâche, on l'a muni d'un vade-mecum
ou d'un guide, d un manuel d'instruction morale et civique.
L'instruction primaire, en général, c'était bien; mais un enseigne-
ment spécial, moral et civique, c'est mieux. Des hommes poli-
tiques considérables et les plus populaires de nos professeurs
se sont mis à en fabriquer à l'envi, de ces petits traités, qui de-
vaient porter au loin la saine doctrine. Au fond des Landes ou
de la Basse-Bretagne, il n'y aurait plus désormais un seul paysan
qui ne sût par cœur tous les articles de la Déclaration des droits,
chef-d'œuvre de l'esprit humain! Nous avions déjà des soldats de
sept ans : nous allions maintenant avoir des citoyens de sept ans,
ferrés sur la théorie du scrutin non moins que sur le manie-
ment du fusil. Et peut-être les avons-nous eus, peut-être bien les
avons-nous, ces bataillons de jeunes citoyens. A sept ans, ils sont
de première force et réciteraient leur manuel, comme le parfait
taleb récite le Koran, de bas en haut et de haut en bas, de droite
à gauche et de gauche à droite, à l'endroit et au rebours, par la
fi& et le commencement.
Pendant que le maître les tient en classe, c'est merveilleux:
avez-vous lu leurs rédactions? Mais, à treize ans, les parens les
reprennent, et ils s'en vont à l'atelier ou à la charrue. A vingt et
un ans, quand ils atteignent l'âge électoral, de toutes les notions
plus ou moins &\>%It&\\&3> ta\& orcv taux avait gavé la mémoire, il
ue reste rieu,eçaeta^\ïrfo^> ^^^^^^^x^fe^^^^vvCLottent...
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 809
« Êtes- vous républicain? — Oui, monsieur, je suis républicain, par
la grâce de... l'Auteur de la nature. » Car c'est cela, et ce n'est que
cela; un catéchisme qui a détrôné l'autre, qui n'est pas mieux
compris et qui pénètre moins. C'est cela : une sorte d'initiation
religieuse, faite de trop bonne heure et qu'il est impossible ou très
difficile de défaire ou de refaire plus tard. Et ce caractère religieux
est si accusé, qu'un écrivain anticlérical et franc-maçon comme
Bluntschli a proposé sérieusement d'instituer, vers la vingtième
ou la vingt-cinquième année, une fête solennelle de la « confir-
mation civique » . Tant il pensait aussi que l'école laissait à faire,
ou qu'il y avait après elle des pertes à réparer ; que le citoyen en
exercice n'était plus que vaguement l'apprenti citoyen ; et qu'entre
treize ans et vingt-cinq les vertus de l'éducation subissaient un
inquiétant déchet!
L'école ne suffit donc pas : l'instruction primaire ne suffit
pas, même renforcée d'une instruction civique sur manuels spé-
ciaux. Certes, c'est faire quelque chose pour l'amélioration à
venir du corps électoral que de réduire le nombre des illettrés,
de ceux qu'en Italie, avec un sens plus fin des nuances, on nomme
les sans-alphabet, anal f abêti; car c'est quelque chose que de savoir
lire. Mais ce n'est pas assez, et même, au point de vue politique,
comme d'ailleurs à tous les points de vue, ce n'est pas le plus
important. Le plus important, le voici : Sachant lire, lira- t-on? et,
si on lit, que lira-t-on? Et nous sommes amenés ainsi à rechercher
ce que peut la presse, ce qu'elle vaut comme second facteur,
comme auxiliaire, pour l'éducation du suffrage universel. Elle
peut au moins autant que l'école. Mais « elle peut », en ce point,
signifie « elle pourrait ». Elle pourrait infiniment si... Si elle
n'était pas ce qu'elle est devenue.
Oui, si ceux qui l'ont en mains l'eussent voulu, elle eût pu mo-
difier à la longue et façonner, transformer et conformer un peu le
corps électoral. L'homme reçoit aisément ses pensées et ses opi-
nions toutes faites. La presse avait donc devant elle un vaste
champ d'action et, dans l'État moderne, un grand rôle à jouer, un
rôle qui faisait d'elle, autrement que par figure de style, une puis-
sance de l'État. . . C'est cette part essentielle dans la vie et dans la
direction de l'État que John Stuart Mill revendiquait pour elle,
quand il disait « qu'elle avait remplacé le Pnyx et le Forum, et
que, grâce à elle, dans le régime représentatif, se conservait
comme une trace de démocratie directe. »
Mais ce n'est calomnier, ni injurier, ni dénigrer personne que
de le reconnaître sincèrement : nulle part, peut-être, elle n'a été,
en tout cas elle n'est plus, à d'honorables exceptions près et sauf
en ce qui touche le patriotisme, à la hauteur de sa mission. Nos
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810 . REVUB MS DEUX
journaux les plus sages et les mieux informés, les seuls <
du poids et de l'autorité chez nous et au dehors, ne
guère contribuer à l'éducation du suffrage universel, parce qu'ila
ne yont pas assez avant dans le peuple; et, aussi bien dans ces
journaux mômes, que de questions sont traitées légèrement, sans
étude, à la hâte et presque au pied levé ! Que de formules vides de
sens, d'aphorismes non vérifiés, de préjugés momifiés en phrases
de convention! que d'oripeaux et de « clichés », ou, d'un seul
mot, que de fétichisme politique ! Pour d'autres, c'est la frivolité
et le dilettantisme mêmes ; ce qu'on appelle « l'esprit m et ce qu'on
appelait « la gauloiserie », raffinés et tournés en un « parisi-
anisme » de café et de coulisses, avec un reportage impudent, qui
ne respecte ni devoirs, ni droits, ni deuils, ni misères, et qui
s'indigne quand il se trouve encore quelqu'un qui, ne croyant pas
devoir mettre tout le monde dans ses secrets de famille, ose
défendre sa porte à un « représentant de la presse ».
Hâtons- nous, du reste, de l'avouer, puisque ce n'est que jus-
tice : s'il y a là un mal qui, invétéré et exaspéré, se changerait en
une vraie maladie sociale, la presse n'est pas seule coupable, et la
public l'est autant qu'elle. La presse sert au public ce qu'il aime :
elle a tort de le lui servir, mais le public a tort de l'aimer. Voilà
pour les péchés capitaux de la presse : le manque d'idées et de
connaissances, la routinière banalité du fond et de la forme, k
satisfaction à peu de frais, la course au renseignement, exact oa
inexact, la précipitation à conclure, l'habitude de trancher en tout,
la tendance à entraîner l'opinion publique et à la dévoyer sur des
sujets qui ne sont pas matière d'opinion publique, le penchant à
la suspicion et la complaisance au scandale. On ne veut rien dira
de plus, ni faire même l'allusion la plus voilée à certaines pra-
tiques : nous ne parlons ici de la presse qu'en tant qu'agent
d'éducation pour le suffrage universel.
Mais il est une observation d'une portée plus générale et qu'on
ne peut pas ne pas faire. Puissance ou non, la presse est un pro-
duit de ce siècle. Or, économiquement, qu'est-ce qui donne à ce
siècle sa physionomie entre tous les autres? C'est qu'il a vu
baisser les prix, s'étendre le marché, diminuer la qualité, s'accroî-
tre le goût et le besoin de gagner. A tous égards, la presse, dost
il s'est plaint parfois, est son sang et sa fille. A mesure que la
prix des journaux a baissé, leur clientèle s'est étendue; à mesure
que la presse est apparue comme un instrument de lucre ou de
spéculation, on ne lui a plus guère assigné pour but que de ga-
gner. La préoccupation de « l'affaire » a dominé, puis absorbé,
jusqu'à ce qu'elle achève un jour de l'étouffer, la préoccupatiea
doctrinale. En même temps et d'un autre côté, à mesure quel* j
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 811
public s'étendait, la qualité de la presse descendait à cette mé-
diocrité qui est le lot et comme la loi des foules. Ce n'est pas la
presse qui a élevé le public jusqu'à elle, c'est le public qui a attiré
la presse jusqu'à lui. Elle n'a pas haussé le public à un sou jus-
qu'à une politique raisonnée et consciente : elle s'est contentée
de jeter à tout le public indifféremment sa pâture quotidienne de
politique à un sou. Ne pouvait-elle pas comprendre et pratiquer
autrement son rôle? C'est une grande question, mais pour toutes
ces raisons, ce qu'il y a de sûr, c'est que la presse n'a pas fait
l'éducation du suffrage universel et que, pour la faire, il lui fau-
drait elle-même se refaire du tout au tout.
Outre l'école et la presse, il y aurait encore, pour faire cette
éducation, les associations libres. Et à la vérité, elles ne man-
quent pas, mais elles ne sont ni assez nombreuses ni assez sui-
vies. Quelques-unes ont déjà tenté et accompli d'excellente be-
sogne, mais plutôt en vue de l'instruction générale que de
l'éducation politique, et, on le répète, l'une ou l'autre, ce n'est
pas tout un. Peut-être ne s y essaieraient-elles pas sans danger; et
le danger, pour une société qui voudrait travailler à l'éducation
du suffrage universel, serait de devenir la chose d'un politicien ou
d'un groupe de politiciens, lesquels ne la regarderaient que
comme un outil à pétrir sous leurs doigts la pâte électorale.
Deux ou trois grandes associations ont à peu près, quant à pré-
sent, échappé à ce péril, mais on voit bien les grippeminauds
qui les guettent. Alors, elles seraient perdues pour le bien à faire,
l'éducation et non la captation de la liberté ou du droit politiques ;
elles ne seraient plus — et la plupart des autres en sont là — que
de pures ou d'impures boutiques, hypocrites succursales de co-
mités, dont l'éducation du suffrage est le moindre souci et qui
ont, au contraire, un intérêt certain à ce que cette éducation, tant
prônée par eux, se passe en belles paroles, mais, venant aux actes,
à ce qu'elle ne soit jamais faite.
Reste enfin le suffrage universel auto-didacte, Y auto-éducation
du suffrage universel, en laquelle l'âme noble et quelque peu
naïve de John Stuart Mill a professé une foi si touchante, et si
ruinée en nous par l'expérience. Mais quel gaspillage de temps et
de peine! quels tâtonnemens et quelles malfaçons, si l'on devait
tout tirer de soi-même, s'instruire sans maîtres, à la sueur
de son front, et, à chaque fois, réinventer son art! Depuis
que l'humanité se connaît, elle ne s'est appliquée qu'à cela : à
devenir forgeron autrement qu'en forgeant et quand, pour le
devenir, il lui en eût coûté un trop dur effort, la lassitude
l'a prise; — et elle n'a pas forgé. Au surplus, et quoi qu'il
en soit, il y a cinquante ans que nous votons, et votous-i\^\\%
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812 1EVCE DES DEUX MOlCreS.
<c mieux », savons-nous mieux voter qu'au premier jàmf
Et, d'autre part, toute éducation, même dite mutuelle, sup-
pose quelqu'un qui veuille bien enseigner et quelqu'un qui veuille
bien apprendre. Dans l'égalité absolue, l'éducation est impossible;
et qui se résignera à apprendre ? qui se dévouera, — ou se ris-
quera, — à enseigner? Où sont les influences sociales? les in-
fluences fixes et sûres, celles qui s'exerçaient d'elles-mêmes, taci-
tement et de proche en proche, par le seul fait de la position
acquise? Où est la « hiérarchie sociale »? Qui donnera, et qui
recevra un conseil ? Qui l'offrira, et qui le demandera ? Qui l'ap-
portera, et qui le supportera? Il n'y a plus que des électeurs: '
tout citoyen est électeur, tout électeur est souverain, tout sou-
verain se gouverne et gouverne à sa guise ; nul n'est plus souve-
rain, plus électeur, plus citoyen que nul autre, et comme nul
autre n'a à apprendre, nul non plus n'a à enseigner.
Au résumé, si l'éducation du suffrage universel doit faire
l'objet de tous nos vœux, ni l'école seule, ni la presse seule, ni,
seules, les associations libres, ni le suffrage universel, se déve-
loppant et s'éclairant par sa force intrinsèque, ne peuvent l'entre-
prendre avec chance de succès. Réunies, l'école, la presse et les
associations libres y arriveraient-elles, que, les générations se
succédant, l'œuvre serait sans cesse à recommencer. Et persévérât-
on, recommençàt-on toujours, que ce ne serait pas encore assex.
Le suffrage universel, amendé par l'éducation et fait par elle plus
viril, serait préférable, incomparablement, à ce suffrage universel
brutal, enfantin et barbare: mais, encore et toujours, le même
problème s'imposerait, et encore et toujours s'imposerait la même
solution. « Élever » le suffrage universel ne dispenserait pas de
l'organiser. L'éducation du suffrage universel rendrait vraisem-
blablement plus facile, mais à peine moins urgente et ne rendrait
pas moins nécessaire l'organisation du suffrage universel; et
celle-ci demeurerait supérieure à celle-là, d'autant que le corps
vivant est supérieur à de la matière dégrossie.
2° Le vote obligatoire.
Une deuxième plaie du suffrage universel inorganique, c'est
le grand nombre des abstentions. Elles atteignent des proportions
telles qu'on a pu voir des Chambres ne représenter certainement
qu'une minorité, par rapport au total des électeurs inscrits. Pour
nous en tenir au passé, les statistiques officielles déclarent, aax
élections d'octobre 1889 (et Ton se rappelle combien à ce momest
les passions politiques étaient montées et combien la lutte était
vive) une moyenne de 76,6 votans pour 400 électeurs portés sar
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL.
m
les listes, soit près d'un quart d'abstentionnistes, quel que puisse
être le motif de l'abstention ou de l'absence. Un quart, c'est la
moyenne ; mais, dans plusieurs départemens, le chiffre des absten-
tions dépasse sensiblement le tiers. Dans quelques-uns, il arrive
presque à la moitié des électeurs inscrits.
Depuis 1889, l'indifférence, le détachement, n'ont fait encore
qu'augmenter et l'on peut, par ia simple observation, évaluer à
un tiers environ, dans la plupart des circonscriptions, le chiffre
des abstentions aux élections dernières. Défalquez les bulletins
blancs, les bulletins nuls, les votes fantaisistes : il reste un député
élu par la moitié, plus un, de moins des deux tiers des électeurs
inscrits. — c'est-à-dire par moins d'un tiers, — c'est-à-dire par une
minorité, — dont il faut une fiction un peu forte pour faire une
majorité, la majorité et même, dans la rhétorique parlementaire,
« le pays ».
Les abstentions creusent donc et minent en quelque sorte la
plupart des élections : elles condamnent les majorités à n'être
que des apparences et les Chambres, que des fantômes. Et non
seulement elles réduisent à des minorités les prétendues majo-
rités; non seulement elles restreignent à l'excès la quantité des
électeurs réellement représentés, mais elles ont une détestable
action sur la qualité des représentans, et de contre-coup en
contre-coup elles détériorent toute la politique. Car si, suivant
un mot aussi juste que piquant, ce sont toujours, à la guerre, les
mêmes qui se font tuer, ce sont toujours, aux élections, les mêmes
qui ne se font pas tuer, pour cette raison péremptoire qu'ils ne
répondent pas à l'appel. Oui, ce sont toujours les mêmes et, par
malheur, ce sont toujours les plus posés, les plus rassis, les plus
intelligens, il faut le dire : ce sont les meilleurs, d'où il suit que
notre sort à tous dépend des moins bons ou des pires.
Mais qu'y faire? Traîner aux urnes ces réfractaires ou ces ré-
calcitrans? Décréter le vote obligatoire? On sait des législateurs
amateurs et même des législateurs en titre qui ne reculeraient pas
devant cette extrémité. Tout récemment, deux propositions por-
tant obligation de voter ont été soumises à la Chambre, l'une
venue de la droite, et l'autre d'une de nos gauches; ce qui prouve
au moins que le fléau de l'abstention n'épargne aucun parti. Il
sera curieux de voir ce que décidera sur ce sujet une assemblée
dont chaque membre a, chaque jour et dix fois par jour, à la
bouche ces syllabes sacrées : « la souveraineté nationale », puis-
que, enfin, si je suis souverain, le premier usage que j'aie le droit
de faire de ma souveraineté, c'est précisément de n'en pas faire
usage. Un souverain qu'on oblige à l'exercice de la souveraineté
a « un supérieur humain » et, par définition, n'est plus un sou-
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verain ; une souveraineté de l'exercice de
pas, quand il plaît, s'abstenir et qu'on ne pourttô nas ** besoin
abdiquer, n'est plus une souveraineté; c'est, dans le langage (b
droit comme en logique, une servitude.
Il faut, par conséquent, choisir entre « le vote obligatoire »
et ce la souveraineté du peuple. » Se résoui-on à passer outre et
convient-on, comme nous le disons, nous, que voter n'est ni
l'exercice d'une prétendue souveraineté, ni l'affirmation positifs
d'un prétendu droit naturel, mais une commission, une charge on
une fonction sociale, conférée par l'État au profit de l'État, l'ob-
jection théorique disparaît en partie, mais tout n'est pas fini. En
effet, quelle sera la sanction? Le vote est obligatoire, sous peine...
Sous peine de quoi? Nécessairement, voici quelle sera la peine:
lorsqu'on aura négligé de voter deux ou trois fois et qu'on àm
reçu deux ou trois avertis semen s, après s'être vu affichera la porte
de la mairie, on sera rayé de la liste électorale.
La belle affaire ! et le beau sermon que fera le juge à ce citoyen
peu zélé : « Un tel, il y a cinq ans que vous n'avez voté. Eh
bien! vous ne pourrez voter que dans cinq ans, quand, par la
suspension de votre devoir électoral, vous aurez appris ce que
c'est que le devoir électoral I » Et, sans doute, nous sommes si
étrangement faits qu'un tel, qui ne votait jamais, sera peut-être
puni et souffrira peut-être d'être privé de suffrage. Mais, pour
parler de pénalité, ce n'est pourtant pas là une pénalité. Que si
l'on veut de vraies peines, des peines afflictives (seront-elles aussi
infamantes?) quelles seront-elles? L'amende? la prison même?
Alors combien d'amende? et combien de prison? Un franc,—
comme dans le canton de Schaffouse? Deux francs, — comae
dans Saint-Gall? De un à trois francs, avec réprimande, et vingt
francs, en cas de récidive dans les six ans, — comme en Belgiqae?
Et justement, la Belgique vient de faire, en grand, une application
du vote obligatoire. Mais, ainsi que le remarquait un des rappor-
teurs, « ce principe de l'obligation existe, du reste, dans ses lois.
On est obligé de faire partie du conseil de famille; on ne peut es
soustraire aux fonctions de juré; on ne peut refuser le service de
la garde civique, et il faut participer aux élections de la garde. » —
L'argument est irrésistible, pour les pays qui jouissent encore da
régime bourgeois de la garde civique. Mais, pour les autres, qui
ne le connaissent plus, ce serait s'exposer à quelque ridicule que
d'instituer la salle de police, « les haricots » du suffrage uni-
versel; et l'effet obtenu, quand on enverrait réfléchir les citoyww
trop mous ou les souverains trop fainéans que nous sommes, sÉf
l'inconvénient qu'il y a à dédaigner la souveraineté, ne serait po»
bablement pas celui que l'on aurait poursuivi.
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 815
Et puis, n'y a-t-il pas abus à conclure de l'obligation de faire
partie d'un conseil de famille, ou de l'obligation de remplir les
fonctions de juré, ou de l'obligation de s'acquitter du service
militaire, ou de l'obligation de payer l'impôt, — à l'obligation de
voter? Je sais toujours à qui l'on doit nommer un conseil de fa-
mille et qui peut être le tuteur; de qui j'ai à apprécier les actes
que l'on incrimine; à qui, soldat, je dois obéir, et à qui, contri-
buable, je dois verser mon argent; mais, électeur, je ne sais pas
toujours pour qui je dois et puis utilement voter. Lorsque je sors
du régiment, j'en sors libéré du service; lorsque je reviens de
chez le percepteur, j'en reviens libéré de ma dette ; lorsque je
reviens du scrutin, je n'en reviens pas toujours représenté. Néan-
moins me contraindrez-vous à aller perdre mon temps pour égarer
ma voix, s'il n'y a, d'aventure (et c'est une aventure fréquente),
aucun des candidats en qui j'aie confiance? Et, à défaut de l'acte
utile, m'astreindrez-vous au simulacre? Devrai-je faire, de par la
loi, le geste auguste de l'électeur? — Ombres lamentables et la-
mentables urnes !
Toutefois, à condition de ne pas s'accrocher opiniâtrement à
« la souveraineté du peuple », peut-être serait-il, un jour, pos-
sible et légitime de rendre le vote obligatoire ; mais seulement
après qu'on aurait assuré à tout électeur le vote utile. Les Belges
eux-mêmes n'ont pas superposé le vote obligatoire au suffrage
universel pur et simple et complètement inorganique. Et nous
en revenons encore au même point : que de tenter, présentement ,
l'éducation du suffrage universel et d'établir, présentement, l'obli-
gation du vote, ce sont bien, si l'on veut, des expédiens, dont le
bénéfice d'ailleurs est, présentement, incertain ; mais que l'un ne
dispense point d'organiser le suffrage universel, et que l'autre est
inacceptable, à moins que le suffrage universel n'ait, avant de
l'admettre, été organisé. Peut-être aussi, quand, en organisant le
suffrage universel, on aura rendu le vote sûrement utile, pourra-
t-on faire l'économie d'une contrainte, et sera-t-il alors inutile
de rendre le vote obligatoire.
II. — CHANGEMENS SEULEMENT DANS LA FORME
De ces expédiens, ou de ces palliatifs, l'éducation du suffrage
universel et l'obligation du vote, — l'éducation est difficile à
faire, elle serait constamment à recommencer ; — l'obligation est
difficile à imposer, tant que l'utilité du vote n'est pas garantie à
tout électeur. Mais n'étaient ces difficultés, ces doutes sur l'effi-
cacité de l'éducation et sur l'équité de l'obligation, pour l'éduca-
tion, il n'y aurait qu'à l'entreprendre, et il n'y a même cas de lov &.
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816 UEVLE DES DEUX MONDES.
faire; pour l'obligation, il y aurait à faire une loi, mais si le prin-
cipe en peut être débattu, si l'opportunité en peut être contestée,
cette loi, du moins, serait faisable, comme l'éducation le serait,
sans toucher au suffrage universel tel qu'il est, sans y rien changer.
L'éducation du suffrage et l'obligation du vote sont l'un et l'autre
des expédions, des palliatifs qui n'exigent aucun changement,
même dans la forme actuelle du suffrage. Il y en a d'autres, au con-
traire, qui exigeraient des changemens dans la forme, et quelques-
un s, des changemens, minimes, il est vrai, dans la substance du
suffrage actuel. Parmi les premiers : le scrutin de liste à sub-
stituer au scrutin d'arrondissement; le vote public à substituer au
vote secret; la limitation des dépenses électorales à substituer &
la liberté de ces dépenses. — On ne dit pas que tout cela doive être
substitué à ce qui existe, mais seulement qu'on pourrait l'y sub-
stituer, et que ce sont encore des expédiens ou des palliatifs pro-
posés, lesquels emporteraient des changemens dans la forme du
suffrage universel. Ces expédiens, que valent-ils ? Et que don-
neraient ces changemens?
1° Scrutin de liste ou scrutin d'arrondissement.
C'est une question qui n'a jamais été tranchée, depuis que l'on
procède à des élections, de savoir lequel des deux modes est le pré-
férable : du scrutin de liste ou du scrutin d'arrondissement. Le
scrutin de liste a ses partisans, mais le scrutin d'arrondissement a
les siens; le scrutin de liste a ses adversaires, mais le scrutin d'ar-
rondissement en a d'aussi résolus et d'aussi bien armés. Le scrutin
de liste a ses mérites, mais le scrutin d'arrondissement n'est pas
sans en avoir une part ; le scrutin de liste a ses incon venions,
mais le scrutin d'arrondissement n'en a-t-il point, et davantage?
L'éloquence, la force dialectique qu'on a mises à soutenir le scru-
tin de liste n'ont d'égales que la force dialectique et l'éloquence
qu'on a dépensées pour soutenir le scrutin d'arrondissement.
L'abondance d'exemples en faveur du premier ne le cède pas d'un
seul à l'abondance d'exemples en faveur du second. Autant pour
l'un, autant pour l'autre; les membres les plus ingénieux de tous
les parlemens qui se sont succédé se sont bornés à mieux aimer
les uns, l'un, et les autres, l'autre; — quelquefois même, tantôt
l'un, tantôt l'autre.
L'empressement avec lequel on a quitté le scrutin d'arrondis-
sement pour adopter le scrutin de liste serait incomparable et
décisif, sans l'empressement avec lequel on a quitté le scrutin de
liste pour revenir au scrutin d'arrondissement. De 1789 à 1875,
la France a accwe\\\\, \ro\*TO\*te, une douzaine de constitutions,
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ORGANISATION DL SUFFRAGE UNIVERSEL. 817
et, sous toutes ces constitutions, elle a fait une douzaine de fois
le voyage; le pendule législatif a oscillé une douzaine de fois
entre le scrutin d'arrondissement et le scrutin de liste, proclamés
tour à tour exécrables et supérieurs. En 1793, l'uninominal ; en
1795, la liste; en 1814, l'uninominal; en 1817, la liste; en 1820,
l'uninominal; en 1848, la liste par département; en 1852, l'uni-
nominal; en 1871, la liste; en 1875, l'uninominal; en 1885, la
liste: en 1889, l'uninominal. Et de même hors de France. Certains
pays, comme l'Italie, qui avaient le scrutin de liste, l'ont rem-
placé par le scrutin d'arrondissement ; mais ils avaient eu aupara-
vant le scrutin d'arrondissement, qu'ils avaient remplacé par le
scrutin de liste, — et il n'est pas bien sûr qu'ils s'en tiennent là.
Certains pays, comme l'Angleterre, les Pays-Bas, la Belgique,
l'Espagne, ont essayé d'une combinaison des deux procédés, et
ne s'en sont pas trouvés plus mal, — ni mieux. Ainsi, ni l'infé-
riorité ni la supériorité d'un mode de scrutin sur l'autre n'a été
catégoriquement, irréfutablement démontrée, ni par des raison-
nemens, ni par les résultats.
Les partisans du scrutin d'arrondissement font valoir que,
avec le scrutin de liste, « il est impossible que les électeurs con-
naissent tous les candidats. » Cela est vrai; mais est-il vrai que,
avec le scrutin d'arrondissement, tous les électeurs connaissent le
candidat? — Avec le scrutin de liste, disent-ils, le comité est
tout-puissant, au chef-lieu du département; et, avec le scrutin
uninominal, le comité n'est-il pas tout-puissant au chef-lieu de l'ar-
rondissement?— « Le scrutin de liste favorise le mouvement plé-
biscitaire » ; mais le scrutin uninominal rentrave-t-il?et ne pour-
rait-on pas répondre que, plus les circonscriptions sont petites,
plus elles sont dans la main et à la merci du pouvoir central?
— « Le scrutin de liste favorise des coalitions qui révoltent la
conscience publique, et c'est la nuance extrême qui impose ses
volontés. » Et en quoi le scrutin d'arrondissement empêche-t-il
les coalitions, ou garde-t-il de la chute aux extrêmes? Mais on
ajoute : « Par le scrutin de liste, la minorité est sacrifiée. » Ne
l'est-elle donc pas par le scrutin d'arrondissement?
Les partisans du scrutin de liste répliquent : « Avec le scrutin
d'arrondissement, les élections, à y bien regarder, n'ont point
de sens politique, ou elles en ont peu, ou elles en ont moins
qu'avec le scrutin départemental ; elles ne déterminent point
de courant politique. » — « Tant mieux ! tant mieux ! s'écrient les
autres : avec le scrutin uninominal il n'y a pas, comme vous
dites, de courant politique, mais il n'y a pas de crues subites et
de débordemens : c'est un petit flot qui coule lentement, mais
sûrement ; qui dort un peu, mais auquel on peut sans impru-
tomb cxxx. — 1895. VU
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818 uetob mm bbcx «owdes.
dence confier sa barque. » Les partisans du scrutin dé
reprennent alors : « Mais, avec votre scrutin d'anonfiaMi
nons n'aurons jamais que des choses médiocres et des
médiocres, des intérêts et des députés de clocher. » — « Cesonlto
intérêts réels, leur riposte-t-on du camp opposé, et les hommes
médiocres sont les hommes pratiques. Après tout, vous eo avez
usé, du scrutin de liste, il n'y a pas longtemps: quels hommes si
éminens nous a-t-il donnés? »
« Enfin (et c'est le coup que tenaient en réserve les défensem
du scrutin de liste), enfin! le scrutin d'arrondissement (avise
l'esprit même du régime : le représentant, avec lui, n'est plus
qu'un commissionnaire, qui assiège les ministres et les bureaux;
si bien que des électeurs aux candidats, des comités aux dépatés,
des députés aux chefs de groupes, et des chefs de groupes aux
ministres, la politique n'est plus qu'un marchandage. » Le coup
est bien lancé et il porte, mais le scrutin d'arrondissement n'es
est pas frappé à ne s'en plus relever : « Commissionnaires peur
commissionnaires! peuvent encore répondre ses apologistes: aa
lieu de commissionnaires d'arrondissement, vous aurez des com-
missionnaires de département. Le régime n'y gagnera rien, et les
ministres y perdront; car, pour n'être plus assiégés par un seol
député, ils le seront par toute une députa tion. »
S'il n'y avait que ces raisons pour et contre le scrutin de liste
ou pour et contre le scrutin d'arrondissement, il semblerait <pa
leurs avantages, comme leurs inconvéniens respectifs, se com-
pensent et que, au total, ils s'équilibrent presque; que les de»
procédés se valent; qu'on est, entre eux, dans une complète
liberté d'indifférence; — et Ton ne s'expliquerait pas que tarit et
de si célèbres orateurs aient prononcé tant et de si longs discours
en faveur de l'un ou de l'autre. Soit en faveur de l'un, soit eut*»
veur de l'autre, les motifs invoqués sont, en général, négatifs:
on n'affirme pas la supériorité de l'un des deux modes de scrutin;
on nie la supériorité de l'autre : le scrutin de liste a contre lai
ceci, mais le scrutin uninominal n'a-t-il pas cela? Et les critiqués
ou les reproches qu'on se renvoie de l'un à l'autre ne manquait,
ni d'un côté ni de l'autre, de fondement. Mais, tout de même,
entre le scrutin d'arrondissement et le scrutin de liste, il n'y a
pas égalité parfaite, et si l'on considère, comme on le doit, I
quelles fins est institué le suffrage, le scrutin de liste a surit
scrutin uninominal une supériorité positive.
Premièrement — le droit de suffrage est institué par l'État ti
profit de l*Ëtat, qui cherche, dans les élections, une impulsiott#
une direction, ou une indication, pour la politique. Par suite* ~
l'impulsion sera énergique, plus la direction sera ferme
OlUiAMSATION Dl SLFFKACiE LMVEKSEL. 819
l'indication sera nette, — plus le scrutin tournera au profit de l'État
et meilleur sera le mode employé. Si le scrutin de liste donne
mieux cette impulsion, cette direction ou cette indication, il ré-
pond mieux à la première fin du suffrage, il sert mieux l'État, il
vaut mieux que le scrutin d'arrondissement.
En second lieu, — le droit de suffrage est institué pour assurer
à tous les citoyens, avec la meilleure législation, la meilleure re-
présentation de leurs intérêts les plus généraux. Par suite, plus il
y aura de citoyens représentés, mieux ils seront représentés, plus
généraux ou moins particuliers seront les intérêts représentés,
meilleure sera la représentation, et meilleure la législation, —
plus le scrutin tournera au profit commun de tous les citoyens et
meilleur sera le mode employé. Si le scrutin de liste donne mieux
cette représentation plus générale, cette législation inspirée de
plus haut, et de vues moins fermées, il répond mieux à la seconde
fin du suffrage, il sert plus de citoyens, et sert mieux tous les
citoyens, il vaut mieux que le scrutin d'arrondissement.
Mais ce n'est pas tout. Moins la division électorale sera arbi-
traire, plus elle respectera la géographie et l'histoire, et meilleur
sera le mode de scrutin. Or, le département est déjà un décou-
page, arbitrairement fait sur la carte de France, mais l'arrondis-
sement Test bien plus, et la circonscription l'est bien plus encore.
La circonscription, en effet, n'a de base que dans un chiffre de
population, lui-même arbitrairement fixé : il est convenu qu'il y
aura un député par 100000 habitans. Mais pourquoi 100000? et
pourquoi prend-on ces 100 000 habitans ici plutôt que là? Ce dé-
coupage, opéré arbitrairement, du territoire en circonscriptions
électorales se prête à tous les calculs et à toutes les combinaisons;
il renverse ou détruit toute relation, tout rapport entre la force ou
l'importance des partis dans le pays et leur représentation dans le
parlement, comme on l'a vu en Allemagne, aux élections pour
le Reichstag, comme nous le voyons en France, et comme on vient
de le voir en Angleterre. De plus, en associant violemment et
bien qu'ils en jurent, des intérêts locaux souvent contradictoires,
il opprime et supprime, sans qu'il puisse s'exprimer, l'intérêt
général ; il ne laisse debout que des intérêts particuliers, et ce qu'il
y a de plus privé parmi les intérêts particuliers.
Inversement, moins la division sera arbitraire, plus elle res-
pectera la géographie et l'histoire; moins elle sera artificielle, plus
elle se rapprochera de la nature ; et moins elle se prêtera aux cal-
culs trop retors et aux combinaisons trop habiles, plus elle con-
servera et serrera le rapport entre les différens partis et leur
représentation au parlement et moins elle permettra à des inté-
rêts par trop particuliers de s'entre-déchirer et de sentre-dévorer,
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820 REVUE DES DEUX MONDES.
de déchirer et de dévorer l'intérêt le plus général. Si le dépar-
tement est, en France, moins artificiel que l'arrondissement ou k
circonscription, s'il est plus près de la nature, plus près de la
géographie et de l'histoire, s'il est plus vivant, le scrutin de liste
s'adapte mieux à la vie nationale et vaut mieux que le scrutin
d'arrondissement .
Pour que le scrutin uninominal eût le principal avantage
qu'on fait valoir en sa faveur, à savoir que le candidat y peut être
connu de tous les électeurs, il faudrait des circonscriptions bien
plus petites que l'arrondissement ou la section de 100 000 habi-
tans. Mais l'avantage disparaîtrait et serait accablé tout de suite
sous les inconvéniens : augmentation de la quantité, déjà trop
grande, des sièges à la Chambre; diminution de la qualité, déjà
trop défectueuse, du personnel parlementaire; rétrécissement,
amincissement des intérêts, déjà trop menus et trop courts; prime
à la richesse, déjà trop privilégiée dans les luttes électorales ; capi-
tulation et remise du suffrage aux comités, déjà trop puissanset
trop audacieux.
L'idéal serait d'unir les avantages éprouvés du scrutin de
liste et les avantages éprouvés du scrutin d'arrondissement, en
bannissant les inconvéniens de l'un et de l'autre; de faire des
circonscriptions à la fois larges et étroites : assez étroites pour
que le candidat soit connu de ses électeurs et représente des
intérêts précis; assez larges pour qu'il ne représente que des inté-
rêts généraux et ne soit ni un parvenu de l'argent, ni un dômes*
tique des comités, ni une créature de l'administration; puisque,
plus la circonscription s'étend, moins l'argent et les comités et
l'administration, quoi qu'on en dise, peuvent être les maîtres du
suffrage. Il est chimérique d'y penser, tant que la circonscription
n a que cette base unique du territoire ou de la populatioa,
tant que le suffrage universel demeurera inorganique; mais
l'idéal, on y toucherait, si le suffrage universel était organisé; si
l'on classait les hommes, les électeurs, et suivant le lieu qu'Os
occupent géographiquement, et suivant la place qu'ils occupent
socialement ; si la circonscription avait cette double base, et, en
quelque manière, si elle était double. La querelle serait alors vidés .?
entre les deux scrutins classiques. Une conciliation interviendrait \
qui, par la fusion de leurs avantages et l'élimination de leurs
inconvéniens, tournerait grandement au proGt de l'État et des
citoyens, au profit de tous et de chacun. Sans doute cela n'est
qu'un rêve, avec le suffrage universel inorganique, d'avoir toit
ensemble ce qu'il y a de bon dans le scrutin de liste et ce qull f
a de bon dans le scrutin d'arrondissement; ce rêve, pourtant^
serait aisément réalisable, et se réaliserait de lui-même, dès
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Rp^f^rw
ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 821
l'on organiserait le suffrage universel. Mais fondre ensemble les
qualités du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement, asseoir
le suffrage sur une double base, territoriale et sociale, autrement
dit organiser le suffrage universel, c'est plus qu'un changement
léger. dans la forme, c'est la métamorphose de ce suffrage ; et Ton
ne veut traiter, pour l'instant, que des change mens légers dans
la forme.
Si donc tout le débat se borne, pour l'instant, à choisir du
scrutin de liste ou du scrutin d'arrondissement, ayant en vue les
fins auxquelles le suffrage est institué, le scrutin de liste paraît
préférable; mais le buta poursuivre, l'objet à atteindre, la solu-
tion radicale du problème politique, la nécessité d'aujourd'hui
ou de demain n'en reste pas moins ce que nous avons dit : orga-
niser le suffrage universel.
2° Vote secret ou vote public.
De même que c'est, avec le suffrage universel inorganique, une
question de savoir ce qui vaut le mieux du scrutin uninominal ou
du scrutin de liste, c'est une autre question de savoir aussi ce
qui vaut le mieux, du vote secret ou du vote public. John Stuart
Mill, qui avait tenu pour le vote secret, autrefois, quand il y
avait des classes « dirigeantes », une hiérarchie, des influences,
un prestige social, s'était plus tard rallié au vote public, en
voyant à quel point ce prestige s'était affaibli et combien les
classes « dirigées » étaient promptes et ardentes à s'émanciper.
« A présent, j'en suis convaincu, un vote bas et malfaisant, écri-
vait-il, vient beaucoup plus souvent de l'intérêt personnel ou de
l'intérêt de classe du votant, ou de quelque vil sentiment chez
l'électeur que de la crainte ou de la dépendance d'autrui. »
Comme l'électeur ne dépend plus de personne ou dépend moins
de tout le monde, et comme il n'a personne à craindre, le vote
secret n'a plus de raison d'être et il y a, au contraire, plus d'une
raison pour le vote public. Voter est un devoir public qui doit
être rempli publiquement, ainsi que le devoir de juré, — Mill
recourait toujours à cette comparaison, — sans haine et sans
peur, à la face de tous.
C'était attendre autant de la moralité du suffrage universel
qu'il attendait déjà de son intelligence, lui prêter autant de capa-
cité à se conduire qu'il lui en prêtait à s'instruire, — et c'était se
leurrer sur ce que sont les hommes et ce qu'est la politique. —
Pas plus, d'ailleurs, qu'entre le scrutin de liste et le scrutin d'ar-
rondissement la question n'a été tranchée, entre le vote public et
le vote secret. Cependant, le vote secret est plus répandu et cor-
$$3 BEVUE DES DÊtIX M0XDK3. %
respond mieux à l'état de nos mœurs, de nos esprits et de
consciences. Notre civilisation occidentale, telle qu'elle est, ne
s'accommoderait plus du vote public, bon pour des races qui n'en
sont point au même degré que nous : aussi ne le trou ve-t-on qu'au
nord et au sud-est, à la lisière de cette civilisation, dans lés
marches de l'Europe moderne, au Danemark, en Hongrie.
Il veut une franchise plus rude que la nôtre et nous coûterait
trop de courage civique. On se plaint du nombre des abstentions,
sous le régime du vote secret ; mais, si le vote était public, il
dépasserait le nombre des votans, et nous tomberions d'un mal
dans un pire. Tout autour de nous on Ta bien compris, et plus
les législations sont récentes, plus elles entourent de précautions
minutieuses le secret du vote. L'Angleterre, mère des parlemens,
n oblige plus le citoyen à affronter le grand jour des huslùigs.hes
Belges se vantent d'avoir porté le vote secret à sa perfection.
L'électeur belge entre dans Y « isoloir » et y demeure seul avec
sa « souveraineté ». avec sa liberté, sa responsabilité, et le reste.
En Grèce, il y a autant de boîtes ou d'urnes que de candidats;
l'électeur passe devant toutes et dépose un oui ou un non dans
chacune : bien entendu, au dépouillement, il ny a que les ont qui
doivent compter. La Suisse, qui est une nation, non de ce temps,
mais de plusieurs temps, mêle et pratique tous les modes, depuis
le vote à main levée et par acclamation dans les landsgemeinden
des cantons primitifs jusqu'au vote secret, par bulletins, eu
matière fédérale.
Que Ton ne s'y méprenne donc pas. Lorsque, dans certains
pays, comme en Suisse, le suffrage universel se comporte mieux
que dans d'autres, ce n'est point parce que le vote est secret ou
public (puisqu'il y est tantôt secret et tantôt public) ; c'est parce
que la Suisse est la Suisse, et que des institutions locales de tout
genre, —-politiques et économiques, — de la commune avec son
active et robuste vitalité, au canton et à la Confédération des cas-
tons — y sont autant d'écoles et d'organes de démocratie, organi-
sant spontanément, et presque physiquement, en chaque citoyen,
comme par hérédité, par aptitude transmise, le suffrage universel
inorganique. — Mais, quel que soit le mode usité, les résultats
ne varient pas sensiblement; ni le vote le plus secret, ni le vote le
plus public n'améliore guère le suffrage universel si, en droite!
de fait, il est et se maintient absolument inorganique.
3° Limitation des dépenses électorales.
La substitution du vote public au vote secret devait surtout»
dans la pensée de John Stuart Mill, prévenir la corruption du \
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 823
frage ; elle ne pouvait, en aucune façon, le guérir de son ignorance ;
— et, même de la corruption, n'était-ce pas une illusion encore,
de croire qu'il l'en guérirait? Cette illusion, Mill, si confiant
qu'il fût dans les vertus éducatrices du suffrage, ne l'avait eue
qu'à moitié. Il avait prévu ce que deviendrait, dans une société
toute démocratique, la puissance de l'argent, et contre cette puis-
sance de l'argent, il voulait que l'on protégeât la liberté et la
dignité du suffrage ; qu'on limitât par une loi les dépenses élec-
torales, qu'il fût justifié de toutes, ou que l'élection fût annulée,
comme entachée et viciée ; et, de plus, que le candidat ne pût per-
sonnellement effectuer aucune dépense, la loi l'eût-elle autori-
sée; et plus encore : que les dépenses électorales, nécessaires et
légitimes, fussent mises à la charge soit de l'État, soit de la cir-
conscription qui aurait un représentant à élire.
Il y avait assurément du bon dans cette idée, et d'abord,
l'idée elle-même, le principe même. Si la représentation est une
fonction publique, les frais d'élection doivent être imputés aux
dépenses publiques. Ce ne peut être l'objet d'une dépense pri-
vée, que de se faire élire à une fonction publique. En décider et
en disposer autrement, c'est donner le change sur la nature de
cette fonction ; c'est présenter comme une faveur à acheter, ce
qui n'est qu'un office à remplir ; c'est supposer au profit du
candidat ce qui doit être au profit de l'État; et c'est faire des
fonctions publiques l'apanage de la fortune, ou du moins faire de
l'élection un jeu, de la fortune un gros atout; c'est introduire la
corruption dans l'acte de la vie nationale d'où elle devrait être le
plus impitoyablement chassée.
Le principe est bon, cela n'est pas douteux, de limiter les
dépenses électorales; mais il faut se garder de n'aboutir, en pra-
tique, qu'à rendre la corruption plus hypocrite, car la corruption
est chose si subtile, et le corps social, comme le corps humain,
lui offre tant de prises que, sans doute, elle s'infiltre toujours par
quelque endroit. Ce n'est pas l'argent seul qui corrompt, et ce n'est
pas avec l'argent qu'on corrompt le plus. Il y a les places et les
promesses de places, et l'on y recourt d'autant plus volontiers et
d'autant moins scrupuleusement que c'est, comme on dit, l'État
qui paye. La multiplication des fonctions et des fonctionnaires,
ce miracle de l'État moderne, n'a peut-être donc pas, en dernière
analyse, d'autre cause : c'est que la corruption électorale, de cy-
nique est devenue dissimulée; de directe, indirecte; et de privée,
publique.
Mais s'il en est ainsi, les finances même, et la morale, se trou-
veraient bien que le trésor prît à sa charge les dépenses électorales.
Il n'y aurait plus qu'un danger : ce serait que l'État ou le gouver-
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824 REVUE DES DEUX MONDES.
nement, — lequel n'est fait jamais que d'argile humaine, — se fit
corrupteur, à son tour. Les hommes étant ce qu'ils sont, il n'est
pas de loi qui puisse les préserver de se laisser corrompre. La
loi forcera plus ou moins la corruption à se cacher, mais elle né
fera pas, de ceux qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés,
plus que des hommes.
Quand même, enfin, la corruption serait extirpée du suffrage,
il n'en serait ni moins ignorant, ni moins incohérent, ni moins
inorganique, ni moins anarchique. Expédiens, palliatifs ou chan-
gemens légers dans la forme n'y pouvant rien ou ne pouvant pas
assez, voyons, parmi les systèmes proposés, ceux qui n'entraî-
neraient que des changemens minimes en substance.
111. — CHANGEMENS MINIMES EN SUBSTANCE
1° Vàge.
Ce ne sont, eux aussi, que des expédiens. des palliatifs. Le
premier consiste à reculer de quelques années l'âge électoral. La
suffrage étant un droit conféré par l'État, l'État peut le con-
férer à l'âge qui est jugé convenable. Et l'âge où l'État le confère
n'est pas le môme dans tous les pays. Il est de 20 ans en Suisse
et en Hongrie, de 21 ans en France, en Italie, en Grèce, en Angle-
terre, en Suède; de 23 ans dans les Pays-Bas; de 24 ans en Prusse
et en Autriche; de 25 ans en Belgique, dans l'Empire allemand
(pour le Reichstag), en Espagne, en Norvège; il est de 30 ans ai
Danemark.
Rien, par conséquent, ne s'opposerait, en principe ou en droit,
à ce qu'il fût reculé et porté, chez nous, de 21 à 23 ou à 25 ans.
En fait et dans l'exécution, ce ne serait peut-être pas non plus
très difficile, puisque le service militaire est maintenant obliga-
toire pour tous et que les militaires ne votent pas. On y gagne-
rait la maturité que peuvent donner deux ans ou quatre ans de
plus, dans cette période de formation, et, si l'armée, par l'habi-
tude de l'ordre et de la discipline, par l'esprit de corps, peat
contribuer vraiment à l'éducation civique, à 23 ans ou à 25, cette
éducation serait plus avancée.
Mais justement, parce que le service militaire est obligatoire
pour tous et parce que, en France, les militaires ne votent pa%
le besoin de reculer par une loi l'âge de l'électorat se fait sentir <
avec moins d'urgence. Le fait suffît, sans reviser le droit. À wiïm
sûr, il parait bizarre et il est bizarre, en effet, de déclarer majetfJT
pour l'exercice de sa « souveraineté » sur lui-même et de sa
de <( souveraineté » sur ses concitoyens, un homme qu'on :
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ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 82S
en minorité, pendant quelques années encore, quant aux actes de
sa vie civile, sinon les moins sérieux, du moins les plus person-
nels et qui ne peuvent guère engager que lui. Mais il ne faut pas
faire de changemens apparens et soulignés par une loi là où les
changemens se font tout seuls, discrètement, sans blesser, par le
train quotidien des choses.
Il est toujours fort délicat d'ôter un droit ou d'y retrancher.
Et, d'autre part, il ne faut pas non plus exagérer la valeur de l'âge
comme élément de la capacité électorale. Il en a une évidemment,
mais elle n'est pas absolue : le coefficient s'élève et s'abaisse,
avec les individus. Tirer de l'âge seul une présomption de capa-
cité électorale et régler sur lui seul le droit de suffrage, c'est, en
voulant lui faire rendre plus qu'elle ne peut donner, fausser une
idée juste. Cette idée juste, on la faussait, on la poussant jusqu'à
l'absurde, quand on proposait, en Belgique, de conférer l'élec-
torat « aux citoyens les plus âgés dans la proportion de 10 pour 100
de la population communale. » Les citoyens les plus âgés ne sont
pas nécessairement les seuls capables ni même les plus capables
de voter.
N'admettre que des électeurs de 25 ou de 30 ans n'est une
sûreté ni contre la corruption, ni contre l'ignorance, ni contre
l'incohérence, ni contre la mobilité, ni contre aucun des maux
du suffrage universel. Reculer l'âge de l'électorat et attendre
que le suffrage universel en devienne sage, éclairé, conséquent
et incorruptible, serait s'exposer à attendre longtemps et, finale-
ment, manquer le but. Il peut n'être pas mauvais de le faire,
et même il doit être assez bon de le faire, par la loi si on le
peut, dans la pratique si on ne le peut plus par la loi; mais ce
n'est pas, à beaucoup près, tout ce qu'il y aurait, tout ce qu'il y a
à faire.
S0 Le domicile.
Et tout ne serait pas fait si, en même temps qu'on reculerait
l'âge électoral, on exigeait, pour conférer le droit de vote, une plus
longue durée de domicile. Cette durée, comme l'âge de l'électorat,
n'est pas la même dans les divers pays. Les conditions en sont
ordinairement plus rigoureuses pour l'électorat communal que
pour l'électorat politique, et cela va de soi, si tout citoyen, où
qu'il puisse résider, a des intérêts politiques dans l'État, mais
peut néanmoins ne pas avoir d'intérêts municipaux dans la com-
mune qu'il habite en passant, sans s'y établir à perpétuité; ce que
la théorie traduit ainsi : « L'État est de droit public et général;
la commune est, surtout, de droit privé et local. » Les condi-
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826
BEVt'E DES DEUX M0NDBB.
tions peuvent donc être plus strictes pour l'électoral communal
que pour l'électorat politique, qui /institué par l'État pour l'État,
est, comme l'État, de droit public et général.
Suivant les différens pays, le domicile requis est de six mois,
un an, deux ans et même trois ans. Il se peut que six mois, ce
soit trop peu, mais deux ou trois ans, c'est trop. Exiger de l'élec-
teur deux ou trois ans de domicile, — ou le priver du droit de
voter, — n'est-ce pas perdre de vue le monde contemporain et
s'attarder aux environs de 1800 ou de 1810? Au cours de ce
xixe siècle, la grande industrie a comme déraciné et mobilisé
l'homme ; elle a bouleversé les conditions du travail et, par là
même, les conditions de l'habitation ; car l'homme va où est la
vie, laquelle est où est le travail. Si le travail abonde et dure, il
reste; s'il manque, il part pour le chercher. Or, la production
dépendant de la demande, la demande étant capricieuse, irrégn-
lière et la grande industrie participant un peu de la spéculation,
la demande se déplace, la production se déplace, le travail se dé-
place et l'homme se déplace après lui. S'il serait excessif de juré-
tendre que « c'est un continuel exode des masses ouvrières en
continuel mouvement », il ne l'est pas de dire que beaucoup
d'ouvriers sont obligés de se déplacer assez souvent et qu'il n'en
est guère d'assurés de trouver toujours le travail et la vie dans le
même lieu.
On ne pourrait, par conséquent, exiger pour l'électorat une
trop longue durée de domicile, sans enlever à beaucoup d'ouvriers
le droit de vote, sans leur reprendre d'une main ce qu'on leur
avait donné de l'autre, sans commettre une manifeste injustice ei
sans réduire à un suffrage restreint le suffrage proclamé solen-
nellement universel.
Six mois de domicile sont-ils trop peu et redoute-t-on d'ouvrir
ainsi la porte à des compagnons turbulens, qu'il serait prudent
de laisser dehors? A-t-on peur de livrer la place aux grandes
compagnies du suffrage, à l'armée roulante de la politique? alors,
qu'on demande un an, au lieu de six mois, si le profit quefÉtit .
y peut faire vaut le mécontentement qu'on ne manquera (_
soulever, et si c'est la peine de toucher à une loi fondame
pour n'y changer qu'une virgule. Mais on ne peut des
plus d'un an, parce que demander plus, ce serait faillir aux<
tions de la politique dans l'État moderne, qui sont les conditi
de la vie, qui sont les conditions du travail dans le monde 1
derne, et s'éloigner de la vie, alors que ce doit être tout l'effort^
la politique de s'en rapprocher et de la suivre.
r ^ rr DigitizedbyV^iOOglC
ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 8ÎÏ
3° Un minimum de capacité.
Reculer la limite d'âge pour donner de la maturité, prolonger
la durée du domicile pour donner de la stabilité au suffrage
universel, ne sont donc que des expédiens, et des expédiens de
peu d'effet. Mais l'extrême ignorance n'est point un défaut moin-
dre que les autres. Pour la combattre, on a plus d une fois songé à
exiger des électeurs un minimum de capacité.
Quel minimum? Savoir lire? savoir lire et écrire? savoir lire,
écrire et compter? Où est l'identité ou seulement l'analogie entre
savoir lire et savoir élire? Il n'y en a aucune. Mais, encore que
de savoir lire ne soit nullement une garantie de capacité poli-
tique, celui qui sait ce qu'il fait a, de faire ce qu'il doit faire, une
chance que n'a pas celui qui ne sait pas ce qu'il fait. Il est triste,
aux jours de scrutin, d'entendre, comme on pouvait naguère l'en-
tendre dans nos villages, des électeurs dire au distributeur de bul-
letins : « Donne-moi le bon ! » prendre le papier, le plier en quatre,
et le remettre tranquillement au maire, — heureux quand c'était
celui qu'ils voulaient, — mais hors d'état de s'en apercevoir, si on
les trompait!
De pareils faits appuient et confirment l'axiome : « On ne
devrait pas plus concéder le suffrage à un homme qui ne saurait
pas lire qu'on ne le concède à un enfant qui ne sait pas parler. »
L'Italie a refusé de concéder le suffrage aux hommes qui ne savent
pas lire et écrire, et elle a bien fait. La Belgique, après maintes
hésitations et malgré maintes résistances, s'est résignée à le leur
conférer; elle a eu tort, s'il est exact qu'il y eût en Belgique
400000 hommes en âge électoral, qui fussent incapables de lire
et d'écrire (le nombre total des électeurs devant être de 1 200 000).
Mais toutes deux, l'Italie et la Belgique, étaient maîtresses de la
situation. Elles n'avaient pas déjà le suffrage universel. Nous
l'avons, nous, et nous ne sommes plus les maîtres. La seconde
République a concédé inconsidérément le suffrage aux illettrés,
et nous sommes en présence du fait accompli, de la sottise
passée depuis cinquante ans dans la loi. En politique, une sottise
de cinquante ans ne cesse pas d'être haïssable, mais elle a cessé
d'être réparable.
D ailleurs, le temps, qui souvent aggrave les fautes, atténue
peu à peu celle-ci. Il y avait, en 1854, 69 pour 100 seulement de
Français mâles — et d'âge électoral — capables de signer leur
acte de mariage; en 1887, il y en avait presque 90 pour 100. Au
fur et à mesure que le corps électoral se renouvelle, la proportion
des illettrés, des analfabeti décroît, et l'école primaire, du moins,
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8î8 REVUE DES 0ECX MONDES. ' V '
si elle n'a pas produit des citoyens qui font ce qu'ils doivent
(aire, a produit des gens qui peuvent savoir ce qu'ils font. Il y
a beaucoup moins d'hommes de 21 ou de 25 ans complètement
illettrés que de 55 ans et au-dessus, et peu à peu, la vie efface
et redresse Terreur des visionnaires de 1848, l'erreur d'avoir fait
« à l'enfant qui ne sait pas parler » le funeste cadeau du suffrage
universel, quitte à être scandalisés, au bout de quelques semaines,
que Ton n'eût pas encore « appris à lire au peuple! »
Et là non plus il n'y a pas de loi à faire, ni d'examen élec-
toral à instituer, ni de subterfuge à inventer, pour retirer aux
illettrés le moyen de voter sans leur retirer le droit de vote. D
n'y a qu'à laisser aller le temps et couler la vie. C'est le cas de
se rappeler le précepte ancien, et de « donner du temps au
temps. » Mais que Ton se persuade bien que, lors même que le
dernier illettré aura fini par disparaître du corps électoral, le
suffrage universel sera resté, politiquement, à peu près aussi
incapable, et ne sera pas devenu du coup ce qu'il faut qu'il dfr-
vienne, pour que l'État moderne soit l'État à la fois très stable
et très progressif qu'il veut être.
Toute innovation, toute réforme, en politique, doit être consi-
dérée et jugée d'un triple point de vue : quanta sa « possibilité »,
à la facilité de son introduction ou de son exécution; quant an
changement qu'elle apporte dans les institutions, au trouble dans
les habitudes; quant à son rendement, à l'effet utile qu'elle peut
donner.
Si, de chacun de ces points de vue, l'on examine chacun d«
expédions ou palliatifs proposés, voici ce qu'on en retiendra :
L'éducation du suffrage universel est facile à décréter, mais
difficile à faire; elle ne causerait ni changement ni trouble, mais
rendrait moins qu'on n'en attend. Le vote obligatoire serait, aussi,
facile à inscrire dans la loi, une fois son principe accepté, mm
le principe en est, pour nous, inacceptable, en l'état actuel du
suffrage. Une fois même ce principe accepté, le vote obligatoire
serait difficile à faire fonctionner, faute d'une sanction pratique;
sïl rendait un peu, il jetterait du trouble dans les habitudes et
trop de trouble pour ce qu'il rendrait.
Le scrutin de liste pourrait être sans trop de difficulté substi-
tué au scrutin d'arrondissement ; ce serait changer une fois de
plus la législation, mais peu changer aux habitudes : et cette sub-
stitution rendrait davantage, mais à elle seule pas assez. — Le vote
public serait très difficile à substituer au vote secret, changerait
trop aux habitudes et peut-être ne rendrait pas grand'chose. -*
Limiter les dépenses électorales serait sans doute plus facile fcl
ORGANISATION DU SUFFRAGE UNIVERSEL. 8.9
dire qu'à faire, changerait beaucoup aux habitudes, rendrait quel-
que chose, mais trop peu.
Reculer l'âge de l'électorat serait relativement facile, change-
rait peu dans les habitudes, à cause du service militaire, obliga-
toire pour tous, mais rendrait peu. — Prolonger la durée du
domicile électoral serait moins aisé, changerait trop, à cause de
la mobilisation des ouvriers par la grande industrie, rendrait peu
et serait antidémocratique. — Rayer les illettrés des listes sçrait
difficile, changerait et troublerait beaucoup, la prescription ayant
semblé pour eux créer une sorte de quasi-droit, et rendrait peu,
au prix de ce qu'on risquerait, en touchant, comme on ne saurait
l'éviter, à la substance même du suffrage universel.
Si maintenant, on se reporte aux données du problème poli-
tique, tel qu'il se pose devant nous : Organiser le suffrage uni-
versel : de manière, qu'il reste universel et égal ; qu'il dégage la
meilleure représentation et permette la meilleure législation;
qu'il assure à l'État un fondement solide, on doit convenir que la
solution définitive n'est nulle part où nous avons jusqu'à présent
cherché. Rien, en effet, dans ce que nous avons vu jusqu'à pré-
sent, n'organiserait le suffrage universel. Mais, bien qu'aucune
de ces mesures ne nous offre la solution et n'apporte l'organisa-
tion nécessaire, la plupart d'entre elles, malgré tout, ne sont pas
incompatibles avec une organisation du suffrage universel, quelle
qu'elle doive être; quelques-unes même aideraient ou peuvent
servir à cette organisation.
Et, au demeurant, ce ne sont là, il est bon de s'en souvenir,
que des expédiens ou des palliatifs, puisque la méthode ordon-
nait de commencer par le plus simple. Montant du plus simple au
moins simple, et du moins simple au plus complexe, nous con-
tinuerons, à travers les combinaisons et les systèmes proposés,
— en empruntant à chacun d'eux les élémens qu'il est susceptible
de fournir, — à nous rapprocher de l'organisation qui, selon
nous, pourrait, seule, régler ou régulariser le suffrage universel
et, seule, sauver de l'anarchie l'Etat moderne, inorganique de
naissance.
Charles Benoist.
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'faipigi
LA FAMILLE DE RUBENS
Sur la pierre tombale du père de Rubens, décédé à Cologae
en 1587 et inhumé dans l'église Saint-Pierre de cette ville, m
lisait une inscription portant qu'il « avait habité Cologne pen-
dant dix-neuf ans et qu'il avait vécu avec sa femme durant vingt
six années dans une étroite union. » Sauf ce qui concerne la durée
de cette union, il faut bien reconnaître qu'il y avait là autaat
d'inexactitudes que de mots. Le lieu de naissance de Rubess
lui-même n'était pas d'ailleurs donné d'une manière plus véridiqve
dans la notice que son propre neveu Philippe avait consacrée à son
oncle — probablement d'après des notes laissées par Albert Ht-
bens, le fils aîné du grand peintre — notice à laquelle de Piles
emprunta les élémens de la biographie de ce dernier. À en croirt
les uns et les autres, Rubens serait né à Cologne en 1577. Peade
temps avant la publication de de Piles, dans quelques ligtts
placées par C. de Bie au-dessous du portrait de l'artiste (4645),
la ville d'Anvers était, au contraire, indiquée comme lui ajatf
donné le jour, et après de Bie, Bellori, qui tenait aussi sesieum»
gnemens de la famille de Rubens, Moreri dans son grand ZW*
tionnaire historique (1674), Sandrart dans son Académie (1675) et \
Baldinucci dans ses Notizie (1686) disent également Rubens oriv
ginaire d'Anvers. Ces deux courans d'affirmations contradictoires ,
ont persisté presque jusqu'à nos jours, et avec cette manie de]
gendes absolument gratuites qui régnait dans la littérature * "
tique de la première moitié de ce siècle, des écrivains nom
lement sont allés jusqu'à spécifier la maison de Cologne oùRfll
serait né, mais sans s'arrêter en si beau chemin, d'autres <
imaginé que c'était précisément dans cette maison que H&iç
LA FAMILLE Dfc KlTBJBi\S. 831
Médicis avait aussi fini ses jours. A leur instigation, une plaque
commémorative fut même posée sur cette demeure doublement
célèbre, afin de perpétuer le souvenir d'une si merveilleuse coïn-
cidence.
Il n'y a pas lieu d'ailleurs de s'étonner de lant d'informations
erronées. À l'origine ces erreurs avaient été propagées par ceux-
là mêmes qui se trouvaient le mieux placés pour connaître la
vérité. Elles étaient volontaires et les motifs les plus nobles avaient
inspiré le mensonge qui, pendant longtemps, devait trouver
créance et provoquer parmi les biographes de Rubens de si nom-
breuses et si ardentes controverses. Pareille à ces grands fleuves
dont la source est ignorée, la vie du maître, éclatante et glo-
rieuse dans son cours, restait pleine d'obscurité à ses débuts. Au
lieu d'éclairer la question de ses origines, les siens semblaient avoir
pris à tâche d'égarer l'opinion.
En 1877, au moment où la ville d'Anvers s'apprêtait à célébrer
le trois-centième anniversaire du plus illustre de ses enfans, la
polémique engagée à cet égard entre elle et Cologne s'était rani-
mée de plus belle, quand un modeste bourg de la région rhé-
nane, Siegen, intervint pour réclamer, avec des titres sérieux, un
honneur aussi vivement disputé. L'heure était mal choisie pour
vérifier ces titres avec l'impartialité qu'il aurait fallu. Les Anver-
sois ne pouvaient se résignera la pensée que celui dont ils allaient
fêter la naissance avec tant de solennité fût né sur une terre
étrangère. Si pénible que fût l'hypothèse qui se produisait ainsi,
il fallut bien cependant l'examiner après les fêtes, et ce n'est qu'en
défendant pied à pied leur terrain que les critiques anversois de-
vaient céder. Aujourd'hui encore, en présence d'argumens qui
nous paraissent irréfutables, quelques-uns de ces critiques ne
peuvent se résoudre à accepter des conclusions qui, en dehors des
Flandres, sont généralement admises.
En réalité, la naissance de Rubens avait été accompagnée de
circonstances dramatiques, plus romanesques que toutes les in-
ventions de ses biographes et qui expliquent assez le mystère dont
sa famille avait pris soin de l'envelopper. Quel intérêt ses proches
avaient-ils à dépister ainsi les recherches, en prodiguant comme
à plaisir les renseignemens les plus mensongers ? C'est ce qui res-
sortira pour nos lecteurs du simple récit des faits, tel qu'il nous
paraît se dégager des documens qui peu à peu ont été exhumés
des archives. En même temps qu'il nous initie aux mœurs d'une
époque singulièrement troublée, cet épisode de la vie des parens
de Rubens met sous nos yeux des noms justement célèbres, et
il nous apprend à bien connaître la femme héroïque qui fwV W
mère du grand artiste.
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832 REVUE DES DEUX MOHDES.
I
En dépit des prétentions nobiliaires affichées par les descendais
immédiats de Rubens, sa famille appartenait à la bourgeoisie. An
lieu de ce gentilhomme styrien arrivé en Flandre à la suite de
Charles-Quint et qu'ils revendiquaient pour ancêtre, nous ne trou-
vons parmi leurs ascendans que des tanneurs, des droguistes,
toute une lignée de modestes commerçans établis depuis long-
temps à Anvers. Tout au plus pourrait-on y relever quelque no-
taire ou quelque avocat, et c'est probablement l'un de ces der-
niers qui, suivant l'usage de ce temps, s'était confectionné un
blason que plus tard le grand artiste devait, en le modifiant un
peu, adopter pour ses armoiries. L'aïeul du peintre, Barthélemi
Rubens, était apothicaire, et sa femme, Barbara Arents, devenue
veuve, s'était remariée avec un épicier, Jean de Lan temeter, veuf
lui-même. Bien que ce dernier eût déjà une fille et que trois
autres enfans fussent nés de ce second mariage, il avait témoigné
à son beau-fils, Jean Rubens, la plus grande sollicitude et lui avait
fait donner une éducation très soignée. Celui-ci, né à Anvers le
43 mars 1530, avait d'abord été élève à l'Université de Louvain;
puis il avait complété ses études de droit à Padoue et à Rome, où
il recevait, le 13 novembre 1554, le diplôme de docteur m utroque
jure. Le jeune homme s'était montré plein de reconnaissance en-
vers son beau-père et il ne cessa pas d'avoir pour lui la plus grande
affection. De retour à Anvers, Jean Rubens y avait obtenu. en 1362,
la dignité d'échevin qu'il exerça pendant cinq ans. Vers 1561, il
épousait une jeune fille nommée Maria Pypelincx, d'une famille
originaire du village de Curingen, dans la Campine; le père de
celle-ci, d'abord tapissier, puis marchand, s'était fixé à Anvers et
jouissait d'une modeste aisance.
Il semble que dès lors la vie de Jean Rubens dût s'écouler
paisible et honorée parmi ses concitoyens ; mais à cette époque
les existences qui semblaient le mieux assises étaient exposées aux
disgrâces les plus imprévues. Vers ce moment, en effet, la ville
d'Anvers allait traverser une période de cruelles et sanglantes dis-
sensions. Jusque-là, sous le régime de la liberté commerciale et
religieuse la plus absolue, elle était progressivement parvenue au
comble de la prospérité. Son port était l'entrepôt du commerce
de toute l'Europe septentrionale; chaque nation y entretenait
des comptoirs; et les relations établies entre les divers élément J
d'une population si mélangée avaient naturellement amené une^
tolérance mutuelle. Malgré les prescriptions émanées de la .eofiW^i
d'Espagne, la Réforme y comptait de bonne heure de nombr
LA FAMILLE Dfi KL'B£NS. HM
prosélytes; cependant ils avaient pu y vivre sans être trop in-
quiétés, grâce à la complaisance secrète des magistrats qui élu-
daient l'exécution des peines sévères édictées contre l'hérésie.
Jean Rubens ne laissait pas d'être porté lui-même vers les nou-
velles doctrines, mais il évitait de se compromettre trop ouverte-
ment. En sa qualité d'échevin, il avait même été plus d'une fois
chargé par les gouvernans d'instruire des affaires relatives à l'or-
thodoxie de certaines personnes qui paraissaient suspectes. C'est
ainsi, notamment, qu'au mois de juillet 1564, il avait eu à inter-
roger les luthériens Christophe Fabricius, qui devait payer de la
vie ses opinions religieuses, et Olivier Bockius, impliqué avec lui
dans cettejpoursuite. Epoque étrange, où le magistrat auquel était
confiée l^wïstruction d'une pareille affaire se sentait lui-même
suspept^et passait pour l'un des chefs du parti calviniste ! Peu à
peuVaes deux côtés, la lutte était devenue de plus en plus vive ; des
Mémoires, des controverses et des pamphlets d'une violence
fextrême étaient échangés. Sentant l'intérêt qu'il y aurait pour eux
/à gagner à leurs idées un centre aussi important qu'Anvers, des
ministres proteslans étaient venus s'y installer d'Allemagne, de
Suisse et de Hollande, et ils trouvaient en face d'eux des adver-*
saires non moins résolus, parmi lesquels on remarquait au premier*
rang les membres du clergé régulier, entre autres le théologal-
de la cathédrale, Sébastien Baerts, et des étrangers accourus pour*
les assister comme le jésuite Classonius et le Français Jean Por-
thaise, archiprêtre de l'église de Poitiers.
Surveillé de près, signalé même comme « le plus docte calvi-
niste », Rubens essayait de louvoyer; mais à la fois très ardent et
pas très brave, il se voyait souvent obligé, pour ne pas trop se
compromettre, d'effacer l'effet de ses imprudences par ces capitu-
lations de conscience auxquelles étaient alors exposés les esprits
flottans et ballottés, comme le sien, entre les partis extrêmes.
Cependant à la suite de la Destruction des Images (1866), s avan-
çant un peu plus qu'il n'aurait souhaité, il avait consenti, sur la
requête du prince d'Orange, à servir d'intermédiaire entre le Ma-
gistrat et les réformés, et il avait même été préposé, avec d'autres
de ses confrères, à la garde des portes de la ville.
De terribles représailles allaient bientôt suivre. Marguerite
de Parme, nommée , gouvernante des Pays-Bas, demandait, le
2 août 1567, au Magistrat une explication sur la conduite de ses
membres pendant les troubles. Ceux-ci ayant tardé à répondre
furent sommés de nouveau d'avoir à consigner dans un mémoire
tout ce qu'ils pourraient alléguer pour leur justification. Ainsi
mis en demeure, les bourgmestres et Les échevins s'occultera*^
de la rédaction de ce mémoire, qui fut remis, le 8 janvier N^fe^>
Tom cxix. — 1895. ^>^
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83i revue des deux mondes.
à la cour de Bruxelles. Dans cet écrit très volumineux, auquel
Jean Rubens avait collaboré, ils s'appliquaient de leur mieux à
s'excuser et à montrer les efforts qu'ils avaient faits pour s'opposer
à la propagation de l'hérésie. Mais, de son côté, le duc d'Albe,
ajoutant ses cruautés propres à l'exécution des ordres qu'il avait
reçus de la Couronne, inaugurait, par la création du Tribunal de
Sang ,une ère d'épouvantables persécutions. Il répondait au sou-
lèvement des provinces du Nord, confédérées pour défendre leur
indépendance, par la décapitation des comtes d'Egmont et de
Hoorn sur la grande place de Bruxelles, le 5 juin 1568, et le
20 septembre suivant il faisait exécuter à Vilvorde le bourg-
mestre d'Anvers, Antoine van Straalen.
Un libelle qui circulait à ce moment accusait plusieurs autres
magistrats d'avoir pactisé avec les révoltés. Jean Rubens y était
spécialement dénoncé. Averti par plusieurs de ses amis bien
placés pour être exactement renseignés, il prit le parti de quitter
sans bruit le pays vers la (in de 1568. Il n'était que temps, car
bientôt après, sur une liste de proscription dressée par le duc
d'Albe, il figurait « comme s'étant déjà retiré à Cologne avec sa
femme, ses enfans et toute sa maison. » En homme avisé, tout
en protestant de son orthodoxie, Rubens s'était fait délivrer, par
ses collègues du Magistrat d'Anvers, un certificat constatant « que
dans l'exercice de ses fonctions d'échevin, il s'était toujours con-
duit de la façon la plus honorable et qu'il avait droit à un bon
accueil partout où il se présenterait. » Muni de cette attestation,
il se rendait à Cologne et il adressait à la municipalité de cette
ville une requête afin d'être autorisé à s'y établir pour suivre
des procès pendans et diverses affaires personnelles, ajoutant
qu'il « avait quitté son pays, où il s'était toujours comporté avec
honneur, non comme banni et fugitif, sans qu'on puisse le sus-
pecter d'aucun acte illicite ou malhonnête. »
Entre toutes les villes qui recueillaient alors les réfugiés des
Pays-Bas, Cologne était une de celles qui devaient en attirer le
plus grand nombre. Son importance, la tranquillité dont on y
jouissait, les ressources qu'elle pouvait offrir à Rubens pour
l'éducation de ses jeunes enfans et pour l'exercice de sa profes-
sion avaient fixé son choix. Il fit donc venir d'Anvers son mobi-
lier et s'installa dans une grande maison de la Weinstrasse,
située entre cour et jardin. Mais si, en s'expatriant, il avait pu se
dérober à la prison ou aux supplices, sa position ne restait pas
moins assez difficile. Les biens des émigrés ayant été mis sous
séquestre, il lui fallait, dans ce milieu nouveau, gagner de quoi
subvenir à l'entretien de sa famille, sans qu'il trouvât beaucoup
d'occasions d'utiliser son savoir. D'autre part, le Magistrat de
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LA FAMILLE DK RUBENS. 833
Cologne n'était pas sans s'inquiéter de cette masse d'étrangers
qui, de tous côtés, affluaient dans la ville et pouvaient, par leurs
menées, lui créer des difficultés avec les États voisins : aussi les
faisait-il surveiller d'assez près. Au bout de quelque temps Jean
Rubens, signalé comme suspect parce qu'il ne fréquentait pas
les églises, avait été obligé, à diverses reprises, de sç disculper
et de justifier de la régularité de sa conduite et de la droiture de
ses intentions. Cependant une occasion s'offrit bientôt à lui de
tirer parti de sa science juridique ; mais elle devait être pour lui
et pour les siens la cause d'une suite incalculable de tristesses et
de misères.
A ce moment vivait aussi à Cologne Anne de Saxe, la
seconde femme du célèbre prince d'Orange, Guillaume le Taci-
turne. Un portrait du temps, gravé sans nom d'auteur, nous
la représente avec son visage assez disgracieux et peu avenant,
le nez écrasé, le front haut et bombé, le regard étrange, la
bouche aux coins relevés. Son costume, riche et compliqué,
indique plus de recherche que de goût (1). Le mariage d'Anne
de Saxe et de Guillaume n'avait pas été des plus heureux, et dans
cette union mal assortie les torts des deux époux étaient réci-
proques. Le prince était loin de passer pour un modèle de vertu
conjugale; sa femme, de son côté, à la fois passionnée et légère,
n'avait pas plus le sentiment de ses devoirs que de sa dignité.
Elle s'était rendue insupportable à son mari en lui reprochant
avec violence ses infidélités. Après les premiers revers subis
dans la lutte ouverte contre les Espagnols, Guillaume avait
instamment prié sa femme de venir le rejoindre dans le comté
de Nassau, au château de Dillenburg, berceau de sa famille et
où il était né lui-même. C'est dans cette forteresse, mise par ses
ancêtres à l'abri d'un coup de main, qu'il aimait à se retirer pour
prendre quelque repos ou pour se préparer à de nouvelles cam-
pagnes. Il aurait voulu décider Anne à l'accompagner dans les
camps, afin de le soutenir par sa présence; mais, après huit
mois d'attente, la princesse avait répondu par un refus, disant
qu'elle ne se sentait pas le courage d'affronter une semblable
existence. Installée à Cologne, elle y poursuivait la levée du
séquestre mis par le duc d'Albe aussi bien sur les propriétés
affectées à la garantie de son douaire que sur celles de son mari.
Elle avait été ainsi amenée à charger de la défense de ses
intérêts deux juristes, réfugiés comme elle à Cologne, et qui lui
(1) Un autre portrait gravé par Houbraken, d'après une peinture d'Antonio Moro
que nous n'avons pu retrouver, nous semble moins sincère et comme un peu embelli
par le graveur. L'ovale du visage est plus correct, les traits plus réguliers» ^v.Na.'^K^-
sionomie moins personnelle.
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836 REVUE DBS DEUX MONDES. t • -^
servaient de conseils : Jean Rubens et un autre docteur en droit,
Jean Bets de Malines, qui, compromis par ses opinions reli-
gieuses, avait dû également s'expatrier. Bets s'étant absenté pour
aller soutenir auprès des cours étrangères la cause qui lui était
confiée, Rubens était resté seul avec la princesse, et, à la suite
d'une intimité croissante, des relations criminelles s'étaient nouées
entre eux. Il était souvent le commensal d'Anne de Saxe et
l'accompagnait dans ses voyages. En 1570, celle-ci trouvant
qu'elle n'était plus en état de soutenir à Cologne le train qu'elle
y menait, se retirait dans la petite ville de Siegen, qui faisait
partie des domaines du comte Jean de Nassau, frère du Taci-
turne. C'est à Rubens et à sa femme qu'elle confiait la garde de
ses deux enfans et des serviteurs attachés à leur personne.
Sous prétexte de consulter le docteur sur ses affaires, elle
cherchait à l'attirer souvent à Siegen, et celui-ci lui faisait
d'assez fréquentes visites dans sa nouvelle résidence. Avec le
temps, tous deux s'étaient sans doute enhardis, comptant sur
l'impunité. Mais peu à peu le mystère s'était découvert et le bruit
de leurs relations était arrivé jusqu'aux oreilles du comte Jean,
Un jour du commencement de mars 1571, comme Rubens se
rendait de nouveau à Siegen pour y voir la princesse, le comte
le fit enlever par ses trabans et incarcérer d'abord dans cette
ville, puis au château de Dillenburg, en attendant qu'il fût statué
sur son sort, car dans les lois allemandes de cette époque l'adul-
tère était puni de la peine capitale. On avait également mis la
main sur Anne de Saxe qui, interrogée sur les relations existant
entre elle et Rubens, commençait par les nier résolument. Mais
il est probable que des lettres interceptées avaient fourni une
preuve suffisante de sa faute, et il eût été d'ailleurs difficile de
la nier bien longtemps, l'épouse coupable étant enceinte d'une
fille dont elle accouchait au mois d août suivant. La torture finit,
du reste, par arracher à son complice des aveux complets. Plus
tard même, celui-ci, s'efforçant assez piteusement de se disculper,
rejetait sur Anne le tort d'avoir fait les premières avances: « h
n'aurais jamais eu, ajoutait-il, l'audace de m'approcher d'elle si
j'avais pu craindre d'être éconduit. » Mais sur l'heure, croyant
sa fin prochaine, à plusieurs reprises il demandait la mort et
« sans qu'on le fît trop languir. » La princesse, voyant qu'il était
inutile de persister dans ses dénégations, se décidait alors à tout
avouer (25 mars 1571), avec l'espoir qu'on laisserait Rubens
retourner près de sa femme et de ses enfans, car elle confessait
que « sa conscience n'était pas médiocrement chargée d'attir^
donné à cette malheureuse épouse si mauvaise récompense pdttfJ
tous les services qu'elle lui avait rendus. ^itize 1
LA FAMILLE DE RI'IIENS. 837
II
Le secret avait été bien gardé, et l'on conçoit les inquiétudes
de Marie Pypelincx, qui non seulement ne voyait pas revenir son
mari, mais demeurait sans nouvelles de lui pendant trois
semaines. Après avoir écrit plusieurs fois à la princesse, étonnée
de ne pas recevoir de réponse, elle se décidait à envoyer deux
messagers pour essayer d'apprendre la vérité. Tout à coup, le
1er avril, arrivait enfin une lettre dans laquelle le prisonnier lui
annonçait à la fois sa faute et son arrestation, et, dans les termes
les plus humbles, lui demandait pardon de tous ses torts envers
elle. Il n'est que trop facile de comprendre l'émotion de la mal-
heureuse épouse qui, avec l'écroulement de son bonheur, pres-
sentait déjà le triste avenir qui l'attendait, elle et les siens. Mais
refoulant dans son cœur les sentimens que devait éveiller en elle
la double trahison dont elle était victime, elle ne voulut songer
qu'à la situation lamentable de son mari et aux dangers qui le
menaçaient. Sa résolution est aussitôt prise. Avec toute l'abnéga-
tion et toute l'énergie dont elle est capable, elle se dévouera pour
l'arracher à la mort, pour le défendre contre le ressentiment de
ceux qui le tiennent entre leurs mains. Afin qu'il ne s'abandonne
pas lui-môme, elle commence par le réconforter; elle lui accorde
son pardon absolu et, avec une générosité admirable, elle ne veut
même plus qu'il parle de ses torts.
Le sentiment qui l'inspire est si élevé, les termes qu'elle em-
ploie sont si touchans et d'une charité si parfaitement chrétienne
que nous ne saurions mieux faire que de lui laisser à elle-même
la parole. « Comment pourrais-je, dit-elle, pousser la rigueur au
point de vous affliger encore quand vous êtes dans de si grandes
peines que je donnerais ma vie pour vous en tirer? Lors même
qu'une longue affection n'aurait pas précédé ces malheurs,
devrais-je vous montrer tant de haine que je ne puisse vous par-
donner une faute envers moi, faute petite en comparaison des
erreurs où je tombe tous les jours et qui me font implorer la
clémence céleste avec cette condition : pardonnez -moi mes offenses
comme je pardonne à ceux qui m'ont offensée ! Soyez donc assuré
que je vous ai complètement pardonné; et plût au ciel que votre
délivrance fût à ce prix, elle viendrait nous rendre le bonheur.
Hélas! ce n'est pas ce qu'annonce votre lettre. A peine pouvais-je
la lire tant il me semblait que mon cœur allait se briser ! Je suis
tellement troublée que je ne sais ce que j'écris. S'il n'y a plus de
pitié en ce monde, à qui irai-je m'adresser? J'implorerai le ciel
avec des larmes et des gémissemens infinis et j'esçève qj\fc \S\rn^
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838 KEVl'E DES DELX MONDES.
m'exaucera en touchant le cœur de ces Messieurs, afin qu'ils nous
épargnent et qu'ils aient compassion de nous; autrement, ils me
tueront en même temps que vous. Je crois que si ces bons sei-
gneurs voyaient mes larmes, quand ils seraient de pierre, ils
auraient pitié de moi; aussi, lorsqu'il ne me restera plus d'autre
moyen, j'emploierai celui-là, quoique vous m'écriviez de n'y point
recourir. » Et pour que désormais le coupable ne revienne plus
sur un sujet qui doit lui coûter, elle ajoute en finissant : « N'écrivez
plus : votre indigne mari, car tout est oublié (1). »
On aurait pu croire que, tenant en son pouvoir l'auteur de
l'affront qui lui avait été fait, la famille de Nassau chercherait à
s'en débarrasser au plus vite. Mais une politique plus avisée lui
commandait de ne pas céder à ce désir de vengeance. Guillaume
de Nassau, par sa propre conduite, avait donné prise à la critique,
et comme au moment où il allait de nouveau recommencer la
lutte contre les Espagnols il avait besoin de toute son autorité,
il sentait le fâcheux efTet que produirait la divulgation d'un scan-
dale que ses ennemis ne manqueraient pas d'exploiter contre lui.
D'accord avec ses frères, les comtes Jean, Louis et Henri, il ré-
solut de faire le silence sur les événemens qui venaient de se
passer et, en laissant la vie à celui qui l'avait offensé, de repré-
senter son emprisonnement comme motivé par ses menées poli-
tiques. La menace faite par Maria Pypelincx de divulguer le
secret si on ne respectait pas la vie de son mari contribua donc
à le sauver. Mais ce résultat étant acquis, elle devait maintenant
travailler à rendre moins dure son incarcération, en attendant
qu'elle pût obtenir sa mise en liberté. Afin de ne pas indisposer
contre elle la famille de Nassau, elle prit l'engagement de ne
confier à aucun des siens ce secret qui l'oppressait. Elle était
donc condamnée à montrer au dehors un visage tranquille, et dans
ses entretiens avec ses proches ou dans les lettres qu'elie leur
adressait, elle affectait la confiance certaine que son mari lui
serait bientôt rendu. Au lieu d'alarmer ses parens, qui, malgré
toutes les précautions prises, n'étaient pas sans soupçonner qu'il y
eût sous roche quelque grave affaire, elle s'appliquait à les ras-
surer. « C'est un effort de tous les instans, écrit-elle au prison-
nier, de paraître gaie avec la mort dans l'âme ; mais je fais le
possible. » Dans sa détresse, elle cherche de tous côtés quel
secours elle peut invoquer. Elle s'adresse à la princesse Julianc,
la mère des Nassau, tâchant de faire naître dans son cœur quelque
pitié pour elle. Elle fait plus encore, et sans s'arrêter aux répu-
gnances qu'il lui faut vaincre, elle se résout à la démarche qui
(1) Bakhuyaen. vati àew \&\xvV% ReC llawelyk van Willem van Oranje met Anna
van Saxen, p. V6\.
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LA FAMILLE UlC iU'BE.NS. 839
devait le plus lui coûter. Les enfans d'Anne de Saxe lui avaient
été repris; mais celle-ci lui avait encore laissé en dépôt ses bijoux,
ses sceaux, sa correspondance; elle s'adresse franchement à elle
pour la prier d'intercéder en sa faveur près du comte Jean de
Nassau, auquel était remise la garde de Jean Rubens, le château
de Dillenburg se trouvant sur son domaine. Elle charge égale-
ment un sien cousin, Rémond Ringolt, qui lui a témoigné une
grande bonté dans son malheur, de remettre ku comte une sup-
plique « écrite sans art ni habileté », où elle s'efforçait de l'api-
toyer sur sa situation.
Cependant les jours se passent et l'espoir qu'au début on lui
avait laissé concevoir d'une prompte libération ne se réalise pas.
Sans se rebuter, pensant quelle pourra elle-même plaider sa cause
d'une manière plus efficace, elle se rend alors à Siegen, et par
un billet adressé au comte Jean, le 24 avril, elle lui demande une
audience. Mais il n'est pas davantage fait droit à sa demande.
Désolée, car depuis trois semaines elle était sans nouvelles de son
mari, craignant qu'il soit malade ou qu'on le traite avec plus de
rigueur, elle se décide à partir pour Dillenburg, A peine arrivée,
elle sollicite la grâce de voir le prisonnier et de lui parler. Celui-
ci, informé de la venue de sa femme, joint ses prières aux siennes,
faisant observer respectueusement au comte « qu'un exemple tant
rare, l'ayant si grièvement offensée, mérite bien un peu de pitié. »
Dans une autre lettre il revient à la charge. « J'ay mérité tous
mes maux, dit-il, mais elle est innocente; » et il supplie qu'elle
puisse l'entretenir un moment, ne serait-ce que l'espace d'une
minute et en présence de tel qu'il plairait au comte de désigner,
afin qu'elle sache « ce qu'elle doit répondre à ceux qui tâchent à
savoir la cause de la détention. Et s'il est encore impossible de lui
accorder cette grâce, que pour le moins elle puisse venir par de-
hors les murailles et qu'il la puisse voir par la petite fenêtre. »
Le comte resta sourd aux supplications des deux époux et, sur
son ordre, Rubens dut même écrire à sa femme de ne pas insister
davantage, cette insistance devenant importune et sa présence
pouvant prêter à de fâcheux commentaires. Il fallut bien se rési-
gner et retourner à Cologne pour y reprendre une vie misérable
et désolée.
Les deux époux n'avaient d autre ressource pour communiquer
entre eux qu'une correspondance soumise, bien entendu, à l'exa-
men du comte de Nassau. Quelques-unes des lettres qu'ils échan-
geaient ainsi nous ont été conservées. Le ton de tristesse qui y
règne n'est que trop naturel; mais tous deux cherchaient dans les
livres saints les seules consolations qu'ils pussent s'ofirir pour
supporter l'épreuve commune. C'est ainsi que Jta*xv ^Sraus* \^-
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840 REVUE M» DEUX MONDES.
commande à sa femme la lecture des prêches de Luther, notant*
ment de ceux qui ont trait à l'évangile de saint Jean. Celle-ci, de
son côté, lui signale les psaumes qui lui paraissent le mieux
s'appliquer à leur malheureux sort.
Près de deux années se passèrent ainsi sans amener grand
changement dans une situation qui, seulement vers l'automne de
1572, prit enfin meilleure tournure. C'est probablement à l'insti-
gation du docteur Schwartz, conseiller du comte Jean, chargé
spécialement de cette affaire, que, sur les instances réitérées de
Maria Pypelincx, on commença à traiter de la libération du captif
et des conditions auxquelles elle pourrait être obtenue. Au mois
d'octobre tous les mandataires des princes d'Orange se trouvaient
réunis à cet effet au château de Beilstein où, après son accouche-
ment à Dietz, Anne de Saxe avait été transférée. C'est là que,
pour la première fois depuis son arrestation, Maria Pypelincx put
voir son mari qui lui parut très changé d'aspect, souffrant et pré-
maturément vieilli. Mais l'espoir de sa prochaine délivrance
adoucissait un peu le chagrin qu'elle éprouvait à le retrouver en
cet état. Il fallut cependant attendre encore jusqu'au mois de mai
de Tannée suivante pour la conclusion des pourparlers engagés i
cet effet. Le 9 de ce mois, Jean Rubens, après avoir renouvelé
« l'aveu de son crime, hélas! d'adultère commis au corps de
Madame la princesse d'Orange », atteste que c'est sur les instances
réitérées de sa femme et de lui-môme qu'un accord a pu être
conclu. Cet accord porte en substance que moyennant une caution
de 6000 thalers fournie par sa femme et dont les intérêts à cinq
pour cent seront payés à celle-ci, le prisonnier sortira de son
cachot pour être interné à Siegen. Non seulement il ne pourra
quitter cette ville, mais il n'aura pas même « la liberté, à moins
d'une permission spéciale du commis des princes, de pouvoir
assister aux saintes assemblées de l'église, ou promener quelque-
fois aux champs pour sa santé, étant rempli de mauvaises humeurs
que le sentiment de son péché, sa longue estroite prison et mélan-
colie lui ont causées. » Il sera d'ailleurs tenu de se présenter i
première réquisition devant le prince et de se constituer son
prisonnier dès que celui-ci le lui enjoindrait. En cas de mort ou
de captivité nouvelle de Rubens, si les conditions consenties par
lui ont été respectées, la caution versée par sa femme lui sera
restituée dans un délai déterminé.
Dès le lendemain, Maria Pypelincx souscrit le contrat et s'en*
gage sur l'honneur à s'y conformer. Elle se rend aussitôt à Co-
logne afin de réunir la somme stipulée, somme très considérable
pour l'époque, et de s'occuper en même temps des préparatifs
d'installation avec ses en fans et son mari dans une maison qu'elle
LA FAMILLE DE RMENS. 8H
se propose de louer à Siegen et qui appartient au bailli de Dietz.
Rubens écrit plusieurs fois à ce sujet au comte Jean pour obtenir
au plus tôt la réponse de ce bailli, car en attendant, sa femme est
obligée de demeurer à l'auberge dans des conditions très oné-
reuses. Elle voudrait aussi pouvoir caser son petit mobilier et
profiter du printemps pour semer quelques plantes destinées à
leur nourriture, ainsi qu'elle a déjà fait « dans une pièce de champ
qu'elle a louée près des murailles, pour y ensemencer toutes
sortes de bonnes herbes qu'elle a fait venir des Pays-Bas. » Au
cas où cette maison, située à l'écart et peu en vue, ne serait pas
disponible, il prie le comte de leur en indiquer quelque autre
dans un quartier à sa convenance, « où il pourrait bientôt tenir
compaignie à sa femme, soulager sa solitude, enseigner ses enfans,
être avec ses livres et passer ce mois de mai, qu'y est propre, à
se faire guérir des grandes indispositions que la mélancolie de
26 mois lui a engendrées. » Le jour de la Pentecôte étant proche,
il espère que le comte « voudra bénignement luy faire entendre
son bon plaisir et le pleinement consoler pour ce temps que les
chrétiens célèbrent la mémoire du vrav consolateur, le Saint
Esprit. »
Sa requête fut exaucée, et le 10 mai, de bon matin, Jean
Rubens partit à cheval de Dillenburg pour être enfin, en ce jour
de Pentecôte, réuni à l'épouse dévouée qui, par ses infatigables
démarches, avait obtenu sa liberté. Ce que fut pour elle ce mo-
ment depuis si longtemps attendu, il est facile de le penser, et
avec la noble simplicité de son langage elle aurait dû, en quelques
mots partis du cœur, exprimer les sentimens dont son âme était
remplie. Malheureusement c'est son mari qui tient la plume dans
la lettre de remerciemens qu'il adresse au comte ce jour même.
La première phrase, que nous transcrivons ici sera plus que suffi-
sante pour en indiquer le ton : « Très Illustres Seigneurs, il est
impossible que je puisse assez remercier Vos Excellences et Sei-
gneuries pour la très grande et rare grâce que je reçoys par votre
pitié et clémence, n'étant nulle de toutes les espèces d'actions de
grâces dont l'homme se peut envers les hommes valoir, rele-
vante et recevable en mon endroit; car tant s'en faut-il que par
paroles agencées et éloquence humaine l'on y puisse donner
lustre, que même mon cœur ne peut comprendre le moyen par
lequel la dévotion qu'il a pour le témoigner soit connu et (pour
n'avoir des fenêtres par lesquelles le désir qu'il a pour s'y
acquitter peut être vu) ce subside manque aussi... » Et la lettre
continue, soutenant jusqu'au bout les promesses d'un tel début,
dans ce galimatias qui rappelle un peu trop les complimens
amphigouriques mis par Molière sur les lèvres de Thomas ftvfc.-
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842 REVUE DES DEUX M OHMS. /
foiras. Ni la captivité, ni les souffrances n avaient pu, on le wit>
affranchir le docteur de cette recherche du bel esprit et de <*
tour subtil des « paroles agencées » qui sévissait alors, il faut le
reconnaître, parmi les lettrés, en France aussi bien que dans les
Pays-Bas. Combien avec son sens si net et sa sensibilité si vraie,
le langage sans artifice de Maria Pypelincx eût été moins labo-
rieux et plus éloquent !
III
La vie commune avait recommencé, humble et cachée comme
il convenait à la situation du ménage et à l'obligation où il était
de ne pas attirer sur lui l'attention. Jean Rubens s'était bit
envoyer ses livres de droit; il surveillait l'éducation de ses
enfans et cherchait à s occuper de son mieux. Mais, avec l'exis-
tence forcément solitaire à laquelle il était condamné, il ne fal-
lait pas compter que son travail pût aider à l'entretien de b
petite famille. Dans les premiers momens il n'avait pas trop senti
la contrainte de la quasi réclusion dans laquelle il s'était lui-
même engagé à vivre. Au prix des misères passées, cette demi-
liberté était un bienfait. Comme sa femme, du reste, il était
souvent obsédé par l'idée que ses jours étaient menacés et qu'on
voulait lui tendre quelque piège pour l'enlever. Des avis, venus
de Cologne ou de Heidelberg et que le comte leur avait commu-
niqués, les entretenaient dans cette crainte. Peu à peu, cependant,
ils avaient repris confiance, et comme cette vie claquemurée, sans
offrir pour lui plus de sécurité, était contraire à sa santé, Rubens
sollicitait, au mois d'août 1573, la grâce de se promener quelque-
fois hors de la ville en compagnie du précepteur des enfans da
comte, maître Adrien Dammant, avec lequel il pouvait du moins
s'entretenir des sujets qui l'intéressaient. Mais c'étaient là des
bonnes fortunes bien rares et qui allaient bientôt exciter loi
soupçons.
Le 27 avril 1574, une joie en même temps qu'une charge ao»-
velle étaient survenues aux deux époux. Un fils leur était néqni
fut nommé Philippe et qui, pendant sa trop courte vie, devait 4
toujours rester le frère bien-aimé de Pierre-Paul, le grand artiste.
La même année, sous la menace d'une épidémie qui régnait aat
environs, Jean Rubens, inquiet pour sa famille, adressait
comte une nouvelle supplique (26 septembre), afin de pouvoir,
en cas de nécessité, se réfugier avec les siens à Cologne, où
partie de la maison occupée par leur cousin Rémond serait aie»
disposition. Ils y vivraient secrètement, en ménage, sans sortir rj
toujours prêts d'ailleurs, dès la première sommation, Il
LA FAMILLE DE KUIIE.XS. 8i3
dans leur domicile de Siegen qui conserverait leur mobilier.
Nous ignorons quelle réponse fut faite à cette requête ; mais il
est peu probable qu'elle ait été favorablement accueillie, car on
voyait avec défiance ces tentatives faites par l'interné pour élargir
un peu le cercle où il était enserré. Les archives nous laissent
ensuite sans nouvelles de la petite famille jusque vers la fin de
1575. A partir de cette date, les docu mens qui la concernent
nous la montrent exposée à des dénonciations et des tour-
nions continuels dont le détail assez monotone n'offrirait pas
grand intérêt à nos lecteurs. Mais ces inquiétudes et ces amer-
tumes incessamment renouvelées ne font que plus vivement
ressortir le courage et le dévouement opiniâtre de Maria Pype-
lincx. Au milieu des épreuves les plus cruelles, elle ne perd ni
le sentiment de sa dignité, ni l'espoir. Forte de sa seule faiblesse
et de son amour, elle résiste de son mieux à des ennemis tout-
puissans. Dans ses lettres où Ton retrouve toujours lç même sens
pratique et le même tact, on est étonné parfois de rencontrer des
digressions imprévues, semées de citations littéraires laborieuse-
ment amenées ou de textes juridiques qui contrastent avec la
simplicité habituelle de celle qui tient la plume. C'est évidem-
ment maître Rubens qui lui souffle ces belles choses que, par
déférence pour lui, elle écrit sous sa dictée et, comme le dit
M. Bakhuyzen (1), « le bout du bonnet doctoral perce à travers
les élans sincères de son amour conjugal. » Quant aux Nassau,
il faut bien convenir que les vexations incessantes auxquelles
ils se livrent à l'égard de ce ménage exposé à leurs coups, ne
les font point paraître sous un jour bien honorable. On com-
prend, au lendemain de l'injure qui leur a été faite, le sou-
venir cuisant qu'ils en gardent et le désir de vengeance qui les
anime. Mais avec le temps, ces dispositions font place à des sen-
timens moins naturels et moins avouables. Leur trésor s'épuisait
et, de plus en plus, leur gêne était grande, les frais de la guerre
absorbant, et au delà, toutes leurs ressources. Ils avaient vendu
les objets précieux qu'ils possédaient, converti en monnaie leur
vaisselle et engagé une grande partie de leurs domaines (2). Pour
faire face à ces embarras financiers, ils en étaient venus à
exploiter la situation des Rubens et à tirer d'eux le plus d'argent
possible. Réels ou imaginaires, les griefs qu'ils invoquent contre
eux se traduisent à chaque instant par de nouvelles exigences
(i) Les Rubens à Siegen, p. 12.
(2) Cet état de gêne devait durer longtemps encore, car, en 1586, le comte Jean
de Nassau était obligé de vendre pour 3 000 florins à son beau-fils le comte de Nassau-
Sarrebruck des tapisseries de prix représentant des épisodes empruntés à l'hiatoire
de sa famille.
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844 REVLE DES DEUX MONDE». ~ '
pécuniaires. La crainte seule de pousser à une ruine complète
ces pauvres gens qu'ils tiennent comme dans un étau, les arrêté;'
ils ne les ménagent que par intérêt personnel et n'échelonnent les
réquisitions que pour leur laisser la possibilité d'y satisfaire. À
Tinsu de sa femme, le docteur leur fait concessions sur conces-
sions. Il donne quittance de sommes qu'il n'a pas reçues et qu'on
simule avoir remboursées sur la caution. Aussi les intérêts qui
lui sont versés diminuent peu à peu et ils ne sont d'ailleurs que
très irrégulièrement payés. Tant qu'elle le peut, la mère de Maria
lui vient en aide ; mais ses biens étant confisqués ou pillés, die
est elle-même réduite à la misère. Sachant sa fille de nouveau
enceinte, elle accourt à Siegen pour l'assister, et c'est là, dans le
dénuement et l'incertitude du lendemain, que le 28 juin 1577 vient
au monde l'enfant qui allait assurer au nom de Rubens, alors
voué aux humiliations et à l'obscurité, la célébrité la plus haute.
A raison de la fête des deux saints dont la solennité tombait le
lendemain, il recevait au baptême les prénoms de Pierre-Paul;
mais sa naissance ne devait pas laisser plus de traces que celle
de son frère Philippe, et ce silence volontaire fait autour de son
berceau se rattachait, nous le verrons, à un ensemble de précau-
tions destinées à laisser dans l'oubli tous les commencemens de
cette glorieuse existence.
Peu de temps après, en 1578, sur les pressantes requêtes du
ménage et moyennant de nouveaux sacrifices consentis par lui,
Rubens obtenait l'autorisation d'aller s'établir avec ses enfans à
Cologne. En dépit de la gêne extrême où elle se trouvait, la
famille traversa alors une période de tranquillité relative. Le
docteur arrivait peu à peu à utiliser son savoir comme juriste.
Des personnes riches le consultaient, lui confiaient la conduite de
leurs affaires ou de procès importans dans lesquels elles étfeieat
engagées. Maria, on le pense bien, ne restait pas inactive. Ont»
les soins du ménage et des enfans, elle avait pris chez ék
quelques pensionnaires ; et des dames charitables, touchées de
l'ardeur avec laquelle elle se dévouait à sa tâche, lui avaient bit
des avances pour monter un petit commerce. Les étrangers, l«
indifférens eux-mêmes témoignaient une sympathie croissante!
cette femme courageuse qui, au prix d'efforts si méritans, cher-
chait à mener une existence honorable. Mais, daùs cette vie
jour le jour, les deux époux parvenaient à grand' peine i se
d'affaire et même dans les meilleurs momens, il leur eût été
cile de réunir une centaine de thalers. Cependant l'estime
inspiraient était telle qu'un brave garçon venait de se fiaaêtiT
leur fille aînée, Blandine.
Ce bonheur, si précaire et si chèrement accrais, allait s*
LA FAMILLE DP RUBENS. 815
tout à coup, sur l'ordre très imprévu qui, au mois de sep-
tembre 1582, était signifié à Rubens d'avoir à quitter Cologne
pour revenir au plus vite à Siegen. Qu'avait-il fait pour s'attirer
cette nouvelle disgrâce ? Quelles dénonciations ou quels torts per-
sonnels l'avaient une fois de plus rendu suspect? On l'ignore, mais
ce coup laissa les deux époux atterrés; la mesure était comble.
Après plusieurs réclamations de son mari restées sans réponse,
Maria, avec un sentiment de révolte bien naturel chez cette âme
loyale, proteste contre la brutalité d'une mesure aussi odieuse
qu'inattendue. Dans une lettre écrite au comte de Nassau le
10 octobre 1582, en regard de la patience et de la réserve dont
ils ont tous deux donné tant de preuves, elle oppose toutes les
tracasseries qu'ils ont subies, tous les retards, toutes les diffi-
cultés apportées au paiement des intérêts stipulés, alors que ces
modiques sommes leur étaient si nécessaires. Puis, sentant bien
qu'au fond il s'agit encore de leur soutirer quelque argent, elle
aborde, non sans quelque habileté, ce point délicat.
Si Ton est décidé à passer outre, elle réclamera la caution
qu'elle a versée. On ne peut garder son mari prisonnier et con-
server en même temps l'argent destiné à lui servir de rançon. Il
n'est plus besoin de caution si on le retient, et ce sont là, d'ailleurs,
les conditions expresses des engagemens consentis. Ce n'est qu'à
regret qu'elle parle ainsi, et elle prie instamment Sa Seigneurie
de ne pas lui en vouloir à ce propos; mais elle ne saurait perdre
tout à la fois, par sa négligence, son mari, son honneur et ses
biens. Elle supplie le comte de peser équitablement ses raisons
et d'en user envers eux avec sa bonté ordinaire. Maintenant que le
temps a pansé toutes les blessures et qu'une expiation légitime a
dû amener l'oubli, il convient de les épargner. Qu'on relève donc
son mari de l'obligation de revenir; pour l'honneur même et l'in-
térêt des enfans princiers, il ne serait certainement pas conve-
nable de rouvrir la bouche aux gens. « Aujourd'hui, ajoute-t-elle
en terminant, il n'est plus tolérable qu'après tant de misères et
de mortelles angoisses, sur le déclin de nos jours, alors que nos
enfans ont grandi et que nous commençons à respirer un peu, on
nous accable de nouveau sans que nous ayons failli ou donné le
moindre prétexte de mécontentement. »
Le ton si net et si ferme de cette lettre, la valeur des argu-
mens qu'elle contient, les cris de lassitude et de douleur qui çà
et là y éclatent ne laissèrent pas de produire quelque effet sur
l'esprit des Nassau. Dès le milieu d'octobre, grâce à l'entremise
du comte Jean, un sursis était accordé à Rubens, et on l'infor-
mait qu'on lui ferait connaître en temps utile la décision prise
à son égard. Celui-ci, sentant que sa femme avait frappé juste,
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846
REVUE DES DEUX MONDES.
change subitement d'attitude et de langage. Autant, «u début,
il avait été humble et coulant, autant il affecte de résolution et
d'intrépidité. Il ne songe plus à se dérober à la sommation qui
lui a été faite; il demande môme à comparaître à bref délai;
mais il est bien entendu que, s'il est retenu prisonnier, on devra
rembourser à sa femme la caution qu'elle a fournie. Ce n'était
pas là l'affaire des Nassau, etRubens, encore enhardi par la façon
dont ils accueillent cette mise en demeure, se résout à pousser
plus à fond. Pour la première fois, il se hasarde à parler de sa
libération définitive et des conditions qu'on y mettrait. Le mo-
ment était opportun, semble-t-il, car les débats s'étant engagés &
ce propos, les conseillers des princes répondent que cette libéra-
tion serait acquise moyennant un supplément de 400 thalers à
verser par la famille. Là-dessus, nouvelles protestations du doc-
teur qui déclare que ce nouveau sacrifice est absolument au-des-
sus de ses moyens. Puis reprenant un argument qui lui a déjà si
bien réussi : « C'est moi qui ai failli, dit-il, c'est à moi d'expier...
Les larmes que ma femme verse nuit et jour m'invitent à oublier
mon propre danger et à trouver la prison et la mort, qui permet-
traient de récupérer ma rançon, préférables à la vie de misère
qui l'attend, elle et ses sept enfans. » Cependant, si l'on pouvait
se contenter de la moitié de la somme, peut-être qu'avec l'aide
de sa belle-mère et de ses autres parens, on arriverait à s'ac-
corder. Mais sa femme doit, en tout cas, ignorer la quittance de
1 400 thalers donnée pur lui, car elle croit encore à l'intégralité
de sa créance et, si elle découvrait avant le temps la vérité, tout
serait perdu.
De fait, vers cette époque, ainsi que nous l'apprenâ
M. Spiess (1), la situation du ménage était devenue de plus m
plus difficile. On avait dû renvoyer les pensionnaires et prendre
dans la Breitestrasse un logement encore plus modeste. Co**f
vaincus qu'il n'y avait plus rien à attendre des Rubens, danskfc
conditions auxquelles ils étaient réduits, les conseillers de NassM^
se rendirent à Cologne pour terminer les arrangemens. Le*
termes de la transaction furent arrêtés et, au commencement^*
1583, elle devint exécutoire, probablement grâce à l'abandon*; i
consenti, moyennant 1 400 thalers seulement, de la créance d%
Maria Rubens. A la date du 10 janvier, un contrat ea bonne
forme assurait enfin les deux époux de leur pleine et
liberté, sans aucun recours possible contre eux.
Quelle que pût être la gêne à laquelle ils étaient encore ooft-{î
damnés, ils se sentaient, du moins, déchargés des préoccv
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(1) Eine Episode a us dem Leben der Eltern P. P. Rubens; DUlenborg, 1873.
LA FAMILLE DE HUfiENS. 817
qui, pendant si longtemps et si lourdement, avaient pesé sur eux.
Assurés du lendemain, ils avaient repris leur vie obscure et
retirée, car la prudence leur commandait toujours de ne pas trop
attirer l'attention. Jean Rubens, d'ailleurs, n'avait plus longtemps
à vivre. Sa santé, déjà ébranlée par tant de secousses, était gra-
vement compromise et, le 1er mars 1587, il mourait à l'âge de cin-
quante-sept ans. Il était auparavant, ainsi que sa femme, revenu
à la foi catholique, soit que cette nouvelle conversion fût sincère,
soit qu'il voulût se mettre en règle vis-à-vis du Magistrat de
Cologne. Lui mort, il n'y avait plus aucune raison pour sa veuve
de prolonger son séjour à l'étranger, alors que tant d'intérêts la
rappelaient à Anvers. Son parti fut bientôt pris, et, après avoir
réglé ses affaires, à la fin du mois de juin de la même année,
elle retournait dans sa patrie, munie d'une attestation du Magis-
trat portant que, depuis 1569 jusqu'au 7 juin 1587, date de ce cer-
tificat, elle avait eu avec son mari son domicile habituel à Co-
logne, qu'elle y demeurait encore et que, toujours, sa conduite et
ses mœurs y avaient été excellentes.
IV
Dans cet exposé des faits, tels qu'ils résultent pour nous des
documens que, peu à peu, les archives de la maison d'Orange et
celles d'Anvers, de Cologne, de Siegen et d'idstein ont rendus à
la lumière, nous avons fait grâce à nos lecteurs des longues et très
vives controverses suscitées par la détermination du lieu de
naissance de Rubens. Sauf quelques écrivains engagés soit par
leurs écrits antérieurs, soit par des considérations patriotiques,
assurément très respectables, mais qui n'ont que faire en de pa-
reilles recherches, il est permis de dire que les critiques qui, en
ces derniers temps, ont étudié avec une entière impartialité ce pro-
blème délicat, l'ont résolu, comme nous croyons devoir le faire
aujourd'hui, en faveur de Siegen. Ainsi que le remarque M. H.
Riegel, qui nous paraît avoir le plus exactement résumé cette
question (1), les difficultés dont elle était entourée s'expliquent
assez d'elles-mêmes. La famille des Nassau, aussi bien que celle de
Rubens, était intéressée à faire le silence autour des événemens
que nous venons de raconter, et, par conséquent, à laisser dans
l'ombre l'internement de Jean Rubens dans cette petite ville de
Siegen dont le nom, jusqu'à ces derniers temps, n'avait pas même
été prononcé. Aussitôt après l'arrestation du docteur, les princes
de Nassau avaient cherd •* £ ki^Tr ; .-« mdale. La politique
(1) H. Riegel, Rubens G ebm !<> i »...» !.- , >rr<;( - .,»• niederlàndischen Kunst-
geschichte, I, p. 165.
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848 REVUE DES DEUX MONDES. " r
autant que le sentiment bien légitime de la dignité de leur raee
les portaient à cacher ce déshonneur. En conséquence, toutes
leurs prescriptions tendent à assurer le secret. Les deux coupables
sont enfermés et lorsque, plus tard, Anne de Saxe est rendue à sa
famille, celle-ci la croit ou, du moins, la dit innocente du crime
dont on l'accuse, sa faute n'ayant pas été constatée juridique-
ment. Quant à son complice, s'il n'est pas sur-le-champ mis à
mort, c'est pour éviter le bruit que causerait son exécution et
l'effet d'un débat public. Après deux ans de rigoureuse captivité,
lorsqu'il obtient d'être interné à Siegen, c'est sous la condition
expresse qu'il ne se montrera jamais dans la ville et qu'il évitera
avec soin toutes les occasions de rappeler un souvenir néfaste.
Ces dispositions s'accordent naturellement avec celles du mé-
nage Rubens. Dès la première lettre qu'écrit le prisonnier, il re-
commande de ne pas ébruiter l'affaire, de la tenir absolument ca-
chée. Instruite par lui, sa noble femme non seulement lui pardonne
du fond du cœur, mais elle le supplie de ne plus jamais parler de
torts qu'elle veut oublier elle-même. Elle sent tout l'intérêt qu'il
y a pour eux à ne pas indisposer les membres d'une famille puis-
sante et justement irritée ; elle ne s'ouvre même pas à ses proches
de la vérité; pour eux, comme pour tout le monde, son mari est
la victime des événemens politiques. Elle s'efforce de vivra
ignorée et, comme elle le dit, « de nourrir les siens sans seau*
dale. » Avec une persévérance stoïque, elle poursuit son projet
de dérober à tous la faute de son indigne époux. Elle garde jus-
qu'au bout son secret et, par le seul mensonge qui n'ait pas
coûté à sa nature loyale, c'est elle-même qui dans l'inscriptioft
de sa tombe à l'église Saint-Pierre parle du bonheur sans noagft
qu'elle lui a dû! Plus tard, elle soutient ce pieux mensonge «t|i
pour ne pas nuire à l'honneur de son nom, ni à l'avenir de aÉ^
fils, elle continue à se taire sur cette triste aventure, sur les tat*jl
ribles conséquences qu'elle a eues pour elle. Afin de dépister lit
malveillans et les curieux, elle compose alors de toutes pièces II
légende d'un séjour continu à Cologne où les en fans seraient n£i|
de la vie paisible et unie que le ménage y aurait menée. Ses
fils, Philippe et Pierre-Paul, s'appliquent à confirmer o&ë
légende. Eux seuls, d'ailleurs, étaient en situation de la prolonger^
car, ainsi que M. Verachter l'a établi par ses consciencieuses i#
cherches (1), Maria Rubens devait survivre à ses cinq autres
fans. Trois d'entre eux, Claire, Henri et Barthélemi, étaient
avant le départ de Cologne; Jean, l'aîné, à la date du 24
vembre 1581, se trouvait en Italie depuis plus de trois ans et
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(1) Verachter, Généalogie de Pierre-Paul Rubens; Anvers, 1840.
LA FAMILLE DE RUBENS. 849
et il mourait à son tour (1) en 1600 ; enfin l'aînée des filles, Blan-
dine, le suivait d'assez près, en 1606.
Il y a plus, nous le croyons du moins, ni Philippe, ni Pierre-
Paul, nés tous deux à Siegen, n'ont connu toute la vérité. Le se-
cret vis-à-vis d'eux était facile à garder. Quand la famille quitta
Siegen, Philippe n'avait que quatre ans et son frère n'avait pas
encore accompli sa première année. A raison de leur âge et de
l'existence très accidentée qui les attendait tous deux, rien n'était
plus aisé pour cette mère prévoyante que d'engourdir et d'éteindre
des souvenirs qu'elle voulait effacer de leur esprit. L'hérésie
momentanée de la famille, la faute de Jean Rubens et son incar-
cération, c'étaient là autant de taches qui pouvaient compromettre
leur nom et leur avenir. Dans leur extrême enfance, leur mère
n'avait pas de confidences à leur faire à ce sujet; plus tard, elle
ne voulut pas qu'ils eussent à rougir de leur père, et le meilleur
moyen, le plus sûr et le plus noble de conserver ces secrets c'était
de les garder vis-à-vis d'eux-mêmes. Elle pouvait d'autant mieux
les leur dérober que seule elle en était dépositaire. Par la suite, à
l'âge où Pierre-Paul aurait pu l'interroger, il était loin d'elle, en
Italie, et il ne devait plus la revoir. C'est donc en toute sincérité que
sur le déclin de sa vie, au moment où l'esprit se reporte avec
complaisance vers les souvenirs de la jeunesse, le grand artiste
pouvait parler, dans une lettre célèbre à Geldrop, de la grande
affection qu'il avait gardée pour cette ville de Cologne où il était
resté jusqu'à sa dixième année.
On sait que, dès son retour à Anvers, Maria Pypelincx, avec
son intelligente sollicitude, avait fait donner à ses fils une in-
struction qui leur permît de se créer des positions honorables.
Mais, malgré la vigilance avec laquelle elle s'appliquait à réunir
les épaves de son modeste avoir, elle n'était point en état de con-
tinuer bien longtemps les sacrifices qu'exigeait l'éducation de ses
en fan s. De bonne heure, ils avaient dû apprendre à se tirer d'af-
faire en gagnant eux-mêmes leur vie, Philippe, l'aîné, tout en
poursuivant ses études de droit, était devenu précepteur des fils
du président Richardot dont il avait été d'abord secrétaire. Quant
à Pierre-Paul, après avoir été attaché en qualité de page à la
maison de la comtesse de Lalaing, sa mère, reconnaissant qu'il
n'y avait pour lui aucune issue de ce côté, l'avait bientôt laissé
libre de suivre la vocation qu'il montrait pour la peinture. Plus
tard, quand le jeune homme, ayant épuisé les enseignemens
qu'il pouvait trouver à Anvers, manifesta le désir de se perfec-
tionner en Italie, Maria, malgré le chagrin que lui causait son
(1) Bulletin Rubens, J, p. :>1.
tome ex xx. — i89o. ^ ^V
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chante le souvenir de son a
l'avoir retouchée, il plaça
des peintures faites par lu
sée de Grenoble), où, pou
s'était épanouie.
Mais, plus encore que
mices de son talent, Rube
pre vie. Ce dévouement ai
activité courageuse, cette
fait, ce stoïcisme dans la
le caractère pouvaient aj<
exemples de sa mère qu'il
aimait en elle et qui justi
un passé d'épreuves et de g
pas soupçonner. Le soin
effacer la trace aurait acl
figure* Son fils la savait e3
d'hui, en dépit des obscur
Rubens sur ces années d'e:
fait jour. Il n'est que just
nom par le grand artiste 1
à la peine ; c'est bien le m
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LES THÉORIES DE M CHALEUR
III «
CHALEUR ET MOUVEMENT
I
« La chaleur est le résultat d'un mouvement, lisons-nous
dans les notes posthumes de Sadi Carnot. Alors il est tout simple
qu'elle puisse se produire par la consommation de puissance mo-
trice et qu'elle puisse produire cette puissance... Mais il serait
difficile de dire pourquoi, dans le développement de la puissance
motrice par la chaleur, un corps froid est nécessaire, pourquoi,
en consommant la chaleur d'un corps échauffé, on ne peut pas
produire du mouvement. »
La théorie de Carnot, telle que son auteur l'avait développée,
était manifestement en contradiction avec l'hypothèse que la cha-
leur est un mouvement ; elle contredisait la loi de l'équivalence
de la chaleur et du travail qui, elle, découle logiquement de
cette hypothèse. En changeant les bases de cette théorie, en la
faisant reposer sur l'axiome: tout cycle de Carnot qui fait passer
de la chaleur d'un corps froid à un corps chaud exige un travail
fourni parles forces extérieures, Clausius a fait disparaître cette
évidente contradiction; la théorie de Carnot, telle que Clausius l'a
développée, ne heurte plus la loi de Mayer : elle n'est plus explici-
tement incompatible avec la théorie mécanique de la chaleur; en
résulte-t-il qu'elle soit compatible avec elle? L'une des théories
repose sur l'hypothèse que la quantité de chaleur dégagée par un
(I ) Voyez la Revue du 15 juin et du 15 juillet.
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852
REVCF DES DEtïX *0!Opî&,
corps qui change d'état équivaut, en partie, à la, perte de force
vive éprouvée par les molécules de ce corps, en partie au travail
effectué par, les forces extérieures ou intérieures appliquées à
ces molécules ; l'autre repose sur l'hypothèse qu'un cycle de Car-
not ne peut, sans travail fourni par les forces extérieures, faire
remonter de la chaleur d'un corps froid à un corps chaud ; entre
ces deux hypothèses n'existe-t-il pas une incompatibilité implicite,
une contradiction qui, pour n'être pas éclatante, n'en aurait pas
une moindre portée logique? C'est une question qu'un physicien
peut et doit se poser.
Pour répondre à cette question, pour démontrer que le
deuxième principe de la thermodynamique s'accorde avec la
supposition qtie la chaleur est un mouvement, il n'est qu'une
méthode : prendre, comme point de départ, l'hypothèse de la na-
ture mécanique de la chaleur; au besoin, préciser, particulariser
cette hypothèse par quelques suppositions accessoires évidem-
ment compatibles avec elle; puis, de ces prémisses, déduire, par
un raisonnement rigoureux, la démonstration de l'axiome de
Clausius ou d'une proposition équivalente.
C'est la voie qu'ont suivie Boltzmann, Clausius, et plus récem-
ment Helmholtz; ils ont assimilé un corps à un système de
points matériels animés d'un mouvement très petit et très rapide;
ils ont supposé ce mouvement tel que l'état moyen du système
fût sensiblement le même à tout instant; ils ont admis que la
force vive moyenne de ce mouvement était proportionnelle à la
température absolue du corps, et ils ont cherché à déduire des
théorèmes de la dynamique, appliqués à de semblables systèmes,
les lois que Clausius avait rattachées aux idées de Carnot.
Leurs efforts ont-ils été couronnés de succès? Malgré les
ressources d'analyse mises en œuvre par ceux qui les avaient
entreprises, ces recherches, il faut bien l'avouer , ont leurré les i
espérances qu'elles avaient suscitées; sans entrer dans des détails]
techniques qui ne seraient pas de mise en cette étude,
naissons qu'elles sont parvenues à rattacher aux lois de ladyna-j
mique les propriétés des transformations réversibles, non
donner prise à quelques critiques et à quelques objections;
avouons qu'elles n'ont pu, jusqu'ici, rendre compte des prof
des modifications non réversibles — c'est-à-dire de toutes les i
difications réelles. — Ces insuccès ne sont-ils que piw
L'avenir nous réserve-t-il une réduction pleinement sat
des lois énoncées par Sadi-Carnot et Clausius aux principes!!
la dynamique? Ou bien, au contraire, les principes de la '
mique sont-ils, à jamais et par essence, incapables d 'expliquer!
second orinciDe de la thermodvnamiaue? Bien aue ce de
•3,;
avis paraisse téméraire au premier abord, c'est vers lui que pen-
chent plusieurs physiciens qui ont fait de ce problème l'objet de
leurs méditations; qu'il me suffise de citer le nom de M. H. Poin-
caré .: « Le mécanisme est incompatible avec le théorème de
Clausius » ; telle est la conclusion qu'énonce l'illustre géomètre.
II
Le discrédit n'avait pas attendu que l'on signalât ces diffi-
cultés pour atteindre les hypothèses touchant la nature méca-
nique de la chaleur; l'infécondité d'une théorie qui avait, à son
origine, excité de vastes espoirs, la théorie cinétique des gaz,
avait, depuis longtemps, provoqué la méfiance des physiciens à
Tencontre de ces hypothèses.
La chaleur est un mouvement des plus petites parties des
corps; ce mouvement est extrêmement rapide, mais la trajectoire
qu'il fait décrire à chaque particule demeure toujours enfermée
dans un espace très étroit; telles sont les assertions qui servent
de fondement à la théorie mécanique de la chaleur. Ces asser-
tions renseignent, assurément, sur la nature de la chaleur, mais
les rensèignemens qu'elles fournissent sont bien généraux, bien
peu détaillés ; les esprits curieux éprouvent quelque peine à s'en
contenter; ils veulent pénétrer plus intimement les particularités
du mouvement qui constitue la chaleur, connaître la forme de la
trajectoire décrite par chaque particule, déterminer la loi des
forces que ces diverses particules exercent les unes sur les autres.
Assurément, les molécules ne doivent pas être soumises aux
mêmes forces, ni décrire les mêmes trajectoires, dans un corps
solide que dans un liquide ou dans un gaz, dans une vapeur
facilement liquéfiable que dans un gaz permanent. S'il est une
catégorie de corps où Ton ait chance de découvrir les lois du
mouvement calorifique, c'est assurément la famille des gaz diffi-
ciles à liquéfier, des gaz parfaits; toutes les propriétés méca-
niques et thermiques de ces corps sont connues; elles sont régies
par des équations d'une simplicité et d'une uniformité remar-
quables ; cette simplicité avait déjà attiré l'attention des physiciens
qui suivaient l'hypothèse du calorique ; c'est aux gaz parfaits que
Laplace avait appliqué leur supposition pour la suivre jusqu'à
ses dernières conséquences; c'est donc par l'explication purement
mécanique des propriétés des gaz parfaits qu'il convient de com-
mencer l'analyse du mouvement que nous nommons chaleur.
D'ailleurs, tout n'est pas à créer dans cette explication; les
principes qui lui doivent servir de points de départ sont déjà
trouvés au moment où refleurit la théorie mécanique de la cha-
\Q
^
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l'aurons pas saisie, la philos
comme dissoute. » Les décc
Mariotte n'étaient pas de na
Bacon attribuait à ce problèn
Les cartésiens cherchère
leurs principes.
Descartes s'était formé d
sibilité des corps une idée qi
nière dont il se représentait 1
la matière n'est autre cbose
et profondeur; une même ma
volume. Si un corps nous se
tantôt plus grand, tantôt plus
pace qui croît ou décroît, il y ;
mais dont les parties séparé
unes des autres ; c'est le corps
nous attribuons la raréfactio
nous n'apercevons pas, se tre
intervalles laissés libres par le
lorsque le premier semble dila
comprimé. La matière de Téj
mais elle paraît se gonfler lors
se contracter lorsque l'eau s'é<
Telle est l'idée fondament
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' LES THÉORIES ÛE LA CHALEUR. 855
« On aura beau, disait-il, se représenter les molécules de l'air
comme des lames élastiques et rameuses, comme des branches
d'osier pliées sur elles-mêmes et enchevêtrées, on parviendra
difficilement à expliquer l'expansibilité de l'air; on ne le peut
faire qu'en attribuant aux molécules une force répulsive qui les
oblige à se fuir l'une l'autre. » Mais l'explication de Newton,
qu'allait adopter l'école de Lavoisier et de Laplace, n'était pas de
nature à satisfaire les cartésiens.
En 1702, Amontons prouvait qu'un égal accroissement de
chaleur augmente d'autant plus la pression de lair que l'air est
chargé d'un plus grand poids. Naturellement, Y Histoire de r Aca-
démie explique cette découverte au moyen des principes commu-
nément admis : « La raison en est que l'action de la chaleur
consiste en une infinité de petites particules très agitées qui pé-
nètrent les corps. Quand elles entrent dans une masse d'air, elles
en ouvrent et en développent les lames spirales, non seulement
parce que ce sont de nouveaux corps qui se logent dans leurs
interstices, mais principalement parce que ce sont des corps qui
se meuvent avec beaucoup de violence. De là vient l'augmenta-
tion de ce volume d'air. Que s'il est enfermé de manière qu'il ne
se puisse étendre, les particules de feu qui tendent à ouvrir ces
spires, et ne les ouvrent point, augmentent par conséquent leur
force de ressort, qui cesserait si elles s'ouvraient librement. »
Parent avait été frappé de la découverte d'Amontons : « Ce
phénomène, dit Y Histoire de l'Académie pour 1708, lui a fait
naître une idée qui peut paraître hardie : c'est que l'air n'a point
de ressort. Que l'air eût un ressort, c'a été apparemment, au temps
de la découverte, un paradoxe fort étrange, et aujourd'hui ce
n'est pas un moindre paradoxe qu'il n'en ait point. » Il faut donc
imaginer, selon Parent, que les parties de l'air ne sont ni des
lames pliées qui s'ouvrent, ni des spires qui se déroulent, ni
rien d'analogue ; ce sont de simples petites molécules inertes qui
flottent dans une matière éthérée infiniment plus subtile et tou-
jours violemment agitée. Plus la matière éthérée est abondante,
plus elle se meut avec rapidité, plus les molécules d'air tendent
à s'écarter les unes des autres; de là l'apparente élasticité de l'air,
Cette élasticité, les molécules de l'air ne l'ont pas par elles-mêmes ;
si elles pressent les parois des vases qui les renferment, si elles
refoulent le mercure du manomètre, ce n'est pas par une force
qui leur soit propre , c'est simplement par suite du mouvement
que leur communique l'agitation de la matière éthérée.
Parent n'avait fait que développer, en l'appliquant aux corps
gazeux, une idée que Malebranche avait émise, dès 1674, dans sa
Recherche de la vérité.
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des corps et de leurs propriél
en peut avoir, on n'attribuer
ou d'autre action que celle qt
donc une nécessité de dire qu
corps à ressort est celui de la
environne et qui en pénètre 1
Si Parent avait été précéd
de l'élasticité, Malebranche,
Leibniz.
Dans sa Theoria motus co
Leibniz n'hésite pas à aifirm
tiques; si, après les avoir ce
mêmes, le mouvement gyrato:
leur état primitif. » Tous les
par le concours de deux caus<
qu'il a à s'épandre, à se di
donne le nom A'élater; mais ■
pas pour cause l'air lui-mèm
tourbillonnaires de la substai
sur les molécules d'air. Leib
valeur de Boyle ait cru po^
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 857
céleste de Laplace; plus tard, elles fourniront à Poisson et à
Navier les lois générales de l'élasticité des corps solides. Cepen-
dant, un petit groupe de philosophes, fidèles aux principes
essentiels de la doctrine de Descartes, développe la théorie de la
force expansive des gaz que Parent avait esquissée. C'est en
Suisse que fleurit, isolée au milieu de l'Europe newtonienne,
cette école que Ton pourrait justement nommer l'École des
Bernoulli.
L'amitié qui unissait Leibniz aux chefs de la famille Ber-
noulli explique sans doute les tendances antinewtoniennes de
cette grande famille de géomètres, tendance bien vivace, que
Daniel et Jean II Bernoulli proclamaient encore en 1746 : « Tout
se fait dans le monde par la matière et le mouvement, écrivaient-
ils. Ce principe de Descartes a quelque chose de frappant, et il
paraît si clair au premier abord qu'on peut s'étonner qu'il ait été
contesté, je ne dirai pas par quelques-uns des anciens philo-
sophes, mais par nos plus grands philosophes modernes, tels que
Newton, et un grand nombre d'autres que son autorité a entraînés
et qui tous ont introduit le principe de l'attraction mutuelle de
la matière, existante et innée dans la matière même et produite
uniquement par la volonté immédiate et efficace de Dieu. Ce
principe ne passe-t-il pas notre raison? »
Dès 1683, Jacques Bernoulli, à l'imitation de Leibniz,
cherche dans les mouvemens tourbillonnaires de la matière sub-
tile l'explication de l'élasticité de tous les corps; pour lui, comme
pour Malebranche, la gravitation de l'éther cause la cohésion des
corps durs ; la pression de l'air n'est pas seulement l'effet de son
poids, mais aussi de sa « résistance passive » ; et cette résistance
passive, analogue à l'élater de Leibnitz, est elle-même produite
par la gravitation de la matière éthérée.
Son frère, Jean I Bernoulli, développe et précise cette idée.
En 1724, l'Académie des sciences avait proposé comme sujet de
prix la détermination des lois de la communication du mouve-
ment entre corps parfaitement durs ; Jean Bernoulli interpréta ce
mot dur dans le sens d'élastique, et saisit cette occasion d'ex-
poser, au sujet de l'élasticité, une hypothèse analogue à celle de
Malebranche, de Leibniz, de Jacques Bernoulli. L'interprétation
qu'il avait donnée à la question de l'Académie ne fut point
approuvée et sa pièce fut rejetée ; mais il fut plus heureux
lorsqu'on mit au concours, pour l'année 1726, les lois du choc
des corps à ressort.
« Tous les physiciens, dit Jean Bernoulli, admettent une
matière subtile qui, par son mouvement, soit la cause première
du ressort des corps, » Ce qu'il s agit de décpuvric^ <œ *w^ \«^
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858 REVUE DES DEUX MONDES.
détails du mécanisme par lequel l'agitation de l'éther produit la
force élastique des diverses espèces de matière et, en particulier,
des gaz.
Dans un récipient plein de gaz, Jean Bernoulli imagine un
éther très subtil, pénétrant aisément les pores de tous les corps,
en particulier ceux que présentent les parois du récipient, tra-
versant en tout sens ce récipient avec une extrême rapidité. Dans
ces torrens de matière subtile, nagent « quantité de corpuscules
trop grossiers pour pouvoir s'échapper au travers des pores du
récipient » ; divers de figure et de grosseur, ils « laissent entre
eux des intervalles si spacieux, que tous ces corpuscules, ramas-
sés en un tas, n'occuperaient peut-être pas la cent millième partie
du récipient. » Ces petites masses, emportées par le cours violent
de la matière subtile, se meuvent confusément, se heurtant les
unes les autres; « mais ces corpuscules, agités ainsi en tout sens,
s'embarrassant les uns les autres par des mouvemens rectilignes
opposés, chacun d'eux se trouvera bientôt déterminé à se mou- '
voir de la manière où il sera le moins un obstacle au mouvement
des autres corpuscules, je veux dire à changer son mouvement
droit en un mouvement circulaire autour d'un centre. » Il se
formera ainsi, dans le récipient, un grand nombre de surfaces
sphériques, dont chacune sera comme couverte d'une multitude
de petits mobiles, et tournoiera autour de son centre particulier.
La force centrifuge due à ces mouvemens gyratoires expliquera
les effets que Ton attribue à la force élastique de l'air. « Consi-
dérons, à présent, les dispositions que prendront dans le réci-
pient toutes ces surfaces sphériques, et l'effort qu'elles font les
unes sur les autres et contre les parois intérieures du récipient,
et nous comprendrons que toutes les surfaces, grandes et petites,
de tous les degrés, seront dispersées dans l'étendue du récipient
de la même manière dont Descartes a conçu que l'univers était
rempli de tourbillons de toute forme et de toute grandeur. »
Ces considérations formaient plutôt une ébauche de théorie
qu'une théorie; elles prirent une forme plus précise dans la
Xe section de Y Hydrodynamique, publiée en 1738 par le fils aîné
de Jean 1 Bernoulli, Daniel.
Daniel Bernoulli se représente les particules qui composent
un gaz comme animées d'un mouvement extrêmement rapide;
elles choquent les parois qu'elles rencontrent, et l'effet que pro-
duit chacune d'elles sur la paroi heurtée est mesuré par la force
vive qu'elle possède au moment du choc ; ces chocs innombrables,
répétés à des intervalles très courts, produisent l'apparence d'une
pression uniforme et constante; la grandeur de cette pression est
proportumn&Wfc $vv \io\x&t^ fax&alécules qui viennent heurter 1*
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 859
paroi dans un temps donné et à la valeur moyenne du carré de
la vitesse avec laquelle se meuvent les particules.
Laissons invariable la température et diminuons le volume du
gaz ; le carré moyen de la vitesse qui anime les molécules ne
variera pas, mais le nombre de particules qui heurtent une sur-
face donnée dans un temps donné augmentera; il augmentera
précisément dans le rapport où le volume du gaz a diminué; la
tension du gaz sera donc en raison inverse de son volume, con-
formément aux observations de Boyle, de Townley, de Mariotte.
Maintenons, au contraire, au gaz un volume invariable, mais
élevons-en la température ; le nombre de molécules qui frappent
une paroi dans l'unité de temps ne changera pas, mais ces molé-
cules seront, en moyenne, animées d'une plus grande vitesse; la
tensiori du gaz augmentera donc, et l'augmentation qu'elle éprou-
vera sera proportionnelle à sa valeur initiale. Ainsi s'explique
l'expérience d'Amontons.
« On voit bien, écrivait Daniel Bernoulli en 1746, que cette
idée de l'air répond parfaitement à toutes ses propriétés ; elle
explique en quoi consiste son élasticité, sa qualité de souffrir de
grandes condensations et dilatations, pourquoi son élasticité est
à peu près en raison réciproque de son volume, pourquoi cette
élasticité est augmentée par la chaleur, qui cause une plus grande
agitation dans les parties de l'air, et enfin pourquoi cette élasti-
cité est en raison doublée de la vitesse avec laquelle les parties
sont agitées. Je puis même démontrer, sur certaines expériences
qu'on a faites, quelle doit être la vitesse absolue^ dans ce mouve-
ment d'agitation, pour un degré de chaleur donné, quelle est la
grosseur de ces parties par rapport à leur intervalle moyen, en
quel volume l'air peut être condensé par une force infinie, quelle
est la vitesse du son, quel doit être le son absolu d'un tuyau
d'orgue de hauteur donnée, etc. Et tous ces résultats ont un
caractère de vérité qui frappe et qui confirme merveilleusement
l'idée que je viens de donner des fluides élastiques tels que l'air. »
Ce passage était gros de promesses ; Daniel Bernoulli ne les a
pas toutes tenues; les connaissances expérimentales de son
époque lui auraient difficilement permis d'aborder les recherches
qu'il indique touchant la grosseur des molécules gazeuses et la
grandeur de leurs intervalles. Quant à ses découvertes en acou-
stique, elles sont au nombre de ses plus beaux titres de gloire,
mais ses hypothèses sur la nature des substances gazeuses n'y
ont point de part.
Dans son Hydrodynamique, Daniel Bernoulli prend les molé-
cules gazeuses en mouvement, sans se soucier de la cause de ce
mouvement : a-t-il abandonné l'hypothèse <\us c& mo\\xfc\s\fc\& *sX
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860 REVUE DES DEUX MONDES.
dû lui-même à l'agitation d'une matière plus subtile? Assurément
non. En 1746, l'Académie des sciences jugeait un concours dont
le sujet, proposé en 1744, était la nature et les propriétés de
l'aimant. Trois mémoires furent couronnés: le premier était de
M. Du Tour, le second de Léonard Euler; le troisième était dû à
la collaboration de Daniel Bernoulli et de son frère Jean II Ber-
noulli. Ces trois pièces se proposaient d'expliquer les propriétés
de l'aimant, selon les principes cartésiens, au moyen de torrens
de matière subtile. Les frères Bernoulli considèrent cette matière
subtile magnétique comme un simple fluide élastique, semblable
à l'air, ce qui leur donne occasion d'exposer leurs idées touchant
la fluidité et touchant l'élasticité des fluides ; ils regardent l'air
comme un amas de petits corps agités en tout sens et s entre-cho-
quant continuellement. « Cette agitation confuse, ajoutent-ils,
doit sans doute être entretenue par un fluide beaucoup plus sub-
til, qui traverse l'air. » Ainsi, en 1746, Daniel et Jean II Ber-
noulli se tiennent à l'hypothèse essentielle sur la cause du ressort
que leur oncle Jacques Bernoulli avait émise en 1683, que leur
père Jean I Bernoulli avait développée en 1726. Cette famille de
géomètres pouvait s'appliquer justement le mot de Cicéron,qne
les Nouveaux principes de méchanique et de physique tendons à
expliquer la nature et les propriétés de V aimant portaient en de-
vise: In sententiâ permaneto7 enimvero nisi alia vicerit melior.
L'enseignement de Daniel Bernoulli à l'université de Bàlc sus-
cita en Suisse une pléiade de physiciens; au moment où Ton voit
la plupart des esprits chercher dans les attractions et les répul-
sions exercées à distance entre les molécules matérielles, l'expli-
cation de toutes les lois de la mécanique céleste et terrestre, ces
physiciens gardent les principes de la cosmologie cartésienne et
font reposer toutes leurs théories sur le mouvement et le choc.
Parmi eux, nous trouvons Lesage qui rend compte de l'attraction
universelle par le heurt des corpuscules ultramondains sur les
molécules matérielles ; qui, au moment où l'existence du fluide
calorifique est incontestée, explique l'expansibilité de ce fluide par
l'agitation d'une matière plus subtile qui circule dans ses pores;
Trembley,qui s'indigne de voir Lavoisier traiter des fluides expan-
sibles sans se préoccuper de l'essence de Yexpansibilité; De Luc,
qui adopte et développe les hypothèses de son ami Lesage touchant
le calorique ; qui attribue l'élasticité des gaz et des vapeurs au
mouvement du feu qui les pénètre ; qui explique le mouvement
des molécules du feu par le mouvement de particules plus sub-
tiles, les coT\>\\ç>c,w\fcs Wxùt^x^ * da sorte que la lumière est la
première cause &e Y«^\i«MùàXfe taVB^*\^^vfa& terrestres,
coërcibles el potAèr&XÀsfc, \Ti^ràù\ss> ^Vxsfi^&^^^fe^
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 861
forme par union plus ou moins intime avec d'autres substances » ;
c'est enfin Pierre Prévost, l'ami, le disciple, l'exécuteur testa-
mentaire de Lesage, qui expose la théorie de la chaleur rayon-
nante selon les idées de Lesage et de De Luc.
IV
Nous voici arrivés au début du xixe siècle. En Angleterre,
les idées newtoniennes commencent à perdre du terrain, les idées
cartésiennes à reprendre l'avantage; Humphry Davy constitue
les gaz de tourbillons de matière et d'éther et esquisse une théorie
analogue, en bien des points, à celle de Jean I Bernoulli ; cette
théorie sera développée par Rankine, au moment de la renais-
sance de la théorie mécanique de la chaleur, renaissance à
laquelle elle contribuera pour une part importante; de leur côté,
Waterston et John Herapath adoptent une idée semblable à celle
que Daniel Bernoulli avait exposée dans son Hydrodynamique ;
ils forment les gaz de molécules qui se heurtent dans un mouve-
ment rapide dont ils ne cherchent pas la cause ; cette hypothèse
est reprise par Joule, au moment où Krœnig la développe en
Allemagne.
Pour Joule, pour Krœnig, les molécules des gaz situées, en
général, à des distances considérables les unes des autres et, par
conséquent, n'exerçant les unes sur les autres que des actions
insensibles, se meuvent en ligne droite d'un mouvement extrême-
ment rapide; le mouvement de chaque molécule demeure recti-
ligne et uniforme jusqu'au moment où cette molécule arrive à
très petite distance de lune de ses semblables ; alors un choc se
produit, et la molécule repart dans une autre direction; lorsque
les molécules gazeuses rencontrent une paroi solide, elles assail-
lent celle-ci [d'un véritable bombardement, et leurs chocs innom-
brables, répétés à des intervalles très courts, produisent l'effet
d'une pression continue; cette pression est proportionnelle au
nombre des chocs que l'unité de surface de la paroi reçoit pen-
dant l'unité de temps, c'est-à-dire à la densité du gaz, — ce qui
est la loi de Mariotte. — Elle est proportionnelle également à la
force vive moyenne du mouvement moléculaire, c'est-à-dire à la
température absolue, — ce qui est la loi de Gay-Lussac.
Sur ces prémisses, Clausius construit un édifice mathématique
complet que Boltzmann, que 0. E. Meyer, que Maxwell viennent
tour à tour développer et modifier; bientôt, la nouvelle théorie
donne sur la nature et les mouvemens des molécules gazeuses les
renseignemens les plus minutieux comme les plus imprévus : lon-
gueur moyenne du chemin parcouru çarutifcmolvk*À^\&^\<s*^
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862 REVUE DES DEUX MONDES.
chocs, nombre, masse, dimensions des molécules, aucune de ces
particularités que leur délicatesse semblait dérober à jamais à nos
regards, ne lui demeure cachée; surpris de ces résultats, l'esprit
des physiciens connaît de nouveau cette ivresse que l'hypothèse
de l'attraction moléculaire et ses merveilleuses conséquences ver-
saient à plein bord aux contemporains de Laplace et de Poisson;
il semble que l'on ait enfin trouvé la forme définitive et comme
le type éternel des théories physiques ; il semble que le rêve de
Laplace soit près d'être réalisé, et que l'intelligence humaine soit
devenue assez pénétrante pour suivre la trajectoire du moindre
atome au sein d'un corps avec la même précision que l'orbite d'une
planète dans les cieux.
Puis, peu à peu, les contradictions, les difficultés que l'on
n'avait pas aperçues d'abord, mais qui s'élèvent une à une comme
autant d'objections à la théorie cinétique des gaz, viennent attié-
dir l'enthousiasme qu'elle avait embrasé.
Les premiers auteurs de la théorie cinétique avaient assimilé
les molécules de l'air et des autres gaz à de simples points maté-
riels qu'une extrême vitesse emportait en ligne droite ; mais, dans
cette hypothèse, le rapport de la chaleur spécifique sous pression
constante à la chaleur spécifique sous volume constant prenait
une valeur beaucoup plus grande que celle que l'expérience lui
assigne. Pour réduire la valeur de ce rapport, Clausius est obligé
de compliquer la théorie; les molécules ne sont plus de simples
points matériels sans dimension, mais de petits corps, dont la
grandeur, si faible soit-elle, ne peut être négligée; tandis que le
centre de gravité de chaque molécule se meut en ligne droite, la
molécule tourne autour de son centre de gravité, et des mouve-
mens vibratoires impriment à sa forme de périodiques varia-
tions.
Mais alors, une nouvelle difficulté surgit: pour rendre compte
des diverses lois que l'expérience nous a fait connaître, Clausius
est obligé de supposer que la force vive des mouvemens de rota-
tion et de vibration est à la force vive des mouvemens de transla-
tion dans un rapport qui demeure le même sous toutes les pres-
sions, à toutes les températures; au premier abord, on n'entrevoit
aucun moyen d'expliquer rationnellement cette loi étrange. Toute-
fois, Maxwell, en introduisant dans la théorie cinétique de nou-
velles hypothèses, parvient à rendre compte de la constance du
rapport des deux espèces de force vive; mais les hypothèses nou-
velles sont-elles toutes acceptables? W. Thomson, sur ce point,
contredit Maxwell , et, placés entre les opinions inconciliables de
ces deux puissans esprits, les physiciens hésitent à se prononcer.
Non contente de déwnwtXet \^% ^Voj^valans car l'incertitude
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LES THÉORIES DE LÀ CHALEUR. 863
des hypothèses sur lesquelles elle repose, la théorie cinétique des
gaz les décourage bientôt par son infécondité. Sans doute , appliquée '
à certains phénomènes de dissociation, elle conduit M. Naumann
à la découverte d'une loi importante; mais on ne tarde pas à
reconnaître que cette loi se pouvait déduire des seules propriétés
thermodynamiques des gaz parfaits, sans aucune hypothèse sur la
nature des mouvemens qui animent leurs molécules; dans ce
même domaine de la mécanique chimique, certains faits fonda-
mentaux, incontestables, fournissent d'irréfutables argumens
contre les idées de Bernoulli et de Clausius à M. Hortsmannqui,
d'abord, en avait été un chaud partisan. « On parvient, écrit-il
en 1873, à des contradictions avec l'expérience, car on ne peut
expliquer d'une manière satisfaisante ce fait maintes fois vérifié,
que la masse des corps solides n'a pas d'influence sur le degré de
dissociation. » Aussi, peu à peu, la confiance des physiciens
abandonne-t-elle cette théorie vers laquelle, tout d'abord, elle
s'était amoureusement portée.
Échec aux tentatives faites pour ramener les propositions de
Sadi-Carnot et de Clausius aux principes de la dynamique;
échec aux essais d'explication cinétique des propriétés des corps
gazeux ; en fallait-il davantage pour inspirer aux physiciens une
extrême méfiance à l'égard des recherches qui se proposent de
découvrir la nature du mouvement constituant la chaleur? Si
Ton ne voulait voir la ruine des hypothèses mécaniques entraîner
dans leur chute l'édifice entier de la thermodynamique, il fallait
à tout prix que celui-ci fût le moins possible fondé sur celles-là;
à la supposition que la chaleur est un mode du mouvement, il ne
fallait plus demander qu'un minimum de renseignemens, il ne
fallait plus emprunter que les principes strictement nécessaires.
D'ailleurs, Clausius, toujours si logique et si prudent, avait donné
l'exemple et tracé la marche à suivre; ses idées sur la nature du
mouvement calorifique dans les corps gazeux étaient antérieures,
nous le savons par son propre aveu, à l'époque où il conçut son
célèbre mémoire sur la force motrice de la chaleur; cependant,
en rédigeant ce mémoire, il se garda avec soin de toute allusion
aux hypothèses par lesquelles s'expliquaient, selon lui, les pro-
priétés des gaz; il évita que le caractère douteux et aventureux
de ces hypothèses ne s'imprimât à aucun degré sur les deux prin-
cipes qu'il donnait pour base à la thermodynamique; lorsque,
plus tard, il réunit en une même collection les divers mémoires
qu'il avait publiés touchant la théorie de la chaleur, il eut soin
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864 • REVUE DES DEUX MONDES.
de grouper dans une première partie tous ses travaux de thermo-
dynamique pure, afin qu'ils se montrassent indépendans de ses
recherches sur la théorie cinétique des gaz, publiées dans une
autre partie; l'exposé de la thermodynamique, qui formait la pre-
mière partie de son œuvre, faisait un seul emprunt à l'hypothèse
du mouvement calorifique : il la prenait pour prémisse de déduc-
tions qui aboutissaient au principe de l'équivalence de la cha-
leur et du travail.
Ces précautions prises par Glausius et, à son exemple, par la
plupart des auteurs qui ont écrit touchant la thermodynamique,
étaient-elles suffisantes pour calmer tous les scrupules, pour im-
poser silence à toutes les objections ? Assurément, aux hypothèses
faites sur la nature de la chaleur, on ne prenait que ce qu'elles
renferment de plus général, de moins détaillé; mais n'était-ce pas
encore leur trop emprunter? On admettait, d'après elles, que les
molécules d'un corps sont agitées de mouvemens de très petite
amplitude, mais de très grande vitesse; on admettait que la quan-
tité de chaleur dégagée par un corps qui se transforme équivaut,
pour une part, à la diminution de force vive du mouvement mo-
léculaire et, pour une autre part, au travail effectué par les forces
tant intérieures qu'extérieures; on admettait que le travail effectué
par les forces intérieures durant une modification ne dépend que
de l'étal du corps au début et de l'état du corps à la fin de cette
modification ; assurément, ces suppositions séduisent l'esprit par
leur clarté, leur simplicité, leur généralité; peut-on, cependant,
les regarder comme absolument certaines? Ne peuvent-elles plus
faire l'objet d'aucun doute? Ne paraissent-elles pas incapables,
après tout, de rendre compte de la loi de Clausius, prise sous sa
forme complète et générale, sous la forme qui s'applique aux
phénomènes non réversibles? Cette incapacité n'est peut-être
encore qu'une présomption, qu'une opinion particulière à cer-
tains physiciens enclins au scepticisme ; d'autres, plus confians,
peuvent espérer de triompher un jour de cet obstacle; mais ceux-
ci mêmes sont bien forcés de reconnaître que leur espoir n'est
pas une certitude; qu'ils peuvent se leurrer; que, peut-être, quel-
que jour, l'impossibilité de réduire le principe de Sadi-Carnot et
de Clausius aux hypothèses fondamentales de la dynamique sera
rigoureusement démontrée; que serait la théorie de la chaleur au
lendemain d'une semblable découverte ? Ce qu'elle était après que
l'expérience de Rumford eut fait éclater à tous les yeux l'impos-
sibilité de l'existence substantielle du calorique, ce qu'était l'op-
tique après que les recherches de Young eurent prouvé la faus-
seté de l'hypothèse de l'émission : une théorie à refaire.
N'est-ce cas, cour le physicien, un devoir tout tracé que de
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 865
reprendre dès maintenant les fondemens de la thermodynamique
et d'éviter, par de sages précautions, le trouble que jetterait dans la
science la mise en suspicion, même momentanée, de cette doctrine?
D'ailleurs, cette re vision est facile ; elle n'entraîne, dans l'exposition
de la théorie de la chaleur, qu'une bien légère modification. Sans
doute, Tordre logique suivi par Clausius et ses successeurs invoque
la supposition que la chaleur est un mouvement; mais quel usage
en fait-il? Il lui demande seulement de servir de prémisse à la
démonstration de ce théorème : lorsqu'un corps; parcourt un
cycle de modifications, la quantité de chaleur qu'il dégage est
dans un rapport invariable avec le travail qu'effectuent les actions
exercées de l'extérieur sur ce corps. Eh bien ! au lieu de faire
de cette proposition un théorème, et de démontrer ce théorème
par une conjecture sur la nature de la chaleur, pourquoi ne pas
la considérer comme un principe, comme une hypothèse phy-
sique démontrée par l'ensemble de ses conséquences expérimen-
tales, comme une sorte d'axiome analogue à celui dont Clausius
a fait usage pour sauver la théorie de Garnot du naufrage où
sombrait la croyance en une substance calorifique? Les deux
parties de la thermodynamique se développeraient alors par des
procédés logiques semblables, indépendantes toutes deux de la
supposition que la chaleur est un mouvement, indifférentes au
sort que l'avenir de la science réserve à cetto supposition.
Telle est la méthode prudente que, sans cacher sa prédilec-
tion pour les explications purement mécaniques, G. Kirchhoff
inaugura dans les leçons sur la théorie de la chaleur. Élève de
Kirchhoff, M. G. Lippmann rapporta cette méthode en France
et s'en fit le défenseur convaincu ; elle est aujourd'hui générale-
ment adoptée dans l'enseignement de nos facultés et de nos
écoles, dans nos manuels et nos traités.
VI
Lorsqu'un corps décrit un cycle fermé, la quantité de chaleur
qu'il dégage est dans un rapport invariable avec le travail qu'effec-
tuent les forces extérieures.
Un corps qui décrit un cycle de Carnot ne peut emprunter de
chaleur à une source froide pour en céder à une source chaude,
$. moins que les forces extérieures n'effectuent un certain travail
positif.
Telles sont les deux hypothèses fondamentales sur lesquelles
repose la thermodynamique moderne.
' L'énopcé de ces deux hypothèses fait intervenir une même
potion, la fiqt,ioii dp 1$ cju^atité de chaleur dégagée par un corps
Toyp qxxx. — 1895. ^
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866 REVUE DES DEUX MONDES,
qui subit une modification. Quel sens attribue-t-on à ces mots :
quantité de chaleur?
Pour les cartésiens, la quantité de chaleur qu'un corps dégage
en se modifiant, c'est la diminution de la quantité du mouve-
ment qui anime les petites parties de ce corps.
Pour ceux qui, tout en gardant ce qu'il y a d'essentiel dans
l'idée de Descartes, la corrigent en tenant compte des découvertes
de Leibniz, la quantité de chaleur dégagée par un corps c'est la
perte de force vive moléculaire qui accompagne la modification
subie par ce corps.
Pour les tenans de la matérialité du calorique, la quantité de
chaleur dégagée par un corps c'est la diminution de la masse
du calorique qu'il renferme, soit à l'état libre, soit à l'état latent.
Pour les physiciens qui cherchent à concilier la découverte
de Black avec l'idée que la chaleur est un mouvement, en appe-
lant à leur aide les actions moléculaires, la quantité de chaleur
dégagée par un corps c'est, en partie, la diminution de force vive
du mouvement des diverses parties du corps, en partie, le travail
effectué par les actions moléculaires.
Pour les partisans de la théorie mécanique de la chaleur, la
quantité de chaleur dégagée se compose, en partie, de la diminu-
tion de force vive du mouvement moléculaire, en partie du tra-
vail effectué par toutes les forces, tant externes qu'internes, qui
s'exercent sur le corps.
Bien diverses sont les pensées de tous ces physiciens ; toutes,
cependant, se ressemblent en un point : pour tous ces physiciens,
la quantité de chaleur est une abstraction dont la définition résulte
du système théorique qu'ils adoptent ; c'est sur cette abstraction
qu'ils raisonnent, c'est en vertu de sa définition qu'ils l'introdui-
sent dans leurs déductions et dans leurs calculs. Sans doute, dans
chaque application, ils substituent à cette abstraction un nombre
concret, fourni par les indications d'un calorimètre; mais c'est
en analysant la notion abstraite de quantité de chaleur qu'ils jus-
tifient l'emploi du calorimètre, qu'ils fixent les règles suivant les-
quelles les indications de cet instrument devront être combinées,
corrigées, interprétées, pour fournir une évaluation approchée de
la quantité de chaleur.
Aujourd'hui, c'est par un procédé inverse que les physiciens
introduisent dans leurs théories la quantité de chaleur ; la quan-
tité de chaleur n'est plus pour eux une notion abstraite définie par
la théorie, approximativement mesurée, dans chaque cas particu-
lier, par un calorimètre dont la môme théorie explique et justifie
l'emploi ; ce qu'ils introduisent dans leurs raisonnemens et dans
leurs formules sous le nom de quantité de chaleur ce n'est pas
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LES THÉORIES DE LA CHALEUR. 867
autre chose que la mesure même fournie par le calorimètre ; elle
ne se définit pas autrement. Selon la plupart des physiciens con-
temporains, la quantité de la chaleur qui est dégagée dans une
modification, c'est, par définition même, une quantité propor-
tionnelle au poids d'eau que cette modification porterait de la
température 0° à la température 1°, ou encore une quantité pro-
portionnelle au poids de glace que cette modification ferait pas-
ser à l'état liquide.
Or, en est-il bien ainsi? Ce qu'on nomme quantité de chaleur
dégagée dans une modification, est-ce simplement une quantité
proportionnelle au poids de glace qui peut fondre durant cette
modification ? N'est-on pas obligé d'ajouter à cette définition quelque
complément tel que celui-ci : « en supposant que toute la cha-
leur dégagée par la modification soit employée à fondre la glace? »
Or, comment saura-t-on si toute la chaleur dégagée par la
modification a été employée à fondre la glace, si l'on n'a pas,
par ailleurs, quelque notion de la quantité de chaleur? Que pour-
rait signifier ce complément si la quantité de chaleur dégagée
était, par définition même, proportionnelle au poids de glace
fondue? La quantité de chaleur est-elle simplement ce que me-
sure le calorimètre? Comment, s'il en est ainsi, s'expliquera-t-on
que les physiciens, au lieu de prendre simplement pour valeur
d'une quantité de chaleur le résultat brut d'une détermination
calorimétrique, fassent subir à ce résultat des corrections variées,
compliquées, sur la valeur desquelles leurs avis peuvent se par-
tager? N'est-ce pas parce qu'en réalité ils raisonnent sur une cer-
taine quantité de chaleur abstraite, idéale, dont la notion existe
plus ou moins nette, plus ou moins consciente, dans leur esprit;
parce que les propriétés qu'ils attribuent plus ou moins confu-
sément à cette quantité de chaleur idéale justifient l'emploi du
calorimètre comme instrument de mesure approchée des quantités
de chaleur; parce qu'en raisonnant sur cette quantité de chaleur
idéale, ils reconnaissent la possibilité d'accroître par des correc-
tions la précision de cette mesure? Les soi-disant définitions
modernes de la quantité de chaleur sont-elles autre chose que des
exemples concrets, où se trouve impliquée une abstraction? Mais
ne faudrait-il pas une analyse minutieuse pour dégager cette
idée des exemples oii elle est enveloppée et pour en donner une
définition claire? Si les physiciens qui s'imaginent n'introduire
dans leurs raisonnemens qu'une idée concrète ont, en réalité,
dans l'esprit une notion abstraite de la quantité de chaleur à
laquelle ils pensent nécessairement, mais inconsciemment, alors
qu'ils ne croient parler que de la grandeur mesurée par le calo-
rimètre, que peut être cette notion confuse, indécise, late^ta.»
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868 REVUE DES DEUX MONDES.
sinon un résidu des théories que Ton croit avoir entièrement
abandonnées, un reste de l'hypothèse du fluide calorifique ou
des suppositions mécaniques? Aura-t-on vraiment chassé de la
science ces hypothèses, tant que Ton n'aura pas donné de la notion
de quantité de chaleur une définition claire et générale qui ne
fasse aucun appel implicite et inaperçu à des suppositions aujour-
d'hui douteuses ou condamnées?
Les oscillations des idées que les physiciens ont professées
touchant la chaleur, comme les vicissitudes des théories de Top-
tique, sont un saisissant exemple de l'évolution qu'ont subie toutes
les théories physiques depuis le xvn° siècle jusqu'à nos jours.
Les idées abstraites qui sont les fondemens de ces théories, Des-
cartes les construit uniquement avec des notions empruntées à
la géométrie et à la cinématique, avec des figures et des mouve-
mens; à l'élément géométrique Newton substitue l'élément dyna-
mique : des points matériels, du mouvement, des attractions et
des répulsions, voilà toute sa physique; encore, toutes les fois
qu'elle le peut, son école met-elle le repos là où les cartésiens
avaient mis l'agitation. Durant sa jeunesse, le xixc siècle, par une
synthèse hardie et féconde de ces deux doctrines, crée une phy-
sique mathématique dont tous les élémens sont empruntés à la
géométrie, à la cinématique, à la dynamique; des corps diverse-
ment figurés, des mouvemens plus ou moins compliqués, des
attractions et des répulsions variées, tels sont les matériaux avec
lesquels il édifie les théories de l'optique, de la chaleur, de l'élas-
ticité, de la capillarité, voire de l'électricité et du magnétisme.
Mais, à son déclin, lassé des vicissitudes par lesquelles ont passé
les définitions des idées abstraites employées en physique, il
essaye de se passer de ces idées et de n'introduire dans ses rai-
sonnemens que des notions concrètes, directement mesurables.
En réalité, sous ses raisonne mens, les abstractions demeurent
cachées et portent en elles la trace confuse des théories repous-
sées. Pour rejeter pleinement ces hypothèses et construire une
physique qui en soit exempte, il faudrait reprendre sur nouveaux
frais la délinition des idées abstraites dont cette physique ne peut
se passer. Quels sont les principes qui doivent nous guider dans
cette revision des notions sur lesquelles reposent les diverses
théories physiques? Une étude attentive des lois qui, depuis près
de trois siècles, régissent l'évolution de ces théories nous per-
mettrait peut-être d'entrevoir les règles qu'il faut suivre pour en
achever la réforme.
P. Duuem.
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LE
THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN
III
(»)
HENRY IRVING. — LES DRAMES DE TENNYSON
W. ARCHER ET LA NOUVELLE CRITIQUE
1
Pendant que Robertson essayait de ramener la comédie dans
le domaine de la réalité et que Gilbert creusait laborieusement
sa fantaisie, que devenait le drame « légitime »? J'ai montré,
dans un précédent article, à quel degré d'humiliation il était des-
cendu, vers 1850. Les anciens théâtres privilégiés, dont il avait
été la propriété exclusive, l'avaient abandonné, et, tombé dans le
droit commun, les nouveaux théâtres dédaignaient de l'y ramas-
ser. Les deux petites Bateman, âgées de 6 à 8 ans, excitaient, dans
Richard III, la curiosité d'un public très naïf et très inculte,
prompt à goûter ces exhibitions enfantines parce que lui-même,
en littérature, était un peu enfant. Dans ces petites filles symbo-
liques, Shakspeare se rapetissait pour être compris. Un acteur
nommé Brooke faisait pis : il rendait Shakspeare presque ridicule.
On se moqua de lui jusqu'au jour où Ton apprit sa fin héroïque
sur un navire qui le portait en Amérique et qui fit naufrage : le
pauvre tragédien n'avait rencontré la vraie tragédie que cinq mi-
(I) Voyez la Revue du 15 juin et du 15 juillet.
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870 REVUE DES DEUX MONDES.
nutes avant de mourir. De 1850 à 1860, le home permanent, la
maison de Shakspeare, c'est le théâtre de Sadler's Wells à Isling-
ton. Imaginez Corneille exilé aux Bouffes du Nord ou, plus loin,
au théâtre de Belleville.
Phelps, qui dirigeait l'entreprise, n'était pas un grand acteur,
mais un bon acteur. Il avait, avec le « feu sacré », l'intelligence
de certains rôles qui convenaient à sa nature et que, jusque-là,
les maîtres de la scène avaient abandonnés à des inférieurs. On dit
que son Bottom était un chef-d'œuvre de fatuité bonasse et de
bêtise consciencieuse : l'ouvrier affolé, comme il arrive, de choses
au-dessus de lui. Dans le Songe d'une nuit cTe'té, la partie fan-
tastique était représentée derrière un rideau de gaze qui jetait
entre l'œil du spectateur et la scène un brouillard léger comme
le vague du rêve (1). Kean et Macready (comme, avant eux,
Garrick et Kemble) avaient de leur mieux humanisé Shakspeare;
ils s'étaient appliqués à faire sortir de chacune de ses pièces le
mélodrame qui y est contenu. Phelps, il me semble, leur rendait
le caractère qui leur appartient aussi et qui est le plus noble,
celui de poèmes en action. Ce n'est pas là une idée vulgaire ni un
mince mérite chez un interprète de Shakspeare.
Plus tard vint le Français Fechter. Ce même Fechter qui,
avec Mœ* Doche, faisait pleurer nos mères dans la Dame aux
Camélias, ramena Shakspeare en triomphe au Princess et au
Lyceum. Il parut médiocre dans Macbeth; on disait de lui qu'il
n'y avait rien de si mauvais que son Othello, ni rien de si bon
que son Hamlet. En effet, il mit en lumière un des aspects de ce
grand rôle. Le soir de sa dernière représentation, Macready, reti-
rant le manteau de velours d'Hamlet, répéta avec émotion les
paroles d'Horatio : « Adieu, cher prince ! » et il ajouta : « Il me
semble que c'est maintenant que je comprends tout ce qu'il y
avait de tendresse, d'humanité, de poésie dans ce caractère (2). »
Fechter retrouvait quelques-uns de ces traits échappés à ses pré-
décesseurs. Il répandait de la grâce et de l'élégance sur les par-
ties calmes ou souriantes du rôle, une élégance fine et intellec-
tuelle, comme il convient à un prince qui a passé par l'Université
de Wittemberg. Il détaillait avec beaucoup d'esprit et d'art les
conseils d'Hamlet aux acteurs, qui sont l'évangile du comédien.
Après Fechter, nouvelle éclipse; mais éclipse partielle. Les
doublures avançaient à l'ancienneté et devenaient premiers rôles.
De 1870 à 1875, j'ai vu plusieurs fois Ryder, dont la voix variait
de l'orgue au cor de chasse, et notamment, dans Antoine et
Cléopdtre, avec miss Wallis, dont ni le profil ni le jeu ne justi-
(1) Henry Morley, Journal of a playgoer.
(2) Henry Irving, The Dramcu
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 871
fiaient le sacrifice d'un empire. Je me rappelle aussi le masque,
délicatement tragique, d'Adélaïde Neilson, qui frémissait de pas-
sion, des pieds à la tête, hurlait et délirait sans cesser d'être jolie.
Elle mourut en deux heures d'un verre de lait bu au Pré-Catelan,
et on prétend à Londres qu'un hôtelier inhumain faillit jeter son
agonie sur la voie publique.
Celui qui devait restaurer Shakspeare, faire de lui le plus
applaudi et le plus vivant des écrivains dramatiques, était au
théâtre depuis longtemps ; il était même déjà célèbre ; mais le
remua/ shakspearien auquel nous assistons date du 31 octobre 1874.
C'est ce soir-là qu'Henry Irving joua pour la première fois
Hamlet au Lyceum.
Il y avait dans la Cité une école de déclamation, fréquentée
par les amateurs d'art dramatique, et qu'on appelait the City e lo-
cution class. Un certain Henry Thomas la dirigeait d'après un
principe tout nouveau, celui de l'enseignement mutuel. Après
que chaque élève avait récité son morceau, ses camarades pre-
naient la parole, critiquaient son débit, signalaient les défauts
d'émission ou de prononciation, d'accent ou d'expression; le
maître résumait les avis et décidait. On donnait, de temps à autre,
des représentations. C'est là que parut un soir — c'était en 1853
— un étrange et sympathique adolescent. Ses yeux, pleins de
flamme et d'intelligence, éclairaient des traits d'une délicatesse
féminine. Il portait encore la veste ronde et le grand col blanc,
avec de longs cheveux noirs qui couvraient son cou et descendaient
jusqu'à ses épaules. Il avait 14 ans et il était employé dans une
maison qui faisait le commerce avec les Indes orientales. Sa pre-
mière enfance s'était écoulée dans un coin solitaire du Somerset,
au milieu des marins et des mineurs. La bibliothèque de la mai-
son ne contenait que trois livres, qu'il avait dévorés : la Bible,
Don Quichotte et un recueil de vieilles ballades. De ces landes
de l'Ouest où l'âme chimérique du Celte a laissé quelque chose
de ses rêveries, il avait été, à 11 ans, transporté dans une maison
étroite de Londres, en un de ces quartiers du centre où la vie
fourmille et s'entasse. Deux années d'école, puis l'apprentissage
commercial, l'existence régulière du bureau. Comment, dans ces
conditions, la vocation dramatique se déclara-t-elle chez Henry
Irving ? Il le dira peut-être un jour et le dira admirablement. Ce
qui est certain, c'est que cette vocation, une fois née, ne douta,
n'hésita, ne chancela jamais. Nous sommes en présence d'une de
ces vies rares qui sont si bien ordonnées, en vue d'un but unique,
par une volonté inflexible et sûre d'elle-même, qu'on n'y surprend
ni une minute ni un effort perdu.
Le jeune Irving fréquentait le théâtre de Phelps ; un vieil
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872 REVUE DES DEUX MONDES.
acteur qui faisait partie de la troupe de Sadler's Wells, David
Hoskyns, lui donna des leçons et, en partant pour l'Australie, lui
laissa une lettre de recommandation avec le nom du destinataire
en blanc. Phelps eût consenti à l'engager : le jeune homme ne
s'en jugea pas digne et voulut commencer par le noviciat provin-
cial. Sans doute il pressentait déjà ce qu'il a nettement exprimé
plus tard : « La manière d'apprendre à faire une chose, c'est de la
faire. » Un des mots les plus anglais qui aient jamais été dits en
Angleterre.
Donc, le 26 septembre 1856, l'affiche du Lyceum de Man-
chester, porte le nom d'Henry Irving, qui doit jouer le duc
d'Orléans dans le Richelieu de lord Lytton. De là il passe à Edim-
bourg, et, en trois ans, joue quatre cent vingt-huit rôles. Le 24 sep-
tembre 1859, il débute à Londres au Princess, dans une adaptation
du Roman d'un jeune homme pauvre. Il avait un rôle de six lignes.
Que faire? Répéter ces six lignes tous les soirs jusqu'à l'hébé-
tement? Il préféra rompre son engagement. Mais avant de retour-
ner en province, il donna deux lectures à Crosby-hall qui
procurèrent au Daily Telegraph et ,au Standard l'occasion de lui
prédire une belle carrière. Encore sept années d'études et de
succès grandissans sur les scènes de Glasgow, de Manchester et
de Liverpool. Un rôle créé en province dans un drame de Dion
Boucicault ayant achevé de le placer en évidence, il mit enfin
solidement le pied sur la scène du Saint-James, d'où il passa
au Queeris puis au Vaudeville, et enfin au Lyceum.
Il est, sans doute, plus d'un Parisien qui se rappelle les
affiches dont l'acteur Sothern couvrit tous nos murs au moment
de l'Exposition de 1867, cette obsédante vision de lord Dundreary,
avec sa longue redingote, son chapeau incliné et son carreau
fiché dans le coin de l'œil. Au second, peut-être au troisième rang
de cette troupe qui nous rendait visite, se dissimulait encore
Henry Irving.
C'est qu'il y a très souvent deux phases distinctes dans le suc-
cès. La première est celle pendant laquelle on fait la conquête des
gens du métier. Or les gens du métier gardent parfois le secret
avec une singulière unanimité sur les talens qu'ils ont découverts,
et ainsi se trouve retardée la seconde période, celle du succès
large et définitif auprès du grand public. Irving n'en était qu'à
cette première phase lorsqu'il joua Digby Grant dans Two Roses,
de James Albery. Digby Grant est un gentleman besogneux,
qui a l'air de distribuer des grâces lorsqu'il reçoit des aumônes :
un singulier mélange d'orgueil, de bassesse, de rouerie menteuse
et d'insolence effrontée. La scène qui ouvre la pièce et où il
amène une logçwse <ç\\ Vvv ?feâ&\b& *wv lo^er à lui offrir up prêt
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 873
de 20 livres, est enlevée si brillamment qu'elle oblige presque
à une flatteuse comparaison avec la scène de don Juan et de
M. Dimanche. Mais combien le reste est loin de tenir les pro-
messes de ce début ! Ce n'est plus qu'un tumulte de mots, une
confusion de jeux de scènes, entrecoupés, çà et là, de niaises pré-
ciosités qui tiennent lieu de sentimens. Pourtant la vogue de la
pièce fut inépuisable, et tel était le goût du temps que, pour le
gros public, deux, et même trois autres acteurs attiraient plus
exclusivement l'attention qu Irving. A la deux cent quatre-vingt-
onzième représentation de Two Roses, il récita le rêve d'Eugène
Aram, et ce fut une révélation. Ici, en effet, l'art de l'acteur
s'élargit immensément. Ce qu'il exprime n'est rien à côté de ce
qu'il suggère. Avec tout le domaine de la vie, c'est encore l'à-
côté et l'au-delà, la région de l'invisible et de l'inconnu.
Non seulement Irving pouvait enfermer dans les mots plus
de sens qu'ils n'en comportent, mais il pouvait penser le con-
traire de ses paroles, et le public entendait sa pensée à travers les
paroles qui la niaient. A ce moment critique, décisif, de sa car-
rière, un heureux hasard lui mit dans les mains la pièce qu'il lui
fallait, celle qui lui permettrait de montrer ce merveilleux, cet
effrayant dualisme de la pensée et de la parole, de l'homme in-
térieur et de l'homme extérieur. Cette pièce, c'était The Belts, une
traduction presque littérale du Juif polonais, d'Erckmann-Cha-
trian. Irving acheta le manuscrit, l'offrit à son directeur Bateman
qui l'essaya comme une chance suprême. Il joua donc Mathis et,
en une soirée, d'acteur de mérite passa acteur de génie. Clément
Scott courut à son journal et rédigea un article tellement enthou-
siaste que, le lendemain matin, le directeur du Daily Telegraph
le plaisanta doucement à ce sujet et demanda « quel était cet
Irving? » L'article de John Oxenford, dans le Times, analysait
avec une pénétration remarquable le pouvoir suggestif de l'ar-
tiste et le prodigieux dédoublement dont j'ai parlé. Mathis lui
apparaissait, dans ce cadre d'idylle où tout lui réussit et lui sourit,
portant en lui un monde de terreurs, où tout est torture et châ-
timens. Les épouvantes du second et du troisième acte n'auraient
pas été intelligibles et eussent manqué leur effet si le premier acte
ne les avait fait pressentir par des regards, des sursauts, des
silences, par l'indéfinissable je ne sais quoi qui enveloppait le
coupable, sous le gai soleil du matin, d'un froid de mort et qui
donnait le frisson. L'artiste devait, dans le cours de sa splendide
carrière, déployer bien d'autres facultés, parcourir souverainement
tous les domaines de son art; mais il est bien vrai que c'est par la
suggestion psychologique, par la peur physique et métaphysique
qu'il a gagné sa première grande bataille théâtrale.
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Court, puis écrasanl
reille l'accent de la
devant les yeux le
Henriette et son pi
adieux... Puis, dans
et maigre silhouet
Aram, l'assassin phi
ses remords... Dans
dèrent, rapides, div
Irving parut dans H
Ce fut son Mare]
blait perdue. Son an,
glacée, et ce froid 1
A partir de la scène
tures imaginaires, la
Le public avait deva
qu'il n'aurait jamais
sur la scène réunis
l'unité d'un tempérai
cent cinquante et un<
quatre-vingts : Ham
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Lytton, où il lutta vi<
A la fin de la soirée,
leurs chapeaux avec t
Pareille scène ne s'é
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■ ■ y, * - - •• ., ' V •■-»: ?srf :i
LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 875
discuté et critiqué, il n'a pas été également admirable dans tous,
mais dans tous il a mis sa science et son inspiration; il les a
marqués de son empreinte. Il a soupiré et chanté l'amour avec
Roméo; il Ta raillé et insulté avec Benedict. Il a rugi avec
Othello, tremblé avec Macbeth, dévoilé, dans Wolsey, les sub-
tiles profondeurs d'une âme de prêtre homme d'État, déliré sur la
bruyère désolée, au milieu du vent de la nuit et des éclairs, avec
le pauvre roi Lear. Il a été secondé dans cette tâche par miss
Ellen Terry, une artiste du talent le plus élevé et le plus délicat,
dont le charme résiste aux années. Autour d'eux s'est formée une
génération de jeunes artistes qui, aujourd'hui, vivifient d'autres
scènes. Irving n'a pas été seulement l'interprète de Shakspeare, il
en a été le metteur en scène et l'éditeur, il lui a donné au Lyceum
le cadre que le grand poète eût souhaité s'il avait vécu de notre
temps et s'il avait lu Ruskin. Il nous apprend lui-même ce que
doit être la mise en scène des chefs-d'œuvre en quelques lignes, que
je considère comme définitives, car elles résument, dans leur briè-
veté, trente ans de réflexions et d'essais : « La mise en scène ne
doit donner au spectateur aucune impression particulière, elle doit
concourir à l'impression de la pièce. Elle enveloppe les acteurs
d'une atmosphère respirable, les place dans le milieu qui con-
vient, sous le rayon de lumière qui doit les éclairer. Son rôle est
négatif. Qu'elle ne crée point de disparates, et c'est assez. Veut-
elle faire davantage? elle a tort et devient nuisible. » Toutes les
fois que je suis allé au Lyceum, j'ai trouvé ce programme stricte-
ment observé. La restauration du texte de Shakspeare est encore
plus importante. On le félicitait de nous avoir débarrassés, dans
Richard III, de la version de Colley Cibber ; il a continué la
même opération avec les autres drames, et nous lui devons
aujourd'hui une acting édition des chefs-d'œuvre shakspeariens,
un Shakspeare jouable qui est encore le vrai Shakspeare. Je crois
résumer fidèlement les principes qui ont présidé à ce travail
en disant qu'Irving a dû se poser les règles suivantes : « Des
omissions, souvent; des transpositions, quelquefois; des inter-
polations, jamais. »
Je suis loin de prétendre qu'Irving soit un acteur sans défauts;
que, lui aussi, il ne se soit pas trompé quelquefois ; que la richesse
de sa nature artistique aille jusqu'à l'universalité. Évidemment
il est meilleur dans Richard III que dans Macbeth, et dans Bene-
dict que dans Roméo. La première fois qu'on le voit, sa mimique
semble exagérée, ses mouvemens désordonnés et convulsifs. Un
critique compare sa marche, dans Hamlet, à celle d'un homme
qui traverse, en se hâtant, un champ labouré; un autre critique
signale ce geste étrange qui, périodiquement, soulève ses deux
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876 REVUE DES r»El~X MONDES.
épaules et enfonce sa tête dans son cou à la façon d'un sauvage qui
prend son élan pour bondir sur son ennemi. Sa diction est loin
d'être sans reproche, et l'artiste l'a reconnu lui-même, puisqu'il a
travaillé à corriger les vices dénonciation qu'on relevait chez lui.
Minces défauts, en somme, dont une année d'études techniques,
au début de sa carrière, l'aurait débarrassé pour jamais. Son tort,
à mon avis, est d'être trop grand pour quelques-uns de ses rôles,
de les dépasser et de les déborder de toutes parts. « Le premier
devoir de l'acteur, a-t-il dit, est d'être l'homme de son rôle,
de représenter le personnage, to personale. » Il a, certes, suivi ce
principe et déployé un don de transformation qui ne peut avoir
été porté plus loin que par Garrick lui-même. Cependant, on le
conçoit, plus Irving a grandi par l'étude, par la pensée, par le
progrès des années et de la gloire, plus il lui est devenu difficile
d'entrer tout entier dans certaines enveloppes étroites, d'y glisser
cette « personnalité magnétique » qui fait sa force et son succès.
Comme ce figurant qui criait : « Burbadge! » au lieu de :
« Richard! » c'était à Irving que nous songions; c'était lui seul que
nous pensions voir; et le drame se changeait en une admirable
leçon de lecture dramatique.
Bien qu'il ait un tendre. respect pour les grands artistes qui
l'ont précédé sur la scène, Irving fait peu de cas de la tradition.
Sa méthode est toute personnelle, et il ne craint pas de la conseiller
à ceux qui suivent la même profession, y compris les dé bu tans.
Cette méthode a trois phrases auxquelles s'adaptent trois procédés
successifs. D'abord l'étude patiente et consciencieuse du texte : il
faut comprendre la pensée de l'auteur. Quand on l'a comprise,
on s'abandonne à son instinct, à son inspiration. Puis, parmi les
effets ainsi découverts, on opère une sélection, on fixe les bons par
une sorte de notation qui permet de les reproduire artificiellement
et indéfiniment. Ainsi Irving passe en souriant à côté du para-
doxe de Diderot sur le comédien. Diderot a raison lorsqu'il
affirme que l'acteur ne se livre pas sur le théâtre aux hasards
de l'inspiration, mais Diderot a tort quand il en conclut que le
métier de l'acteur est purement mécanique. Comme Talma l'i
justement observé sur lui-même, les émotions que l'acteur re-
présente et qu'il nous communique sont quelquefois des im-
pressions anciennes, réellement éprouvées et emmagasinées
par l'étude. Mais exigera-t-on qu'il ait dans le cœur l'envie de
tromper lorsqu'il joue l'hypocrite; qu'il soit amoureux de sa
camarade qui lui donne la réplique dans une scène de tendresse;
ou qu'il ait soif de sang humain lorsqu'il simule un assassinat?
Ces sentimens violens et souvent opposés, — à supposer qu'un
même homme eu tàl taxable, — paralyseraient l'acteur, loin de
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 877
l'inspirer. On attend de lui non qu'il ressente toutes les passions,
mais qu'il les comprenne et qu'il les imite. Quelle culture et com-
bien de dons suppose cette imitation ! L'acteur devra être tour à
tour peintre, sculpteur, poète, musicien, psychologue, moraliste,
historien, et s'il est tout cela, ce ne sera pas. encore assez.
Va-t-on au théâtre pour y trouver l'image de la vie ou, au
contraire, pour y oublier la vie? Irving se place à mi-chemin de la
théorie exclusivement réaliste et du point de vue ultra-idéaliste.
Ce qu'on voit au théâtre, c'est encore la vie, mais avec un intérêt
plus intense, des passions plus concentrées, un pouls qui bat
plus vite, avec toutes les virtualités de l'homme et de la femme
portées à leur comble, et surtout avec les principes régulateurs
du bien et du mal qui donnent aux événemens un sens final et
font du spectacle une leçon. « Laissez aller l'ouvrier au théâtre,
ce sera le meilleur moyen de l'empêcher d'aller au cabaret. » Le
théâtre est vraiment une école; il apprend à vivre aux nouveaux
venus ; et quant aux fatigués et aux mélancoliques, il les récon-
cilie avec l'existence en dégageant l'idéal de poétique justice qui
plane au-dessus d'elle.
Voilà, en substance, ce qu'a exposé, à plusieurs reprises, le
grand acteur, je ne dirai pas pour la défense de sa profession, —
« le théâtre, a-t-il dit fièrement, n'a pas besoin d'être défendu, »
— mais pour la glorification de son métier. Tout récemment,
dans sa conférence du Ier février 1895, il démontrait que l'art de
l'acteur est vraiment l'un des beaux-arts. Prenant pour point de
départ une définition de Taine, il discutait avec notre grand pen-
seur comme avec l'un de ses pairs, dans un style aussi brillant
que serré et précis. Irving est trop épris de la beauté de la forme
pour ne pas sentir le prix que donne à la pensée son expression
littéraire. S'il n'est pas né écrivain, il l'est devenu; sa phrase a
une pureté, une noblesse, une haute et sereine simplicité qui
continue sur le lecteur le prestige subi par le spectateur. Les pre-
mières conférences étaient pleines de détails charmans, de mots
lumineux, d'observations frappantes ; dans la dernière, il s'est
élevé jusqu'à la philosophie de son art, et on y sent l'ambition
infatigable d'une intelligence qui n'est jamais lasse de monter.
Elle a atteint aujourd'hui le plus haut degré de sa course. Aussi
l'ordonnance royale qui a fait de lui « sir Henry Irving », au
mois de mai dernier, ne pouvait-elle venir plus à propos. Lorsque
cette faveur est accordée à un fonctionnaire blanchi sous le har-
nais ou à un major général qui ne peut plus monter à cheval, le
monde ne se retourne guère pour voir qui en est gratifié : cette
distinction banale n'éblouit que la couturière de madame; elle
n'émeut que les fournisseurs de la famille. Dans le cas d'Usvu^
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878 REVUE DES DEUX MONDES.
elle est une date historique, un événement social. Il est le pre-
mier acteur investi de cette quasi-noblesse. Ce qui est pour lui
une réalité est une possibilité pour tous les comédiens. Il les
élève donc tous en s'élevant au-dessus d'eux.
Oserai- je le dire sans manquer d'égard aux bons et même aux
grands comédiens que possède encore notre pays? lrving me
semble le premier dans son art, le leader et le roi de sa profes-
sion. Il Test par la beauté et l'unité de sa vie, par la vigueur
splendide de sa vocation, par la variété magnifique de ses dons,
par son intelligente sympathie pour tous les autres arts et pour
les idées qui sont l'âme de son temps. Et, d'autre part, par la
croissance lente et la formation progressive de son talent, par cet
esprit d'indépendance et d'initiative étroitement uni au culte du
passé, il est une des incarnations de sa race, un des hommes en
qui, aujourd'hui, se lisent le plus clairement les caractères du
génie anglais. Rien ne lui a manqué, pas môme de faire fortune.
C'est de quoi il s'est justifié à l'avance, au cas où l'on serait tenté
de lui en faire un reproche, par un mot curieux qui achèvera
son portrait : « Il faut que le théâtre réussisse comme affaire pour
ne pas échouer comme art. » En effet, Shakspeare cesse-t-il d'être
Shakspeare parce que, dans les mains d'Irving, il est devenu une
mine d'or?
II
La personnalité d'Irving a si bien rempli les pages précé-
dentes que je n'ai pu y faire place et y rendre justice à ceux et à
celles qui, de près ou de loin, l'ont aidé à remettre le colosse
debout sur la scène. Et d'abord Ellen Terry, qui n'a pas été seule-
ment une incarnation délicate, touchante et passionnée des
héroïnes de Shakspeare, mais qui, plus peut-être que son illustre
compagnon, a fait, dans sa suave et pure diction, chanter le
rêve du poète. D'Amérique sont venues Mary Anderson, dont les
attitudes sculpturales sont dans tous les souvenirs et, tout récem-
ment, cette petite Ada Rehan, qui nous a donné une Rosalinde si
moderne et si troublante. Un critique a pu écrire, parlant de
cette vogue à laquelle tout a conspiré, que « Shakspeare est, de
tous les dramaturges du jour, celui qui a le plus de succès. » Il a
pu ajouter en toute vérité que, « remis à la mode sur le théâtre,
il a, à son tour, remis le théâtre à la mode. » Cette résurrection
de Shakspeare n'a-t-elle eu que de bons effets? N'a-t-elle pas été
accompagnée de certains inconvéniens, qui n'ont pas disparu, et
de quelques dangers qui n'ont pas tous été heureusement sur-
montés?
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 879
On se prend à douter [que Shakspeare soit le meilleur des
maîtres qu'on puisse offrir à une nouvelle génération d'écrivains
dramatiques, surtout lorsqu'on regarde de près ce que c'est, dans
la pratique, que l'imitation de Shakspeare. Imiter Shakspeare,
c'est copier d'une façon toute superficielle ses locutions et ses
formes de langage, son action multiple, ses changemens descène;
mêler la prose et les vers, les calembours et les coups de
théâtre ; par-dessus tout, prendre certains airs que l'on regarde
comme la marque du maître. Pour s'approcher de lui, ce n'est
pas la prose et les vers qu'il faudrait faire alterner, mais le réa-
lisme et la poésie dont ils ne sont que les signes extérieurs; ce
n'est pas les calembours et les coups de théâtre, mais le rire et
l'émotion, ce qui est très différent. On ne s'assimile point l'esprit
de Shakspeare, chose impossible à un homme de notre temps;
on ne fait que s'affubler de la défroque qui a servi d'enveloppe
à son génie. Cette défroque ne nous va pas ; elle est ou trop lon-
gue ou trop courte, ou les deux ensemble. On endosse Shaks-
peare pour une heure et on ressemble au grand homme comme
un clerc d'avoué, déguisé en mousquetaire, une nuit de samedi
gras, ressemble à d'Artagnan, ou comme un Turc de carnaval
ressemble à un vrai Turc qui fume sa pipe dans un petit café du
vieux Stamboul. Ce gigantesque modèle, dont on ne saisit pas
tous les aspects parce qu'il dépasse l'orbite de notre lunette, pa-
ralyse et opprime l'intelligence. Le comprît-on, on n'en serait
pas plus avancé. Ce serait folie de vouloir qu'un dramaturge
anglais n'eût pas lu Shakspeare, car c'est là qu'il prendra con-
science de l'âme anglaise dans toute son étendue et dans toute sa
profondeur. Qu'il absorbe donc Shakspeare, qu'il s'en pénètre;
puis qu'il l'oublie, s'il peut, et soit de son époque; qu'il ne pro-
mène pas, dans nos rues, le doublet et le haut-de-chausses de Tan
1600. Il faut choisir entre Shakspeare et la Vie, car, en littéra-
ture pas plus qu'en morale, nul ne peut servir deux maîtres.
Peut-être Shakspeare a-t-il été et est-il encore le grand obstacle
au libre développement d'un théâtre national. Et il ne faut pas
s'émerveiller : Shakspeare n'aurait jamais pu naître s'il y avait
eu, à deux siècles en arrière de lui, un autre Shakspeare.
Ce sont là des considérations a priori, mais l'expérience des
vingt dernières années les confirme. Ces années ont vu l'apo-
théose de Shakspeare et la mort du drame classique. Parmi les
derniers qui aient essayé de le galvaniser, je ne vois guère à citer
que Wills et Herman Merivale. Dans le drame intitulé the White
Pilgrim, Merivale a jeté quelques vers vraiment beaux : on y sent
le premier frisson de ces sombres et impalpables rêveries, venues
vers nous avec les souffles froids du Nord et o\v tcto& \a\<¥pssq&
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le
880 REVUE DES DEUX MONDES.
notre fièvre. Quant à Wills, il a donné un moment des espé-
rances. On pouvait se tromper sur l'avenir de ce talent. « Il était,
dit M. Archer, si fort et si faible, si viril et si puéril, si soigneux
et si négligé, si poétique et si banal! » Sa vie décousue, son
caractère passionné, sa hâte de produire, ajoutaient à l'illusion et
lui donnaient, à quelques pas, un air de génie. Ce n était qu'un
faux air. J'ai vu jouer deux pièces de lui, Charles the first et Clau-
dian. La première évoquait au théâtre, — pour la dernière fois,
sans doute, — la légende du roi martyr dont les travaux histo-
riques de Gardiner ont dispersé les derniers atomes. Et voici le
sujet de Claudian. Un homme qui a tué tin moine est frappé,
pour ce crime, d'une malédiction qui, au lieu de l'atteindre, s'at-
tache à tous ceux qui se trouvent sur sa route. Il fait du mal sans
le vouloir, même lorsqu'il veut faire du bien; il cause la mo:t de
ceux qu'il aime. A la fin, il est sauvé, de sorte que cet abomi-
nable gaspillage de vies humaines, ce torrent de larmes et de
sang, ces souffrances, ces désespoirs, ces agonies, tout cela ne
sert qu'à faire asseoir un criminel en robe blanche au banquet
de la vie immortelle. « Pour que le monde soit le purgatoire de
Claudian, il faut qu'il soit d'abord l'enfer de toute une généra-
tion. » Il en est ainsi de toutes les pièces de Wills : elles reposent
sur une conception qui s'écroule quand on l'analyse, et la versi-
fication est trop pauvre pour masquer ou racheter la fragilité de
l'idée dramatique.
Malgré les efforts d'Henry- Arthur Jones et de quelques écri-
vains actuels, le vers tragique, le vers blanc, dont j ai essayé de
caractériser l'impression, a vécu. S'il y avait encore des auteurs
pour le manier, il n'y aurait plus d'acteurs pour le dire, et je ne
vois guère qui osera le « chanter » après Ellen Terry.
Un nom, cependant, se présente à la pensée, un grand nom
qu'il serait profondénent injuste d'oublier dans cette revue du
théâtre contemporain : celui de Tennyson. M. Archer remarque
que Tennyson, si heureux dans sa vie de poète, a manqué d'à-
propos dans sa carrière de dramaturge. Il a écrit ses pièces trop
tard et trop tôt : trop tôt pour le public et trop tard pour son
talent. En effet, il avait soixante-six ans quand il a publié Queen
Mery, la première en date des six pièces qui composent son
théâtre. Il y a près de vingt ans de cela, et l'éducation des spec-
tateurs était bien loin d'être aussi avancée qu'elle l'est aujour-
d'hui. Ce n'était pas leur faute s'ils apportaient au poète un goût
quelque peu gâté par le succès d'Our Boys et des Pink Dominoes,
et une âme fermée aux jouissances supérieures de l'imagination.
Envers le poète lauréat, les artistes firent leur devoir, et même
quelque chose de ^\u%\ <S^\.\& wxVxqjift, — et, ici, je me couvre
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^;*^^^Tf^^-^f^j
LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN.
de l'autorité du plus éminent de ses membres, — c'est la critique
qui a décidé l'échec des drames de Tennyson, et si elle ne Ta
pas précisément condamné sans l'entendre, elle Ta, du moins,
écouté sous l'empire d'une idée préconçue. J'emprunterai encore
la malicieuse expression de M. Archer : les critiques « s'atten-
daient à être désappointés » ; ils n'étaipnt venus que pour cela.
De quoi se mêlait ce vieillard d'aborder une nouvelle carrière, et
celle-là, justement, où la jeunesse n'a pas trop de toutes ses
forces? Qu'est-ce qui lui prenait, de se découvrir de nouvelles
facultés à l'âge où il n'est, d'ordinaire, permis que de se répéter
et de se relire? Est-ce qu'un homme a le droit d'être bon dans
deux métiers? Est-ce qu'il n'y a pas, contre ces sortes de choses,
une « loi du cumul » tacitement votée par les critiques et appli-
quée par eux avec une impitoyable rigueur ? Pour la beauté de ce
raisonnement, il fallait que Tennyson échouât à la scène : donc il
échoua.
Mais, comme cet échec n'était pas juste, il s'en est relevé, et
son théâtre, même quand il est médiocre, même quand il est mau-
vais, est du théâtre vivant.
Je suis tombé dans le tort commun. Au cours d'un des pre-
miers articles que j'aie eu l'honneur d'insérer dans cette Revue,
j'ai parlé de Tennyson, en 1885, comme si la tombe était déjà
scellée sur lui. Peut-être avais-je raison d'écrire que dans le
jardin du poète, sur lequel était descendu l'hiver, certaines fleurs
ne fleuriraient plus. Mais, ce qui ne m'apparaissait pas alors et
ce qui est aujourd'hui manifeste pour moi et pour bien d'autres,
c'est que le dernier âge du poète a gardé quelques-unes de ses
grâces primitives et développé devant nous des qualités que sa
jeunesse n'avait point connues. Jusqu'au bout, il est resté en com-
munication avec l'âme des humbles. De plus, il s'est révélé comme
un maître dans l'art de poétiser et de vivifier par l'expression les
discussions sociales et religieuses qui nous passionnent ; il a dé-
ployé au théâtre un sens historique et un sens dramatique de
l'ordre le plus élevé et, si ces deux dons se sont nui quelquefois
jusqu'à se paralyser l'un l'autre, leur combinaison, à tel moment
heureux, nous a valu des fragmens de drame, des morceaux de
chefs-d'œuvre.
Je rangerai ses pièces non par ordre de dates, mais par ordre
d'importance. La plus mince de toutes est the Falcon. La scène
se passe dans quelque vague région d'une Italie demi-fantastique ;
aucune indication de lieu, ni de siècle. C'est un conte bien connu
de Boccace, mais du Boccace naïf et pur. Un gentilhomme pauvre,
Federigo, aime respectueusement, et sans espoir la belle^et riche
Teuve, Monna Giovanna. Son dernier bien, son orgueil, s^xovfc^V
882 REVUE DES DEUX MONDES.
aussi, son unique moyen d'assurer sa subsistance est un admirable
faucon qu'il a dressé lui-même pour la chasse. Un matin, Monna
Giovanna lui rend visite à l' improviste et, ignorant le dénûment
de son voisin, s'invite sans façon à déjeuner. Federigo, dont la
basse-cour est vide, fait tuer son oiseau favori pour le servir à la
dame. Or c'est précisément le faucon qu'elle venait lui demander
pour satisfaire à la fantaisie d'un enfant malade. Force est à Fede-
rigo d'avouer le sacrifice que l'hospitalité et l'amour lui ont
inspiré, et Monna Giovanna en est si touchée qu'elle tombe, et
pour jamais, dans ses bras.
Lorsque le Faucon fut présenté au public, en 1879, au Saint-
James, John Hare, qui est un directeur plein de goût en même
temps qu'un comédien excellent, l'avait monté avec respect, avec
amour, l'avait entouré d'une mise en scène poétiquement réaliste.
Federigo et Monna Giovanna, c'étaient les Kendal, et ceux qui
ont vu Madge Robertson dans ce rôle, s'en souviennent comme
on se souvient d'une toile de maître, rencontrée dans les musées
d'Allemagne ou d'Italie. Au point de vue plastique, elle a donné,
en créant Giovanna, un pendant à sa Galatée. Mais ni le charme
du décor, ni la perfection du jeu, ni la musique des vers ne
pouvaient assurer une longue vie à la pièce. A peine se figure-t-on
quelques centaines de spectateurs choisis savourant cette chose
légère, délice d'une heure, enthousiasme d'une soirée. Dès le
lendemain, le cockneyisme devait reprendre possession de la
salle et redemander ses plaisirs ordinaires. La critique fit cause
commune avec les cockneys, mais pour une raison moins étran-
gère à l'art. Elle remarqua que, s'il y a un sujet dans le Faucon,
c'est, apparemment, le sacrifice de Federigo. Or ce sujet, si mince
qu'il soit, n'est pas traité. Deux mots d'aparté avec son domes-
tique, un ordre à voix basse, voilà tout ce qui amène et justifie
la condamnation de l'oiseau. Encore plus décevant que le déjeu-
ner offert à Monna Giovanna, le menu présenté par lord Tenny-
son à ses spectateurs ne se composait que de hors-d'œuvre déÛ-
cats, et c'était trop peu pour ces robustes appétits.
The Promise of May a eu un sort pire que the Falcon. La
pièce est tombée très franchement. Une certaine partie du public.
— avec le fameux marquis de Queensberry à sa tête, — a feint
de croire que le poète parlait par la bouche de son héros, lors-
qu'il dénonce, avec tant d'amertume et dans un pêle-mêle inquié-
tant, les principes et les préjugés sur lesquels est bâtie la société.
Ces spectateurs manquaient vraiment d'intelligence et de patience.
La conlre-^&Tlvî tve manque pas aux théories négatives de Ha-
rold. Lotsç\\T\\ ^ &&ta.\ftfe %>\\\^\s^Q^ft, les religions ont fait aui
hommes, ftora \\i\ \s\»\iVt^ ^vwv ^sv^ \^^\sas^^ ^^xai\ les j
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 883
bienfaits qu'ils en ont reçus. Lorsqu'il a prophétisé la dissolution
prochaine et universelle du lien conjugal, elle lui répond, avec
simplicité, mais non sans émotion ni sans grâce : « Moi, j'avais
eu le rêve d'une pure et parfaite union où l'homme et la femme,
l'un plus fort, l'autre plus faible, mais pourtant semblables, mar-
cheraient ensemble, la main dans la main, à travers cette vallée
de pleurs jusqu'à la tombe, qui est au fond, et s'endormiraient
ensemble dans cette nuit, bientôt passée comme un moment,
pour se réveiller toujours ensemble dans la lumière ou dans la
gloire et ne se plus quitter jamais, jamais! » Et quand Harold
arrache, pour la lui offrir, une branche de pommier fleurie, cette
fille de fermier regarde avec tristesse le rameau dévasté : « L'an
prochain, il n'y aura pas de fruits. » C'est là un touchant sym-
bolisme, et c'est bien ainsi qu'on aime à voir un poète réfuter la
morale de la sensation qui, en cueillant les fleurs, empêche les
fruits de naître et détruit jusqu'aux germes de l'avenir.
De tels détails éclairaient la pensée de Tennyson et auraient
dû obtenir sa grâce auprès des siffleurs, mais ils ne voulurent
pas entendre raison. Ces malentendus ne sont possibles qu'avec
une pièce qui ne se défend pas elle-même. Or, par malheur, the
Promise of May est une de celles-là. On y retrouve quelques
traces de ces dons idylliques qui rendent si doux les petits poèmes
de la jeunesse de Tennyson, avec l'intelligence des âmes rustiques
qui ne l'abandonna jamais et l'éloquence amère, la veine de satire
morale et sociale qui coule à flots dans la seconde partie de Locks-
ley Hall, Sixty years after. Mais, lorsqu'il faut en venir à l'ac-
tion, le poète est déplorablement faible, enfantin, presque niais.
Ce Harold, posé au début comme le type du nihiliste que rien
n'émeut ni n'effraye, tombe finalement à un tel désarroi et à de
si piteux balbutiemens qu'on en a honte pour lui. Si Tennyson
a voulu nous faire entrevoir le mariage de ce triste séducteur
avec la sœur de sa victime comme une satisfaction donnée à la
morale, il s'est lourdement trompé, et le peu qui restait de la
pièce s'évanouit avec ce dénouement répulsif.
Le succès relatif de la Coupe, auLyceum, m'étonne moins que
M. Archer. Je n'en chercherai pas la cause principale dans la
grâce d'Ellen Terry ou dans le magnifique décor du temple de
Diane. The Cup a certaines qualités qui sont faites pour plaire à la
moyenne du public. Le sujet est tiré des récits de Plutarque Sur
les femmes illustres, et d'un passage qui avait déjà induit en tra-
gédie un Français, un Allemand et un Italien. Peut-être, sans en
avoir une conscience nette, Tennyson a-t-il pris quelque chose du
ton de son auteur primitif et de l'allure de ses devanciers. Il a
été, cette fois, moins Anglais, moins shakspsaxraDL eV, moYQ&Viv-
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88 1 REVUE DES DEUX MONDES.
même que dans ses autres œuvres. Le dialogue est rapide, agis-
sant; les personnages ne se livrent pas à des fantaisies poétiques,
ne développent point de théories, mais expriment des sentimens
qui n'ont rien de compliqué ni d'étrange. L'un d'eux est intéres-
sant : c'est Synorix. À part le don juanisme qui le modernise
trop, ce type ambigu, moitié barbare et moitié romain, dont la
civilisation a affiné l'intelligence mais non éteint les passions,
est une créature d'exception, une sorte de monstre qui connaît sa
supériorité intellectuelle et sa déchéance morale ; il confond ces
deux sentimens en une mélancolie qui n'est pas sans grandeur.
L'attrait de ce caractère est ce qui a fait manquer la pièce à
Tennyson; il a passé à côté du sujet que lui offrait Plutarque
et dont s'étaient saisis Thomas Corneille et Montanelli, ce dernier
avec talent et succès, malgré l'enflure du style. Ce sujet, c'est
l'action de Camma, veuve du tétrarque de Galatie que Synorix,
avec l'aide des Romains, a fait mourir et a remplacé au pouvoir.
Synorix l'aime et veut l'épouser. Camma ne peut se soustraire
à cet odieux mariage; elle feint d'y consentir. D'après le rite
sacré, elle doit porter ses lèvres à la même coupe que Synorix
devant l'autel de Diane. Elle lui fait boire la mort dans cette coupe
et l'y boit elle-même avec lui. Pour que ce dénouement n'éveillât
dans notre esprit aucune objection, il eût fallu nous faire haïr
Synorix autant que le hait Camma. Or Tennyson semble avoir tout
fait pour diminuer l'horreur de son caractère. Il lui a donné le
prestige d'une noble tristesse, l'excuse d'un grand amour, l'a en
quelque sorte obligé de tuer son rival dans le cas de légitime dé-
fense. Il a mis le comble en nous montrant dans le premier époux
de Camma un personnage inintelligent et brutal qui justifie mal
les regrets et le sacrifice de la jeune femme. Ajoutez que, si le
véritable sujet est le drame intérieur qui se passe dans l'âme de
Camma, nous ne savons rien de ce drame jusqu'à la scène finale.
Un coup de théâtre ne fait pas une pièce, et M. Archer a sans
doute raison de préférer l'œuvre de Montanelli à celle de Tenny-
son. Malgré ces défauts, je crois que la Coupe retrouverait, comme
en 1881, un accueil favorable auprès du public. Elle rappelle dé-
cidément nos tragédies par la dignité, 'la décence, par ce sérieux
que ne trouble le mélange d'aucun élément comique, par cette
identité dans les caractères, cette continuité de ton et cette unité
d'action qui, quoi qu'on en dise, plaisent à l'esprit plus que ne fait
l'imitation la plus fidèle des contrastes et des incohérences de la vie.
S'il n'avait écrit que le Faucon, la Coupe, la Promesse de mai,
Tennyson ne tiendrait qu'une bien petite place parmi les écrivains
dramatiques. S?\\ àoxWxNw^^fcfetox^ c'est par ses trois drames
historiques ; Qiceeu Mary , HcitoU , ****i .
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 885
Ces drames, a-t-on dit, étaient forcément inférieurs, môme
avant de naître, aux drames historiques de l'âge d'Elisabeth dont
ils imitaient si fidèlement l'allure et le caractère. En effet les
Histoires de Shakspeare et de ses contemporains étaient taillées
dans la Chronique, qui, presque à l'égal des Mémoires, garde la
vivacité de l'impression personnelle et comme la chaleur de la
vie. Tennyson, lui, a pris ses drames dans l'histoire proprement
dite; or l'histoire est une personne sérieuse et scientifique qui
dissèque la vie pour la mieux étudier, qui discute plus qu'elle ne
raconte et met des jugemens modernes à la place des passions
anciennes. L'objection est spécieuse, mais elle n'est que spécieuse.
D'abord la définition qu'on donne de l'histoire, vraie peut-être,
d'un Guizot, d'un Hallam et d'un Lecky, s'appliquerait bien mal a
un Carlyle, à un Michelet, ou à un Taine. En lisant Freeman,
et surtout Froude, Tennyson était-il plus loin d'un contact direct
avec l'âme du passé que Shakspeare en parcourant les pages, sou-
vent froides et languissantes, d'Holinshed? Et, encore, Froude
fût-il aussi sentencieux, aussi glacé qu'il est, au contraire, pitto-
resque et passionné, Tennyson eût suppléé à ce défaut par ses
propres facultés. C'est le moment de rendre pleine justice à la
délicatesse et à la puissance véritablement hors ligne de son sens
historique. Un drame historique, si j'entends les mots, tient de
l'histoire et du drame. Mais, parmi les auteurs des drames histo-
riques de ce siècle, lequel a été un historien en même temps
qu'un dramaturge et un poète?
Il ne s'agit pas du sens critique de l'histoire qui n'a que faire
en cette matière, mais de ce don, accordé à bien peu d'hommes,
de revivre parles sens de l'imagination les émotions d'un siècle
qui dort tout entier dans la poussière. C'est ainsi que Michelet a
assisté au supplice de Jeanne d'Arc, Macaulay au procès de Warren
Hastings, Carlyle à la prise de la Bastille et à la bataille de Mar-
stonmoor. Les hommes et les objets se seraient peints sur leur
rétine que l'ébranlement donné à leur cerveau n'eût pu être plus
formidable. Mieux vaut cent fois leur vision intellectuelle que la
vision physique d'un Holinshed ou d'un Ayala !
Ce don rare était un des privilèges de Tennyson et prenait en
lui cette acutesse féminine qui affinait toutes ses facultés de poète.
Comme preuve, prenez tout le bijeplay de ses pièces historiques,
c'est-à-dire tout ce qui n'est pas essentiel, tout ce qui est action
accessoire, détail de mœurs, menus traits de caractères, miettes
de l'histoire; par exemple, le récit du mariage de Philippe et de
Marie, celui du supplice de Jane Grey par Bagenhall, dans Queen
JÊiary, et, dans Becket, les sarcasmes lancés contre l'église romaine
par Waltcr Map, ce spirituel précurseur de l'amer elMTofctfe\«ftr
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886 REVUE DES DEUX MONDES.
glande. Un Bulwer, un Tom Taylor peut découper des lambeau
de chronique, encadrer dans sa prose des mots historiques; mais
au-dessous et au delà de ces mots, nous fera-t-il, comme Ten-
nyson, entrevoir un état des âmes, nous fera-t-il plonger dans la
profondeurs de la vie ancienne ?
Je sais bien que ce n'est pas tout ou, plutôt, que ce n'est rien,
si, à cette puissance d'évocation intime, le poète ne joint pas U
force dramatique. Y a-t-il un drame dans Becket, dans Queen Mary,
dans Harold?
Je répondrai, à la manière des jurés : Non, sur la premier*
question ; oui, sur la seconde et sur la troisième.
Il est vrai que Becket a obtenu, dans Tété de 4893, un écla-
tant succès. Mais les trois quarts de ce succès sont dus à Irving.
Ceux qui sont familiers, de longue date, avec le grand acteur,
savent à quel point il est épiscopal, pontifical, hiératique. L'ascé-
tisme médiéval est une des manières d'être que sa personnalité
artistique remplit le plus exactement et où elle s'emboîte le
plus à Taise. On serait venu de loin et on aurait supporté de
longues heures d'ennui pour assister à cette symbolique partie
d'échecs où la lutte de l'évêque (1) et du roi fait pressentir
toute la pièce, à ce dialogue saisissant dans lequel Becket
raconte à son confident ses tragiques angoisses et ses rêves pro-
phétiques, h l'orageuse discussion de Northampton où l'arche-
vêque signe les fameuses constitutions, puis se rétracte ; enfin à
cette scène de l'assassinat qui suit l'histoire pas à pas et où, d ail-
leurs, la pantomime seule eût suffi. Ceux qui ont vu Irving la
mitre en tête et la crosse à la main, frappé et tombant sur les
marches de l'autel, pendant que le plain-chant des moines arrive,
par bouffées, de l'église supérieure, mêlé aux cris du peuple qui
heurte à la porte et aux grondemens du tonnerre dont tressaille
jusqu'en ses fondemens l'auguste et immense basilique, ont
éprouvé, ce soir-là, une des plus fortes émotions qu'aucun spec-
tacle ait jamais données.
Pourtant, il n'y a point là de drame, car un drame est une situa-
tion qui mûrit et se transforme, une action qui marche, ke duel du
roi et du prélat n'est, dans la pièce aussi bien que dans l'histoire,
qu'une succession confuse de chocs indécis. La métamorphose
du soldat courtisan en évêque martyr est à peine indiquée par
le poète. Et que dire de l'idylle amoureuse, annexée au drame
historique en dépit de l'histoire et en dépit du drame lui-même?
Tout le tact d'EUen Terry n'a pu sauver cette insipide Rose-
monde. Les complications relatives à la mystérieuse retraite de
(1) Le àishop du jeu d'échecs anglais, c'est notre « fou » .
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 887
la jeune femme relèvent de la farce encore plus que du mélo-
drame, et quant aux détails plaisans dont l'épisode est enjolivé,
ce comique est si bas et si plat qu'on en ressent un malaise. Je
puis me taire là-dessus pour ne pas avoir la douleur de me moquer
d'un homme de génie, mais je ne puis m'empêcher de reprocher à
Tennyson la faute irréparable qu'il a commise en compromettant
son Becket dans cette aventure équivoque et en lui donnant à
garder la maîtresse du roi, dans le temps même où il le tient en
échec avec tant de hardiesse.
Je n'ai pas à adresser la même critique à la Reine Marie ni à
Harold. Dans la première pièce, le drame humain, psychologique,
qui est à demi submergé sous l'histoire, mais non pas cependant
au point de disparaître, c'est le développement du caractère et
de la destinée douloureuse de cette misérable reine; c'est ce
chemin, d'abord semé de fleurs, puis pavé de pierres aiguës et
bordé d'épines, où elle marcha, en si peu d'années, d'une jeunesse
tardive à une vieillesse précoce, et de la joie enthousiaste à une
agonie solitaire, maudite et désespérée. Ce fut une vie trois fois
manquée. Reine, elle rêva la grandeur du pays et le laissa sous
le coup d'une honte nationale, la perte de Calais. Catholique, elle
essaya de restaurer sa religion et, loin d'y réussir, creusa entre
Rome et son peuple un abime que les siècles n'ont pas comblé.
Femme, elle aima un homme de glace, un rocher vivant : son
cœur s'y meurtrit et s'y brisa. Elle connut, avant de mourir,
l'anéantissement de tous ses projets; elle lut le mépris et le
dégoût dans les yeux de celui qu'elle adorait et à qui elle avait
offert, pour se le rendre propice, des sacrifices humains.
Voilà le drame que Tennyson a dessiné, sinon entièrement
achevé, dans Queen Mary. Celui qui fait le sujet de Harold s'accuse
en pleine lumière, avec un relief saisissant. C'est la lutte de la
foi religieuse avec le patriotisme et l'ambition. Tous les sentimens
qui militent des deux parts sont indiqués avec une supériorité
digne des maîtres, dans les scènes successives qui se passent à la
cour de Guillaume lorsque Harold y est prisonnier. Après que la
politique a parlé par la bouche du vieux seigneur normand, vient
la scène sublime où Wulfuoth, le jeune frère de Harold, lui
décrit les lentes tortures du prisonnier, ce mort vivant, à jamais
privé de ses amours, de la vue des champs, de la mer et du ciel
comme de la société des hommes ; dont le nom même disparaît
de leur souvenir, rongé par l'oubli comme il est rongé dans son
cachot par les bêtes immondes de la terre. Quand Harold a cédé,
c'est chose émouvante de le voir se courber avec Edith devant la
fatalité chrétienne, sacrifier, comme rançon du serment violé,
son bonheur intime à l'accomplissement de son devoir royal. Le
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888 REVUE DES DEUX MONDES.
dilemme se transforme et ses deux aspects nouveaux se person-
nifient dans deux femmes, dont la rivalité n'a rien de banal, et
ne rappelle pas ces vulgaires éclats de jalousie auxquels le théâtre
nous a trop habitués. Edith abandonne à Aldwyth le héros vivant;
mort, elle le revendique avec une noblesse et une fierté d'accent
qui font tressaillir.
Ainsi deux œuvres, — je n'ose dire deux chefs-d'œuvre dra-
matiques, — entourés d'une gangue historique qui est, eile-mêfoe,
de matière infiniment précieuse, tel est le legs du grand lyrique
au théâtre de son pays. Vienne une main pieuse qui dégage ces
deux drames, fasse circuler l'air et la lumière autour de leurs
lignes essentielles; vienne un grand acteur qui comprenne et
incarne Harold, une grande actrice qui se passionne pour le carac-
tère de Marie, et, sans effort, Tennyson prendra sa place parmi les
dramaturges (1).
III
N'est-ce pas un signe du temps que la vaste salle du Lyceum
se soit remplie deux mois de suite, pendant les chaleurs de Jeté,
d'une foule respectueuse qui venait entendre et applaudir Becket?
Faites la part d'Irving; faites aussi la part de la mode, un fait
subsiste : cinquante à soixante mille personnes se sont intéressées,
se sont passionnées pour cette lutte de l'esprit et de la force, de
la royauté nationale et du sacerdoce romain, r es suscitée par un
poète. Bien d'autres symptômes accompagnent celui-là et le con-
firment.
Je ne veux pas dire qu'il n'y ait plus de grossièreté à Londres :
rien ne serait plus faux. Jamais la béte humaine n'y a été plus
librement lâchée; jamais le sensualisme, depuis les jours loin-
tains de George IV ou depuis ceux, plus lointains encore, de
Charles II, ne s'y est donné plus impudemment carrière. Mais ces
goûts-là ont certains lieux pour se satisfaire. Tous les soirs, trente
music-halls, dont l'entrée flamboie comme une bouche de l'en-
fer, appellent la multitude pour lui offrir des obscénités qui sont
peu voilées et de la chair qui l'est moins encore. Tant pis pour la
morale! tant mieux pour l'art! Car, pendant ce temps, on ne va
plus chercher dans les théâtres que des émotions et des pensées.
Toutes ces pensées ne sont pas justes et toutes ces émotions ne
sont pas saines. N'importe ! la bête humaine, dont je parlais, reste
à la porte.
(1) Je me décide à ne parler ici ni des drames de Browning, ni de ceux de
M. Swinburnc. Ces drames, pour des rai$ons que j'aurai sans doute, un jour, l'oc-
casion de dèduVre, a$ipfcx\.taNbefi& à l'histoire de la poésie et non à ceUe du théâtre.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 889
J'ai raconté la première vogue des Burlesques au Royalty et
au Strand. Cette vogue a fait ensuite la fortune d'un théâtre plus
luxueux, la Gaiety, avec Nellie Farren, qui a hérité des anciens rôles
de Mrs Bancroft et les a singulièrement encanaillés. Si vous pro-
noncez ce nom devant un « vieux marcheur » londonien, dont la
jeunesse a battu son plein de 1 865 à 1 875, vous allumerez au fond de
sa prunelle une petite flamme libidineuse et attendrie. Aujourd'hui
plus de Nellie Farren, plus de burlesques! L'opérette végète;
la pantomime n'amuse plus guère les enfans. Parmi les genres
inférieurs, deux subsistent et ont même étendu leur clientèle. La
farce a pris ses aises : il lui faut trois actes au lieu d'un seul pour
se déployer. Le mélodrame, qui habitait dans les quartiers excen-
triques, au delà des ponts, dans des parties de Londres dont la
géographie était mal connue, au Surrey, au Victoria, au Grecian,
au Standard, a fait un retour offensif. Il règne en maitre à Drury-
Lane9kVAdetphi et au Princess. Dans cette immense aggloméra-
tion humaine, il y a un troisième public pour ces deux genres
populaires, un public qui ne se confond ni avec le public des
music-halls ni avec celui des grands théâtres où l'on joue le
drame littéraire et la haute comédie.
Le succès persistant, et même croissant, de la farce et du
mélodrame n'est pas un symptôme inquiétant. Ces genres ré-
pondent à des besoins primitifs et légitimes de l'esprit. Je crois
inutile de prouver qu'il est bon de faire rire les gens et que ce
rire commence leur éducation. Ceux qui méprisent les absurdités
du mélodrame ne songent pas que l'acceptation même de ces
absurdités révèle, chez la foule, un instinct idéaliste, dont les
lettrés sont souvent dépourvus. J'ai effleuré, à propos d'Irving,
une question, souvent discutée : si nous allons au théâtre pour y
chercher l'image de la vie ou pour oublier la vie. Le mélodrame
résout la question, en donnant raison aux deux hypothèses et sa-
tisfaction aux deux besoins, en offrant l'extrême réalisme du
décor et du langage à côté de l'extraordinaire dans les sentimens
et dans les événemens. Ces multitudes qui se régalent des pièces
de Buchanan, de G. Sims ou même — pour descendre un degré
plus bas — de Merritt et de Pettitt, passent quelquefois, de plain-
pied, à Shakspeare, car il y a un mélodrame dans tout drame de
Shakspeare, et, n'était l'archaïsme du langage, ce mélodrame
zferait vibrer l'âme populaire en 1895 comme en 1595. Le mélo-
drame a sa moralité, mais elle est grossière parce qu'elle nait
«l'un accident. Une passerelle qui traverse un torrent se brise sous
les pas du méchant; un pan de mur s'écroule sur lui et l'écrase;
iine chaudière éclate et le disperse en atomes. Il faut apprendre à ces
^ens-iàque le châtiment du coupable doit sortir de ses t&\vtevœ&\s\*s>*
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890 REVUE DES DEUX MONDES.
Réussiront-ils à le comprendre? S'ils n'y viennent pas, leurs enfans
y viendront et s'assoiront auprès de nous dans les mêmes salles
de spectacle. Mais, derrière eux, apparaîtront de nouvelles couches
de spectateurs incultes qui réclameront encore du mélodrame.
Quant au drame littéraire et à la haute comédie, dont je suis ici
les destinées, ils sont, depuis une dizaine d'années, installés sans
partage au Lyceum, au Haymarket, au Garrick, au Saint-James,
au Court et au Comedy théâtre; ils ont souvent aussi pour home le
Criterion, que dirige cet acteur excellent, Charles Wyndham. Le
personnel de ces théâtres compose une élite artistique vraiment
rare, qui se recrute et se fortifie sans cesse par l'apparition de
nouveaux talens. On a vu les progrès que l'acteur et l'actrice ont
réalisés au point de vue du bien-être matériel, de la dignité per-
sonnelle et de la considération sociale. Mais le progrès le plus
remarquable, c'est celui de l'intelligence. A quoi le doivent-ils?
A l'observation, à l'étude, à l'effort, à ce désir du mieux qui met
en branle et tient en mouvement les individus, les classes, les
sociétés. Il y a vingt ou vingt-cinq ans, un directeur eût dit à
une jeune fille qui sollicitait un engagement : « Savez- vous chan-
ter? Savez-vous danser? Vos jambes sont-elles droites? » Aujour-
d'hui il lui demanderait, surtout, d'avoir du talent.
Les comédiens anglais doivent beaucoup aux nôtres. Sarah
Bernhardt, en particulier, a eu une influence décisive, qui exi-
gerait une étude à part, et les voyages de la Comédie-Française
sont regardés en Angleterre comme des dates. Clément Scott, dans
ses Thirty years at theplay, raconte, comme un homme de théâtre
pouvait seul le faire, la représentation improvisée, au Crystal
Palace, par nos comédiens, après le banquet que leur avait offert
le monde théâtral de Londres. Ce soir-là, Favart et Delaunay
jouèrent On ne badine pas avec t amour devant le parterre le
plus sensitif et le plus vibrant, exclusivement composé d'ac-
teurs et d'auteurs. Lorsque, au dénouement, on entendit dans
la coulisse le bruit d'une chute avec un cri étouffé, et que Favart
reparut, toute pâle, et traversa la scène comme un ouragan de
désespoir en jetant ces mots : « Elle est morte! Adieu, Perdi-
can ! » une telle angoisse d'admiration étreignait les poitrines
qu'on oubliait d'applaudir, et il y eut une seconde d'étonnante
stupeur, de respectueux silence, comme devant une catastrophe
véritable : le plus bel hommage qui ait jamais été offert au talent
scénique. Je ne serais pas surpris que cette soirée eût marqué dans
la carrière de plus d'un artiste.
La critique dramatique était enfin sortie de l'état inférieur et
précaire où j'ai dû la montrer dans la première partie de ces
études. TLWfc sva\\. m^\YAfc\v*x\ V\wdéçendance et l'intelligence
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 891
nécessaires pour aider au mouvement qui se dessinait et y
prendre une large part. Lorsqu'on écrira une histoire du théâtre
anglais au xixc siècle, il faudra y réserver une place à des hommes
comme Dutton Cook, Moy Thomas, Clément Scott et à tous ceux
qui, ayant débuté pendant les années de sécheresse et de famine,
ont conduit la critique, et avec elle tout le peuple d'Israël, hors de
la terre de servitude. Le temps n'est pas si loin où la critique
« vendait son âme pour une annonce » ; où Chatterton, l'ancien
ouvreur de loges devenu maître de trois scènes et qui se laissait
appeler par ses créatures le Napoléon du monde dramatique,
prétendait faire chasser Clément Scott du Weekly Dispatch, lui
fermer l'entrée de ses théâtres et même refuser son argent au
guichet ; où l'acteur critiqué se déclarait diffamé et en appelait au
jury; où le jury, composé de commerçans et jugeant au point de
vue commercial, décidait invariablement en faveur de l'artiste;
car plus une critique était juste, plus elle portait préjudice à celui
qui en était l'objet.
Ce furent vraiment de dures années à passer. Peut-être qu'un
des hommes auxquels la critique doit surtout son émancipation
est James Mortimer, le fondateur du London Figaro. Américain
d'origine, Mortimer a passé de longues années à Paris; il était
personnellement connu de Napoléon III, et c'est dans le cabinet
impérial, à Saint-Cloud, que j'ai fait sa connaissance. Il possédait
à fond notre théâtre aussi bien que notre politique, et, lorsque son
journal, par suite du retrait de certain patronage financier, fut de-
venu, de quotidien qu'il était, hebdomadaire, ou bi-hebdomadaire,
Mortimer y donna une grande place et une grande liberté à la cri-
tique. Non seulement il ouvrit une tribune à Clément Scott et à
William Archer; mais, loin de les désavouer, en cas de réclama-
tion, il les couvrit hardiment, et je l'ai vu, le chapeau sur l'oreille,
regarder tranquillement les claqueurs qui le huaient à son entrée
dans la salle. Le brave et spirituel petit journal a vécu; Mortimer
lui-même a traversé, depuis lors, dans sa carrière d'éditeur, des
jours difficiles. Il n'en est pas moins juste de lui reporter, devant
le public français, le témoignage mérité que lui rendent ses an-
ciens collaborateurs, afin qu'ayant été à la peine il soit quelque peu
à Thonneur, maintenant que la bataille- est gagnée et que les bar-
bares ont été chassés du théâtre. Bien souvent, depuis lors, il eét
arrivé à la critique de se tromper ou de se déjuger, de servir
une vanité ou une rancune, une spéculation ou une coterie,
d'abuser de son nouveau pouvoir ou de retourner à son ancienne
faiblesse, de condamner une bonne pièce et d'en glorifier une
mauvaise ; mais, en somme, elle vaut mieux qu'elle ne valait, et
c'est, ou, du moins, ce devrait être> pour toutes les choses hu-
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£92 REVUE DES DEUX MONDES.
mai nés, l'expression ordinaire et la commune limite de l'éloge.
Les deux écrivains qui s étaient rencontrés dans la petite bou-
tique du London Figaro , près du vieux Temple bar, aujourd'hui
disparu, en face de remplacement où devait s'élever le Palais de
Justice, Clément Scott et William Archer n'étaient séparés que
par quelques années; mais ils représentaient, dans leur profes-
sion, des temps, des écoles, des tempéramens opposés. Scott a
été le critique de l'ère robertsonienne ; Archer est le critique du
drame actuel et, jusqu'à un certain point, du théâtre de demain.
S'il est, à l'heure actuelle, une douzaine d'hommes en qui
l'Angleterre vivante et pensante prend conscience d'elle-même,
William Archer est un de ces douze. Sa passion pour le théâtre—
il en a raconté les débuts dans une délicieuse préface adressée,
l'année dernière, à son ami Robert Lowe (1) — date de sa pre-
mière jeunesse, et aucun élément impur ou intéressé ne |s'y est
mêlé. Il n'a jamais écrit de pièces, ou, du moins, n'en a jamais fait
jouer aucune. Par principe, il s abstient de fréquenter les coulisses
etd'entretenir des relations personnelles avec les artistes. Il est tout
à sa mission de critique, et, pour la mieux remplir, il a étudié tout
le passé du théâtre national et toutes les littératures dramatiques,
mortes ou vivantes. Il est un répertoire, une bibliothèque de réfé-
rences; mais, à la différence de beaucoupd'érudits, il met toujours
une idée féconde à côté d'un renseignement précis. Sur tout ce qui
touche son métier, il pense et fait penser. En même temps qu'il
devenait un pénétrant critique, il est resté un « petit journa-
liste » hors pair. L'humour, dont il est plein, coule à torrens
sur tout ce qu'il écrit; un humour facile, limpide, vif et délicat,
où je n'ai jamais rencontré une défaillance de goût ni une touche
de pédantisme. Je ne crois pas que, dans toute sa vie, il ait im-
primé une ligne insipide ou obscure. Il voudrait ennuyer qu'il
ne le pourrait pas : la gaîté, le bon sens et l'esprit l'accompagnent
et ne le quittent jamais.
Pour le faire comprendre à des Français, le plus court serait
de le comparer à quelqu'un des critiques dramatiques de cette gé-
nération ou de celle qui l'a précédée, et, par exemple, de faire voir
en quoi il se rapproche de M. Francisque Sarcey ou de M. Jules
Lemaître, en quoi il s'en éloigne. Mais la comparaison est impos-
sible, parce que les situations diffèrent ici encore plus que les
talens. Les excellons écrivains que je viens de nommer sont,
chez nous, les gardiens et les interprètes d'une tradition consa-
crée par des chefs-d'œuvre; ils la restaurent ou l'affinent soit
par la vivacité et la bonhomie, soit par la délicatesse et la grâce
(\) Witti&ui taches, (fie Tkcatrical world for 1893.
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN
de leurs impressions personnelles. Le public auquel ils s'adres-
sent est plus blasé qu'ignorant et a plus besoin d'être réveillé que
d'être instruit. William Archer est un initiateur; il a eu à s'ou-
vrir passage à travers une forêt de préjugés ; en tout, il doit re-
monter aux élémens, prouver des principes que nous ne discu-
tons plus, accomplir, en un mot, une tâche qui ressemble quelque
peu à celle de Leasing dans la Dramaturgie de Hambourg. En
tirant des milliers d'articles qu'il a publiés depuis vingt ans
les questions qu'il s'est posées et les réponses qu'il y a faites,
on composerait un corps de doctrine assez complet sur les pro-
blèmes, grands ou petits, qui touchent l'art et le métier de l'acteur,
de l'auteur et du critique de théâtre.
Sa conception du théâtre est très large. Il le considère comme
une réunion, un rendez-vous de tous les autres arts. Jusqu'où va
la vie, aussi loin va le domaine du théâtre. Il accepte toutes les
formes et tous les genres, pourvu que ce ne soient pas des impor-
tations exotiques et qu'ils répondent à un besoin de l'âme des
foules. Ainsi le mélodrame n'est, pour lui, que « la tragédie illo-
gique », et, quant à la farce, il ne s'inquiète point de ses progrès,
car « une farce vraiment gaie vaut mieux qu'un drame préten-
tieux et raté. » La duperie serait de les juger d'après les lois de
l'esthétique : « On ne prend pas, dit-il, la hauteur d'un pain de
sucre avec des observations barométriques. » Le drame lui-
même peut exister en dehors de la littérature. C'est précisément
le cas où se trouvait le drame anglais il y a dix ou quinze ans.
La mission de la critique, suivant M. Archer, était de l'élever à
la dignité d'un genre littéraire, de le réconcilier avec la littéra-
ture. Quelle critique conviendra-t-il d'y employer? La critique
analytique ou la critique dogmatique? la critique comparative,
anecdotique, humoristique? Elles ont, toutes, l'une après l'autre,
leur utilité et leur moment, à condition d'être sincères et indé-
pendantes.
« Une pièce doit contenir ces trois élémens : une peinture, un
jugement, un idéal. » Sur le premier point se pose la grosse ques-
tion du réalisme au théâtre. M. Archer résume en un dilemme les
objections des adversaires du réalisme : « Ou bien vous me mon-
trez sur la scène ce que je vois, ce que j'éprouve moi-même tous les
jours, et alors où est la nouveauté, où est la leçon? Ou bien vous
me présentez des objets, des mœurs, des sentimens inconnus, et
alors comment puis-je juger de leur degré de réalité? » M. Archer
répond que le théâtre nous force à « observer, » c'est-à-dire à voir
et à sentir d'une façon particulière tout ce que nous voyons et
sentons dans la vie ordinaire sans y prendre garde et sans en tirer
aucune .conclusion. Quant aux sensations que nous n'avons ja-
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894 REVUE DES DEUX MONDES.
mais éprouvées et dont nous ne pouvons contrôler l'exactitude, le
critique anglais croit fermement à l'existence d'un sens intime qui
repousse ou accepte la peinture d'un monde inconnu. Si M. Zola
nous décrit les mœurs financières du second Empire, si Pierre
Loti nous transporte auprès de Rarahu ou de Chrysanthème, un
instinct infaillible nous avertit si nous sommes trompés ou in-
struits, si c'est de la fantaisie ou de l'histoire.
Ce caractère réaliste, M. Archer le refusait à la comédie de
Robertson; ou si elle l'avait possédé, elle l'avait très vite perdu.
A force de verser de l'eau chaude dans la fameuse théière, on
n'offrait plus au public qu'un breuvage insipide dont on essayait
vainement de corriger la fadeur en le faisant alterner avec l'amer-
tume du « café » français, escorté de l'inévitable « cognac ».
<( Notre théâtre, avait écrit Matthew Arnold, est suspendu entre
le ciel et la terre; il n'est ni réaliste ni idéaliste, il n'est que fan-
taisiste. » M. Archer acceptait l'idée de Matthew Arnold et, de là,
poussait plus loin son raisonnement. Outre la peinture des mœurs
et des caractères, le drame nous offre une action à juger, et c'est
là que le critique avait des vérités toutes nouvelles à dire à ses
compatriotes. Le théâtre anglais se croyait très moral : le critique
lui enlevait cette illusion. Il n'était pas loin d'admettre comme
parfaitement fondé le mot de M. Got qui donnait à notre scène la
préférence au point de vue de la moralité ; ou plutôt il était d'avis
que le théâtre des Français a une mauvaise morale et que le
théâtre des Anglais n'a point de morale du tout. Ce qui rend une
pièce morale, est-ce le coup de théâtre final qui foudroie le
traître et récompense la vertu, ce triomphe du bien qui se perd
dans un remue-ménage de paletots endossés et de petits bancs
renversés? Non : une pièce est morale si elle développe une situa-
tion psychologique donnée, un problème de conduite auquel
elle impose ou plutôt suggère une solution juste. Or, M. Archer
ne voyait point de drame écrit sur ce modèle en 1880 : rien que
de fades marivaudages, un tout petit coin de la vie, et, pour
unique problème, l'antagonisme de la pauvreté et de la richesse,
éternellement nivelés par l'amour.
Il voulait voir planer au-dessus de toute œuvre dramatique
l'aspiration vers le bien ou vers le mieux, vers un mode de vie
supérieur à la vie ordinaire et qui sera peut-être la vie de
demain. Il voulait que le théâtre eût un idéal, non un idéal
rétrospectif et pour ainsi dire réactionnaire, comme il arrive en
un pays de tradition où l'on ne croit jamais si bien réformer que
quand on restaure, mais un idéal de marche, si j'ose dire, un
idéal d'avenir et de progrès.
Ses articles étaient comme des secousses répétées et vigou-
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LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN. 895
reuses données à un homme endormi, car « tout effort, disait-il,
vaut mieux que l'apathie. » Il sondait toutes les avenues, fouillait
tous les petits coins, soulevait à la fois toutes les questions de
théorie et de métier. Jusqu'à quel point est-il sain d'imiter
Shakspeare? La censure est-elle plus favorable aux mœurs
qu'elle n'est oppressive pour le talent? L'établissement d'un
théâtre national, qui servirait d'école et d'étalon, est-il possible
et contribuerait-il au perfectionnement de Part? Que faut-il pen-
ser du paradoxe de Diderot sur le jeu de l'acteur, et qu'en pensent
les acteurs eux-mêmes? Quelle a été, dans le passé, la situation
sociale des artistes et que sera-t-elle dans l'avenir? Seront-ils
respectés à cause de leur profession, comme le juge,leclergyman,
l'officier, ou malgré cette profession ? Quels sont les droits et les
devoirs de la critique? Quels sont les dangers et les avantages de la
combinaison qui met presque toutes les grandes scènes aux mains
d'acteurs-directeurs? L'auteur anglais doit-il accepter la collabo-
ration de l'acteur-directeur, et jusqu'à quel point? Voilà quelques-
unes des questions qu'il a traitées et résolues avec une compé-
tence que nul ne conteste, une franchise, une abondance, une
souplesse et un brio qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, même
quand on est d'avis un peu différent.
Ce n'est pas tout. La partie la plus importante, peut-être, du
rôle joué par M. Archer, a consisté dans ses travaux sur les
littératures dramatiques étrangères. Il a, l'un des premiers, fait
connaître les Norvégiens et les Allemands ; mieux que personne,
il a fait comprendre les œuvres de nos dramaturges et le parti
qu'il y avait à en tirer pour l'éducation du théâtre anglais. De
l'influence exercée par Ibsen et Bjôrnson, par Sudermann et ses
compatriotes sur la génération d'aujourd'hui et de demain j'aurai
à parler bientôt. J'indiquerai ici seulement la forme nouvelle
prise par l'adaptation des œuvres françaises depuis 1875 ou 1880;
mouvement curieux dont M. Archer n'est assurément pas l'uni-
que auteur, mais dont il a été le témoin très attentif et très
pénétrant et auquel ses conseils ont donné comme un caractère
de scientifique précision.
La façon dont les Anglais, il y a un demi-siècle, imitaient nos
pièces ressemblait un peu à la manière hâtive dont une bande de
voleurs dévalise une maison trop riche. On fait ce quron peut,
mais on a peu de temps et on manque de méthode. La consé-
quence est qu'on emporte des bibelots sans valeur et qu'on néglige
des bijoux de prix. Lorsque les directeurs de Londres accouraient
en poste pour se disputer un manuscrit et se jouaient mille tours
en route pour se devancer les uns les autres, c'était quelquefois
le moyen de faire plus tôt faillite qu'ils mettaient ainsi aux en-
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896 REVUE DES DEUX MONDES.
chères. De 1850 à 1880, on prenait tout sans distinction. On tra-
duisait deux et même trois fois le même vaudeville inepte. Un
mélodrame depuis longtemps oublié au boulevard du Temple
devenait le Ticket of leave man, dont le succès a duré jusqu'à
nous. Par compensation, on a vu telle grande comédie d'Augier
ou de Feuillet, restée à notre répertoire, languir et mourir au
bout de quelques semai nés devant l'indifférence du public anglais,
sans que personne songeât à tirer une leçon de l'événement.
Cependant la situation légale s'était peu à peu transformée;
la notion de la propriété littéraire internationale était née et
avait fait son chemin. En voici les étapes. Le principe avait été
posé par un acte du Parlement en 1852. L'auteur étranger possé-
dait le droit de propriété pour cinq ans, mais l'adaptation res-
tait en dehors de la loi : il suffisait d'ajouter un personnage
ou d'intervertir deux scènes pour être quitte de toute redevance.
En 1875, nouvelle loi qui assimilait l'adaptation à la traduction.
Enfin, en 1887, à la suite de la convention de Berne et des inté-
ressantes discussions qui l'avaient précédée, un acte du conseil a
purement et simplement prononcé que la propriété littéraire des
étrangers est, de tous points, identique à celle des nationaux et
jouit des mêmes droits.
Ce sont des lois fort libérales et qui font honneur aux légis-
lateurs, mais je suis obligé de dire qu'elles ont beaucoup réduit
l'importation des produits français sur le marché dramatique
anglais et qu'elles en ont préparé, pour l'avenir, la suppression
complète. On y regarde à deux fois avant d'acheter une pièce
qui se trouve grevée dès le principe d'un double droit d'auteur;
on étudie nos procédés, pour apprendre de nous, si on peut, à se
passer de nous. Rien n'a contribué plus efficacement, depuis
quelques années, au progrès du drame indigène.
C'est ici qu'intervient, avec le flair du directeur-auteur, la rai-
son du critique. Au point de vue anglais, il y a deux espèces de
pièces dans le domaine de notre haute comédie. Les unes, comme
celles de Dumas et d'Augier, doivent être traduites presque litté-
ralement et offertes au public comme des spécimens accomplis de
la civilisation et de l'art parisiens. Y toucher serait les détruire :
Sint ut sunt aut non sint! Dans d'autres pièces, une fois qu'on
a décortiqué l'enveloppe, détaché les mille détails adventices
dont l'auteur français avait ingénieusement revêtu son sujet,
il reste une idée à développer, avec une structure solide, ca-
pable de supporter une nouvelle bâtisse. On peut construire
une chose parfaitement anglaise avec ces excellens maté-
riaux exotiques parmi lesquels on fait son choix. C'est affaire
de goût, àe UcV, &'\a%^v?^U<m^ et je conçois que ce genre
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W^^-ï*??^^:: '^FÇ^îS
LE THÉÂTRE ANGLAIS CONTEMPORAIN.
de travail, par certain côté; passionne des gens de théâtre.
Pour savoir comment on « adapte », il aurait fallu nous
trouver dans un compartiment de premières de la ligne du
Nord certain matin du printemps de 1878. Ce compartiment
était occupé par trois Anglais : M. Bancroft, M. Clément Scott et
M. Stephenson. La veille ils avaient assisté à la représentation de
Dora; Bancroft avait acheté le droit de traduction à M. Michaëlis
qui, lui-même, l'avait acheté à M. Sardou. Gomment en faire une
pièce anglaise? Quelqu'un suggéra la question d'Orient qui. en
ce moment, soigneusement maniée par Disraeli, soulevait
Tamour-propre britannique. Tous les music-halls retentissaient
du fameux refrain : But by Jingo, if we do... La trouvaille fut
d'intéresser le jingoïsme à l'affaire et de faire collaborer Disraeli
avec Sardou. « En arrivant à Amiens pour avaler un bouillon, dit
un des trois complices, la pièce était faite. » On sait que, sous le
nom de Diplomacy, Dora a eu, en Angleterre, un succès encore
plus long et encore plus retentissant qu'en France.
Ce n'était là qu'un tour d'adresse et un coup de chance. Voici
venir une nouvelle adaptation qui a ce double avantage d'échap-
per à la loi et d'élever l'art à un degré supérieur. Elle ne prend
plus à l'auteur français qu'une thèse sociale, une situation dra-
matique, un problème moral. Elle transporte la thèse, la situa-
tion, le problème, en pleine vie anglaise, après s'être assurée que
la vie anglaise les comporte réellement. Puis, oubliant l'œuvre
originale, elle cherche loyalement la solution. Si elle aboutit à
un dénouement neuf, à une conclusion opposée, elle s'en réjouit
au lieu de s'en effrayer. Dans ce cas, elle s'est prouvé à elle-même
son indépendance; elle sent qu'elle a ouvert le champ à un
fécond et suggestif parallèle entre les deux races, les deux arts et
les deux morales.
C'est là que nous en sommes : cette forme de l'adaptation est
la plus intéressante et la dernière étape à franchir avant l'ère de
l'émancipation complète, de l'originalité absolue.
Augustin Filon.
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE
I
La plus urgente des questions sociales à résoudre à l'heure
actuelle est encore la question agricole. Il ne faut pas que nos
populations des campagnes, si patientes, si dures à la souffrance,
se découragent et désapprennent l'amour de la terre. La question
agricole est donc le problème qui sollicite avec le plus de persis-
tance et d'âpreté l'attention des gouvernemens et des législatures
dans tout le monde civilisé. Des deux panacées que les amis de
l'agriculture avaient cru découvrir pour les maux dont l'expres-
sion est universelle, Tune, la protection, n'a donné que de dou-
teuses satisfactions ; l'autre, le bimétallisme, s'il était applicable,
n'en donnerait que de plus illusoires encore. Si cependant
l'agitation bimétalliste n'a jamais été aussi vive, ne s'est étendue
à autant de pays que pendant les premiers mois de 1895, malgré
l'accroissement continu de la production de l'or, cela est dû aux
cris de détresse que l'agriculture a poussés dans les deux mondes,
à une insurrection générale des intérêts agricoles, en France, en
Angleterre, en Allemagne, contre la concurrence des pays neufs,
où le travail se paye avec une monnaie dépréciée.
Ces intérêts, férocement protectionnistes par nature, ne
voient de salut, dans la crise qu'ils subissent, qu'en le secours de
l'État, mis en demeure par eux d'assurer par des lois le retour de
la prospérité. C'est aussi l'intervention de l'État, de la législa-
tion, qui est l'objectif principal de la campagne que mènent les
bimétallistes, et c'est bien cette communauté de dessein qui a
déterminé les protectionnistes à confondre leurs bataillons avec
ceux des bimétallistes et à lutter sous le même drapeau. L'al-
liance a été oîftc\fcWfcmercÀ s\çs\^ *u début de cette année dans
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 899
une réunion de la Société des agriculteurs de France, et dès lors
toutes les forces de la France agricole, toute l'armée des syndi-
cats, des unions régionales, des associations rurales, ont été
enrôlées contre la tyrannie de l'étalon d'or. On n'ignore pas que
M. Ribot, au nom du gouvernement, a promis l'appui officiel à
cette nouvelle croisade.
L'agriculture est également devenue bimétalliste en Aile-
' magne. On sait quel tapage ont fait les agrariens, il y a quelques
mois seulement , dans les assemblées législatives de l'empire et de
la Prusse. Ces gens-là ne s'attardent pas à disserter sur la possi-
bilité, pour la culture du sol, de se relever de sa détresse par le
perfectionnement scientifique des méthodes ou par le dévelop-
pement de l'enseignement rural. Ce qu'ils veulent, c'est un béné-
fice industriel garanti par des décrets du gouvernement. Les prix
des céréales s'obstinant à baisser, le pouvoir impérial a été
sommé de commander la hausse : 1° par la réforme monétaire,
2° par l'attribution à l'État d'un monopole du commerce des blés
importés, invention dont la paternité appartient de ce côté-ci des
Vosges à M. Jaurès, et de l'autre côté au comte Kanitz, hobe-
reaux et socialistes s'étant rencontrés en ce point, comme il leur
arrive, on le sait, sur un assez grand nombre de questions. Le
gouvernement impérial s'est efforcé d'amadouer les agrariens sur
la réforme monétaire, en consentant à participer à une confé-
rence internationale. Mais lorsque une grande partie du Landtag,
entraînée par 1-e porte-paroles des grands propriétaires fonciers,
a osé demander que le gouvernement de l'Allemagne eût seul le
droit d'importer et de vendre, à des prix artificiellement établis,
des céréales étrangères, l'empereur et ses conseillers ont opposé à
ces excessives prétentions un non possumus fondé, à la fois, théo-
riquement sur le respect des lois économiques les plus élémen-
taires, pratiquement sur l'existence des traités de commerce con-
clus avec les nations voisines. La motion du comte Kanitz a été
solennellement condamnée dans la consultation extraordinaire
d'un Conseil d'État exhumé pour la circonstance, et les agra-
riens, tout en maugréant fort, ont dû se contenter de quelques
vagues promesses bimétallistes.
Les hommes qui se sont donné pour mission, en France, de
parler au nom des intérêts de la démocratie rurale, ont applaudi
à cette levée de boucliers de l'agriculture allemande. L'exemple
les a piqués d'émulation ; ils n'ont pas hésité à réclamer un sur-
croît de protection douanière, soit le retour au droit gradué (1),
(1) M. de Dampierre, président delà Société des agriculteurs de France, a adressé
aux syndicats agricoles une circulaire les invitant à faire signer dans leur circon-
scription une pétition pour l'établissement d'un droit gradué sur les blés étrangers.
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900 REVUE DES DEUX MONDES.
soit une élévation de 7 à 10 francs du droit sur les blés, avec la
loi du cadenas dans les deux éventualités. Ces trop ardens cham-
pions n'en sont encore pas à réclamer pour la France une loi Kanitz.
L'un d'eux, cependant, a laissé entendre que, s'il n'avait pas, en
vingt circonstances, affirmé publiquement que l'attribution d'un
monopole à l'État n'était, à son avis, admissible qu'à titre tout à
fait exceptionnel, quand il s'agit, par exemple, d'une consomma-
tion inutile à la vie, comme le tabac, ou nuisible, comme l'alcool,
il aurait volontiers demandé pour l'agriculture française la pro-
tection comme en Prusse. Il n'y a pas à s'indigner de ces exagé-
rations qui traduisent, ici et là, l'intensité des souffrances trop
réelles d'une industrie dont la prospérité importe tant à la gran-
deur de notre pays. Si l'on voit ses représentions verser ainsi dans
un empirisme dangereux, la faute en est peut-être à l'impassibi-
lité indifférente des docteurs, les grands consultans de la « science
économique », qui dissertent sur le cas en invoquant les auteurs
classiques, démontrant qu'il faut rester fidèle à la méthode et
avoir le courage de souffrir, même de mourir, pour l'honneur
d'observer les principes de la Faculté.
Il faut toujours avoir sous les yeux l'exemple de l'Angleterre,
qui a du renoncer à la culture du blé ou tout au moins la réduire
au rôle de culture accessoire, et répéter bien haut que, si un pareil
malheur devait frapper la France, le désastre serait irréparable.
En Angleterre même, on n'est pas encore résigné à cette déca-
dence de l'agriculture ; on est plutôt tenté d'y voir le prélude d'une
crise économique et sociale formidable, où l'antique prospérité in-
dustrielle risquera à son tour de sombrer, et c'est la perspective, la
frayeur de ces misères d'un avenir prochain, qui transforment
tant d'hommes politiques anglais, tant de propriétaires terriens et
de manufacturiers de Birmingham et de Manchester, jadis fer-
vens adorateurs de Cobden, pieux monométallistes-or et libre-
II rappelle que la Société, dans sa séance du 15 février dernier, a émis les vœux
suivans : « 1* Qu'il soit établi, à l'entrée des blés étrangers, un droit de douane
gradué qui, partant de zéro quand le cours moyen des marchés français serait de
30 francs le quintal, s'élèverait automatiquement centime par centime, inversement
au cours moyen de nos marchés, à mesure que ce cours moyen descendrait au-des-
sous de 30 francs ; 2° que le projet de loi du cadenas soit voté et appliqué dans le
plus bref délai possible, et notamment avant toute modification au régime douanier
actuel. »
La circulaire se termine ainsi : « La crise aiguë et persistante que subit l'agricul-
ture, et le prix ruineux auquel est tombé le blé, malgré le vote du droit de 7 francs,
me dispensent d'insister sur l'urgente nécessité des mesures indiquées dans le vœu
ci-dessus et dont les cultivateurs ont déjà, de toutes parts, réclamé l'adoption. 11
importe de rendre efficace la protection que les pouvoirs publics ont entendu accor-
der à la première de nos cultures. Sa disparition, ou même sa réduction consomme-
rait, en effet, la ruine de l'agriculture, précipiterait la dépopulation des campagnes,
et serait, pour \a ¥t*ivc* «n\ifcre, un véritable désastre national. »
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 8^^%^
échangistes, en partisans chaque jour plus nombreux et plus
bruyans du bimétallisme et du protectionnisme.
Il
Les agriculteurs des deux mondes ont eu un moment d'espoir
il y a deux mois : le prix du blé s'élevait, avec celui de plusieurs
autres grandes denrées. C'est d'Amérique que venait l'impulsion.
En février le quintal de blé valait 10 et 11 francs à Chicago et
à New- York. Il s'est élevé très rapidement à 14 fr. 50 et 15 francs.
Ces prix ne se sont pas maintenus, le niveau actuel (fin juillet)
est 13 fr. 25 et 14 francs. En Angleterre le prix de 20 shillings
le quarter (290 litres), prix de ruine, a fait place en quelques
semaines à celui de 30 shillings, qui n'a pu être conservé long-
temps il est vrai, mais sur lequel il n'y a eu qu'une réaction de
3 ou 4 shillings. La spéculation aux États-Unis avait fait monter
les prix des céréales pour relever les cours des actions des che-
mins de fer qui les transportent, comme elle a fait monter les cours
du cuivre et ceux du pétrole, pour relever ceux des actions des
entreprises cuprifères ou pétrolifères. La hausse a été moins forte
en France, où de 17 francs le quintal, le prix le plus avili qui
ait été atteint durant la crise pour le froment, l'amélioration n'a
pu dépasser 3 francs. Durant deux mois les cours ont oscillé
entre 19 fr. 50 et 20 fr. 50. Depuis juin les prix se sont de nou-
veau avilis à 19 fr. 50. Malgré le fret et le droit protecteur de
7 francs, il n'existe donc en ce moment qu'un écart de 5 à 6 francs
entre le prix courant à Paris et la cote de New- York.
Diverses explications ont été données de ces velléités de
hausse des prix du froment; la plus plausible est l'espérance
d'une diminution dans la production. En France il y a une lé-
gère réduction dans la superficie des emblavures, le même fait est
signalé de divers pays. La récolte dans le monde entier ne pro-
met point d'être aussi abondante qu'elle a été dans les deux der-
nières années. La France, la Russie, l' Au triche-Hongrie, la Rou-
manie, les États-Unis, ont produit en 1894, ensemble, près de
500 millions d'hectolitres de blé. Une diminution de 10 pour 100,
soit de 50 millions d'hectolitres, produirait un effet considérable
sur tous les marchés de céréales. Il ne semble pas qu'en France
on ait eu propension, au moins jusqu'à ces dernières semaines,
qui ont été détestables, à trop se plaindre pour la quantité ni pour
la qualité. Chez nos voisins d'outre-Manche, au contraire, les deux
derniers mois ont à peu près ruiné les espérances brillantes que les
quatre premiers avaient fait concevoir. A côté de districts privilégiés
qui ont reçu la quantité de pluie nécessaire, d'autres ont été grillés
902 REVUE DES DEUX MONDES.
par une sécheresse comparable à celle de 1893. Les fruits ont été
atteints comme les céréales. Pour une grande partie de T Angle-
terre, Tannée sera une des plus mauvaises que Ton ait jamais
vues. Il y a quelques semaines encore, alors que la récolte de foin
était déjà si compromise, la situation gardait un trait consolant,
la perspective d'une récolte satisfaisante en froment et de prix
soutenus; le rendement sera médiocre, et les prix, on Ta vu, après
avoir haussé pour un temps, ont peine à se maintenir.
On a cru longtemps que la prospérité du producteur dépen-
dait de l'excédent de sa production au delà des plus stricts be-
soins. Aujourd'hui la plus grande partie des misères économiques
peut être attribuée très justement à la surproduction : aussi n'est-il
point un article de consommation générale qui ne donne lieu aux
plus sérieux efforts en vue d'une limitation, par voie d'entente
universelle, de sa production annuelle. Depuis longtemps déjà on
a vu les propriétaires des mines de Westphalie, les maîtres de
forge de l'Autriche, les compagnies charbonnières de la Pennsyl-
vanie, conclure des accords temporaires pour établir le chiffre
maximum où chacun des établissemens contractans pourrait porter
son rendement en charbon ou en fer. De semblables arrange-
rnens se sont produits en Angleterre, en France, aux États-Unis,
sur d'autres marchandises. Cette nécessité de limiter sur un point
déterminé la capacité de rendement de l'activité industrielle a
engendré chez les Yankees le mécanisme si ingénieusement
compliqué des trusts, contre lequel la légalité fédérale aussi bien
que celle des États est restée impuissante. Le pétrole a tout ré-
cemment presque doublé de prix. On disait d'une part que les
puits américains étaient épuisés ou le seraient bientôt : mais on a
su d'autre part qu'une convention venait d'être conclue entre
tous les propriétaires de puits pétrolifères du Caucase pour ré-
glementer la production, et que le fameux trust américain, Stan-
dard OU Company f négociait avec le syndicat russe un arrange-
ment visant le même objet. Le cuivre valait depuis un an 39 livres
sterling la tonne, lorsque le seul bruit de négociations engagées
entre les compagnies d'Amérique et celles d'Europe pour la fixa-
tion d'un maximum de production a suffi pour élever le prix à
44 et 43 livres sterling. L'entente n'a pu aboutir, au moins jusqu'à
présent. Si les négociations avaient réussi, quel étrange spectacle
que celui de quinze ou vingt puissantes compagnies, exploitant le
même article en Espagne, au Chili, au Japon, dans la Vieille-
Californie, dans les Montagnes-Rocheuses et sur les rives du lac
Supérieur, et s'entendant pour ne pas dépasser, dans leur rende-
ment annuel, un maximum déterminé de production et de vente!
Le prix du coton est tombé si bas, moins de quatre pence
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 903
(40 centimes) la livre anglaise, il y a deux ou trois mois, que les
planteurs américains ne peuvent plus avec cette culture réaliser
aucun profit, si même ils ne subissent des pertes, qui menacent
de les ruiner en un petit nombre de saisons aussi désastreuses.
Le prix s'est légèrement relevé, sur l'annonce que les surfaces
cultivées en coton seraient inférieures de 15 à 20 pour 100 en 1895
sur le total de Tannée dernière. Les producteurs de coton seront
sans doute farces d'en venir au système du syndicat pour la pro-
duction réduite. En Europe, on ne voit guère d'autre remède aux
pertes qu'a déjà produites la crise sucrière.
L'histoire économique du monde pendant les vingt-cinq der-
nières années, quelle que soit la denrée] dont on s'occupe, redit
en effet la même plainte d'une production énorme à des prix
qui ne sont plus rémunérateurs. Depuis 1873, le prix du blé amé-
ricain a été précipité de 143 cents par bushel à 63, l'avoine s'est
dépréciée de 56 à 32 cents, l'orge de 82 à 47 ; la valeur des bœufs
a fléchi de 35 pour 100, celle des vaches laitières de 40 pour 100.
De ce que la terre est sans prix aux États-Unis, et que les déserts
y sont maintenant sillonnés de voies ferrées, la compétition pour
la fourniture des marchés d'Europe y est devenue gigantesque,
et l'agriculture américaine succombe écrasée sous le poids de
son énorme et trop rapide développement.
Dans ces vastes régions de l'Ouest où la population clairsemée
produit infiniment plus qu'elle ne peut consommer, l'avilisse-
ment des prix a engendré le fléau de l'hypothèque et assuré une
clientèle électorale nombreuse et bruyante aux doctrines écono-
miques fondées sur l'accroissement indéfini du volume de la cir-
culation monétaire par l'extension de l'usage de l'argent, question
qui a dominé toute la vie politique aux Etats-Unis pendant les der-
niers six mois.
Il est curieux d'observer que la crise agricole serait encore bien
autrement grave en Amérique si l'Angleterre, ayant cessé elle-
même de produire des céréales en quantité suffisante pour sa
consommation, n'offrait un énorme marché à l'excès de produc-
tion américaine. En 1893 le Royaume-Uni a pris 56 pour 100 de
toute l'exportation des États-Unis, achetant à ce pays pour plus
de 1 600 millions de francs de denrées alimentaires, de coton et
de tabac, et pour plus de 100 millions de francs de bétail vivant,
III
On commence à entrevoir cependant des temps meilleurs
pour les producteurs américains comme pour ceux d'Europe.
flanc Ipg flpiiY mnnrlftQ nnt. annarn 1a* ty\A.ttu^ ^\ar\tv^ ft wtv tcvcwvx^-
904' REVUE DES DEUX MONDES.
ment de hausse des prix et d'une plus grande activité commer-
ciale. Aux États-Unis, la crise, si intense il y a quelques mois, a
perdu de son acuité; l'exode de l'or, symptôme extérieur du ma-
laise économique, a cessé; les affaires ont repris une animation
de bon aloi ; les prix d'un grand nombre de denrées et de fabri-
cations se sont élevés. Le travail dans les usines est plus actif
qu'il n'avait été depuis longtemps ; les ouvriers ont déjà réclamé,
dans un grand nombre d'industries, une augmentation de salaire
que les employeurs se sont hâtés d'accorder (1).
Dans notre Europe occidentale, mêmes indices, dont on vou-
drait voir bientôt s'accentuer la signification : des plaintes moins
vives et moins universelles sur le niveau non rémunérateur des
prix; une meilleure tenue des cours sur le sucre, la laine (2), et
d'autres produits naturels ; l'amélioration du commerce extérieur
en France, en Angleterre et en Allemagne, dans les derniers
mois, en volume et même en valeur.
Ainsi ce relèvement des prix, que de toute part on sollicitait
de la législation, et qu'elle paraissait décidément impuissante à
réaliser, semble sur le point de s'opérer spontanément. Il est
déjà marqué en ce qui concerne les céréales, et c'est là un point
important, les crises passées ayant laissé après elles cet enseigne-
ment qu'une reprise de prospérité générale, pour être bien établie,
saine, durable, doit commencer au bas de l'échelle économique,
par l'amélioration des prix de l'agriculture. Les industriels et
les commerçans attendront vainement le réveil des demandes,
(1) Les correspondances de ce pays annoncent que les perspectives d'activité ont
développé une animation inaccoutumée dans les grandes villes industrielles, Phila-
delphie, Pittsburg, Cincinnati, Chicago, et dans les centres commerciaux, depuis
New-York jusqu'à Kansas City. Les prix du fer et de l'acier ayant légèrement aug-
menté, cinquante mille ouvriers en Pennsylvanie ont demandé et obtenu des éléva-
tions de salaires. Les blés de printemps donnent de belles apparences dans la région
de l'Iowa, du Minnesota, du Nebraska, des deux Dakota. La Compagnie de naviga-
tion du Pacifique septentrional (Takoma-Yokohama-Hongkong) a dû augmenter le
nombre de ses paquebots. On signale la hausse du fret, et celle du prix des sacs à
blé sur la côte du Pacifique, etc.
(2) Sur la hausse de la laine, le Statist du 3 courant cite le fait suivant. On sait
que le plus grand marché des laines est à Londres où se font, à époque fixe, des
ventes aux enchères de ce produit. Si l'on en croit notre confrère, les meilleures
sortes de laine sont achetées par l'Angleterre et les Etats-Unis, le continent euro-
péen achète les qualités inférieures. Lorsque les dernières ventes ont eu lieu, il s'est
produit d'abord une forte hausse sur les belles qualités, les cours des inférieures
étant au contraire sans changement. Le continent, disait-on, s'abstenait, ne croyant
pas à la durée de la hausse des prix, et convaincu que les cours reculeraient dès
que les Américains auraient été pourvus, il n'en alla pas ainsi. Les prix ne cessèrent
de s'élever pendant la période des ventes ; Français el Allemands durent se décider,
dans les derniers dix jours, à acheter, la hausse s'étant produite finalement sur les
qualités inférieures, et aussi forte que sur les meilleures. 11 est à peine besoin de
faire remarquer combien cette situation du marché des laines est un fait économique
heureux pour les pays producteurs comme l'Australie, la République Argentins, lç
Cap, si éprouvés tepuh Woia wiuées par l'avilis§ement des prix,
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. , 9ÔÇ
aussi longtemps que le revirement n'aura pas été salué d'abord
par les classes qui tirent du sol les céréales et les matières textiles.
Il est peut-être encore un peu tôt pour déclarer que l'heure taht
désirée de la reprise a enfin sonné. Les signes sont là, cependant,
visibles. Lorsque les Anglais veulent se rendre compte de l'état
général des affaires, ils consultent volontiers ce baromètre in-
génieux do YIndex Number, qui permet de comparer en bloc les
prix d*un grand nombre des denrées dont s'alimentent les marchés
internationaux. La série, depuis douze mois, donne la courbe sui-
vante, traduite en chiffres qui expriment des ensembles de prix : —
en 1891 , au 1er avril, 2 021 ; juillet, 1 974 ; octobre, 1 952 ; — en 1895,
janvier, 1 923 ; mars, 1 906 ; avril, 1 921 ; mai, 1 925. Les prix sont
tombés au plus bas, d'une manière générale, au commencement
de mars de cette année. Il s'est produit ensuite un relèvement au
niveau constaté pour les derniers jours de 1894. En juin ce ni-
veau a été quelque peu dépassé.
Il faut encore mentionner les Etats-Unis et leurs achats con-
sidérables en Europe, aussi actifs qu'en 1893 avant la crise,
et constituant une sorte de réouverture du marché américain aux
produits du vieux monde, pour expliquer l'amélioration survenue,
durant les six premiers mois de 1895, dans les résultats de
notre commerce extérieur, concordant avec un mouvement ana-
logue en Angleterre et en Allemagne. Nos importations ont di-
minué, nos exportations ont augmenté. Nous avons acheté au
dehors de moindres quantités d'objets d'alimentation et aussi, ce
qui est un symptôme peu satisfaisant, de matières premières né-
cessaires à l'industrie; mais le trait le plus encourageant eét
l'accroissement de quatre-vingt-douze millions de francs dans la
valeur des objets fabriqués, vendus par notre industrie à l'étran-
ger, surtout à l'Amérique du Nord. On peut pardonner aux pro-
tectionnistes de célébrer un peu pompeusement ce commence-
ment d'essor nouveau de notre commerce d'exportation ; ils en
avaient attendu vainement l'occasion depuis l'application de leur
tarif, et il faut souhaiter, pour notre industrie nationale que
menacent tant d'autres dangers, que la suite justifie ces cris en-
core prématurés de victoire.
Certes, il est heureux que nos exportations deviennent plus
actives, et l'amélioration réalisée mérite d'être signalée; mais il
faut, pour l'apprécier à sa juste valeur, considérer tout le ter-
rain perdu depuis quatre années. Que l'on nous pardonne de
présenter ici quelques chiffres qui ont leur éloquence. Nous ex-
portions en Angleterre, en 1890, pour 1026 millions de francs de
nos produits et marchandises fabriquées; le total est tombé à
1012 en 1891, à 961 en 1893, à 913 en 1894. Nos exportations en
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 9ft7
mands, les Belges, les Italiens, les Espagnols, mais en Russie»
dans l'Inde, au Japon, en Chine même. Les vieilles nations in-
dustrielles de l'Europe sont en train de perdre le marché du
monde. C'est une évolution gigantesque, dont les résultats actuels
ou à long terme excèdent de beaucoup l'action d'un tarif protec-
teur. » Les appréhensions qu'inspire aux négocians et aux indus-
triels, en France et dans les autres pays d'Europe, la rapidité de
l'évolution industrielle ainsi dénoncée, ont été encore avivées
dans ces derniers mois par les événemens politiques qui viennent
de s'accomplir dans l'Extrême-Orient. Faut-il donc redouter
sérieusement que l'immense Empire moscovite et cette énorme
Asie, avec leurs richesses naturelles et la simplicité des besoins
de leurs peuples, n'inondent l'Europe de produits manufacturés,
aussitôt qu'ils auront adopté les procédés perfectionnés que les
découvertes modernes ont mis à la disposition de l'industrie? Un
examen sommaire des faits nous apprendra que, si cette crainte
est prématurée, elle n'est pas tout à fait chimérique.
Parmi les pays de civilisation jeune, le plus vaste et celui qui
possède la plus étonnante puissance de développement économique
est la Russie. En une vingtaine d'années, les progrès économiques
y ont été énormes. Notre Exposition de 1889 les avait déjà fait
apprécier; celle de Chicago en 1893 les a mis en pleine lumière,
et le témoignage en reste dans une publication très belle du gou-
vernement russe sur les diverses branches où s'exerce cette activité
industrielle de date si récente. Après l'étude que la Revue con-
sacrait, il y a un mois, à l'organisation financière de cet Empire,
nous nous bornerons à quelques indications très sommaires. La
principale des industries russes est celle du coton: les fabriques
se sont multipliées en telle proportion que la Russie occupe
aujourd'hui le premier rang, pour la puissance de production,
sur le continent européen. Ces fabriques alimentent les marchés
de l'intérieur, et leurs produits vont faire concurrence à ceux de
l'Angleterre dans l'Asie centrale, en Perse, même dans l'Extrême-
Orient. Les dernières statistiques comptent 107 filatures russes
avec 200 000 métiers et 10 millions de broches, fournissant des
filés pour 113 millions de roubles par année, et 540 fabriques de
tissus de coton avec un mouvement d'affaires qui excède 140 mil-
lions de roubles.
Cette industrie est encore obligée de faire venir du dehors la
plus grande partie de sa matière première. Pourtant l'Asie cen-
trale donne dès maintenant 109 millions de kilogrammes de
coton, dont 50 environ sont expédiés en Russie; le reste est em-
ployé sur place. Le développement de cette culture dans la région
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 909
génération, ils suffisaient à inonder le monde. Les progrès de la
fabrication dans l'Amérique du Nord étaient déjà une menace
nouvelle assez effrayante : aujourd'hui les Anglais ont affaire à
une compétition toute récente, née, par une singulière ironie des
choses, sur une terre britannique, la compétition des manufac-
tures de l'Inde. Mais le phénomène n'intéresse pas seulement le
Lancashire, il a une signification économique générale et vaut
d'être examiné. Il est très exact, en effet, que la grande industrie,
celle qui se sert de moteurs mécaniques, a commencé depuis une
dizaine d'années à prendre dans l'Inde une place de quelque im-
portance à côté de la petite industrie manuelle et domestique qui
avait jusqu'alors suffi à tous les besoins du marché intérieur.
Cette évolution a été marquée surtout dans les industries
textiles, et, parmi celles-ci, pour le jute et le coton. En 1893 l'Inde
possédait 141 manufactures pour la filature et le tissage du coton,
représentant 28 000 métiers et 3 600000 broches, consommant
1170 000 balles de coton et employant 120 000 personnes. Ces
établissemens appartiennent, pour la plupart, à des compagnies
par actions, dont les titres et l'administration sont entre les mains
de capitalistes indigènes. Des princes indépendans, comme les
rajahs d'Indore, de Baroda, commanditent des filatures. Ces
entreprises sont prospères et donnent des dividendes atteignant
en moyenne 10 pour 100. Les principaux débouchés pour leurs
produits sont la Chine et le Japon (1), mais en ce dernier pays
l'Inde rencontre déjà à son tour la concurrence active, et qui sera
victorieuse à bref délai, des filatures locales. Les fabricans de
THindoustan vendent surtout leurs cotonnades sur la côte orien-
tale d'Afrique. Avec des filés anglais, plus fins que ceux qu'ils
produisent eux-mêmes, et du coton égyptien, ils commencent h
aborder le tissage de qualités supérieures (2). Si les progrès
accomplis jusqu'à présent ont ainsi une réelle importance, il con-
vient de ne pas les exagérer, car l'Angleterre possède près de
vingt-cinq fois plus de métiers et de quinze fois plus de broches
i
(4) Les exportations de filés cotons de l'Inde pour la Chine et le Japon se sont
élevées, de 8 millions de livres anglaises en 1877 à 189 millions en 1893.
(2) Les importations de machines et matériel de filatures au Bengale, en 1894,
accusent une augmentation de 20 pour 100 sur les chiffres de 1893. Dans une confé-
rence bimétalliste faite le 8 mai à Londres à la London Institution, M. Herbert
C. Oibbs a dit que la seule industrie vraiment prospère actuellement en Angleterre
est celle qui alimente, en machinerie pour la fabrication des textiles, les nations con-
currentes, et il citait le chiffre de 270 millions de francs comme représentant les
▼entes de matériel de ce genre faites par la Grande-Bretagne en l'espace des deux
années 1893 et 1894, dont les trois quarts pour l'Europe et les États-Unis, et le reste
pour les pays d'Extrême-Orient. Il peut n'être pas tout à fait indifférent de noter
qu'une manufacture de jute et une usine pour la filature du coton ont été récemment
installées sur le territoire français de Chandernagor.
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910 REVUE DE8 DEUX MONDES.
que l'Inde, où, il est vrai, la petite industrie manuelle n'est pas
encore sérieusement dépossédée.
Les filatures de jute sont au nombre d'une trentaine, re-
présentant un capital de 30 millions de roupies, occupant
66000 ouvriers avec 8 700 métiers et 174 000 broches. Le jute
étant cultivé spécialement dans le Bengale, les filatures sont
presque toutes dans le voisinage de Calcutta et appartiennent en
général à des Anglais. Les fils servent à fabriquer surtout les
toiles dont sont faits les sacs utilisés dans l'Inde même ou en
Australie et aux États-Unis pour remballage des grains, de la
laine, du coton, du sucre. L'Inde n'a encore que six grandes fila-
tures et deux établissemens de tissage de soie, à côté, il est vrai,
d'un nombre considérable de petites filatures indigènes, produi-
sant des tissus de qualité inférieure, d'un usage courant dans la
population. Il faudrait citer encore cinq manufactures avec 526 mé-
tiers pour la transformation de la laine en couvertures et uniformes,
58 minoteries produisant près d'un million de quintaux métriques
de farine, à peu près autant d'usines pour le nettoyage et le
décorticage du riz dans la basse Birmanie, avec un rendement
de 12 millions de quintaux métriques; industrie locale dont les
progrès ont déjà amené la disparition à peu près complète de
l'industrie du nettoyage du riz en Angleterre et sur le continent
européen. Quant aux huileries, au nombre d'une cinquantaine,
leur production annuelle n'a pas l'importance de celle que donnent
les seules huileries de Marseille.
Quand nous aurons signalé encore un certain nombre de
sucreries, de tanneries, de papeteries, de scieries mécaniques,
d'usines pour le décorticage du café ou pour la préparation de
l'opium et du thé, de manufactures de cigares, d'indigoteries,
nous aurons à peu près épuisé la liste des établissemens repré-
sentant la grande industrie et qui sont nés ou se sont développés
dans l'Inde au cours des douze' ou quinze dernières années. Il
serait injuste d'oublier l'exploitation houillère, presque toute con-
centrée dans le Bengale, où se trouvent 73 concessions sur les
82 qui existent dans l'Hindoustan, produisant déjà plus de deux
millions de tonnes d'un charbon en général de qualité inférieure,
mais dont se contentent les établissemens industriels et les che-
mins de fer. Les ports de la côte occidentale, Kurrachee et Bom-
bay, absorbent au contraire chaque année 800 000 tonnes environ
de houille britannique importée. L'industrie métallurgique, avec
55 fonderies, dont le plus grand nombre n'ont qu'une médiocre
importance, est encore dans l'enfance.
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 911
bas prix de la main-d'œuvre. Là, toutefois, il faut s'entendre.
L'insignifiance du salaire, 13 à 14 roupies par mois à Bombay
pour les hommes, 7 à 8 pour les femmes, 6 pour les enfans (1),
est compensée par quelques inconvéniens : l'influence du climat,
la paresse naturelle qu'il entraîne, une moindre aptitude et une
moindre force pour le travail, résultant de la médiocrité de la
nourriture, des absences fréquentes et prolongées. Si les ouvriers
Hindous sont moins payés que les ouvriers anglais, on est obligé
d'employer les premiers en nombre plus considérable que les
seconds pour un même travail. M. Brenier, à qui on doit une
étude curieuse et très fouillée sur les progrès de la grande in-
dustrie dans l'Hindoustan, estime qu'une même filature de
30000 broches exigerait 750 ouvriers à Bombay et 120 seulement
dans le Lancashire. Il n'en reste pas moins que le rapport du
salaire au prix de revient est de 25 pour 100 seulement dans
l'Inde, tandis qu'en Angleterre il atteint, en moyenne et pour
l'ensemble des industries, 32 pour 100.
Le manufacturier indien a encore pour lui le prix de transport
des produits anglais qui, si bas qu'il puisse descendre, repré-
sente toujours un certain avantage, surtout pour le coton et le jute,
dont l'Inde est productrice. Il faut dire que cet avantage est en
partie annulé par les frais de transport que doit acquitter à son
tour le fabricant indigène pour son outillage et son combustible.
Le régime douanier n'a eu qu'une minime influence sur le déve-
loppement de la grande industrie moderne dans l'Inde. Un trai-
tement de faveur, accordé d'abord aux produits de Manchester, n'a
pas empêché l'essor des filatures et tissages à Bombay. A partir
de 1882 les rares droits d'entrée qui subsistaient sur les coton-
nades furent supprimés ; il ne resta de droits de douane dans la
péninsule que sur les armes à feu, les spiritueux, le sucre, le pé-
trole, quelques autres articles. Lorsque la baisse du change eut
introduit le déficit dans les budgets indiens, le gouvernement
métropolitain, sans tenir compte des protestations des autorités
locales, établit un droit d'entrée uniforme de 5 pour 100 sur
toutes les marchandises importées dans l'Inde, les cotonnades de
Manchester seules exceptées. Il est aisé de comprendre quelles
colères causa cette exception, qui a depuis été supprimée, et com-
bien peu le manufacturier indigène devait être disposé à accepter
le principe de ce traitement différentiel en faveur de son concur-
rent du Lancashire.
La mesure avait d'ailleurs encore un autre objet, qui était de
protéger ces industriels indigènes eux-mêmes contre la concurrence
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(1) Les salaires sont dIus élevés à Bomba v nue nartout ailleurs dans l'Inde.
912 REVUE DES DEUX MONDES.
des produits sino-japonais, favorisée par la fermeture des hôtels de
monnaie dans l'Inde à la frappe de l'argent. En effet, un change
s'étant dès lors établi entre le taux officiel de la roupie indienne
et la monnaie d'argent chinoise, japonaise et mexicaine, l'Inde
se trouva à l'égard de ces pays à étalon d'argent dans la situation
d'une nation à circulation monétaire au pair de l'or. Les articles
principaux de sa production, filés de coton, opium, riz, etc., furent
atteints sur son propre territoire par une baisse proportionnelle
à la baisse du tael et du yen, par où les exportations indiennes
vers les pays usant de ces monnaies se trouvèrent sérieusement
entravées, et les importations de ces mêmes pays, au contraire,
facilitées.
D'une manière générale la production annuelle de l'Angle-
terre en articles de coton a diminué de 102 millions de livres
sterling en 1873 à 89 millions en 1893, et les importations an-
glaises de tissus en pièces et de filés dans l'Hindoust&n, ont sen-
siblement diminué dans les cinq dernières années. Un ancien
conseiller à la cour de Pondichéry, M. Barbé, dit, dans une
étude sur la progression des industries asiatiques en 1894 : « En
d'autres temps, on se fût délecté fort, parmi nous, à cet étrange
spectacle de la gigantesque colonie anglaise en train de conquérir
les marchés de sa métropole et de porter un coup droit aux tra-
vailleurs de Manchester. Aujourd'hui la race blanche tout en-
tière est solidaire contre l'Asie, et je conseille fort à nos rieurs
d'attendre quelques années avant de prendre parti. Somme toute,
nous faisons en Indo-Chine ce que l'Angleterre a fait dans
l'Inde; seulement l'heure des résultats n'est pas encore arrivée.
Quand elle aura sonné à Hanoï et à Canton, comme elle l'a déjà
fait à Bombay et à Osaka, ce sera le vrai moment de parler, chez
nous, de la question sociale. L'Asie en est seulement à ses pre-
mières menaces. »
Les progrès ont été plus rapides au Japon que dans l'Inde. On
savait déjà que les Japonais devenaient un grand peuple indus-
triel, alors qu'on ne soupçonnait pas qu'ils allaient se révéler
comme puissance militaire et maritime de premier ordre. Ils
avaient depuis longtemps étonné l'Europe par leur merveilleuse
aptitude à comprendre et à s'assimiler toutes les manifestations
de l'activité civilisatrice de l'ancien monde. Tous les rapports ré-
cens des consuls étrangers au Japon signalent les étapes succes-
sives du ÇTOçfès» \\ita&\x\&l 'Accompli ou en voie de réalisation.
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 913
dans le voisinage d'Osaka et de Kioto, comptant près de 800 000
broches et représentant un capital, entièrement indigène de
20 millions de piastres, produisant en 1894 un demi-million de
balles de filés d'une valeur brute de 100 millions de francs. C'est
par bonds énormes, disent les documens consulaires, que ce
nouvement s'est développé (1). Il est probable qu'après avoir
anéanti le prestige militaire de la Chine, le Japon va travailler à
faire la conquête économique de cet immense empire. Il y a là
un marché de 400 millions d'êtres humains, qu'il compte bien
gagner peu à peu à ses produits. L'île de Nippon, cette Grande-
Bretagne du Pacifique, a des. côtes admirablement découpées,
des ports vastes et sûrs, de nombreux cours d'eau, des routes. Elle
possède le charbon, la matière première par excellence. Sa
houille fait concurrence sur la place de Singapore à celle de
l'Angleterre. Les gîtes actuellement exploités donnent 2 millions
de tonnes par an, et en contiennent, d'après des évaluations ré-
sultant d'études sérieuses, près d'un milliard. Le sol a d'autres
richesses, du cuivre, de l'or, de l'argent, du plomb, de l'étain,
des réserves colossales de minerai de fer. L'art métallurgique
est pourtant encore rudimentaire en ce pays, l'extraction du mi-
nerai n'ayant pas dépassé jusqu'ici 16000 tonnes pour une année.
Les Japonais se sont pris d'un engouement très vif pour les
constructions de chemins de fer. Dans la seule année 1893, le
gouvernement a concédé à diverses compagnies une dizaine de
lignes, comptant ensemble 1500 kilomètres. Les rails et les loco-
motives ont été jusqu'à présent achetés à l'étranger. Pour les
wagons, il n'est venu du dehors que les essieux et les roues. On
a commencé, en 1894, à construire des locomotives. Dans les
arsenaux appartenant à l'État ou à des compagnies particulières,
on fabrique des chaudières pouvant développer jusqu'à 1 000 che-
vaux. Le dock de Nagasaki a construit et lancé l'an dernier un
navire à vapeur en fer de 1 750 tonneaux, le plus grand bâti-
ment de commerce sorti d'un chantier japonais (2).
(1) Un rapport de la Chambre de commerce de Yokohama du 5 mai 1894 nous
apprend que l'importation des premières machines à filer le coton date de 1875. A la
fin de 1883, on comptait 16 filatures avec 45000 broches; en 1888, 24 filatures et
88000 broches; en 1892, 39 filatures et 403000 broches; en 1893, 46 filatures et
600 000 broches; en 1894 enfin, 50 filatures et 780 000 broches. On trouve encore dans
ce rapport que, en 1893, tandis que 67 filatures du Lancashire avaient été en perte de
411000 livres sterling, 21 filatures japonaises donnaient en moyenne 17 pour 100 de
dividende. C'est l'Inde anglaise qui fournit principalement le coton brut que le sol
japonais ne peut produire. Nos cotons cambodgiens et tonkinois trouveraient au
Japon un débouché d'une grande valeur, car les Japonais, avant dix ans, expédieront
des filés en Chine et aux Philippines, et ils travaillent dès maintenant à installer
l'outillage nécessaire à la fabrication des cotonnades imprimées que leur vend encore
l'Angleterre.
(2) Rapport du vice-consul de France à Nagasaki pour 1894.
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ainsi que l'article principal
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 915
en quelque sorte le monopole, sont-elles expédiées pour la plus
grande partie en écru. Elles sont teintes par l'industrie indigène, qui
dispose d'un outillage encore très grossier, mais n'a que des frais
généraux insignifians, avec une main-d'œuvre très bon marché.
Ce peuple, après avoir recueilli si avidement les leçons des
Occidentaux, tend à se passer de plus en plus du concours de
l'étranger. Le Chinois, vaincu, est obligé, pour payer la rançon
de son territoire, d'emprunter à FEurope, sous le couvert de la
garantie de la Russie. Le Japon, vainqueur, a fait face à tous les
frais de la guerre avec ses seules ressources nationales, réserve
du Trésor et emprunts publics (1), et cependant, à la fin de la
campagne, les dépenses s'élevaient à près de 3 millions de francs
par jour.
Dans son rapport pour 1893, le vice-consul de France à Kobé,
M. de Lucy-Fossarieu, signale les efforts que font les Japonais
pour s'affranchir, au Japon même, de l'intermédiaire des impor-
tateurs étrangers et pour se créer directement de nouveaux dé-
bouchés. Leurs missions commerciales parcourent l'Australie,
les Philippines, le Siam, les îles du Pacifique. A Singapore, la
baisse de l'argent leur permet de mettre en vente des produits
similaires aux produits européens à des prix que ceux-ci ne peu-
vent supporter, et la presse anglaise locale prévoit une révolution
dans le commerce de cette région. L'énumération des articles très
variés de cette exportation, qui atteint déjà une valeur de plus de
10 millions de yens, est curieuse : les allumettes japonaises rem-
placent déjà presque partout, sur les marchés chinois, les allu-
mettes suédoises ou viennoises; sont aussi très demandés, prove-
nance du Japon, les parapluies en alpaga ou coton, les boutons
de métal, « nattes, verreries, tresses de paille, savons, papiers de
tenture et autres, fils de cuivre et de laiton, tapis, caleçons,
gilets, gants, chaussettes de coton, chapeaux, chaussures, vête-
mens européens, cigarettes, lampes, pendules, montres, valises,
sacs de voyage, tant d'autres objets qui, à cause de leur peu d'im-
portance, ne figurent pas nominativement sur les tableaux de la
douane. » Kobé, d'où écrit M. de Lucy-Fossarieu, aune importance
commerciale, comme port d'exportation, qui ne le cède à celle de
Yokohama que parce que le commerce des soies est presque
entièrement concentré dans la région de ce dernier port. Kobé et
la ville voisine, Osaka, sont en même temps le grand centre de
l'industrie cotonnière.
On trouve encore un nouveau témoignage des progrès écono-
(1) Les emprunts ont donné 106 millions de yens, des souscriptions votaT&&rc*
2 millions et demi. Le total des billets émis par \e go\r?«m«m«î&, \& ^«ossjaA fc»>
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 917
portionnelle les explications exactes, mais trop exclusives, que les
économistes de doctrine en veulent donner, la dépréciation de
l'argent par exemple ou l'abus du protectionnisme. Ces causes
ont eu leur action partielle, mais il en est d'autres plus profondes,
comme le disait il y a un mois un membre du gouvernement à
la Chambre de commerce de Nantes, et qui sont d'une nature
telle, que le commerce et l'industrie devront se soumettre à une
véritable révolution dans leur production et dans leur façon
d'écouler leurs produits au dehors. M. André Lebon a montré
que des places entières, qui étaient des marchés d'exportation
pour nos produits, deviennent des marchés de production : « Il y
a cette immense République américaine qui se suffit désormais à
elle-même et devient un pays exportateur. Il y a là-bas, en Extrême-
Orient, un pays déjà avancé en civilisation, le Japon, qui, grâce
aux conditions de sa main-d'œuvre, avant dix ans se suffira com-
plètement à lui-même et deviendra exportateur. Il y a partout
une modification profonde dans les conditions de la production
économique. La situation exceptionnelle dont nous jouissions
autrefois n'existe plus. »
Le ministre du commerce a donné à ses auditeurs des conseils
judicieux, comme de démocratiser notre industrie, restée la plus
aristocratique du monde, ce qui s'entend pour la nature et la
qualité des produits; comme aussi de varier ses modèles, de
créer des types plus conformes au goût des cliens étrangers;
d'aller solliciter les acheteurs sur leur propre marché, plutôt que
d'attendre d'être sollicité par eux; enfin de déployer plus d'acti-
vité qu'il n'était nécessaire au bon vieux temps : « Si votre initia-
tive ne vient pas seconder la nôtre, a dit M. Lebon en terminant,
si vous ne voulez pas renoncer à certaines habitudes et à la tran-
quillité qu'elles vous assuraient, pour poursuivre la lutte écono-
mique sur les marchés étrangers que l'âpre té et la ténacité qu'y
apportent nos concurrens tendent à vous fermer, ce n'est pas la
peine de faire de grands travaux, de créer des voies, de creuser
des ports, de modifier les tarifs, de donner des subventions, de
remuer nos consuls : l'industrie ne sortira pas de l'état d'immo-
bilité où elle est aujourd'hui. »
Quoi qu'en dise M. Lebon, la dénonciation des traités de com-
merce, en bouleversant les relations avec l'étranger, en stimulant
l'activité industrielle de nos concurrens, a eu malheureusement
sa grande part dans l'intensité qu'a prise, en ce qui concerne notre
industrie, la crise générale. Nos remaniemens de tarifs ont créé
une instabilité qui paralysait tout progrès, et nous avons sponta-
nément suscité des concurrences dangereuse cXisl wû% \rws^t«&
voisins, à nos portes, en Espagne, en \ta\\fe, sa ^rotasA. ^S^i
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918 REVEE DES DEUX MONDES.
d'autre part, la dépréciation de l'argent soit une des causes
actives des misères de l'industrie comme des souffrances de
l'agriculture, on ne saurait le contester raisonnablement: les
monnaies frappées en argent dans les pays orientaux subissant
un agio par rapport à l'or, les acheteurs extra-européens n'ont
plus une monnaie assez bonne pour payer pour nos produits
le prix auquel est forcé de les vendre le fabricant anglais, fran-
çais ou allemand. Ils se contentent des produits locaux, dont la
fabrication se trouve par là favorisée. Si Manchester se montre
infidèle à l'étalon d'or et demande qu'une entente des principaux
pays du globe restitue à l'argent son ancienne force libératoire,
c'est qu'il lui faut défendre sa production contre la concurrence
des manufactures établies à Bombay, en Chine et au Japon. Les
considérations théoriques de doctrine n'ont rien à voir dans sa
détermination.
Mais voici que l'argent lui-même, sans attendre de problé-
matiques interventions gouvernementales, au lieu de continuer
à baisser comme il le faisait depuis si longtemps, a commencé
de remonter : de 27 pence, le plus bas cours où il fût descendu,
il a déjà repris à 30 ou 31, niveau actuel. La spéculation, mal-
heureusement , est sans doute le principal agent de cette
reprise. En Amérique et à Londres on a escompté, par des achats
de prévision dans les bas cours, non seulement la réunion éven-
tuelle d'une conférence monétaire internationale, mais aussi et
surtout les demandes considérables de métal blanc pour P Extrême-
Orient que pourrait susciter la signature de la paix entre le Japon
et la Chine.
N'est-il pas dans. les possibilités de l'avenir, cependant, que,
l'argent se relevant peu à peu de sa longue dépréciation et For
devenant d'une abondance extrême par suite d'un développement
colossal de la production au Transvaal et en Australie, on ne voie
un jour se résoudre d'elle-même, sans lois ni conventions, cette
question monétaire où se brise, impuissante, la prétendue science
des économistes ? On est encore très loin de l'état de choses qui
permettrait d'entrevoir la réalisation d'une telle éventualité. Si
toutefois les mines d'or de l'Afrique du Sud et de l'Australie,
sans parler des filons des Montagnes- Rocheuses, de l'Oural et de
la Sibérie occidentale, tiennent les promesses que font actuelle-
ment en leur nom ingénieurs et géologues, il sera plus fait par
là pour la réhabilitation de 1 argent que par les efforts surhu-
mains où se dépensent les bimétallistes des deux mondes.
Ce serait doue ua Transvaal que le monde civilisé pourrait
devoir Y unique c,ommfc\Y^OT\&\& ^w&aj» 4& %c\lution que com-
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE.
porte probablement la question monétaire. La raréfaction de l'or
a fait la baisse des prix et la dépréciation de l'argent. Les mines
de F Afrique australe vont ramener, avec l'abondance de l'or, la
hausse des prix et le relèvement de l'argent fin.
La production d'or du monde entier était tombée à 30 mil-
lions de francs par an en 1830, elle était de 150 millions à la
veille de la découverte des placers de la Californie et de l'Aus-
tralie. Quatre ans plus tard elle atteignait, par un bond gigan-
tesque, le chiffre de 750 millions. Il était évident, par la nature
même des gisemens exploités, que ce rendement considérable
serait de courte durée; et en effet la production a diminué con-
tinuellement depuis 1853 jusqu'en 1883-1886, période pendant
laquelle elle ne dépassait plus 500 millions annuellement.
De 1887 à 1894 un revirement s'est produit, et déjà l'augmen-
tation est énorme. En 1890 la production totale atteignit 615 mil-
lions; elle s'élevait à 805 millions en 1893, et l'on sait à peu près
sûrement qu'elle a dépassé 875 millions en 1894, si môme elle
n'a atteint 900 millions.
L'ingénieur Hamilton Smith, qui a été l'un des principaux
metteurs en œuvre des énormes richesses aurifères du sol trans-
vaalien, estime que la production du monde entier dépassera un
milliard de francs en 1897. Sur ce total le Transvaal aura fourni
250 millions; le reste du monde, 750 millions. Cet accroissement
sera-t-il de courte durée, comme l'a été la prodigieuse augmenta-
tion due à l'exploitation des mines californiennes et australiennes
au milieu du siècle? Il est presque certain, répondent avec
M. Hamilton Smith d'autres autorités d'une grande compétence,
que la production d'or à raison d'un milliard par an se main-
tiendra pendant une assez longue série d'années. Quant au Trans-
vaal, sa production maximum annuelle, atteinte peut-être vers
1900, serait d'environ 300 millions de francs.
Les raisons que donnent les experts de cette confiance dans la
durée du rendement, au moins en ce qui concerne le Transvaal,
sont tirées de l'examen des développemens miniers effectués en
ce pays pendant les deux dernières années. Il est acquis que les
conditions géologiques dans lesquelles l'or apparaît au Transvaal
sont tout à fait différentes de celles qui distinguent la plupart
des mines aurifères dans le reste du monde, le caractère essen-
tiel des gisemens transvaaliens étant la continuité régulière des
couches du minerai et la stabilité de leur teneur en or.
On n'ignore pas que cette teneur est généralement faible, très
inférieure, dans le plus grand nombre des exploitations, à une
once d'or par tonne de minerai, et que le traitement ne serait presque
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920 REVUE DES DEUX MONDES.
en aucun point fructueux, si l'on ne disposait d'une machinerie
puissante, portée au dernier degré de perfectionnement, et ayant
absorbé d'énormes capitaux. C'est la qualité et l'efficacité excep-
tionnelles de cet outillage qui permettent de tirer parti au Transvaal
d'élémens minéralisés qui, en d'autres pays et dans les conditions
habituelles d'exploitation, eussent dû être abandonnés comme
stériles.
VII
Quelles modifications l'inondation d'or dont nous menace le
Transvaal apportera-t-elle dans la situation économique des États
européens ? Les encaisses des grandes banques d'Angleterre, de
France et d'Allemagne regorgent déjà de richesses métalliques,
représentées, il est vrai, dans la circulation par du papier qui ne
fait point double emploi avec ces masses d'or, ce que l'on perd
quelquefois de vue lorsque l'on s'étonne de voir 1 700 millions de
francs en métal jaune dormir, prétendument improductifs, dans
les caves de la Banque de France. Il est évident que la monnaie
surabonde déjà sous toutes ses formes, que l'excès en serait bien
plus sensible encore si les bimétallistes parvenaient à obtenir la
réhabilitation monétaire du métal blanc, et que, dans quelques
années, à l'aurore du siècle prochain peut-être, le déluge gran-
dissant de la monnaie aura produit des effets dont on ne peut
même avoir raisonnablement l'idée dès aujourd'hui. L'intérêt de
l'argent ira toujours en s abaissant : il n'est déjà plus de 3 pour 100
pour les valeurs qui servent de baromètre financier; il descendra
à 2 3/4 et à 2 1/2. Déjà le Crédit foncier a émis des obligations à
2,80 pour 1 00 , et la ville de Paris des obligations à 2 1 /2 pour 1 00. Ce
sont des titres à lots ; mais dans un temps donné les grandes com-
pagnies de chemins de fer convertiront leurs obligations actuelles
3 pour 100 en titres ne rapportant plus que 21/2 sans lots ou adop-
teront ce type pour leurs émissions nouvelles, comme va le
faire prochainement l'une d'elles, la Compagnie d'Orléans. L'État
lui-même émettra de la rente à ce taux, et y ramènera par une
grande opération les quinze milliards de sa dette pour lesquels il
paie encore 3 pour 100. Ainsi se continuera ce mouvement
étrange dont les consolidés anglais indiquent déjà les prochaines
étapes par leur cote aristocratique de 107 pour 100 pour un
revenu de 2 3/4 pour 100, destiné à tomber automatiquement, dans
un petit nombre d'années, à 2 1/2..,
Les conséquences sociales du mouvement qui abaissera ainsi
le taux de l'intérêt jusqu'à 2 pour 100 un jour, peut-être plus bas
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LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 921
encore, sont incalculables. Elles peuvent se résumer cependant en
une tendance caractéristique : savoir que, contrairement à ce que
Ton a vu se produire en certains pays civilisés et à différentes
époques, les riches désormais deviendront de moins en moins
riches, et les pauvres de moins en moins pauvres, et que la néces-
sité du travail sera plus que jamais la loi du monde et la condi-
tion initiale de la fortune.
Plus près du temps présent, dans les six mois écoulés de
l'année 1895, la perspective des richesses que réserve le Trans-
vaal à ceux qui ont su prévoir, agir et se donner de la peine, a
réveillé de sa torpeur, il semble au moins, l'esprit d'entreprise.
On ne rêve plus seulement de mines d'or, mais d'une exploitation
en règle des mondes nouveaux. Les étonnantes choses accomplies
dans l'Afrique méridionale par un homme d'énergie, M. Gecil
Rhodes, les exploits,, moins éclatans mais tout aussi merveilleux,
de plusieurs de nos explorateurs, l'attente enfin des nouveautés
que fera surgir le succès de notre expédition de Madagascar, pré-
parent de grands changemens dans nos habitudes économiques,
et ouvrent des vues inattendues à notre activité industrielle,
actuellement encore si languissante.
VIII
La réalisation de ces rêves est-elle possible avec le maintien
rigoureux du tarif douanier dont l'établissement a coïncidé avec
le commencement de la période néfaste pour notre commerce
extérieur? Nous sommes à un tournant; il faut nous résigner à
voir notre part un peu plus réduite chaque année sur les grands
marchés internationaux, ou bien un effort énergique nous rouvrira
sans retard des débouchés qui se fermaient et percera des voies
nouvelles, où passeront nos produits. C'est en la considérant sous
cet aspect que l'on aperçoit toute la portée de l'approbation donnée
par les Chambres presque à l'unanimité, dans les derniers jours
de la session, à la convention qui rétablit entre la France et la
Suisse les anciennes relations amicales de commerce, si malencon-
treusement rompues il y a trois ans.
Les résultats de cette rupture ont été maintes fois exposés au
public français. Nous les avons présentés l'an dernier, et il y a
quelques mois encore, aux lecteurs de la Revue. Nos exporta-
tions en Suisse avaient fléchi de plus de 50 millions de francs;
les ventes de la Suisse en France présentaient une diminution
beaucoup moins forte. Nous payions les frais de cette lutte de
tarifs, dont nos régions de l'Est avaient particul\feT^t[i^TiV^%w^t>x .
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922 REVUE DES DEUX MONDES.
De plus, les sympathies qui avaient existé de tout temps entre
les deux nations, s'atténuaient au point de faire place à une indif-
férence déjà hostile. Nos voisins ne se gênaient guère pour déclarer
à qui voulait l'entendre qu'ils étaient résolus à développer leurs
industries à outrance pour nous faire pièce, et que, pour les pro-
duits qu'ils ne pourraient fabriquer eux-mêmes, ils n'avaient que
l'embarras du choix entre les offres de l'Allemagne, de l'Au-
triche, de la Belgique et de l'Italie.
Une association s'était cependant formée des deux côtés du
Jura pour la recherche des moyens les plus propres à amener
une réconciliation commerciale entre nos voisins et nous. Les
membres français de cette Union franco-suisse ont peut-être ou-
blié parfois, dans leur ardent désir de réussir, que tous les torts
n'étaient pas de notre côté, que la Suisse avait bien eu les siens,
et qu'il ne fallait pas rendre seuls les auteurs du tarif de 1891
responsables de la rupture et de ses suites. Mais ces points n'ont
plus qu'un intérêt rétrospectif assez secondaire. Le prédécesseur
de M. Lebon au ministère du commerce, M. Lourties, avait très
sagement défini la façon dont il fallait ouvrir les négociations :
« Je suis d'avis de rentrer en conversation avec les Suisses, afin
de savoir si réellement ils sont disposés à faire les concessions
réciproques nécessaires pour aboutir à une entente... Il ne faut
pas nous mettre dans le cas de subir un refus. »
Ce que M. Lourties avait commencé, MM. Lebon et Hano-
taux l'ont achevé, bien secondés en cette négociation par
M. Barrère, notre ambassadeur à Berne. L'affaire a été menée
discrètement, avec une véritable entente des intérêts à ménager
des deux parts, et, lorsque subitement on apprit, en juin, que
les deux gouvernemens s'étaient mis d'accord, ce que l'on connut
d'abord des conditions de l'entente permit de conclure à la cer-
titude du succès auprès de l'opinion et du Parlement.
La convention nouvelle diffère de celle de 1892 en trois points
essentiels : le nombre des articles sur lesquels portent les ré-
ductions consenties sur le tarif minimum français, l'importance
de ces réductions, et leur répercussion vis-à-vis des pays autres
que la Suisse. En 1892, soixante-deux articles du tarif minimum
français étaient remaniés : la convention n'en touche que trente.
Les réductions consenties sont inférieures à celles de 1892. Elles
imposent un moindre sacrifice à celles de nos industries qui vont
subir une diminution de protection. Nos négociateurs enfin se
sont efforcés de ne faire porter les concessions que sur des articles
de pToàucl\OTi suisse (fromages, montres, broderies, etc.), afifl
d'éviter <\ue, ^*x Y e&& teA*. <àa»»& vka la nation la plus favorisée,
LE MOUVEMENT ÉCONOMIQUE. 923
les importations d'autres pays ne fussent indûment admises au
bénéfice des mêmes réductions. On ne peut oublier le fameux
article H du traité de Francfort : les réductions ne portent point
sur des articles que l'Allemagne peut produire à un prix aussi bas
que la Suisse.
Donc c'est fait; les deux pays appliqueront désormais aux pro-
duits l'un de l'autre leur tarif minimum, moyennant que du côté
de la France ce tarif présente des atténuations sur trente articles
déterminés. On sait que la convention de 1892 n'avait été rejetée
par la Chambre que parce qu'elle consentait sur trop de points,
et surtout de points touchant l'agriculture, ce genre d'atténuation .
Le gouvernement français ne s'est heureusement pas cantonné
cette année plus qu'il y a trois ans sur le terrain de la défense
du tarif minimum jusqu'à expérience complète, comme on le lui
conseillait volontiers de certains côtés. L'opinion publique n'au-
rait pas approuvé cette attitude, les protectionnistes sages ont été
les premiers à le comprendre. On a vu M. Méline lui-môme ac-
cepter la mission de rapporteur du projet sur la convention
franco-suisse et rédiger un rapport favorable. Il a donné, dans
son journal, des raisons assez plausibles de son adhésion : « Les
« taxes nouvelles qui figurent dans l'accord ne sont pas consoli-
dées : nous conservons le droit de les modifier, de les relever
le jour où il serait démontré par l'expérience qu'elles sont insuf-
fisantes... Nous restons maîtres de nos tarifs, et c'est là le point
capital , car il est la clef de voûte de notre régime économique
tout entier. Le gouvernement français a rigoureusement respecté
sur ce point les volontés formelles du Parlement; il n'a pas opéré
d'autorité les réductions qu'il acceptait; il n'a pris qu'un engage-
ment, celui de déposer sur le bureau de la Chambre un projet
de loi tendant à certaines diminutions sur notre tarif minimum et
de le soutenir ; le Parlement statuera ensuite dans sa liberté et
sa souveraineté, et prendra la décision qui lui paraîtra la plus
conforme à l'intérêt du pays. »
Le Parlement a statué. Il lui a paru que la décision la plus
conforme aux intérêts du pays était une approbation complète de
la convention. Quelques libre-échangistes ont célébré ce vote
comme le 9 thermidor de la « Terreur » protectionniste. Ces exagé-
rations font sourire. L'Union franco-suisse, qui a été à la peine,
a eu le bon goût d'être modérée dans sa joie, de n'avoir pas le
triomphe insolent. Quant aux protectionnistes, ils ont pris la
chose si habilement qu'ils semblent aujourd'hui avoir eu leur
part dans la victoire.
M. Méline a trouvé une nouvelle formule assez heureuse, et
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924 REVUE DES DEUX MONDES.
qui mérite de faire fortune, si elle représente une pensée poli-
tique sérieuse : « La défense du marché intérieur, dit-il, n'est pas
inconciliable avec notre expansion au dehors. » A quoi bon rap-
peler que M. Prudhomme a parlé d'un sabre servant à défendre
les institutions et au besoin aies combattre? Si le protectionnisme
parvient à établir qu'il est encore le plus sûr moyen d'ouvrir à
nos industries des débouchés extérieurs, faisons-nous tous pro-
tectionnistes.
Il y a cependant des intransigeans dans le parti, et qui accu-
sent leur chef de trahison. Ils n'ont pas tout à fait tort, à leur
point de vue, de déplorer ce qui vient d'être fait. On avait voulu
en 1891 établir la fixité de la tarification. Derrière la barrière
inflexible du tarif minimum, nos industries devaient renouveler
leur outillage, perfectionner leurs procédés, redevenir prospères.
Il y avait chose jurée : quoi qu'il arrivât, il ne fallait plus tou-
cher au tarif.
Et voilà que le constructeur même de l'œuvre aide à prati-
tiquer une brèche dans la muraille de 1891. A qui se fier désor-
mais? On admirera d'ailleurs la façon dont M. Méline explique
son cas, assez embarrassant à vrai dire. Il démontre comment,
en abattant une partie du mur, il rend un pieux hommage à l'es-
prit qui l'avait fait élever, et comment, en démolissant sur un
point, il fortifie l'ensemble. M. Ribot a remercié M. Méline du
concours qu'il avait, en cette affaire, donné au gouvernement. S'il
y avait quelque ironie dans le remerciaient, M. Méline a pu y
trouver surtout un certificat donné à son patriotisme, et aussi
une fiche de consolation, puisque M. Ribot a déclaré, en même
temps, que la convention n'était pas une mesure libre-échangiste,
qu'on aurait tort d'y voir une rupture avec le système économique
adopté par la Chambre précédente. Tout de même la preuve a été
faite qu'il peut être politique de toucher à l'arche sainte du tarif
minimum, et qu'au besoin les protectionnistes eux-mêmes sont
gens à prêter la main à l'accomplissement du sacrilège.
Auguste Moireau.
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NOTES DE VOYAGE
UN PÈLERINAGE MUSICAL
Mayence, le 30 juillet 1895.
L'Angleterre et l'Allemagne ont fait entre elles, cette année, un
échange d'une espèce assez imprévue : elles ont échangé leurs grands
musiciens. L'Allemagne a prêté à l'Angleterre Jean-Sébastien Bach; et
voici que l'Angleterre vient à son tour de prêter — ou, si l'on préfère, de
restituer — à l'Allemagne Georges-Frédéric Haendel.
C'est, en effet, un Festival Bach qui a remplacé à Londres, ce prin-
temps passé, les séances ordinaires du Festival Hsendel : événement
considérable, et tel que depuis longtemps il ne s'en était point produit
de pareil dans le monde musical anglais. Car il ne s'agissait pas simple-
ment, cette fois, d'une de ces exhibitions de curiosités étrangères qui se
renouvellent tous les ans, dans les théâtres et les salles de concert à la
mode, durant la season. Ce n'est pas en rival de M. Humperdinck, ni
de M. Paderewski, ni de Mlle Yvette Guilbert, que Jean-Sébastien Bach a
fait son entrée au Queen's Hall, mais en rival, ou plutôt en successeur
de Georges-Frédéric Hœndel : et ainsi ces trois séances du Bach Choir
ont eu toute l'importance d'une révolution, dans les mœurs artistiques
du public anglais. Plus profondément que tant d'autres symptômes
que je signalais l'autre jour, elles ont prouvé que l'Angleterre était
lasse d'une trop longue fidélité à ses vieilles traditions nationales. Bach
se substituant à Hœndel, la Messe en si mineur et les deux Passions pre-
nant la place du Messie, de Samson, et d'Israël en Egypte, quel signe
pouvait être plus caractéristique d'une époque nouvelle? Il ne nous
resterait plus, après cela, qu'à voir le culte de Racine succéder à celui
de Shakspeare.
Encore le culte des Anglais pour Shakspeare n'est-il pas aussi
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on avait même continue ae îei
avaient été, pour des sortes de vôj
chargées de fournir périodiquemt
pâture d'art, de pompe, et de piél
disputaient l'honneur de chanter
Haendel Choir s. On se rendait là
recueillies ; patiemment on subis
airs, des duos et des chœurs; et
l'assistance entière écoutait deboi
Ainsi Haendel remplissait en
nationale : et c'est de ce rôle séci
profit de Sébastien Bach. Non p<
remercié, ni qu'on ait tout à fait
déjà l'élite de la société anglais
voici déjà que l'on a transporté a
marques de vénération que, dui
C'est maintenant au Bach Choir q
la Messe en si mineur et la Pas,
désormais chargées d'élever à Di
âme anglaise un peu distinguée,
ment M. Statham, que Bach est
universel. La croyance à sa supé
pris toute la force d'un article d
aussi bien les savans que les ignc
mirée d'emblée, considérée cou
Et, par une conséquence naturel
arrive de plus en plus à mettre ï
Beethoven appelait le maître de*
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NOTES DE VOYAGE. 927
changé en Allemagne, depuis qu'elles en sont revenues, et que le mu-
sicien qu'elles méprisent si fort est en train d'y être fêté comme le
maître des maîtres? Qu'auraient-elles dit si elles avaient assisté, il y a
trois mois, à l'exécution du Messie au Wagner- Verein de Berlin, sous
la présidence de l'empereur Guillaume? Mais qu'auraient-elles dit sur-
tout si elles s'étaient trouvées de passage à Mayence cette semaine,
et si elles avaient vu toutes les autorités musicales de l'Allemagne, les
compositeurs et les critiques, et les chefs d'orchestre, et les virtuoses,
et des princes régnans, et l'impératrice Frédéric elle-même, leur com-
patriote, si elles avaient vu cette foule se presser, trois jours durant,
en pèlerinage pieux, dans une salle de concert construite à cet effet,
pour y entendre chanter des oratorios de Hœndel?
Peu importent, au surplus, les préférences musicales de ces jeunes
personnes. Mais il n'en est pas moins vrai que, au moment même où
l'Angleterre paraissait ne plus vouloir de Haendel, l'Allemagne le lui
a repris, reconnaissant en lui l'un des plus grands parmi ses enfans.
Comme Bach en Angleterre, c'est Hœndel qui a été en Allemagne le
héros de l'année. C'est par une ouverture de Hœndel qui s'est ouverte
à Cologne, le mois passé, la première des trois séances du Festival
Rhénan consacrées, suivant le programme, à la glorification de la mu-
sique nationale : et c'était déjà indiquer en quelle haute estime on te-
nait le vieux maître. Mais c'est à Mayence surtout, dans cet admirable
festival organisé en son honneur, que l'Allemagne a repris officielle-
ment possession de lui. Depuis les premières journées de Bayreuth,
je ne me souviens pas d'avoir assisté à d'aussi belles fêtes. Les toi-
lettes y étaient plus négligées qu'aux festivals de Londres, les mines
moins solennelles, et personne ne se levait que dans les entr'actes :
mais nous étions tous frémissans de bonheur sous cette prodigieuse
musique qui se répandait dans la salle, tantôt douloureuse et lente,
pénétrée d'une tristesse mortelle, d'autres fois joyeuse d'une joie
surhumaine, et toujours également lumineuse et pure, déroulant ses
nobles lignes comme une frise antique dans l'air transparent du Midi.
Il serait trop beau de croire, pourtant, qu'à la seule perfection de ses
œuvres Hœndel ait dû l'insigne triomphe dont vient de l'honorer sa
patrie. Une part de chance se mêle toujours à la destinée de toute
gloire, et la gloire de Hsendel aurait peut-être dormi de longues années
encore en Allemagne sans l'idée qu'a eue un savant musicographe al-
lemand, le docteur Chrysander, de la réveiller de son sommeil sécu-
laire pour la faire servir à sa propre gloire. Ce ne sont pas, en effet, des
oratorios de Hœndel seul, mais plutôt des œuvres écrites en collabo-
ration par Hœndel et le docteur Chrysander, qui viennent de rjappeler
si brillamment l'attention de l'Allemagne sur l'un de ses mat très les
plus vénérables.
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tent d écrire sa mograpnie, ei a
tiente critique, il s'est encore eff
de toutes les influences extérieu
tion. Par amour pour Hœndel, il
la musique vocale du xvn# et <
centaines de méthodes de cha
dont personne, depuis un siècl*
s'en est-il point tenu là. H a f oran
de nous rendre son œuvre, non
partitions, mais telle, exactemei
de fraîcheur et de nouveauté. 1
mirer son héros, il s'est trouvé
Ces collaborations posthuin
d'ailleurs, être fort au goût de
Déjà Hans de Bulow, sous pré
de piano de Scarlatti et des fils
vieux ouvrages maints agrémei
Conservatoire de Leipzig, M. Re
un petit livre des plus curieux o
gravé des œuvres de piano de
sur lequel Mozart et les pianist
der, au courant de l'exécution
suggérait à ce moment : et aus
rendre à ces œuvres divines le
avec son insouciance ordinaire
Beethoven lui-même n'a pa
s'est point encore avisé de chari
on a commencé à y changer le
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NOTES DE VOYAGE. 929
de suite le môme morceau de la môme façon; et ce qu'il écrivait n'était
sans doute qu'un lointain écho de la musique surnaturelle qui, nuit et
jour, jaillissait en lui. Mais d'autant plus il est aujourd'hui difficile à
un musicien, si savant qu'il soit, de compléter des textes qui, d'ailleurs,
n'ont pas besoin de ce complément pour nous consoler de la vie. Et
j'avoue que les additions de M. Reinecke, en particulier, me paraissent
pour la plupart absolument inutiles.
Tandis qu'il me semble au contraire que M. Chrysander a eu raison
tout à fait de vouloir compléter Hsendel : car celui-là n'a certainement
pas noté ses airs tels exactement qu'il les faisait chanter; et certaine-
ment les détails qu'il n'a point notés sont de ceux qu'avec un peu d'é-
tude on doit pouvoir rétablir. On sait en effet que tous les oratorios
de Hsendel sont des œuvres de circonstance, écrites le plus souvent en
quelques jours, et destinées à être chantées dans telles ou telles condi-
tions spéciales. À chacune des exécutions nouvelles à' Hercule, par
exemple, Hsendel remaniait la partition qu'il en avait faite d'abord :
suivant la science des chanteurs et la force de leur voix, il ajoutait ou
retranchait des airs à leurs parties, et dans les airs eux-mêmes il ne se
faisait pas faute de simplifier ou de compliquer. Et l'on sait, en outre,
qu'à des prétentions qu'ils ont fidèlement conservées aujourd'hui, les
chanteurs joignaient autrefois une variété de connaissances qui rempli-
rait d'épouvante les plus savans chanteurs d'à présent. Le moindre
d'entre eux était tenu de savoir varier un air de vingt façons différentes,
d'improviser à chaque fois de nouvelles cadences, en un mot de tenir
vraiment le texte écrit pour un simple canevas, et de collaborer avec
le musicien pour tous les détails accessoires.
Et non seulement nous pouvons être assurés que les airs de Hœndel
n'étaient point chantés tels qu'ils étaient écrits, mais, par une bonne
fortune admirable, nous savons encore de quelle façon ils étaient
chantés. On a conservé, en effet, un air de Hsendel que celui-ci avait
lui-même annoté pour une chanteuse, marquant tout le détail des
nuances, des variations, des vocalises, des cadences, qu'il entendait
que l'interprète adjoignit à son texte. C'est sur ce précieux document
que s'est appuyé le docteur Chrysander, et sur tous les traités de
chant des maîtres italiens de Hsendel, Granacci, Zacconi et les autres,
pour restituer à ces vieux airs la variété et l'éclat que le cours du temps
leur avait enlevés. Et à en juger par les deux oratorios que je viens
d'entendre à Mayence, Debora et Hercule, c'est là une partie de sa tâche
où il a pleinement réussi. Les ornemens qu'il a introduits dans les airs
de Hsendel n'ôtent rien à cette prodigieuse pureté de contours qui est,
à mon avis, leur principale beauté : la phrase se déroule toujours har-
monieuse et claire, sous des variations, destinées seulement à maintenir
toujours fraîches l'expression et la couleur. Et lorsque, à la fin des airs,
dans le silence de l'orchestre, le chanteur roucoule une cadence ax*s&
Tom caxx. — 1895. ^
930 REVUE DES DEUX MONDES.
de retomber sur la note finale, le plaisir qu'on en éprouve est vraiment
trop inoffensif pour qu'on puisse s'aviser de le trouver inutile.
En même temps qu'il remettait au point les parties de chant,
M. Chrysander s'est encore efforcé de nous restituer, telle qu'à l'origine
elle devait être, l'orchestration de ces oratorios de Hsendel. Et ici encore
onnesauraittroplelouer durésultat de son travail. Suivant les intentions
expresses du maître, il a divisé l'orchestre en deux parties, le grosso et
le ripieno, le grosso chargé de l'accompagnement des soli, le ripienô
plus spécialement destiné, dans les passages où il intervient, à faire de
l'orchestre comme un double chœur opposé au double chœur des voix.
Et, toujours suivant l'intention expresse de Hsendel, c'est au cembalo
ou clavecin que M. Chrysander a confié le soin de marquer le rythme
dans tous les morceaux, et de remplir l'harmonie dans les morceaux
sans accompagnement. Peut-être seulement, sous prétexte de remplir
l'harmonie, M. Chrysander a-t-il parfois prêté à la partie de cembalo des
harmonies bien singulières, et d'un romantisme un peu trop wagné-
rien? Après cela, qui sait I Ce Hsendel était un homme de ressources si
variées, et les inventions les plus imprévues lui coûtaient si peu !
La musique des oratorios ainsi restituée, il s'agissait maintenant d'en
traduire les paroles. L'entreprise, à dire vrai, n'était difficile que pour
ce qui touchait le récitatif; car dans les airs, les duos, et les chœurs,
le détail des mots n'a guère d'importance, et les vers de M. Chrysander
rendent le plus souvent assez bien la signification générale du texte
anglais qu'ils remplacent. Mais il en allait autrement du récitatif, sur-
tout dans des œuvres toutes dramatiques, comme Samson, Judas Mac-
chabée, ou Hercule, où c'est le récit qui constitue la base même du
drame, un récit condensé à tel point qu'on n'y trouverait pas un seul
mot qui ne porte. Dans ces conditions, il a paru à M. Chrysander qu'il
avait le devoir de choisir entre les paroles et la musique : et, très
courageusement, il a choisi les paroles. Il a traduit littéralement, avec
une fidélité scrupuleuse, le texte anglais des récitatifs, après quoi il a
modifié la musique pour la mettre d'accord avec le texte nouveau. Et
c'est, en vérité, de toutes ses innovations, celle qu'il m'est le plus mal-
aisé de lui pardonner. Car il a beau dire que c'est le drame qui importe
avant tout, je ne peux me résigner à voir ainsi altérer, mesure par
mesure, l'harmonieux caractère des phrases de Haendel: sans compter
qu'on dirait par instans que ce n'est point pour mettre la musique d'ac-
cord avec sa traduction, mais pour l'embellir et la rendre plus expres-
sive, que M. Chrysander l'a si librement remaniée. Dans ces récitatifs
d'une simplicité toute classique, il a introduit les accidens les plus
variés, dessinant des mélodies pour ne pas faire répéter plusieurs fois
la même note, \>o\jtav«rero\. \& r^&me à sa fantaisie. Je sais que
ces questions 4ô Uaàuç&ou wdX \o<&yros% yb&bàsns&. ^^ss^^ées;
mais outre que la langue sû&Tùsafc» *»X wKL^rawKfc* *&\<v&sÈafiB*
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NOTES DE VOYAGE. 931
pour rendre le passage plus facile, je ne puis oublier que lorsque la
Société des Grandes Auditions nous a offert, il y a quelques années,
Israël en Egypte, un musicien français, M. Xavier Perreau, a fait une
traduction de cette œuvre admirable où il a su garder aux paroles toute
leur force d'expression, sans presque jamais être contraint de modifier la
musique. Sa traduction est d'ailleurs, je crois, le modèle du genre.
Combien je l'ai regrettée en entendant ces récitatifs de M. Ghrysander I
Et combien j'ai regretté la noble musique de Hœndel !
Je ne puis, en revanche, que louer sans réserve M. Chrysander pour
la façon dont il a rempli la dernière partie, la plus importante peut-
être, de sa tâche : celle qui consistait ^retrancher, après avoir ajouté. Car
il a admis dès le début, la nécessité absolue de pratiquer, dans les ora-
torios de Hœndel, de larges coupures. Ces oratorios, en effet, étant avant
tout des œuvres de circonstance, contiennent une foule de morceaux
qui n'y figurent que pour répondre à telle ou telle condition fortuite. Il
y a ainsi des airs qui sont dus à ce qu'un ténor voulait chanter le même
nombre d'airs que la basse; il y a des chœurs pris par Hœndel à
d'autres oratorios de lui-môme ou de ses confrères, et introduits là pour
permettre à la séance de durer aussi longtemps que les précédentes.
Et sous toutes ces parties en quelque sorte contingentes, les orato-
rios de Hœndel sont de grands drames dans le genre des tragédies
grecques, des drames où le chœur et le récit tiennent le rôle principal,
mais où se déroule devant l'auditoire une action pathétique. Il s'agis-
sait donc, désormais, de dégager le drame de ces accessoires inutiles,
de resserrer la suite de ses péripéties, de le faire apparaître devant
notre public moderne dans les meilleures conditions pour qu'il pût
nous toucher. C'est ce qu'a essayé de faire M. Chrysander, et c'est en
quoi il me semble avoir le plus complètement réussi. Abrégés comme
il nous les a offerts, les deux oratorios que nous venons d'entendre sont
vraiment des chefs-d'œuvre depuissance et de vérité dramatiques, Her-
cule surtout, si vivant et si passionné, sous l'inaltérable pureté de ses
formes, que pour la première fois, en l'entendant, j'ai compris l'émotion
tout ensemble contenue et profonde que devaient produire sur le public
athénien les drames harmonieux de Sophocle. Encore ne faut-il point ju-
ger trop sévèrement le vieux Hœndel, pourla faiblesse qu'il a eue d'alour-
dir par toute sorte d'airs et de duos superflus la [forte unité dramatique
de ses œuvres. Dans ces exécutions modèles mômes de Mayence, M. Chry-
sander et le chef d'orchestre, M. Volbach, l'organisateur de ces fôtes,
ont dû sacrifier une ou deux fois aux exigences des chanteurs : il y a tel
air de Hyllus que j'imagine qu'ils auraient volontiers coupé, sans le
désir que manifestait le ténor de chanter encore cet air-là; et maint
autre passage que j'ai entendu chanter ne figurait pas à l'origine dans le
libre tto abrégé de M. Chrysander. Mais ni ces additions, ni la reprise
de certains airs, que le public a voulu réentendre, ni un de ces longs
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932 REVUE DES DEUX MONDES.
entr 'actes à la vieille mode allemande, — que nos wagnériens s'ima-
ginent, bien à tort, être seulement à la mode de Bayreuth, — rien
de tout cela n'empêche l'exécution des oratorios de Haendel de n'avoir
plus maintenant qu'une durée d'à peine trois heures, au bout desquelles
chacun s'en va les oreilles tout imprégnées de musique, sans l'ombre
d'ennui ni de lassitude, mais plutôt avec un regret d'avoir vu s'éva-
nouir si vite un si magnifique univers d'émotion et de poésie.
Ainsi durant près d'un demi-siècle, dans l'étude et le recueillement,
M. Chrysander a préparé ces exécutions modèles des oratorios de son
maître bien-aimé. Encore ne serait-il point parvenu à les réaliser de
sitôt sans le précieux concours d'un jeune homme, M. Fritz Volhach,
qui partagera désormais avec lui la gloire d'avoir ranimé en Allemagne
le culte de Haendel. Est-ce Haendel qui a conduit M. Volhach aux
théories de M. Chrysander, ou bien sont-ce les théories de M. Chry-
sander qui l'ont amené à s'occuper de Haendel? Il s'en est occupé, du
moins, avec une touchante et active sollicitude, et c'est à ses efforts
que sont dues, surtout, les fêtes admirables où nous venons d'assister.
H s'est constitué, en quelque sorte, le chevalier servant de Haendel.
Non content de diriger l'exécution de ses oratorios, il est devenu, par
amour pour lui, journaliste, pamphlétaire, et conférencier. Dans toute
l'Allemagne et dans toute l'Europe il a recueilli des souscriptions pour
ces fêtes de Mayence: il a intéressé à l'entreprise le grand-duc de
Hesse, et l'impératrice Frédéric, il y a intéressé toutes les sociétés
musicales de Mayence, de Darmstadt et des villes voisines, qui se sont
réunies, sous sa direction, pour former un merveilleux ensemble
instrumental et choral. Et l'on m'a raconté que c'est pour le devancer,
— et pour arriver le premier, cette fois encore comme toujours, — que
l'empereur d'Allemagne a fait exécuter à Berlin, il y a trois mois, le
Messie de Haendel, remanié suivant les méthodes de M. Chrysander.
Mais on m'a dit que l'exécution de Berlin, faute d'une préparation suf-
fisante, avait très médiocrement réussi, tandis que les fêtes de
Mayence ont été un véritable triomphe, et vont placer d'emblée
M. Volbach au premier rang des chefs d'orchestre d'Allemagne. Un
souffle véritablement hœndelien a pénétré, grâce à lui, l'orchestre, les
solistes et les chœurs : et c'est encore à mes vieux souvenirs de Bay-
reuth que je dois remonter pour retrouver une semblable impression
de profonde unité artistique. Aussi ne m'étendrai-je point sur le
mérite des chanteurs, dont les noms, d'ailleurs, ne sauraient rien
apprendre au lecteur français. Les uns venaient d'Autriche, d'autres de
Hollande, il y en avait même un qui venait de Londres, et qui chantait
en anglais : mais tous obéissaient, avec une soumission exemplaire, à
la direction de M. Volbach, et c'est en vérité un assez bel éloge pour
me dispenser de tout autre.
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NOTES DE VOYAGE. 933
Les deux oratorios choisis pour ces fêtes étaient, comme je l'ai dit,
Débora et Hercule. Ils ne comptent point parmi les plus célèbres;
mais il me semble à présent que ce sont les plus admirables de tous,
tant j'ai eu, à les entendre, de surprise et de joie. Le premier, Débora,
écrit en 1733, n'a pas encore la puissance dramatique des œuvres qui
l'ont suivi ; il n'est même, à proprement parler, qu'une suite de chœurs.
Mais jamais je n'ai entendu des chœurs d'une expression aussi forte,
animés à ce point d'un souffle héroïque : tous les sentimens d'un peu-
ple religieux et guerrier s'y traduisent tour à tour avec une précision
pour ainsi dire littérale, et revêtus d'un magnifique appareil d'harmonie
et de timbre. Le second acte, notamment, avec ses trois grands chœurs
de structure si diverse, un chant de colère, un chant de volupté, et un
chant de foi, m'a parp comparable aux morceaux les plus parfaits
d'Israël en Egypte et de Judas Macchabée.
Maisquedirai-jedT/ircu/e, que l'on nous a joué aux séances suivan-
tes? Je ne connais rien dans l'œuvre de Haendel qui produise, avec des
moyens aussi simples, un aussi grand effet d'émotion tragique. C'est
un drame, les Trachiniennes de Sophocle imitées presque scène pour
scène, un drame plein de passion et de vie, comme les drames de Gluck,
mais où la passion et la vie s'offrent à nous sous une forme essentielle-
ment poétique, dans un merveilleux ensemble de mélodies et de contre-
points. Seul Beethoven, dans sa Messe solennelle, a retrouvé le secret de
cette expression à la fois si profonde et si riche ; mais il y a dépensé ce
qui lui restait de forces, tandis qu'on dirait qu'à Haendel toute expression
venait sans le moindre effort, et que d'un seul regard il entrait jusqu'au
fond des âmes. Hercule, Déjanire, Hyllus, Iole, à peine se montrent-ils
que nous les connaissons à jamais, et autour d'eux c'est le chœur qui
rythme l'action, tantôt nous préparant aux catastrophes prochaines,
tantôt nous apitoyant sur la misère de vivre, et tantôt encore glorifiant
l'amour en des chants qui serpentent et s'enlacent doucement, et nous
laissent comme un souvenir de tendres caresses.
Telles sont les chères et profondes jouissances que viennent de
nous offrir, au nom du vieil Hœndel, deux musiciens allemands, dans
le même temps où les musiciens anglais se décidaient enfin à ne plus
prendre au sérieux le génie de ce maître des maîtres. Et je sens bien
qu'il me faudrait maintenant, suivant l'usage, esquisser un parallèle
entre Haendel et Bach : car l'ombre de Bach s'est projetée si large sur
notre horizon musical qu'elle a complètement recouvert celle de l'au-
teur d'Hercule; et quiconque parle de ce dernier avec un peu d'amour
est pour ainsi dire tenu de s'en excuser aussitôt devant son rival plus
heureux. C'est à quoi, cependant, je ne pourrai me résoudre, non
seulement parce que je ne me reconnais pas l'autorité qui convien-
drait pour une comparaison de ce genre, mais surtout parce que, dans
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934 REVUE DES DEUX MONDES.
le cas particulier de Haendel et de Bach, cette comparaison me parait
plus dangereuse encore qu'inutile. C'est elle qui, en Angleterre comme
chez nous, par le seul fait de son existence, a causé le plus fort dom-
mage à la renommée de Haendel, ou plutôt c'est elle qui nous a si
longtemps détournés de cet homme prodigieux, simplement parce
qu'elle nous a fait croire que Jean-Sébastien Bach pouvait nous procu-
rer, plus subtiles et plus variées, des joies musicales d'une espèce
pareille. Tandis qu'il n'y a jamais eu deux arts plus différens que
celui de Bach et celui de Haendel ; et pour être nés la même année, dans
le môme pays, pour avoir tous deux employé la même langue, ces
deux maîtres n'en sont pas moins aussi éloignés l'un de l'autre que,
par exemple, Diderot de Bufïbn, ou Lamartine de Michelet. Tout les
sépare : les circonstances de leur vie, leur éducation musicale, leur
caractère, mais surtout leur métier et la conception qu'ils se sont faite
de l'idéal artistique. Et de là vient qu'à les rapprocher on risque de les
méconnaître tous deux, car ils ont employé leur génie à deux arts
différens. Bach a été un poète lyrique. Toute sa vie, et sous toutes les
formes, ce sont les émotions de son propre cœur qu'il a essayé de
traduire. Et toujours Haendel, au contraire, a été un dramaturge, un
infatigable créateur d'âmes vivantes et de sentimens en conflit. Mais
il a été, lui aussi, un poète ; et si l'œuvre de Bach est plus intime et d'un
agrément plus raffiné, combien la sienne, en revanche, est plus haute,
plus sûre, plus parfaitement belle ! Seule, peut-être, elle nous donne le
sentiment de la perfection toute pure : avec l'univers de passion qu'elle
agite dans ses contrepoints, toujours elle reste harmonieuse et sereine,
semblable, en vérité, aux nobles figures de Phidias, ou à ces cartons
de Raphaël, si vivans et si dramatiques, et cependant baignés d'une
atmosphère sacrée. Haendel est le grand classique de son art : tel il est
apparu, jadis, à tous les musiciens, à Gluck, à Mozart, à Beethoven, et
déjà à Sébastien Bach lui-même, qui le vénérait comme un dieu. Et ce
serait assez, je crois, de quelques fêtes encore comme celles où je viens
d'assister pour remettre son œuvre au rang qui lui sied.
T. de Wyzewa.
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M * ^^ff>^
REVUE LITTÉRAIRE
LA POÉTIQUE NOUVELLE
Il est bien difficile de parler des jeunes poètes sans un peu de
mauvaise humeur. Depuis tantôt quinze ans qu'ils occupent la scène,
ils semblent avoir pris à tâche de lasser la patience et d'énerver l'at-
tente. Par de belles promesses et par un air d'assurance, ils ont éveillé
la curiosité ; ils la tiennent encore en suspens. Rien de plus séduisant
que leurs intentions, rien de plus décevant que leurs œuvres. Sans
doute si jusqu'à présent ils n'ont réussi qu'à demi dans leur tentative,
ce n'est pas leur faute et il faudrait plutôt les en plaindre. Mais ils ont
une attitude de défi. Ils sont prétentieux au delà de tout ce qu'on peut
imaginer. Ils ont le dégoût de la simplicité et l'horreur du bon sens.
Ils abondent en paradoxes dont on souhaite qu'ils ne soient pas dupes.
Ils sont hérissés et abscons. Le moindre d'entre eux trouve tout natu-
rel que pour aller à la conquête de son maigre rêve nous fassions au-
tant d'efforts que pour forcer la pensée de Goethe ou démêler le sym-
bolisme de Dante. S'il nous semble, après l'épreuve faite, que nous
sommes mal récompensés de notre peine, qu'il y a disproportion entre
l'effort et le résultat, et que, comme on dit, nous sommes volés, ils
nous répondent qu'il faut donc nous en prendre à nous-mêmes, attendu
qu'ils ne nous ont pas priés de les lire et qu'ils ont fait serment de
n'écrire que pour eux. Bien sûr nous ne les en croyons pas ; nous savons
de reste ce que Valent ces sermens de littérateurs. Mais pourquoi aller
au-devant de ces hommes si peu hospitaliers? pourquoi leur témoi-
gner une bonne volonté qu'ils accueillent de si mauvaise grâce? et
puisqu'ils se montrent si jaloux de leur solitude, pourquoi ne pas les y
laisser se complaire — ou se morfondre?
J'ai dû traduire cette impression, d'abord ço\it &x*\fc\&^ \s&, <è^-
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936 REVUE DES DEUX MONDES.
cère, ensuite pour que les écrivains dont je parle ne puissent pas m'ac-
cuser de ne les avoir pas lus. Je suis d'ailleurs très disposé à croire
que le mouvement de rénovation poétique est le plus intéressant, si
peut-être môme il n'est le seul, qui se soit dessiné en ces dernières an-
nées. Nos poètes ont vraiment le souci de faire quelque chose de nou-
veau. Ils l'ont à un bien plus haut degré que les romanciers et les
écrivains de théâtre, contraints au surplus par les conditions mêmes
de leur art d'être très conservateurs. Idéalisme, symbolisme, mysti-
cisme, tous les mots qui défraient nos discussions littéraires, ce sont
eux qui les ont mis en circulation. Toutes les modes variées et chan-
geantes ils les ont suivies ou ils les ont faites. Ils se sont prêtés à tou-
tes les influences qui peu à peu transforment notre vision. Ce sont des
gens inquiets. Ils se cherchent en gémissant. On les a pris d'abord
pour des mystificateurs ; ils sont de bonne foi : leur persévérance et la
continuité de leur effort le prouvent suffisamment. Ils ont cette vertu,
rare à notre époque, de la conviction et de l'enthousiasme. Ils se sont
déjà rangés sous des bannières différentes et ils ont entre groupes ri-
vaux échangé plus d'un coup ; néanmoins ils ont des tendances com-
munes. Ils forment une école. Et quoiqu'on ait coutume de protester
contre ce que le mot a de pédantesque, il n'est pas de mouvement fé-
cond en littérature qui n'ait été marqué par la fondation d'écoles nou-
velles. Ils ont à défaut d'idées très nettes des aspirations qu'ils tâchent
de rendre de moins en moins confuses. Ils s'efforcent de voir clair dans
leurs propres théories. Rarement avait-on accumulé plus de traités ni
plus de commentaires. Depuis le livre déjà ancien de M. Charles Morice
sur la Littérature de tout à rheure, en passant par le Traité du Nar-
cisse de M. André Gide et par les minutieuses études de métrique de
M. Robert de Souza, ce ne sont qu'exégèses et ce ne sont que gloses.
Peu à peu , du vague des formules et de l'incomplet des œuvres une
esthétique se dégage. Je voudrais en indiquer les quelques points qui
me semblent acquis.
Faute d'une œuvre où les idées nouvelles se trouvent tout à la fois
condensées et illustrées, nous serons obligés de recueillir çà et là les
élémens épars d'une poétique. Nous nous adresserons surtout aux livres
de M. Henri de Régnier. Celui-ci semble bien entre ses compagnons
d'âge être le plus richement doué. Il a fait de très beaux vers, remar-
quables par l'éclat et la sonorité. Soit qu'il nous montre les
Satyresses dont la main folâtre saccage
Les lys présomptueux qui frôlent leurs genoux,
ou soit qu'il fasse parler la sirène au moment où elle va se replonger
dans l'onde maternelle :
— *&& pO\\X\TVfc VîSfc 'î&'à ton. *tàx& *^ w^aA.
Surgira te m* xctofc vatarcs te TO&\\oa&&fe
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REVUE LITTÉRAIRE. 937
Et debout, un instant, auprès de l'eau bordée
D'iris et de glaïeuls et de plantes flexibles,
Je me tiendrai, pareille aux nymphes invisibles
Qui hantent la forêt ou, sirènes, la mer ;
Alors je descendrai rose dans le flot clair
Avec sa grande ride en cercle autour de moi.
M. de Régnier a ce don de l'expression imagée et chantante où on
reconnaît le poète. Il a commencé par subir la discipline parnassienne,
et il s'en souvient jusque dans son dernier recueil, où telle vision an-
tique fait songer à quelque pastiche de Ronsard. Il a fréquenté chez Le-
conte de Lisle et chez M. de Heredia avant de prendre M. Mallarmé pour
maître et pour émule M. Vielé-Griffin; c'est chez lui qu'on [voit le mieux
la fusion des traditions d'hier avec les plusrécentes influences. Dans ses
derniers livres : Tel qu'en songe, Contes à soi-même, Aréthuse, se précise
son idéal personnel d'une mélancolie très noble. Il a une imagination
somptueuse et une âme triste. Et derrière le décor de ces poèmes aux
lignes harmonieuses et larges, où des héros et des dames, des cheva-
liers et des pèlerins errent parmi des forêts merveilleuses, traversent des
villes de rêve, heurtent à des châteaux emblématiques, il semble qu'on
entende l'accompagnement d'un invisible orchestre wagnérien. — Onne
saurait non plus négliger M. Francis Vielé-Griffin. C'est lui qui est consi-
déré dans son groupe comme le plus hardiment novateur et c'est à lui que
revient la plus grande part d'influence. Aussi, quand on ouvre sans mé-
fiance ses petits livres : les Cygnes, la Chevauchée (T Yeldis, Ilà^at, est-on
d'abord tout à fait déconcerté. Tout de suite on perd pied. Toutes nos
habitudes intellectuelles nous rendent inaccessible cette poésie qui ne
se rattache à aucune tradition française. Cet Airïéricain transplanté en
Touraine n'a pas du tout la même façon que nous de lier ses idées. Ou
plutôt, idées, souvenirs, émotions, impressions, ce dont il se soucie
le moins c'est de les relier ; il les laisse se succéder au hasard ou
peut-être au gré d'on ne sait quelles associations très subtiles et qui
échappent. On essaie d'abord de comprendre, ce qui, pour nous autres
Français de France, est toujours la première démarche de notre esprit,
jusqu'à ce qu'on ait compris qu'il n'y a rien à comprendre et qu'il faut
plutôt se laisser bercer par une mélodie qui n'est pas sans charme. Ce
sont des choses incohérentes et douces. M. Vielé-Griffin a plus de ten-
dresse que de force, une imagination plus délicate qu'éclatante et son
expression est souvent voisine de la prose. Son âme vague flotte à tous
les mirages, se dissout à toutes les brises. C'est le chuchottis des
feuilles
Entre les peupliers mirés
Au grand ruisseau de Loire étale.
Un nouveau venu, M. Albert Samain, a donné l'autre année sous ce
titre : Au jardin de l'infante, un volume de vers tout plein de l'influence
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938 REVUE DES DEUX MONDES.
de Baudelaire et d'où celle même de Banville n'est pas absente. Ce sont
des vers de sensualité triste qu'on aimerait à entendre sur la un de quelque
fête vénitienne accompagnés par les violons et les violes d'amour. — Je
pourrais en citer d'autres. Nous avons beaucoup de poètes, venus de
beaucoup de pays ; car ce qui caractérise le personnel poétique d'au-
jourd'hui c'est que la carte des deux mondes s'y échantillonne. On en
trouverait le dénombrement imposant dans le volume que M. Georges
Docquois vient de consacrer au Congrès des Poètes (1). Ce congrès avait
pour objet d'élire un successeur à Leconte de Lisle dans le « respect
des jeunes », comme on élit un conseiller municipal ou un membre du
conseil des prud'hommes. Si la consultation était bizarre, les réponses
ont été assez insignifiantes. Du dépouillement des votes il ressort que
les jeunes poètes se recommandent non plus de Coppée ou de Sully
Prudhomme, mais de Verlaine et de Mallarmé. On s'en doutait bien
un peu.
L'idéalisme est à la base de la Poétique nouvelle. La poésie est
chose de rêve. Le poète est le rêveur. Mais à ce mot de rêve il faut
destituer tout son sens et y faire entrer la théorie elle-même de la con-
naissance telle que l'entendent les philosophes. Nous -ne connaissons
que nous-mêmes ; en nous étaient les êtres à qui nous avons tendu
la main et les choses auxquelles nous nous sommes heurtés ; en nous
était le parfum de la fleur, en nous les épines où nous nous sommes
déchirés ; et les routes aux lointains obscurs où notre destin s'égarait
ne menaient qu'à notre âme. C'est le sens de la légende de Narcisse.
Nous sommes pareils à l'enfant grec amoureux de son image et qui meurt
du désespoir de n'en avoir pu saisir la réalité. Comme lui, nous nous
apercevons dans le miroir qui ne reflète d'autre visage que le nôtre. Ceux
qui sont soucieux de savoir restent longuement accoudés dans cette
contemplation d'eux-mêmes. Mais bien peu savent s'y absorber. Les
apparences nous sollicitent: nous nous laissons prendre à leurs séduc-
tions. Pendant les heures du jour la lumière se joue aux objets, les fait
saillir en relief et leur prête de vives couleurs ; il y a des voix et des ca-
resses dans l'air : c'est le bruit, c'est le mouvement, le spectacle animé
et varié, le décor qui nous abuse. A mesure que l'ombre revient, les
couleurs s'effacent, les contours s'estompent, les bruits se taisent, les
prestiges s'évanouissent, l'âme se ressaisit, consciente dans le silence
et dans la mort de tout, d'être seule vivante... L'homme part au matin,
laissant la maison qu'il ne devrait jamais quitter, si plutôt il ne faut
que l'absence lui en révèle le charme familier. Il descend par la plaine
où s'éveillent les cantilènes et les rondes enfantines. Il entre dans la
ville où l'amour l'attend pour l'enlacer dans ses liens de chair. Sur la
place se sont réunis les hérauts d'armes, et leurs trompettes remuent
(1) M. Georges Docquois, le Congrès des poètes; 1 roi. Bibliothèque de la Plume.
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REVUE LITTÉRAIRE. 939
en lui le besoin de l'action. H est alors en proie à l'orgueil et à l'am-
bition, à la colère et à la haine; il connaît les rivalités et les luttes.
11 va ainsi, suivant de fausses destinées, poursuivant de faux biens,
oublieux de soi. La fausseté même de ces biens, en éclatant [à la fin,
le sauve. Lassé de trop d'aventures et meurtri de trop d'échecs le
voyageur reprend le chemin de la maison désertée où n'a cessé de
l'attendre la gardienne vigilante qui l'accueille sans lui faire de repro-
ches. Il s'assied au foyer éteint. Il se repose sous la treille vendan-
gée. Il se souvient. Il comprend et il juge. Il revoit les espoirs et leur
mensonge, les désirs et leur vanité, les jouissances et leur amertume,
la gloire et son néant. Il est triste, de cette tristesse désabusée qui lui
enseigne le sens delà vie. Il trouve une sorte de joie, la seule qui ne
trompe pas, dans cette contemplation silencieuse. — Et cette contem-
plation n'est pas égoïste. Car il y a une solidarité entre les hommes et
chacun porte en soi le dépôt de l'humanité tout entière. En nous étu-
diant nous-mêmes, nous étudions tous les autres. Nous apprenons à
connaître l'homme dans ce qu'il a de plus général, dans sa nature et
dans les lois de cette nature, dans ses traits essentiels et qui ne chan-
gent pas. Nous prenons conscience de la destinée universelle. Les
idées nous apparaissent dans leur pureté. La loi morale se découvre,
aussi radieuse dans nos cœurs que le ciel étoile sur nos têtes, (l'est
ainsi que, dans l'apaisement des sens, dans le silence des passions,
dans l'oubli des intérêts, l'âme repliée sur elle-même contemple en
soi l'absolu.
C'est du « rêve » ainsi interprété que la poésie doit être la traduction.
On voit déjà que cette conception diffère également de celle du ly-
risme romantique et de la poésie parnassienne. Le poète romantique
tire toute son inspiration des accidens de sa vie sentimentale. Il s'attache
à faire saillir ce qu'il y a en lui de plus individuel, dans sa destinée de
plus exceptionnel, et par quoi il diffère des autres. Son regard est con-
centré sur quelques points particulièrement douloureux, ou sur tels
passages de bonheur dont il perpétue le souvenir dans ce qu'il a de
plus précis et de plus aigu. La poésie dont nous esquissons le
programme ne fait pas de place à l'individuel. Elle ne retient que les
traits par où nous nous ressemblons tous; en sorte que dans ses
œuvres comme chargées d'humanité tous les hommes se puissent
reconnaître. Elle ne dit pas telle douleur née un jour d'une aventure
singnlière; mais elle répète cette plainte qui traverse les siècles,
aussi vieille que le monde, étant née du mal de vivre. Elle ignore les
nuances, le détail et l'accident; elle ne reproduit que des sentimens
très généraux, que des états d'âme indiqués largement, comme ces
paysages qu'on voit dans les toiles de Puvis de Chavannes réduits aux
grandes lignes, aux plans essentiels, aux masses de lumière et <l'ç>\£&rt<fc*
— Pour ce qui est de la poésie parnassienne, toiigc^^TOU^* , ç»\KSûfe
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REVUE LITTÉRAIRE. 941
tôt. Une brusque déchirure s'est faite. La sensibilité des hommes se
mesure à ce sens qu'ils ont du mystère. Tandis que les esprits enfoncés
dans la matière nient tout ce qui n'est pas elle, quelques-uns par mi-
racle échappent à son oppression. Les autres hommes ne voient dans
la forêt que de l'ombre et n'en goûtent que la fraîcheur : le poète
y aperçoit un fantôme qui le cherche et il converse avec la Dame de la
forêt. Les hommes disent que les sirènes n'existent pas, qu'il n'y a pas
de faune accroupi dans les blés, et que les hêtres tombent sans que la
hache qui les frappe rougisse du sang de la dryade. Le poète aperçoit
dans les choses des visages qui le regardent; il discerne des pleurs
dans la pluie, des voix dans la nuit; il entend le silence où quelqu'un
est vivant. G'estpourquoi les hommes le traitent de fou, le clouent au
mât du navire et le crucifient aux arbres du chemin. « Certes, dit
quelque part M. Taine, il y a une âme dans chaque chose, il y en a
une dans l'univers ; quel que soit l'être, brut ou pensant, défini ou
vague, par delà sa forme sensible luit une essence secrète et je ne sais
quoi de divin que nous entrevoyons par des éclairs sublimes sans
jamais y atteindre et le pénétrer. Voilà le pressentiment et l'aspiration
qui soulèvent toute la poésie moderne ». A l'âme humaine répond
l'âme des choses, une âme dont les formes extérieures ne sont que les
manifestations et que les symboles.
De là une façon particulière d'envisager les choses, non plus en
elles-mêmes mais dans leur signification emblématique et par rapport
aux idées qu'elles sont chargées d'éveiller en nous. Au procédé de la
description se substitue celui de l'allusion. Le malheur est que, pour
saisir ces correspondances, il faudrait que nous fussions très près de la
nature, et que nous en sommes très loin. Tout le travail delà civilisation
contribue à nous en écarter. Notre pensée est circonscrite dans la
barrière des idées qui délimitent et ferment son horizon. Devenue
incapable de symbolisme, elle l'a remplacé par un procédé qui n'en est
pas seulement différent, mais qui est le procédé inverse ou contraire :
c'est l'allégorie. Le symbolisme consiste à découvrir sous l'enveloppe
matérielle le contenu idéal. L'allégorie part d'une idée abstraite qu'elle
revêt ensuite laborieusement d'une forme concrète. La faculté de créer
des symboles n'appartient qu'à l'imagination toute neuve, voisine des
choses, presque mêlée avec elles et qui n'a pas encore distingué sa vie
de leur vie. Les enfans n'aperçoivent le monde que sous l'aspect du
merveilleux; peut-être à qui saurait les entendre les chansons qu'ils in-
ventent porteraient-elles comme un témoignage balbutié de l'universel
mystère. Les peuples au temps de leurs origines ont ce don de l'imagi-
nation plastique : alors prennent naissance les religions et les mytho-
logies. C'est ce même don de plus en plus atténué qui est la source des
fables et des contes. Certaines époques d'ignoT*xic& fc\. to \xàafcs^ %<s*k
particulièrement fertiles en légendes: \a\èfcfetAfc ftworiX. *\xs\^ \w»
942 REVUE DES DEUX MONDES.
douloureuse du moyen âge. Au lieu d'inventer de froides allégories,
comme on s'y évertue dans les époques dénuées de sentiment poétique,
le poète d'aujourd'hui reprendra les vieux thèmes des symboles primi-
tifs. Profitant du travail des siècles, de raffinement delà sensibilité,
de la complication de l'intelligence, il y apercevra des analogies nou-
velles, il y découvrira un sens inattendu. L'âme moderne peut s'ex-
primer encore -par les récits de la Légende dorée, et elle a recommencé
de tourner dans le cycle de la Table-Ronde. Si nous prenons plaisir à
entendre conter Peau d'Ane, c'est que sa robe couleur du temps est
de la couleur aussi de notre rêve. Barbe-Bleue peut n'être qu'une his-
toire pour faire peur aux petits enfans, ou c'est une image de la sen-
sibilité avide et déçue. Mais, pour le sens qui continue de s'en dégager,
ni légendes ni fictions ne valent ces mythes toujours jeunes : Ariane,
Eurydice, Hercule, nés aux rives lumineuses de la Grèce, au pied des
collines mesurées, dans les plaines bruissantes, au bord des fleuves ha-
bités par les cygnes, au bord des grèves où s'en vient mourir le chant
immortel des sirènes.
C'est justement à l'interprétation de l'un de ces mythes grecs que
M. Henri de Régnier doit le meilleur de ses poèmes et celui qui jus-
qu'ici donne l'idée la plus complète de ce que cherche à être cette
poésie renouvelée : l'Homme et la Sirène. Aux dernières étoiles de la
nuit finissante, venue d'un navire qu'on ne voit pas, on entend la voix
du veilleur qui signale des sirènes sur la mer. L'aube devient de plus
en plus claire. Peu à peu on distingue une grève où est assis un jeune
homme couvert de vôtemens amples et sombres. Sur ses genoux re-
pose la tête d'une femme couchée et nue. Qui est cette femme et d'où
vient-elle ? Il n'en sait rien, ne sachant rien d'ellç que sa beauté. Elle
lui sourit en s'éveillant, car elle est accueillante et douce. Elle lui offre
des fleurs, la fleur de ses lèvres, la fleur de ses seins. Elle s'offre toute à
lui, et lui offre en elle toute la volupté des choses.
Sens
L'odeur de ma peau moite, et touche ma peau nue
Où toute une tiédeur en parfums m'est venue
Qui m'accable et m'embaume, et tu respireras
En mon souffle l'odeur de toute la forêt.
Oh ! mes yeux purs sont frais en moi comme des sources.
Des endroits de ma peau se vcloutent de mousses;
11 me semble aujourd'hui que mes seins sont écios.
Si je pleurais, de doux ramiers seraient l'écho,
Et des abeilles sont éparses dans mes rires,
Et parmi la douceur de l'air où je m'étire
Je me semble plus grande et je me sens plus belle
Et magnifique de la Vie universelle.
Mais YYiomme ixe se ç,ç>\!L\&\àfc ^*& ^vsà» ^&ç&Uft chair. Il en voile
la nudité; \\ liesse wn»»»^tû»« ^i^^^^^01^^^^^
REVUE LITTÉRAIRE. 943
de bagues, il chausse les pieds de sandales. Il veut éveiller la pensée
chez celle qui doit être sa compagne, la femme. Au soleil couchant, sur
la même grève, il est étendu mort. Elle se penche sur celui qu'elle a
tué, pitoyable et le plaignant de son erreur. Hélas ! pourquoi ne l'a-t-il
pas comprise? pourquoi l'a-t-il appelée vers des destins pour lesquels
elle n'était pas faite? Elle n'était pas faite pour la vie de la conscience
et pas née pour avoir une âme. Elle appartient aux choses qui peu à peu
la reprennent, à la nature où elle va rentrer, à la mer où tout à l'heure
du haut de la proue le veilleur apercevra mêlée à l'écume sa chevelure
d'algues. — Ce petit poème nous présente harmonieusement fondus les
deux élémens d une poésie symbolique : d'une part, une fiction suffi-
samment plastique, valant par elle-même, d'un charme sensuel et
mortel ; d'autre part, une signification très claire qui gagne à ne pas être
précisée et résumée dans une formule abstraite. Tout au plus regrette-
rai-je qu'au lieu de faire vivre les acteurs de son drame, le poète n'ait
su que les faire parier et s'épancher en des monologues à la manière
des personnages de notre tragédie classique.
De son côté, M. Vielé-Griffin avait tenté dans la Chevauchée (F Yeldis
quelque essai analogue. Yeldis est une jeune femme dont le vieux
mari eut l'heur de mourir. Elle part au soir vers un but inconnu,
entraînant après elle la chevauchée galante et joyeuse de ceux
que l'amour force à la suivre. Il y a là Philarque, qui fut un savant
subtil; Luc, bel homme et fat; Claude, le joueur de viole, et Martial le
paladin, et d'autres parmi lesquels est le poète. Ils s'en vont sur la
route, qui se déroule et s'allonge sans fin comme dans les rêves. Tant
que Philarque et Luc se lassèrent et s'en furent sans adieux. Claude
mourut. Alors, beau de sa jeunesse, fort de son amour, Martial prit
dans ses bras la jeune femme, et, sur son cheval lancé au galop, il em-
porta Yeldis souriante... Le défaut serait ici que le symbole est presque
trop transparent, le récit trop grêle, décelant une certaine gaucherie et
pauvreté d'imagination.
Nous ne pouvons entrer dans les mille détails et dans les infini-
ment petits de la technique. Encore devons-nous indiquer comment
l'application de la même conception générale aboutit à d'importans
changemens dans la forme. Si la poésie est chose de rêve, elle ne doit
pas l'être seulement pour le poète, il faut qu'elle le soit aussi pour
le lecteur. L'alexandrin tel que l'ont forgé les parnassiens a une sorte
d'éclat dur dans un contour précis et arrêté. En dépit de l'appauvris-
sement ou même de la suppression totale de la rime, on désespère de
le rendre assez ductile et fluide pour qu'il ne risque pas de donner
à la pensée une précision factice. Aussi ne le conserve-t-on que pour
mémoire et, pour ainsi dire, comme moyen de repère. En fait on
le remplace par des séries ou des « laisses » de vers à peine asso-
nances, de coupe irrégulière, de rythme capricieux, où s'exprime
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944 REVUE DES DEUX MONDES.
librement la sensibilité de chacun. On a noté bien des fois l'influence
de la musique et des plus récentes modes musicales sur la nouvelle
poésie. Tout l'effort consiste à rapprocher le système de la versification
des combinaisons de la musique, dont c'est le propre de n'éveiller
en nous que des émotions vagues et de nous induire au rêve.
Peut-être aperçoit-on maintenant ce qu'il y a de vraiment neuf et
de légitime dans la tentative des jeunes poètes. Us se font de l'essence
même de la poésie une idée à la fois très haute et très juste. Ils se
rendent bien compte que tout art est vain qui n'enferme pas un
contenu humain et qui est vide de pensée. Ils se souviennent que tous
les essais d'explication du monde donnés par les religions et les méta-
physiques ne sont que les plus ingénieux des poèmes. Mais ils se
tiennent en garde contre l'erreur inhérente à ce qu'on appelle la
a poésie philosophique ». Ils comprennent 'que la poésie doit pro-
céder non par raisonnement, mais par intuition. De même ils es-
saient d'apporter dans la composition, soumise aux p règles d'une
rhétorique trop impérieuse, plus d'imprévu et de fantaisie. Ils tâchent
à rendre tout ensemble plus souple et plus complet l'instrument du
vers. Ils donnent toute leur attention à l'élément qui appartient en
propre à la poésie : l'agencement musical des rythmes et des syllabes.
Ils veulent faire de la poésie vraiment une synthèse de tous les arts,
et un genre différent de tous les autres.
Maintenant, et dans l'intérêt même d'une réforme que pour ma part
je souhaite vivement de voir aboutir, il me sera permis d'indiquer les
points faibles du système et tels dangers qui pourraient en compromettre
le succès. La première objection qui se présente à quiconque vient d'ou-
vrir un de ces livres à couverture bizarre porte sur la question du vers
libre. Car d'abord on n'a pas prouvé que l'alexandrin méritât tous les
reproches sous lesquels on a tôt fait de l'accabler. Mais ensuite si on
supprime une sorte de vers, il serait bon de la remplacer par une
autre; or, le prétendu « vers libre » est, jusqu'à ce jour, tout à fait
inexistant. Quand M. de Régnier écrit :
Si tes lèvres ne m'ont pas maudit de tout le reproche de leur pâleur,
Si tes tristesses m'ont pardonné de toute la bonté de leur douleur,
Si ta bouche ne fut pas aride de m'avoir appelé en vain,
Si tes yeux ne furent point implacables d'avoir pleuré,
Si mon souvenir te fut doux
De toute la peine endurée,
Si l'ombre du sépulcre (peut-être) garde ta face calme,
Si ceux qui t'ont enlevée (peut-être) ont dit :
Qu'elle est belle et douce dans la mort
Et pardonnante dans la mort!
Oh! laisse-moi rentrer dans la vieille demeure,
Je suis celui qui prie et qui pleure.
ou quand HL \tel6-Griffin aligne ces mots :
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REVUE LITTÉRAIRE.
Vieille Rome,
Force
Hautaine et triste,
Vaine et sans art que pour l'hégémonie
Qui foulas d'un pied lourd le verger d'Ionie
Et fis stérile le vrai sang du Christ, etc.
*\*.«3
fl se peut bien qu'ils obéissent à une musique intérieure : ponr
nous qui n'avons pas la clef de leur musique nous ne voyons dans ces
séries de mots que des lignes quelconques disposées d'après une
typographie fallacieuse. On a maintes fois essayé en France de se pas-
ser de la rime, on n'y est jamais arrivé : apparemment parce que la
rime est chez nous constitutive du vers. Ce qui est plus nouveau et ne
parait guère moins chimérique c'est d'inaugurer un système de versifi-
cation où les lois soient remplacées par le bon plaisir. Des trois élé-
mens dont se compose le vers on supprime l'un qui est la rime, et on
laisse les deux autres, nombre et agencement des syllabes, à la fantai-
sie personnelle. On voit aisément ce qui reste. A ce compte, il n'e$t
pas de prose qu'on ne puisse à aussi juste titre faire passer pour
vers. Et peut-être n'était-ce pas la peine de faire tant d'affaires pour
revenir finalement à ce système bâtard de la prose poétique dont on
s'est jadis tant moqué. Le verf libre est cela même: prose poétique,
prose rythmée, prose musicale, prose précieuse ou de quelque épi-
Ihètc qu'on veuille la décorer, mais toujours de la prose.
Il serait temps aussi d'en finir avec cette fameuse « théorie de
l'obscurité » que lanouvelle école a élevée en effet à la hauteur d'un
dogme. On nous dit que le poète est en droit d'exiger delà part du lec-
teur un effort; mais aussi ne demandons-nous pas qu'on fasse des vers
« pour lire en wagon. » On soutient qu'il n'est pas nécessaire pour la
poésie d'être comprise, mais uniquement d'être sentie ; il n'en reste pas
moins que l'objet de la littérature est d'abord d'exprimer des idées, et
quoi qu'on puisse faire pour les confondre, la poésie n'est pas la mu-
sique. On cite l'exemple de grandes œuvres qui ont comme des parties
d'ombre ; encore faut-il que la partie le plus aisément accessible nous
donne envie de pénétrer l'autre. On dit aussi que le vague a sa vertu en
soi et que la pensée qui se voile en devient plus attirante, qu'un style
n'est limpide que parce qu'il est trop peu chargé de matière, que les
idées simples sont les idées courtes ou banales, et que l'obscurité est
une condition de la profondeur. Voilà de belles choses. Mais toutes
les raisons ne servent de rien pour nous donner du plaisir. Et les argu-
mens les plus subtils ne nous feront pas prendre pour des poèmes tels
rébus indéchiffrables dont nous soupçonnons que le mot n'existe pas.
C'est une plaisanterie dont au surplus personne n'est dupe. Le symbo-
lisme, par sa définition même, est tenu d'être intelligible, puisque le
symbole n'y prend de valeur ou même n'existe à titre de symbole
946 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'autant qu'où en aperçoit l'application. L'obscurité n'est pas un ca-
ractère essentiel de la poésie symboliste non plus que d'aucune autre.
C'est le défaut ordinaire de gens qui n'ont pas vu bien clair dans leur
propre pensée.
Est-il indiscret de souhaiter en terminant que nos poètes arrivent
enfin à débrouiller leurs idées? D'autre part, ce ne sont pas les bonnes
intentions qui leur manquent. Mais pourquoi est-ce qu'ils se hâtent si peu
de les réaliser? Je sais qu'il est assez vain d'adjurer les gens d'écrire ud
chef-d'œuvre ; mais c'est qu'en littérature comme ailleurs on ne peut se
dispenser d'arriver à temps. Il y a pour les tendances littéraires un
moment où il faut qu'elles aboutissent, souâ peine de s'épuiser et de
disparaître sans avoir rien produit. La poésie nouvelle est à peine née;
elle a déjà ses lieux communs, ses procédés quasiment mécaniques, son
jeu d'énigmes, son répertoire d'emblèmes en tous genres, son fatras et
sa défroque. « Je souhaiterais, dit l'un de ses théoriciens, qu'on nous
laissât enfin tranquilles avec le Graal, le cygne, l'oiseau de Siegfried,
les casques, les palefrois, les glaives, les cités de rêve et autres lieu*
communs. C'est une punition injuste que les symboles qui plurent à
Wagner, et qui ne valent que par la place qu'il leur assigna, soient de-
venus le repère et la cheville de tous les débutans de lettres. Est-ce
que cette ferblanterie est de la vie?... j> Voilà précisément ce qui nous
inquiète. Ces indices et quelques autres nous renseignent sur la pé-
riode que traverse aujourd'hui la poésie nouvelle. C'est la période cri-
tique où rien n'est encore compromis, où tout paraît déjà douteux.
C'est le moment où l'on se demande, non sans quelque appréhension,
si le germe se développera, si la branche va porter des fruits ou se
dessécher, si l'idée va prendre forme, — ou la formule se figer en poncif.
René Douma
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mp*>**ji* y ,rTTfçsri7Tv>'r,:,-T-àPr*'^^:f
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE
£4 août.
Depuis quinze jours, on ne peut pas dire que l'aspect du monde
européen soit resté stationnaire. Le kaléidoscope a tourné, et tourne
encore : il serait difficile de prévoir quelles images il présentera dans
quelques semaines. Rien d'inquiétant en tout cela. La situation reste
foncièrement la même, bien que ses manifestations extérieures de-
viennent de plus en plus complexes. C'est surtout en Bulgarie que les
nuages se sont amassés, peut-être pour se dissiper subitement, et cela
serait désirable. Mais il y aurait trop de danger à vouloir être pro-
phète ; on s'exposerait à recevoir des événemens un démenti plus ou
moins formel. Plus que jamais, — et rien d'ailleurs ne convient mieux
à une chronique, — nous écrivons au jour le jour, ad narrandum.
La mission bulgare dont nous avons déjà parlé, et qui a été reçue
avec tant de bienveillance à Saint-Pétersbourg et à Moscou, est rentrée
à Sofia en passant par Vienne. Elle s'est à peine arrêtée dans cette
dernière ville, assez toutefois pour s'être vue en butte aux entreprises
des journalistes en quête de nouvelles ou d'impressions, et elle n'a su
se défendre qu'à demi contre ces assauts. Le métropolite Clément a
déclaré à un rédacteur de la Nouvelle Presse libre qu'il ne doutait pas
de la réconciliation de la Bulgarie et de la Russie dans un avenir très
prochain, et que l'accueil fait par le tsar à la délégation bulgare en était
le sûr garant. Les journalistes sont indiscrets : le rédacteur de la Nou-
velle Presse libre a interrogé le métropolite Clément sur la manière
dont pourrait s'opérer la réconciliation, et celui-ci a répondu que la
dynastie bulgare devait nécessairement être orthodoxe. Le prince
Ferdinand devait- il se convertir lui-même, ou seulement faire élever
son jeune fils, le prince Boris, dans la religion orthodoxe? Le métro-
polite ne s'est pas expliqué sur ce point. Il y a trois ans à peine, la
constitution bulgare a été modifiée, précisément pour donner au prince
de Bulgarie et à ses descendans la liberté de rester catholiques, et c'est
Suivant le rite de cette religion que le jeune Boris a été baptisé. Le
prince Ferdinand s'est certainement aveuglé s'il a cru que, dans un
X>ays balkanique, le désaccord religieux pourrait subsister tangtas^
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traité de Berlin, dont il dem
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anrÀs flvnir rprn l'armivVhaH.
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REVUE. — CHRONIQUE. , 9m{
sûr? Et si le prince Ferdinand était régulièrement élu par mi sobranié
légal, conformément aux prescriptions du traité de 1878, serait-il
certain, après avoir été reconnu par la Russie, de l'être également par
les autres puissances? Il faut l'avouer, la situation du malheureux
prince est des plus pénibles, des plus délicates, des plus inextricables.
S'il se tourne du côté de la Russie, il aperçoit la face immobile et in-
quiétante du sphinx ; s'il se tourne du côté des puissances occidentales,
ce n'est plus à des visages de marbre qu'il a affaire : l'irritation contre
lui prend les formes les plus violentes, et, loin d'avoir été atténuée par
l'attitude de la Russie, elle y a trouvé pleine licence de se donner car-
rière. Le prince ne voit que des yeux flamboyans de colère; il n'entend
que des paroles de réprobation et presque de haine. Les journaux al-
lemands approuvent la Russie de ne pas le reconnaître : elle fait bien,
on ne peut que l'en féliciter. Les journaux autrichiens ne sont pas moins
explicites ; ils le sont même davantage ; ils affirment que le prince Ferdi-
nand a perdu pour jamais les sympathies de l'Autriche et de l'Allema-
gne. Les puissances du centre comptaient sur lui, il était leur homme,
il était leur chose : peu s'en faut qu'elles ne l'accusent de trahison. En
un mot, il se trouve vis-à-vis d'elles à peu près dans la situation où était
le prince Alexandre de Battenberg à l'égard de la Russie, après l'im-
prudente équipée qui l'a brouillé avec le tsar. Sa situation est même
pire, car le prince de Battenberg, aussitôt que la rupture de la Russie
avec lui a été connue de l'Europe, a vu l'Autriche, l'Allemagne, l'An-
gleterre se tourner brusquement de son côté. Il n'a pas cherché à pro-
fiter de ces dispositions improvisées, soit qu'il doutât de leur efficacité
ou de leur durée, soit qu'il ne voulût pas devenir, entre les mains*
occidentales, un instrument contre la Russie. S'il s'est abandonné lui-
même, du moins il n'a pas été abandonné de tous, et telle est, au moins,
provisoirement, la triste destinée du prince Ferdinand de Saxe-
Cobourg.
On a été généralement surpris que, dans une détresse aussi grande,
il n'ait pas interrompu au plus vite son séjour à Carlsbad et sauté
dans le premier train pour revenir à Sofia. Peut-être aurait-il dû le
faire aussitôt après l'assassinat de M. Stamboulof. Il a sans doute
voulu prendre le temps de réfléchir; mais s'il en avait pris autant,
il y a neuf ans, lorsque M. Stamboulof lui a offert la couronne bulgare,
serait-il jamais allé à Sofia? Tout porte à croire que l'accueil qu'il
recevra aujourd'hui sera réservé : en tout cas il ne sera pas compa-
rable à celui qu'a trouvé le métropolite Clément à son retour de Russie.
A lire les récits des journaux, on se croirait transporté aux beaux
jours du moyen âge, alors que les évêques dominaient les peuples et
faisaient trembler les rois. Le métropolite apparaissait à ses fidèles
avec tout le prestige de l'investiture qu'il rapportait de Saint-Péters-
bourg et de Moscou. Plusieurs centaines de personnes étaient allées
950 REVUE DES DEUX MONDES.
l'attendre à Zaribrod, c'est-à-dire à la frontière : tonte la population de
cette ville et des environs se pressait à la gare. A peine le train a-t-il
été aperça que les hourras ont éclaté. A sa sortie du wagon, le mé-
tropolite a été l'objet de manifestations enthousiastes : c'était, disent
les dépêches, à qui s'efforcerait de lui baiser les mains. Il a dû pronon-
cer quelques paroles. « La députation, a-t-il dit, a trouvé la Russie ani-
mée des mêmes sentimens qui l'ont amenée autrefois à faire la guerre
pour la libération de la Bulgarie : la Russie aime aujourd'hui la Bul-
garie comme elle l'a toujours aimée. » Et le peuple de crier : « Vive la
Russie ! Vive le tsar !» On ne dit pas qu'il ait ajouté : « Vive le prince
Ferdinand ! » A Sofia les mêmes scènes se sont reproduites. Les abords
de la gare étaient encombrés de monde. Les corporations étaient là avec
leurs drapeaux. Mais ce qui donnait à la fête une signification officielle,
c'était la présence de M. Stoflof , président du Conseil, des ministres de la
justice, de la guerre et des affaires étrangères, enfin du maréchal delà
cour. Au moment où le métropolite Clément est descendu du train, la
foule s'est précipitée sur lui dans un élan que rien n'a pu contenir. Il a
dû se réfugier, avec les membres du gouvernement, dans la salle
d'attente de la gare, et il a eu beaucoup de peine à en sortir ensuite
pour se rendre à son palais. Là, il a fallu qu'il se montrât sur un balcon,
pour prononcer les mêmes discours qu'à Zaribrod. La Russie, a-t-il
dit d'après les dépêches, ne désire que le bien et la prospérité de la
Bulgarie ; et il a affirmé que le prince et le gouvernement, s'ils agis-
* saient de concert, réussiraient certainement à atteindre le but désiré
de tous, — paroles un peu vagues, qu'il faut laisser à l'avenir le soin
d'expliquer et de confirmer. Quoi qu'il en soit, les sentimens de
la Bulgarie envers la Russie, longtemps étouffés dans leur manifes-
tation extérieure par le dur despotisme de M. Stamboulof, ont fait
tout d'un coup une explosion formidable. Le gouvernement et le
prince lui-même ont contribué à déchaîner ce mouvement lorsqu'ils
ont autorisé la députation bulgare à se rendre à Saint-Pétersbourg :
auront-ils maintenant la force de le contenir ou de le régler? Quant à
la Russie, son attitude parait très nette, très claire, très positive si Ton
se reporte au texte littéral du traité de Berlin qu'elle invoque, mais très
confuse, obscure même, et négative si Ton se reporte à l'état de choses
qui existe en Bulgarie depuis près de dix ans.
Ce n'est donc pas sans quelques préoccupations que les regards se
tournent vers les Balkans. Toutefois, une des principales causes d'in-
quiétude qui venaient de là semble avoir disparu, et c'est un fait à en-
registrer avec satisfaction. Bien que le gouvernement bulgare ait montré
une médiocre énergie à combattre sur son territoire la formation des
bandes destinées à passer en Macédoine pour y fomenter une agita-
tion révolutionnaire, cette agitation est arrivée à son terme. L'entente
unanime <tea cranta* \roà&3TO&ft& \£<*. ^*& çeu contribué à atteindre
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Wff
REVUE. — CHRONIQUE. 981"*
•ce résultat. Elles ont déjà sur les bras la question arménienne ; le
moment serait bien mal choisi pour se charger par surcroît de laques*
tion macédonienne. Nous ne dirons qu'un mot de la question armé*;
nienne, c'est qu'elle reste ouverte: les gouvernemens qui ont pris à
tâche d'obtenir du Sultan une solution raisonnable n'y ont pas encore
réussi, ce qui est fâcheux. On voudrait espérer que l'éloquente inter-
vention de M. Gladstone en faveur de l'Arménie apportera aux puis?
sances, et notamment à l'Angleterre, un concours vraiment utile. L'il-
lustre vieillard a prononcé à Chester un grand discours, sur lequel tous,
les partis s'étaient mis d'accord avant même de l'avoir entendu. Les
libéraux devaient naturellement l'applaudir, et les conservateurs l'ap-
plaudissaient aussi par avance, dans la pensée que le gouvernement
nouveau y puiserait plus de force pour continuer ses négociations
avec la Porte. Mais peut-être M. Gladstone, dont les quatre-vingt-six ans
n'ont pas éteint l'ardeur toujours jeune, a-t-il un peu dépassé la mesure
lorsqu'il a dit, par exemple, que c'était pour l'Angleterre non seulement
un droit, mais un devoir d'intervenir, au besoin même par la force. Le
Standard, journal conservateur par excellence, [en appréciant le dis-
cours de Chester, fait observer qu'il y a certaines limites que le gou-
vernement ne saurait franchir sans risquer de provoquer la guerre.
Nous agissons, dit-il, de concert avec d'autres puissances, et nous
n'avons aucune raison de douter de leur loyauté. Ce langage est plus
politique assurément que celui de M. Gladstone, et la presse anglaise
ferait bien de s'en inspirer d'une manière générale. Par malheur elle ne
le fait pas toujours, et si nous ne craignions d'entrer ici dans une
trop longue digression, il nous serait facile de citer un grand nombre
de journaux dont le ton, à l'égard de certaines nations européennes,
dénote un état d'esprit au moins singulier. Le Standard lui-même a
profité de la présence de l'empereur Guillaume chez la reine Victoria
pour lui adresser des admonestations que la presse germanique a
d'ailleurs relevées avec l'accent le plus rogue. Il semble que les élec-
tions dernières ajent un peu grisé tout le monde en Angleterre, sauf le
gouvernement qui, du moins jusqu'à présent, a conservé son sang-
froid. Les libéraux eux-mêmes se consolent de leur défaite en jetant
des regards courroucés au delà des frontières et en menaçant de lord
Salisbury tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. 11 va sans dire que nous ne
sommes pas oubliés dans cette distribution de réprimandes, suivies
aussitôt de l'annonce du châtiment. On n'imagine pas le nombre
d'éventualités, qui toutes dépendent de nous, dans lesquelles l'Angle-
terre s'affilierait tout de suite à la triple alliance. Au moindre mécon-
tentement que nous pourrions lui causer, ce serait fait. Beaucoup de
ces articles semblent écrits par des élèves de rhétorique, et il n'y a
pas lieu d'y insister : la presse anglaise se trompe évidemment sur les
952 REVUE DES DEUX MONDES.
stone traite la Turquie, et elle serait bien en peine de dire comment
et pourquoi nous ayons mérité d'être ainsi rudoyés. Au reste, nous ne
le lui demandons pas : mieux vaut laisser tomber ce feu de paille que
de lui fournir de nouveaux et de plus substantiels alimens.
Il y a aujourd'hui, de la part de plusieurs puissances, un désir et
comme une préoccupation de rendre plus manifestes les accords
qui existent entre -elles. Rien de plus légitime, et si nous en mon-
trions quelque étonnement on nous répondrait sans doute que nous
avons été les premiers à donner l'exemple. N'avons-nous pas, au
moment des fêtes de Kiel, accentué le caractère de nos rapports
avec la Russie? Personne n'en a pris et ne pouvait en prendre om-
brage : d'abord parce que notre situation internationale était déjà cou-
nue du monde diplomatique, ensuite parce qu'on y sait parfaitement
qu'elle n'a d'autre objet que le maintien de la paix. En somme, les
autres puissances n'ont pas, elles non plus, à nous apprendre des choses
bien nouvelles. En quittant la rade de Kiel, la flotte italienne est allée
en Angleterre : elle y a été reçue comme autrefois la nôtre à son retour
de Cronstadt. Faut-il conclure de là que les rapports de l'Angleterre et
de l'Italie ont pris, dans ces derniers temps, un caractère plus intime?
On essaie bien un peu de nous le faire croire, mais nous savions déjà
que l'Angleterre et l'Italie étaient animées l'une à l'égard de l'autre des
sentimens les plus bienveillans, et que la première le prouverait tou-
jours volontiers à la seconde dans l'exacte mesure de ses intérêts du
moment. On a admiré les beaux navires italiens, et nous comprenons
que l'Italie aime à les montrer : toutes les puissances n'en font-elles
pas autant pour les leurs, chacune à son tour? L'Italie, après avoir
envoyé ses vaisseaux en Allemagne et en Angleterre, les aurait très
probablement dirigés sur l'Autriche s'il n'avait pas fallu pour cela
pénétrer dans les eaux de Trieste. Pour notre compte, nous n'y aurions
vu aucun inconvénient, et cela ne nous aurait appris rien que nous
ne sachions depuis longtemps. Guillaume II est en Angleterre, et il a
dîné chez la reine avec lord Salisbury. Quoi de plus naturel? Est-ce la»
première fois que l'empereur d'Allemagne va en Angleterre et qu'il est
reçu par «» «rrand'mère? N'est-il pas tout simple qu'il voie lord Salis-
bury, et qu'il s'entretienne avec lui? En Autriche, il y a eu aussi des ren-
contres d'hommes politiques et même de souverains. Le comte Golu-
chowski, après quelques malentendus qui ont retardé sa visite, a fini
par voir le prince de Hohenlohe à Aussee. Le roi Charles de Roumanie,
accompagné de la reine, a été reçu par l'empereur et par l'impératrice
d'Autriche à Ischl. Cette fois, il faut bien convenir qu'on a mis à la
rencontre un peu plus d'apparat qu'à l'ordinaire, et les journaux vien-
nois en ont tiré la conclusion que la Roumanie avait adhéré formelle-
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REVUE. CHRONIQUE.
mais sa visite à l'empereur d'Autriche se reproduit presque tous les ans.
Pourquoi cette visite aurait-elle, cette année, un autre caractère que lés
années précédentes? S'il y a eu un rapprochement plus étroit entre
la Roumanie et les puissances du centre, ce n'est pas là un fait tout
nouveau. Dès le mois de septembre dernier, le ministre des affaires
étrangères de l'empire austro-hongrois en parlait très ouvertement
aux Délégations. « Un autre pays voisin, disait le, comte Kalnoky,
auquel il est nécessaire de consacrer quelques mots, est la Roumanie.
Cet État est, parmi ceux qui ne font pas partie de la triple alliance,
l'un des premiers qui se sont rendu compte de la nature pacifique
de cette alliance et qui se sont résolus à s'y associer et à chercher à
s'appuyer sur les puissances de l'Europe centrale. Les relations très
amicales que nous avons en conséquence entretenues depuis des an-
nées en Roumanie se sont montrées durables, et l'impulsion donnée
à ce point de vue par le roi de Roumanie et son gouvernement a
trouvé dans le pays un écho de plus en plus retentissant. » Voilà,
certes, un langage plus significatif encore qu'une simple visite du roi
Charles à l'empereur François-Joseph, et pourtant on a fait l'année
dernière moins de bruit autour de ces paroles qu'on n'en fait aujour-
d'hui autour de l'entrevue d'Ischl. Cela prouve que les choses tirent
une grande partie de leur importance du moment où elles se produisent
et des circonstances qui les accompagnent, et, comme nous le disions
tantôt, les puissances recherchent aujourd'hui les occasions de donner
plus de relief à leurs groupemens politiques. Certaines situations en
deviennent plus précises : aucune Jusqu'ici n'est apparue sensiblement
modifiée aux yeux de l'observateur attentif.
Ce serait, par exemple, exagérer beaucoup la valeur de l'arrangement
conclu en Afrique par l'Angleterre et par l'Italie, que d'y voir, comme cer-
tains journaux essaient de le faire, un indice de rapports nouveaux qui
se seraient formés entre les deux pays. L'existence de cet arrangement
a été révélée par M. le baron Blanc, dans le récent discours qu'il a pro-
noncé devant la Chambre des députés italienne. H porte, paraît-il, sur
la « délimitation septentrionale la plus pratique » des possessions ita-
liennes en Erythrée. Il aurait été signé avec «les autorités anglo-
égyptiennes », expression qui n'a pas encore cours dans le vocabulaire
du droit des gens et dont il faut laisser toute la responsabilité au
ministre des affaires étrangères d'Italie. Au reste, et sauf des détails
de forme comme celui-ci, le discours, ou plutôt les discours prononcés
par M. le baron Blanc, sont d'une correction parfaite, et ils ont produit
en Europe une bonne impression. Il y règne même un ton de bonne
humeur qui n'est pas fait pour déplaire. Après les longs et laborieux
efforts dont on n'a pas perdu le souvenir, l'Italie est parvenue à se
créer en Erythrée une colonie dont elle est satisfaite, et qu'elle com-
manr.A h m finir Ar aiît aiitraa natînna avap un léontimA Aromoîl Huai
954 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'on en ait pu croire quelquefois de l'autre côté des Alpes, l'opinion
réfléchie en France a toujours vu sans défaveur les progrès de l'Italie
dans ces contrées. Iln'est pas venu un seul moment à notre pensée de con-
trarier en quoi que ce soit l'expansion coloniale de nos voisins à l'ouest
de la mer Rouge, à la condition, bien entendu, que tous les droits anté-
rieurs soient reconnus et respectés par eux. Les puissances européennes
qui ont des droits ou des intérêts préexistans dans cette partie de l'Afri-
que sont d'ailleurs peu nombreuses. Il y a d'abord la Porte et l'Egypte
qui ne font qu'un, n y a ensuite la France qui, longtemps avant que l'Ita-
lie ait pénétré en Abyssinie, était déjà établie à Obock et au sud du golfe
de Tadjoura. Il y a enfin la Russie qui a des intérêts religieux à ména-
ger en Abyssinie. On sait qu'une mission abyssine a été tout récem-
ment envoyée à Saint-Pétersbourg, où elle a été reçue en même temps
et à peu près dans les mêmes conditions extérieures que la délégation
bulgare. Le gouvernement italien s'en est montré d'abord un peu préoc-
cupé, mais le discours du baron Blanc montre que, s'il y a eu à ce sujet
quelques très légers nuages entre les deux pays, ils sont dès mainte-
nant dissipés. Le gouvernement russe a fait savoir à Rome que ses in-
térêts en Abyssinie étaient de l'ordre purement spirituel : le gouverne-
ment italien en a conclu qu'il devait traiter les popes sur le même pied
que les Lazaristes, et il a promis de le faire. Par conséquent, on est d'ac-
cord. L'accord s'est fait aussi avec l'Egypte, ou du moins, comme dit
M. le baron Blanc, avec les « autorités anglo-égyptiennes ». Gomme per-
sonne ne connaît encore les détails de cet arrangement, on [ne peut en
rien dire, sinon qu'il y a lieu d'espérer que les droits de la Porte y sont
respectés. Enfin vient la France, à laquelle M. le baron Blanc a adressé
les invites les plus séduisantes, n a reconnu, pour commencer, que
notre attitude à l'égard de l'Italie, avait été parfaitement correcte, et
cette déclaration honore également sa loyauté et la nôtre. Mais ce
que l'Italie a fait au nord, il lui reste à le faire au sud. Le moment est
venu de délimiter les possessions italiennes et les possessions fran-
çaises. « n dépend de la France, a dit M. le baron Blanc, d'établir la
délimitation proposée par elle en 1891. » Si M. le baron Blanc est vrai-
ment disposé, comme il l'assure, à adhérer aux propositions de la France,
l'entente se fera facile et prompte. Il connaît nos propositions, sur
lesquelles nous n'avons pas varié. Un arrangement que nous avons fait
avec l'Angleterre, pour la délimitation de nos zones d'influence entre
le raz Djeboutil etHarrar, a d'ailleurs fixé nos droits dans ces contrées.
Aucun doute ne saurait donc subsister dans la pensée du gouvernement
italien. Il dépend de nous, assure-t-il, de conclure ; nous répondons
que cela dépend de lui. Par malheur, — et nous ne disons pas cela pour
M. le baron Blanc, — il nous est arrivé plus d'une fois avec le gou-
vernement italien d'échouer tout juste au moment où nous croyions
atteindre le potl. Y&fc T&^oàs8tfSû!& ç&tks££sûkkû&. SÊ&aéralement bien
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i^wtf^'^wï-ïïlï^te
RBVUE. — CHRONIQUE. ?W
avec lui et finissent mal, ou ne finissent pas du tout. La main qu'on
nous tend se retire ou se referme aussitôt que la nôtre s'avance pour
la saisir, et à maintes reprises, après s'être donné le mérite d'une ouver-
ture pleine de cordialité dans la forme, on a rejeté sur nous la respon-
sabilité de malentendus qui ne provenaient certainement pas de notre
faute. Mais ce n'est pas là une récrimination : elle ne serait pas à sa
place après le discours conciliant et amical qu'a prononcé M. le baron
Blanc et que notre plus vif désir est de voir confirmé par des actes.
M. le baron Blanc a fait de grands efforts pour déterminer exacte-
ment la situation respective de l'Italie envers Menelik d'une part,
et de l'autre envers l'Europe. H nous a appris qu'on avait trouvé
dans certains papiers la preuve certaine de la « trahison » du
Négus. C'est un bien gros mot. Est-il vrai que Menelik doive tout il
l'Italie, et qu'il l'ait ensuite trahie en violant des engagemens formels?
Dans quelle mesure le traité d'Ucciali est-il valable entre les deux par-
ties? On sait qu'elles ne sont pas d'accord sur ce point, mais c'est une
question à régler entre elles. M. le baron Blanc soutient que personne
n'aie droit d'intervenir entre Menelik et l'Italie: il est encore plus
certain que personne n'a la pensée de le faire. Faut-il voir dans ces
paroles de M. le baron Blanc l'annonce d'une prochaine expédition mili-
taire contre le Négus? La présence à Rome du général Baratieri serait
de nature à le faire croire : toutefois, le gouvernement italien ne peut
pas se dissimuler que c'est là une entreprise considérable et dont
l'exécution, pour réussir pleinement, doit être préparée avec le plus
grand soin. Nous connaissons assez pour notre compte, et l'Italie a
éprouvé par sa propre expérience les difficultés des expéditions colo-
niales. Mais, encore une fois, elle est seule juge de ses intérêts en Afrique
et nous n'avons même pas à lui donner des conseils qui pourraient
être mal interprétés. Les dispositions de l'Angleterre paraissent être
pour elle un encouragement. M. le baron Blanc a donné sur ce point
des détails dont quelques-uns étaient mal connus jusqu'à ce jour. H
en ressort, par exemple, que l'Angleterre a demandé à plusieurs re-
prises sa coopération à l'Italie, et que celle-ci l'a refusée, en quoi M. le
baron Blanc juge évidemment qu'elle a eu tort, puisqu'il dit que ces
refus ont été « réparés »en partie par l'occupation de Kassala. Comment
ne pas rappeler ici l'attitude de la presse anglaise au moment de cette
occupation? Assurément, elle n'était pas dans le secret de l'affaire,
car elle a manifesté une mauvaise humeur presque agressive:
il était impossible d'être plus désobligeant pour l'Italie que ne l'ont
été les journaux de Londres à cette époque : on aurait pu croire que
l'Italie avait occupé un point qui appartenait à l'Angleterre, et si nous
avions montré le même déplaisir, on nous aurait accusés des plus noirs
sentimens. Eh bien I l'opinion anglaise avait tort Tannée dernière. Lord
Cromer a découvert depuis que la tranquillité du Soudan provient prin-
95C REVUE DES DEUX MONDES.
cipalement de l'occupation de Kassala, et il s'en félicite. M. le baron
Blanc ne doute pas que les progrès ultérieurs de l'Italie ne produisent
le même effet. « Lorsque la région esclavagiste du Choa sera, dit-il,
complètement isolée, nous pourrons y laisser le désordre se tuer de
lui-même, de même que le mahdisme tombe en dissolution dans le
Soudan, sans qu'il soit nécessaire de faire agir les troupes italiennes
de Kassala ou les troupes anglaises de Wadi-Halfa et de Souakim. »
Tant il est vrai que le tout est d'occuper les bonnes positions.
En attendant de nouveaux succès en Afrique, le gouvernement ita-
lien en a obtenu d'immédiats devant le parlement, à Montecitorio.
Dans la situation où nous sommes, et qui nous permet de juger avec
une parfaite impartialité ce qui se passe en Italie, nous constatons
que M. Crispi a eu, au cours de cette session de quelques semaines,
tout l'avantage sur ses adversaires. Il a pris la parole à diverses re-
prises, toujours opportunément, et avec un instinct remarquable de ce
qui pouvait agir avec le plus de force sur l'esprit de ses compatriotes,
n a parlé des soucis et des misères du pouvoir avec mélancolie : ce n'est
que par le sentiment élevé du devoir qu'il a accepté d'en subir plus
longtemps « les amères déceptions ». Il a remercié la Chambre d'avoir
repoussé les débats stériles, ou du moins de les avoir ajournés jus-
qu'après le budget. On pouvait se demander si celui-ci serait voté;
tout semblait conspirer contre lui, même la chaleur extrême qui
rendait l'enceinte législative presque inhabitable; cependant l'énergie
du ministère et le dévouement de la Chambre sont venus à bout de
tous les obstacles. Le budget a été voté comme il avait été présenté.
C'est une grande victoire pour M. Sonnino ; c'en est une aussi pour
M. Crispi. Il en a obtenu une autre, non moins importante, en faisant
repousser, à la suite de la discussion des affaires étrangères, les ordres
du jour de MM. Pandolfi et Imbriani. Le premier exprimait le vœu que
le gouvernement eût toujours en vue, dans sa politique étrangère, le
triomphe de la justice internationale et l'union des peuples civilisés.
Pour bien comprendre ce que cela veut dire, il faut être au courant du
jargon parlementaire de nos voisins : l'ordre du jour de M. PandolO
est un ordre du jour irrédentiste, et c'est bien ainsi que M. Crispi Ta
entendu puisqu'il l'a repoussé dans l'intérêt de la paix, de cette paix
qui est tous les jours garantie et sauvée par la triple alliance, mai*
qu'il ne faudrait pourtant pas mettre à de trop fortes épreuves. « L'ordre
du jour proposé, a-t-il déclaré, n'est pas opportun. Si réellement on
devait pourvoir à la reconstitution des États sur la base exclusive de
la nationalité, il se produirait de très graves complications et la guerre
éclaterait dans toute l'Europe. » Ce langage est plein de sagesse. Ce
n'est pas celui que M. Crispi a toujours tenu, ni même celui qu'il tenait,
il n'y a pas longtemps encore, aux peuples frères des Balkans, mais il
n'en est pas mo\i&\*oTi.\2k\&TC)fc& ^\& ^rassurer: on ne lui récla-
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REVUE. — CHRONIQUE. 957
mera pas encore Trente et Trieste. Quant à M. Imbnani, son ordre
du jour affirmait que le gouvernement ne pouvait pas disposer de
l'argent et de la vie des citoyens sans la volonté de ceux-ci, et il
exhortait le gouvernement à renoncer à sa politique coloniale de guerre
et de conquête. Qu'est-ce à dire? M. Imbriani proposait à la Chambre
de voter un blâme pour le passé, une interdiction pour l'avenir. On
comprend que M. Crispi ait repoussé une telle motion avec toutes les
ressources de son éloquence. « Le plateau de l'Erythrée, a-t-il dit, nous
appartient en vertu du traité d'Ucciali, et le Tigré en vertu des armes
que nous avons prises pour nous défendre. Nous resterons dans ces
terres et nous les défendrons. Nous espérons vaincre toujours comme
nous avons vaincu jusqu'ici. Ces victoires sont les premières pour nous
depuis 1859. » Cette dernière phrase a été couverte d'applaudissemens
chaleureux. « Oui! oui! » s'est écriée l'assemblée avec enthousiasme.
Il était difficile de faire vibrer plus énergiquement la fibre patriotique
de la Chambre et du pays. M. Crispi a montré là, une fois de plus,
à quel point il connaissait et savait manier son auditoire. Qu'est-ce
que l'Italie est allée faire en Erythrée? Fonder une colonie sans doute,
mais avant tout chercher de la gloire, car tout pays jeune, toute mo-
narchie nouvelle ne saurait s'en passer; et qui n'applaudirait pas
l'Italie d'en demander à une lutte héroïque soutenue au profit de la
civilisation? Ses victoires, « les premières qu'elle remporte depuis
1859 », doivent remplir son cœur d'une émotion généreuse. M. Crispi
les a fait résonner à ses oreilles avec l'éclat du clairon. Il ne s'en est
pas tenu là, il a ouvert à son pays des perspectives d'avenir confuses,
mais pleines de suggestions excitantes. « L'Afrique, s'est-il écrié, est
une haute école pour nos soldats; de l'Afrique comme de l'Orient peut
surgir la première étincelle d'une guerre européenne. » Et cela n'est
que trop vrai : l'étincelle peut jaillir indifféremment de vingt points
divers, si on ne s'applique pas, avec toute la prévoyance de la diplo-
matie, à l'empêcher partout d'éclater. Certes, lorsque M. Crispi affirme
qu'il veut la paix, lorsqu'il croit môme en être un des garans les plus
efficaces, nous ne doutons pas de sa sincérité ; mais il veut aussi être
prêt à tout événement, et il n'a pas tort. Il aime, tout en parlant de la
paix, à faire retentir le bruit de ses armes, et il en a le droit : bien
d'autres l'ont fait ailleurs, et avant lui. Par-dessus tout, il est l'homme
des circonstances, et il a le secret des mots qui parlent fortement à
l'imagination italienne. C'est par là qu'il se relève de tant de défail-
lances et qu'il se raffermit dans une situation qui paraissait naguère
presque désespérée. Rien ne lui a coûté pour atteindre ce but, mais
il l'a atteint. L'impression produite par son discours a été si vive que
MM. Brin et di Rudini ont déclaré ne pas s'associer à l'ordre du jour de
M. Imbriani, et ont demandé à celui-ci de le retirer. Bien plus, M. di
Rudini en a présenté un autre, pour dire que la Chambre acceptait les
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958 REVUE DES DEUX MONDES.
déclarations du gouvernement. Le président ayant donné lecture de
cet ordre du jour : « Je l'accepte, s'est écrié M. Crispi, avant même de
savoir quel en était l'auteur. — Je vous fais observer, a dit alors
M. Villa, qu'il porte la signature de M. di Rudini. — Je l'accepte quand
même », a répliqué M. Crispi. Et l'ordre du jour a été voté à une écra-
sante majorité, presque à l'unanimité de la Chambre : l'extrême
gauche seule a refusé de s'y associer.
Qui aurait cru, il y a quelques semaines encore, alors qu'une lutte
si chaude se déroulait sur le terrain électoral entre M. Crispi et ses ad-
versaires, que le plus qualifié de ces derniers, le marquis di Rudini,
au moment de la clôture de la discussion du plus important des
budgets, déposerait un ordre du jour qui ressemble, en vérité, à un
ordre du jour de confiance? Et pourtant il en a été ainsi, soit que le
patriotisme de la Chambre ait fait disparaître pour un moment toutes
les hostilités personnelles, toutes les divergences de partis, soit que
les passions aient été un peu usées par leur violence même et que la
lassitude générale ait amené un désarmement passager. Ici encore od
peut voir un nouvel exemple, et nous en avons montré plus d'un dans
cette chronique, de ce que la situation de l'Europe a souvent d'im-
prévu, tantôt en bien, tantôt en mal, sans qu'on puisse encore assi-
gner un terme à une évolution qui se poursuit. Il y a quinze jours,
les troubles de Macédoine inquiétaient ; l'horizon de la Bulgarie sem-
blait au contraire se rasséréner du côté de la Russie. Aujourd'hui
l'horizon bulgare se couvre au Nord de ténèbres, en même temps
que, par une compensation heureuse, au Sud l'agitation macédo-
nienne a pris fin. Mais la question arménienne est toujours ouverte.
Mais le règlement des affaires pendantes entre la Russie et le Japon en
Extrême Orient n'est pas terminé. Mais des massacres de missionnaires
ont de nouveau ensanglanté le sol de la Chine. Plus d'un point de-
meure obscur dans le monde. On attend quelque chose de lord Sa-
lisbury, sans savoir quoi. Et tout ce qu'on peut dire, c'est que nous
sommes à un de ces momens de l'histoire où la diplomatie a besoin
de toute sa vigilance pour suppléer à ce que la perspicacité la plus
éveillée ne permet pas toujours de prévoir.
Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetièrb.
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TABLE DES MATIÈRES
DU
CENT TRENTIÈME VOLUME
QUATRIÈME PÉRIODE — LXV ANNÉE
JUILLET — AOUT 1895
Livraison du 1er Juillet.
PafM.
De l'Organisation du suffrage universel. — I. La Crise de l'état mo-
derne, par M. Charles BENOIST S
Essai sur Gœthe. — Les Mémoires de Gœthb, par M. Edouard ROD. . . 26
Les Finances russes. — Le Budget et le Rouble, par M. Raphaël-Georges
LÉVY 59
Triomphe de la Mort, troisième partie. — L'Ermitage, par M. Gabriel
d'ANNUNZIO 93
Villégiature, Bains de mer et Stations thermales, par M. Jules ROCHARD,
de l'Académie de médecine 11$
Les Aventures d'une amk en peine. — Mrs Annie Bbsant, par M. Pierre
MILLE 147
Les Salons de 1895. — II. La Sculpture, par M. George LAFENESTRE,
de l'Académie des Beaux-Arts 17&
Poésie. — Pauvres Ames, Douceur, par M. Gabriel VICAIRE 197
Le Moyen âge. Philologues et Poètes, par M. le vicomte Eugbnb-Melchior
de VOGUÉ, de l'Académie française 201
Le Docteur Bruno Wille et sa Philosophie de la délivrance, par M. G.
VALBERT 217
Chronique de la quinzaine, Histoire politique et littéraire, par M. Francis
CHARMES 22$
Livraison du 15 Juillet.
Triomphe de la Mort, quatrième partie. — La Vie nouvelle, par M. Gabriel
d'ANNUNZIO 241
Auguste Comte. — I. Ses idées générales et sa méthode, par M. Emile
FAGUET 29G
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